‹ Mémoires d'une danseuse de cordeChapitre 18 sur 22 · LOLA MONTES · texte numérisé non relu

LOLA MONTES

L'histoire de Lola Montés est un des plus curieux romans modernes.

Elle naît en 1818, en Ecosse (bien qu'elle ait donné Séville comme sa patrie), et son vrai nom est Marie-Élisa Guilbert. Après un voyage aux Indes, pendant lequel elle se marie avec un officier, elle revient en Europe et commence la série de ses tapageuses aventures. En 1839, elle est engagée comme danseuse au théâtre de Varsovie, puis à celui de Berlin; elle est expulsée de Prusse pour avoir cravaché un gendarme. Elle arrive à Paris, paraît à la porte Saint-Martin, puis à l'Opéra, d'ailleurs sans succès. Elle est alors la maîtresse de Dujarrier, gérant de la Presse, qui devait bientôt être tué en duel. Puis elle recommence à courir l'Europe, le plus souvent sifflée, au théâtre, mais célèbre, partout, par les scandales qu'elle provoque. Elle s'est liée avec un aventurier, Papon, qu elle appelle « son cuisinier » et qui est, en effet, son homme de confiance en des affaires

d'ordre délicat. C'est avec lui, après avoir un peu lassé la curiosité publique, qu'elle arrive en 1846 à la cour de Munich. Le roi de Bavière, Louis I", s'éprend d'elle, et, bientôt, ne se peut plus passer de sa compagnie. Il fait d'elle, non seulement son amie, mais sa conseillère. Elle esl créée comtesse de Lansfeld, et elle joue, dans la politique du royaume, un rôle prépondérant.

Mais voici qui n'est pas le moins singulier de l'histoire. Devenue presque un ministre, imposant, en tout cas, ses volontés aux ministres, elle se montre supérieurement intelligente.

La vérité est, là, tout le contraire de la légende qui la montre entraînant le roi dans une vie désordonnée, et il n'est rien de plus piquant que ce contraste. La favorite est prise très au sérieux, et c'est très sérieusement, en effet, qu'elle s'occupe des affaires de l'Etat. Le prince de Wallenstein, ministre des affaires étrangères, et M. Berx, ministre de l'Intérieur, sont extrêmenient occupés par la besogne qu'elle leur impose. Elle lutte pour les idées libérales et elle ne laisse pas d'être, quelque temps, populaire. La famille royale la tient en considération. La reine elle-même lui écrit quelques billets sur un ton d'estime.

Ecoutez im Anglais, écrivant, en janvier 1848, dans le Fraser s Magazine : « Ce qui fait surtout honneur à Lola Montes, bien qu'elle jouisse d'un crédit pour ainsi dire illimité, c'est que jamais elle ne s'en sert en faveur d'individus qui n'en seraient pas dignes. Elle a des idées très nettes sur la politique extérieure (elle a des agents et des correspondants dans toutes les cours) et le langage original et saisissant dans lequel elle les exprime plaît singulièrement au roi qui est d'un esprit très vif. Quant à ce qui concerne la politique intérieure, elle a le bon sens de ne pas s'en fier à son propre jugement et elle ne manque jamais de consulter les hommes que leurs études et leurs occupations rendent les plus propres à lui donner les meilleurs conseils. Il n'est personne dans le monde politique qui ne la traite comme une des principales autorités du royaume. Au demeurant, ses manières sont distinguées, elle accueille et reçoit ses hôt^s avec une grâce et une amabilité parfaites; enfin, elle pousse à la perfection l'art de se bien vêtir. »

Lola Montés, il faut bien le reconnaître, ne contribua pas peu aux réformes incontestables qu'accomplit le roi Louis, rompant peu à peu

avec les traditions despotiques; elle arracha le roi à l'influence des ordres religieux, elle lui fit secouer le joug de TAutriche et abolir la censure.

« Loin de nous Ja pensée de faire le panégyrique de Lola Montes; nous connaissons ses antécédents et nous n'avons nullement Fintention de lui être agréable, mais nous n'aimons ni l'injustice ni le mensonge, et la vérité est qu'elle est victime de calomnies absurdes que les journaux de tous pays répètent à plaisir. Elle a, dans les Jésuites, ses plus redoutables ennemis. »

Ils prirent leur revanche, en eff'et, en fomeiitant l'émeute qui devait se transformer en révolution et emporter le roi avec la favorite. Il faut bien dire que ce ne fut nullement Tindignation de voir le roi Louis si attaché à de tels liens qui détermina le mouvement, mais bien la colère d'un parti menacé. Lola Montes tomba, comme un minisire, à la suite d'une intrigue politique et d'un déchaînement de la réaction.

Le roi Louis abdiqua. Il espérait que Lola Montes le rejoindrait dans sa retraite. Il l'y attendait, en écrivant en son honneur des vers qui ne manquaient ni d'émotion, ni de grâce :

« Le temps et la distance me séparent de toi, ô mon amour — mais, si éloignée que tu puisses être — je t'appelle toujours mon amour — Etoile éternellement brillante de ma vie. »

Ou ailleurs :

(( Le monde hait et persécute — le cœur qui s'est donné à moi — mais quelques efforts qu'il fasse pour nous désunir — mon cœur s'attachera toujours davantage à toi.

«Je t'appartiens à jamais — pour toujours tu es à moi — Quel bonheur que celui qui, comme Ja vigne — se renouvelle lui-même dans sa source éternelle !

« Grâce à toi, ma vie est ennoblie — ma vie qui, sans toi, était solitaire et vide — Ton amour est l'aliment de mon cœur — s'il ne s'en nourrissait pas, il en mourrait... »

Mais ce caprice de Lola Montés pour les choses sérieuses était passé, et, après avoir joué ce rôle grave, elle reprend, sans embarras, et comme si elle n'eût point été interrompue, sa vie aventureuse. Elle se rend à Londres, ayant retrouvé Papon, pour y jouer une pièce sur sa propre histoire. Puis elle se marie avec le lieutenant Heald, qui, au bout de quelque

temps, fait casser son mariage. Elle part pour l'Amérique, y exploite sa renommée tapageuse, contracte, comme danseuse, des engagements qui sont vite rompus, épouse, en un troisième mariage, aussi peu solide que les précédents, un journaliste de San Francisco, revient dans la détresse en Europe, s'embarque pour TAustralie, y refait une fortune qu'elle perd en peu de temps, reparait en France, cherche malaisément à tirer parti du bruit qu'elle avait fait dans le monde, et finit par aller mourir en Amérique en 1864.

Quand elle rencontra M""*" Saqui, elle essayait de reprendre son éducation de danseuse, qui avait été trop improvisée. Elle n'avait pas fait de grands progrès quand elle parut à l'Opéra, en avril 1844. « Malgré son nom, écrivait Théophile Gautier, M^^^ Lola Montés n'a d'andalous qu'une paire de magnifiques yeux noirs. Elle a le pied petit et de jolies jambes. Quant à la manière de s'en servir, c'est autre chose! La . curiosité excitée par les divers démêlés de M"*" Montés avec les polices du Nord, par ses conversations, à coups de cravache, avec les gendarmes , n'a pas été satisfaite , il faut l'avouer... »

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