LES DANSEURS DE CORDE
Sur l'ancienneté de la Danse de corde, il faut consulter Bonnet [Histoire générale de la Danse ^
ses progrès et ses révolutions^ par A. Bonnet, ancien payeur des gages au Parlement ; chez d'Hourt fils, rue de la Harpe, devant la rue Saint-Séverin, au Saint-Esprit. MDCCXXIV).Il remonte presque au déluge, en tout cas avant les Grecs, et suit longuement les danseurs de corde dans les jeux du cirque, à Athènes et à Rome. Peut-être même montre-t-il, parfois, quelque crédulité, comme lorsqu'il raconte, sur le témoigaage de Gapitulus, que, au temps de Néron, un acrobate ne se contentait pas d'exceller à danser sur la corde, mais y faisait danser un éléphant.
Bonnet est plus digne de créance lorsqu'il narre les spectacles auxquels il a lui-même assisté :
« Je n'ai point vu, dit cet amateur fervent, je n'ai point vu dans mes voyages de danseurs de corde plus hardis et plus expérimentés que les Anglais, les Turcs et les Chinois. J'ai vu, entre autres, un Chinois, en Hollande, sur des échasses aussi hautes que des maisons, qui allait annoncer par la ville les jeux que la troupe devait représenter. \\ dansait aussi sur la corde, d'une élévation admirable, et faisait des tours de souplesse surprenants. Ceux qui ont lu des
relations de voyages en Chine savent que ceux de celte nation disloquent les membres de leurs enfants pour leur rendre le corps aussi souple et aussi dispos que celui d'un singe, surlout ceux qui font profession de gagner leur vie avec représentation des jeux publics.
« J'ai vu, à Naples, un Turc danser sans conlrepoids sur une corde qui traversait une rue fort large et attachée aux fenêtres d'un cinquième ; il ne paraissoit qu'enfant à ceux qui le regardoient de la rue ; aussi y avoit-il pour le rasseurer des matelas sur le pavé, de la longueur de la corde. Néanmoins, il leur arrive souvent que la tête leur tourne et qu'il leur en coûte la vie, comme il est arrivé à un Turc que j'ai vu à la Foire Saint-Germain, il y a plus de trente ans ; il monloit tout droit le long d'une corde qui était attachée de haut en bas au bout d'un grand mât et dont le sommet alloit jusqu'au plafond du jeu de Paume; et, quand il étoit monté, il attachoit son contre-poids au sommet du mat, sur lequel il y avait un rond de bois large comme une assiette, et il dansoit en tournant de tous côtés; ensuite, il y dansoit sur la tète et les pieds en haut, et il faisoit quantité de mou-
vements conformes à la cadence des violons, et puis il descendoit tout debout sur la corde, quoique tendue du haut en bas. Je puis dire aussy que les spectateurs ne le regardoient qu'en tremblant pour sa vie, comme il lui arriva quelque temps après de la perdre dans une représentation qu'il fit à la foire de Troyes, en Champagne, dont on a soupçonné un Anglais, fameux danseur de la troupe, qui, jaloux de la réputation du Turc, graissa un endroit de la corde pendant qu'il étoit en haut ; il ne put s'en apercevoir, parce qu'il descendoit à reculons, et ayant les pieds nus, ce qui fut cause de sa chute. 11 est assez coutumier de voir de pareils attentats contre ceux qui excellent dans les arts. L'histoire nous en fournit quantité d'exemples.
«La danseuse que l'on appeloit la Belle Tourneuse a fait trop de bruit sur le théâtre des danseurs de corde pour n'en pas faire mention. Je crois même que, à moins de l'avoir vue, on aura peine à croire ce que j'en vais rapporter. Elle paraissoit d'abo.d sur ce théâtre d'un air imposant, et y dansoit seule une sarabande avec tant de grâce qu'elle charmoit les spectateurs ; ensuite, elledemandoit des épées de longueur aux cavaliers qui voulaient bien les lui présenter
pour faire la seconde représentation ; ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle s'en piquoit^ trois dans chaque coin de Tceil, qui se tenoient aussi droites que si elles avaient été piquées dans un poteau. Elle prenoil son mouvement de la cadence des violons, qui jouaient un air qui semblait exciter les sauts, et tournoit d'une vitesse si surprenante pendant un quart d'heure que tous ceux qui la regardoient attentivement en demeuroient tout étourdis, ainsi qu'il m'est arrivé; ensuite, elle s'arrêtoit tout court et retiroit les épées nues l'une après l'autre du coin de ses yeux, avec autant de tranquillité que si elle les eût tirées d'un fourreau. Néanmoins, quand elle me rendit la mienne, dont la garde était fort pesante, je remarquai que la pointe était un peu ensanglantée. Gela n'empêcha pas qu'elle ne dansât pas encore d'autres danses, tenant deux épées nues dans les mains, dont elle mettoit les pointes, tantôt dans sa gorge, et tantôt dans les narines et dans le gosier...
«... Nous avons vu sur le même théâtre, en 1714, un pantomime toscan danser plusieurs entrées de danses caractérisées : son vispge représentoit au naturel tous les sujets de ses danses, entre autres celles d'un insensé, faisant
agir toutes les parties de son corps en cadence et qui paraissaient aussi disloquées que celles d'un squelette dont les os sont attachés avec du fil d'archal. Son entrée de paysan avec des sabots était d'une légèreté et d'une naïveté sans pareilles. Mais ce qui acheva de lui donner une approbation générale, ce fut son entrée d'un Suisse pris de vin, avec son hallebarde qui seryoit à le soutenir dans tous les mouveme[its,'les gestes et les faux pas d'un ivrogne, accompagnés de tous les agréments les plus surprenants et les plus ingénieux que l'art de danse puisse imaginer dans ce genre-là.
« J'étois à ce spectacle auprès d'un des plus fameux danseurs de l'Opéra qui m'assura que toutes les entrées de ce pantomime étaient inimitables...»
C'est Bonnet qui assure que les danseurs et les danseuses de corde, pour se garantircontre les étourdissements et le vertige, mangeaient d'une herbe appelée dormit « que broutent les bouquins et les chamois, auparavant de monter sur les sommets ».
La Belle Tourneuse inspira un « vaudeville » à Bayard et Rochefort (Vaudeville, 7 mars 1841). Le rôle de la Belle Tourneuse était tenu par M"''' Doche. C'était elle qui chantait, sur l'air du Marquis de Feltre^ le couplet au public :
Messieurs, soyez notre soutien
Pour que la pièce tourne,
Tourne, tourne, tourne
Pour que la pièce tourne bien !...