‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 66 sur 86 · CHAP. XXI. — CONCILIATION · texte numérisé non relu

CHAP. XXI. — CONCILIATION

Il avait l’air si bienveillant en me parlant ainsi, que je m’attendais à une véritable conciliation. Je lui avouai ;que j’étais heureuse de sa bonne visite, visite que j’étais, du reste, prête à réclamer à M. Durangel, pensant ne pouvoir rencontrer un plus sympathique intermédiaire.

L’inutilité d’une troisième pétition aux Chambres m’était trop démontrée par ce qui s’était passé pour MM. Tailhand et d’Aboville. Aurais-je eu le temps et la force de recommencer une troisième fois ma lutte I contre l’armée des fonctionnaires et des spécialistes digués contre moi ? Le triste état de ma santé ne m’en [laissait guère l’espoir, et, en tout cas, je serais arrivée trop tard; il y aurait eu, il y avait déjà, disait-on, prescription pour la poursuite au criminel. Il ne me restait jdonc que l’action civile; je pouvais obtenir le même ■résultat et mettre fin à des discussions qui m’étaient extrêmement pénibles par un arrangement amiable, plus désirable pour tous que le scandale de si tristes revendications.

| M. l’inspecteur général me proposa alors... Charenton ou Ville-Evrard, dont il me vanta le beau parc, Ajoutant que M. Durangel s’empresserait de mettre une

I bourse de première classe à ma disposition !

Venir m’offrir la séquestration aux aliénés dans une pension où je vivais libre depuis cinq ans ; justement à Orléans, où cette séquestration avait pris fin il y avait près de neuf ans ; où l’indignation avait été si grande ;

où j’étais l’objet de la curiosité et de l’intérêt général ; où chacun était témoin de ma raison, de ma prudence, n’était-ce pas avouer, prouver qu’on peut enfermer les gens les plus inoffensifs, les plus tranquilles, non parce qu’ils sont fous, mais parce qu’ils gênent ? On est donc, ainsi que je l’avais répété à satiété, sous le coup d’un certificat médical, d’un ordre de police non motivé, bien plus facilement qu’on ne l’était autrefois sous celui d’une lettre de cachet? avec cette circonstance aggravante qu’une accusation de folie vous livre à qui veut, par une rechute, vous ôter de son chemin.

En 1871, lorsque j’étais sans aucune ressource, le même inspecteur général, accompagné du docteur Payen, était déjà venu m’offrir Charenton : je l’avais refusé avec indignation...

Cette fois je me contins; c’était une avance, tout étrange qu’elle fût, et je proposai à mon tour à M. l’inspecteur de s’entendre avec Charenton, la Préfecture de police et l’administration de la Seine, pour que chacun i de ces établissements me constituât une pension via- 1 gère, s’ajoutant aux 1,500 fr. du ministère, et pour qu’une indemnité convenable me fût donnée, afin que je pusse m’acquitter grandement et me procurer les meubles nécessaires pour m’organiser chez moi. Il devait bien comprendre que je ne pouvais, dans les conditions présentes, me replacer à aucun titre entre les mains de ceux qui auraient de plus en plus intérêt à me perdre.

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Je lui citai les art. 117 et 119 du Code pénal, accordant à la victime d’une séquestration arbitraire vingt- •inq francs (au minimum) par jour de détention et >ar personne ayant contribué à cette séquestration.

Il se récria beaucoup, me parla de ma famille qu’il ne dit de poursuivre, et avoua que « Charenton n’en disait pas d’autres ! »

Quand il vit que j’avais un parti pris de refuser cette singulière réparation, il me pria de lui épargner de faire e nouveaux rapports, en restant comme j’étais, mesurant que M. le Normant ne me réclamerait pas ses aeubles, et que ceux auxquels je devais de l’argent ne

re tourmenteraient pas Enfin il m' engagea à

ne taire , en me menaçant de m’écraser si je persistais ians mes réclamations.

C’était d’un naïf navrant La menace était dégui-

5e sous un sourire, mais n’en était pas moins faite.

— C’est moi plutôt, docteur, qui vous écraserais ms ces documents, dis-je en lui montrant l’énorme ossier que je classais.

1 II me quitta sur ce mot.

Cependant je le croyais disposé à m’être favorable, a démarche me paraissait avoir pour but de sonder : ies dispositions, et lorsque M. d’Aboville sollicita peu rrès du ministère une indemnité et une pension qui iraient pour moi un commencement de réparation niable et me permettraient de prendre enfin un repos ont j’avais si grand besoin, je le priai de soumettre

d’abord mon dossier à M. l’inspecteur général, auque’ j’écrivis pour lui demander de vouloir bien examiner ces pièces, et prêter son appui à M. d’Aboville près de MM. de Fourtou et Durangel.

En même temps (avril 1877), M. le Normant des Varannes, ayant obtenu de M. Dufaure, faisant alors l’intérim du ministère de l’intérieur, la promesse qu’or examinerait mon affaire, bien que ma séquestration faisait-on dire au Ministre, eût été demandée 'par ma famille et ordonnée par la police , envoyait au ministère, qui avait toutes les autres pièces, copie de; lettres et des notes où M. Tailhand donnait son opinior motivée et du mémoire de M. d’Aboville, par l’entremise de M. Durangel.

.... Réfléchissant, lui écrivait-il, que le Ministre n’aura pasl temps d’entrer dans les détails de cette affaire, que vous l'ave suivie dans toutes ses phases et que votre avis sera sans dout prépondérant, je me décide à vous adresser personnellemei ces deux pièces, ainsi que m’y a engagé M. Bernier, député d Loiret, qui s'intéresse particulièrement à cette question et voi aurait même vu à ce sujet, s'il n’était retenu à Orléans pendai les vacances de lAssemblée.

.... Voyez donc, Monsieur, si, devant la gravité des fai énoncés plus haut, il n'y aurait pas moyen d'arriver à une soit lion amiable et réparatrice, que l’administration, si fortemei compromise, doit désirer plus que personne, et d’éviter un ra[ port public qui serait à tous les points de vue scandaleux i regrettable.

Veuillez me croire, Monsieur le directeur, votre respeetaei et dévoué serviteur.

E. le Normant des Varannes.

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! N’ayant pas reçu, ni moi non plus, de réponse de 4. l’inspecteur général, M. d’Aboville alla, le 16 juin, ivec mon volumineux travail sous le bras, trouver 4. Durangel, qui lui promit d’appuyer ma demande et le pria de lui laisser le dossier.

: En le quittant, M. d’Aboville écrivit au Ministre pour ui demander une audience. Il lui fut répondu que

I. le Ministre, trop occupé en ce moment pour le receioir, avait ordonné une enquête.

| Trois mois après, M. d’Aboville ayant rencontré

II. de Fourtou dans le cabinet de son secrétaire, apprit je lui qu’il n’avait pas eu la moindre connaissance de lette affaire.

i Voilà comme on fait parler et répondre les milistres.

. Le 10 août seulement, M. l’inspecteur général ré- •ondait à M. d’Aboville. J’extrais quelques passages de a lettre :

J’ai le regret de ne pouvoir m'associer aux charitables

émarches que vous avez l’intention de faire en faveur de !llc Rouy ou Chevalier, peu importe.

Il y a plus de vingt ans que je connais cette infortunée, j ..... J’ai souvent été chargé de faire des rapports sur son jtàt.

I Pour moi, Monsieur, Mlle Rouy était folle il y a vingt ans,

"îtérieurement aussi sans aucun doute, et qui plus est, elle l'est icore,bien quej’aie reconnu depuislongtemps qu'un apaisement datif, considérable même, s’est fait dans ses idées délirantes, loiqu’elle soit toujours hallucinée.

Je ne me permettrai point de blâmer le sentiment tout de

charité qui vous a fait agir, vous, Monsieur, ainsi que les autres protecteurs de Mllc Rouy. Je me vois obligé cependant à faire quelques réserves au sujet deM. le Normant des Varannes, doni: la position aurait peut-être dû interdire l'action directe, et qui peut-être n’a plus aujourd’hui le mérite d’un parfait désintéressement.

Je ne nie pas qu'une irrégularité n'ait été commise au

moment de la séquestration Pour le mobilier, je n'ai jamais

su ce qu'il était devenu, comme la somme provenant de 1; vente

Vous voyez, Monsieur, que, quel que soit mon désir de vous être agréable, je ne puis coopérer avec vous a faire obtenir i Mllc Rouy ce qu elle appelle la réparation qui lui est due. j

Ainsi, le seul de tous mes défenseurs qui eût fait, pour moi, de réels sacrifices était aussi le seul dont le dévoûment fût suspecté de vues intéressées ; n'ayan pu le réduire à l’inaction et au silence par la crainte de perdre sa position, on espérait y parvenir en le diffamant auprès d’un homme qui, plus que personne avait pu l’apprécier. C’était indigne !

Cette lettre prouvait bien, du reste, que M. l’inspec teur général s’était dispensé d’étudier mon dossie: avant de répondre, comme avant de faire ses rapports puisqu’il ne savait rien dé mes affaires, ignorait qu M. le Normant eût agi à la demande de l’administra tion, et traitait une suppression d’état et de personn avec une pareille légèreté.

Dès le commencement, M. le Normant des Varannes dont on incriminait si gratuitement la conduite géné reuse et dévouée, avait eu autant à cœur d’avertir l’an

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torité de la gravité de mon affaire, afin d’en atténuer les conséquences, que de me faire rendre justice. En an prenant l’initiative, le ministère eût prouvé d’une façon éclatante que, s’il avait pu être trompé sur ma (véritable situation, il n’hésitait pas, une fois éclairé, à réparer le dommage causé et à prévenir, par de justes réformes,- le retour des abus.

i La Note confidentielle de M. leNormant au Ministre fié la justice, et sa lettre au Ministre de l’intérieur, du 17 et du 19 novembre 1868, témoignent de la façon Constamment loyale, désintéressée et courageuse dont Il a agi; son but, une fois mon sort assuré, était de faire modifier une loi si facile à violer, ou même à observer, [pour faire entrer qui on veut dans les asiles ; qui offre les obstacles insurmontables à ceux qui y sont renfermés à tort pour arriver à recouvrer leur liberté ; qui le sauvegarde efficacement ni les biens, ni la sécurité, d la vie même des véritables aliénés. La mauvaise irganisation des asiles, l’insuffisance du personnel, i'absence de réglement et de contrôle sérieux, la clô- 'ure exacte qu’on est parvenu à y établir en font des .îaisons de torture et de force plutôt que des maisons e santé (1).

(1) La séquestration du vingt fois millionnaire Jean Mistral, la pension de 1,800 fr. depuis quarante -trois ans, démontre joquemment combien Mlle Rouy avait raison de dire que la roteetion de la loi est dérisoire pour les aliénés.

. ( Note de l'éditeur.)

Il est certain que, si je n’avais été retenue par la crainte de compromettre mes dévoués amis, j'aurais fait un tel tapage, un tel scandale en voyant qu’il m’était impossible d’obtenir justice, que je n’aurais certes pas attendu dix ans une réparation. Si jamais on publie* ma correspondance, on verra quelle peine ils ont eue souvent à me calmer, à m’empêcher de faire quelque coup d’éclat.

Dans sa réponse, après avoir lavé, comme il le convenait, M. le Normant de l’injuste insinuation de M. l’inspecteur général ; après avoir très-nettement établi ma situation et la responsabilité de l’État ; après avoir relaté les témoignages de parfaite sanité d'esprit recueillis près des personnes m’ayant vue et ayant eu des rapports fréquents avec moi, avant et après ma séquestration, M. d’Aboville ajoutait :

Tenez pour certain que si M11' Rouy n'obtient pas une réparation suffisante, elle la réclamera encore devant le nouveau Parlement et qu’elle y sera vigoureusement appuyée.

.... Pour moi, l’internement de l’aliéné n'est légitime que si sa maladie mentale lui ôteses moyens d’existence, ou bien menace soit sa sécurité, soit celle d’autrui.

Ce sentiment, Jrès-arrêté dans mon esprit, vous expliquera l'intérêt que je garde à la cause de Mlle Rouy, bien que je n ai< plus à m’en occuper par devoir.

M. l’inspecteur général répondit le 29 août à M. d’Aboville, maintenant ses premiers dires, affirmant que. s on avait modifié mon nom, c’avait été pour me donnet

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le seul que je pouvais légalement porter. D’abord on m’en donnait deux, aussi peu justifiés l’un que l’autre ; et puis, qu’en savait-il? Après avoir été quatorze ans sans vouloir savoir qui j’étais, il est assez curieux de voir un médecin venir trancher une question d’état civil qui, moi libre, ne le regarde plus, en disant : « Il paraît ressortir assez clairement de ses papiers qu’elle est fille naturelle et adultérine. »

Pour le défaut de tutelle, son explication est plus singulière encore :

..... On n'a pris nul soin de ce qu’elle possédait?

1 Mais on aurait crié bien plus haut encore, et cette fois avec raison, si, dès l’entrée à Charenton, on avait vendu sans savoir si elle ne pourrait bientôt sortir guérie. — C’est donc sagement qu’on a attendu, — jusqu'au moment sans doute où on a dû reconnaître ou présumer son incurabilité.

La demande d’admission qui a manqué au dossier était

un oubli, une omission regrettable; mais de là à croire qu’elle a été préméditée et le résultat d’un complot, il y a loin.

Le changement de nom prouve-t-il qu’il n’y a pas identité

de personne ?...

Un médecin ne fait pas un certificat pour une toquade, et s’il vous convient d'admettre qu'on ait pu le faire, je n’admets pas | que dix, quinze personnes d’un titre officiel, estimées, honorées, i dont plusieurs sont justement citées dans le monde savant comme des maîtres, aient pu faire la même chose et se : rendre successivement complices d'une mauvaise action, d’un ! crime.

Voilà, Monsieur, le véritable objet de cette lettre, parce que vous et ceux qui concourent au but que vous poursuivez le mettent en oubli.

| Et veuillez noter encore que vous n'accusez pas seulement

ces hommes, mais aussi tous les fonctionnaires, magistrats et autres, qui depuis la longue séquestration de votre protégée ont eu à entendre, écouter et juger ses nombreuses et incessantes réclamations.

Naturellement, M. d’Aboville ne répondit pas à cette lettre. Que dire, en effet, à un homme qui, ayant mission de renseigner l’autorité, ne sait pas le premier mot de ce qu’il affirme, arrange tout à sa façon, ne se rend pas compte de la portée de ce qu’il écrit et croit que tout est dit quand il parle de conviction, là où il faut certitude et où on produit des preuves ?

Si les choses étaient ce que ce haut fonctionnaire les dit ; si la loi et les réglements autorisaient seulement une partie de ce qu’il avance, il y a déjà longtemps qu’on aurait fait justice de ces maisons dites de bienfaisance que MM. les spécialistes peuplent à leur caprice, de par la confiance illimitée qu’on leur accorde.

On reste stupéfait devant l’aplomb imperturbable d’un membre de cette corporation qui, sans avoir examiné la moindre pièce, veut en remontrer au consciencieux rapporteur qui les a réunies et étudiées !

C’est donc moi qui répondis à cette lettre, et je le fis en folle, c’est-à-dire avec toute la liberté et toute la véracité dont les fous ont le privilège. C’est ce qui m’oblige à ne donner que les passages les plus modérés de ma réponse :

Du moment où il suffît de se présenter soi-même, de

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icer soi-même, de déclarer le nom de la personne internée .Tmême, de mentionner l’urgence soi-même, le tout sans noin, sans autre signature que la sienne, sans le moindre ecès-verbal constatant cette urgence, sans autres papiers que '■ui confectionné par le personnage réclamant la séquestran, on n’a pas besoin de se gêner ; et le premier venu peut se faire de son voisin ou de celui qui l’ennuie en se posant en û bienfaisant.

..... En me changeant de nom officiellement, . n’a-t-on pas ange mon identité d'office? La mort d'Hersilie Rouy n’a-t-elle s été annoncée pendant qu’on me tramait de département en partement sous le nom de Joséphine Chevalier, de parents connus?.... Ne sait-On pas que mes actes ont été examinés puis 1868 par des magistrats des plus autorisés ; que ma ssession d’état est incontestable; que je suis Rouy déparia ?

M. l’inspecteur général, qui s’appuie si haut sur la magis-

iture, oublie pourtant que, du jour où des magistrats ayant ssion de s’assurer et de surveiller ont bien voulu m’entendre, confiance en la science spéciale a été ébranlée, le doute s’est oduit, et c’est précisément quand des magistrats se sont argésde soumettre la question à M. le procureur général que i été mise à la porte de l’asile^d’Orléans par un certificat de rtie; ce sont des magistrats, administrateurs des Hospices, n président de chambre à la cour d’appel, qui m’ont placée à ôtel du Loiret, après l’examen de mes papiers, sous mon •m civil d’Hersilie Rouy ; enfin c’est M. Tailhand, président la cour d’appel de Ni mes, garde des scea ux, qui est intervenu ès de M. Durangel pour me faire obtenir une pension.

N’avons-nous pas la preuve à Auxerre, à Orléans, que les

édecins ne sont pas libres d’agir à leur gré; qu’on me gardait r ordre ; que le directeur d'Auxerre a reçu une semonce ur m’avoir faite libre ? Et M. Jeuffrey et tant d’autres ne 'ont-ils pas dit: Nous ne ■ pouvons nous condamner nousêmes en avouant une erreur, et nos chefs ?ious soutiendront. J’ajoute, puisque M. l’inspecteur général refuse d’intervenir

pour concilier, me déclarant aliénée aujourd’hui comme il y a vingt ans (ce qui est parfaitement vrai, car je suis toujours et partout la même), que je vais déposer mon dossier entre les mains d’un avoué et me placer sous la protection du Ministre de la justice par l’intermédiaire de M. le procureur général, jusqu’à ce que je sois sous celle du Parlement et hautement réhabilitée, afin de ne pas disparaître de nouveau, sous un nom quel- j conque, par un certificat fait d'avance et un ordre de police non motivé , sous prétexte que mon style, mes idées ont une forme particulière nécessitant la séquestration, la perte des droits • civils, et que c’est l'inspecteur général lui-même qui l'a déclaré.

Hersilie Rouv.

M. d’Aboville, avec sa bonté parfaite et un dévoûment qui ne s’est jamais lassé, continuait ses démarches au ministère, à la Préfecture de police, à laquelle le service des aliénés avait été rattaché depuis 1868, sans arriver à aucun résultat, lorsque, ayant vu, dans le courant d’octobre, M. Follet, directeur de l’administration hospitalière à l’intérieur, celui-ci lui dit avoir à s’excuser envers lui de ne pas l’avoir averti que M. le Ministre de l’intérieur avait porté ma pension à 1,800 fr., et qu’elle m’était assurée pour ma Aie. On' supprimait ainsi, sous la forme d’une gracieuseté, toute explication et toute discussion.

M. d’Aboville répondit que je ne regarderais certes pas ce chiffre comme une réparation suffisante et m’en prévint. Le 6 décembre seulement, M. le préfet du Loiret était avisé de cette augmentation, qu’on faisait partir du 1er janvier par effet rétroactif, et cela par décision ministérielle du 27 avril, peu de jours après la

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lettre de M. le Normant à M. Durangel et la première entrevue qu’avait eue avec lui M. d’Aboville, qu’il recevait encore le 24 juin, le laissant continuer d’inutiles démarches auprès de M. de Fourtou, alors qu’il avait fait signer depuis longtemps à M. Jules Simon cette élévation du chiffre de ma pension, que M.Welchë annonçait à M. d’Aboville comme ayant été accordée sur ses instances personnelles.

Trois ministres et huit mois de démarches pour 300 fr. d’augmentation !

Je déposai toutes mes pièces, ainsi que je l’avais annoncé à M. l’inspecteur général, entre les mains de M. Vacheron, avoué à Paris, qui promit de me trouver un avocat avec lequel il soutiendrait mon affaire gratuitement, sauf à être payés tous deux plus tard, en cas de succès, sur les dommages-intérêts qu’ils m’auraient obtenus.

Un nouveau changement de ministère amena le départ de M. Durangel et son remplacement par M. de Crisenoy. Je fus deux mois sans rien toucher. Probablement le nouveau directeur, étonné de voir une pension de cette importance servie sur les fonds du ministère de l’intérieur, avait voulu savoir sur quoi on la motivait. On sauva encore une fois la situation dans les bureaux, car le service régulier de ma pension fut rétabli par un arrêté du 22 février 1878 ; mon mandat comprenait les arrérages en retard.

Il n’en était pas moins vrai que cette pension,

MÉMOIRES D’tJNE ALIÉNÉE.

accordée, disait -on, pour ma vie, était à la merci des revirements politiques, et que ma situation était aussi précaire, aussi dangereuse qu’elle l’avait jamais été.

Ma bonne étoile vpulut alors que M. Sanglier fût nommé maire d’Orléans. Il avait apostillé antérieurement mes demandes de secours ; M. le Normant l’entretenant de nouveau de ma triste affaire, il l’engagea à en parler à un avocat distingué de cette ville, M. Desplanches, dont le cousin germain, M. de Marcère, venait d’être nommé ministre de l’intérieur. C’était une occasion inespérée d’arriver directement à celui qui pouvait assurer définitivement mon sort.

M. le Normant trouva en M. Desplanches un homme aussi éclairé que bienveillant, qui prit à cœur ma situation et en parla à son cousin, venu à Orléans pour une circonstance de famille.

En une demi-heure de conversation, M. de Marcère fut mis au courant des faits, de leur gravité, de la façon dont les agents de l’administration s’étaient fourvoyés ; il dit à M. Desplanches d’envoyer à M. de Crisenoy, le nouveau chef de l’administration départementale et communale au ministère de l’intérieur, le dossier complet de l’affaire, sur laquelle il lui demanderait un rapport sérieux.

Cette fois enfin, j’eus la chance de tomber sur un homme consciencieux, qui étudia les pièces constatant officiellement les faits réels, au lieu de s’en fier aux rap-

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