CHAPITRE XXXVIIl
PANS PES I.ACS
Sir Frédérick Wilmer n’avait pas encore une année de mariage, lorsqu'il se trouva engagé dans l’aventure du Loicestersliii’e, qui le mit en contact avec Carry "NVaters. Il était écrit que ce serait pour lui un jour infortuné, et plus infortuné encore pour sa malheureusè femme. Lady Wilmer était une de ces petites femmes calmes et inoffensives, qui sont tout cœur et toute bonté. Elle n’était occupée qu’à faire le bien ; pour tout au monde elle n’aurait pas voulu qu’on connût ses bonnes œuvres. Ce qu’elle faisait, elle le faisait eu cachette. Elle eût rougi de s’en faire une réputation, et jamais elle ne laissait rien transpirer de sa générosité et de sa libéralité. Si elle faisait une donation à quelque œuvre de charité ou à quelque hôpital, elle envoyait invaria-
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blenient son offrande sous la protection de quelques simples initiales. Elle était une image presque fidèle de la charité, dont parle le chant sacré. On pouvait dire d’elle : i
Douce et humble, |
Pure et sainte. |
Sir Frédérick. avait été épris d’elle, jusqu’à la folie j dans'les premiers temps de leur mariage. Générale- '
ment, quand les jeunes gens aiment, leur amour est comme une éruption du Vésuve, très-fougueux tant qu’il dure. Quant à elle, lapauvi'e enfant, elle idolâtrait son mari. Dans son opinion, il n’y avait jamais eu un hoinme qui lui fût comparable, et il ne devait en exister jamais. Son amour pour son mari, pensait-elle quelquefois, était presque coupable ; elle avait fait de lui une idole, et au fond de son cœur elle se disait qu’elle faisait mal. Elle pensait sans doute que quelque malheur devait i lui arriver, en punition de son excessive adoration pour lui. Mais jamais elle n’avait eu seulement la pensée qu’il pouvait lui être enlevé. Elle ne comprenait pas i qu’il fût possible qu’il lui retirât son affection. Elle le jugeait par elle-même et elle le voyait à travers le profond et honnête amour qu’elle avait dans le cœur. Carry se glissa comme un serpent dans leur Eden, et les rêves de Lady Wilmer furent destinés à être brutalement dissipés. Sir Frédérick avait amené sa femme en ville, parce qu’il y avait été obligé. Elle était la fille d’un gentilhomme campagnard, et sa famille venait toujours pas.ser à Londres un mois ou deux dans la -saison.
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S’il était revenu seul de ta campagne, et qu’il j eut laissé sa femme, sa conduite aurait donné lieu à toutes sortes de rumeurs, non-seulement de nature à soulever la méfiance et l’indignation dans les esprits de ses amis et de ses parents, mais encore à exciter l’inquiétude dans le cœur de Lady Wilmer.
Quoique le jeune Baronnet fût très-fasciné par les manières de Carry, qui formaient l’antithèse la plus complète avec celles de sa femme, il ne pouvait cependant pas regarder celle qu’il avait aimée avec tant d’ardeur sans éprouver un sentiment de regret et de remords. Il luttait contre la pernicieuse influence que Carry acquérait sur lui graduellement, mais sûrement. Parfois il avait lutté avec courage contre son mauvais ange, qui l’entraînait à pas lents, mais sûrs, vers le mal; mais il avait combattu sans succès. Bien contre sa volonté, il était obligé de jouer le réle d’un hypocrite. Lorsqu’il avait passé la plus grande partie du jour, se réchauffant au feu des radieux sourires de Carry, il quittait sa sirène et rentrait chez lui auprès de sa femme, qui l’excédait de ses caresses, comme c’était son habitude. Il ne lui convenait pas de revenir auprès d’elle froidement; il n’avait pas le cœur assez dur^our le faire. Sa femme était étrangère à tout soupçon, à toute mauvaise pensée ; mais jour par jour ses témoignages d'affection lui devenaient plus désagréables, et il finit par en avoir horreur.
Telle était l’extraordinaire influence que Carry commençait à exercer sur lui, qu’il eût presque préféré baiser une barre de fer rougie au feu que de poser ses lèvres sur celles de sa femme. L’amour de Lady W'ilmer
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était si aveugle, qu’elle ne remarqua pas même ce changement, et pour deux raisons. Sir Fi'édérick continuait à dissimuler autant qu’il le pouvait, et elle était aussi loin de supposer que son mari pouvait lui être infidèle qu’elle l’était elle-même de lui faire une infidélité, D était comme un homme qui se baigne dans la mer au moment du reflux. Epuisé par un long exercice, et fatigué de faire des efforts inutiles pour lutter contre les vagues et regagner la côte, il est par degrés entraîné vers la mer; la terre fuit devant lui, — ses forces le trahissent, et enfin il périt misérablement.
Sir Frédérick avait été, depuis peu, amené à accompagner Carry dans ses promenades du matin, et un Dimanche qu’il se trouvait chez elle, elle s’écria : —
— Si nous faisions atteler le brougham, et si nous allions aux jardins de Kensington? ^
— J’ai peur que vous vous moquiez de moi, — répondit-il; — mais j’ai promis à ma femme de la conduire à l’église.
Carry le regarda d’un air étonné, comme si elle ne pouvait en croire ses oreilles.
— Vous le savez, nous demeurons dans Westbourne Terrace, — continua-t-il, — et il y a quelques hommes de bonne famille engagés dans la carrière ecclésiastique qui font des conférences à Saint James , tout près de notre demeure.
— Oh! certainement, — dit Carry avec un mouvement de ses jolies épaules rondes. — Si vous préférez aller à l’église que de sortir avec moi, tout cc
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que je puis faire, c’est d’avoir pitié de votre mauvais goût.
Elle fit de son mieux pour paraîti^e Idessée, vexée et mortifiée, et elle y réussit en perfection.
— Si vous désirez, je... — commença-t-il à dire.
Carry lui coupa la parole, mais elle parla d’un ton où perçait une légère teint© de tristesse.
— Naturellement, votre femme doit avoir la préférence, je ne suis personne, et elle est Lady Wilmer.
La feinte humilité à laquelle Carry avait recours était admirable. Sir Frédérick se mordit les lèvres et paraissait confus, contrarié et fort perplexe. L’enchanteresse commença à chanter, de sa jolie petite voix, la chanson de la jeune fille de Gowrie. Le son d’une jolie voix est agréable en touttemps,etquand une jolie femme, avec une jolie voix bien mélodieuse, chante un fragment de quelque jolie chanson à sons couverts et doux comme ceux d’une harpe éolienne, l’effet est irrésistible, un ennemi des femmes en serait entraîné. Au moment ou Carry répétait les mots : —
Kt maintenant elle est Lady Gowrie,
Sir Frédérick semlilait transporté et dit ; —
— C’est vraiment charmant.
— Vous trouvez? — répondit-elle. — .J'avais l’habitude d’entendre cela autrefois à Aldershot, Connaissezvous l’histoire ?
— Non, je ne pense pas.
— Alors, je vais vous la conter.
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Un grand seigneur, comme c’est l'usage, je ci-ois, dans ce genre de contes, se prit d'amour pour une jeune tille de la campagne, et on lui suscita un grand nombre d’obstacles. Mais, à la fin, il brava tout le monde et épousa la femme de son choix, et la chanson finit en disant ; —
Et maintenant elle est Lady Gowrie.
C’est presque sentimental, n’est-ce pas? Quelle heure est-il ?
Carry portait toujours une montre, mais elle était trop paresseuse pour y regarder, quand elle avait là quelqu’un pour lui dire comment les heures fuyaient.
Sir Frédérick Wilmer lui dit l’heure, et elle s’écria : —
— Mon brougham sera là dans dix minutes ; voule/.vous m’excuser si je monte pour m’apprêter?
Quand elle eut quitté la chambi’e, il resta dans la même position, appuyé sur le bord de la cheminée, et faisant jouer son parapluie sur le bout de ses bottes, au grand détriment du cuir dont ces dernières étaient faites.
Lorsque Carry redescendit , elle était réellement charmante. Elle portait une robe cliaude et de saison, et par-dessus un manteau de fourrure, un chapeau de paille avec des rubans Ecossais, et un manchon semblable à celui que le vieux Magee, le Membre du Parlement, avait apporté à Annie Hargrave, à l’occasion de sa célèbre visite à son logis de Stanley Street,
Le Baronnet la regardait avec admiration.
— Voulez-vous rae mettre en voiture? — demandat-elle un peu froidement.
Il répondit affirmativement, et, ouvrant la portière du brougham qui venait d’arriver, il lui donna la main pour y monter.
Carry, en le regardant avec un demi-sourire d’une incomparable douceur, lui dit : —
— Ce que vous auriez de mieux à faire serait de venir avec moi.
Il fut incapable de résister à son appel. Sautant légèrement dans le brougham , il s’assit près d’elle, et ils furent bientôt entraînés dans la direction de Hyde Park.
Le cocher remonta jusqu’à la grille conduisant dans les jardins de Kensington, qui se trouvent entre le pont jeté sur la Serpentine et la Poudrière. SirFrédérick descendit et donna le bras à Carry ; quelques minutes après ils étaient au milieu du monde élégant. Ils tournèrent à gauche et traversèrent le pont qui mène au jardin des fleurîj. La foule était considérable; et tous deux. Carry et le Baronnet, rencontrèrent beaucoup de personnes de connaissance. Tout à coup Sir Frédérick Wilmer éprouva une secousse nerveuse partout le corps. Carry, qui le sentit trembler, le regarda au visage pour en rechercher la cause; ses yeux étaient arrêtés dans une direction qu’il ne lui fut pas difficile de suivre, et elle vit une petite femme, d’apparence délicate, se promenant avec une dame âgée, probaVdement sa mère; toutes «leux s'étaient arrêtées et regardaient Sir Frédérick
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avec l’expression du plus complet étonnement peinte sur le visage. Par un mouvement saccadé, le Baronnet flt retourner Carry, et ils revinrent sur leurs pas.
— Quelles sont ces femmes? — demanda Carry, bien qu’elle sentît bien qu’elle aurait facilement pu répondre elle-même à la question.
Bir Frédérick répondit sans hésitation et d’un ton froid ; —
— Ma femme et sa mère.
— Oh! — pensa Carry, — au lieu d’aller entendre prêcher à Baint James, elles ont tourné du côté des jardins de Kensington ; très-bien, c’est au mieux pour moi.
A huit heures et demie, la station du chemin de fer du Bud-Est présente l’aspect le plus animé. Le train poste est au moment de s’élancer vers Paris. Un soir, deux personnes, une dame "et un gentleman se tenaient devant la portière d’un compartiment de wagon. L’employé, par suite de quelques considérations pécuniaires, les y fit entrer, et plaça à l’extérieur une petite pancarte portant le mot risei'té. Les voyageurs aristocratiques aiment à avoir un wagon pour leur usage exclusif. L’élément plébéien et commercial ne doit pas respirer le même air que la noblesse. Bir Frédérick Wilmer et Carry étaient sur le point de partir pour le
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Continent, mais leurs amis n’avaient pas été informés <le leur intention par les lettres magiques usitées en pareil cas, P. P. C. Leur destination était Bruxelles. Lady Wilmer était restée le cœur brisé, abandonnée au foyer solitaire, parce que son mari s’était laissé fasciner par une dangereuse mais bien jolie femmé, qui, du temps de Charles II, aurait pu, par faveur royale, obtenir des lettres de noblesse, mais qui, au temps de la Reine Victoria, n’est considérée que comme une ‘tache imprimée sur son sexe, qui, si elle ne peut être effacée, est sufflsamment punie par un haussement d’épaule et un regard méprisant.
De Bruxelles, Carry vint à Paris; c’est là que nous l’avons connue, et que nous avons pu apprécier les roueries de cette dangereuse et gracieuse Anonyme.
Nous ferons part à nos lecteurs de la suite de ses aventures, si cette première partie les a intéressés.