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ports où chacun s’exonérait de son mieux en m’accablant.
Il eut plusieurs entrevues avec M. d’Aboville et même avec M. le Normant, qui lui donnèrent tous les éclaircissements désirables et levèrent tous ses doutes. Mon dévoué rapporteur, qui conservait un grand regret de n’avoir pu remplir jusqu’au bout sa tâche à l’Assemblée, n’épargna ni peines, ni travail, ni démarches pour amener M. de Crisenoy à une conviction complète.
J’étais donc dans les meilleures conditions pour obtenir justice; mais je perdais l’espoir, qui m’avait si longtemps soutenue, qu’une démonstration éclatante de ce qui m’était advenu ouvrit enfin les yeux du gouvernement sur les vices de l’organisation des asiles et amenât les réformes nécessaires. Cependant c’était déjà beaucoup d’avoir pu y intéresser directement le ministre et le directeur dont dépendait ce service.
Sachant que M. le Normant des Varannes s’occupait depuis dix ans de la question générale, qu’il avait recueilli des renseignements de tous côtés, outre les miens, et préparait un Essai sur le régime des aliénés en France, M. le Ministre lui fit remettre des lettres pour les directeurs de Charenton, de la Salpêtrière et pour M. le préfet de la Seine, les invitant à lui donner « toutes les facilités dont il pourrait avoir besoin, > afin de seconder son étude complète de la question.
Je n’ai point à entrer ici dans le détail des choses
curieuses que ces visites révélèrent à M. le Normant. Il se borna, sauf en ce qui me concernait, à se renseigner auprès des principaux employés, dont il fut fort bien accueilli, sur les choses d’administration générale et les réformes que l’expérience leur suggérait ; leurs réponses continuèrent son opinion et mes dires, et donnèrent une autorité plus grande à son travail, qu’il communiqua successivement aux ministères de la justice et de l’intérieur, où il fut très-favorablement apprécié ; on lui annonça qu’il serait un des premiers appelés devant la commission qu’on allait nommer pour la révision de la loi. Tout s’est borné à ces lettres de politesse, bien qu’on lui eût même donné au ministère de la justice l’espoir de voir éditer son ouvrage par flmprimerie nationale. Les fréquents changements de ministère, les complications politiques ont empêché jusqu’ici qu’on s’occupât sérieusement des aliénés. Le moment opportun en viendra-t-il bientôt ? Je souhaite que la ténacité bretonne de mon fidèle défenseur atteigne enfin ce but si désirable.
J'en reviens à mes affaires. A la Salpêtrière, où j’avais refusé de recevoir mes bijoux, parce qu’il y manquait la chaîne de Venise en or à fermoir émaillé et les boucles d’oreilles semblables, et qu’on voulait me faire donner un reçu de la totalité, tout avait disparu. Il y avait eu des détournements successifs; on avait renvoyé des employés, sauvegardé l’avenir, mais étouffé l’affaire, et c’était bien irrévocablement perdu.
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CONCILIATION
A Charenton, quelle ne fut pas la surprise de M. le Normant en découvrant que je figurais sur deux registres! J’avais d’abord été enregistrée sur le livre matricule 6, fü 382, de la façon que j’ai indiquée chapitre v. Au verso de cette feuille, après une entrée du 12 septembre, est le visa du procureur impérial, bien évidemment apposé sans lire, car il eût été frappé du défaut de pièces et de l’irrégularité de mon enregistre- .ment. A quoi tiennent les destinées! Si ce magistrat eût examiné le registre, se fût fait rendre compte de ma situation, j’étais sauvée !... quatre jours après mon entrée.... Mais il signa les yeux fermés.
Cependant, un autre pouvait être plus clairvoyant. Par prudence, le registre 6, contenant encore dix-sept feuilles blanches, fut abandonné ; on se garda bien de faire figurer le nom de Chevalier à la table, et on ouvrit le registre n° 7 en y reportant les quatre entrées antérieures à la mienne, qui fut inscrite à sa date du 8 septembre, le certificat du docteur Pelletan et celui i’entrée retranscrits sur ce nouveau registre de la main iu docteur en chef. On enregistra à la suite l’entrée du 12 septembre, sans mention du visa qu’elle avait reçu.
L’article 12 de la loi prescrit d’avoir un registre coté ;t paraphé par le maire, sur lequel seront immédiatenent inscrits les noms, profession et domicile de la ærsonne placée ; les noms, profession et domicile de :elui qui aura fait la demande. L’article 43 de l’instrucion générale développe très-judicieusement l’impé-
rieuse nécessité de tenir le registre sans aucun blanc, 5 ni rature, ni renvoi. On voit de quelle importance est; l’exacte observation de ces prescriptions et combien, pour l’avoir si audacieusement violée, il fallait que l’administration de Charenton se sentît dans son tort à mon! sujet. Mais pourquoi, du moment où l’on s’en était aperçu, ne pas régulariser alors mon entrée en se procurant la pièce indispensable qui manquait, la demande d’admission faite par un tiers ? Pourquoi ne pas l’exiger de M. Pelletan, puisqu’on ne connaissait! que lui? Pourquoi rester sous le coup d’une découverte possible dont on avait seulement diminué les chances en m’inscrivant sur un nouveau registre, et y complétant à peu près mon entrée par les indications que j’avais données, mais en m’y laissant Chevalier-Piouy, de parents inconnus ? On avait donc des motifs à Charenton pour ne pas vouloir se mettre en règle et constater qui j’étais réellement? C’est inexplicable.
Les lettres de M. d’Aboville me montraient 'mon affaire en bonne voie d’arrangement. Il était évident qu’une transaction devait garantir absolument contre mes revendications tous les fonctionnaires et employés du gouvernement; mais je n’entendais ni cacher ce que j’avais souffert et qui contenait un si grand enseignement, ni amnistier ceux qui, après m’avoir engloutie dans ces enfers, n’avaient reculé devant aucune calomnie pour m’y maintenir quand j’y étais et pour me perdre depuis que j’en étais sortie.
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CONCILIATION
Je crus devoir en prévenir loyalement M. de Crisenoy :
Orléans, 25 octobre 1878.
Mon intention formelle, Monsieur le directeur, est de
poursuivre personnellement la famille et M. Pelletan,qui se sont entendus, comme vous en avez les preuves. Mon intention est aussi de poursuivre la succession Payen. (Il a légué 400,000 fr. à la ville d’Orléans.) Il savait que je le poursuivrais, car il l'a enregistré au registre matricule. — Je le poursuivai en dommages-intérêts pour mauvais traitements, etc.
Cela est une affaire toute particulière, complètement en dehors de l’administration d’Orléans, qui a été admirable pour moi, — et même de M. le préfet, qui a fait ses efforts pour me libérer.
De même, je poursuivrai la succession Husson.
, Quant à MM. les inspecteurs généraux, à MM. de la Pré-
fecture de police, qui dépensent des 60 à 80,000 fr. pour chercher les preuves des crimes commis par Billoir et consorts, et qui n’ont pas su, ayant mon nom, mon adresse, mes renseigneiinents, s’assurer de mon identité, m’ont traînée pendant quatorze ans comme une aventurière.... c’est à vous, Monsieur le directeur, et par vous à MM. les Ministres de l’intérieur et de la justice, que je laisse le soin de savoir ce qu’ils méritent pour les renseignements qu’ils donnent.
Veuillez, etc.
Hersilie Rouy.
M. Joseph Michon, préfet du Loiret, fut bientôt chargé de me faire savoir les propositions du ministère fde l’intérieur. Il adressa à M. Desplanches un extrait tde la lettre de M. de Marcère : on m’offrait 12,000 fr. d’indemnité et une pension annuelle de 3,600 fr., à : condition que je renoncerais à toute revendication 1 contre le gouvernement et les fonctionnaires qui en dé-
pendent. Ce n’était pas tout à fait ce que j’avais espéré; cependant c’était déjà un si grand tour de force de l’avoir obtenu que, d’après le conseil de ceux qui m’avaient si bien secondée, je crus devoir l'accepter et me rendis au cabinet de M. le préfet pour le lui dire.
M. d’Aboville écrivit à M. le Normant, en le félicitant de « l’heureux résultat de sa persévérance, » qu’il avait été averti, par une lettre fort gracieuse de M. de Crisenoy, de cette décision à laquelle il avait luimême' tant contribué.
M. Michon m’accueillit fort bien et me dit que je devais écrire au Ministre mon acceptation, ce que je Cs comme il suit :
Orléans, 20 novembre 1878.
Monsieur le Ministre,
Vous avez eu la bonté de décider qu'il me serait accordé :
« 12,000 fr. argent comptant;
« 3,600 fr. pension annuelle ;
a A la condition que je ne réclamerai plus rien à l'État, ni aux fonctionnaires qui en dépendent. »
J’accepte ces conditions, et j’ai l'honneur de vous le faire savoir par l'entremise de M. Joseph Michon, préfet du Loiret.
Veuillez me permettre de vous exprimer ma profonde reconnaissance pour l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, pour la justice, la bienveillance et la promptitude avec laquelle vous cherchez à réparer, à l'amiable, le tort irréparable qui m'a été fait pendant tant d'années.
Je ne l'oublierai jamais.
Daignez agréer.
Monsieur le Ministre, l’expression de mon profond respect.
Signé: Hersilie Rouv.
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CONCILIATION
Dix jours après, M. le préfet du Loiret recevait l’arrêté suivant :
Le Ministre de l’intérieur,
Vu la demande de la demoiselle Hersilie Rouy, tendant à obtenir une augmentation de l'allocation annuelle qui lui a été précédemment accordée et une somme une fois payée, destinées à l’indemniser des pertes quelle peut avoir éprouvées par suite de l’inobservation par l’administration des prescriptions de la loi du 30 juin 1838;
Vu le rapport de M. le conseiller d’État, directeur de l’administration départementale et communale, et les documents à l’appui, Arrête :
Article
Il est accordé à la demoiselle Hersilie Rouy une allocation de douze mille francs (12,000 fr.), imputable sur le chapitre xxvii du budget du ministère de l’intérieur.
Article 2.
L’allocation annuelle de dix-huit cents francs (1,800 fr.) accordée par les décisions précédentes est élevée à trois mille six cents francs (3,600 fr.) à partir du 1er octobre 1878.
Cette somme sera également imputée sur le chapitre xxvii du budget du ministère de l’intérieur.
Article 3.
Le directeur du secrétariat et de la comptabilité, et le directeur de l'administration départementale et communale, sont chargés, chacun en ce qui les concerne, de l'exécution du présent arrêté.
Fait à Paris, le 30 novembre 1878.
Signé : de Marcère.
Pour ampliation,
Le directeur de l’administration départementale et communale, Signé : R. de Crisenoy.
Pour copie conforme :
Le conseiller de préfecture, Signé: F. de Verneuil.
MÉMOIRES Ij’UNE ALIÉNÉE.
J’en remerciai de nouveau M. le Ministre quelques jours après avoir touché les fonds annoncés ; j’étais trop malade pour le faire au moment même. Cette réparation m’arrivait trop tard : le mal était fait, et je sentais qu’à moins d’un miracle, ma santé ne me permettrait pas de jouir de la satisfaction morale et du bien-être physique que sa justice m’accordait Mais si je ne pou-
vais vivre, je pourrais du moins mourir en paix. Cette certitude m’aida à surmonter la pénible crise dans laquelle j’avais failli succomber et dont je reparlerai plus loin.
Je désirais vivement connaître le rapport de M. de Crisenoy, et je l’obtins à force d’instances. Je le donne ici presque en entier, bien qu’il reproduise des faits déjà connus, parce qu’il est la première reconnaissance officielle de mes droits, et que, sans toucher à la question mentale, il la résout implicitement en ma faveur.