‹ Mémoires d'une biche anglaiseChapitre 39 sur 41 · CE QUI ADVINT POUK AVOIR ACHETÉ UN CHIEN · texte numérisé non relu

CE QUI ADVINT POUK AVOIR ACHETÉ UN CHIEN

Il était singulier que Charles Adams et son misérable compagnon eussent choisi la maison de Carrj pour théâtre de leurs brigandages. Si Adams l’avait su, il aurait sans doute préféré tout autre lieu ; mais c’était un de ces singuliers hasards qui se rencontrent constamment dans la vie de chaque jour, qui n’est pas si prosaïque et si vulgaire que quelques écrivains didactiques voudraient nous le faire croire. Lord Bryson regrettait que les voleurs se fussent sauvés avec leur butin, et il aurait voulu mettre l’affaire entre les mains de la police, mais Carry s’y opposa. Il la pressa à ce sujet le lendemain matin, mais elle ne voulut rien entendre. Son ton décidé le mit presque en colère.

— Pourquoi êtes-vous si obstinée? — dit-il. — Vous êtes aussi entêtée qu’une mule quand vous vous êtes

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mis quelque chose dans la tête. Essayer de vous faire changer d’idée, c’est essayer de déplacer un rocher.

— Jolie comparaison ! — répliqua Carry. — Si vous n’avez rien trouvé do mieux que de me dire que je ressemble à une mule, vous ferez bien d’acheter un livre de synonymes.

— J’aime assez la fermeté de caractère, Carry; mais dans ce cas nous devons à la société de poursuivre les coupables. Nous savons qui ils sont, et la police n’aura ' pas de peine à les trouver.

— Une fois pour toutes, je vous dis que je ne veux pas,

— répondit Carry.

C'était assez concluant; mais Sa Seigneurie ne voulait pas abandonner la discussion sans avoir fait encore une tentative ; aussi dit-il avec un peu d’humeur ; —

— Vous semblez prendre un grand intérêt à ces voleurs. Pour ma part, je n’y puis rien comprendre.

— Vraiment ! — répondit Carry avec un calme provocant.

— Vous dites que vous connaissez l’un d’eux depuis longtemps. Peut-être avez-vous conservé un tendre sentiment pour lui.

— Oui, c’est vrai, — répondit-elle. ^

— Ne soyez donc pas si ridicule I — dit Lord Bryson, j

— Eh bieni si je suis ridicule, à qui la faute? Vous n’avez qu’à ne pas m’adresser d’aussi stupides questions.

Sa Seigneurie s’amusa à regarder ses boutons de manchettes.

— Il est facile de prédire que ce malheureux se fera bien assez tôt transporter. Pourquoi vous mêler à une

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si triste affaire. La perte de quelques bijoux et de quelques effets ne ruinera ni vous ni moi ; et vous ne poudriez pas que votre nom parût dans les journaux, et que le monde entier fût informé que vous vivez avec un femme dans Saint John’s Wood.

— Oh! j’ai pou de souci delà publicité, — répondit-il.

■— Si cela vous est égal, cela ne me l’est pas à moi. Vous êtes d’une bien pitoyable humeur ce matin. Pourquoi ne sortez-vous pas? Nous allons avoir une querelle sérieuse avant peu si vous restez ici. Oh ! oui, une querelle entre nous est inévitable, car je ne suis pas moimême dans les meilleures dispositions.

• — C’est vous qui êtes désagréable.

— Naturellement, c’est toujours moi. Vous, vous êtes toujours parfait.

Il commença à fredonner un air do Faust.

— Ne restez pas là à bourdonner comme une vieille abeille, — s’écria Carry. — Sortez, allez au club ! Je n’ai pas' besoin de vous ici.

— C’est vraiment une cliose cliarmante de me voir chassé de ma propre maison.

— Ce n’est pas votre maison, c’est la mienne, — répondit-elle avec colère. — Et si vous ne vous en allez pas, vous allez être jeté dehors.

— Qu’est-Oe quô vous avez pour diner? — s’écria Lord Brysoh, changeant brusquement do conversation et passant du trivial aü positif.

— Oh ! je ne vais pas me creiiscr la tête pout* avoir quelque chose à votre goût. Vous forez bien de diner dehors*

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— Oui, c’est ce que je ferai, — répondit-il en tortillant sa soyeuse moustache. i

— Laissez votre moustache tranquille, — dit Carry, — Je hais voir les hommes porter sans cesse leurs mains à leur barbe. On dirait qu’elle n’est pas vraie, et que vous semblez avoir peur qu’elle ne vienne à tomber.

Il fit ce qu’elle demandait et répliqua : —

— Ecoutez, Carry. Ordonnons pour dîner un potage \ aux huitres, un morceau de saumon et un faisan. Si vous n’avez pas de fromage de Brie, faites-en prendre.

— C’est parfait, — dit Carry ; — je songerai à cela si vous êtes bon garçon. Maintenant sortez, laissez-moi seule; ma bonne humeur reviendra.

— Vous verrai-je dans la journée? — demanda-t-il. — Très-probablement j’irai faire un tour au Parc avant dîner. J’ai commandé d’atteler les poneys pour trois heures. Rappelez-vous de ne pas venir plus tard que six heures, sans quoi rien ne sera mangeable.

— Ne pourriez-vous pas me prendre au club de Burlington? dit-il.

— Certainement non, je n’ai pas. envie de me faire voir par tous ces jeunes fous. Maintenant voulez-vous mus en aller?

— Je pars à l’instant, — répondit-il.

Puis, s’approchant d’elle, il lui donna un baiser, prit son chapeau et sa canne, qui étaient placés dans le vestibule, sortit de la maison, et se dirigea vers l’église de la Sainte Trinité, oü se trouve une station de cabs.

— Dieu merci, le voilà parti! — s’écria Carry avec . un soupir de soulagement. — J’attends Wilmer à chaque moment. Je ne sais pas ce que j’ai fait de son billet. j

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Mettant la main dans son corsage, elle en tira une lettre écrite sur le papier du clul).

— La voici, — ajouta-t-elle en la relisant. — Qu’estce qu’il dit? Oh ! il doit venir de bonne heure aujourd’hui; j’avais horriblement peur qu’il ne rencontrât Bryson, ce qui eût été très-maladroit, car ils se connaissent. Mais il est dehors maintenant, et il n’est pas vraisemblable qu’il revienne avant l’heure du dîner. Il sait que je ne veux pas de lui ici et que, s’il s’avisait de revenir, je lui ferais une vie terrible.

Carry n’eut pas à attendre longtemps son visiteur. Elle regardait par la fenêtre et elle vit une voiture s’arrêter quelques portes plus bas sur la route ; un homme en descendit, paya le cocher, et vint à pied jusqu’à Verbena Cottage. Il agissait ainsi parce que le bruit que

fait une voiture en s’arrêtant à une porte attire toujours des personnes aux fenêtres, et qu’il était assez prudent pour désirer éviter l’espionnage des voisins de Carry.

Elle lui fit un signe de tête familier à travers la fenêtre, et le reçut chaleureusement lorsque la servante l’introduisit.

— Comment allez-vous, cher ami? Je suis on ne peut plus heureuse de vous voir, — s’écria-t-elle.

— Horriblement fatigué, — répondit-il après lui avoir rendu ses compliments.

— Je le suppose, — dit-elle.

Vous @tes malade, fatigué et dégoûté De l’infernal train de Londres,

Trop bien connu pour qu’on s’y fie Et affreusement dangereux pour la bonrsci

Il rit de cette sortie poétique et dit : —

— Ah! vous avez pris ça dans Bon Gaultier.

— Je l’ignore. Est-ce de Bon Gaultier? Je ne le savais pas. J’ai entendu répéter cela une fois par quelqu’un, je l’ai trouvé bien, et j’ai pris la peine de le retenir.

— Oui, ce sont des vers d’Aytoun, — dit Sir Frédérick W'ilmer. — Avez-vous suivi quelque chasse depuis peu? — ajouta-t-il avec un coup d’œil significatif.

— Non, pas depuis peu, — répondit Carry négligemment.

— Par Jupiter I — s’écria-t-il, — je n’oublierai jamais cotte journée, quelque longue que soit ma vie. Oh ! il faut que je vous dise. Il y a eu une nouvelle pai’tie de chasse un ou deux jours après à un endroit nommé le Haymarket, au delà de Leicester et près de Kirby- Wood.

— La femme de Starborough y était-elle? — demanda Carry.

— C’est juste ce que j’allais vous dire ; on ne savait pas si vous viendriez, c’était la grande questioiMu jour : il s’établissait des paris. Je connais un homme qui proposa de parier cinq cents livres que vous viendriez. Lady Starborough se tint coite 5 au dernier moment, elle fit savoir qu’elle était malade et qu’elle ne pourrait pas suivre la chasse. Je crois que Starborough, au fond, en était enchanté. Mais lorsqu’on vit que vous ne veniez pas. Lady Starborough devint aussi furieuse que possible, elle ne se possédait plus. Elle marchait le fouet levé sur les hommes de service sans le moindre motif, '■(! (|ui est contraire à ses habitudes, elle qui est tou-

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jours si charmante pour les grooms, les jockeys, et tous les gens de celte sorte.

— Oh ! je suis bien heureuse ! — s’écria Carry en frappant des mains avec une joie d’enfant. — Qu’estelle plus qu'une autre, je voudrais bien le savoir?

— Je ne pense pas que personne ait été particulièrement et sincèrement fâché de la voir humilier, — dit Sir Frédérick.

Après un moment de silence, il reprit ; —

— Je n’ai pas besoin de demander, je pense, si Bryson est en ville ?

Avant que Carry ait ou le temps de répondre à cette question, on entendait le bruit du marteau de la porte.

Carry se précipita vers la fenêtre et regarda dehors; elle devint toute pâle.

Sir Frédérick Wilmer la regardait en semblant l’interroger.

— Par Dieu! — s’écria Carry, — c’est lui.

— Diable! — fit Sir Frédérick.

— Vite I il faut vous cacher quelque part, — dit Carry à la hâte.

— Où?.\. Mettez-moi quelque part, je suis prêt.

— Derrière le sopha alors. Il ne vous verra pas là. Il a oublié quelque chose, je suppose. Je n’ai jamais vu * d’homme aussi ennuyeux, il revient à chaque instant pour une chose ou une autres Je vais bien lui dire son fait, vous allez voir*

Sir Frédérick obéit à la lettre aux instructions qui lui étaient données. Il sauta légèrement par-dessus le sofa qui était placé dans un coin de la chambre.* Sa ' partie postérieure faisait avec les deux murailles utic

aï8 .MKMOÏKKS u’UNli WCHK ANGLAIS^

espèce de triangle. Il était bien caché et ne courait pas beaucoup de risque d’être découvert à moins qu’il n’arrivcU que Sa Seigneurie ne vint trop près de l’endroit qui lui servait de refuge.

Sir Frédérick était parfaitement installé avant l’entrée de Lord Bryson. La figure de celui-ci exprimait la plus grande satisfaction, et Carry remarqua avec une certaine surprise qu’il tenait un chien dans ses bras.

— Regardez, — dit-il.

— Qu’est-ce que c’est? — dit Carry.

— .le vous ai acheté un chien.

— Où l’avez-vous trouvé ?

— Je l’ai aperçu tout près d’ici dans la rue, — répondit-il.

— Quelle a été votre idée?... Est-ce que c’est un chien de garde? — demanda Carry.

— Oh ! non , je ne le crois pas. Il y avait un marchand de chiens au bas de la route, j’ai trouvé que c’était une belle espèce de chien et je l’ai acheté.

— Quelle pitié! n’avez-vous pas un meilleur emploi à faire de votre argent? — s’écria Carry d’un air disgracieux.

Le fait est qu’elle était colère et ennuyée que son tête-à-tête avec Sir Frédérick Wilmer ait été si brusquement terminé; elle était si désappointée et si peu accoutumée à réprimer ses premiers mouvements, que, lors même qu’il se serait agi de sa vie, elle n’aurait pu s’empêcher de le laisser voir à Sa Seigneurie.

Lord Bryson paraissait vexé.

~ Passez-moi ce petit monstre, — dit Carry, — que je l’examine.

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Il lui passa le chien, qu’elle mit sur ses genoux.

C’était un terrier, mais il n’était pas des plus purs. Carry se connaissait très-bien en chiens, tandis que Lord Bryson n’avait que très-peu ou pas du tout de connaissances en cette matière.

— Quelle pauvre bête ! — s’écria-t-elle après lui avoir fait subir son examen critique.

— Est-ce qu’il n’est pas pur?

— Je le crois bien. Avez-vous des yeux?

— Naturellement; mais pourquoi tant de tapage à . propos de ce chien ?

— Regardez ses pattes, ont*elles un bouquet de poils, hein? Comment appelez-vous cette sorte de peau?... Et sa robe?... Sûrement, vous savez quelle doit être la robe d’un chien. Il a les poils aussi longs qu’un poney des Shetlands, et ses oreilles sont coupées.

— Eh bien ! est-ce que ce n’est pas l’habitude?

— Non, plus maintenant; j’aime les oreilles en tulipe. C’est un petit misérable, son nez est aussi court qu’un museau de singe, c’est une véritable horreur!

— Eh bien ! s’il ne vous plaît pas, je vais le remporter, — répliqua Lord Bryson.

Il était très-mortifié de ce torrent de critiques et d'invectives.

— Et la queue ! — s’écria tout à coup Carry. — Oh ! mon Dieu ! quelle queue!

— Donnez-le-moi, Carry; je vais le jeter à la face du marchand. Je le lui ai payé cinq livres, c’est une volerie.

— Il faut que vous ayez été plus que fou pour donner cinq livres d'un pareil animal. — dit Carry.

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Elle posa le chien à terre avec un geste de suprême dégofit. Lord Bryson l’appela; le chien ne voulut pas venir, mais s’en alla flairant dans la chambre. Sir Frédérick Wilmer avait failli presque étouffer pendant ce dialogue; deux ou trois fois son envie de rire avait été si forte qu’il s’était réellement fait mal en la retenant. Quand Carry vit le chien courir à travers la chamljre, elle commença à s’alarmer; elle craignait qu’il ne lui prît la fantaisie d’aller à l’endroit qui servait de cachette à Sir Frédérick; aussi elle se leva et lui donna la chasse. Le chien ne semblait pas aimer Carry, car chaque fois qu’elle approchait , il se sauvait sous les tables et sous les fauteuils, et ses efforts pour s’en emparer étaient sans résultat. La sueur lui perlait sur le visage , autant par suite de son inquiétude que de la fatigue réelle que lui causait l’exercice auquel elle se livrait.

Lord Bryson ne pouvait s’empêcher de rire de cette comédie, mais à la fin il s’écria : —

— Je vais vous attraper ce petit misérable.

— Restez tranquille, — dit Carry, — je l’aurai bien moi-même.

— Non , non , vous ne pourrez pas ; vous avez essayé pendant cinq minutes et vous n’avez pu réussir.

Lord Bryson se dirigea vers la partie de la chambre où le chien jouait à cache-eache avec Carry. Il était cruellement près de la cachette du Baronnet. Carry lui dit impérieusement de la laisser seule, mais cette fois il fut assez osé pour ne pas obéir. Il avança vers le fuyard, et dit, en adoucissant sa voix ; « Pauvre chien! pauvre petit! *» Mais ses douceurs furent perdues, et sa voix

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mielleuse n’eût pas de succès. L’animal alla se réfugier sous le sopha derrière lequel Sir Frédérick Wilmer était caché. Il ne laissait voir que sa tète et aboyait. Clary essayait d’éloigner Lord Bryson, mais il était déterminé à attraper le chien , et il ne voulait pas se laisser détourner de son dessein. Carry l’avait saisi par le pan de son habit* Elle était trop agitée et trop en colère pour parler, mais au bout d’un moment elle resta, comme Madame Putiphar, non pas avec le manteau, mais avec une partie du vêtement de Lord Bryson dans la main. Le chien s’enfonça sous le sopha, Lord Bryson s’élança sur lui, le manqua, et, résolu à le suivre, il passa par-dessus le sopha, et alla s’étendre à côté de Sir Frédérick Wilmer. En faisant ce mouvement, une des jambes de Lord Bryson avait frappé la tête du Baronnet avec assez de force, et Sir Frédérick s’écria : —

■ — Que diable venez-vous faire là?

Lord Bryson resta complètement confondu ; jamais il n’avait été aussi étonné de sa vie. Sir Frédérick se remit sur pied, et les deux hommes se trouvèrent en face l’un de l’autre. Au premier moment Carry se sentit un pou oppressée, mais en regardant les doux gentlemen, on contemplant la position ridicule dans laquelle ils étaient placés, et en réfléchissant au côté essentiellement comique de l’aventure , les muscles de son visage se détendirent, les couleurs lui revinrent, et elle ne put retenir un bruyant éclat de rire.

La figure de Sir Frédérick était écarlate. Il n’était nullement intimidé par Lord Bryson, mais il ne supportait que difficilement l’idée d’avoir été surpris caché derrière un sopha, comme un malfaiteur. Il s’adressait

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des reproches à lui-même pour n'étre pas resté à sa place dès l'abord. En se cachant il avait compromis Carry sans lui laisser aucune excuse possible. Sa Seigneurie n’avait qu’une seule manière d’interpréter sa conduite : si Sir Frédérick eût accueilli Lord Brvson comme un vieil ami , l’affaire eût pu prendre un tout autre tour : le pair aurait pu concevoir des soupçons, mais il restait la possibilité d'un doute; maintenant il n’y en avait plus.

Carry était bien plus calme que chacun des deux hommes. Elle avait compris à l’instant que Lord Bryson ne voudrait pas lui reparler; elle savait qu’en sa qualité de gentleman, il ne le devait pas, et elle se décida à l’instant à prendre l’initiative.

— Ne restez pas à vous regarder ainsi comme deux imbéciles, — s’écria-t-elle; — quittez cette contenance.

Ils reconnurent la sagesse du conseil , et tous deux s’éloignèrent.

Surmontant son agitation par un violent effort, Lord Brvson dit avec un sourire railleur : —

— Je crains d’avoir troublé un rendez-vous du matin.

— En effet I — dit Carry avec audace.

Sir Frédérick Wilmer sentait qu’il était dans une sotte et indigne position, et il ne savait ni que dire ni que faire.

— Alors il ne me reste plus qu’à me retirer, — dit Lord Brvson.

— Le plus tét sera le mieux , mon cher, je ne vous retiens pas. — dit Carry.

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En ce moment, Sir Frederick prit la parole ; —

— Pour rendre justice à madame, — dit-il, — je pense que je dois déclarer que ma visite était purement et simplement une visite de politesse.

Lord Bryson releva les sourcils et donna à sa physionomie une expression d’incrédulité, mais il ne répondit pas; il désirait insulter le Baronnet autant que possible. —

Il prit son chapeau , marcha vers la porte , fit un glacial salut, et, comme trait que l’on jette en partant, il dit : —

— Croyez-moi, je conserverai toujours la plus grande estime pour cette partie si utile d’un mobilier qu’on nomme un sopha.

.Quand il fut sorti de la maison, il lui lança un regai-d de colère, comme s’il secouait la poussière de ses pieds, et il murmura :

— Damnées soient les femmes ! elles sont toutes les mêmes ! Je suis comme ce seigneur dont parle la Bible, qui persécutait les Chrétiens. Les écailles sont tombées de mes 3’eux.

Lorsque la porte extérieure retomba derrière Lord Bryson, Sir Frédérick Wilmer s’écria ; —

— Est-il parti ?

— Oui, je crois, — répondit Carry languissamment.— Qu'importe? mon cœur n’en sera pas brisé. — Puis elle ajouta d’un ton plus animé : — Maintenant, mon cher ami, si vous avez le désir de prendre une femme, voilà une occasion pour vous.

Il paraissait confus. Avant qu’il n’ait pu répondre un mot, Carrv continua ; —

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— (’e ([ui est arrivé est arrivé à cause de vous; aussi je pense que vous comptez me faire toutes les réparations qui seront en votre pouvoir ; ce que vous avez de mieux à faire c’est de m’épouser.

A ces mots, il sourit et répliqua ; —

— J’en serais vraiment trop heureux, mais...

— Mais quoi? — dit Carry aussitôt.

— Il y a une petite difficulté.

— Et c’est...

— C’est que j’ai une femme.

— Oh ! ceci est décisif! — dit Carry.

Elle resta quelques instants silencieuse; puis elle dit : —

— Etes-vous amoureux d’elle ?

— Je l’ai été.

— L’êtes-vous encore maintenant ?

— Depuis que je vous ai vue, je ne puis consciencieusement dire que je le sois encore.

En prononçant ces mots, il lui lança un reg^ard plein de feu et d’ardeur.

Elle le remarqua, et depuis ce moment elle le regarda comme soumis à ses lois.

Une semaine se passa, et Sir Frédérick Wilmer ne quittait pas Carry.

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