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Mémoires d'une Révolutionnaire

Les Mémoires qui paraissent en 1929 aux éditions Gallimard, dans une traduction frangaise de Victor Serge, ne sont pas ceux d’une inconnue pour le lectorat francais. Entre 1907 et 1910, Vera Figner a séjourné plusieurs fois a Paris lors de campagnes de dénonciation des « bagnes russes ». Sous |’égide du Secours rouge, a l’invitation de la Ligue des droits de l-homme (LDH), elle a donné une série de conférences décrivant la répression dont les opposants au régime tsariste faisaient Yobjet et dont elle-méme avait fait ]’expérience lors de vingt-cing ans d’isolement. Elle est méme Yauteur d’un bref ouvrage publié 4 Grenoble Les Prisons russes (1913); Vera Figner incarne donc une figure de victime de Il’arbitraire, doublée de celle d’une femme courageuse.

Vera Figner avait été en effet emprisonnée pendant plus de vingt ans, du milieu des années 1880 aux lendemains de la Révolution de 1905, dans la forteresse de Schlusselbourg : cette prison exclusivement réservée aux politiques appartenait 4 un vaste systéme pénitentiaire qui, en 1884, comp-

tait pas moins de 792 933 détenus. Un systeme vétuste, trés dur, qui, selon un témoin de I’époque, le journaliste américain G. Kennan, comptait 884 prisons. « Il serait difficile de trouver, écrit ce témoin, dans le monde cultivé, un autre systeme pénal dans lequel l’arbitraire et |’-humeur personnelle jouent un aussi grand réle. » Une situation critique qui s’expliquerait, selon les historiens, par usage des arrestations arbitraires pour inspirer la terreur et contrer la vague intense d’attentats terroristes! ; la prison devint, alors, avec la généralisation de la détention préventive de « suspects politiques » durant des mois et des années, un outil de réponse a la violence politique des révolutionnaires?. En dépit de certaines exceptions, comme la construction en 1864 de maisons d’arrét et d’asiles correctionnels pour les jeunes détenus, soutenus et dirigés par les « Zemstvos » (associations privées), tous les observateurs reconnaissent la noirceur du tableau pénitentiaire russe. Le probléme le plus grave auquel le pouvoir tsariste est confronté est sans conteste la question de l’autorité au sein des établissements : tous dénoncent une usurpation de I’autorité légale par les caprices des fonctionnaires : le traitement des prisonniers ne semble plus déterminé par la loi mais par le bon plaisir du procureur ou du chef de

1. C'est la thése de M. Gernet in History of the Prisons in Imperial Russia, 5 volumes, Moscou, 1960-1963.

2. Voir : « Une prison tsariste : le cas de la forteresse de Schlusselbourg » in Artiéres, Ph. & Lascoumes, P. (dir.), Gouverner, enfermer, Paris, Presses de Sciences Po, 2004.

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la gendarmerie. Malgré la loi de 1879 qui préne la création d'une agence centrale spéciale chargée de la direction du régime pénitentiaire!, les prisons tsaristes continuent a constituer des lieux de nondroit comme beaucoup d’observateurs étrangers le notent a |’époque?.

La forteresse de Schlusselbourg, « forteresse de la clé », construite en 1323 par un prince de Novgorod, objet de nombreuses batailles, reconquise définitivement par Pierre le Grand aux Suédois en 1702, est située au nord de Petrograd a l’endroit le plus large de la Néva, a sa sortie du lac de Ladoga, sur une petite ile; elle fut trés rapidement transformée en prison? ; cette forteresse devint au cours des années 1880 le symbole de l’enfermement tsariste, on la surnomma en cette fin de xIx¢ siécle « la Bastille russe », le reglement étant, méme s’il varie selon les périodes, des plus rigoureux : isolement, surveillance constante, interdiction de parler, de faire du bruit, d’écrire, de se coiffer... « A partir du moment ot le prisonnier franchissait le seuil de la prison, le mystére et le silence l’entouraient... Nos peres et nos méres ne savaient pas ou nous étions

1. Cette nouvelle politique est élaborée avec le concours du spécialiste belge des prisons M. Stevens.

2. Voir par exemple le témoignage d’un membre éminent de la Ligue des Droits de Homme (LDH) : Francis de Pressensé en 1913, Atrocities in Russian prisons, translated from the French [biographical sketch of Francis de Pressensé, by E. Roubanovitch], London : Society of friends of Russian Freedom. Sur la politique pénitentiaire en Russie avant la Révolution de 1917 voir l’ouvrage important d’Adams, B., [1996] The politics of punishment : prison reform in Russia, 1863-1917, Dekalb : Nathermn Illinois University press.

3. Aprés la Révolution, elle devient un musée en 1928, et sera détruite par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.

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et si nous étions vivants. Nous laissions derriére les murs de la forteresse notre pays et notre action, nos amis et notre famille. Nous laissions l’humanité tout entiére avec sa vie... Nous laissions méme nos noms, et n’étions plus que des numéros » écrivait Figner. (Manuscrit des Souvenirs)

Mais c’est une autre femme que découvre le public francais avec les Mémoires d'une révolutionnaire, une jeune noble dont l’existence est un engagement progressif mais déterminé dans la lutte contre les principes mémes de la société dont elle est issue. Ses mémoires sont ainsi le récit de cette conversion. Ils commencent comme ceux d'une jeune fille aristocrate vivant dans l’innocence de son milieu pour s’achever dans I’action armée, voie choisie par « La Volonté du Peuple », — organisation populiste qu’a rejoint Figner et qui organisa de nombreux attentats, dont celui réussi contre Alexandre II pour lequel elle fut emprisonnée au terme d’un long procés.

Récit d’une rupture

Le récit débute donc avec la tendre évocation de souvenirs de l’enfance forestiére de la jeune Vera, et de la vieille femme niania qui lui tient lieu de servante. La narratrice rapporte, sans fausse naiveté, cette atmosphére heureuse d’une famille aisée coupée du monde ; les Figner n’appartiennent pas a la haute-aristocratie russe mais a sa classe moyenne, qui gagne de ses terres de 3 000 a 20 000 roubles — a titre de comparaison

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un paysan vit alors avec 75 4 100 roubles par an. Du pére protecteur a la mére aimante, rien ne manque 4a ce tableau qui pourrait se poursuivre comme bon nombre des vies de ces jeunes filles, désinvoltes et protégées, nourries de littérature et étudiant la musique et les langues étrangéres. Mais au fil des chapitres ce destin vole en éclats. Sur cing enfants, trois choisirent de consacrer leur vie a la lutte contre le tsarisme. L’influence d'un oncle libéral n’y est sans doute pas étrangére.

Mais les étapes de cette conversion sont nombreuses ; le lecteur les découvrira en détail au fil des Mémoires 4 commencer par la prise de conscience de la nécessité de mettre en accord ses actes avec ses paroles ou d’adopter le point de vue de l’utilitarisme : « le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». Il y a bien sar la sortie de la forét et la formation initiale dans un Institut qui révéle a Vera d'autres réalités. Découvrir qu'une majorité de la population souffre la pousse vers des études de médecine, dans un esprit philanthropique ; son pére s’oppose d’abord a ce choix. La premiére des libérations est donc celle du patriarcat : s’affranchir du pére, dont I’autorité régne alors dans toutes les familles nobles. Mais le grand tournant de ce parcours d initiation est le départ vers |’étranger, la Suisse. En 1872, a la suite de la révocation de l’un de ses professeurs de médecine 4 Kazan, P. F. Lesgaft (1837-1909), pour sa mauvaise influence politique sur ses étudiants, Vera Figner et son jeune mari — en 1870 elle a épousé un jeune juge —, mais aussi sa sceur Lydia, partent en Suisse poursuivre leurs forma-

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tions médicales. C’est 1a qu’ils vont se familiariser véritablement avec les théories révolutionnaires.

Le séjour suisse comme laboratoire

A Zurich, elles constituent avec dix autres étudiantes russes une communauté de vie et d’étude baptisée « Fritschi » - du nom de la propriétaire suisse de la maison ow vivait la plupart d’entre elles. Les Fritschi forment un cercle exclusivement féminin qui favorise leur prise de distance avec leur milieu d’origine ; elles rompent avec leur éducation noble ; entre elles, elles ne craignent plus de s’exprimer, toutes peuvent participer sans appréhension aux discussions ; libérées de la timidité inculquée, elles apprennent a affirmer leur position dans les réunions mixtes que l’engagement exigeait. En dépit de leur exaltation et de leurs comportements « de pensionnaires », souvent puérils, soulignés par Figner elle-méme, elles n’en constituent pas moins, selon l’historienne Marie-Claude Burnet-Vigniel, « un remarquable début d’auto-émancipation féminine ».

Beaucoup avait décidé que la profession de médecin était plus commode pour se « caser » au sein du peuple. Elles acquirent une formation politique, essentiellement de maniére autodidacte : les Fritschi se fixérent un vaste programme de lectures, dévorant la littérature socialiste, de Thomas Morus a Lassalle, et rassemblérent une importante documentation sur les mouvements sociaux d'Europe occidentale, selon Burnet-Vigniel. La vie

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de cette petite colonie russe était d’ailleurs bien organisée avec sa bibliothéque, fondée en 1872, sa caisse de secours, son bureau de placement et ses conférences périodiques. Elles travaillérent avec Piotr Lavrov, qui rappela leur importance dans Les propagandistes populistes et signala qu’on compta beaucoup d’entre elles dans les accusés qui devaient comparaitre quelques années plus tard au procés des 50 (Bardina, Lidija Figner, les deux Ljubatovié, les trois Subbotina, Aleksandrovna, Kaminskaja et d’autres'). »

En 1873, un oukaze mit fin a cette expérience ; le tsar ordonna aux étudiantes de Zurich de quitter la ville considérée comme un lieu de trop grande politisation ; cette injonction exacerba un peu plus la conscience de ces jeunes lettrées. Si certaines rentrérent en Russie, d’autres partirent a Paris, Genéve ou Berne. C’est cette derniére ville que Vera Figner choisit. Elle abandonna ses études de médecine, quitta son mari et s'engagea pleinement dans la lutte politique. Vera plongea alors dans le militantisme puis rentra en Russie a la fin des années 1870 pour passer a l’action.

Prendre les armes

Ce sont en effet aussi les Mémoires d’une terroriste qu’on découvrira ici. Le parcours de Vera

1. Cf. Burnet-Vigniel Marie-Claude. « Bardina : Itinéraire d’une populiste, 1853-1883. » Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 16, n° 3-4, Juillet-Décembre 1975. pp. 323-352.

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Figner révéle comment une partie de cette jeune noblesse éduquée, aprés un détour par |’étranger, passa de la philanthropie a la lutte armée. Figner s'‘engagea contre l’absolutisme dont elle était issue et opta a cette fin pour la pratique de la violence ciblée au péril de sa propre vie.

Dans L’Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvriére, consacrée au mouvement socialiste international', Jean Longuet écrivait en 1913 sur ce recours au terrorisme de la fin des années 1870, alors que la répression contre les opposants devenait plus féroce encore. Il indique que le 23 janvier 1879, une jeune fille d’origine noble elle aussi, Vera Sassoulitch, blessa griévement par balle le général Trépov, préfet de police de Pétersbourg, connu pour torturer les prisonniers politiques. Deux mois aprés, la Cour d’assises acquitta Sassoulitch. Longuet note : « L’idée du terrorisme couvait depuis quelque temps parmi les militants : non qu'elle efit été adoptée volontiers par les révolutionnaires. Mais elle leur apparaissait comme la conséquence fatale de la répression gouvernementale et des conditions terribles de la lutte en Russie. »

L’épisode Vera Sassoulitch joua un réle déclencheur et dissipa les derniéres hésitations. Dés lors les attentats se multipliérent. Aux actions de petits groupes isolés succéda une organisation plus centralisée, « la Volonté du Peuple » (Narodnaia

1. Cf. Jean Longuet Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l'Internationale ouvriére, consacrée au mouvement socialiste international, t. 5. A. Quillet, Paris : p. 361-363.

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Volia) qui ne regroupait néanmoins que quelques dizaines de révolutionnaires. Le tsar tué par l’explosion de |’engin de Grinevitzky, aprés quatre tentatives infructueuses, la condamnation a mort de tous les régicides, amena, au lendemain méme de l’avénement d’Alexandre III, le Comité Exécutif de la Narodnaia Volia a indiquer au nouveau tsar une sortie possible de cette escalade : « Soyez-en sar, le jour méme owt le pouvoir supréme cessera d’étre arbitraire, le jour ot vous paraitrez fermement décidé a exécuter ce que vous prescrit la volonté et la conscience du peuple, vous pourrez débarrasser les rues de vos espions qui déshonorent le Gouvernement, laisser vos escortes dans leurs casernes et déraciner vos potences, qui démoraliser le peuple. Lorsque ces conditions normales seraient réalisées : [...] une lutte pacifique d’idées remplacerait les violences qui nous sont, bien plus antipathiques qu’a vos propres serviteurs, violences auxquelles la seule nécessité nous a actuellement réduits. »

Mais Alexandre III continua la politique engagée par son prédécesseur en désignant Nikolai Pavlovitch Ignatiev pour exercer une répression impitoyable. Vera Figner rapporte cette conviction croissante selon laquelle seule la violence pouvait fragiliser le pouvoir tsariste. Elle raconte aussi l’extréme solitude dans laquelle cette stratégie la placa et comment cette lutte inégale amena, suite a la trahison d’un certain Degaev, la mort de l’organisation La Volonté du Peuple.

Pour Vera Figner, on connait la suite : son long et cruel enfermement a Schlusselbourg (solitude,

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arbitraire et cruauté). Elle ne sortit de cette forteresse qu’aprés la premiére Révolution de 1905, soit un quart de siécle plus tard. Vieillie, affaiblie par les mauvaises conditions de vie, elle est en outre trés moralement atteinte par la mort de la quasi-totalité de ses compagnons de luttes. A peine libérée, elle cherche a s’inscrire dans la nouvelle Russie et adhére alors, mais pour peu de temps, au parti des Socialistes Révolutionnaires (SR), créé en 1901. Cette organisation néo-populiste fortement influencée par les théses marxistes continuait 4 mener des actes terroristes contre Nicolas II et son gouvernement. Mais pour Figner, cette forme d’action était désormais dépassée ; fragilisée par sa détention, elle ne voulait pas y prendre part et elle choisit 4 nouveau le chemin de |’exil ; elle consacra les dix ans suivants a sensibiliser les peuples européens a la cause russe. S’appuyant sur les réseaux de défense des droits de homme, maitrisant l’italien, le frangais, l'anglais et l’allemand, elle témoigna des crimes tsaristes. En 1910, elle fonda a Paris le Comité d’aide aux prisonniers politiques et aux exilés aux travaux forcés afin de recueillir des fonds. C’est pour dénoncer la violence autocrate qu'elle entama la rédaction de ses mémoires aprés avoir rédigé pour les différents journaux auxquels elle contribuait la biographie de tous ses camarades disparus en détention.

Figner est donc la grande historienne de La Volonté du Peuple ; elle a édifié a la fois le tombeau collectif de l’organisation mais a aussi pris soin d’établir une sépulture mémorielle pour chacun

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de ses membres. Cette dimension mémorialiste est essentielle pour bien comprendre la nature de son écriture. Jamais autobiographique mais toujours mémorialiste ; ses ouvrages furent sans doute ses principales armes contre la police politique et plus tard contre les purges staliniennes. Ses Mémoires sont considérés par tous comme I’un des livres fondateurs de la Révolution russe.

Son séjour contraint en Suisse, malgré les pétitions de ses proches pour faire lever son interdiction de territoire, lui permit de commencer a édifier sa statue qui allait la protéger tout le reste de sa vie : écrivant le récit de son sacrifice, elle établit les bases de son culte. Sa distance et son apparence physique participérent de cette construction. A Zurich, au début des années 1910, alors que la Premiére Guerre mondiale éclate en Europe, elle rédige une premiére version du récit de son emprisonnement mais aussi de sa jeunesse et des actions politiques qui la menérent a Schlusselbourg.

Témoin engagé des Révolutions de 1917

Grace a son frére Nicolai, célébre ténor apprécié du tsar, elle obtint l’autorisation de rentrer en Russie. Elle y arriva en février 1915 passant par la Gréce et la Roumanie. Elle avait déja presque soixante-cing ans et les autorités acceptérent de la laisser en paix. Elle vécut un temps avec sa sceur a Nizhny Novgorod, puis en mai 1916, elle put rejoindre Moscou et s’y installer, avant de pou-

voir enfin s’installer dans la capitale Petrograd en décembre de la méme année. Comme I’écrit sa biographe américaine Lynne Ann Hartnett son destin l’obligea a étre « une vieille révolutionnaire dans une nouvelle révolution ».

Aprés la Révolution de février 1917, Figner, fidéle 4 sa ligne, malgré son Age, prit part aux manifestations qui réclamaient que les femmes, au sein de la nouvelle société russe, obtiennent les mémes droits que les hommes. Elle fut ainsi l’une des figures de proue de la grande manifestation de mars 1917 de la Ligue pour l’égalité des droits des femmes a Petrograd. Elle y fut acclamée et couverte d’honneurs ; avoir résisté, elle une femme, au terrible traitement de Schlusselbourg, sa place dans |l’organisation majoritairement masculine de la Volonté du Peuple et le symbole d’émancipation et de liberté qu'elle avait incarné contribuérent a la remettre sur le devant. de la scéne.

L’héroine du xIx¢ siécle continua 4 soutenir ces luttes du xxe siécle par sa présence ; son élégance doublée de sa fragilité suffisait, selon les témoins, a apporter au cortége respect et force. Mais aux yeux de Figner, il convenait de consolider la Révolution d’une autre maniére et elle décida d’user de son influence pour en étre le principal artisan : la nouvelle société ne pourrait faire l’impasse de la mémoire des luttes qui y avaient conduit et ne pas développer |’éducation des masses. En juin 1917, elle proposa d’édifier un Musée de la Révolution ; au cours de |’été, elle leva pas moins de deux millions de roubles a cette fin.

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Voyant l’instabilité politique croitre, les conflits entre les Mencheviks, les Bolchéviks et les Socialistes Révolutionnaires (SR) craignant pour sa sécurité, se souvenant des trahisons passées, Figner partit quelques semaines en Finlande. Elle revint pourtant a la fin du mois d’aofit. Elle fut conviée a participer, au Palais Mariinsky, aux travaux du Bureau de la République qui devait mettre en place un pré-parlement. Le 25 octobre, alors qu’avec d’autres membres elle travaillait au Mariinsky, un commissaire militaire bolchévique exigea que le palais fat évacué. Au beau milieu de la Révolution d’Octobre, Figner se vit non pas honorer mais mise en minorité. Refusant cette situation, elle obligea les Bolcheviks a l’expulser par la force.

Cette scéne est parfaitement symptomatique de la maniére dont Figner se positionna pendant la Révolution d’Octobre. Cette posture radicale et distante lui sauva sans aucun doute la vie a plusieurs reprises. Lorsque Lénine décida de dissoudre lassemblée constituante, dans une grande indifférence, elle ne protesta pas. A plus de soixantecing ans, Vera Figner reprit ses deux principales activités : l’animation du Musée de la Révolution et celui du Comité d’aide aux prisonniers et exilés politiques libérés. En janvier 1918, elle proposa méme au Commissariat de la Justice dans un document de seize pages la création d’une Croix rouge politique 4 Moscou qui veillerait aussi bien sur les victimes passées du tsarisme que sur celles que pourrait produire le nouveau régime... et notamment la Cheka, la redoutable police politique révolutionnaire.

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Elle obtint gain de cause, la Croix rouge fut créée mais Figner avait compris que son seul espoir de voir avancer ses propres idées se limitait a son combat culturel. A cette méme période, progressivement, sa santé se dégrada pendant l’hiver 1918-1919 (problémes de vue, rhumatisme, fréquents rhumes, scléroses...) ; survint aussi la mort de son bienveillant frére Nikolai; déprimée, elle décida d’aller rejoindre sa sceur Lydia et sa niéce dans la province d’Orel. Elle y renonga n’obtenant du gouvernement qu'un billet de troisiéme classe pour traverser le pays.

A l’automne 1920, Figner appartenait néanmoins a un petit groupe de citoyens qui jouissaient de quelques privilége d’Etat. La protégeant, parfaitement conscient qu'elle était totalement inoffensive politiquement mais que son oubli pourrait étre préjudiciable au régime, Lénine lui voua respect et honneur. Sa biographe L.A. Hartnett souligne cette position stratégique : « Parce quelle était une femme, et particuliérement parce qu'elle était fort belle, le pouvoir symbolique de Vera était beaucoup plus prononcé que chez ses acolytes. De la méme facon que les diverses femmes révolutionnaires furent utilisées par la Révolution frangaise pour asseoir et consolider son oeuvre, l’image de Vera vieillissante, sanctifiée, mais encore belle, lui permit de devenir une représentation effective des nouveaux idéaux soviétiques. En tant que martyre vivant et sainte révolutionnaire, sa présence et méme son évocation produisaient une émotion plurielle fondée sur le respect et la vénération. »

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Ecrivaine de la mémoire

Signe de cette situation privilégiée, en 1920 elle obtint le droit de publier ses livres dans la maison d’édition indépendante Zadruga ; son recueil Les Prisonniers de Schlusselbourg fut son premier livre édité 4 Moscou. En 1921, parut le premier tome de ses Mémoires portant le titre général du Labeur scellé, qui fit objet de la traduction de Victor Serge et constitue la présente édition. Elle recut enfin les manuscrits laissés a |’étranger en 1915 qui lui permirent de travailler au récit de la période de sa vie derriére les barreaux. Le deuxiéme tome, qui décrit sa détention a Schlusselbourg, parut ainsi en 1922. Vera Figner collabora en méme temps 4a la revue Bagne et déportation (qui ne sera suspendue qu’en 1935). Figner travailla aussi trés activement aux notices des figures révolutionnaires des années 1870-1880 pour Dictionnaire Encyclopédique Granat. Infatigable écrivaine, polygraphe - elle est aussi l’auteur de poémes -, lauteur des Mémoires d’une révolutionnaire n’écrit pas pour occuper sa vieillesse. Si Figner se lance a corps perdu dans cette entreprise, c’est qu’elle considére que son action doit désormais passer par l’écriture ; c’est en écrivaine qu'elle participe a histoire ; il lui appartient de restituer ce que fut la Révolution. Elle en est une des actrices et son devoir pour les générations a venir est de peindre

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les événements qui ont précédé le renversement de l’autocratie et le portrait de ceux qui ont résisté au tsarisme. Pour les Russes au début des années 1920, elle est membre d’une élite, d’une noblesse révolutionnaire et le symbole allégorique des sacrifices radicaux du passé. Sous Staline, en raison de son Age et de sa distance volontaire du parti communiste, elle devient une relique : une véritable relique révolutionnaire.

Liintouchable Vénus de la Révolution

Les manifestations a ]’occasion des soixante-dix ans de Vera Figner témoignent bien de l’ambiguité du personnage de Figner dans la jeune URSS. D’une part, le Musée de la Révolution lui consacra une exposition, des conférences et publia un ouvrage commémorant son parcours ; elle recut également de nombreux messages de reconnaissance de la jeune génération ; d’autre part, tout en autorisant ces manifestations, le gouvernement soviétique n’organisa aucun événement autour delle. Elle était devenue un personnage presque romantique, dépourvue de toute la colére et de l’indignation qui avait animé ses engagements passés. Etait oublié notamment son recours au terrorisme. Elle n’était plus qu’une iconique présence qui, ne protestant pas, validait les orientations politiques contemporaines. En outre, sa longévité était le signe que le temps n’avait pas de prise sur la Révolution.

Aprés avoir été nommée a |’Union des écrivains russes, Figner fut 4 nouveau honorée en

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1926 lorsque l’Académie Soviétique des Arts et des Sciences I’accepta en son sein. Elle recut dés lors une pension de 225 puis 200 roubles pour ses actes de bravoures passés — un ouvrier en gagnait alors 50. En lui offrant ce soutien matériel, le régime s’assurait aussi une forme de tranquillité.

La derniére conséquence de cette sacralisation de Figner fut son immense solitude. Puisqu’elle était publiquement un personnage héroique, elle ne pouvait plus se plaindre de rien. Aussi, Vera se trouvait-elle trés isolée ; elle n’était pas en mesure de se confier — notamment de faire part de ses troubles dépressifs consécutifs au trauma de Schlusselbourg — sans risquer d’altérer son image, et avec elle sa situation. Elle devait rester déterminée et forte, silencieuse et neutre. Staline l’ignorait, aussi devait-elle en faire autant. La seule issue qu'elle trouva pour résister fut de poursuivre inlassablement son travail d’écriture du passé. Bien que trés diminuée physiquement, elle estimait qu’elle ne pouvait pas se contenter de publier seulement des documents; elle inventa donc un véritable genre de la littérature commémorative dont les Mémoires d’une révolutionnaire sont un premier exemple, encore imparfait, qu’elle ne cessa d’améliorer dans la derniére partie de sa vie.

Vera Figner mourut en juin 1942, au milieu de la guerre, quatre-vingts ans aprés l’abolition du servage, soixante ans aprés son arrestation par la police tsariste. La Pravda lui consacra un hommage a l'image des relations complexes que la vieille révolutionnaire avait entretenues avec le parti. Figner avait été une révolutionnaire d’un

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temps révolu. Ce sont les mémoires de cette femme a la personnalité exceptionnelle qui traversa l’histoire de la Russie des XIx¢ et xx®¢ siécles qu’on va lire ici.

Philippe ARTIERES

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