‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 81 sur 86 · ACTES SOUS SEING PRIVÉ · texte numérisé non relu

ACTES SOUS SEING PRIVÉ

Nous croyons devoir donner ici la teneur des cinq actes sous seing privé apportés par Mlle Rouy à Charenton, et qu’elle en a fait sortir, ainsi qu’elle le raconte chap. m. Elle a adressé copie de ces actes au parquet d’Orléans, et comme ils en ont disparu, ainsi que son acte de baptême, elle les a renvoyés au Ministre de l’intérieur et à la préfecture de police, déclarant qu’elle avait eu en main les originaux et qu’elle était obligée d’en donner connaissance aux autorités, sans prendre , aucunement la responsabilité de leur contenu.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

1° Acte démentant la naissance d’üersilie.

Je déclare que la fille enregistrée ce jourd'hui, 14 avril 1814, sous les noms de Joséphine-Camille-Hersilie, comme étant ma fille légitime, n’est pas ma fille; qu’elle appartient au comte J. P. Pétrucci, autrement dit Petit-Pierre, fils de Pierre, envers lequel j’ai contracté de grandes obligations, de graves engagements, et qui m’a demandé de faire enregistrer cette enfant sous mon nom, pour lui donner un état civil et la cacher.

Fait à Milan, contrada Bassano Porone, le 14 avril 1814, huit heures du soir.

Charles Rouy.

Z° Reçu de la petite Hersille.

Je déclare avoir reçu ce jourd’hui, 22 septembre 1815, du comte Joseph-Pierre Pétrucci, une petite fille devant porter les noms de l’enfant que j’ai fait enregistrer comme mienne le 14 avril 1814.

Je m’engage à la remettre entre les mains du comte J.-P. Pétrucci, autrement dit Petit-Pierre, fils de Pierre, à sa demande ou à celle de toute personne qui se présentera munie de ce papier et de la moitié d’un assignat de cinq livres dont l’autre moitié est jointe aux actes reconnaissant l’enfant.

Fait à Milan le 22 septembre 1815, contrada Bassano Porone, neuf heures du soir.

Charles Rouy.

3° Acte déclarant la mort «l’IIersilic.

Nous, soussignés, déclarons que la petite Hersilie, dite l’Étoile-d’Or, après une longue et douloureuse maladie qui l’a tenue trois mois au lit, est morte ce soir, 22 mai, au château de i Stoupine, près Moscou; qu'après l’avoir gardée sur son lit de mort quatre jours et quatre nuits ; qu'après avoir essayé de tous

les moyens qui étaient en notre pouvoir pour la rappeler à la vie, nous étant assurés qu'elle n’existait plus, nous l’avons remise entre les mains de Pierre, fils de Pierre, qui nous l'avait confiée et qui l’a emportée en son lieu.

Stoupine, 22 mai 18....

Ch. Rouy, Henriette Chevalier, Nathaly Ivan, dame de Bibikoff, Nicolas Alexandroff, Joli, médecin.

4° Reçu d’une entant devant remplacer Qersille.

Je déclare avoir reçu de Pierre, fils de Pierre, Péter Pe-\ trowitch; de Nathaly Ivan, dame de Bibikoff; de Nadejda Ivan, sa sœur, une petite fille devant prendre les noms et qualités de la défunte, sur la mort de laquelle nous nous engageons à garderie plus profond silence.

Les mêmes papiers et la même moitié d'assignat devant servir de billet à ordre pour remettre l’enfant susnommée au porteur, sans question ni réflexion.

Fait au château de Stoupine, près Moscou, le 26 mai 18....

Charles Rouy.

5° Acte des Tuileries.

Nous, soussignés, déclarons et constatons que la nommée ' Marie Chevalier, Suisse d’origine, vient de mettre au monde un enfant du sexe masculin; qu’elle s'engage à nous le livrer, vendre et abandonner, sans jamais chercher à savoir ce qu’il est devenu, ni le nom qu’il porte, ni le lieu où il est venu au monde; elle étant arrivée audit lieu de son accouchement dans une voiture hermétiquement fermée, aux stores baissés, le soir, la figure couverte d'un voile épais; devant s'en aller de même, quitter Paris sans descendre de voiture et sortir de France pour habiter, jusqu’à nouveaux ordres, dans le lieu où elle sera conduite par nous, pendant l'intervalle de six mois révolus.

Nous déclarons remettre à Marie Chevalier la somme de quatre cent mille francs, dont reçu par elle donné : lui promet-

PIÈCES JUSTIFICATIVES

tant de veiller sur elle et de ne la laisser manquer de rien tant qu’elle tiendra strictement sa promesse et ses engagements.

Nous déclarons et reconnaissons que, la prudence l'exigeant, nous lui cachons le sexe de son enfant et la disons mère cl'une fille dont on lui donnera des nouvelles ou dont on lui cachera l’existence, selon le besoin.

Fait au château des Tuileries, le 29 septembre 1820.

Revêtu de quatre signatures, parmi lesquelles se trouve celle du comte J. -P. Pétrucci.

Ces actes étaient, en outre, revêtus de l’étoile qui servait souvent de signature à Mlle R.ouy.

Certificat

Donné par le Révérend Pire Pieri, prêtre italien réfugié, directeur des Sourds-Muets d'Orléans.

Le 30 septembre dernier, sur l’invitation de M. le Normant, je me suis rendu chez lui pour avoir un entretien avec la mys- \ térieuse demoiselle Hersilie, placée depuis quelques années dans la maison des aliénés d’Orléans.

L’entretien fut presque de quatre heures ; par conséquent j'eus tout le temps nécessaire de la questionner sur différents points touchant son état mental, et de me convaincre que cette demoii selle n’était pas folle, attendu que son raisonnement et ses réponses ont été d’une clarté et d’une précision telles que pourmoi il n’y a pas de doute quelle ne soit en possession de toutes ses facultés mentales. Cependant je dois faire remarquer que quand | l’entretien avait quelque rapport aux sociétés secrètes, elle se - taisait et tranchait la question en disant qu'elle ne pouvait plus

parler; que si elle parlait, plusieurs seraient compromis dans leur existence.

Ne pouvant parler sur ces choses, elle laisse aux autres le soin de les deviner. C’est pour cela que je crois que cette demoiselle fait partie d’une société secrète et peut-être politique, et que des intérêts particuliers la font passer pour folle.

Voilà mon opinion.

Signé: Père Grégoire Pieri.

Orléans, 24 octobre 1868.

En donnant ce certificat, le Père Pieri avait demandé qu’on le tint secret, afin de ne pas se compromettre ' inutilement ; mais il avait aussi recommandé de le faire , citer comme témoin si M1'8 Rouy arrivait en justice, parce qu’il pourrait donner des renseignements utiles qui aideraient à découvrir le fond de cette mystérieuse affaire.

Le Père Pieri étant mort le 5 décembre de la même année, rien ne s’oppose plus malheureusement à la divulgation de ce certificat, dont l’original est au dossier et la signature légalisée par le maire d’Orléans.

Extraits de la correspondance de M"e Hersilie Rouy.

27 janvier 1868. — A M. le préposé responsable de l’asile d’Orléans (1).

Une femme était sur le point d'être enlevée pour être

enfermée; elle en fut avertie par une amie énergique et dévouée.

* Partez, fuyez ; ne perdez pas un instant; quittez la France, le me charge de vos affaires; ne m’écrivez pas ; les lettres sont dangereuses. Voici de l’argent, un passeport, des lettres pour des amis. — Si on m’enlève à votre place, je demanderai confrontation, je produirai mes papiers, les vôtres, et on me lâchera avec force excuses.

« Je vais m’installer chez vous pour vous donner le temps de disparaître.... » L’autre a disparu.

Quand l 'étrangère a demandé à être confrontée avec la famille et les amis de l’absente, les fonctionnaires publics ont

(1) M» Rouy a dit, dès le premier jour de sa séquestration, qu’elle tenait la place d’une autre et a demandé une confrontation qu’elle n’a jamais pu obtenir. Elle a écrit aux ministres, aux préfets, â toutes les autorités qu’elle était mêlée à des complications politiques; qu’il lui avait été enjoint de faire connaître certaines pièces concernant la duchesse de Berrv et le duc de Bordeaux ; c’est là-dessus, aussi bien que sur sa ressemblance réelle ou supposée avec la duchesse, qu’on s’est basé pour dire qu’elle s’en croyait fille et pour la déclarer folle.

Elle demandait instamment à être traduite en justice pour révéler ce qu’elle savait sur une association puissante qui préparait un bouleversement universel. Nous croyons devoir donner sur ces sujets quelques passages de sa correspondance, auxquels les événements qui ont eu lieu depuis donnent une effrayante portée. (Vote de l'éditeur .}

MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.

haussé les épaules et l’ont dite folle; on a confisqué ses papiers, son argent, etc. Ce n’est pas tout. Comme on lui a fait de forte porter le nom de l’autre, elle s’est rattrapée à ce nom. — c Au moins, a-t-elle dit, ne faites pas de moi une bâtarde ! » Bah ! on l’a dite bâtarde , puis, etc., etc., jusqu’à ce que M. le docteur Lepage ait acquis la preuve de légitimité , preuve qui est fausse , car ces papiers sont faux....

M. le docteur Lepage, que je suis désolée d’avoir peiné, car

j’ai pour lui les sentiments les plus profonds, s’étonne me

dit que je connais les affaires d’Hersilie Rouy. — C’est bien entendu, puisque je suis chargée de ses affaires, qui, après tout, me regardent.

31 janvier 1868. — Pensionnat de l’asile d'Orléans.

A Mm* le Normant des Varannes.

.... J’ai dit: « J’étais chez Mlle Rouy, chargée de ses affaires. On devait l’enlever; je l'ai sauvée: on m’a enlevée à sa place, et on m’a forcée d'être-elle.

En rentrant à Charenton j’avais tous les actes et papiers relatifs à M11* Rouy; la supérieure s’en est emparée; j’avais mes papiers personnels ; ils sont sortis de Charenton.

..... Je ne veux pas qu’on souille un ange; Hersilie était un angel Je veux qu’on sache bien que ce n’est pas elle qui a été traînée dans les asiles; je veux qu’on sache bien que cette famille Rouy l’a jetée à la douleur, lui a enlevé ce qu’elle avait gagné à la sueur de son front, l’a avilie, perdue, déshonorée, reniée, entendez-vous bien, Madame? et que je l’ai sauvée, moi 1 en me sacrifiant, et en apportant à la face de tous la preuve des crimes dq cette famille.

Et vous venez me dire que j’ai quelque chose à cacher? mais si j’avais derrière moi la honte ou l’infamie, de quel front appellerais-je la justice à moi? Me connaissez-vous, les uns ou le*

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DE Mlle ROUY. 507

autres? Avez-vous vu Mlle Rouy? Ne pouvais-je pas me faire un jeu de votre confiance, accepter ce nom? Répondez : quel intérêt ai-je à vous écrire ce que je vous écris? quel bien cela peut-il me faire ? Quoi donc ! c'est à Hersilie que vous offrez tout, et je refuse d’être cette Hersilie que vous aimez sans la connaître ?

Hé bien! écoutez moi encore, Madame: je dénonce la famille Rouy à la justice; je déclare que Marie Chevalier a vendu son fils au moment de l’accouchement vrai ou faux de la duchesse de Berry, et que j’ai eu les pièces en mains.

Et vous voulez que ce soit Hersilie qui dénonce son père, que ce soit elle qui dénonce ce frère indigne qui l’a fait enlever? Joli et charmant rôle que vous donneriez à jouer à un ange de dévoùment et d'amour filial!.... Si vous avez peur de voir une héroïne, une victime, ne revenez pas; je ne suis pas femme à reculer devant ma parole, et comme je ne veux pas non plus jouer vis-à-vis d’une femme d'esprit le rôle d’une pauvre mendiante, je me fais un devoir de me montrer à vous telle que je suis

Sur ce, je m’arrête, Madame, vous laissant parfaitement libre de me juger d'après cette lettre qui, je le crois, est assez longue et assez explicite.

Votre bien affectueuse et tristement dévouée,

Hersilie.

25 août 1868. — Observations sur sa lettre à l’Impératrice du 27 mai 1862. (Voirchap. ix.)

.... J’ai souvent dit : « J’ai vu et lu des papiers, actes signés de quatre témoins ; des lettres attestant que Marie Chevalier est accouchée aux Tuileries d’un enfant mâle, au moment où un prince royal a été salué par le canon et a reçu le nom de Henri- Dieudonné

Le garçon est resté Une fille est sortie, a été portée en

Russie et a été remise entre les mains du grand rnaitre de la police.

Voilà ce que j’ai vu et lu. J’ai vu aussi la fille qui a été conduite à Saint-Pétesbourg ; elle ressemblait beaucoup à la duchesse de Berry, mais en mieux ; elle avait la même pâleur, les mêmes cheveux blonds. C’est à elle qu’appartient la mèche de cheveux blonds enfermée sous l'enveloppe ci-jointe, portant les mots: A Marie!

J’avais porté le tout à Charenton (1).

Je fais observer que je ne fais que raconter ce que j’ai vu et lu, sans donner sur aucun point mon avis personnel. Il est évident que Marie (2), qui dit à Valparaiso devoir son aisance à une fille de don Pedro Ier , a joué un rôle quelconque, non pas

au Brésil, mais en France Je dis seulement : « Tout cela est

une chose organisée pour produire une fille mystérieuse sur laquelle se trouvent réunies des circonstances telles que rien n’en peut faire trouver le fil. »

Ainsi donc, on ajoute une fille de don Pedro à celle de la duchesse de Berry : on parle d'un e. jumelle de dona Maria Mais

les dates de 1814 et 1815 ne concordent pas avec les dates de ces deux naissances royales . Comment se fait-il donc que l’astronome Charles Rouy, qui a reconnu un garçon et une fille à ces époques, se trouve mêlé dans ces affaires? Par Henriette, sa femme, sœur de Marie (3). Où est celui qui a été l’intermé-

(1) L’enveloppe et la mèche de cheveux lui ont été rendues et elle les a soigneusement conservées.

(2) C’est cette Marie Chevalier que Georges Freuch donne pour mère à Hersilie dans sa traduction infidèle, et qu’on retrouve passant pour sa femme à Valparaiso. — D’après dépêche du Ministre des affaires étrangères, elle existait en 1868; cette dépêche disait que Marie Chevalier avait quitté Valparaiso pour se rendre en Californie.

(3) Cette Marie n’a jamais quitté Genève, y est née, s’y est mariée à un M. Boiteux, veuf et père d’un fils, y est morte en 1839. A quelques années de là, MM. Boiteux père et fils se sont suicidés, l'un en Allemagne, l’autre en Suisse, à trois ans l’un de l’autre.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DE JIUe ROÜY. 509

diaire, l’auteur de tout cela, sur lequel cela a roule en Italie, en France, en Suisse, en Russie et jusqu'en Amérique? celui qui a porté l’enfant en Russie? celui auquel l’astronome a donné un reçu d’Hersilie comme lui appartenant?

Quant à moi, je le répète, je n’ai écrit la lettre ci-jointe que pour attirer l’attention sur ce point et sur ce qui est étrange autour de moi.

23 septembre 1868. — A le Nopnant des Varannes.

Ne voyez-vous pas que les choses sont organisées par un

maître qui a su prévoir tout, qui a tellement compliqué les tours et les détours, que plus on s'avance dans ce labyrinthe inextricable, plus on s’y perd? Rappelez-vous que je vous ai prévenue que tous ces actes n'étaient que le prélude, le prologue....

14 octobre 1868. — A Mme le Normant des Varannes.

Voici quinze ans, chère Madame, que je fais comme Cas-

sandre Souvent je me dis que j’essaie une lutte impossible!

Mais l’horreur de voir un immense 93 se renouveler, de voir mettre le feu aux mairies, aux asiles, aux églises; de voir pendre des prêtres, des médecins, de voir des religieuses

livrées à tous les outrages me poussent toujours à crier:

« De grâce, occupez-vous de moi! faites-mof du bien! justifiezmoi, au nom de votre propre salut ! d Puis je retombe anéantie, brisée, en voyant le mépris répondre à mes cris, et je reste pétrifiée en voyant l’œuvre de

Pierre s’avancer à grands pas ; les libres penseurs, les garibaldiens, les athées s’élever, et l’Église, sapée par tous les bouts possibles, ne résister que par l’au nône, que par le luxe, que

par une lutte désespérée qui s’arrêtera tout court devant la

pierre de l’Apocalypse, devant la puissance de la plus effroyable de toutes les terreurs Et lorsque je vous vois tous dé-

tourner les yeux de ce point pour regarder du côté des actes qui doivent être le point de départ pour incendier les mairies et les églises; lorsque je vous vois me conseiller de me taire, de ne pas dire des mots que je ne puis expliquer, parce qu’on pourrait continuer à me séquestrer pour des mots, je ne puis m’empêcher de frémir en pensant à la -terrible vendetta qui tient le glaive

(1) Cette étoile a servi souvent de signature à MR» Rouy, surtout à la Salpêtrière et au bas des lettres où elle révélait une partie de ce qui lui avait été dit touchant les projets du bouleversement social de la mystérieuse association dont le comte Pétrucci était le chef.

En octobre 1870, on releva, principalement en Normandie,, sur des murs, des barrières, après le passage de colporteurs étrangers, les huit signes suivants que les journaux reproduisirent et qu’on prit généralement pour des signes de reconnaissance prussiens.

Leur vue causa à MR' Rouy une émotion profonde; l’étoile était, dit-elle, une signature annonçant que Je chef de l’association était en France et qu’une année ne s’écoulerait pas avant que l’œuvre de destruction ne fût commencée. On sait ce qui a suivi.

levé.

EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DE Mlle ROÜY. 511

24 octobre 1868. — A M. et le Normant de* Varannes.

Vous m’ayez accusée d’avoir cherché à jeter dans le

doute, dans l’erreur, dans un dédale inextricable. Je le sais ! et c’est là ce que j’ai dù faire! ! Que je sois en personne Hersilie Rouy, que je sois son ombre, peu importe, mes bons amis! peu importent mon nom, mon identité. C’est moi , moi, l’être fatalement choisi pour marcher dans cette voie lugubre qui consiste à mettre sous les yeux de tous un assemblage de crimes inouïs, inexplicables. Et pour ce faire, l’ordre de ma cruelle destinée est qu’on ne sache pas qui je suis, d’où je viens ! J’ai, vous le savez, demandé une confrontation, offert mes papiers dès les premiers jours ; mais je savais que cela ne serait utile qu’à épaissir les ténèbres qui m’entourent. Et voyez-le par vousmême : plus vous avez de papiers, plus les faux s’accumulent. D’awfres, dans le même genre, mais appartenant, non à une famille française, mais à des familles étrangères, et pouvant, par conséquent, me placer sous une autre puissance, existent comme ceux que vous avez entre les mains, et Pierre y est Pierre !

Vous devez comprendre que je ne puis échapper d’aucun côté, et que si j’en appelle à la France, c’est que mon cœur est cette fois d’accord avec mes destinées.

Quant à la confrontation sur laquelle compte tant M. le Normant, je ne puis vous dire que ce que je vous ai dit si souvent : « Malgré les preuves de ma bonne foi, de ma véracité.... c’est à la merci, à la discrétion de ceux qui ont fait faux sur faux qu’on me livre. » C’est horrible ! Et cela après ce qui m’est arrivé à Maréville, etc.

Le certificat du docteur Payen est une nouvelle preuve de ma connaissance des choses, de ma triste expérience de tout ce que je vous ai dit! Ces hommes sacrifient impitoyablement ceux

MÉMOIRES d’une ALIÉNÉE.

qui les gênent. Ceux qui ont eu des torts envers moi m’ont cachée de leur mieux. J’ai été pour eux tous un objet d’effroi, d’insommie, et tous ont agi comme le fait le docteur Payen ! C’est épouvantable!.... A quelle occasion me dit-il calme? Une m’a jamais vue autre qu’il ne me voit, ne m’a jamais parlé, ni plus ni moins. Je suis, grâce à vous, plus heureuse que jamais; cela pourtant ne m’empêche pas d’écrire, au contraire, car mon cœur vole vers vous ! Cela — heureusement ! — ne m'empêche pas de m'animer, de parler avec feu, d’être énervée.... ce qui rend le certificat d’autant plus mensonger, que mes écrits piennentde la valeur, et troublent et mettent en mouvement toutes les autorités ! Voilà le moment que cet homme choisit pour me dir e non dangereuse ! Sans cela, j’étais engloutie à jamais. — C'est sur cela, c’est sur tout ce qui s'est groupé autour de moi, gui que je sois, qu’il faut attacher les yeux, car c’est là le danger, car c’est là la question publique. Mon individualité n'est rien en comparaison; ce n’est que la conséquence naturelle d'une organisation ténébreuse qui veut impressionner et imposer une femme mystérieuse.... Ne voyez que le but qu’il me faut atteindre; oubliez le nom, l’identité, pour ne voir que la femme et l’amie. Faites lire ceci à M. Tabouret, et dites-lui qu’il faut que je parle à Msr Dupanloup lui-même. Faites lire aussi à MM. Vilneau, de Pibrac, à tous.... Hélas ! pourquoi suis-

je moi? J’aurais vécu si heureuse si j’avais été comme tout

le monde !

4 mai 1871. — Extrait de la déposition adressée au préfet de police (confié à M. le Normant des Varannes).

Il me dit, (août 1854), que le testament de Pierre avait huit exécuteurs testamentaires formant une société formidable et occulte, dont le but était un bouleversement universel, les moyens d’autant plus sûrs qu’ils étaient inattendus et les agents

EXTRAITS DE LA (CORRESPONDANCE DE Mlle ROUY. 513

inconnus les uns aux autres; que ceux qui étaient désignés par cette terrible association • ne pouvaient éviter leur sort, étant des êtres sans aucun appui, des enfants élevés par différentes familles dans les mêmes conditions que nous(l); ayant été soumis à de cruelles épreuves et devant venir à un moment donné soulever des réclamations de noms, d’identité, d’intérêts, amenant à leur suite des questions générales d'égalité, de droit, de justice et de croyance ; attaquant les institutions civiles et religieuses; plaçant à la tête de ce mouvement prémédité un de ces êtres sans nom, sans âge, sans pays, devant assumer sur lui tout ce qui a été rêvé et prédit de plus terrifiant ; un être osant tout, plaçant sur son front le mot mystère; prenant en main le pouvoir, marchant, au nom de tout ce qu’il y a de plus saint, au renversement de tout ordre établi.

N’ayant pas d’état civil, les registres devenus inutiles pour tous seront anéantis. De là tout s’enchainera : chacun rfétant plus que lui-même ne sera élevé que par son propre mérite.

Le testament de Pierre alors sera ouvert, et son immense succession partagée entre ses héritiers. Pour atteindre ce but, rien ne sera épargné. On se servira aussi bien de la terreur superstitieuse que des crimes commis sur les marches du trône, comme dans les bouges les plus infects. On remuera la cendre des morts. La liberté de la femme sera proclamée, et les enfants

hors la loi, dits enfants de Dieu, etc., etc Il ajouta : Il faut

vaincre ou mourir. Il me communiqua quatre signes de ralliement devant attester la présence des exécuteurs testamentaires et de leurs agents. Ces signes sont :

L’étoile, qui signifie Mystère.

Le poignard, épée ou croix renversée, Vendetta.

La hache, Justice, Destruction.

Le croissant, Dieu, Fatalité !

(1) Tels que la princesse Stéphanie de Bourbon-Conti, Naündorfï, etc,

MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.

Il me dit aussi que les choses devaient marcher vite et sûrement, parce que chaque année, de tous les coins du monde , les agents de la société dont il m’avait parlé se réunissaient à époque fixe; qu’en 1870 l’Empereur ne régnerait plus et qu’un grand bouleversement aurait lieu ;

Qu’en 1874 on se réunirait.... qu’un nouveau bouleversement, beaucoup plus grave eyxcore, aurait lieu — mais dans un autre sens — par droit divin-,

Que je devais avertir, alors même qu’on ne répondrait âmes avertissements que par la moquerie et le mépris ;

Mais qu’une fois que j'aurais bien dit ces choses à un chef responsable, que j aurais pris des témoins de ce fait, je n’aurais plus à m’en occuper ni m’en inquiéter, parce que mon devoir ne m’obligeait pas à taire entendre les sourds, surtout ceux qui ne veulent pas entendre.

Remis à M. le receveur des hospices, qui a étudié les actes, les a confrontés et rapprochés, qui sait que tout ce que j’ai dit et déclaré est et a toujours été vrai.

Hersilie Roux.

11 décembre 4872. — Réponse aux questions posées par M. le vicomte d'Aboville , député du Loiret (1).

Avant mon enlèvement, vers la mi-août, un inconnu est venu m’avertir qu’on allait me faire passer pour folle, me changer de nom, me dire morte, me dépouiller de façon à rendre mon retour dans le monde impossible, fouiller et s’emparer de ma correspondance, parce qu'on me croyait en possession de secrets

(1) M. d’Aboville ne s’occupait encore de Mu« Rouy que comme député et ne fut nommé que deux ans plus tard rapporteur de sa pétition, en remplacement de M, Tailhand,

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