‹ Mémoires d'une enfantChapitre 2 sur 13 · LE PETIT FRÈRE — LE RUISSEAU — L'ÉTANG · texte numérisé non relu

LE PETIT FRÈRE — LE RUISSEAU — L'ÉTANG

Un événement dans la famille fut le retour de nourrice de mon plus jeune frère, dont on me constitua garde et maman. Une chose devait nous lier fort, le lait de celte femme excellente qui nous avait nourris tous deux, notre goût de la vie des champs.

Mon frère, quittantes paysans, ne savait d'autres mots que ceux de notre charmante langue du midi que j'aimais tant. Nous conservions tous deux une occasion delà parler. — Regrettant sa nourrice, il n'essuyait ses pleurs qu'aux bras de notre vieille fermière; occasion naturelle d'aller le rechercher et de causer avec ces bonnes gens. Nos parents justement trouvaient que ma rus-

ticilé était bien suffisante, craignaient surtout mon aptitude à parler trop bien le patois.

11 s'adoucit en bas vers Àgen aux molles tiédeurs d'un climat plus humide. Chez nous, au bord de ce Rouergue, pays de rocs et de cavernes où dorment tant de sombres légendes, la langue est grave, un peu rude et vibrante ; elle a sa plus verte saveur. Nous tenons le milieu entre la région ondoyante et fertile, la longue plaine et la terre hardiment sauvage qui s'élève du Lot à l'Auvergne.

On avait cru d'abord que nous nous trouverions punis si on nous faisait paysans. Quand nous n'étions pas sages et que, dans l'ennui que nous donnaient les rois mérovingiens de notre Ragois, nous maltraitions ces rois, nous Surfaisions de grands trous dans les yeux, mon père perdait l'espoir de nous civiliser jamais. Il nous envoyait à la ferme, nous louait à ses paysans. Nous sentions-nous humiliés? Point du tout. Tout le jour près de la fermière, nous travaillions comme des lions. Nous rentrions contents et prêts à repartir. Mais hélas ! le lendemain, il fallait revenir au triste Pharamond.

Mon petit frère, et moi surtout, nous trouvions

excellente la soupe de nos fermières, la Mélette ou la Raouline. Elle nous rendait nos souvenirs. Elle avait le parfum de notre vie rustique et de nos premières libertés.

J'étais nourrice de mon frère et chargée de l'alimenter. Aux repas mon assiette recevait double part. J'allais me placer devant lui, faisant une table de mes genoux. S'il faisait beau, c'était sur la terrasse. De la même cuillère, j'alternais équilablement , d'abord ma bouchée, puis la sienne. Il m'amusait beaucoup, ouvrant immensément la bouche pour un petit morceau. Cela éveillait la malice. Quand il béait ainsi, je prenais une belle bouchée, si lourde qu'il en tressaillait d'aise, fermait presque les yeux; je tournais vivement la cuillère, lui en donnais le manche. Qu'on juge de la colère, des cris... On l'entendait delà salle à manger. On était indigné. On croyait, bien à tort, que j'affamais mon nourrisson. J'en étais incapable. Quoique le merveilleux appétit de notre âge nous fit croire que le tout n'était pas de trop pour un seul, jamais, je le proteste, il ne m'est arrivé de me faire ma part plus belle. Mais j'étais née un peu maligne, et son avidité me donnait même tentation. Je me

corrigeais peu de ce péché dont je n'ai pas assez (même aujourd'hui) contrition.

Après la comédie, la tragédie. Quelque soin que je prisse de bien remplir mon rôle de gouvernante et surveillante, il m'échappait toujours. Il avait la mobilité de ce jeune âge, certain instinct de liberté, qui sait? confusément cette idée de garçon que, pas plus que mes frères, il ne devait obéir à une fille.

Il y avait sur un des côtés du jardin un petit étang alimenté d'eaux vives. En automne, les grandes pluies y ajoutaient. Il se remplissait à pleins bords, devenait profond , dangereux. — Il était rare de passer un hiver assez doux pour que cette nappe ne fût prise, au moins quelques jours, parla glace. Si la saison était rude, la couche se formait épaisse, résistante; il fallait, à la hache, pratiquer des ouvertures pour faire boire les bestiaux. A la nuit, il se faisait une légère reprise, perfide pour qui n'était pas averti.

J'ai toujours redouté ces eaux immobiles, unies comme un miroir, gouffre si l'on y tombe. Dans

ma plus tendre enfance, j'aurais cru volontiers qu'un méchant esprit était caché dessous pour attirer au passage les petits enfants.

Tout autre était pour moi notre ruisseau capricieux , variable en ses crues , brusque en ses accès. Ni son impétuosité, ni ses colères, ne m'ont jamais fait peur. Après les lourdes pluies d'orage, fréquentes l'été, nous courions au bout du pré le voir à l'œuvre. Gros, gonflé, palpitant, il n'avait pas assez de sa voie naturelle pour dérouler la pente qui le menait à la rivière. Il mordait de l'une a l'autre rive, ici un coin du pré, plus loin [un bout de chaume. L'arbuste mal affermi ne lui résistait pas. Mais l'herbe, la paille et la plante s'en allaient avec lui d'un tel entrain qu'on les eût dit heureuses de quitter leur immobilité pour faire en compagnie du torrent ce rapide voyage.

Nous les suivions, courant, bondissant, jusqu'à l'arche du pont qui leur faisait obstacle. Là, se formaient souvent des barrages dont l'eau n'était pas toujours maîtresse. Il fallait lutter, accumuler ses forces, se grossir encore, pour donner une vive poussée, enlever la barrière. Ce combat de la masse inerte et du flot vivant,

pressé, agité, parlant, nous rendait nous-mêmes tout frémissants. Nous battions des mains à chaque victoire de notre cher ruisseau et volontiers nous lui eussions fait assistance pour empêcher ses mauvaises humeurs.

Il ne m'est point arrivé de songer que, si j'y tombais, je serais bel et bien emportée comme l'herbe. Ce mouvement en pleine lumière, cette gaieté de l'eau qui marche, m'ôtait toute appréhension.

Il n'en était pas de même de l'étang ; je savais que tout ce qu'il prenait, il le gardait en lui et pour toujours. — Plus d'une fois le jardinier, y jetant de gros cailloux, m'avait avertie que l'eau se refermerait sur moi comme sur ces pierres et que jamais plus on n'entendrait parler de la petite fille, dont les carpes feraient leur dîner.

Vers Noël, où décidément notre hiver commence, la glace durcie ne pouvait me rassurer. Tous les paysans, après le prêche, venaient y prendre leurs ébats. Mes frères suivaient; la scène devenait des plus animées. Le petit me tirait par la robe, réclamait aussi son plaisir; mais, pour lui, pour moi, je résistais. Tout au plus, s'il y avait du givre, j'osais m'aventurer sur les bords.

Les petites aiguilles de glace, que le moindre vent détachait des arbres, rendaient la surface moins glissante. Je me retenais aux saules, lui s'attachait à moi, tout joyeux, ignorant le danger. Notre marche lente, incertaine, ne nous réchauffait pas ; nos petits doigts roidis laissaient aller les branches et la jupe; nous perdions tout appui. Si quelque bonne âme nous aidait à gagner la terre ferme, mon nourrisson perçait le ciel de ses cris.

Il imagina donc, un matin, d'aller tout seul faire son tour de glace. A dix pas, il rencontra L'une de ces ouvertures mal fermées, la creva et tomba. Que iit-ii là? essaya-t-il de s'en tirer, appela-l-il à son secours? Personne ne l'a su. Lorsque par un hasard tout providentiel j'allai le chercher de ce côté, je le trouvai encore debout dans sa fosse, mais la tète penchée et déjà demi-mort. Sans compter avec mes terreurs, je nie précipitai, je le pris de mes deux bras pour l'enlever; mais il était trop lourd, et de son poids el de celui (pie l'eau ajoutait à ses vêtements mes efforts inutiles faisaient rompre la glace sous mes pieds, je sentais que j'allais enfoncer. Dans ma cruelle angoisse, je laissai échapper un cri si

déchirant que la fermière vint sur nous toute épouvantée. D'un tour de main elle nous tira de là; mais mon pauvre Pichou ne donnait plus signe de vie. Cette brave femme, Irès-bonnepour nous, me dit : « Mademoiselle, n'allez pas à la maison, vous seriez trop punie; venez plutôt avec moi, nous allons le faire revenir. » Il fallut d'abord le déshabiller, lui faire avaler un peu de vin chaud, chose difficile ; il était tout roidi. Nous chauffâmes un grand lit, si haut que, pour voir dessus, je devais monter sur un coffre. Quand la fermière l'eut mis dedans, je me sentis plus triste; je me ligurais qu'il n'en sortirait plus. J'allais sans cesse de la cheminée au lit pour interroger son visage; mais dans la chambre obscure, sous le reflet livide des rideaux de serge verte, vieux et fanés, il ne disait rien de bon. J'aurais voulu le reprendre, le tenir sur mes genoux, l'agiter, lui faire rouvrir les yeux et sentir qu'il était vivant. La fermière ne l'entendait pas ainsi. Elle me permettait seulement de le regarder ; j'étais au supplice.

Enfin il respira, ouvrit les yeux, nous parla. Ses habits étaient bien secs et tout chauds, il put les reprendre. La fermière, revenue de ses alar-

mes, riait, nous caressait, nous grondait. Je ne goûtais pas ma joie; l'inquiétude m'avait trop brisée. Mon cœur revenait de sa dure étreinte par des palpitations brusques et violentes qui finirent par un flot de larmes. Je ne m'en remis de longtemps. Je restai inquiète, me sentant responsable, songeant à mille événements qui pouvaient compromettre ma petite maternité.

Si nous n'avions eu d'autres frères, il m'eût été fidèle, il eût pris mes habitudes, et volontiers serait resté près de moi. Plus tard, j'ai réfléchi et j'ai dit: «C'eût été dommage; il n'eut point été homme. Il eût eu moins de force, d'élan, de courage. C'est à la sœur plutôt de céder, de pâtir. »

Mais à six, sept ans, j'étais moins résignée. Je souffrais de voir cet enfant encore dans ses habits de fille, fuir sa maman nourrice, échapper constamment du côté des garçons, suivre décidément la bande terrible, travailler avec elle dans ses plus rudes entreprises, les brusques jardinages qui parfois rasaient mon jardin, démolissant, creusant, les aidant, apportant des pierres et des cailloux aussi lourds, aussi gros que lui.

Au matin, dès le réveil, nous nous agenouillions. Mon père, debout, tète nue, nous enseignait la prière dans une douce gravité.

Quelle joie d'aller saisir le premier rayon du soleil par-dessus la colline ! d'entendre nos oiseaux qui chantaient la lumière! Du jardin, des vergers, des charmilles, plus loin, des champs de blé partaient leurs voix. Et dans le cœur, j'avais plus de chants qu'eux.

Je n'étais pas née triste. J'avais les gaietés de l'alouette et son élan. Si je ne pouvais m'enlever, voler comme elle, du moins j'aurais aimé à me perdre dans les chanvrières ou les hautes herbes. Jeanne la pastuure y était dès l'aube, et filant sa

quenouillée, chantait de sa voix la plus touchante, l'adorable chanson de YAgnel. Je me la redis encore émue, en écrivant ceci l.

Un de mes grands bonheurs était de m'élancer à la rencontre des grands vents du sud qui nous viennent de la mer. J'allais, je luttais contre leur résistance. Rien de plus délicieux que de les sentir, à la fois terribles et doux, passer dans mes cheveux, les soulever, et les emporter derrière moi.

Je faisais aussi ma visite à mes petites herbes

1 Malgré moi reviendront parfois les chants de mon pays. Je les retrouve trop vivants dans les souvenirs de mon enfance, pour savoir en faire le sacrifice. Mieux que moi, d'ailleurs, ils diront ce que nous fûmes, ce que nous sommes encore au fond de notre midi, gardé du passage de l'étranger. Ils ont tous les accents depuis le haut lyrisme de l'alouette, perdue dans les nuages, jusqu'aux soupirs du pauvre rossignol, qui a son nid si bas, si aventuré aux buissons. Ces mélodies rustiques, on les a prises partout, comme l'on fait du nid du rossignol. Beaucoup sont entrées aux chants de l'Église, qui n'a cru mieux faire que de répéter les voix du sillon. Inaperçu s'y mêle un retentissement de tant d'événements qui ont écrasé nos pays. Il va s'affaiblissant. J'aurais moins regret à ces antiques chants, s'ils ne faisaient rien que se perdre. Mais hélas! on les travestit. Qu'il me soit permis de les donner tels que je les eus, — vrais et purs.

Ce qui nous reste de ces chants est une portion de notre âme. Je la mets ici avec la mienne.

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