DOCUMENTS INEDITS SUR LA VIE DE THEATRE
Je suis de ceux sur lesquels les vieux papiers exercent une invincible attirance . Reconstituer de la vie, la faire sortir d'anciens dossiers, dans une intimité familière, me paraît une joie infinie. Assurément, elle est incomparable quand il s'agit de personnages ayant laissé une trace dans l'histoire, qui apparaissent, soudain, sous un aspect insoupçonné. Mais j'aime aussi évoquer des existences inconnues, obscures ou oubliées, les pénétrer, entamer avec elles, à travers le temps,
d'amicales relations, avec une instinctive sympathie, quand le hasard les livre à ma curiosité.
Un hasard seul, en effet, fit conserver et classer certaines lettres privées, qui n'étaient certes point destinées à traverser les siècles et qui dorment, maintenant, dûment cataloguées, dans nos collections nationales.
Il y a, aux Archives, des cartons pleins de ces lettres, n'ayant point deprétentions historiques, et qui n'ont droit aux égards dont elles sont entourées qu'en raison des circonstances où elles furent rencontrées.
Il en est, notamment, qui furent perdues dans les diligences d'autrefois, soit qu'elles fussent contenues dans un sac ou dans un portefeuille, soit qu'elles fussent enfouies au milieu des objets hétéroclites d'une malle égarée ou arrêtée par autorité de justice, sur la requête d'un créancier. Ces papiers non réclamés, quand ils parvenaient au bureau central des Messageries, furent envoyés au Séquestre. C'est de là qu'avec les années, ils arrivèrent aux Archives.
Ces dossiers forment de véritables monceaux. Que d'étranges destinées apparaissent, combien d'aventures singulières se dessinent ! Que de
romans, dont la clef fait défaut, faute d'une pièce qui les éclairerait! Que de trouvailles à espérer encore, cependant, de ces notes, de ces états, de ces comptes de ces correspondances ! Il ne faut que beaucoup de patience et qu'une heureuse fortune.
Dans ce chaos restant un chaos, malgré de précieux essais de classification, je me suis amusé — et ce furent là de bonnes heures — à mettre de côté les épaves épistolaires de gens de théâtre, durant Fépoque révolutionnaire. Les comédiennes de ce temps-là furent-elles particulièrement distraites? Elles abandonnèrent souvent dans les voitures publiques les papiers auxquels elles semblaient devoir le plus tenir, et hésitèrent sans doute devant les démarches nécessaires pour les reconquérir. Et voilà comment nous avons aujourd'hui leur histoire privée, parfois piquante et, d'autres fois, touchante...
C'est le cas pour un Jirave petit ménage d'ar tistes, les époux Gillotte. Nul dictionnaire théâtral ne fait mention de leur nom, et les difficultés de leur existence prouvent qu'ils cherchaient d'abord du pain, avant la célébrité. Ils s'adoraient, tout comme s'ils eussent eu les moyens de s'aimer, mais les circonstances ne leur accordèrent guère cette joie. Et je vous assure qu'ils sont intéressants, ces pauvres vaillants petits acteurs, dont les vœux étaient sans cesse retardés et qui étaient contraints à ne se chérir qu'à distance.
Charlotte Gillotte était actrice au théâtre de
Yerviers (vingt-sept ans, front régulier, visage ovale, cheveux et sourcils châtains, taille avantageuse^ dit le passeport qui lui fut délivré le 8 de vendémiaire an Y par la municipalité de Lille), (^est en venant à Paris, sans doute pour implorer les bons offices de Tagent dramatique Perlet, qu'elle perdit le modeste portefeuille de cuir jaune, conservé dans le carton 997 de la série ï, 011 se trouvaient les lettres de son mari, retraçant sa lamentable histoire, traversée d'espoirs qui n'étaient jamais réalisés.
Gillotte, deux ans auparavant, avait cru pouvoir conclure un engagement à Paris. Il était descendu chez le citoyen Thamas, pâtissier, bouleyard du Temple, vis-à-vis la rue Saint- Ange, et il avait battu le pavé pour se caser. Evidemment, il était parti en avant-coureur, persuadé que ce ne seraient pas seulement ses talents qu'il arriverait à faire utiliser, mais aussi ceux de sa femme : ainsi le couple ne se quitterait-il point. Mais le pauvre Gillotte se démène vainement, frappe, sans succès, à toutes les portes, et il est bien forcé d'écrire à sa chère Charlotte ses déconvenues : « Nous sommes trop de hautes-contre, à Paris! » dit-il mélancoliquement. 11 s'inquiète, le temps se passe, il avait
promis d'envoyer de quoi payer des dettes criardes, à Yerviers, et il est lui-même dans le dénuement. Il avait compté, pour l'aider, sur un camarade, un certain Lacroix, rencontré par lui et qui ne paraissait pas chiche de promesses. Mis au pied du mur, ce fanfaron de Lacroix, qui prenait des airs de protecteur, avoue que ses effets sont en gage et qu'il ne vit que d'expédients. Que faire pour réparer ces mois perdus en stériles allées et venues? Tout ce que trouve Gillotte, en fin de compte, c'est un engagement à Limoges. Il était temps! 11 mourait de faim.
C'est un peu piteusement qu'il l'annonce, pourtant, cet engagement. Il s'excuse d'avoir été forcé de l'accepter, après tant de beaux projets. « Mais que veux-tu, ma bonne amie, il faut vivre et travailler. Qui refuse peu n'a rien. »
Mais, en sa cervelle de comédien, prompte à forger des chimères, les illusions s'échafaudent de nouveau :
Les appointements ne sont pas bien forts, mais ils sont sûrs. Je ne gagne que dix-huit cents livres, mais les vivres, là-bas, sont à si bon marché que
cent francs dans ce pays en sont deux à comparer Verviers. Je t'envoie le double de mon engagementqui pourra te servir à faire accepter un billet. Sur les cinq louis d'avance que je viens de toucher, je t'en envoie quatre. Hélas! je pense que tu redois encore cent quarante-cinq francs... Mon plan est de te faire venir à Limoges. Que ne puis-je t'avoir tout de suite avec moi, ma chère petite femme! Je t'embrasse de toute mon âme, et vais l'attendre avec la plus grande impatience; sois assurée que je ne négligerai rien pour te réunir à celui qui t'aime plus que lui-même. C'est avec amour et fidélité que je suis ton mari.
GiLLOTTE.
Le voici à Limoges, où il joue l'emploi des jeunes premiers dans l'opéra, et, dans la comédie, les seconds amoureux. Mais « si la direction est bonne », elle a beaucoup d'embarras, elle a des dettes à rembourser, et « on ne vient pas en foule au spectacle ». Gillotte parle sans cesse de l'engagement de sa femme, mais le directeur, le citoyen Touchard, « lui a allégué le manque de ressources ». La situation, qui semblait sûre, Test déjà beaucoup moins : Gillotte n'ose tout dire. Mais là-bas, à Yerviers, Charlotte s'impatiente, elle a pris au sérieux les assurances de son mari et elle lui reproche de l'oublier. Gillotte
répond aussitôt par ces douloureuses confidences :
Ma chère et malheureuse amie, tes reproches m'affectent bien vivement; peux-tu soupçonner qu'il y ait la moindre négligence de ma part? Tu es malheureuse, et tu peux juger de ce que je souffre par l'amitié que j'ai pour toi. J'ai vécu d'espérance jusqu'ici. Le directeur n'a pu faire ce qu'il aurait voulu et est en retard avec moi... Si tu savais combien je suis encore plus à plaindre de te savoir sans ressources! Tu es toujours devant mes yeux, avec ma petite famille, et tu dois comprendre ce que le cœur de ton Gillotte, qui t'aime plus que lui, doit souffrir. Ah! plus de séparation ! De quelque manière que les choses iront, je n'en veux plus! Je partagerai ton mal et il te sera moins affreux, car le vrai bonheur est d avoir ce qu'on aime... J'espérais, ainsi que les camarades, toucher quelque chose, mais le propriétaire de la salle a mis arrêt, et, si l'on n'eût pas donné quatre cents francs, la salle eût été fermée... Justifie-moi donc de l'idée que l'on pourrait avoir de moi. L'on me suppose le plus grand monstre de l'univers : savoir ma femme et mes enfants dans le besoin, et être tranquille ici! Cette idée me fait le plus grand chagrin... Serais-je capable d'une telle noirceur! Adieu, ma chère et malheureuse amie, je suis, avec l'espoir de te consoler bientôt, ton fidèle et malheureux Gillotte.
P. S. — Dans les plus grandes villes, on ne fait
rien ; nous venons de recevoir des nouvelles de Bordeaux, et l'on n'y est pas payé.
Cruelle page du roman tragi-comique qui, en ces heures de fièvre politique, se déroule partout le même. Les acteurs de province font particulièrement fépreuve de la dureté des temps, et la lettre du brave homme qu'est Gillotte ne retrace que sobrement leurs misères. Sur cette détresse des gens de théâtre, les Mé- ?noires de Louise Fusil sont plus explicites.
Mais l'espoir, l'espoir qui renaît toujours chez le comédien, même aux heures les plus sombres, gonfle de nouveau le cœur de Gillotte. Adieu les inquiétudes! Cette mobilité caractéristique s'atteste dans un autre billet qui, quelques jours après, chante déjà victoire :
Ma tendre amie, on m'accorde une représentation qui va relever n os j affaires. Des danseurs de Bordeaux arrivent ici le 18, et ils me donneront beaucoup de ressources pour mon spectacle. Je suis assuré que l'on fera beaucoup d'argen t par la manière que l'on a reçu l'annonce. On est fou de la danse, ici : l'année dernière, un seul danseur a passé, et il a gagné 1.800 livres au-dessus des recettes ordinaires. Un amateur de la ville m'a fait espérer que
je toucherais au moins cinq cents livres. J'ai deux pièces nouvelles et elles sont à Tétude, en ce moment, au lieu des vieilleries que nous avons jouées. Dès le lendemain de la représentation, je t'envoie l'argent. Mon plus grand chagrin est passé; je vois presque infaillible le bonheur que je désire tant : celui de t'avoir avec moi...
Hélas! la lettre suivante annonce que les danseurs ne sont pas arrivés et que la représentation, la fameuse représentation sur laquelle Gillotte a fondé tant de joies, est retardée. Le pauvre rêveur est encore précipité du haut de son rêve. Il en formera vite un autre, assurément, mais ce déboire affole Charlotte et, tâchant désormais de compter sur elle-même, c'est sans doute à la suite de ces désolantes nouvelles qu'elle se met en route.
Ce dossier nous livre un humble, mais attendrissant roman conjugal, une histoire de misères professionnelles, que j'ai relevée pour ce qu'elle a d'assez tristement typique : mésaventures incessantes, espérances ressuscitant toujours et toujours trompées. Par le dossier suivant, nous allons faire connaissance avec une actrice plus* fantaisiste, Lolotte Haran.
Celle-ci est un peu bohème et Ton s'explique plus aisément qu'elle ait perdu ses passeports, ses engagements et jusqu'à ses lettres d'amour, évoquant une liaison avec un camarade, qui se refroidit peu à peu, et d'autres avec de ces fervents amateurs de théâtre qui ne s'intéressent pas qu au spectacle. Elle apparaît insouciante, légère, dépensière, habituée, d'ailleurs, à être adulée.
Le passeport qui lui est délivré, le 1'' germinal an lY, par la commune de Bruxelles, département de la Dyle, lui donne le nez petit, la bouche petite, le menton « un peu pointu »,
25i MÉMOIRES D'UNE DANSEUSE DE CORDE
les yeux bruns, les cheveux châtains, la taille de quatre pieds et un pouce. En est-ce assez pour ressusciter cette frivole comédienne, qui ne laissa pas d'être fêtée, à en juger par les vers galants qui lui étaient adressés, les uns ne s'adressant qu'à l'artiste, les autres décochés à la femme :
De vos attraits qui pourrait se défendre, Dès qu'ils ont résolu d'assujétir un cœur? On est séduit par un charme si tendre Que le vaincu se croit déjà vainqueur.
La lemme doit l'emporter sur l'artiste, car son engagement, par le citoyen Provost, a directeur du spectacle dramatique, comique et lyrique pour La Haye, Leyde et autres villes de la Hollande », porte qu'elle doit jouer, dans la comédie, « les rôles de convenance et se prêter généralement à tout pour le bien de l'entreprise )). L'engagement va du 20 mars 1796 au (( jeudi saint » 1797. Ce n'est pas l'emploi du calendrier républicain. La formule finale de l'engagement rappelle, cependant, l'époque. Elle est assez originale :
Fait en double et sur la foi sacrée des hommes libres, pour qui un engagement contracté librement
<3St Fobligation la plus stricte et la plus rigoureuse, à'peine de dépens.
Il ne laisse pas, cependant, cet engagement, d'être assez sévère, dans sa solennité :
... Il est de plus, convenu que, sous aucun prétexte, quel qu'il soit, la citoyenne Haran ne pourra se dispenser de jouer tous les jours, afin que le susdit entrepreneur puisse satisfaire aux engagements contractés envers le public ; et ce, en raison de ce que le spectacle est l'école des mœurs, qu'il est considéré comme une institution publique, et que l'entrepreneur, qui a des obligations sacrées envers le public, ne peut non plus, sous aucun prétexte, aucune excuse quelconque, ne pas donner spectacle et spectacle diversifié tous les jours.
Son précédent engagement lui assurait « cinq cents livres, payables de mois en mois, en monnoye républicaine », au théâtre de Maestricht. Mais elle devait :
Se fournir de tous les équipages, costumes, etc., convenables à ses emplois et à ses rôles, sans rien exiger du magasin, que la Direction ne fournit que pour les accessoires et figurants, suivre la troupe en tout ou partie partout où il plaira de la conduire, se trouver exactement le jour, la nuit, fût-ce après la
comédie, aux heures indiquées pour les assemblées, répertoires et répétitions, sous peine des amendes fixées à 3 livres pour les assemblées et répétitions et à 12 livres si on ne s'y trouve pas du tout.
Voulant que le présent engagement ait autant de force et de valeur que passé devant ^notaire, sans qu'aucune espèce de dédit, renonciation au théâtre, ni raison quelconque puisse le rompre, à moins d'une convention formelle de part et d'autre. — Debussy, Champonesle, Marc Haven, directeurs.
Ce traité entre les directeurs et la comédienne ne laisse pas d'être assez curieux, au point de vue de Thistoire des coutumes du théâtre. Précédemment encore, Lolotte en avait conclu un autre avec La Rochelle (Lawall, directeur) qui l'obligeait « à paraître, en tout temps, en tout lieu, à toute heure, dans toutes les pièces de tous les genres : opéra-comique, opéra-bouffe, grand-opéra, vaudeville, pantomimes avouées, choisies et distribuées par l'entrepreneur ». En dépit de formules nouvelles, la Révolution n'avait pas adouci les engagements d'acteurs... Elle a d'autres engagements, des engagements de cœur, auxquels elle est peut-être moins fidèle qu'aux autres. Il y a un paquet de lettres du chanteur Baptiste, qui doit être le Baptiste qui,
en 1799, entra à l'Ope'ra-Gomique pour y doubler le célèbre Martin. Cette correspondance de Baptiste, égarée sur les grandes routes, est amusante, aujourd'hui, par sa flamme décroissante.
Pendant que Lolotte Haran est à La Haye, Baptiste est resté à Bruxelles. La séparation n'a pas été, sans doute, sans quelque petit chagrin et, de sa nouvelle résidence, Lolotte s'inquiète de la constance de son ami. Celui-ci proteste, avec impétuosité, de la persistance de son attachement :
Toujours, me dis-tu, tu as peur que je change. 0 mon aimable amie, sois certaine de mon amour et des sentiments que je ressens pour toi, qui sont trop sincères pour s'effacer de sitôt. Ma passion est comme la République, une et indivisible. Adieu, ma bonne, comme j'ai attendu jusqu'à quatre heures pour te répondre, la répétition va commencer et mon devoir m'appelle. Je t'em.brasse mille fois, espérant bientôt réaliser mon vœu et me dire pour la vie, ton homme.
Baptiste.
Singulière impression que de fouiller dans ces vieilles lettres d'amour, témoins d'existences disparues!... Cependant, bien que cer-
tains billets intermédiaires attestent que Lolotte Haran a d'autres caprices, elle tient à la fidélité de Baptiste, qui proteste tendrement et galamment de la solidité de sa ferveur pour elle. Rien ne changera son cœur : il a trop de troublants souvenirs. Dans une autre lettre, il se défend de reproches immérités :
0 Lolotte, Lolotte, je te croyais plus raisonnable! Rentre en toi-même, n'écoute pas les propos, fuis les mauvaises langues, consulte ton cœur, rappelletoi mes conversations et tu redeviendras raisonnable, si les femmes peuvent le devenir... Ma bonne amie, songe à te corriger un peu de ta jalousie, et tu seras parfaite. Prends dans ma lettre mille baisers que j'y dépose pour toi, et crois-moi, pour la vie, ton fidèle amant.
Baptiste.
Ce commerce épistolaire continue, passionné. Ce sont les plus chaleureuses évocations d'un doux passé, des rêves de réunion, des rencontres projetées, avec un brin de romanesque. On dirait des pages détachées du manuel des parfaits amants, avec de la jeunesse et de la folie. Mais que s'est-il passé ? Voici tout à coup de la prose. Une fâcheuse question d'argent s'est
LETTRES D'AMOUR PERDUES 2o0
mêlée à cette idylle, au cours de laquelle Baptiste a appris à son amie qu'il jouait le rôle de Boleslas dans Lodoïska^ en des termes qui attestent qu'il a bonne opinion de soi-même. Baptiste veut bien aimer et être aimé, mais payer, non pas ! Et, à ces lettres enflammées, succède celleci, d'un ton sec et faisant brusquement bon marché de tous les amoureux souvenirs :
13 décembre 17%.
Madame et Camarade,
Aujourd'hui, à mon grand étonnement, j'ai reçu une pancarte du citoyen J.-P. Meissner, pour comparaître demain en la municipalité pour quatrevmgt-dix florins que vous devez. Comme je n'ai point signé que j'en répondais pour vous, on ne peut rien me faire.
Baptiste.
Le « madame et camarade » indique que Baptiste a subitement rengainé tout son lyrisme. Les avantages de l'intimité avec une jolie femme, soit I mais non les inconvénients. Dès qu'il s'agit de débourser pour Lolotte, assez indifférente à ses dettes, serviteur ! Baptiste, il faut bien en convenir, ne fait pas très
belle figure au dénouement de cette correspondance.
Passagèrement embarrassée, Lolotte s'estelle souvenue qu'elle avait un mari, solda t quelque part? Une note établit qu'elle l'a fait rechercher, et on l'a trouvé à un dépôt d'Alen çon, lieutenant au 14^ régiment de chasseurs à cheval. Elle lui a écrit pour lui demande r quelque secours. Ce militaire fait superbement la sourde oreille, et il répond, laconiquement , dans une orthographe des plus fantaisistes, sans faire la moindre allusion à la demande d'argent :
Jevou remercie de mavoir doné de vo nouvele. Vous mefaite granplessire de me doné des nouvele de notrefils. D'aprait votre recie, illait onepeux plus aimmable. Dans peux, je vou aprandrait peutaitre mon depar pour l'arremée de SambréMeuse.
24 germinal an IV.
François Hakan.
Et c'est tout. Ce brave chasseur à cheval ne se soucie pas beaucoup, évidemment, de partager sa solde avec une épouse qui ne s'est souvenue de lui que pour avoir recours à sa
générosité. Mais Lolotte a encore des adorateurs. L'un d'eux s'exprime même dans le langage des Muses :
Je forme un sentiment bien tendre
Lequel augmente à vous entendre Le plaisir qu'on sent à vous voir...
Mais ce n'est pas de vers dont elle a besoin, pour le moment. Elle se rappelle un certain Duran et elle lui écrit une lettre pleine de coquetterie où elle feint de lui expliquer son long silence par ses ressentiments, qui cèdent peu à peu devant le prestige des souvenirs. Le citoyen Duran est « sensible ». Lolotte a touché juste, car delà petite et tranquille ville de Montereau, où il vit présentement, Duran, ragaillardi par Tespoir d'un raccommodement et pris à ces habiles manœuvres féminines, répond par cette épître brûlante, qu'attendait bien la iine mouche :
23 thermidor.
Je ne fus pas peu surpris, ma chère Lolotte, lorsqu'on me remit une lettre de vous. Je puis vous assurer que, malgré les reproches trop mérités dont elle est remplie, elle me fait grand plaisir. Je suis de
plus en plus honteux des procédés affreux dont je TOUS ai accablée...
La veille du jour que j"ai reçu votre lettre, j"avais fait un rêve... Je vous voyais dans un de ces jours délicieux où je pouvais me flatter de posséder votre cœur, je voulais jouir des droits qui seuls sont connus des amants... Je vous abrège mon style, car il me fit trop de plaisir dans le moment, et, à présent, trop de peine.
Vous me dites que vous désespérez de ma conduite. Je puis vous affirmer qu'elle est bien changée: il n y a que mon cœur qui ne changera jamais. Tautes les puissances infernales et célestes ne pourront m'empêcher de vous adorer jusqu'à mon dernier soupir. L'amour ne sera jamais rien sans vous, et jamais une autre femme n'obtiendra dans mon cœur la place de Lolotte...
Cette bonne dupe qui se croit des torts reviendra à Lolotte, semblant lui pardonner généreusement. Ce manège est amusant à suivre: les comédiennes du temps de la Révolution y étaient expertes autant que les autres. C'est vraisemblablement le citoyen Duran qui aura payé la note de la modiste, M"' Saint-Martin, jointe au dossier et s'élevant à un total assez coquet.
Reine-Colombe Girardin, femme Gomet, venant des Variétés de Bordeaux, a perdu, dans la diligence, des lettres de directeurs qui n'ont pas l'air de faire grand accueil à ses demandes d'engagement. Louise Chevalier, venant de Dijon, a égaré un paquet contenant toutes ses copies de rôles, et voici une indication piquante sur ce qu'on exigeait, comme variété de talents, d'une actrice de cette époque. On lui fait jouer simultanément les ingénues, les coquettes, les soubrettes, les duègnes : Spinetta dans le Fleuve d oublia Eugénie dans la Femme jalouse, Arsinoé dans le Misanthrope^ Iphigénie dans
Iphigénie ^ idicquelme dans le Médecin malgré hii, etc.
Cette souplesse et cette bonne volonté ne lui ont pourtant pas beaucoup réussi, car elle emporte un avis du percepteur de Dijon qui, au milieu de ces épaves de la vie de théâtre, est un curieux document financier :
Mon bureau, place Marat, est ouvert tous les jours, a l'exception des decadis, depuis 9 heures du matin jusqu'à MID[, et depuis 2 heures jusqu'à 4.
Rue Madeleine.