LIVRE PREMIER
Dans mon plus lointain souvenir, qui remonte, si je ne me trompe, à mon âge de quatre ou cinq fins, je me vois assise auprès d'une jeune dame, sérieuse, assidue au travail, et qui me surveillait de près. Sa figure, belle et sévère, imposait par des yeux pâles, d'un bleu tout particulier, qu'on voit peu dans notre midi, le regard de ceux qui jeunes ont vu de vastes pays, les savanes ou les grands fleuves. — Cette dame, c'était ma mère, Anglaise de la Louisiane, que le mariage avait transplantée à Montauban des bords du Mississipi.
Je n'avais pas eu l'avantage d'être allaitée par elle. La panique d'un incendie lui ayant fait perdre son lait, j'avais été mi-*1 en nourrice chez
i NAISSANCE. — RETOUR DE LA NOURRICE.
une bonne paysanne des bords de FAveyron. Deux aînés m'avaient précédée, tous deux nés en Amérique et d'autant plus chers. Ma sœur avait six ans de plus que moi, mon frère trois . Ces jolis enfants admirés, qui paraient si bien ma mère, auraient peut-être suffi à son bonheur. Je naquis peu désirée; on ne se pressa pas de me retirer de nourrice. J'y restai jusqu'à quatre ans, et dans ce long intervalle, deux garçons s'avisèrent de naître, eurent de mauvaises nourrices et revinrent à la maison. Elle était pleine cette maison quand on se souvint de moi et qu'on m'y fit rentrer.
Assise sur ma petite chaise, j'avais déjà ma tâche. Le travail fut à peu près tout le jeu de mon enfance ; j'appris à coudre, à tricoter; de bonne heure j'ourlais mes chemises. La couture me retenait forcément sous l'œil de ma mère. J'étais toute maladroite de me sentir observée. Les points de mes ourlets ne venaient pas se placer tout uniment à la suite ; il me fallait souvent défaire. Ma récréation y passait. J'aimais mieux le tricot qui me laissait libre et me semblait un amusement par le jeu rapide des aiguilles. Du moins avec mon petit bas à la
main, je marchais, je me promenais. Pas bien loin. Le bout d'une allée faisait l'étendue permise. La vue même était resserrée. Notre maison, au milieu d'une campagne assez boisée d'arbres fruitiers, était ombreuse, et des haies limitaient l'horizon. Les libertés de la ferme que j'avais en nourrice, la gaieté de ma sœur de lait Suzette, la bonté surtout de l'excellente paysanne me manquaient. J'y étais trop bien, traitée comme une princesse (chez nous on me laissa ce nom). Ma nourrice me retrouvant grande, et fîère de sa chère pouponne, me rappelait ce temps-là, disant avec vivacité : «Il n'y avait pas assez de soleil pour toi! »
Grand changement ! Sans parler des bonnes bêtes, de la vache, seconde nourrice, de l'âne complaisant et docile, ces amis que j'avais perdus, — j'avais un travail continu, trèssuivi pour ce jeune âge. A six ans, je faisais mes bas, peu à peu ceux de mes frères. Tout cela allant et venant, dans la belle allée un peu soin lue. Je n'avais garde d'aller plus loin. J'étais troublée, si, me retournant, je ne voyais plus les volets verts de la maison.
La maison, peu élevée, regardait surtout le levant. Ma mère et son petit monde travaillaient au côté nord-est. À l'autre coin, vers le midi, mon père avait son cabinet.
Je commençai avec lui à assembler les grosses lettres de mon alphabet; car je cumulais double tâche. C'était dans les intervalles de la couture, du tricot, que j'étudiais; mes frères, leurs devoirs finis, s'en allaient heureux, courir. Moi, je revenais à ma mère.
J'aimais assez cependant à tracer sur une ardoise de grandes barres qu'on appelait des jambages. Il me semblait que je tirais de moi quelque chose qui venait ensuite se placer au bout de mon crayon. Dès que mes barres étaient plus régulières, je m'interrompais pour les contempler. Si mon père me disait en se penchant sur moi : « Allons, Princesse, voilà qui est bien, » je me redressais toute fière.
Mon père avait la voix douce et vibrante. C'était un homme brun, d'un œil tout méridional, noir, avec des sourcils noirs dont les cils en pinceaux adoucissaient l'effet. Chaudement électrique, son regard n'en avait pas moins par moments je ne sais quoi de bon, de tendre et de
moelleux. A soixante ans, après avoir traversé d'étranges épreuves, des tragédies (que je dirai), il était resté jeune et gai, plein de bienveillance, de confiance, trop facile peut-être, en la nature humaine. Il était toujours plein d'élan, d'idées, de paroles aimables, d'espérances et de projets. — Malheureusement cette gaieté et cette flamme dans les yeux n'empêchait pas sa poitrine d'être très-faible. Parfois, il était suffoqué. Ayant vécu vingt-cinq ans dans la chaleur de l'Amérique, il avait voulu pourtant quitter les pays de l'esclavage, revoir la France et sa ville natale. L'air sec et vif de Montauban lui était peu favorable. Il n'était pas sans inquiétude, se voyant avec six enfants.
Je n'avais trouvé en revenant de nourrice, ni bras ouverts, ni coussins, pour affermir mes pas. Aucune de ces jouissances qu'a l'enfant des villes. Encore moins la gaieté d'esprit que donne à ces petits dieux l'admiration maternelle pour tout ce qui sort de leur bouche. Ma mère fut la nature, qui me fit bon accueil. Mes premières
années, sérieuses, ne furent pas tristes cependant; la contrée était charmante. Autour, ce n'étaient que vergers. Ajoutez la douceur des molles prairies veloutées, des allées sablées du jardin, d'un petit bois de chênes, plein d'ombres mouvantes, après lesquelles je courais, croyant les saisir.
Mes souvenirs de nourrice me reportaient vers la ferme. Quand ce n'était pas jour de grand travail, je voyais se divertir sur l'herbe verte les bœufs, les juments, lesânesses qui amenaient leurs petits. Le jeune pâtre criait après, bien qu'ils fussent sûrement plus sages que lui. La mère assise au pied d'un arbre le grondait à son tour, puis reprenait sa chanson dans notre jolie langue, chaude et sonore du midi. Sa voix vibrante remplissait tout le pré.
Au delà commençaient nos champs de blé peu étendus, mais qui alors me semblaient infinis. Quand Marianne, vaniteuse pour ses maîtres, me disait: « Voyez-vous, mademoiselle? là bas! là bas!... Tout est à vous»... cette grande mer, vague, onduleuse, qui s'en allait toujours, toujours, m'effrayait. J'aimais mieux croire que tout finissait au pré. J'avais vu parfois mon père s'é-
loigncr à travers les blés pour surveiller les travaux. Je criais: « Non, Marianne (me cachant dans son tablier) . . . non pas si loin ! pas si loin ! . . . Papa pourrait se perdre! »
Je n'avais que cinq ans. Ce cri qui m'échappa, fut le signe naïf du sentiment qui, d'année en année, m'envahit comme une ombre, l'idée que je perdrais mon père.
Mon père, qui sentait tout le prix du sacrifice que lui avait fait ma mère en quittant son pays, sa famille, la grandiose nature américaine, eût voulu trouver pour elle un lieu de prédilection et lui donner sinon l'oubli, du moins l'apaisement des regrets. Une chose le tentait fort. 11 y avait, à l'un des bouts de la ville, un vaste et magnifique jardin assis en terrasse et planté d'arbres séculaires. Sous ces grands ombrages il eût bâti la maison. Sa femme, de ses fenêtres, par quelques échappées ménagées dans le feuillage, eût dominé la plaine de Languedoc, riche et féconde, sur cinquante lieues d'étendue. Dans les beaux jours elle eût entrevu au loin la
cime neigeuse des Pyrénées. Celle vue dispose à la rêverie, mais n'attriste jamais. Elle aurait rendu à ma mère quelque chose des horizons immenses, solennels du Mississipi.
Ma tante, craintive et timorée, ohjecta que ce jardin avait été hien d'Eglise avant la Révolution, qu'il avait appartenu à l'évoque, que c'était chose sacrée. Si hien elle parla, pria, que mon père se rendit, porta plus loin ses pénates.
De toute façon nous devions vivre en lieu saint. La petite propriété dont mon père se lit l'acquéreur, avait été pendant plusieurs siècles fief d'abbaye. Plus tard, à la Réforme, elle servit d'asile aux persécutés. La grande forêt de Tulrnon qui s'étendait derrière, dans ses fourrés profonds, offrait un abri sûr.
La forêt dévastée peu à peu disparut. La terre demeura inculte, et les abords de la ville devinrent une lande sauvage. Mais, à côté de la lande, notre vallon arrosé de clairs ruisseaux, ayant en dessous des eaux vives, offrant des prairies, des vergers, avec nombre d'arbres à fruits où se plaisaient les oiseaux, s'appelait d'un joli nom le Ramier.
Notre domaine, sans murs, entouré de haies
vives, était entre ces vergers un vrai nid de verdure, d'une aimable fraîcheur. Quand tout ailleurs était brûlé, nous seuls, nous fleurissions encore. Les verts buissons d'églantiers, d'aubépine, nous fermaient sans nous étouffer. La maison n'avait de vue que le jardin. Mon père n'avait pas profité de l'ancienne, qui était élevée sur un perron. Il en avait bâti une, basse, à l'américaine, un simple rez-de-chaussée, vaste et commode, adossée à la ferme. Une petite véranda l'entourait gracieusement et son mur à hauteur d'appui, utile à mille usages, rendait cette galerie agréable et commode. A coté, maintes dépendances, que demande la vie de campagne. Au-dessus, grenier d'abondance pour nous, nos animaux. Tous étaient bien logés : les poules en bas, au plus haut les pigeons et les colombes de ma mère dans leur tour, où j'aurais monté si volontiers. Les moineaux sans façon s'y étaient fait un gîte.
L'ensemble était fort clos. Nulle échappée qu'en face sur un coteau de vignes que le soleil dorait chaque matin. Le jour tout était ombre. De très-hautes charmilles, des acacias, des ormes, des cyprès, des lauriers roses, et les
doyens antiques du lieu, des poiriers vénérables, nous défendaient de la vive lumière. Au midi, sous une triple voûte d'ombrages, dormait un étang. Ce nid semblait tout fait pour mon père qui, revenu de loin, ayant vu tant de choses, aimait à ne plus voir que son enclos paisible, ses enfants et sa sérieuse miss Emma , comme il l'appelait. En marchant et lisant, à chaque tour d'allée, il la regardait au travail, encadrée toujours dans la même fenêtre.
Beau lieu, mélancolique. A gauche, il y avait vers le nord uu petit bois de chênes et au delà les collines qui à deux lieues plus loin bordent l'Aveyron. Au-dessus, par moments, flottent de bleuâtres vapeurs, d'effet calme, un peu froid . Le Cantal lointain donne par là sa bise glacée . Sous le bois, et le verger même, plus d'un deuil se cachait. Les protestants, qui l'avaient possédé, y enterraient leurs morts, mais sans pierre, ni inscription. Mon père n'en fut instruit qu'en retrouvant les tombes. Plein de respect, il y mit
du gazon, il planta des rosiers, il émonda les chênes pour que ces lombes vissent un peu de soleil. Les roses s'y effeuillaient, et de faibles parfums erraient sous ces légers ombrages. Cette jeunesse de végétation parlait de mort moins que de vie. L'impression pour nous n'était que douce. De bonne heure cependant elle avertit mon cœur.
Tant qu'on bâtit autour de la maison pour achever les dépendances, ce mouvement d'ouvriers fut pour nous une fête. Nous travaillions aussi. Quand on sait le bonheur qu'ont les enfants île remuer la terre, de bâtir dans le sable, de creuser des bassins, de faire courir de l'eau, d'élever des barrages, on peut juger de tout ce que nous faisions d'admirable avec les matériaux. Quel dommage pour nos parents que nous fussions si petits I
Mais cela dura peu. Je me souviens très-bien du vide que je sentis lorsque tout fut fini et que la maison fut tranquille. Je montais à chaque instant sur le bord de la galerie pour regarder vers le chemin si je ne verrais pas les maçons revenir.
La vie fut dès lors sédentaire, laborieuse. Après l'élude et la petite classe finie, mon travail commençait. Mes frères couraient, moi, je restais près de ma mère et je devais fournir ma tâche de tricot, de couture.
Je n'étais pas une enfant turbulente, malgré ma libre nourriture de quatre années qui, par le lait sans doute, m'avait donné le sang vif et fort de l'Aveyron. Loin de désobéir, j'avais envie de plaire, de satisfaire et d'être aimée; j'avais des élans vers ma mère qui m'enlevaient de ma petite chaise pour l'embrasser. Mais je rencontrais son regard, son œil d'un bleu pâle comme l'eau. Je reculais et revenais m'asseoir.
Les années ont passé, et je regrette encore de n'avoir pas eu ces bonheurs de l'enfance, les caresses maternelles. Elles auraient tant fait pour mon éducation ! ma mère m'aurait connue. Oui ne se livre dans un baiser? Tous les matins en m'embrassant, elle aurait vu mon âme, et combien vraiment je l'aimais.
Nous n'avions pas de telles licences. — Ces familiarités (d'embrasser au réveil et de tutoyer ses parents) sont permises dans le nord, moins dans notre midi. L'autorité y plane de haut
sur la famille. Mon père, facile et causeur, aurait pu l'oublier. Mais ma mère, quoique jeune, nous imposait, nous tenait à distance. A la voir aller et venir, noble, sévère, silencieuse, cela faisait songer, rentrer en soi. On devait s'observer, ne pas être pris en défaut. Elle-même était la règle et l'ordre, et si laborieuse ! Elle avait la tenue anglaise, une belle prestance, aucun laisser-aller. Restée de bonne heure orpheline et dès huit ans maîtresse de maison, elle en avait le commandement exact et précis. — Elle aimait le travail continu, la docilité muette. — Nos races du midi, vives, spontanées, se plient moins à l'ordre muexible. J'en étais, de ces races, par mon père, et non moins par ma bonne nourrice. — Ma mère ne se doutait pas que cette enfant, née d'elle, eût tant de la montagne, du torrent du midi, fût un peu la sauvage créature de l'Aveyron. De là un malentendu. Mes irrégularités de travail m'attiraient des paroles sévères, mêlées parfois d'arguments plus vifs, qui n'étaient pas de mon goût. — Ma petite personne déjà fière, était crispée, en vraie révolte. Mais point de pleurs ; j'y mettais mon effort.
Nous ne mangions pas à la table de famille. Cet honneur n'était réservé qu'aux deux aînés. Pour nous, une domestique nous faisait asseoir en cercle autour d'elle, sur des tabourets, puis nous distribuait la becquée. Je voyais bien que cette grosse Janille favorisait mes frères, leur donnait davantage. « Dame, disait-elle, les garçons, ça doit manger plus que les filles. » J'étais outrée et indignée contre elle. Je le payai en mangeant moins encore.
Marianne était plus faible pour moi ; à ses heures de bonne humeur, elle me pelotonnait dans son giron, me mangeait de baisers, mais ses gâteries quotidiennes étaient pour mon frère aîné, sans lequel elle ne pouvait vivre. Renvoyée par deux fois, deux fois elle revint, supplia, trop triste au réveil de ne plus entendre la voix de son cher tyran.
Un mot fort imprudent de ces filles légères, dans leurs conversations avec leurs amies de la ville, me troubla, me fit bien songer.
Le sujet favori sur lequel leur babil était intarissable, c'était l'arrivée de ma mère, quand d'Amérique mon père l'amena dans notre ville, le très-grand effet qu'elle y produisit, lorsqu'au
soir de la Saint-Jean on la vit s'avancer pour la première fois toute en blanc sur la promenade. La mode était alors aux robes traînantes. Ma mère, rapportait d'Amérique les mousselines légères, vaporeuses, qu'impose le climat. Elle parut au bras de son mari comme enveloppée d'un nuage, laissant courir derrière elle, sur le gazon, les flots de sa blanche toilette. Ce fut une admiration générale, tous voulaient l'avoir vue. Ma mère, au milieu des femmes du midi, vives et mouvantes, faisait contraste par je ne sais quel air de timidité fière qui tourna la tête h nos méridionaux. Pour mon père, il était tout simplement ravi de montrer sa belle conquête.
A ce point du discours, notre patois de Languedoc, riche et coloré, peignant parfois d'un mot , toute une situation , reprenait tous ses droits. Je traduis à regret. — c< Jésus! qu'elle était belle! on aurait dit la sainte Vierge. Et son mari ! il l'enlevait de terre en la promenant. Qu'elle était heureuse en ce temps! Ah! s'ils n'avaient pas eu d'autres enfants que leurs deu.r agneaux (ma sœur et mon frère), ils n'auraient pas quitté la ville, et madame promènerait encore
dans sa robe blanche. — Mais la petite vint et tout fut fini. »
Je n'entendais que trop, je me troublais, je rougissais, chaque fois que leur récit en venait à ce mot amer. — J'aurais volontiers demandé pardon de ma naissance. Mon assurance en fut diminuée. Je fus et je restai timide. La supériorité des deux enfants nés les premiers en Amérique, au pays de ma mère, s'établit sans conteste, comme une chose sûre en mon esprit.
Mais comment s'était-il fait que j'eusse fini le bonheur de ma mère? Je n'arrivais pas à le comprendre. J'avais des tentations de tout conter à mon père pour savoir la vérité. — Je n'osai, et gardai mon secret. Ma mère n'a su ma peine, ma crainte de n'être pas aimée qu'à ses derniers moments. Nous avons pleuré, mais trop tard.
Je n'avais encore aucune part au ménage. Ma sœur, qui n'eut jamais de goût pour la vie rustique, se donna tout entière à l'intérieur. Elle naquit maîtresse de maison. Il est juste de dire
qu'elle mettait à tout un ordre admirable. Il n'y avait qu'un défaut, c'est qu'une fois les choses mises en place, et les effets enveloppés, nul n'y pouvait toucher. La garde-robe de tous était dans les mains de l'austère gardienne. Mon petit luxe des grands jours, où la parenté et les amis se priaient à dîner, restait sous clef. Une heure d'avance j'ignorais encore quelle toilette sortirait pour moi de l'armoire.
N'ayant rien à soigner pour mon compte, je ne savais que faire de mes instincts de ménagère. N'étant réclamée pour rien, je semblais un être inutile ou tout au moins bon à peu de chose. J'avais fini par croire moi-même à ma nullité.
Ma mère filait comme une fée. Tout l'hiver à son rouet, elle apaisait peut-être ses pensées au bruit monotone et doux de la roue en mouvement. Son fil fin, délié, soyeux, nous donnait nos mouchoirs et nos chemises. Mon père, la voyant si belle à ce travail, fit sculpter pour elle, en secret, un rouet léger, tout aérien, digne de Berlhe, la bonne reine. Ma mère le trouvant un matin au pied de son lit, rougit de surprise et de plaisir, mais n'osa d'abord y toucher. 11 semblait si frêle ! le moindre choc pourrait le briser. «Allez, ma
chère Emma, ne craignez rien, lui dit mon père; sous son apparence fragile, il a l'âme forte : il est du buis de notre jardin. Il a crû lentement, comme toute chose de durée ; voire pied et votre main ne sauraient le blesser. »
Ma mère, pour l'étrenner, prit son plus beau lin de Flandre. Un ruban cerise, d'un merveilleux effet sur l'argenté du lin, s'enroula autour de la chevelure végétale, et le rouet se mil au travail. Nous étions tous en cercle pour jouir de la fête. Mon père, silencieux, mais ému, regardait sa chère femme presser l'élastique et résistante quenouillée d'une main légère; le fil courait invisible, la bobine se gonflait, et ma mère eût voulu des jours de vingt-quatre heures pour ne point quitter son rouet.
Restait son frère, le rouet delà veille, lourd et rustique. Ma sœur s'en empara, prit pour elle le chanvre et voulut faire les draps ; on ne parlait pas des serviettes. J'y rêvais, mais les deux rouels étaient pris. Cependant on me laissa tenter l'épreuve, avec des étoupes, s'il vous plaît. Courtes et dures, elles se présentaient toutes en masse, voulaient passer à la fois. La roue qui
tournait, la bobine qui engrenait, ne me laissaient pas le temps d'affiner le tirage. On déclara que je serais cordier.
Ma sœur ne cherchait jamais à se rapprocher de mes frères; toute son âme était dans une armoire où vivait sa poupée. Aux récréations, elle s'en allait seule essayer les robes et les chapeaux qu'elle avait faits près de ma mère. C'était avec le ménage toute sa passion. L'armoire perdue dans le mur me faisait ouvrir de grands yeux ; j'aurais voulu y pénétrer, voir les belles choses qui dormaient là dans le mystère. Ma sœur n'en laissait rien paraître. Je devinais cependant que sa poupée de peau rose était une grande dame; elle avait près d'elle des costumes pour toutes les situations : la maladie, la convalescence, la promenade, les négligés du matin, toutes les élégances des fêtes. Cette beauté ne daignait se montrer, elle attendait les petites amies qui venaient de la ville et mettaient tout en mouvement. Après les baisers, les joies de se revoir, quelques ébats dans les allées, on s'enfermait dans la chambre
enchantée pour le reste du jour. Je m'en trouvaisexclue par mon jeune âge, mais j'en voyais assez par les allées et venues continuelles pour me mourir d'envie. Au passage des jeunes amies, je leur jetais des regards suppliants ; cela ne les touchait guère; elles allaient, venaient, disant comme étonnées : « Que nous veut cette enfant? »
Autant que je pouvais saisir, cette intéressante poupée, objet d'un si grand culte, passait par tous les étals dramatiques. Elle tombait malade, on courait au médecin; le médecin sorti, on se précipitait chez le pharmacien. La mère de la petite personne pleurait sur elle, croyant la perdre. Plus tard, lentement, silencieusement, on promenait la convalescente; on faisait l'ombre, parce que le jour trop vif fatiguait sa faiblesse. La crise douloureuse passée, il semblait qu'on voulût se remettre par des émotions plus douces. On songeait au mariage, on parait de blanc la poupée, on la voilait ; un cousin ou un frère servait de mari. Tout cela dans un grand détail, avec de longues heures qui me semblaient mortelles.
Parfois, dans une chambre voisine, je me met-
lais en face des portraits de famille, je les regardais l'un après l'autre, mes petites mains jointes, comme pour leur demander un peu de pitié; mais ils continuaient à sourire, et je voyais que leurs yeux distraits ne tombaient pas sur moi. Je retournais à cette porte toujours fermée, je m'asseyais et finissais par m'endormir de lassitude. Enfin, le soir venu, il fallait bien se séparer; ma sœur pleurait, demandait à suivre ses amies delà ville. Moi, je ne pleurais pas : c'était ma délivrance. Toute mon agitation tombait. Le sommeil, ce bienfait de l'enfance, venait me faire tout oublier.