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Mémoires d'une biche anglaise

« Tu vois, ma chérie, que je me forme aux façons Parisiennes ; je commence à te tutoyer, le reste viendra petit à petit, et avant qu’il soit peu, si je restais ici, je serais tout à fait façonnée à vos belles manières. Au fait, sont-elles si belles que cela, vos belles manières ?...

'u II n’y a pas jusqu’à ce mot de biche, qui avait si

peu de sens pour moi il y a six mois, qui vient de se ranger tout seul sous ma plume, comme si je le connaissais depuis mon enfance.

« Pour un peu, et si l’on m’en priait bien, je chanteriais à mon premier souper les élégantes romances à la mode, et je te dirais, à toi ! où se vend la meilleure Chartreuse et le meilleiu’ Cumel,

— ah !

« Pourquoi ton ami veut-il conter mon histoire aux Français? On m’a fait si bon accueil ici aux Champs-Elysées, au Bois, à la Marche, et ailleurs,

— que j’ai peur de perdre de mon prestige et de mon prix en laissant dire qui je suis, ce que je fus et ce que j’ai fait depuis cinq ans.

« Anonymes, nous appelle-t-on à Londres. — Biches, vous appelle*t-on ici.

« Pourquoi l’un ? pourquoi l’autre ?

■ “ Quand je te dis, trésor de mon cœur, que j’ai peur de démériter aux yeux de tes compatriotes, ce n’est pas en pensant au fond de mon histoire. Chez

— vn —

nous comme ici c’est toujours le même air ; on le chante autrement là-bas, voilà tout.

« Non, c’est en pensant aux détails les plus ordinaires de la vie de tous les jours des biches de Londres.

« Comment mes nouveaux amis vont-ils s’habituer à l’idée que je suis souvent allée de taverne en •taverne, de salon en salon, buvant ici, me battant là, me disputant à droite, causant , jasant et batifolant à gauche, n’ayant aucun respect ni do moi ni des autres? Ils vont peut-être me trouver bien canaille; crois que c’est le mot dont s’est servi l’autre jour ton petit Vicomte, sifrais, si rose, si bien peigné, ganté, cravaté, celui qui parle toujours de sa grand’ tan te et qui a l’air si comme il en faut.

« Toi qui sais le fond de mon sac, tu prétends que je n’ai rien à y perdre, au contraire; soit, je le veux bien ; mais dis au moins à ton ami d’expliquer à ses lecteurs, s’il en a, que nos mœurs sont autres, nos habitudes différentes, et' que, dans ce pays de la respectahilité et du décorum, nous sommes infini-

ment plus canailles, — j’aime décidément ce mot-là — que vous autres. Tu vois que je nous fais bonne mesure.

• « Mon histoire telle qu’on l'a arrangée dans ma biographie est vraie au fond; de la forme je ne veux rien dire ni en bien ni en mal. C’est une peinture très-exacte d’un petit coin du monde de Londres, auquel ressemble l)ien peu, dans la forme du moins, le même coin du même monde de Paris.

« A défaut d’autre charme, le livre de ton ami aura du moins pour tes compatriotes, pour tes gandins et tes biches surtout, le charme du nouveau et de l’inconnu.

« Tu m’as demandé mon portrait, je te l’envoie; fais-moi passer, par l’entremise de ton barbouilleur, à la postérité la plus reculée.

« Il n’y a pas et il ne pouvait pas y avoir de moralité dans ce livre : y a-t-il autre chose? Tu m'écriras ce qu’on en . aura dit ici, puisque je ne serai pas là quand il verra le jour, et si on trouve

cela drôle, eh bien, tant mieux! cela prouvera en faveur du bon goût de tes compatriotes.

^ « Sur ce, ma chérie, adieu et bonne chance. Je repars demain pour Londres, car sans moi la Saison serait incomplète.

“ Ecris-moi, et tiens-moi au courant.

« Adieu, et au revoir.

« Je t’embrasse sur tes deux beaux yeux.

« QUILLETTE.

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