PREFACE
Aprés le régne tyrannique de Nicolas I°’, l’'avénement d’Alexandre II au tréne de Russie (1856) et ses premiéres tentatives de réformes furent acclamés non seulement par la Russie entiére, mais méme par des révolutionnaires, comme Alexandre Herzen et Bakounine. L’abolition du servage (1861), la réforme judiciaire (1864), furent considérées comme les gages d'une renaissance de l’Empire dont les institutions politiques et sociales restaient en arriére et au-dessous du niveau des pays civilisés.
Cependant le désenchantement fut bient6ét général. La réforme agraire, élaborée par des comités dont la majorité était formée de propriétaires fonciers appartenant a la noblesse, tout en accordant aux anciens serfs la liberté personnelle, leur concédait des parcelles si minimes et frappées pour quarante ans d'une telle redevance que son paiement devait excéder le revenu du paysan de 200 % (deux cents) et parfois méme plus. Le paysan réduit a une existence misérable restait a la merci de son ancien seigneur, car il n'avait pour subsister d’autre ressource que la vente de son travail.
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Aussi le peuple accueillit-il la réforme avec mécontentement ; il la jugeait inefficace et y répondit ¢a et la par des soulévements ; depuis lors, l'espoir qu’un jour une action libératrice remettrait toute la terre en son pouvoir vécut dans son ame, a l'état de réve, jusqu’a la révolution de 1917-1918.
Le défaut fondamental de toutes les réformes d’Alexandre II était de garder intact l'absolutisme tzariste et de laisser ainsi s’exercer l'arbitraire administratif qui permettait a tous les éléments conservateurs et réactionnaires de faire reculer le gouvernement, le forcant a abandonner ses premiéres intentions libérales et a revenir peu @ peu sur toutes les réalisations qu'elles promettaient.
Apres l'insurrection polonaise de 1863 et Uattentat de Karakosov en 1866, la réaction marcha a grands pas. La presse perdit le peu de liberté qui lui avait été garanti : aucun écrivain n’échappa 4 la surveillance de la police, aux perquisitions, a la prison, et Vexil en Sibérie ou dans le Nord de la Russie. Tchernychevski, jeune gloire de la Russie, fut exilé dans un coin sauvage de la Sibérie en un isolement complet ou son génie devait s’éteindre. Le mécontentement des classes éclairées fut général. Les étudiants des écoles supérieures subirent l’entrainement des théories révolutionnaires et du socialisme. Ils se jetérent en masse vers la propagande, parmi le peuple, de ces idées avancées qui leur venaient d'Europe. Le gouvernement y répondit par des persécutions cruelles ; les prisons s’emplirent, les proces politiques se succédérent ; des centaines et des milliers de personnes furent déportées. Le mouvement, pacifique a son début, changea de caractére ; Vannée 1878 ouvrit
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une nouvelle phase de lutte. Sans se concerter, les révolutionnaires décidérent de se défendre : en opposant aux arrestations une résistance armeée ; en chatiant les espions et les agents provocateurs. Les hauts fonctionnaires de la gendarmerie politique et de l'administration provinciale, les procureurs qui s étaient distingués par leurs persécutions contre la jeunesse révolutionnaire tombérent sous les coups des terroristes. Le mouvement prit un caractére de plus en plus politique et en 1879 fut créé un parti, « La Volonté du Peuple », qui déclara une guerre acharnée a l’'absolutisme impérial et décida d’employer les moyens les plus violents, comme la dynamite. En deux années, le Comité Exécutif de ce parti organisa sept attentats a la vie de l’empereur ; quatre de ces attentats restérent inachevés, par suite de difficultés insurmontables ; mais le 19 novembre 1879, le train ot l'on supposait la présence de l’Empereur sauta prés de Moscou ; le 5 février 1880, l’explosion provoquée dans le Palais @Hiver natteignit pas le tsar et fit malheureusement de nombreuses victimes parmi la garde du Palais. Mais leffet psychologique fut retentissant. Enfin, le septiéme attentat (les mines de la rue Sadovaia et les bombes lancées dans une rue de Saint-Pétersbourg) cotta la vie a Alexandre II.
Ce livre expose quelques chapitres de Uhistoire tragique de cette lutte dans laquelle périrent non seulement l’autocrate mais aussi les militants du Parti ; le rdle historique de ce dernier fut de poser au milieu du silence et de limmobilité générale un probléme de premiére importance : celui du renversement de l'absolutisme et de son remplacement par
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un régime constitutionnel appelé a convoquer une Assemblée Constituante, exprimant la volonté du peuple en matiére de réformes sociales et surtout agratres.
Vera FIGNER
L’enfance
Je suis née le 7 juillet 1852 dans le gouvernement de Kazan, dans une famille noble de condition aisée. Ma mére, Catherine Christophorovna, avait recu une éducation familiale ; elle était la fille du juge du district de Tiétiouchi, Kouprianov, qui avait dilapidé une grande fortune.
Mon pére, Nicolas Alexandrovitch Figner, sorti de l’Ecole forestiére, avait d’abord été administrateur des Foréts dans le district de Mamadychi ; il occupa ensuite le méme emploi a Tiétiouchi. Il démissionna aprés |’émancipation des serfs pour devenir juge-arbitre, fonction qu’il exercga jusqu’au moment ou elle fut supprimée.
Nous étions six enfants. Deux garcons étaient morts en bas Age. Mon pére et ma mére étaient trés énergiques, trés actifs, trés travailleurs ; de constitution vigoureuse, ils se distinguaient par leur tempérament volontaire. Ils nous transmirent a cet égard une excellente hérédité ; j’étais l’ainée et j étais appelée 4 participer au mouvement révolutionnaire a l’une des plus grandes époques de la lutte contre l’autocratie... Je devais étre condam-
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née a la peine de mort et enfermée a Schliisselbourg. Ma sceur Lydia appartint a l’organisation révolutionnaire, fit de la propagande socialiste dans les usines et fut jugée avec Sophie Bardina et Pierre Alexéief dans le procés des « Cinquante » qui impressionna profondément, en son temps, la jeunesse et les libéraux. Elle fut condamnée aux travaux forcés, mais bénéficia d’une commutation de peine, et fut exilée en Sibérie orientale. Mon frére Pierre devint ingénieur des mines et fut directeur de l’usine de Bogoslovsk. Mon frére Nicolas fit une brillante carriére de ténor. Il transforma l’opéra russe en jouant son réle au lieu de se borner a chanter. Ma sceur Eugénie figura dans le procés de Kviatkovski (affaire de l’explosion du Palais d’Hiver), fut privée de tous ses droits et déportée en Sibérie. Ma plus jeune sceur Olga, trés capable et trés énergique, ne prit que peu de part au mouvement révolutionnaire. Mariée 4 un médecin exilé par mesure administrative, elle le suivit en Sibérie et partagea son activité d’éducateur d’abord a Omsk, puis a Iaroslav ; aprés la mort de son mari, elle la continua seule a Pétersbourg. En Sibérie, mes sceurs Lydie et Eugénie épousérent les anciens forgats politiques Stakhévitch et Sagine, tous deux remarquables par leur intelligence, leur érudition et leur énergie.
Je passai les six premiéres années de ma vie dans la forét...
Au nord fuyait la ligne sombre des foréts, cou-
vrant l’horizon. Jamais on ne voyait les lueurs du soleil couchant. A l’orient festonnaient les foréts tant6t montantes, tant6t descendantes, car la contrée était légérement montueuse.
On ne pouvait gagner les champs qu’au sud ; les prés verts montaient doucement vers l’horizon.
Jamais, nulle part, aucun signe de l’existence de homme : ni fumée, ni aboiement, ni lointaine sonnerie des cloches dans une église de village.
... Il y avait pourtant une cloche, chez nous, dans la cour du forestier, et elle retentissait tristement. Ses grands coups mesurés semblaient appeler un enterrement ; le lourd sanglot appelait en réalité l‘homme égaré dans la forét dormante.
Dans l’espace découvert tout était désert, tout ignorait ‘homme. Aucun travail. La terre ne portait que de l’herbe; il y avait des fleurs dans les prés, mais jamais le froment n’y jaunissait.
«Il n’y a pas 4me qui vive a quarante verstes a la ronde », disait notre vieille niania, Nathalia Makarievna, avec une profonde tristesse. Peut-étre se trompait-elle sur les quarante verstes.
Quoi qu'il en soit, je ne me souviens pas que quelqu’un se soit jamais égaré, au cours des années, jusqu’a notre coin perdu. Les inspecteurs des Foréts venaient seuls informer mon pére des coupes.
Jai gardé leur souvenir : ils apportaient des liévres que la niania suspendait et faisait fumer dans |’atre avant de nous offrir la friandise des foréts... Cette existence d’une jeune famille de forestier livrée a elle-méme et qui se sentait perdue tant la brousse était proche, tant les hommes
étaient loin, dans une maison abandonnée a l’orée d’une vaste forét, cette existence était singuliére et pleine d’émoi. La « forét dormante » commengait aussit6t derriére |’écurie. I] n’y avait ni verger, ni jardin.
La cour, entourée d’un enclos de planches, ressemblait 4 une caisse ; la maison solidement construite en troncs d’arbres, sans revétement extérieur ni intérieur, disait le souci de se défendre contre le dangereux voisinage de la forét, avec ses hommes « redoutables » et ses bétes « sauvages ».
« Nous sommes seuls, tout a fait seuls, dans tout le district. Il y a des brigands dans la forét... Tl y a des vagabonds*! dans la forét... Il y a des ours dans la forét », disait la niania ; et les deux jeunes serves, Catherine et Douniacha, le répétaient ; et la petite serve de neuf ans, Paracha, le répétait et ma mére avait peur et je croyais ce qu’elles disaient...
Mon pére faisait souvent de longues absences : il inspectait la forét de l’Etat. Quand il était a la maison, on n’avait plus peur. Il y avait un fusil dans son cabinet. Mais que faire quand il n’était pas la ? Une peur noire, instinctive, s‘emparait des petits et des grands. Notre cuisinier, le serf Prokofi, représentait seul la force physique. Contenue le jour, réduite 4 une vague anxiété, la peur devenait une poignante angoisse dés que survenait la nuit prompte.
Ma mére est craintive 4 un degré inimaginable et, par contagion, la peur gagne toute la maison-
* Sauf mention contraire, toutes les notes sont du traducteur et se trouvent en fin de volume.
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née. Avant de se coucher, vers 9 heures du soir, elle prend une molle chandelle de suif (la niania les « coulait » elle-méme) et parcourt les chambres, suivie des servantes ; elle éclaire les coins avec anxiété. Ne va-t-elle pas découvrir, « sous l’escalier », un inconnu ? Elle regarde sous le divan, sous le lit, surtout sous le lit ot le « brigand », armé d’un grand couteau « de cuisine », pourrait le mieux se cacher. Elle est préte a faire un bond en arriére et 4 pousser dans son épouvante « un cri affreux ». Dans son égoisme inconscient, elle oblige Catherine 4 dormir couchée en travers de la porte de la chambre a coucher pour que le brigand ne puisse entrer sans réveiller la servante ; Paracha, qui avait le sommeil profond d’une jeune paysanne, couchait pour les mémes raisons 4 peu de distance d’un lit d’enfant. Prokofi, le plus fort et le plus grave, dormait, pour nous rassurer tous, d’un sommeil que rien ne réussissait 4 troubler sur un bas flanc au point le plus dangereux, prés de la porte d’entrée fermée a clé, au verrou et au crochet. « Il y a des brigands dans la forét... il y a des vagabonds... Il y a des ours... »
Oui, il y a des ours et la preuve en est qu’une grande fourrure brune avec des pattes est étendue prés du large lit de ma mére.
La nuit est pleine d’une vie 4 nulle autre pareille. Le chat que j'ai tourmenté dans la journée peut me rendre la pareille la nuit. Il peut venir me « planter ses griffes dans la gorge » et m’étouffer de ses petites pattes. La poupée a laquelle j’ai arraché un bras sans le faire exprés et cassé la téte
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va se ranimer et venir me tourmenter. La peau d’ours va bouger... L’ours va se dresser sur ses pattes... l’ours...
« Dieu te préserve d’entrer dans la forét ! » nous disait la niania Makarievna.
— Dieu vous en préserve ! la forét dormante est terrible et n’a pas de fin. Entres-y, tu n’en sortiras plus ! Penses-tu te guider sur le soleil ? On n’y voit pas le soleil... Tu crois rentrer et tu t’éloignes, tu t’éloignes !... Tu prends a droite, pensant que c'est le chemin, mais non! tu prends a gauche, ce n’est pas ca non plus. Tu tournes, tu tournes, jusqu’a perte de force. La nuit vient, la forét est de plus en plus dense, les arbres y sont énormes. Il y a des fourrés inextricables. Tu te heurtes aux souches, les buissons t’égratignent ; tu ne passeras pas ! Les branches te piquent et te fouettent le visage... Te voici au fond du bois... Et tu arrives a une clairiére ; les brigands sont la. Toute une bande et leur ataman, couchés autour d’un feu...
» Tu vas, tu vas... Un grand étonnement te vient. Tu t’arrétes, tu écoutes... les branches craquent tout a coup, et voici l’ours... »
Une fois seulement, je m’en souviens, je vis la forét
« dressée comme un mur d’émeraude... »
nullement menagante, nullement effrayante, sans brigands ni fuyards, sans ours ni égarés périssant dans ses fondriéres. C’était le dernier jour oti je voyais la forét dormante ; je lui faisais mes adieux.
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Ayant quitté la forét de Mamadychi, nous nous installames 4 demeure dans un village du district de Tiétiouchi, 4 Khristoforovka. Nous déménageames plus tard au village de Nikiforovo ot ma mére avait recu une terre de 520 déciatines, accrue par les acquisitions de mon pére. I] y avait la, dans un pauvre pays plat, a une verste d’une riviére, a deux verstes d’un petit bois, deux maisonnettes dans un enclos ot ne croissaient que des lilas. I fallait tout remettre a neuf : la vieille maison du grand-pére avait été apportée de Khristoforovka et il fallut attendre un quart de siécle pour avoir de l’ombre dans le jardin que l’on venait de tracer. A Khristoforovka, au contraire, ot nous avions passé plus de quatre ans, il y avait un beau vieux jardin. Sans doute dois-je 4 cette enfance passée d’abord dans la forét, puis dans un merveilleux jardin et dans un parc, ce besoin de communion avec la nature encore vivant en moi, aujourd’hui, dans toute sa fraicheur. Il y avait tant de choses passionnantes dans le parc de Khristoforovka et notre société d’enfants était nombreuse. Et nous vivions par nécessité en petite communauté isolée, sans voisins et sans relations avec les paysans du petit village, proche de la maison seigneuriale.
La physionomie de la niania, confuse dans la forét, se précisa 4 Khristoforovka. La niania était déja vieille. « Je vais déja sur mes soixante-dix », disait-elle. Et ces soixante-dix duraient depuis fort longtemps. Elle n’en sortit pas jusqu’a sa mort ; enfant, adolescente, mariée, j’entendis toujours la
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niania répéter qu’elle « allait sur ses soixante-dix ». Et comme elle n’avait, semble-t-il, pas de raison de cacher son Age, l’équité oblige 4 penser qu'elle l’avait oublié.
La niania était une petite vieille trés vaillante, trés active, qui travaillait inlassablement pour ses maitres, faisant des confitures, des salaisons, des pates de fruits, des boissons d’orge et de millet, des liqueurs, des provisions de fruits, de baies et de champignons pour ’hiver, faisant d’admirables dentelles, tricotant des bas d’une extréme finesse, aux dessins compliqués que nulle belle jeune fille nett dédaignés.
Je la vois encore petite, un bas a la main, légérement courbée, avec ses petits yeux d’un bleu clair et son grand nez surmonté de trés vilaines lunettes a monture de cuivre aussi vieilles qu’elle-méme.
Quand la « civilisation » se répandit en Russie (ce fut a partir de l’émancipation des serfs), nous persuadames tous en choeur la niania de se faire photographier. Elle aimait le bon vieux temps et désapprouvait les innovations, y voyant les ceuvres du diable et les signes de la fin prochaine du monde.
Il fallut se donner bien du mal pour la mener chez le photographe. A la minute décisive, la terreur et la géne lui firent tellement écarquiller les yeux et pincer les lévres que son portrait devint d'un effet irrésistible.
A vrai dire, la niania n’était pas jolie, mais, quant au passé tout au moins, elle avait son opinion sur ce point. Devenus grands, nous lui posions parfois cette question indiscréte : « Nia-
nia ! Pourquoi ne t’es-tu pas mariée ? » La niania jetait un regard énigmatique au loin, se taisait ‘une minute et répondait sur un ton insignifiant ; «Comme ca!» Puis s’animant tout a coup, comme 4 l’idée que nous pourrions attribuer son célibat A une cause qui n’avait pas été la vraie, elle ajoutait : « J’étais pourtant belle : des yeux bleus, des cheveux noirs, d’un noir de goudron, les boucles me tombaient jusque-la! » — et elle montrait sur sa blouse |’endroit ot: sa taille edt da se trouver. « Et j’avais une poitrine, tenez, comme ¢a! » et elle écartait largement la main de sa poitrine desséchée. La naiveté de ce dernier geste était si convaincante que nous l’accueillions avec un éclat de rire. La niania, mi-fachée, murmurait : « Polissons! » et s’absorbait dans son tricotage. Enfants, nous n’eussions échangé notre niania contre aucune de ces beautés que Yon voit dans les tableaux. C’était un plaisir que de s’asseoir sans cérémonie sur ses genoux, de tapoter son cou de nos mains enfantines ou de lui prendre la téte et de couvrir de baisers tout ce vieux visage, ce front bas, ces joues ridées, ces petits yeux décolorés.
La niania avait une voix si mélodieuse, si bonne! Je ne me souviens pas de |l’avoir entendue chanter. Elle contait seulement. I] me semble qu'elle ne connaissait qu’un conte. Une maratre changeait son beau-fils détesté en chevreau. Le pére, n’en sachant rien, ordonnait d’égorger le chevreau pour un festin. Mais la sceur du tsarévitch, Aléniouchka, sauvait son frére en détruisant le maléfice 4 la derniére minute quand, déja, « l’eau
bouillait dans les chaudiéres et l’on aiguisait les grands couteaux... »
Que la niania le contait bien, ce conte ! Nous ne nous lassions pas de |’écouter, sans doute a cause du mélodieux récitatif de cette voix usée, pleine d'une sincérité et d’une naiveté extraordinaires.
La niania aimait aussi a parler des brigands, des fuyards, des méfaits d’un certain Bykov et des trésors partout cachés sous terre. Les fuyards et les trésors étaient sa grande faiblesse. Dans chaque petit bois, dans chaque ravin, elle voyait des retraites et des cachettes.
Elle avait toujours quelque chose de bon a nous offrir : menthe ou framboise pour chasser les maux de téte ou la tristesse des yeux. II y avait enfin sa malle jaune, objet de nos réves. Cette malle s’ouvrait dans les meilleures minutes et l'on voyait alors sous le couvercle, collées a l’intérieur, les images dans lesquelles avaient été enveloppés des bonbons autrefois donnés a la niania. Comme dans la balle d’un colporteur hongrois, il y avait la des étoffes gardées depuis des dizaines d’années, de laine et de coton a fleurettes et autres, données par mon grand-pére, ma petite maman, mon oncle et dont nous écoutions volontiers l’histoire. Il y avait des tabatiéres, des petites boites et quantité de ces menues choses que les enfants aiment a examiner pourvu qu’on laisse faire leurs mains et qu’on céde 4a leur curiosité.
La niania avait été pendant les dix premiéres années de notre vie la seule créature avec laquelle nous nous fussions sentis libres et qui ne nous edit imposé nulle contrainte. Seule elle nous aimait et
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nous calinait 4 sa fagon ; nous pouvions |’aimer et la caliner sans géne.
Nous étions trés sévérement tenus. Notre pére était coléreux, sévére et despotique. Notre mére bonne, douce, mais sans force. Elle ne savait ni nous gater, ni nous caliner, ni méme nous défendre contre le pére ; elle ne l’osait pas. Obéissance passive et discipline, telle était la devise du pére. Peutétre avait-il été lui-méme élevé ainsi, peut-étre le régne du tsar Nicolas I* l’avait-il marqué de son empreinte. Quoi qu'il en soit, nous n’avions pas la vie facile. Léve-toi et couche-toi a heure fixe ; habille-toi et coiffe-toi toujours de méme, comme sous un uniforme ; n’oublie pas de saluer officiellement ton pére et ta mere en entrant et en sortant ; signe-toi et remercie-les aprés chaque repas ; ne parle pas a table et attends d’étre servi aprés les adultes. Ne demande jamais rien, n’exige ni que l’on augmente ni que l’on diminue ta portion, ne refuse rien de ce que l’on te donne; vide ton assiette, méme si les mets te dégofitent ; mange malgré ton dégoit, ne fais pas le difficile, accoutume-toi dés lenfance a n’étre point capricieux. Contente-toi de lait au lieu de thé, et de pain noir au lieu de pain blanc pour ne pas avoir un estomac deélicat ; supporte le froid sans te plaindre. Ne touche rien, ne prends rien sans l’avoir demandé et, surtout, ne touche jamais aux objets de ton pére ; si tu as cassé ou déplacé quelque chose chez lui, l’orage fera trembler la maison et tu seras puni : mis dans un coin, tiré par les oreilles ou fouetté avec le martinet a trois laniéres toujours suspendu dans le cabinet du pére. Les punitions infligées par le
pére étaient impitoyables. La maison tout entiére tremblait aprés le chatiment de mes fréres. Aucune bagatelle n’était pardonnée : la régle était de ne rien cacher ; on exigeait de nous une véracité absolue dont la mére nous donnait |’exemple : son coeur se déchirait a la pensée des conséquences de nos fautes, mais aucun trait de notre conduite n’était celé. Si l’on se brilait les mains, si l’on tombait en jouant, au chatiment naturel, — la douleur, s'ajoutait le chatiment moral et physique infligé par le pére. II ne battait pas les fillettes, c’est vrai ; il cessa de les battre aprés avoir failli m’estropier pour m’étre montrée capricieuse en traversant la Volga sur un bac pendant un orage. Mais notre sort n’en était pas meilleur. Nous craignions notre pére plus que le feu. Son regard pergant et froid suffisait 4 nous plonger dans cette horreur morale au sein de laquelle tout chatiment physique infligé par un homme plus débonnaire parait plus facile a supporter que cette silencieuse sévérité du regard. La niania était la seule petite lumiére, la seule joie, la seule consolation dans cette accablante atmosphére de caserne sans Ame. En dehors delle, il n’y avait ni liberté, ni personnalité de |’enfant. Et la pensée qu’elle avait voué son attachement et sa tendresse a trois générations d’enfants me remplit involontairement d’une sorte de ferveur. Un an aprés ma sortie de |’'Institut, mon pére mourut et ma meére alla s’installer au chef-lieu de la province. La niania vint avec nous. Plus tard, quand je partis pour |’étranger, avec ma soeur, quand mes fréres entrérent dans les écoles supérieures, ma mére les suivit 4 Pétersbourg.
On laissa la niania au village, sous le prétexte de surveiller notre bien; par calcul, en réalité, ne croyant ni pouvoir lui assurer a Pétersbourg le bien-étre qu’elle avait a la campagne, ni pouvoir la mener tous les étés a la campagne.
La niania se trouva seule au village, en proie a une grande tristesse. Elle ne nous avait jamais quittés de sa longue vie. Elle habita avec la famille de l’intendant, un homme excellent, d’entre les anciens serfs de mon grand-pére, marié a une ancienne serve. Ils avaient une nombreuse famille. Ils considéraient la niania comme leur parente parce quelle était la marraine de leurs enfants, — et la marraine est une parente trés proche et trés respectée aux yeux des simples — ou parce quiils avaient tous appartenu au méme seigneur. Dés le premier hiver, la niania prit froid. Futelle soignée ? Je n’en sais rien et jen doute. Vat-on chercher au village le docteur qui habite a vingt verstes ? La niania tomba donc malade en ne cessant de penser a nous. Elle se levait dans son délire et criait joyeusement avec de grands gestes : « Les maitres sont arrivés! Les maitres sont arrivés ! » Elle se jetait en chemise, pieds nus, vers la porte. On |’obligeait 4 se recoucher, mais elle résistait, criant : « Allez donc les recevoir ! Pourquoi n’allez-vous pas les recevoir ? Ecoutez les clochettes... Ils sont 1a! Ils sont 1a! — Ils sont la : Les maitres sont arrivés ! » Elle mourut, ces mots sur les lévres.
D’aprés mon pére, j’étais un bel enfant. C’est pourquoi, a l’opposé de mes parents, qui traitaient tous leurs enfants de méme, les étrangers, nos visiteurs me consacraient une attention particuliére, me cdlinaient, me faisaient de menus présents, s’amusaient de mon bavardage. Ces relations avec les adultes hatérent mon développement et me donnérent parfois une idée de moi-méme qui n’était pas de mon Age.
Une jeune sceur de ma mére, Elisabeth Khristoforovna, qui venait de sortir de l'Institut de Kazan, étant apparue parmi nous, des officiers du régiment cantonné a Tiétiouchi se mirent 4 nous fréquenter. L’un d’entre eux, Ergolski, se montra plein d’attention pour moi, — j’'avais neuf ans — et je m’imaginai avoir des droits particuliers sur lui. Les yeux sagaces de l’enfant que j’étais ne tardérent pas a remarquer qu’il vouait une attention plus grande encore a ma jeune tante. Je fus jalouse et, me trouvant un jour en téte a téte avec l’officier sur la terrasse donnant sur le jardin, j’éclatai en reproches véhéments et je fis 4 Ergolski ce qu’on appelle une scéne.
Le plus curieux, c’est qu’il la prit au sérieux et se mit a me rassurer.
Notre mére nous faisait rarement la lecture a. haute voix. Elle nous lut pourtant une fois une histoire dans laquelle il était question d’un ancien tsar de Moscou, Mikhail Féodorovitch ou Alexis Mikhailovitch, je ne m’en souviens plus. Quand venait pour le tsar le moment de se marier, nous lisait ma mére, les gens de la terre russe, les nobles, étaient invités 4 conduire leurs filles
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a Moscou. Le tsar choisissait la plus belle, Les trames et les intrigues qui se nouaient autour de ce choix étaient décrites plus loin ; la tresse d’une belle jeune fille avait été si serrée par des mains malveillantes que la pauvrette tomba en syncope, perdant ainsi ses chances de devenir tsarine.
« Quand le tsar voudra se marier, sans doute me conduira-t-on, moi aussi, 4 Moscou, pensais-je. Et peut-étre serai-je choisie entre toutes. Je serai tsarine !... Je couvrirai ma niania d’argent et d’or ; je porterai des brillants et des rubis. »
Je ne sais pas ce qui serait arrivé si l’on m’avait envoyée a |’Institut Smolny qui avait la réputation d'un établissement d’éducation du grand monde : mais jentrai a l'Institut Rodion, de Kazan, a l’époque ot: se produisaient justement d’heureux changements dans la tendance générale de |’éducation. Et mes réves enfantins de couronne d’or et de cour brillante s’éteignirent brusquement, sans la moindre intervention extérieure, dans |’atmosphére simple, presque monacale, de cet institut.
La vie devait d’ailleurs justifier d’une fagon trés particuliére l’attente de l'enfant ; si je ne fus pas tsarine, j'eus tout de méme « une royauté ».
A la forteresse de Schliisselbourg ot nous n’étions que deux femmes, — Volkenstein et moi, — nos camarades, adoucissant par leur affection la misére de notre existence, nous appelérent « les reines ». Mais au lieu de porter la pourpre et l’hermine, je portais un sarreau gris avec un losange jaune dans le dos.
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J’ étais une enfant trés vive, capable, espiégle et batailleuse qui vexait souvent son frére et sa sceur. Quand je me battais avec eux et que l’on m’arrachait a la mélée, je me roulais sur le plancher, criant, au dire de la niania : « je veux me battre ! »
Je n’aimais pas jouer a la poupée. J’appris insensiblement, en jouant, a lire et a écrire, je ne me souviens pas a quel A4ge. Je me souviens seulement que j’écrivis 4 Khristoforovka, agenouillée sur une chaise pour me hausser jusqu’a ma table, une lettre en gros caractéres d’imprimerie, ma premiére lettre, sans doute, 4 ma tante demeurée a Mamadychi. Je devais avoir sept ans.
Jusqu’a mon entrée a |'Institut, ma mére qui devait exercer une si grande influence sur moi, a une époque ultérieure de mon développement, ne nous consacra que fort peu de temps. Sans doute était-ce a cause de ses grossesses fréquentes, de ses accouchements, de l’allaitement. J’avais dix ans quand naquit ma sceur cadette Olga, sixiéme enfant. Nous ne connaissions que la discipline du pere, mais elle ne concernait que la vie extérieure. Nous la ressentions surtout matin et soir, dans les inévitables rencontres des repas. Le reste du temps et jusqu’a la révélation des espiégleries les plus graves, nous étions livrés 4 nous-mémes.
Ainsi nos parents restaient distants. Il n’y avait rien dans nos relations de cette intimité qui embellit l’enfance. Mais nous aimions notre mére. Nous nous disputions sans cesse, ma soeur et moi, une place auprés d’elle. Nous aimions surtout, en l’absence du pére, dormir avec maman
dans le grand lit en bois du temps de notre grand-pére. On se sentait si bien sous la couverture en piqué, ot |’on se blottissait d’un bond, aprés avoir sauté de la peau d’ours sur le lit. Il y avait dans l’angle de la chambre a coucher une armoire couverte dicénes : Jésus, Saint-Nicolas, Saint Serge le Thaumaturge, d’autres saints en chasubles d’argent et d’or, et la Vierge couverte de perles. Une lampe pendait du plafond et la petite flamme, jetant dans la chambre une faible lumiére, était rassurante et caressante. Ma mére tardait a se coucher : debout devant les icénes, elle priait. Puis elle tombait sur les genoux et, les yeux ‘levés vers les saintes images, priait encore avec ardeur, presque avec passion, en murmurant des mots insaisissables... Je m’endormais en contemplant la chére silhouette qui adressait au ciel son murmure mystérieux.
Je me souviens d’un crépuscule ot, nous ayant rassemblés tous dans une chambre, ma mére nous dit d’une voix grave : « On nous améne aujourd’hui une fillette qui va vivre avec nous. Elle est trés malheureuse : vous courez tous, mais elle a perdu ses jambes depuis qu'elle a eu la fiévre chaude. Elle ne peut que se trainer. Ne pensez pas a rire delle, vous verrez comme elle est bonne et intelligente. »
Un épisode, qui devait me laisser 4 jamais dans lame une trace pénible, s’était produit peu de temps auparavant.
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Il y avait, dans une large chambre basse, que lon appelait depuis les temps de mon grand-pére la chambre des jeunes filles, parce que les jeunes serves y brodaient sur le métier, une grande malle couverte de lamelles de fer et toujours fermée au cadenas. On y gardait de vieilles choses rarement employées. Notre mére l’ouvrit une fois. Nous tournions autour d’elle, ma sceur et moi, regardant toutes choses, touchant les dentelles et les rubans, admirant les coupes et les saliéres en argent. Le cadenas nous intéressa par-dessus tout. Il avait la forme d’un lion, d’un lion véritable avec une criniére et une queue. I] passa de mains en mains. Quand ma mére voulut fermer la malle, le cadenas ne se fermait plus.
« — Qui a cassé le cadenas ? demanda ma mére.
» — Pas moi, pas moi!
» — Mais quelqu’un I’a cassé ?
» — Lydenka l’a tenu la derniére », dis-je.
Sans plus y réfléchir, ma mére donna a Lydenka une paire de claques. Lydenka se mit a crier et jeus honte : je n’eus pas pitié, j'eus honte. Peutétre étais-je la coupable ? ma sceur était punie parce que je l’avais désignée... Sans doute ma soeur a-t-elle depuis longtemps oublié cette histoire demeurée obscure. Nous avions sept et cing ans. Mais cette honte, la premiére honte de ma vie, je n'ai pas pu l’oublier.
Le servage ne m’a laissé que le souvenir d'un épisode sérieux dans la forét : toute la maisonnée,
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a commencer par ma mére et la niania pour finir par la petite serve Paracha, éprouva une angoisse singuliére. Le pére était absent, on attendait son retour avec inquiétude. On chuchotait et mon ouie denfant saisit ces mots : « Prokofi sera battu a l’écurie. » On ne disait pas pourquoi, 4 moins que je ne m’en souvienne plus. Peut-étre était-ce aprés la fugue de trois jours de Prokofi. La cloche avait sonné mornement, longuement, dans la cour, l’appelant en vain. On raconta qu'il s’était écarté dans la forét et qu’une vache, égarée elle aussi, mais conduite par son instinct, l’avait mis sur le chemin du retour. Je ne sais s'il n’avait pas tenté de fuir pour devenir un homme libre. Je ne me souviens pas de la fin de cette malheureuse histoire.
L’abolition du servage ne se traduisit a la maison que par le départ de deux femmes de chambre, Douniacha et Katia, qui, au grand chagrin de ma mére, ne voulurent pas servir davantage et se mariérent bient6t. Paracha resta chez nous parce qu'elle était orpheline ; quant a la niania, elle avait été affranchie depuis longtemps, du temps de mon grand-pére, et ne tenait 4 nous que par I’affection. Je voyais souvent des groupes de moujiks dans le corridor de notre demeure et dans le cabinet de mon pére ; j'entendais souvent sa voix tonnante, quand, en sa qualité de juge-arbitre, il réglait des affaires avec les paysans. Je ne m’intéressais pas a ces affaires. Il y avait tant d’autres choses attirantes 4 la campagne : il y avait les livres, la société de notre mére, les excursions dans la forét, les bains, la péche... On ne nous accordait que six semaines de vacances par an. Et ces semaines
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passaient si vite qu’a peine étions-nous arrivés, il nous fallait déja repartir pour I|’Institut.
A table et dans les rencontres familiales des soirées d’été, notre pére n’aimait pas 4 parler des choses de sa profession. Une fois seulement mon pére m’étonna, a |’époque ot: Garibaldi et les articles du publiciste Demert |’enthousiasmaient en pronongant ces mémorables paroles : « Si les paysans n’avaient pas été affranchis et s’ils s’étaient révoltés, je me serais mis a leur téte. »
Je sus plus tard qu'il veillait avec probité aux intéréts des paysans. Cependant il parlait avec irritation des « mauvaises tétes » qui disaient au peuple que la « liberté » proclamée par le manifeste impérial n’était pas une liberté véritable et qu'une autre ére de liberté viendrait quand toute la terre des propriétaires fonciers passerait aux paysans sans le moindre rachat.
Linstitut
En 1860, comme j’atteignais mes huit ans, on prit une gouvernante pour les trois ainés d’entre nous.
Ma mére avait fait un voyage avec moi a Sviajsk, en pélerinage, je crois, et elle avait vu la, chez des parents, les résultats de l’action pédagogique de ma future éducatrice, Nadejda Dimitrievna Rousskaia. La petite Julia, d’un an plus 4gée que moi, jouait du piano, parlait francais, dansait le Boléro et la Cachucha. Que pouvait-on désirer de mieux ? Nadejda Dimitrievna quitta nos parents, a leur grand déplaisir, et s’installa chez nous a Khristoforovka.
Elle avait vingt-six ans ou un peu plus. Blanche, grasse, et le teint vif, elle s’habillait négligemment, portait les cheveux coupés légérement bouclés ; elle boitait et ne se séparait pas d’un petit caniche noir. Elle se mit tout de suite 4 nous enseigner le francais et la danse ; elle me donna aussi des legons de musique. Les danses nous tourmentaient passablement, ma sceur Lydie et moi ; nous finimes pourtant par pouvoir danser la « russe »
et récolter ainsi des lauriers, devant les invités, a Titiouchi, dans la maison de grand-pére.
Japprenais volontiers la musique parce que j/aimais apprendre en général. Je faisais avec ponctualité mes deux heures de gammes. Mes petits doigts ne pouvant pas atteindre l’octave, Nadejda Dimitrievna s’approchait la nuit de mon lit, a la lueur d’une bougie, me prenait la main et se mettait a étirer mes doigts ; je me réveillais naturellement, mais, résignée a |’inévitable, je restais immobile, feignant de dormir, les yeux clos afin de ne pas « chasser le sommeil ».
L’enseignement du frangais allait beaucoup plus mal. A peine avions-nous appris quelques dizaines de mots francais que Nadejda Dimitrievna exigea que nous ne parlions que francais entre nous et institua, pour l’usage du russe, un chatiment humiliant. Elle découpa un morceau de carton en forme de longue langue, le recouvrit de papier rose et l’attacha a un ruban. Celui qui parlait russe devait porter cet ornement. Nous nous efforcions de nous taire et nous nous surveillions les uns les autres afin de nous passer au plus vite la « langue rouge ».
Nadejda Dimitrievna était assez inventive sur le chapitre des chatiments. Elle punissait la distraction, l’espiéglerie, ignorance en coiffant le coupable d’un bonnet d’Ane. On se figure les sentiments que cette éducatrice excitait en nous. Nous ne pouvions pas la sentir et la niania partageait notre aversion. La niania nous débarrassa d’ailleurs de Nadejda Dimitrievna, car nous n’eussions jamais osé protester. Chose étonnante,
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pendant une année entiére ni ma mére ni mon pére n’avaient pénétré dans la chambre d’étude et ne sétaient enquis de nos occupations ; ils ne nous avaient jamais vus portant la langue rouge ou coiffés du bonnet d’Ane. Nadejda Dimitrievna m’épargnait car j’étais l’ainée, j’apprenais bien, jétais celle dont il fallait faire valoir le succés. Je la voyais souvent injuste envers ma sceur et mon frére, mais mon pére et ma mére étaient si distants, qu'il fallait en tout se contenir. La niania senhardit enfin et se plaignit de la gouvernante. Nous en faimes débarrassés aprés avoir vécu un an sous son autorité.
Ma tante Lisa quitta a cette époque l'Institut et je lui fus confiée. C’était une typique pensionnaire d’autrefois : naive, assez enthousiaste et tout a fait dépourvue d’idées. Elle était devenue coquette a l'Institut ; pendant les lecons, elle se mettait devant la glace pour édifier longuement, de sa belle chevelure, la large coiffure compliquée qui était 4 la mode; ou, munie de tout un attirail de ciseaux et de limes, elle soignait les ongles en amande de ses petites mains. Les visites des officiers, les promenades avec eux, les spectacles de salon, les pique-niques lui prenaient beaucoup de temps ; puis elle se fianga et l’on appela pour nous, de Moscou, une autre gouvernante. C’était une jeune fille qui rougissait facilement, récemment sortie de l’orphelinat de Moscou, Véra Ivanovna Malinina. Bonne et caline, elle se fit tout de suite aimer de tout le monde, se montra capable et me prépara pour I'Institut Rodion, de Kazan.
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Jentrai a l'Institut en 1863 en qualité de boursiére. J’avais onze ans et j’étais assez préparée pour entrer en cinquiéme au lieu de commencer, comme il est de régle, par la septiéme classe. On fit donc une exception en ma faveur et j’entrai en sixiéme, ou je fus tout de suite la premiére éléve. Position que je gardai plus tard en cinquiéme. Je la perdis en quatriéme. Accoutumée a tout apprendre avec facilité, j’'avais cessé de travailler et je ne fus plus que troisiéme et méme quatriéme dans ma classe l’année suivante. C’est 4 quinze ans que je me ressaisis : il me restait deux ans pour finir mes études. Je ne pensais déja plus a devenir dame de cour, mais les maitres, surtout ceux de littérature, d’histoire et de géographie, me distinguaient si bien que j’entendais que la premiére place me revint.
Personne ne m/avait jamais recommandé I’application. Un jour pourtant, en cinquiéme classe, comme j’avais regu une mauvaise note de langue russe, la directrice Suzanne Alexandrovna me prit par la main, me dit : « Tu as regu une mauvaise note, tu dois étre malade », et me conduisit pour vingt-quatre heures au lazaret. On m’y coucha. La surveillante Anossova, que nous n’aimions pas a cause de son grand nez, me mit a la diéte et me gorgea de thé, de tilleul : je pris ce thé en horreur.
Je résolus donc d’étudier. Mais une de nos institutrices, —- on disait des « dames de classe » — Praskovia Alexandrovna Tchernooussova, me donnait sans cesse des mauvaises notes de conduite et
lon sait que la conduite a, dans les instituts, une grosse importance. L’éléve qui encourt un blame et perd 1 point sur 12 dans les deux derniéres années d'études n’a plus droit 4 une récompense a la sortie. Or, des petits malentendus se produisaient sans cesse entre Tchernooussova et moi. Elle m’avait d’abord traitée en favorite, ce qui m’avait tourmentée comme une injustice envers les autres. L’attitude de mes parents envers les enfants avait développé en moi le sentiment et le besoin de justice. Toutes mes espiégleries m’étaient maintenant pardonnées : « Figner est une enfant trés vive, c’est du vif-argent ! » disait Tchernooussova.
Ces bonnes relations avec la maitresse prirent fin. Des conflits se produisirent. Il arriva, deux ans avant la sortie que Tchernooussova dit dans une circonstance ow c’était tout a fait incompréhensible : « Figner sert les uns et les autres. » Je me fachai et répondis par une phrase tout aussi peu fondée. « Vous en jugez d’aprés vous-méme. » La rupture fut compléte, la maitresse se plaignit et la directrice me bl4ma en présence de toutes les éléves.
Mes compagnes affirmaient que Tchernooussova me jalousait a l’égard d’une éléve des classes supérieures, Olga Sidorova, que « j’adorais » selon lexpression consacrée 4a I|'Institut. Sidorova, fille d'un collégue de mon pére, était d’une grande beauté et se distinguait par une mémoire étonnante. Elle apprenait trés bien, mais, quoique dépassant toutes ses camarades de classe, ne recevait pas de récompense. Les autorités avaient
d’elle une mauvaise opinion parce que, seule dans l’établissement, elle avait été touchée par les idées nouvelles. Ayant lu Pissarev? dont aucune d’entre nous ne savait rien, elle se passionnait pour les sciences naturelles ; 4 la mort de Pissarev, elle se mit a dire que le gouvernement l’avait fait noyer. Elle lisait pendant les vacances La Cloche* que son pére cachait, a l’entendre, sous son matelas ; a confesse, elle dit tout carrément au prétre, — chose inouie ! — ne pas croire en Dieu.
Sidorova était mon ainée de deux classes. Ce qu'elle me disait de Herzen, de Pissarev et du gouvernement ne m’intéressait pas. Mais il me plaisait de me promener avec elle le soir dans le corridor, de la servir, de l’admirer. Je faisais des sottises par jalousie envers celles d’entre nos camarades qui bénéficiaient de son attention ; et je lui attirais des ennuis ; elle exercait sur moi la séduction d’une personnalité originale et forte. Nous restames en correspondance pendant deux ans, aprés sa sortie de l'Institut. Elle mourut d’une pneumonie a dix-neuf ans.
Que ce soit par suite de mon affection pour Sidorova ou pour tout autre raison, Tchernooussova me chercha querelle pendant trois ans, jusqu’au jour ot elle m’invita chez elle 4 l’improviste et me dit : « Je suis fatiguée de lutter avec vous pour influence sur la classe. Faisons la paix. » Ces mots m’étonnérent tellement que je ne sus que répondre : je n’avais pas eu conscience d’une lutte entre nous et encore pour I’influence sur la classe ! Et c’était cette forte, cette intelligente Tchernooussova qui me tenait ce langage, 4 moi, une gamine !
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Tchernooussova me donna de bonnes notes pour tout le temps écoulé et continua a m’en donner bien que ma conduite n’efit point varié. Fidéle a ma résolution, j’étais attentive aux lecons, je redevins la premiére et je sortis de |’Institut avec la médaille d’or dont j'avais révé dans mon enfance.
Que m/avaient donné les six années passées a l'Institut ? Une certaine discipline morale, le sentiment et le besoin de la camaraderie, la régularité de l’enseignement et l'emploi régulier de la journée m’avaient habituée a une régle de vie. Mais quant a |’instruction et surtout au développement intellectuel, ces années m’avaient été de peu de profit. Elles avaient plut6t entravé mon développement spirituel, pour ne point parler du mal causé par l’isolement artificiel de la vie et des hommes.
Le corps enseignant était, en général, audessous de sa tache. Le professeur de |’Académie de théologie, Porfiriev, qui nous enseignait les belles lettres russes et étrangéres était le meilleur de nos maitres. Trés bon, son cours de littérature, mais ne dépassant pas les années 1840-504. Il ne nous parlait ni de Bélinski°, ni a plus forte raison des critiques plus récents ; il ne nous parlait pas méme des auteurs contemporains. Nous ne connaissions de Tourgueniev qu'une nouvelle,
‘Moumou, qu’on nous avait fait analyser.
Le professeur de |’Académie de théologie, Znamenski, chargé de nous enseigner l’histoire, nous entretint, une année durant, de la seule mytholo-
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gie des Grecs et des Romains et de l’histoire de la Perse et de Babylone. Les temps modernes nous étaient enseignés d’aprés Ilovaiski®.
Dans les classes supérieures, le professeur de géographie Kniese enseignait bien. Les autres maitres ne valent point qu’on en parle. Il me suffira de dire que Levandovski, qui nous faisait les cours de zoologie et de botanique, ne nous montra pas de squelette, ne nous montra pas un seul animal empaillé, pas une seule plante! Nous ne jetames jamais un coup d’ceil dans un microscope. Nous n’avions pas la moindre idée de la cellule et des tissus.
Les professeurs de physique et de minéralogie auraient pu nous apprendre quelque chose, mais ils ne disposaient que d’une heure par semaine.
En revanche, on nous infligea quatre années de calligraphie. On nous enseigna pendant sept ans le dessin, sans que le moindre talent se manifestat parmi nous. Nous ne respections pas le maitre de dessin. On ne faisait rien dans sa classe, mais il donnait de bonnes notes a tout le monde.
Les cours de chant et de musique étaient facultatifs et payés a part.
Le soir, aprés les classes, nous préparions les legons du lendemain. Les compositions et les extraits 4 recopier sur divers sujets nous prenaient beaucoup de temps. A l’exception du manuel d’histoire d’Tlovaiski, il n’y avait pas de livres. Nous apprenions d’aprés les cours. Deux ou trois des meilleures éléves étaient tenues de prendre des notes en recourant a toutes les abréviations possibles. Nous reconstitutions ensuite la legon, demeurant souvent interloquées devant quelque abréviation énigma-
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tique. La mémoire et l’imagination aidant, nous rédigions un texte général que toutes les éléves devaient recopier dans leurs cahiers.
Ajoutez que le pope nous donnait a recopier un gros cahier de Lithurgie et un autre de Morale chrétienne.
Nous étions surchargées par ce travail, entiérement inutile, d’écriture et de copie. Nous n’avions de repos que pendant les récréations, dont l’une durait une heure et l’autre deux.
L’été, nous nous promenions parfois dans le jardin de I’Institut ov il y avait une allée de vieux tilleuls et un ravin qui nous faisait peur ; l’hiver, on nous faisait sortir une fois ou deux. Nous n’avions pas de vétements chauds, nous étions vétues de légéres capotes ouatées. Nous ne faisions pas d’exercices physiques, 4 moins de considérer comme tels les danses : une heure par semaine. Nous grandissions anémiques et débiles.
La lecture n’était pas encouragée. Personne ne nous la recommanda au cours de longues années. Mes camarades de classe, a l’exception de trois ou quatre, ne lisaient que leurs cahiers d’études.
Le soir, mon travail fini, je soulevais doucement mon pupitre pour lire a la dérobée. Je lisais encore au dortoir. J’étais la seule a veiller. Nous n’avions pas de chandelle. Les grands dortoirs n’étaient éclairés que par une faible veilleuse faite d’une chandelle de suif plongée dans un grand récipient en cuivre plein d’eau. Mais dans l’angle du dortoir des trois grandes classes, il y avait un guéridon portant ]’image du Christ. Notre ferveur allumait la une petite lampe ; nous payions l’huile de notre
argent de poche et, quand elle faisait défaut, je la remplagais par de l’huile de ricin.
Une petite vieille trés sévére, bonnet noir et robe noire, Maria Grigorievna, aux yeux d’un noir bralant et dont les traits gardaient l’empreinte d’une grande beauté, nous veillait la nuit. Avait-elle a se faire pardonner des péchés de jeunesse, était-elle de nature pieuse ? Je ne sais, mais elle priait des nuits entiéres dans la chambre ow se trouvait son lit de surveillante. Mettant le zéle religieux de la petite mégére a profit, je m’installais 4 genoux devant notre guéridon et je me mettais 4 lire.
De temps a autre Maria Grigorievna interrompait ses priéres et passait dans les dortoirs. Dés que j’entendais son pas feutré, je me mettais a frapper le sol de mon front et je ne cessais pas mes dévotions tant que je la sentais derriére moi. Elle attendait un moment, un assez long moment parfois, et voyant que je n’en finissais plus, sen allait ; je reprenais alors la lecture du livre caché sous le guéridon. Je lisais surtout des romans anglais que se procuraient deux de mes amies dont les parents vivaient 4 Kazan.
Il y avait une bibliothéque 4 |’Institut, mais nous n’en voyions jamais les livres. La clef de l’armoire était gardée par l’Inspecteur Kovalski, recteur de l'Université, qui se montrait rarement.
Je dus tout mon développement intellectuel de ces années aux lectures que je faisais en vacances sous la direction de ma mére.
Javais douze ans quand elle me donna 4 lire une courte nouvelle d’un écrivain depuis longtemps oublié, peu connu du reste de son vivant, Theoktiste Tolstoi, La Maladie de la Volonté. Cette lecture m’étonna : pourquoi |’auteur avait-il donné a sa nouvelle un titre aussi singulier ? Pourquoi appelait-il Maladie l’aspiration du héros a la vérité, son dégoat du mensonge, devenu la cause de ses souffrances et de ses malheurs, la cause de sa rupture avec son ami puis avec la jeune fille aimée ? Il agit comme il faut agir, pensai-je. Quelle maladie de la volonté y avait-il la ? Je confiai mon étonnement 4 ma mére, qui m’expliqua qu'il fallait naturellement dire toujours la vérité et l’exiger d’autrui ; mais que, dans des cas de peu d’importance, on ne pouvait pas se montrer aussi sévére que ce jeune homme envers les écarts de la vérité. On ne pouvait pas rompre avec les gens parce quiils s’étaient permis un mensonge innocent et insignifiant : ou l’homme risquerait d’en arriver a la solitude et de devenir aussi malheureux que le héros de Tolstoi ; son amour exagéré de la vérité revétait déja, d’aprés ma mére, la forme d’une maladie. Cette explication, qui me laissa mécontente et attristée, diminua ma mére a mes yeux.
Un an plus tard, l’oncle Kouprianov me permit d’emporter a |'Institut deux gros volumes d’une revue qui publiait les romans de Spielhagen et notamment L’Homme seul ne fait pas la guerre. Ce roman me fit une impression ineffacable. Je compris trés bien le caractére des personnages et la nature sociale de l’ceuvre : les aspirations généreuses de Sylvie et de Léo, la médiocrité du
milieu bourgeois auquel Léo demandait par erreur son appui. Aucun roman n’élargit autant que celui-ci mon horizon. Il mit en présence devant moi deux camps nettement opposés : dans |’un se situaient les buts élevés, la lutte et la souffrance ; dans l’autre, la médiocrité, contente d’elle-méme, le vide et les vaines dorures de la vie. Le jugement que je portais sur ce livre, a treize ans, était si juste que lorsqu’il m’arriva de le relire, de longues années plus tard, je n’eus pas 4 modifier mon appréciation.
La personnalité se forme de coutume sous I’influence d’apports 4 peu prés insaisissables faits par les hommes, les livres et la vie. Mais il arrive que l’un de ces éléments marque profondément l’'Ame et y pose les fondements d’une personnalité nouvelle.
Ce fondement fut posé dans mon développement par le poéme de Nékrassov’, Sacha, que Porfiriev me fit analyser. En voici le sujet : Un homme intelligent, instruit et expérimenté est amené par les circonstances 4 quitter la capitale pour un village perdu. Il rencontre la, dans la famille patriarcale d'un propriétaire, une jeune fille qui n’a encore été touchée par aucune idée. Il la forme, il l’entretient longuement du devoir social, et du travail pour le peuple. Des aspirations idéalistes naissent dans l’Ame de Sacha. Mais quand, peu d’années plus tard, elle retrouve son maitre, il la décoit. Sacha, arrivée a sa maturité intellectuelle et morale, découvre le véritable Agarine, un vain bavard qui « va par le monde, cherchant une ceuvre trop grande a accomplir », et se bornant a agiter de
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grands mots. Sacha voit l’écart entre la parole et les actes de son héros; elle s’écarte, décue, de l'homme qui a éveillé son esprit.
Ce poéme me fit penser comme je n’avais encore jamais pensé dans les quinze premiéres années de ma vie.
Accorder les actes et les paroles, exiger d’autrui l’accord des actes et des paroles, voila ce qu’il m’enseignait. Ce devait étre la devise de ma vie.
Premiers contacts avec la vie
Je sortis en 1869 de I'Institut. J’étais une jeune fille gaie, vive et rieuse, de complexion délicate a premiére vue, mais saine de corps et d’esprit, nullement débilitée par six années d’internat, qui ne connaissait la vie et les hommes que par les romans.
Mes parents demeuraient a la campagne et je me retrouvai, a la sortie de l'Institut, dans le milieu que j’avais connu pendant les vacances. La tranquillité et la simplicité de la vie disposaient au sérieux.
Dés I'Institut, une influence s’était exercée sur moi dans ce sens. Je devais 4 ma maitresse, l’intelligente et énergique Tchernooussova, d’avoir entendu quelques mots qui devaient a jamais rester gravés dans ma mémoire. Blamant un jour la paresse d’une éléve, Tchernooussova lui dit devant moi, en appuyant sur ses mots : « Vous croyez que vos études finiront a la sortie de I’Institut. Vous vous trompez. Les études ne finissent jamais. Il faut apprendre toute sa vie, jusqu’au tombeau. » J’entendais, pour la premiére fois, cette vérité
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d’'apparence banale. Ce fut une lueur dans mon esprit. Je n’oubliai jamais ces mots.
Le milieu environnant n’avait pas changé depuis des années : nous n’avions presque pas de connaissances parmi les propriétaires voisins ; les jeunes gens de mon 4ge faisaient presque entiérement défaut dans le district ; nous n’avions de rapports fréquents qu’avec deux familles parentes : celle de mon oncle P. C. Kouprianov et les époux Golovni. C’était tout. Mais ces gens étaient d’une bonne téte au-dessus du milieu social. C’étaient des « réalistes pensants » (terme qui n’existait pas encore dans mon vocabulaire), des libéraux-démocrates, comme on devait dire plus tard. Ils n’étaient pas socialistes et ne parlaient jamais de socialisme. Ils nétaient pas républicains, bien que louant l’organisation politique de la Suisse et des Etats-Unis et bien qu’ils m’eussent recommandé deux ouvrages de Dickson, La Suisse et les Suisses, L’Amérique et les Américains, dont la lecture me passionnait. Ils ne se demandaient jamais comment établir en Russie des institutions semblables et j’étais si arriérée que cette question ne se présentait pas a mon esprit.
Admirateurs de Pissarev, ils cotaient trés haut les sciences naturelles et je lus sur leurs conseils Darwin, Lyell, Luys, Vogt et les articles de vulgarisation de Pissarev. Faute de préparation, bien des choses restérent obscures pour moi dans ces ouvrages.
Dépourvus de préjugés religieux et sociaux, mon oncle et Golovni étaient partisans de |’instruction publique, du travail et du salaire individuel, de
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l’égalité des femmes et de mceurs modestes. Mon oncle, le plus instruit, se moquait souvent de mes bijoux en or et de mes robes a la mode. « Voyons un peu, disait-il, petite Véra, combien de pouds® de froment pendent 4a tes oreilles sous la forme de boucles ? » Le calcul révélait que mes boucles d’oreilles valaient bien 50 pouds de froment, ou encore : « Combien de pouds d’avoine te vétent sous la forme de cette étoffe ? » Présumant que l'Institut m’avait donné le désir de briller et d’étre riche, mes proches disaient souvent que j épouserais sGrement un riche vieillard. Je crois qu’ils n’eurent pas de moi, dans les premiers temps, une trés haute opinion. Je surpris ainsi une conversation peu flatteuse qui me causa un grand chagrin. Je m’étais réveillée trés tard, par une nuit d’été. La maison dormait, mais on parlait encore sur le balcon. Deux de nos parentes parlaient de moi et de ma sceur Lydie; « Lydenka aura une personnalité profonde, elle sera quelqu’un, disait-on de ma sceur. Quant a Véra, c’est une jolie poupée. Elle ressemble a la jolie petite lampe framboise suspendue dans le coin de sa chambre, jolie a l’extérieur, vide du cété du mur. » Je pleurai, le visage enfoui dans le coussin. Léonide Andréiev n’avait pas encore révélé « la honte d’étre bon », et je me demandai dans les larmes comment devenir bonne.
Mon oncle avait une situation en vue parmi les membres du Zemstvo?. Il jouissait, en sa qualité de juge de paix, de l’estime générale. Grace a lui on parlait souvent, dans le cercle de famille, des intéréts généraux, des relations sociales, en souli-
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gnant le devoir de vivre non pour soi et pour les siens, mais aussi pour la société. A la sortie de l'Institut, mon esprit était un terrain vierge mais tel que le respect de la science et l’aspiration a Yactivité sociale pouvaient y germer.
Ils germérent. L’entourage en avait, tantdt intentionnellement, tantét sans le savoir, jeté la semence.
Javais douze ans et j’étais en cinquiéme quand s’était produite, dans la famille Golovni, une catastrophe qui en modifia profondément |’existence. Mécislas Félicianovitch Golovnia, Polonais d’origine, avait grandi et vécu en Russie tandis que toute sa famille, sa mére, sa sceur, son frére, propriétaires fonciers dans le royaume de Pologne, résidaient 4 Varsovie. Mélés a l’insurrection de 1863-64, ils furent arrétés et exilés a l’intérieur de la Russie. Leurs biens furent confisqués. Les gendarmes se souvinrent alors de Mécislas Félicianovitch, qui exercait la fonction d’inspecteur des Foréts, dans le district de Tiétiouchi et avait épousé ma tante Elisabeth Khristoforovna Kouprianova. Les jeunes mariés s’étaient trés agréablement installés, 4 Zoubarevka, dans la belle résidence d’un propriétaire foncier habitant Pétersbourg. Ils semblaient devoir couler dans le calme des jours heureux. Les gendarmes survinrent a l’improviste par une nuit noire, perquisitionnérent, saisirent la correspondance et emmenérent Golovni 4 Kazan. Cet événement,
inoui dans nos campagnes perdues, fit sensation ; ma tante, enceinte de son premier enfant, se trouva au désespoir. Golovni passa trois mois dans une forteresse, aprés quoi il fut remis en liberté avec défense de servir dans |’Administration ou de remplir des fonctions électives. La situation du jeune ménage devint critique. Mécislas Félicianovitch était accoutumé au confort. Ma tante, éduquée a l'Institut qu’elle n’avait méme pas quitté a l’époque des vacances, était coquette et naive. Ils se trouvérent sans ressources ni possibilités de travail. Un riche propriétaire, d’une avarice anecdotique, le vieux Kramer, les tira d’affaire en offrant 4 Golovni d’administrer son bien puis de l’acquérir dans des conditions assez avantageuses. Les Golovni se mirent courageusement au travail, écartant de propos délibéré tout ce qui pouvait rappeler la vie des seigneurs. Mécislas Félicianovitch devint un véritable « planteur », comme je l’appelai par plaisanterie. Vétu de grosse toile, halé, il passait été des journées entiéres dans les champs ; ma tante, qui avait été sentimentale et délicate, devint une ménagére capable de tout faire elle-méme. La révolution morale qui s’accomplit en eux sous mes yeux exer¢a sur moi une grande influence psychologique ; ils avaient si vaillamment renoncé, sans se plaindre, a toutes les conventions et a tous les avantages de leur existence antérieure et ils vivaient si laborieusement, si modestement, qu il n’était pas possible, connaissant leur passé, de ne pas les admirer.
Ils firent toujours preuve envers moi d’une chaude affection. Parfois, quand j’étais assise a la
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fenétre, chez eux, au soleil de mon dix-huitiéme printemps, Mécislas Félicianovitch me jetait un coup d’ceil et se mettait 4 déclamer les vers de Nékrassov :
Pourquoi regardes-tu la route d’un ceil avide ? Ton mari acariatre te battra, Ta belle-mére despotique te courbera,
comme pour m’avertir du destin coutumier de la femme, accablée par les enfants et par le ménage. Déja des idées s’éveillaient en moi. Je n’osais pas répondre, mais je me redressais intérieurement et je me disais : « Non je ne menliserai pas dans les futilités de la vie quotidienne. »
C’est dans cette période d’éveil que naquirent mes premiéres sympathies pour la Pologne. Un des médecins du district, Sventitski, était Polonais. C’était un homme habile dans sa profession, pas béte, sociable et de bonne humeur. I] nous visitait avec sa jeune femme, également Polonaise ; ce ménage, les Kouprianov et les Golovni se trouvaient parfois réunis chez nous les soirs d’été. L’entretien roulait, au crépuscule, avant l’heure des cartes, sur la Pologne et la répression de |’insurrection. Sventitski tirait de sa poche une photographie de Mouraviev le Pendeur, téte de bouledogue ; Golovni montrait les portraits de ses sceurs en costume national. On se moquait de |’officier de gendarmerie de Tiétiouchi, Lodi, qui observait, surveillait, espionnait, recherchant dans notre coin perdu «la sédition » et « l’intrigue polonaise ». Le soir, sur la terrasse, ma mére affectait de considérer
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avec attention les buissons noirs du jardin, faisant comprendre du geste qu'elle y apercevait la silhouette cachée de Lodi. Sventitski déclamait avec flamme le Mariage forcé de la Comtesse Rostoptchina. La Pologne, mariée par force a la Russie, s’écriait avec colére : « Humiliée et outragée, vendue mais non trahie, je suis une captive et non une €pouse. »
Quelques mois passérent et le calme, l’existence sans but de la campagne commencérent a me peser. Qu’entreprendre ? Que devenir ? Actrice ? Institutrice ? Je n’avais pas didée précise sur le théatre. Je me convainquis, en travaillant avec ma soeur Eugénie que je préparais a |'Institut, de mon incapacité de pédagogue.
Les aspirations des femmes aux études universitaires étaient nouvelles a cette époque ; Souslova avait déja recu a Zurich son dipl6me de docteur en médecine et chirurgie. L’annonce de ce fait dans un journal m’indiqua ma voie.
La pensée du devoir envers le peuple, le remords des privilégiés ne m’inspirérent pas ; ces idées, ces sentiments, ne vinrent que plus tard, sous l’empire de la littérature. Une certaine disposition d’esprit me détermina.
L’exubérance de force, une exubérance dont je n’avais pas conscience, mais qui me pénétrait tout entiére, me troublait. Le sentiment de la liberté, apres six années de claustration, voulait se manifester. Cette exubérance joyeuse de l’entrée dans
la vie fut la source véritable de mes tendances altruistes. Le diapason élevé de la vie spirituelle imposait une activité ; la vie sans manifestation extérieure de la personnalité m’était inconcevable.
Jaurais voulu remercier quelqu’un pour les richesses de l’univers, pour les richesses de la vie. Faire quelque chose de généreux, de si généreux que cela te fasse du bien a toi-méme et en fasse aux autres.
Chacun n’a-t-il pas traversé une période semblable et voulu si simplement, sans ratiocination ni reproche de conscience, répandre autour de soi Yor du bien ? On voudrait que le milieu soit en harmonie avec vous, qu'il soit sain, joyeux, beau etfort..:
Mais alentour c’était la campagne. La boue, lindigence, la maladie, l’ignorance.
Un fil d’or se tendit de Souslova 4 moi et plus loin, un peu plus tard, vers la campagne et ses habitants, et plus tard encore vers le peuple, la patrie, Vhumanité.
J’étais confirmée dans cette disposition d’esprit par des mots heureux. Mon oncle me fit connaitre Yutilitarisme. « Le plus grand bonheur du plus grand nombre, disait-il, doit étre le but de chacun... » Je me pénétrai de cette pensée. Mon esprit n’était embarrassé ni d’idées ni de doutes. I] ne résistait pas a ces théories. L’utilitarisme me parut tout de suite d’une vérité évidente ; mon oncle semblait formuler ce dont j’étais dés auparavant convaincue. Je considérais comme inconcevable de ne pas me confirmer, dans ma conduite, a la vérité. La vérité, l’idéal et le devoir devaient étre
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pour moi une trinité indivisible et toute vérité reconnue telle acquérait dés lors un caractére impératif.
Je ne pouvais pas vivre sans une activité, sans un grand but éloigné. Un numéro de revue ow il était parlé de Souslova décida de mon avenir : le chemin de Souslova fut celui que je désirai suivre. Je demandai a entrer a l'Université, a l’étranger, a Kazan, ot l'on voudrait, pourvu que je pusse faire des études, devenir médecin et porter mon savoir dans les campagnes, comme une arme contre la maladie, la misére et l’ignorance.
Je demandai vainement 4 mon pére de me laisser partir pour |’étranger. Les parents craignaient encore de laisser partir leurs filles, c’était trop extraordinaire. Ils se figuraient une foule de dangers.
Jeus une consolation. Je demandai un jour cAlinement a mon pére :
— Peut-étre croyez-vous que je n’atteindrai pas mon but, que les forces me manqueront ?
Il répondit :
— Non. Je sais que tu y arriveras, si tu t'y mets.
Jignore d’ou lui venait cette certitude, mais je me souviens qu'elle me fut précieuse comme une confirmation de mes forces. Ces mots dits avec sérieux eurent pour moi une immense portée éducative : ils affermirent ma volonté.
Un autre épisode survenu un peu plus tard, mais aussi dans la premiére année aprés ma sortie de l'Institut, eut plus d’importance encore dans la formation de ma personnalité.
Javais a trancher dans ma vie une question
Mémoires d’une révolutionnaire 73
importante. Mon pére était malade. II était assis dans son fauteuil. J’étais 4 genoux auprés de lui. Je lui parlai. Je lui demandai conseil.
Il détourna la téte et dit tristement : « Je n’en sais rien. »
Je me levai. Pourquoi avais-je parlé ? Pourquoi ? me demandai-je, éprouvant une honte brilante a la pensée que j'avais ouvert mon ame. Et une idée trés nette s’inscrivit dans ma conscience : « L homme doit prendre lui-méme ses grandes décisions. »
Mon ame se cristallisait.
Jaspirais a l'Université. Mes parents m’amenérent 4 Kazan pour m’exposer a la séduction des plaisirs mondains et mettre ma fermeté a lépreuve. Bien que cultivés, ils s’inspiraient des régles de leur milieu : il fallait « faire connaitre le monde » a la jeune fille.
Nous nous arrétémes 4 Kazan dans une famille amie dont je rencontrai chaque jour le fils ainé, Alexis Victorovitch Filipov, qui remplissait alors les fonctions de juge d’instruction. I] m’accompagna au théatre, ot je n’avais jamais été auparavant, au bal, au club de la Noblesse, au club du Commerce. Je me familiarisai peu a peu avec les plaisirs mondains. <9
Nous restames peu de temps a Kazan. Mais Alexis Victorovitch se fit bient6t envoyer a Tiétiouchi. Il partageait mes vues. Nous lisions ensemble, nous étions d’accord sur mon entrée a l'Université. I] n’y avait pas encore un an que nous
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nous connaissions quand, le 18 octobre 1870, nous nous mariames a |’église du village de Nikiforovo.
Mon pére mourut quelques semaines plus tard.
Ma mére et mes deux sceurs cadettes se rendirent a Kazan, ot: mes fréres Pierre et Nicolas suivaient les cours du lycée. Nous restames, Alexis Victorovitch et moi a Nikiforovo, car la petite ville voisine ne nous attirait nullement.
Le mariage ne modifia pas mon existence. Il était décidé que j’entrerais a ]’Université. Il ne s’agissait que de trouver les ressources nécessaires pour me rendre a Zurich, ce qui devait nous prendre un an a dix-huit mois.
Je connaissais assez bien ]’allemand. A ma sortie de l'Institut, ma mére m’avait procuré Goethe et Schiller. J’étudiai sous la direction d’Alexis Victorovitch la géométrie et l’algébre. Je m’efforcai d’amener Alexis Victorovitch 4 me suivre en Suisse. J’étais dés alors convaincue que les crimes naissent de la misére et de l’ignorance ; je trouvais infame le réle de juge d’instruction. Plusieurs fois, assise dans une piéce voisine, j'avais entendu des interrogatoires, les questions insidieuses de l'un, les réponses évasives de l'autre, et jen avais été profondément indignée. J’invitai Alexis Victorovitch a faire comme moi des études de médecine ou a faire choix d’une fonction dans |’administration des zemstvos. J’étais disposée a accepter toutes les privations pourvu qu'il abandonnat sa profession.
Je réussis, a la fin, a le convaincre. Mais notre voyage était sans cesse différé et, dans l’attente des fonds, je décidai de me rendre 4 Kazan pour
tenter, avec ma sceur Lydie, sortie de |’Institut, d’entrer a l'Université de cette ville.
Je me rendis d’abord chez le professeur Pétrov que l’on disait sympathique a |’instruction supérieure des femmes. I] me renvoya au professeur de chimie Markovnikov et au professeur d’anatomie Lesgaft.
Markovnikov était débonnaire et corpulent. Il consentit volontiers 4 nous ouvrir son laboratoire, aux heures ot les étudiants n’y travaillaient pas. Il réserva la question des cours. Nous devions d’abord nous livrer 4 quelques travaux pratiques. Il nous amena devant une armoire contenant des réactifs, et, nous ayant recommandeé de nous procurer le traité de chimie analytique de Menchoutkine, nous laissa livrées 4 nous-mémes.
Nous nous rendimes le lendemain matin au laboratoire, ma sceur et moi, munies du traité. Et nous commengaémes une besogne insensée. Nous prenions quelque chose, nous dosions, nous ajoutions, nous mélions, nous faisions bouillir, nous filtrions... sans rien comprendre a ce que nous faisions. La science merveilleuse qui déchiffre tant d’énigmes, la science belle comme un conte de fées, se réduisait A des manipulations mécaniques, dont nous ne comprenions nullement le sens et I’interdépendance.
Markovnikov ne vint pas une seule fois s’enquérir de ce que nous faisions. Il ne nous donna pas une indication. I] ne se demanda pas si nous savions ce qu’est la chimie. Il y avait de quoi déses-
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pérer. Mais les petites provinciales que nous étions continuaient patiemment leurs manipulations dans |l’attente d’un miracle. La lumiére, pensionsnous, allait surgir, nous saurions tout a coup quoi, pourquoi, comment. La lumiére ne vint pas.
Nous nous rendimes dans un autre sanctuaire, a l'Institut d’Anatomie. C’était un batiment isolé dans la cour de I|’Université. Pierre Franzévitch Lesgaft régnait 1a.
L’escalier gravi, nous entrames dans une salle pleine de grandes tables. Des cadavres d’hommes et de femmes de tout Age étaient étendus sur les unes ; des membres du corps humain étaient déposés sur les autres. Des jeunes hommes sérieux et silencieux se tenaient debout ou assis, le scalpel a la main, devant ces tables. Ils portaient des tabliers blancs. Ils étaient absorbés. Personne ne nous remarqua. Une grande jeune femme maigre et brune, au visage masculin sans beauté, sans doute l’assistante du professeur, était la. Une puanteur Acre empoisonnait l’atmosphére ; on ne connaissait pas encore l’usage de la formaline pour la désinfection des cadavres. On travaillait dans un air chargé de miasmes.
Nous nous étions préparés a la vue des cadavres nus et a la puanteur. Nous résistames a cette épreuve.
Le professeur était un petit homme brun de trente-deux a trente-quatre ans, au visage maigre et grave. Ses yeux sombres, qui regardaient un peu en dessous, nous scrutérent comme s'il se fat demandé si nous étions capables de travail.
Et briévement, amicalement, comme si nous
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étions pour lui de vieilles connaissances, il nous autorisa a suivre ses cours et nous promit une préparation anatomique pour le lendemain. I] était si simple que nous nous sentimes tout de suite a l’aise avec lui. Mais il vivait dans une telle ambiance de travail, d’activité pratique que nous avions le sentiment trés net du sérieux de cet instant.
La jeune femme au visage masculin nous donna le lendemain une trousse et la dépouille d’un chat dont nous devions préparer le squelette.
Pierre Franzévitch exercait sur son auditoire un étonnant empire. Il faisait le cours d’ostéologie. Quoi de plus sec, semble-t-il ? Les heures passaient cependant inapercues dans les auditoires bondés d’un public attentif qui écoutait avec une attention sans défaillance. Pierre Franzévitch savait se faire écouter ; chacun de ses auditeurs se rendait compte que tout était nécessaire dans Yexposé du maitre, qu’on ne pouvait rien sauter, ‘qu il fallait tout retenir fermement, a jamais. On se sentait devant un maitre et l’on sentait que ce maitre posait le fondement de la science médicale méme, un fondement de la solidité duquel, dans l’esprit de l’auditeur, dépendrait peut-étre tout l’avenir de ce dernier comme médecin ou homme de science.
Les étudiants vouaient 4 Pierre Franzévitch un profond respect. Lesgaft était indépendant de caractére et passionnément attaché a sa science. Jalousement attentif aux travaux de ses étudiants. Fort et bon, simple et sérieux. Dés le premier contact, on reconnaissait en lui un homme et Yunion merveilleuse d’une personnalité de valeur
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avec un maitre remarquable faisait de lui, pour la génération qui avait le bonheur de commencer ses études sous sa direction, un exemple et un idéal.
C’est un grand bonheur pour quiconque commence a apprendre ou a vivre que la rencontre d'un bel échantillon d’humanité. C’est un bonheur parce que c’est un puissant facteur susceptible de déterminer |’avenir d’un homme. .
La passion scientifique, énergique et active de Pierre Franzévitch gagnait ses éléves. Ils devenaient des disciples. Entré dans la salle d’anatomie, l’étudiant renongait au monde; il était désormais au pouvoir du maitre qui le formait opiniatrement, inflexiblement, 4 son image par l’amour du savoir.
Mais a peine arrivions-nous aux sources de la science, 4 peine avions-nous eu le temps de connaitre les premiéres régles de la connaissance des phénoménes naturels que nos travaux furent brutalement interrompus.
Nous trouvames un matin, ma sceur et moi, lamphithéatre d’anatomie désert. Rien sur les tables. Pas d’étudiants, pas de maitre. Nous apprimes qu’un ordre supérieur de Moscou, requ par télégramme, venait de révoquer Lesgaft, privé a jamais du droit d’enseigner.
Des étudiants liés a Lesgaft nous apprirent qu'il avait été l’objet de dénonciations de la part de certains collégues qui l’accusaient d’exercer une influence pernicieuse sur la jeunesse universitaire. Ils nous apprirent aussi que d’autres professeurs, indignés de la mesure prise contre Pierre Franzévitch, démissionnaient. Des étudiants. se décidaient 4 suivre Lesgaft 4 Pétersbourg.
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Jétais si éloignée de la politique que je ne compris pas le rapport entre cet événement et le régime et que mon indignation se tourna principalement vers les dénonciateurs et les calomniateurs présumés du maitre.
Mes projets d’études en Russie s’écroulaient, mon travail était interrompu et, craignant que de semblables mécomptes ne se répétassent a |’avenir, je décidai de ne plus rien tenter en Russie et de partir pour |’étranger. La du moins je poutrais, sans me heurter a de semblables obstacles, achever tranquillement mes études
Je souffrais pour Pierre Franzévitch. Nous lui rendimes visite. Tout était sens dessus dessous, chez lui. On vendait le mobilier, la vaisselle. Leshaft restait sans ressources et sans la moindre perspective d’avenir avec sa femme et son fils. I avait l’air tranquille. I] parlait comme toujours sur un ton de légére ironie. Nous ne l’entendimes pas prononcer une seule phrase banale. II] n’était que tact et retenue. I] ne nous dit rien de l’événement. Nous ne lui en parlames pas non plus. Nous achetames a titre de souvenir, parmi les objets mis en vente, une tasse a thé. Je la gardai longtemps. Une fois 4 Schliisselbourg, a la fin de ma détention, les gendarmes me donnérent une tasse identique. Ce fut pour moi une grande joie.
Nous n’avions plus de raison de rester 4 Kazan, apres le départ de Lesgaft!®. Au printemps de 1872, ma sceur Lydie, mon mari et moi nous partions pour Zurich. De nouveaux horizons, larges et lointains, s’ouvraient devant nous.
Zurich
Je n’avais qu'une idée, a l’arrivée 4 Zurich : me consacrer tout entiére a |’étude la médecine. Je franchis avec respect le seuil de |’Université. Pendant deux années, j’avais caressé la méme pensée ; pendant deux armées, j’avais entendu dire qu'il me faudrait une trés grande énergie, de la force de caractére et de l’application. Javais dix-neuf ans, mais j’étais préte 4 renoncer 4 toutes les distractions, jusqu’aux plus innocentes, pour ne pas perdre une minute d’un temps précieux. Je me mis au travail avec un zéle qui ne devait pas faiblir pendant plus de trois ans.
Au début, nous n’eGmes pas de relations. Puis nous fimes la connaissance de quelques personnes appartenant a ce que l’on devait appeler plus tard le « tranquille parti libéral bourgeois conservateur ». Ma soeur Lydie avait rencontré au cours d’anatomie Varvara Ivanovna Alexandrova, qui l’avait introduite dans un petit cercle d’étudiantes autrement émancipées. Les incidents de la bibliothéque russe a laquelle nous étions abonnées nous tirérent de notre isolement.
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Cette bibliothéque avait été fondée avant 1872 par l’émigré M. P. Sagine et par les premiéres étudiantes russes arrivées a Zurich. Elle comprenait un grand nombre d’ouvrages d'histoire, d’économie politique, de sociologie, en trois langues, des collections complétes des publications russes a4 |’étranger, toutes les brochures sur la question ouvriére. On trouvait a la salle de lecture les revues et les journaux russes et la presse ouvriére, francaise et allemande. La littérature et les manuels d’enseignement étaient moins bien représentés. Les fondateurs de la bibliothéque avaient en vue l'éducation générale des lecteurs dans un esprit révolutionnaire et socialiste. A cette fin les affaires de la bibliothéque étaient dirigées par un petit nombre de personnes, les membres de la bibliothéque ; les lecteurs, par contre, n’avaient pas voix au chapitre. Ils finirent par réclamer |’égalité des droits. Leur ultimatum fut repoussé. Cent vingt lecteurs se retirérent pour fonder une nouvelle bibliothéque qui fut mise sur pied en moins d’un mois et ne tarda pas a l’emporter sur sa rivale. On ne s’arréta pas la. Il fut décidé de créer une cuisine commune et une caisse de secours aux nécessiteux ; puis d’acheter une maison, de créer un club, d’ouvrir des ateliers, de créer un bureau de placement, douvrir des cours. Lavrov, arrivé a Zurich, nous fit plusieurs conférences sur le rdle des Slaves dans l’histoire de la pensée.
La formation de notre Verein (association) de femmes est un épisode assez amusant de cette époque.
Au cours de minéralogie, ma voisine, Sophie Bardina, m’invita A me rendre un soir au Palmenhof, 4 8 heures, a une réunion d’étudiantes. Nous nous y trouvames une cinquantaine. Une élégante jeune femme, nommée Idelson, prit la parole :
«— Nous nous sommes réunies pour débattre la formation d’une association féminine. L’objet de notre Verein sera d’apprendre 4 nous exprimer avec logique. Les femmes n’osent pas prendre la parole dans les réunions. Si nous nous réunissons entre nous, nous apprendrons promptement a nous exprimer. Je propose la fondation d’un Verein dont les hommes seront exclus. »
Les plus Agées s’élevérent contre cet ostracisme }: mais les plus jeunes l’imposérent.
La premiére causerie fut faite par Idelson elleméme qui, aussi étrange que cela paraisse, traita du suicide devant un auditoire trés jeune et trés éloigné de l’idée de la mort. La conférenciére affirma que tout suicidé devait étre un psychopathe, un anormal. De vives discussions suivirent. La plupart d’entre nous trouvaient ces vues erronées. Ou était la limite entre le normal et l’anormal ? Y a-t-il d’ailleurs des hommes parfaitement normaux ? La plupart d’entre nous en doutaient.
La troisieme réunion de notre Verein fut orageuse. Une question alors brailante était inscrite a l’ordre du jour : Que devaient devenir dans la révolution sociale la civilisation et la culture modernes ? Qu’avaient-elles donné, que donnaient-
elles 4 immense majorité des hommes, aux travailleurs ? Fallait-il conserver ou, détruire cette civilisation, cette culture ?
Les unes, sous |’influence de Jean-Jacques Rousseau, et, plus encore, de Bakounine soutenaient avec énergie que la civilisation, n’ayant servi, au cours des siécles, qu’aux privilégiés et constituant un instrument d’asservissement des masses, devait étre détruite. Sur les ruines de l’ancienne culture naitrait une civilisation nouvelle qui ne serait plus le privilége d’une minorité, mais le patrimoine de tous les travailleurs.
D’autres défendaient avec chaleur les conquétes, chérement payées, de l’humanité. Ce n’était pas la civilisation qu’il fallait détruire, mais le régime économique qui n’en attribuait les bienfaits qu’a une aristocratie.
Nous parlions toutes a la fois, et nous nous divisions en groupes qui s’acharnaient a défendre ou détruire la civilisation. Le vacarme atteignait son apogée. La présidente agitait en vain sa sonnette, en sécriant a l’instar de Napoléon : L’Europe entiére vous regarde ! ce qui fit éclater de rire tout Yauditoire. Tard, dans la soirée, les rues endormies de Zurich retentissaient encore de ces exclamations contraires : « Détruire ! » — « Maintenir ! »
Notre Verein disparut tout doucement au bout de cing ou six semaines.
Des discussions continuelles avaient lieu dés auparavant dans l’ancienne bibliothéque : sur les
gréves, les communards, les émigrés russes, la révolution en Espagne. Peu a peu |’intérét pour le socialisme théorique et pratique, c’est-a-dire exprimé par l’organisation ouvriére, devint puissant. Des cercles se formérent. Un de ces cercles prit le nom de Fritschi, qui était celui de la logeuse de la plupart de ses membres. Il comprenait douze jeunes femmes dont la plupart devaient par la suite étre jugées au « procés des Cinquante ». Le cercle se donnait pour but : 1° d’étudier le développement des idées socialistes, depuis Thomas Morus jusqu’a nos jours (Fourier, Saint-Simon, Cabet, Louis Blanc, Proudhon, Lassalle ; 2° d’étudier l'économie politique ; 3° d’étudier les mouvements populaires et les révolutions ; 4° d’étudier la pratique du mouvement ouvrier dans les pays occidentaux. Nous consacrames deux années de lectures et de travaux systématiques a l’accomplissement de ce programme.
On pourrait croire que les questions sociales nous détournaient de nos études. Il n’en était rien. Le cours de zoologie du professeur Frey était suivi avec intérét ; ce professeur pouvait se flatter des succés des étudiantes dans les travaux pratiques d’histologie. Nous ne manquions pas une legon du professeur Hermann, chargé du cours de physiologie, qui s’était longtemps opposé a |’admission des femmes a I’Université. Les cours de chimie et de minéralogie n’étaient pas suivis, parce qu’ils étaient ennuyeux. Mais le laboratoire de chimie était toujours bondé. De fagon générale, les étudiantes étaient plus appliquées que les étudiants.
Au cours de |’été de 1873, nous fimes surpris.
Mémoires d’une révolutionnaire 85
par un oukaze'! ordonnant aux étudiantes de quitter l'Université de Zurich, sous peine de n’étre pas admises aux examens en Russie. L’oukaze était motivé par le progrés des idées socialistes et contenait un passage particuliérement odieux. Il y était dit que les jeunes femmes russes se rendaient a l’étranger, sous le prétexte de faire des études, pour se livrer en réalité 4 « l’amour libre ».
L’oukaze ne parlait que de Zurich. Celles qui voulaient demeurer 4 |’étranger avaient donc la possibilité de passer dans d’autres Universités. Notre société zurichoise se dispersa. Les unes, faute de ressources, rentrérent en Russie, les autres se rendirent a Paris, Berne et Genéve.
De grands changements étaient dans |’entretemps survenus dans ma vie. Dés que nous avions pris contact, mon mari et moi, avec les gens et la vie, des divergences de vues s’étaient précisées entre nous : il s’était joint 4 nos ainés, aux conservateurs : je métais jointe aux extrémistes. Dans toutes les réunions, dans toutes les discussions, nos opinions se heurtaient. Je ne fus admise dans le cercle des Fritschi que longtemps aprés sa fondation, parce qu’on m’avait cru du méme avis que mon mari.
Javais évolué au cours de cette année comme la plupart d’entre nous ; ce qui avait d’abord été mon but ne m’apparaissait plus que comme un moyen. Les connaissances techniques et professionnelles perdaient a nos yeux de leur prix. Nous avions pensé a soulager les souffrances du peuple au lieu de les guérir. C’était de la philanthropie, c’était vouloir réparer un vieux vétement qu'il fallait jeter pour le remplacer par un vétement neuf.
86 Mémoires d’une révolutionnaire
Tout le mal nous paraissait venir des relations économiques. La possession de tous les moyens de production par une infime minorité, tandis que l’immense majorité des hommes ne posséde que sa force de travail caractérisait 4 nos yeux le régime. I] fallait, pour en finir avec un état de chose monstrueux, transmettre a la collectivité des travailleurs les moyens de production. Cette révolution ne pouvait étre accomplie que par la lutte, car la classe privilégiée n’abdiquerait pas de son plein gré. Pour cette révolution, il fallait organiser la classe la plus intéressée 4 son accomplissement, la classe ouvriére, le peuple. Ceux qui assimilaient les intéréts de cette classe aux intéréts de l"humanité entiére devaient se consacrer entiérement a la propagande des idées socialistes parmi le peuple et a l’organisation du peuple pour la lutte.
En 1873, les vacances d’été venues, nous nous dispersAmes. Je suivis ma soeur Lydie et ses camarades.
Nous nous installames a Lutry, sur le lac de Bienne. Ce fut par une belle soirée, au cours d'une promenade dans le vignoble, que ma soeur m’interrogea affectueusement : Etais-je décidée A me donner a la cause de la révolution ? Saurais-je, sil le fallait, rompre avec mon mari ? Saurais-je renoncer a la science, renoncer 4 ma carriére ? Je répondis : oui, avec enthousiasme. Je fus alors informée qu'une société secréte qui pensait agir en Russie venait de se former. On me donna lecture de ses statuts et de son programme et, quand j’eus déclaré y souscrire sans réserve, je fus admise dans la nouvelle organisation. Javais vingt et un ans.
Ces statuts étaient presque entiérement copiés sur ceux des sections de |’Internationale. Aucune allusion n’y était faite aux particularités du peuple russe. La formule occidentale était tout entiére transplantée sur le terrain russe. Cette erreur fut répétée, en des proportions plus graves encore, par tous les propagandistes de cette époque. Il nous fallut de longues luttes, bien des déceptions, des pertes sanglantes, pour la comprendre.
Voyant que la liberté politique se montrait insuffisante en Occident, nous acceptions les derniéres revendications de la classe ouvriére. Nous nous placions exclusivement sur le terrain économique. Nous ne croyions pas possible d’appeler le peuple russe a combattre pour des droits politiques qui ne lui donneraient pas de pain; nous pensions que la révolution économique lui assurerait, par surcroit, toutes les libertés politiques. Nous ne comprenions pas que le joug politique pesant sur la Russie ne laissait aucune possibilité d’action par la parole ou |’écrit. Nous savions, il est vrai, que le bagne et I’exil seraient notre lot, mais nous n’avions aucune idée tant soit peu réaliste des difficultés, des obstacles et des dangers qui nous attendaient. Cela devait nous cofiter cher.
Nous comptions nous livrer 4 notre propagande socialiste sans la moindre concession 4 |’esprit populaire, en affirmant le principe : de chacun selon ses forces, 4 chacun selon ses besoins. Bref, nous pensions former dans le peuple des socialistes conscients au sens que ces mots avaient en Europe occidentale. Il fallait, pour cela, vivre avec le peuple. Nous ne pensames pas d’abord qu'il fat
nécessaire aux intellectuels de devenir des travailleurs manuels ; nous ne devions arriver a cette idée que plus tard. Nous nous bornions a repousser les situations privilégiées. Le programme de la société dans laquelle je venais d’entrer résumait toutes ces idées et traitait de la révolution socialiste comme de la réalité de demain. Nous n’étions que douze étudiantes, mais nous savions que de nombreux groupes analogues poursuivaient les mémes fins et nous avions la conviction que le travail se développerait largement.
Le premier numéro de Vpériod'* parut cet été-la. Il donna une forte impulsion a nos esprits.
Quand la colonie zurichoise se dispersa, une de nous retourna en Russie, cing se rendirent a Paris.. J’entrai avec d’autres, a l'Université de Berne. Bient6t arriva a Berne Pierre Nikititch Tkatchev qui proposa a notre groupe de se fédérer avec « dix dizaines » de révolutionnaires de Russie. Comme |'immense majorité de la jeunesse socialiste nous penchions a cette époque pour |’organisation fédéraliste et, dans le débat qui divisait Internationale en fédéralistes et centralisateurs, nous étions du cé6té des bakounistes, subissant d’ailleurs l’ascendant personnel de Bakounine. Tkatchev se présenta 4 nous avec un programme jacobin et centralisateur et, comme il était réputé admettre la fiction dans le travail révolutionnaire alors que nous étions hostiles aux procédés de Netchaev'?, nous repoussAames, aprés quelques entretiens les propositions de Pierre Nikititch. Nos camarades parisiennes étaient entrées en relations avec des révolutionnaires originaires du
Mémoires d’une révolutionnaire 89
Caucase puis avec Fessenko qui les avait liées a son tour avec la Serbie ; il fut décidé d’envoyer quelqu’un d’entre nous en Serbie pour |’agitation et l’organisation d’un organe socialiste. Je fus désignée. J’étais a peu prés libre, mon mari étant rentré en Russie pour y remplir les fonctions de secrétaire du tribunal de Kazan. Ne connaissant pas un mot de serbe, j’insistai auprés de mes camarades pour qu’un autre choix fait fait. Marie Dmitrovna Soubotina partit pour la Serbie d’ou elle revint en Russie.
A la fin de l'année scolaire, six d’entre nous décidérent de quitter l'Université pour militer en Russie. Je ne voulus pas encore suivre l’exemple de ces camarades plus entiéres. J’étais encore liée par les liens de famille et je désirais finir mes études. Jétais encouragée dans ce dessein par ma mére, trés affligée de ce que Lydie efit quitté l’Université. D’ailleurs les partantes comptaient obtenir en Russie leurs dipl6mes d’accoucheuses. Je savais qu’elles n’y étaient pas préparées et ne voulais pas bluffer. Mes études finies, je pensais devenir comme elles accoucheuse ou infirmiére a la campagne, mais en apportant au peuple |’expérience et les connaissances d’un médecin-chirurgien. Je restai donc 4 Berne, dans une solitude presque compléte, plus de dix-huit mois encore.
Déja les milieux socialistes de Russie étaient en butte a des pogromes. Une nouvelle promotion d’émigrés arrivait en Occident. J’en rencon-
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trai beaucoup a Genéve pendant les vacances.
Javais connu a Zurich, ot ils faisaient leurs études, Jébounev et sa femme. Je rencontrai a Genéve Tchoubarov, Nicolas Morozov, Sabline, Soudsilovski, plus tard Klémentz, Kravtchinski, Ivantchine-Pissarev, Ivan Degabori-Mokrievitch et bien d’autres. Je rencontrai aussi des étrangers : les communards Pindy et Lefrangais, Brousse, qui était alors un militant énergique de |I’Internationale, Guillaume, qui rédigeait l’organe de la Fédération jurassienne.
Des Russes me visitaient 4 Berne et comme on me savait sympathisante et toujours disposée a fournir une aide matérielle, j’étais connue dans de nombreux cercles de Russie avant méme de rentrer dans mon pays. De nombreux camarades rentraient en Russie, a mes frais. Ce fut le cas de Tchoubarov (qui fut pendu), de Nicolas Morozov et de Sabline (tous deux arrétés a la frontiére) et de plusieurs autres. Je soutenais enfin des Russes a Berlin et Londres. Je réduisais mes dépenses au strict minimum, ce qui me permettait de consacrer des ressources assez importantes 4 nos camarades. Je m’efforgais de rendre le socialisme sympathique aux autres et de les exciter a des dons. Je n’ai jamais pu admettre qu’une ceuvre bonne ou utile puisse étre entravée par le manque de vil métal et s’il s’agissait, de quelques centaines de roubles, je savais les trouver a tout prix.
Les émigrés de la génération antérieure étaient représentés a Genéve par le publiciste Tkatchev, disciple de Netchaev, et par sa femme Démentiéva qui avait été jugée comme lui au procés de
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1871. Notre génération désapprouvait Netchaev et les méthodes auxquelles il avait recours pour le recrutement de ses cercles. Sa théorie, suivant laquelle la fin justifiait les moyens, nous repoussait et l’assassinat d’Ivanov excitait en nous de leffroi et du dégofit. Nous désapprouvions aussi Tkatchev qui admettait ces méthodes, mais c’était un interlocuteur intéressant et gai, trés sociable, que je visitais volontiers.
Notre cercle déployait cependant en Russie une activité fiévreuse. Un programme d'action rigoureux avait été arrété : il est connu par le « procés des Cinquante ». Le cercle ne comptait que vingt a vingt-cing personnes. I] avait son organe, le Rabotnik (Le Travailleur) publié a |’étranger. Poursuivant la création, par la propagande pacifique, d’une minorité socialiste dans le peuple, |’organisation affirmait la nécessité d’exciter et de soutenir des mouvements partiels sans attendre une explosion générale. L’organisation méme était congue sur un type fédéraliste, sans subordination d’un groupe a un autre. Les intellectuels devaient se comporter dans l’action comme des ouvriers. L’organisation agissait parmi les ouvriers de fabriques, considérés comme les plus avancés, qui n’avaient pas perdu contact avec la campagne ow ils pouvaient apporter nos idées quand ils s’'y rendaient pour les travaux d’été. Les membres de l’organisation se dispersaient dans les centres ouvriers. Les uns sembauchérent dans les fabriques de Moscou,
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les autres s'installérent 4 Ivanovo Voznessensk, des troisiémes travaillérent dans les raffineries sucriéres de Kiev, d’autres encore s’embauchérent a Toula. Vers l’automne de 1875, l’organisation fut détruite. Tous ses membres, ses sympathisants et de nombreux ouvriers furent emprisonnés.
Quelques personnes échappérent pourtant a la répression et pensérent a continuer la tache.
On se souvint alors que des membres de l’organisation qui avaient pris l’engagement de se conformer a la régle : Un pour tous, tous pour un, habitaient |’étranger. Marc Nathanson'* me transmit ainsi qu’a Dorothée Aptekman la priére de nous rendre a Moscou. Je commettrais un mensonge par omission si je passais sous silence la lutte intérieure que j’eus a soutenir avant de me décider. Mon mari ne m’opposait plus d’obstacles, car je l’avais prié, dés le printemps, de ne plus m’envoyer d’argent et de cesser toutes relations avec moi. Mais la médecine, le dipléme ? Jallais finir mes études dans un semestre ; je songeais déja a ma thése de doctorat. Les espérances de ma mére, de mes parents, de nos amis qui considéraient le doctorat comme une brillante conquéte, l'amour-propre, la vanité, je devais détruire tout cela, de mes propres mains, au moment de toucher au but! Quand j’eus approfondi le pour et le contre, pensé 4 mes amis qui s’étaient donnés sans réserve a la cause, de toute leur Ame, qui avaient su faire litiére de ces sentiments et de ces biens et ne céder ni a |’égoisme des parents ni a l’amour-propre ; considéré qu’ils étaient en prison, subissant déja l’adversité 4 laquelle nous
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nous étions préparés ensemble ; que je possédais déja les connaissances nécessaires au médecin ; qu'il ne me manquait qu'une consécration officielle ; que ceux qui connaissaient la situation étaient d’avis que l’on avait besoin de moi, que je serais utile 4 la cause, je pris la décision de partir, pour mettre mes actes en accord avec mes paroles. Cette décision fut si ferme et si réfléchie, que je ne devais jamais la regretter. Je quittai la Suisse en décembre 1875, emportant a jamais le souvenir clair des années qui m’avaient donné des connaissances scientifiques, des amis et un but si élevé que tous les sacrifices paraissaient insignifiants devant lui.
Tandis que je me rendais en Russie, ma mére se préparait 4 partir pour la Suisse afin d’y rétablir sa santé gravement ébranlée par l’arrestation de Lydie. J’arrivai chez elle 4 l’improviste, au dernier moment. Le coup lui avait été trés rude. Elle partit quelques jours plus tard, emmenant mes deux sceurs Olga et Eugénie (sortie du lycée), et auxquelles ce voyage ne devait pas étre inutile : elles rencontrérent des émigrés et je notai 4 leur retour les grands changements survenus en elles.
Je m’installai 4 Moscou, centre de notre organisation détruite. Je dus, pour ne pas attirer l’attention de la police sur mes nouveaux camarades et moi-méme, renoncer a voir Lydie qui était détenue dans un des postes de police de la ville. Je m’y résignai sans trop de peine, n’étant pas venue a Moscou pour ma sceur. J’étais convaincue que lactivité sociale m’imposerait de si grands efforts intellectuels et moraux que l’élément personnel
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serait tout a fait éliminé de ma vie. La plus amére déception m’attendait : les camarades appelés a militer avec moi formaient un groupe désuni, indiscipliné, inexpérimenté, sans vues d’ensemble. Les meilleurs, les plus aguerris, Vassili Ivanovski et Ionov, furent bientét arrétés ; les jeunes gens qui nous environnaient n’avaient aucune préparation ; les ouvriers étaient démoralisés et nous soutiraient sans vergogne de l’argent. Au lieu d’une action large et féconde, je me trouvais en présence de je ne savais quels efforts dispersés. Je ne parvenais pas a morienter dans ce chaos. J’étais chargée des relations avec les emprisonnés. Je passais des journées entiéres a chiffrer des lettres. Javais le soir des rendez-vous dans des tavernes louches avec des gens interlopes, ou sur les boulevards, ou dans des sombres ruelles avec des gendarmes et des agents de police. Ces hommes préts a se vendre et a vendre autrui me dégofitaient. Nous méditions plusieurs évasions, mais il ne résulta de nos projets que des frais considérables. A cette époque se rapporte le procés du sous-officier de gendarmerie Boukhanov qui avait tenté de faciliter l’évasion de deux de nos camarades.
La situation générale du parti révolutionnaire était oppressante. La répression avait détruit tous les cercles. D’aprés le rapport du ministre de la Justice, le comte Palen, prés de huit cents personnes étaient sous le coup de poursuites ; le nombre des personnes provisoirement détenues était beaucoup plus grand; une sorte de peste semblait avoir fait des coupes sombres dans certains milieux sociaux. Chacun avait perdu un ami
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ou un parent ; mais ce n’était rien devant |’ébranlement moral provoqué par l|’échec de la propagande. Beaucoup avaient perdu leurs espérances ; le programme qui avait paru si réalisable n’avait pas amené les résultats attendus ; la foi en nos forces et en nos méthodes était compromise ; plus Yenthousiasme de ceux qui étaient allés au peuple avait été grand et plus la déception était amére... Les idées d’hier étaient vaincues, les idées nouvelles ne s’étaient pas encore élaborées.
En vain quelques personnes tentaient-elles de reformer nos rangs. Les groupes se désagrégeaient aussit6t, car la base du mouvement ne s’était pas modifiée. Le plus talentueux d’entre nous, Marc Andréiévitch Nathanson, réussit 4 rapprocher les rescapés des groupes de Tchaikovski et de Lavrov, mais la nouvelle organisation ne dura qu'un mois. A cette époque se rapporte le travail de deux camarades dans une forge de la province de Pskov. Un peu plus tard un groupe de propagandistes, Kviatkovski notamment, se rendit dans un hameau de la région de Nijni-Novgorod, mais a peine installé, dut se disperser. La surveillance policiére était si étroite, tout nouveau venu était considéré avec une telle méfiance, qu’il était impossible de tenir 4 la campagne. Aprés ces tentatives, les initiatives cessérent. J’étais si désemparée que j’eusse préféré la mort. De toutes mes connaissances de cette époque, je ne me souviens affectueusement que d’un jeune disciple illégal de Lavrov. Anton Taxis. Il me soutint dans les heures les plus difficiles et m’inculqua des principes que je ne devais plus oublier. Il fit ressortir 4 mes
yeux certaines causes de l’échec du mouvement révolutionnaire ; en adepte véritable de Lavrov, il ne voyait pas le mal dans la fagon trop théorique de poser la question, mais dans le manque de préparation, d’esprit pratique et de capacité des militants ; il croyait profondément a l'avenir du mouvement révolutionnaire et ne considérait la crise présente que comme une phase inévitable des débuts. Il ne cessait de répéter que la cause n’avait pas besoin d’élans, mais de travail opiniatre et patient ; que les résultats de ce travail vraiment ingrat pouvaient étre insignifiants, ce qui ne devait pas nous désespérer, car les idées nouvelles ne prenaient corps que lentement et chacun ne faisait, dans certaines circonstances historiques, que son modeste possible. I] m’encouragea a quitter Moscou et aller vivre 4 la campagne, afin de voir moi-méme ce qu était le peuple, ce sphinx.
Je trouvai au printemps un camarade qui consentit 4 reprendre mes fonctions, et je me rendis a Iaroslav. Suivant le conseil d’un ami éclairé, je cachai mon séjour a l’étranger et mes études universitaires qui n’eussent pas manqué de m/attirer la suspicion générale, et je me mis a fréquenter l’hépital du zemstvo de Iaroslav. Je passai au bout de six semaines mon examen d’infirmiére : de l’avis de l’inspecteur du service-médical, je répondis « comme un étudiant » et je connaissais mieux le latin que mon examinateur. Le dipl6me portait la plus haute mention ; j’'avais dQ me surveiller pour ne pas me montrer trop savante.
De Iaroslav je me rendis 4 Kazan pour régler mes affaires de famille, car nous voulions,
mon mari et moi, remplir toutes les formalités du divorce. Elles furent accomplies an bout de quelques mois et je repris mon nom de jeune fille. De retour a Pétersbourg, je passai a l’académie de Médecine et de Chirurgie l’examen d’accoucheuse. En novembre 1876, toutes mes affaires personnelles étaient réglées. J’avais fait une croix’ sur tout mon passé. A partir de ma vingt-quatriéme année ma vie se rattache exclusivement aux destinées du parti révolutionnaire.
« Terre et Liberté »
Jusqu’a la fin de 1876 le parti révolutionnaire russe fut divisé en deux grandes tendances, celles des propagandistes et des révoltés. Les premiers étaient les plus nombreux dans le Nord, les seconds dans le Midi. Les uns s’inspiraient plus ou moins des vues exposées par l’organe de Lavrov, Vpériod, les autres professaient le catéchisme révolutionnaire de Bakounine. Les uns et les autres n’admettaient que l’action dans le peuple. Les propagandistes considéraient le peuple comme une feuille blanche sur laquelle ils avaient a tracer des caractéres socialistes ; ils entendaient élever la masse au niveau de leurs idées et y former une minorité consciente qui efit assuré, dans le cas d’un mouvement spontané ou organisé, l’application des principes socialistes. Les révoltés, par contre, loin de songer a faire l'éducation du peuple, pensaient qu'il fallait aller A son école. Ils affirmaient que le peuple est socialiste par définition, qu’il exécre le régime existant et lui oppose sans cesse une résistance tant6t passive, tantdt active. Il appartenait aux intellectuels de
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généraliser les protestations éparses et les révoltes partielles. L’agitation, la diffusion de rumeurs tendancieuses, le brigandage et l’imposture étaient pour les révolutionnaires des moyens parfaitement admissibles. La situation actuelle des paysans était telle, de l’avis des révoltés, qu’une étincelle pourrait suffire 4 allumer l’incendie. Le soulévement populaire serait chaotique, mais la sagesse du peuple mettrait fin au chaos, le peuple saurait s’organiser sur les bases de la justice.
Ce programme n’exigeait ni organisation ni discipline sérieuse.
Pour les militants du Nord, a l’opposé, la question d’organisation était des plus sérieuses. Une organisation satisfaisante devait assurer la création d'une tradition révolutionnaire. Le fait est que les tendances du sud disparurent sans faire souche. Tandis que, dans le Nord, les groupes se succédérent sans solution de continuité. Le groupe Tchaikovski!>, le dernier qui ait porté le nom d’une personnalité, contribua en 1876 a la formation de la Société Zemlia i Volia (Terre et Liberté), qui devait donner naissance, en 1879, au parti de la Narodnaia Volia (La Volonté du Peuple)'*.
Propagandistes et révoltés échouérent de méme, s'étant heurtés a des obstacles inattendus. Mais les esprits portés a l’activité révolutionnaire restaient assez nombreux. Quelques-uns abordérent, en dépit des arrestations, ]’élaboration de nouveaux principes d’activité.
Trois membres du groupe Tchaikovski, Bogdanovitch, Pissarev!? et Drago se mirent au travail au cours de l’automne 1876. D’autres révolution-
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naires, a la téte desquels se trouvait un des fondateurs du groupe Tchaikovski, M. Nathanson, abordaient 4 la méme époque les mémes travaux, a Pétersbourg, et arrivaient aux mémes conclusions. Le programme appelé plus tard celui des narodniki, ou « populistes », devait naitre de ces initiatives.
Il procédait de l’idée fondamentale que le peuple russe a, comme tout autre, sa propre philosophie, conditionnée par son développement historique. De 1a la nécessité de s’inspirer des aspirations du peuple pour ne formuler dans |’action révolutionnaire que des revendications correspondant a l’'idéal populaire. Cet idéal, dans l’ordre économique, c’était la possession de la terre, le droit de propriété fondé sur le travail. Le peuple ne pouvait ni ne voulait admettre que la terre pit appartenir 4 d’autres que ceux qui sément et labourent. Son idéal était d’exproprier les grands domaines au profit des communautés paysannes respectées et maintenues depuis des siécles. Cet idéal correspondait pleinement a la revendication essentielle du socialisme. La lutte devait commencer en son nom.
Le peuple considérait le tsar comme un défenseur, comme un protecteur, comme la source de tous les biens. I] fallait lui prouver que le tsar n’entendait pas ses plaintes, ne veillait pas a ses intéréts, et pour cela organiser dans les campagnes l'envoi de messagers des paysans au souverain. Ces messagers étaient de coutume exilés dans des provinces lointaines, emprisonnés ou renvoyés chez eux par marches forcées. L’expérience
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montrerait ainsi au peuple qu'il ne devait rien attendre du tsar et ne devait compter que sur luiméme. Les révolutionnaires devaient vivre au sein du peuple, sans toutefois faire par trop violence aux habitudes de l’homme cultivé, en exercant des métiers ou des professions d’employés des administrations locales, de comptables de caisses d’épargne, de petits commergants, et en recherchant les occasions de répandre |l’idée de justice et d’aider |’individu et la communauté paysanne a défendre leurs intéréts ou leur dignité. Greffier d'un tribunal local, le révolutionnaire devait en bannir la vodka et la corruption ; combattre I’influence des paysans riches, soutenir les pauvres, soutenir les paysans contre les propriétaires fonciers, sélectionner des meneurs, des chefs, former des groupes susceptibles d’entrer un jour dans la voie de |’insurrection.
Ces principes généraux furent débattus dans des réunions de sympathisants. Ce programme fut approuvé a l’unanimité, avec quelques additions importantes. I] fut proposé de concentrer tous les efforts du mouvement sur la région la plus révolutionnaire par ses traditions, ot: la question agraire était particuliérement grave ; sur la basse Volga. Il fut pour la premiére fois précisé que le succés du soulévement ne serait pas assuré si les révolutionnaires se préparaient, d’autre part, a porter a la téte du gouvernement un coup décisif a l’heure ou la révolte éclaterait dans les provinces. On parla de faire sauter le Palais d’Hiver. II fut aussi décidé de défendre par la force la dignité des camarades et de modérer a coup de poignard le zéle des agents
du gouvernement. La justice révolutionnaire recut appellation assez impropre de « désorganisation du gouvernement ». Le procureur Jélékhovski fut désigné le premier pour expier son arrivisme et les mauvais traitements qu'il avait infligés aux accusés du procés des « Cent quatre-vingt-treize », Il survécut a l’attentat mais ne recut pas de récompense pour le procés monstre qu'il avait monté et dans le cours duquel de nombreux accusés étaient morts de tuberculose, s’étaient suicidés, étaient devenus fous. L’instruction avait duré trois ans.
Lorganisation révolutionnaire naissante était congue sur le principe de la centralisation. Trente a quarante personnes avaient participé a la discussion du programme ; on compta cent vingts adhérents possibles. Des désaccords surgirent dés qu'il fut question des adhésions : les uns pensaient fonder l’organisation sur d’étroites relations personnelles ; les autres étaient d’avis qu’un groupement fondé sur ces relations ne pourrait pas s’élargir et professait que l’honnéteté et lutilité révolutionnaire d’un homme devaient suffire a le faire admettre. On ne parvint pas a s’entendre et deux groupes a peu prés égaux au début se formérent. Le second était appelé a prospérer : ce fut la Société Terre et Liberté. Le premier allait s’étioler. J’en faisais partie et je le déplore.
Marc Andréiévitch Nathanson, agitateur incomparable, énergique et intelligent, qui venait de rentrer de déportation, était le principal dirigeant de
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Terre et Liberté. (Ce nom, comme il me ]’expliqua, avait été adopté afin de perpétuer le souvenir d'une société analogue qui avait existé vers 1860). ‘Sa femme Olga, Obéléchev, Alexandre Mikhailov, Plekhanov, Barannikov étaient des nétres. La sphére d’activité de nos militants devait désormais embrasser tous les milieux sociaux. I] fallait s’efforcer de pénétrer dans l’armée, dans les administrations, dans les professions libérales et de les exciter 4 manifester leur mécontentement. Cette politique commenga par une manifestation avortée devant la cathédrale Saint-Isaac et par la manifestation du 6 décembre devant la cathédrale de Kazan!*. Les obséques démonstratives de Podlevski, décédé a la Maison d’Arrét, les gréves a la fabrique Schau et dans la Nouvelle filature, Yenvoi d’un cortége d’ouvriers au Palais Anitchkov afin de demander a I’héritier du tr6ne de prendre la défense des salariés contre le patronat, la revendication par les étudiants de droits corporatifs, le projet des étudiants de l’Académie de Médecine et de Chirurgie, de présenter au tsarévitch une pétition demandant une constitution, se rattachent a la méme action. La manifestation de la place de Kazan devait inquiéter les autorités et entretenir Yeffervescence dans la société. Je faillis y terminer ma carriére politique.
Aprés la harangue de Plekhanov, quand le jeune ouvrier Iakov Potapov, élevé sur les épaules des manifestants, eut déployé le drapeau rouge portant notre devise : « Terre et Liberté », les sifflets de la police retentirent et nous nous dispersAmes.
Nous suivimes, ma sceur Eugénie et moi, avec’
Potapov que nous avions invité a déjeuner, la perspective Nevski. Nous étions si inexpérimentées que l’idée que notre compagnon, vétu d’une courte pelisse, serait facile 4 reconnaitre ne nous était pas venue. Deux mouchards se jetérent tout a coup sur lui et ]’entrainérent. Nous eGmes le temps de monter en voiture et de filer.
La police et les dvorniki!? assommérent et arrétérent trente-cinq personnes.
Aprés cette manifestation, une partie des membres de Terre et Liberté demeura a Pétersbourg, les autres se rendirent dans le gouvernement de Saratov et d’Astrakan. Notre groupe dit des Séparatistes se rendit dans le gouvernement de Samara. N’ayant pas de relations dans cette ville, je demeurai a Pétersbourg jusqu’au mois d’aoait 1877.
De grands procés politiques se déroulaient a cette époque : l’affaire de la place de Kazan, le procés des « Cinquante », le procés Zaslavski, d’autres encore. Le premier excita, par la sévérité des condamnations, l’indignation des milieux libéraux : on savait que les dvorniki avaient arrété les premiers venus dans la rue. Le second valut aux révolutionnaires la sympathie générale. On admira les femmes au nombre de seize qui avaient renoncé a une situation privilégiée pour le dur travail des fabriques. Les discours de Sophie Bardina et de l’ouvrier Pierre Alexéief furent commentés avec enthousiasme. Le parti, vaincu dans ses initiatives, acquit avec l’auréole du martyre une autorité morale. L’impression des procés fut telle que les condamnés devaient avoir des imitateurs. Aprés les procés des « Cent quatre-vingt-treize »,
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qui eut lieu un peu plus tard, le gouvernement sembla disposé a battre en retraite : le Sénat rendit a la vie la plupart des accusés. Il ne pouvait pas tirer du tombeau ceux qui étaient morts au cours de l’instruction. Le gouvernement comprit en tout cas que la publicité des procés n’était pas en sa faveur ; il refusa d’abord l’accés des salles d’audience au public ; puis il cessa de publier les comptes rendus des débats ; il se borna enfin a publier de brefs communiqués et fit méme, parfois, le silence sur les exécutions. Celles-ci n’eurent plus lieu sur les places publiques, mais a |’intérieur des prisons.
Demeurée a Pétersbourg et soutenant de mon mieux les emprisonnés (ma sceur Lydie était du nombre), je restais en contact avec Terre et Liberté. Déja la société avait une typographie et publiait les discours de Bardina, de Pierre Alexéief. De nombreux militants se réunissaient chez moi.
Il faut mentionner parmi eux Kablitz dont le nom est lié a l’emploi de la dynamite dans la lutte révolutionnaire. Les révoltés du Midi y avaient pensé dés 1873-74, ils avaient méme tenté de faire sauter Alexandre II 4 Nikolaev et cette action cotta la vie a Wittenberg et Logovenko. Parmi nous, dans le Nord, Kablitz, connu en littérature sous le pseudonyme de Iouzov et entre camarades sous le sobriquet de |’« il », parce qu'il avait un ceil de verre, fut en 1876-77 le partisan zélé de la dynamite.
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Recherché dans I’affaire des « Cent quatre-vingttreize », il était illégal. Il avait d’abord milité a Kiev, a la téte d’un groupe 4 lui, puis dans la « commune de Kiev », en qualité de bakouniste.
Les mceurs policiéres étaient encore patriarcales. De nombreuses réunions pouvaient se tenir dans les petites maisons au fond des cours, dans les logis d’étudiants de la rive droite de la Neva. On y étouffait, pendant les joutes des orateurs. Kablitz développait avec énergie son idée favorite du développement du sentiment révolutionnaire du peuple par les conflits, les protestations et les soulévements. I] invoquait Spencer et le réle de la fonction dans le développement des organes. Son argumentation était séche, académique, insuffisamment convaincante. Sa voix, pauvre en intonations, n’avait rien de musical, son physique n’était pas séduisant. C’était un blond fade, visage étroit et sec, la barbiche roussatre, yeux gris inexpressifs derriére des verres cerclés d’or. Mais sa parole était logique, réfléchie, aisée, sa réplique prompte. Il avait beaucoup lu.
Il se passionnait pour le schisme de l’Eglise et les sectes religieuses, en soulignant |’importance révolutionnaire de ces « protestations contre le régime ».
Les membres de Terre et Liberté ne considéraient I’il comme un des leurs que jusqu’a un certain point. Il n’appartenait pas a la Société secrete, mais on le recevait dans un appartement ou se livraient des discussions théoriques. Les affaires se décidaient a la rue Basséinaja, ou siégeait Nathanson. Les adresses les plus impor-
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tantes n’étaient d’habitude connues que de trés peu de monde.
Klémentz plaisantait un jour, dans un cercle d’amis, sur la difficulté de parvenir jusqu’a des camarades trop bien cachés.
«— Ce sont des hommes de cavernes, disait-il avec son sourire coutumier, ce sont des troglodytes réfugiés dans des antres inaccessibles. »
La comparaison plut : de 1a |’appellation moqueuse de « troglodytes » donnée aux révolutionnaires et dont plus tard des historiens devaient faire une appellation sérieuse : la Société des Troglodytes.
Kablitz était l’orateur principal de l’une de ces « cavernes ». On y parlait souvent du « coup a porter a la téte ». Il s’agissait de l’extermination du tsar et, si possible, de toute la famille impériale ; Kablitz rappelait sans cesse que la dynamite serait le meilleur moyen d’atteindre cette fin. Les militants du sud l’avaient auparavant envoyé en Angleterre pour y étudier la fabrication de la dynamite. Mais il n’avait fait que se compromettre et n’avait rien appris. L’idée, souvent répétée, que la dynamite pouvait étre un puissant moyen de combat simplantait dans les esprits. La puissance destructrice du nouvel explosif était bien connue : toute l'Europe avait été émue en 1873-74 par de mystérieuses catastrophes maritimes. Des explosions se produisaient en pleine mer 4 bord de bateaux sortant des ports de Hollande. Il fut révélé que des armateurs malhonnétes assuraient de vieux bateaux et les faisaient sauter a l'aide d’un mécanisme d’horlogerie. — Kablitz projetait l’exécution
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du tsar. Il pensait que la dynamite explosait au choc et qu'il suffirait, pour faire sauter le Palais Anitchkov ou le Palais d’Hiver, de renverser sous ses murs une voiture chargée d’explosifs. Ce théoricien fanatique de la dynamite, ayant recouvré la légalité sous Loris-Mélikov, se trouva écarté du mouvement lors de l’attentat du 1° mars 1881 et évolua a droite, jusqu’a devenir, je crois, monarchiste.
Nathanson fut arrété au printemps de 1877 ; au cours de |’été, des camarades tuérent un ouvrier qui avait livré notre chef. Le 13 juillet, une histoire révoltante se passa a la Maison d’Arrét : le préfet de police Trépov fit fouetter Emélianov qui, sous le nom de Bogolioubov, avait été privé des droits civiques pour avoir participé a la manifestation de la place de Kazan. L’impression causée par cet événement fut terrible : on ne parla que de chatier le préfet. Mais ce ne fut que six mois plus tard, apres divers préparatifs infructueux entrepris par les militants du sud, arrivés 4 Pétersbourg, que Véra Zassoulitch?® vengea Emélianov.
Jétais déja 4 Samara, ot j’avais trouvé tout un cercle d’amis 4 nous soutenir. Nicolas Bogdanovitch et Alexandre Kviatkovski étaient 1a2!. Je fus recommandée a un jeune médecin du zemstvo qui me fit recevoir infirmiére dans son district. Je me trouvai bient6t 4 Stoudentsi, dans un gros bourg paysan, qui avait autrefois appartenu a un apanage. L’infirmier devait chaque mois visiter
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tous les villages de son district et il y en avait douze dans le mien. J’étais pour la premiére fois face a face avec la vie des campagnes, seule avec le peuple, loin des miens, loin des amis, loin des intellectuels. J’avoue que je me sentis faible, esseulée, impuissante.
Je n’avais encore jamais vu de prés la triste condition du paysan, je ne connaissais sa misére que théoriquement, par les livres, les articles de revues, les statistiques. Durant mon enfance et mes études je n’avais pas connu le peuple vivant. Jétais maintenant, a vingt-cing ans, devant lui, pareille 4 une enfant a laquelle on vient de donner une chose surprenante et bizarre.
Je commengai par mes obligations officielles. Dix-huit jours sur trente je voyageai de village en village. Je m’arrétai généralement dans les isbas dites des voyageurs, ot! se rassemblaient tout de suite les malades. Trente a quarante patients remplissaient en quelques instants lisba ; il y en avait de vieux et de jeunes, les femmes étaient nombreuses, les enfants de tout age, plus nombreux encore : ils remplissaient la demeure de piaillements et de cris. Ces malades épuisés et sordides étaient toujours atteints de maux anciens ; les adultes souffraient de rhumatismes et de maux de téte depuis dix ou quinze ans ; presque tous étaient atteints de maladies de la peau (peu de villages avaient un bain) ; les catharres incurables de l’estomac et de |’intestin, les asthmes bruyants, la syphilis qui n’épargnait nul 4ge, les escarres, les plaies, tout cela dans une invraisemblable saleté, avec une alimenta-
tion tellement insuffisante et malsaine que l’on se demandait, confondu, si ces créatures avaient une existence humaine ou animale ? Des larmes se mélaient souvent aux mixtures que je préparais pour ces misérables dont la vie me paraissait peu différente de celle des parias de |’Inde, si bien décrite par Jacolliot.
Je distribuais patiemment jusqu’au soir les poudres et les onguents dont je remplissais de pauvres ustensiles de cuisine ; je versais dans les pots des tisanes et des infusions, j’expliquais trois ou quatre fois la maniére d’user des médicaments et, mon labeur terminé, je me jetais sur ma couche, un tas de paille. Le désespoir l’emportait en moi : quelle fin 4 cette effroyable misére ? Quelle hypocrisie, les médications ! Pouvait-on penser, devant cette réalité, 4 protester ? N’était-ce pas dérision que de parler de résistance et de lutte a un peuple accablé ? Ce peuple n’était-il pas déja en pleine dégénérescence ? Peut-étre le désespoir seul pourrait-il le tirer de sa résignation et de sa passivité infinies.
Je vis pendant trois mois, chaque jour, le méme spectacle.
Ces trois mois furent pour moi une rude épreuve. La condition matérielle du peuple me laissa une impression terrible. Je ne réussissais pas a pénétrer l’4me du peuple. Je n’ouvrais pas la bouche pour la propagande.
A ce moment une femme qui avait figuré au proces des « cent quatre-vingt-treize », en qualité de témoin, fut arrétée en rentrant de Pétersbourg a Samara. On trouva sur elle des lettres compro-
Mémoires d'une révolutionnaire Pit
mettantes qui m’étaient adressées. Nous fiimes avertis par dépéche. Alexandre Kviatkovski vint me chercher de Pétersbourg. Une semaine plus tard les gendarmes arrivaient 4 Stoudentsi.
Dans les campagnes
Nous trouvames 4 Samara des camarades avec lesquels nous pensdmes d’abord nous fixer dans le gouvernement de Voronége. Mais le verdict du procés des « Cent quatre-vingt-treize » nous rendit de nombreux amis. Cette occasion de recruter des forces pour le travail dans les campagnes ne pouvait pas étre négligée. Je me rendis de Voronége a Pétersbourg avec Bogdanovitch.
Nous trouvaémes a Pétersbourg une animation extraordinaire : la jeunesse exultait, des amis anciens et nouveaux félicitaient les libérés comme des revenants d’un autre monde; les libérés oubliaient leurs souffrances de la veille pour envisager avec un enthousiasme longtemps contenu, une activité nouvelle. Il y avait foule, du matin au soir, dans leurs logis, devenus des clubs révolutionnaires. Des inconnus venaient serrer la main a ces enterrés vifs de la veille. C’est a cette époque que je vis, pour la premiére fois, Sophie Lvovna Pérovskaia. Je fus conquise par la simplicité de ses vues et la douceur de son maintien. Nos bonnes relations ne devaient plus cesser jusqu’a sa mort.
De prison elle recommanda a ses camarades de « veiller sur Naoum” et Vérotchka?? ».
Les anciens membres du groupe de Tchaikovski et les libérés appartenant a ce groupe décidérent de reconstituer leur organisation. Un cercle d’une quarantaine de personnes se forma. J’en faisais partie avec ma sceur Eugénie, Léchern, Soloviev. Nous étions des nouveaux.
Le cercle comprenait notamment Klémentz, qui venait de rentrer de l’étranger, Sophie Lvovna Pérovskaia, Sabline, Morozov. Ce cercle ne fut pas de longue durée.
Le tsar ayant refusé sa sanction au verdict prononcé dans l’affaire des « Cent quatre-vingttreize », nombre de camarades furent arrétés et exilés par mesure administrative ; plusieurs passérent la frontiére ; ceux qui arrivaient a Pétersbourg, aprés avoir réglé leurs affaires personnelles ou fui les lieux de déportation, entraient dans lorganisation Terre et Liberté.
Aprés avoir tenté de m’établir 4 Tambov avec quelques camarades, nous nous rendimes a Saratov, ot! nous arrivames en mars 1878. Une douzaine de militants vivaient la dans les campagnes en qualité d’instituteurs, de greffiers, de cordonniers, d’ouvriers agricoles, de marchands ambulants. Une propagande active était poursuivie parmi les ouvriers de la ville. Alexandre Mikhailov enseignait dans un village de vieux croyants. Il révait de fonder une nouvelle secte rationaliste sur le principe de la lutte active ; il nous dépeignait avec passion les moeurs des ermites et des «errants », et le caractére des schismatiques,
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beaucoup plus développés aux points de vue intellectuel et moral que la généralité des paysans.
L’arrestation d’Olga Nathanson et d'autres camarades devait l’arracher 4 ces milieux. Il me confia, a la veille de son départ, sa crainte de ne pas trouver d’appui dans la capitale dans son dessein de mettre le schisme religieux a4 profit pour l’action révolutionnaire. Mais, a Pétersbourg, cette nature entiére se consacra bient6ét, avec le méme fanatisme, 4 de nouveaux intéréts et s’engagea dans une voie nouvelle avec une invincible opiniatreté. Quand, en décembre de la méme année, je vins passer quelque temps a Pétersbourg, Mikhailov développait déja un programme politique que je discutai. Nous restames sur nos positions ; je revins a la campagne tandis qu’il préférait déja le travail dans les villes.
Des relations nous étaient nécessaires a Saratov, car nos camarades devaient a tout prix obtenir des emplois leur permettant un contact naturel avec les paysans. Le notaire Praotsov, connaissant a fond la ville et les campagnes environnantes, nous rendit de précieux services. C’était un homme d’une honnéteté parfaite, accoutumé au confort, mais qui avait gardé une grande vivacité de sentiments. Etudiant a l'Université de Moscou, il avait été déporté dans le Nord dans les années 60. Il placa Bogdanovitch, Pissarev et Soloviev en qualité de greffiers 4 Volsk.
Ce calme ne devait pas durer longtemps. La police locale crut deviner des propagandistes. Les intéréts Lésés élevaient la voix ; les propriétaires fonciers, les greffiers, les koulaks”4, les usu-
riers s’'agitérent ; on chuchota dans les coins ; les dénonciations se mirent a pleuvoir. La défense de la majorité du mir?> contre |’exploitation par la minorité riche, la lutte contre les koulaks, la défense des ouvriers contre les fermiers et les patrons, les procés des paysans, tout accusait nos camarades. On leur imputa des intentions séditieuses : révolutionnaires-socialistes ils ne reconnaissaient pas, disait-on, la propriété, ils dressaient une caste contre une autre, etc. Dés le premier mois, leur situation fut ébranlée, on songea a les arréter. Ils réussirent a tenir dix mois et durent quitter le pays pour ne pas aller au bagne.
Presque en méme temps que mes camarades, jobtenais une place dans le district de Pétrovsk. Ma sceur Eugénie, qui venait de passer son examen d’infirmiére, s’installa avec moi. Notre arrivée fit sensation. Pourquoi, se demandait la société, venions-nous nous « enterrer » a la campagne, avec notre instruction et notre situation*® ? Par bonheur notre apparence et nos maniéres ne permettaient pas de nous qualifier de nihilistes. Nos bonnes relations avec le président du zemstvo nous ouvrirent toutes les portes. Seul le maréchal de la noblesse, qui avait fait six ans de prison pour un meurtre, et un notable qui considérait comme pernicieuses toutes les connaissances, excepté celle des priéres et de la liste des membres de la famille impériale, déclarérent hautement qu’il fallait nous « tenir a l’ceil ». Ce fut aussi l’avis du greffier de Viazmino, un prince Tchégodaey, fils ruiné d’un digne pére exilé en Sibérie pour avoir fait fouetter A mort un serf.
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Pour les paysans, l’arrivée d’une infirmiére, d’une guérisseuse, comme ils disaient, était une chose étonnante. Les moujiks allaient demander aux popes si j’étais la pour soigner tout le monde ou rien que les femmes. Aprés explication, les patients m’assiégérent. Le pauvre peuple venait 4 moi comme 4a une ic6ne miraculeuse, par dizaines et centaines de personnes : de véritables convois stationnaient du matin au soir devant les fenétres de mon logis; ma renommée dépassa bientét les limites des trois districts dont je m’occupai. N’étant pas surveillée par un médecin, — car il n’y en avait pas, — et recevant du président du zemstvo tous les médicaments dont javais besoin, je réussissais peut-étre parce que je les donnais en quantités suffisantes ; une vieille femme franchissait 60 4 70 verstes 4 pied pour me venir voir et se plaindre d’une hémorragie ; a son retour elle racontait au village qu'il avait suffi que je la touchasse pour que l|’hémorragie cessat ; on m’apportait des eaux et des huiles en me priant de les envotiter puisque je savais si bien envotiter les maladies ; on m’amenait des vieillards tous blancs qui avaient perdu la vue quinze ou vingt ans auparavant mais espéraient revoir le jour, grace 4 moi, avant de mourir. Les gens étaient stupéfaits de l’attention que je leur consacrais, de mes questions minutieuses, des explications raisonnables sur l’usage des médicaments. Je recus, au cours du premier mois, huit cents malades et en dix mois, cinq mille personnes. Si jai réussi a secourir le dixiéme de ces cing mille hommes, ils obtiendront du plus cruel Jéhova le
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pardon de mes péchés. Ce labeur écrasant aurait été au-dessus de mes forces, si ma sceur Eugénie ne l’avait partagé avec moi.
Nous parvinmes bient6t 4 ouvrir une école.
Eugénie déclara aux paysans qu’elle instruirait gratuitement leurs enfants et qu'il ne faudrait leur acheter ni alphabets, ni plumes, ni papier. Elle eut tout de suite vingt-cing éléves des deux sexes. Notons qu'il n’y avait pas une école dans mes trois districts. Certains éléves furent amenés 4 ma sceur des villages avoisinants, parfois éloignés de plus de 20 kilométres. Il y avait des éléves adultes. Des moujiks demandaient qu’on leur enseignat larithmétique. Ma sceur fut bient6t surnommeée : « Notre maitresse tout en or. »
Notre travail 4 la pharmacie et a |’école terminé, nous prenions quelque ouvrage manuel, un livre, et nous allions au village chez quelque paysan. C’était féte ce soir-la, chez notre héte : il invitait ses parents et connaissances. Nous lisions de coutume a haute voix; vers 10-11 heures nos hétes nous priaient encore de continuer. Nous lisions les poémes de Nekrassov, des fragments de Lermontov, le satirique Chtchédrine, des articles de revues, des contes, des épisodes d’histoire. I] n’y avait presque pas de livres accessibles au peuple. Il fallait chaque fois parler de l’existence des paysans, de leur attitude envers le propriétaire foncier et les autorités, s'intéresser 4 leurs besoins, écouter leurs doléances, partager leurs sympathies et leurs antipathies. Nous devions toujours, avant de partir, promettre solennellement d’instruire les enfants de nos hétes.
Nous nous sentions utiles et c’est ce qui attirait notre génération dans les campagnes ; la seulement nous avions l’4me en paix, la conscience tranquille. Et c’est bien malgré nous que nous fames arrachés a cette activité.
Nous nous efforcions a la plus grande simplicité. Pas de pain blanc, rarement de la viande. Tout morceau superflu nous fat resté dans la gorge, devant les privations et la misére générale. Nous dépensions une douzaine de roubles, y compris le salaire de la femme qui tenait notre modeste ménage, sur mes vingt-cing roubles de traitement mensuel. Point n’est besoin de dire que nous refusions les dons des paysans en nature et en argent. Quand une pauvre femme m’apportait des ceufs, je les acceptais afin de ne point paraitre fiére, mais sans omettre de glisser, en échange, quelques kopeks dans la main de ma visiteuse. Et comme j’avais bien soin de dire que c’était « pour les cierges », elle les prenait.
Je rougis de l'avouer, mais cette exishdatitas qui ett da étre appelée normale, paraissait choquante. Elle attentait au systéme d’égoisme sans frein et d’exploitation, qui, commengant aux millions rassemblés au pied du tréne, descendait jusqu’aux gros sous des ruraux.
Ici, les étres de proie étaient médiocres, insignifiants, pitoyables méme, mais le budget du paysan se chiffrait par rouble et dizaines de roubles. Ses paiements se montaient 4 des kopeks mais dépassaient de loin ses forces. On ne pouvait pas, dans ces conditions, lui voler grand-chose, mais ce qu’on lui volait était prélevé sur le dernier sou
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des pauvres. La lutte pour ces sous remplissait la vie des campagnes. Notre apparition menagait les appétits. Quand j’étais appelée au chevet d’un malade en méme temps que le pope, ce dernier pouvait-il marchander ses services ? Quand nous assistions 4 une séance du tribunal du district, le greffier ne faisait-il pas le compte des cadeaux dont nous le privions ? On craignait en outre que nous n’intervinssions en cas d’abus, grace a nos relations a la ville. Les araignées se mirent a tisser leur toile autour de nous.
Cette lutte fut si caractéristique qu'il faut en parler. A opposé des autres camarades, nos papiers étaient en régle. Mais 4 peine nous étions-nous accoutumés a notre entourage que nous apprimes par les paysans que le pope du village répandait le bruit que nous n’avions pas de passeports, que nous n’avions pas fait d’études, qu'il était luiméme tout aussi médecin que nous. Il déclara bientét a l’administration du zemstvo que le moral de ses ouailles s’était modifié depuis notre arrivée a Viazmino; |’église était peu fréquentée, le zéle faiblissait, les gens devenaient insolents. Il lui fut répondu que cela ne regardait ni mes occupations ni l’administration du zemstvo. L’école fut espionnée. L’intendant du propriétaire, le greffier, le pope interrogeaient nos éléves : « Ils demandent Si vous nous apprenez les priéres ? » racontaient les bambins 4 ma sceur. Ma sceur enseignait les priéres ; elle fut pourtant dénoncée a Saratov
comme suggérant a ses éléves « qu'il n'y a pas de Dieu et qu'il ne faut pas de tsar ».
L’Administration répandit le bruit que nous cachions des insoumis. A partir de ce moment le policier vint examiner tous nos visiteurs. Quand nous allions a la ville, nous apprenions que le prince Tchégodaev nous accusait de lire des proclamations dans les isbas et de démontrer aux malades que |’iniquité régnait et que les fonctionnaires étaient corrompus.
Des élections devaient avoir lieu en janvier 1879, dans notre district. Les paysans élirent un nouveau staroste’’ et diminuérent de cent roubles le traitement du greffier. Le prince nous considéra comme responsables de son infortune. L’assemblée du district fut déclarée illégale et on en convoqua une nouvelle a laquelle le maréchal de la noblesse se rendit lui-méme. De nombreux électeurs n’avaient pas été convoqués. Les moujiks d'un village voisin appartenant a |’Etat, connus pour leur caractére indépendant, avaient été mystérieusement écartés. Le nouvel élu fut déclaré inéligible sous un prétexte suspect ; l’ancien, un prévaricateur, resta en fonctions ; le traitement du greffier fut ramené a ses proportions antérieures. Lordre fut, en un mot, rétabli.
La question des terres se posa peu aprés. Les habitants de Viazmino et de deux villages voisins étaient d’anciens serfs du comte de Nesselrode. Son Excellence leur avait donné des parcelles gratuites, dites « de misére », en se réservant 18 000 déciatines**, ni plus ni moins. La part misérable de Viazmino avait encore été rognée au
cours du découpage des terres. La situation des cidevant serfs de Son Excellence était intenable. Ils se considéraient comme ruinés depuis leur émancipation ; n’ayant pas de paturage, ils se trouvaient entiérement a la merci du propriétaire foncier. Leurs terres étaient limitées de l’autre c6té par celles du maréchal de la noblesse. Le loyer des terres qui avait été, dans les premiéres années aprés |’émancipation, de vingt-cing kopecks la déciatine s’élevait en 1878, a huit roubles argent. En 1879, l’intendant du comte exigea en outre que les paysans transportassent, pour chaque déciatine, cinq poutres a 60 ou 70 verstes de distance. Les paysans furent désespérés, car c’étaient la des conditions inacceptables. Trois communautés villageoises renoncérent au renouvellement du bail. Les paysans louaient collectivement la terre et la payaient de méme, répondant les uns des autres, quittes a la partager ensuite entre eux. Afin de briser cette unité, l’intendant se mit 4 proposer a quelques-uns séparément des conditions plus avantageuses. Deux villages finirent par céder, les paysans de Viazmino tinrent bon. On imputa leur attitude a notre influence. Le pope, bénéficiant des générosités du propriétaire, lui écrivait que « les infirmiéres étaient cause de la résistance des paysans ». L’officier de police arriva, fit une enquéte sur notre conduite, interrogea les péres de nos éléves, terrorisa les enfants et ferma notre école comme n’ayant pas été autorisée par le Conseil de l Enseignement.
Il fallut voir la douleur des paysans. Peu de temps auparavant, on les avait engagés 4 construire une
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école de zemstvo qui eat cofité mille roubles ; ils eussent dti en outre payer un gardien et fournir les bois de chauffage. Leur pauvreté les avait obligés a renoncer a cette entreprise et voici qu’on leur ravissait l’école gratuite ! Deux paysans furent arrétés et conduits a la ville sur dénonciation du greffier qui, dans une conversation particuliére, s’était enquis de leurs opinions sur la terre. Les paysans disaient que, de méme que tous les sujets étaient égaux devant le service militaire, tous le seraient un jour dans la possession du sol ; qu’ils avaient mérité la terre par la campagne de Turquie ; qu’on ne pouvait pas vivre comme ils vivaient, qu’ils n’en pouvaient plus; que le tsarévitch lui-méme s’en était convaincu, ayant parcouru toute la Russie avec trente sénateurs, accueilli les doléances et les plaintes des cultivateurs et partout répondu aux pauvres gens que la terre serait bientét ravie aux propriétaires de méme qu’on avait aboli le servage en 1861.
Les paysans arrétés racontérent a leur retour que l’officier de police s’était efforcé de les amener a nous compromettre. Les centainiers et les dizainiers, dont j’arrachais les enfants a la mort et auxquels je sauvais bien des journées de travail, ne nous laissérent plus un jour de répit; ils se plaignirent qu’on les obligeat 4 regarder dans nos fenétres, 4 nous surveiller pas a pas, 4 surprendre nos conversations avec les paysans ; les paysans eurent peur de nous venir voir le jour et vinrent le soir, mystérieusement.
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Notre situation ne s’était pas encore tout a fait gatée quand arriva Alexandre Constantinovitch Soloviev. Il venait nous consulter sur son dessein de se rendre a Pétersbourg pour frapper |’Empereur. Il nous exposa ses idées. Notre activité nétait, A son avis, qu'un leurre, 4 une époque ow la lutte pour les intéréts des masses était illégale aux yeux de tous les représentants de la propriété et de l’administration. Nous n’avions aucune chance de succés en présence d’adversaires armés de la richesse des traditions et du pouvoir.
Pour ces raisons, il avait été décidé a la derniére réunion de Saratov de porter dans les campagnes le fer et le feu. Le terrorisme paraissait d’autant plus nécessaire 4 notre camarade que le peuple, en proie au besoin et livré a l’arbitraire, n’était pas en état d’y recourir lui-méme. Le terrorisme exigeait des forces nouvelles qui commengaient a nous manquer, car la réaction et la répression avaient brisé ]’énergie des intellectuels ; ceux-ci ne croyaient plus a la possibilité d’une action utile parmi les paysans ; a un certain degré de réaction, les meilleurs élans succombent. La Russie traversait une de ces périodes. « La mort de |’Empereur, disait Soloviev, peut marquer un tournant ; l’atmosphére sera épurée, la défiance dont les intellectuels sont l'objet cessera, ils pourront prendre contact avec le peuple ; les forces nouvelles afflueront dans les campagnes ; or, il faut des masses et non des efforts isolés comme les nétres pour modifier la condition des paysans. » Ces idées reflétaient chez Soloviev un état d’esprit général.
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Les révolutionnaires subissaient une seconde défaite, et ce n’était plus par la suite de leur inexpérience ; du caractére trop théorique de leur programme, du désir d’inculquer aux masses des idéals inaccessibles, de la surestimation des forces de masses ; non et non, nous devions quitter la scéne, conscients de la valeur de notre programme parce que toute liberté politique faisait défaut.
Le manque de liberté politique peut ne pas se faire par trop sentir pendant quelque temps si le despotisme répond en quelque sorte aux besoins du peuple et aux aspirations de la société ; mais, s'il suit son propre chemin, sourd aux plaintes du peuple et a la voix du publiciste, indifférent aux travaux du savant et aux chiffres du statisticien, si aucun groupe de sujets n’a la moindre possibilité d’influer sur le cours de la vie sociale, si la jeunesse ne peut consacrer son enthousiasme A rien, la situation devient intolérable et toutes les révoltes se tournent vers le monarque qui incarne un pouvoir en désaccord avec la société et se déclare lui-méme responsable de la vie et du bien-étre de la nation. Et si tous les moyens de. persuasion ont été infructueusement employés, il reste la force physique : le poignard, le revolver, la dynamite. Soloviev prit le revolver.
Dans les villes, les membres du Parti arrivaient aux mémes conclusions. Véra Zassoulitch, acquittée par le jury, avait failli étre arrétée. Tandis que la Russie entiére applaudissait le jury, les membres de la famille impériale rendaient visite 4 Trépov. Alors que le Sénat avait cru possible de rendre dans l’affaire des « Cent quatre-vingt-treize » un
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verdict modéré, le tsar aggravait la sentence ; a chaque tentative de mettre un frein a |’arbitraire de ses serviteurs, il répondait par des mesures de rigueur. I] devenait étrange de frapper les serviteurs sans toucher au maitre. La pensée du régicide vint 4 Goldenberg et 4 Kobyliaenski presque en méme temps qu’a Soloviev. Cette pensée dominait entiérement notre camarade. Je crois que si nous nous fussions tous dressés contre elle, il lui eat quand méme obéi. I] avait une foi absolue au succés. Quand je lui dis qu’un insuccés pourrait avoir pour effet une aggravation de la réaction, il me répliqua avec foi et passion que |l’échec était impossible, qu’il n’y survivrait pas, qu’il agirait avec toutes les chances de succés. II ne me resta qu’a souhaiter la justification de ses espérances. Nous primes ainsi congé de cet homme qui réunissait le courage du héros a la bonté de |’enfant et a l’abnégation de l’ascéte. Et nous attendimes avec angoisse les nouvelles de Pétersbourg. J’avais décidé de quitter le zemstvo, mais on me suppliait d’y rester. Le séjour 4 la campagne nous était devenu inutile et pesant.
Quand, le 2 avril, retentit le coup de pistolet inutile de Soloviev, ma premiére pensée fut qu’il faudrait recommencer. Au lieu d’avoir brisé la réaction, nous lui avions donné prétexte a de nouvelles rigueurs. I] ne nous restait plus qu’éa remplir notre tache jusqu’au bout. On nous écrivait de Pétersbourg qu’une commission spéciale se rendait dans le gouvernement de Saratov pour y étudier l’activité de Soloviev. Nous devions presser notre départ.
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Je ne réussis qu’a obtenir un congé, pour n’avoir pas l’air de fuir. Je partis un dimanche et, cette fois encore, un hasard providentiel me sauva ! les autorités arrivérent 4 Viazmino le lundi.
Nous emportions le sentiment que le peuple nous comprenait. Quand les gendarmes et la police arrivérent 4 Viazmino, |’avis unanime des paysans fut qu’on nous persécutait parce que nous les défendions. Quand le greffier répandit plus tard le bruit de notre arrestation, et de la pendaison de ma sceur, des paysans firent une marche dans la nuit pour vérifier la nouvelle et revinrent rassérénés.
Je fis part a notre cercle, réuni pour la derniére fois a Saratov, que je le quittais pour adhérer a l’organisation de Terre et Liberté, ne voyant pas de justification a l’existence d’un petit groupe dissident. Jajoutai que je soutiendrais dans |’organisation ceux qui persisteraient dans la voie du régicide. Mais la lutte contre le gouvernement était devenue le mot d’ordre de tous. Nous nous dispersAmes. Pissarev et Lechern partirent pour le Nord. Je restai. a Tambov avec ma sceur et Bogdanovitch et c'est la que nous re¢times une lettre de Sophie Bardina exilée en Sibérie, nous priant de faciliter son évasion. Bogdanovitch se chargea de cette tache et disparut pour un an. Je fus bienté6t invitée au Congrés de Terre et Liberté qui devait se réunir 4 Voronége.
De la fin de 1876 au Congrés de Voronége c’esta-dire a ’été de 1879, la situation générale du parti
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révolutionnaire est caractérisée par la dispersion en fait d’organisation en plusieurs groupes autonomes, solidaires par leur but final mais uniquement rattachés les uns aux autres par les relations personnelles de certains de leurs membres.
Terre et Liberté formait une association bien organisée ; les militants du Sud continuaient a ne point reconnaitre de discipline, 4 ne point se déparer de la jeunesse révolutionnaire et 4 camper sans cesse entre Odessa, Kharkov et Kiev. La répression écrasa en 1877-79 les groupes de ces villes. Elle ne fut pas fatale aux villes du Nord parce que l’organisation y assurait, aprés toutes les pertes, l’afflux des forcés. Terre et Liberté était la seule organisation possédant un organe du méme nom (publié depuis lYautomne de 1878) et de nombreux militants.
La société était dirigée par un comité siégeant a Pétersbourg. Ses militants de province se répartissaient dans les gouvernements de Saratov, de Tambov, de Voronége et le pays cosaque du Don. Ils formaient des « communautés » autonomes pour ce qui était des affaires locales. Ces « communautés » recrutaient des adhérents mais sans leur conférer la qualité de membres de la société mére et sans les initier a l’organisation de celle-ci. La tache principale des groupes provinciaux était laction parmi les paysans et la préparation de linsurrection ; un petit nombre de militants se consacrait dans les villes 4 la propagande parmi les ouvriers, 4 la recherche des fonds, a |’entretien des relations utiles. Tous les deux, trois mois, les militants se réunissaient dans une ville. Leurs relations se resserrérent peu a peu tandis que la
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liaison avec les camarades de Pétersbourg s’affaiblissait. L’activité des groupes provinciaux, éloignés des centres universitaires qui fournissaient le gros des forces révolutionnaires ; les rendait entiérement dépendants du centre au point de vue financier et, ce qui était plus important encore, au point de vue des cadres. Les conditions générales du travail dans les campagnes n’étaient pas favorables a l’accroissement des effectifs. Les Pétersbourgeois consacraient de plus en plus toutes les ressources et toutes les forces aux évasions et aux actes terroristes. Les organisations provinciales s’étiolaient. Des dissentiments moraux se créaient. Les Pétersbourgeois, entrainés par leurs succés, irrités par leurs échecs, passionnés par une lutte qui exigeait une constante tension de toutes les forces, mais procurait aussi des moyens d’agitation d’une puissance extraordinaire, se mettaient a considérer avec dédain le silence des campagnes de Saratov et de Tambov. L’absence de tout indice de lutte active dans les villages, ]’inutilité visible d’y laisser des dizaines de militants les révoltaient. Si des dizaines de révolutionnaires n’avaient pas réussi en deux ans a obtenir le moindre résultat visible dans la préparation des campagnes a linsurrection, a quoi rimait la continuation de leur effort ? Chaque militant demeurant parmi les paysans paraissait aux Pétersbourgeois perdu pour leur action. Les narodniki, par contre, au sens étroit du mot, pensaient que les feux d’artifice de Terre et Liberté détournaient la jeunesse d'un labeur indispensable. Les meurtres des généraux et des chefs de la gendarmerie”? étaient a leur avis
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beaucoup moins utiles que le terrorisme agraire ; les actes terroristes n’avaient pas d’échos dans les campagnes ; les militants vivant parmi les paysans ne partageaient pas les anxiétés et les joies du terrorisme ; perdus parmi les paysans, dans les steppes monotones et illimitées, ils n’avaient pas a pleurer les camarades qui montaient a |’échafaud.
Dissensions
Il n'y avait pas d’unanimité non plus dans le groupe dirigeant de Terre et Liberté a Pétersbourg.
Le moral de la jeunesse et de la société s’'améliorait au fur et 4 mesure que se suivaient, comme des étincelles électriques, les nouvelles des attentats politiques. L’assassinat du baron Heyking, officier de gendarmerie, et |’attentat contre le procureur Kotlarevski a Kiev, l’assassinat du gouverneur de Kharkov, Kropotkine, actes organisés par notre camarade Ossinski et par les militants de Kiev (Popko, Goldenberg, Kobylianski) ; la résistance armée opposée par Kovalski et ses camarades, lors de leur arrestation a Odessa, et les manifestations occasionnées par leur procés ; l’assassinat du chef de la gendarmerie Mézentsov et l’attentat contre son successeur Drenteln, ceuvre de Terre et Liberté a Pétersbourg, la tentative de libérer par la force Voinaralski en cours de transférement non loin de Kharkov ; — ces faits extraordinaires dans la vie grise de la Russie produisaient une énorme impression. A Kiev, Ossinski, remuant et passionné, se donnait tout entier a l’action nou-
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velle ; ses camarades de Pétersbourg, Alexandre Mikhailov N. Morozov, A. Kviatkovski, Barannikov et Marie Ochanina se rendaient de mieux en mieux compte de la nécessité de conquérir la liberté politique par une action directe contre le pouvoir.
Peu a peu, les deux axes du programme de Terre et Liberté se déplacaient. En 1876, lors de la fondation de la Société, on avait considéré l’activité dans les campagnes et la préparation du soulevement populaire comme la tache principale du Parti ; le coup a porter a la téte du gouvernement avait été subordonné 4a la situation des masses ; en 1878-79, ce coup devenait essentiel. C’était lui qui devait déchainer les forces vives du peuple.
Cétait l’avis de Mikhailov, de Kviatkovski et de leurs camarades ; mais ces vues étaient énergiquement combattues par Plékhanov et Popov, qui sen tenaient a la conception primitive de Terre et Liberté.
Ils invoquaient aussi des considérations pratiques. Aprés chaque attentat terroriste, les organisations étaient décimées. Ne payait-on pas trop cher les sympathies et l’enthousiasme qui aveuglaient les camarades et les entrainaient toujours plus dans une voie exclusivement politique ? Le terrorisme détournait la jeunesse du travail obscur parmi les paysans, tache primordiale d’un parti auquel l’appui des masses était nécessaire.
Chaque fois que les novateurs commengaient une nouvelle entreprise, leurs desseins se heurtaient a de vives résistances, 4 des polémiques acerbes : les relations personnelles se tendaient.
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La discorde atteignit son apogée quand, au printemps de 1879, Alexandre Soloviev arriva de Saratov 4 Pétersbourg.
« Dans les conditions politiques présentes, l’action des révolutionnaires dans les campagnes est stérile, » telles étaient ses conclusions. « Il faut a tout prix modifier ces conditions et, tout d’abord briser la réaction en frappent Alexandre I ». I avait résolu d’abattre le tsar.
Il demanda le concours de Terre et Liberté. La question fut posée au groupe central, mais les partisans du terrorisme crurent, devoir taire le nom de |'intéressé si grande était leur défiance a l’égard de Plékhanov et Popov. Quand ces derniers furent informés au cours des débats que la décision d’agir était prise et qu’aucun argument ne la ferait révoquer, Popov indigné s’exclama : « S'il se trouve parmi vous un Karakosov”, ne se trouvera-t-il pas un nouveau Kommissarov qui refusera de compter avec votre décision ? » — « Si c’est toi ce Kommissarov-la, je te tuerai ! » repartit avec violence son ami Kviatkovski.
Le conflit se termina par un compromis. Terre et Liberté ne participerait pas a l’attentat projeté, mais les membres de I’organisation étaient autorisés a y participer a titre individuel.
L’attentat du 2 avril fut infructueux. Le grand revolver dont s’était servi Solaviev lui avait été donné par des membres de Terre et Liberté. Weimar, qui en avait fait l’acquisition dans un magasin situé dans la maison de sa mére a la Perspective Nevski, fut arrété. L’identification de Soloviev, qui ne réussit pas a s’empoisonner, entraina de
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nombreuses arrestations a Pétersbourg, et dans le gouvernement de Pskov.
Plékhanov et Popov firent ressortir la nécessité d’un congrés pour trancher la querelle des tendances.
On ne connaissait pas |’état d’esprit des révolutionnaires de province. Popov les croyait favorables a ses vues, ce qui inquiétait les partisans de la nouvelle tactique. II fallait, afin de n’étre pas surpris par les événements et de s’assurer la possibilité de continuer la lutte politique méme en cas de rupture avec les anciens camarades, prendre des mesures spéciales. Kviatkovski, Alexandre Mikhailov, Morozov, Marie Ochanina, Tikhomirov et Barannikov, formérent au sein de Terre et Liberté un groupe secret. Leurs partisans étaient nombreux a Pétersbourg. Un second cercle se forma bient6t autour de Mikhailov et de Kviatkovski ; Kibaltchitch, plusieurs des accusés du procés des « Cent quatre-vingt-treize », d’autres y entrérent. Ce cercle adopta pour devise « La liberté ou la mort. »
Ossinski employait déja 4 Kiev, avec ses amis, dans les tracts publiés a l’occasion de leurs attentats, l’appellation de Comité Exécutif. Ses camarades de Pétersbourg signérent de méme les Feuilles de Terre et Liberté, publiées sous la rédaction de Morozov, en supplément a l’organe du Parti. La Feuille, a laquelle Plekhanov faisait une constante opposition, était destinée a |’agitation
et remplagait parfois l’organe central. Le Comité Exécutif y publiait de temps 4 autre des communiqués sur les espions et les provocateurs. Ces renseignements lui étaient fournis par Klétotchnikov qui était entré, avec l’approbation d’Alexandre Mikhailov et de ses amis, au début de 1879, au III* Département de la Chancellerie de Sa Majesté Impériale*! 4 seule fin de servir le Parti.
Le groupe Kviatkovski résolut d’user de l’appellation déja connue du Comité Exécutif. Le cercle La Liberté ou la Mort ne se manifesta par aucune action, se bornant 4 préparer ses membres a leur travail dans l’organisation future. Presque tous devaient bient6t entrer dans le Comité Exécutif de la Liberté du Peuple a exception des époux Yakimov qui se retirérent du mouvement révolutionnaire, mais lui donnérent les ressources matérielles sans lesquelles il eit été difficile de commettre les attentats projetés contre l’autocratie.
Le Comité Exécutif, prévoyant I’exclusion ou la sortie de ses membres de Terre et Liberté, se procura assez de caractéres pour créer, en cas de besoin, sa propre typographie ; il trouva en Kibaltchitche un homme qui, depuis sa sortie de prison au début de 1878, étudiait la préparation de la dynamite en chambre et se livrait 4 des essais de laboratoire.
Dés que les préparatifs de Kibaltchitche furent préts, un atelier de fabrication de nitroglycérine et de dynamite fut créé avec le personnel de La Liberté ou la Mort. Kibaltchitche dirigea l’atelier en qualité de chimiste. Il fut aidé de trois techni-
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ciens : Chiriaev, Issaev et Anna Yakimova, locataire de l’appartement réservé a la conspiration.
Au risque d’étre découverts ou de sauter avec la maison, ces révolutionnaires intrépides préparérent pour |’été de 1879, avec l’outillage primitif de ce laboratoire improvisé, plusieurs dizaines de kilos de dynamite. Ils n’avaient regu aucune instruction spéciale. Ils tatonnaient et la mort pouvait les surprendre d’un moment a l'autre.
Le Congrés de Terre et Liberté une fois décidé, les membres du Comité Exécutif convoquérent leurs affiliés A une conférence secréte, a laquelle devaient participer des révolutionnaires du Sud qui n’appartenaient pas a l’organisation : Kolotkévitch, de Kiev. Jéliabov, d’Odessa ; Frolenko, connu dans le Midi pour avoir arraché Kostiourine a la prison d’Odessa, Stéfanovitch, Deutsch et Bokhanovski a celle de Kiev, tenté de faire évader Voinaralski prés de Kharkov et participé a l’affaire de la trésorerie de Kherson, sous laquelle on avait creusé une sape et d’ow l’on avait réussi 4 emporter un million et demi de roubles.
Le Congrés de Terre et Liberté devait se réunir le 24 juin a Voronége ; la nouvelle tendance décida de se réunir quelques jours plus t6t non loin de Voronége, a Lipetsk. Les membres du Comité Exécutif et les militants du Sud, onze au total, adoptérent la les statuts rédigés par le secrétaire du Comité Exécutif, Morozov. Le groupe se donnait
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pour but de renverser |’autocratie et d’établir les libertés politiques. La lutte armée avec le gouvernement devait étre son moyen.
La nouvelle tendance fit sans peine recevoir ses nouveaux adhérents dans |’organisation de Terre et Liberté réunie a Voronége. Ce premier congrés révolutionnaire en date, et par son importance nationale, se réunit dans une atmosphére rendue oppressante par les désaccords, les irritations, les défiances, la crainte, des deux cétés, que l’adversaire ne l’emportat, l’existence secréte d'une société doublement secréte, la tension générale des esprits en vue du conflit menagant.
Mais a peine le congrés se fut-il ouvert qu'il apparut que les rapports entre les militants des villes et des campagnes étaient loin d’étre aussi difficiles qu’on ne pouvait le croire d’aprés les conflits de Pétersbourg. Tout le monde voulait maintenir l’unité, tout le monde craignait d’affaiblir le parti révolutionnaire par la division.
Le programme de Terre et Liberté, esquissé a grands traits, se prétait a toutes les interprétations désirables. Il fut maintenu sans changements. Il fut décidé de continuer l’action dans le peuple, mais d’y introduire le terrorisme agraire ; l’action terroriste continuerait dans les villes et comprendrait le régicide. L’organe du Parti devait conserver son caractére antérieur. Les Feuilles de Terre et Liberté furent approuvées en qualité de suppléments destinés a l’agitation.
Il n’y eut qu’un incident grave au début. Plékhanov, emporté et irrité, ayant défendu avec force ses idées et voyant les assistants enclins 4 un com-
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promis, se leva en colére et quitta l’assemblée qui avait lieu dans un pré du Jardin botanique. « Je nai plus rien a faire ici! » s’était-il exclamé. Je voulus le retenir mais Alexandre Mikhailov m’arréta : « — Laissez-le ! »
Le départ de Plékhanov fut considéré comme une démission. I] l’entendait sans doute ainsi luiméme, car je ne le revis plus jusqu’éa son départ pour |’étranger.
Dix-huit personnes assistérent au Congrés de Voronége. C’étaient A. Mikhailov, Kviatkovski, Morozov, Barannikov, Tikhomirov, Marie Ochanina, Frolenko, Jéliabov, Kolotkévitch, Sophie Pérovskaia, Chiriaev, Popov, Plékhanov, Tichtchenko, Kharizoménov, Aptekman, Nikolaev, moi. Dans son ensemble, le congrés fut assez terne.
Dés notre premiére rencontre 4 Voronége, mon vieil ami Morozov s’était efforcé de m’amener a son groupe secret, sans toutefois m’en révéler nettement l’existence. Je trouvais inadmissible la formation d’une association secréte au sein d’une société déja secréte.
Sans doute n’est-il pas superflu de rappeler la question posée par Jéliabov au congrés, lorsqu’on débattit l’introduction du terrorisme agraire dans le programme : « Sur qui compte s’appuyer le Parti révolutionnaire ? demandait-il. Sur le peuple ou sur la bourgeoisie libérale qui aspire au renversement de |’absolutisme et a la liberté
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politique ? » — « Dans le premier cas, concluait-il, le terrorisme est admissible dans les fabriques et dans les campagnes. » — « Par contre, si nous voulons étre appuyés par les industriels, les membres des zemstvos et des municipalités, le terrorisme nous fera perdre ces alliés naturels. » Il indiqua que dans les gouvernements de Tchernigov et de Tauride, comme a Kiev et 4 Odessa, des hommes politiques cherchaient 4 se rapprocher du parti révolutionnaire. Ossinski, déja exécuté a cette époque, avait eu a Kiev des relations assez larges dans les milieux libéraux et s’était manifestement écarté du socialisme. Un groupe d’intellectuels de la Douma municipale d’Odessa débattait des projets de constitution, ni plus ni moins. L’adjoint du général gouverneur Todtleben appelait cette Douma « la Commune de Paris » et ne manqua pas d’envoyer, dés l’été de 1879, ces constitutionnels par anticipation en Sibérie.
Il fut unanimement répondu a Jéliabov que nous nous appuierions sur les masses populaires et que notre programme théorique et pratique serait concgu en conformité avec cette fin*?.
Les libéraux n’avaient jamais été considérés comme une force dans le Nord. Nous les traitions avec un dédain mélé d’ironie. Leur inaction les discréditait complétement aux yeux de la jeune génération. L’influence des zemstvos et des municipalités dans l’instruction publique était encore insignifiante.
Les milieux libéraux avaient bien tenté dans le Nord d’entrer en relations avec les « radicaux », comme nous nous appelions nous-mémes, mais
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ce n/avait été qu’a leur désavantage. En 1878, comme paraissait l’organe Natchalo (Le Début), les libéraux pensérent a créer une feuille illégale. Ils nous demandérent d’installer une typographie clandestine, d’en fournir le personnel et de publier leur feuille ; ils n’eussent fourni que les fonds. Le risque et la responsabilité de l’entreprise eussent été réservés 4 nos militants, voués pour les idées d’autrui aux travaux forcés et a la déportation. Cette proposition n’excita qu’un rire ironique.
« La Volonté du Peuple »
Ma vie illégale commenga au lendemain du Congrés de Voronége. Je me rendis a Pétersbourg avec Kviatkovski qui me conduisit 4 Lessnoé, en grande banlieue, ot il occupait avec Sophie Ivanova un logement appartenant 4a |’organisation.
Kviatkovski trouvait toujours des femmes du peuple qui lui étaient entiérement dévouées. Nous avions a Lessnoé une servante allemande tout a fait sire.
Notre habitation était le quartier général de la tendance la plus combative. La grande banlieue présentait en été des avantages notables. Nous étions tous illégaux. Il était facile d’organiser des réunions dans le bois, en ayant l’air de se promener.
Nous nous réunissions sous les sapins, de fagon a apercevoir de loin tout intrus. Nos réunions n’étaient déja plus celles de Terre et Liberté. C’étaient celles des assistants du Congrés de Lipetzk et de nos visiteurs habituels. Dés le début, Kviatkovski, Morozov et Mikhailov se plaignirent des partisans du travail dans les campagnes qui entravaient
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laction terroriste. « Il fallait appliquer sans délai la décision prise 4 Voronége d’exécuter le tsar, ou les préparatifs ne seraient pas terminés au moment ou Alexandre II rentrerait de Crimée. » On avait assez de dynamite et de personnel pour organiser plusieurs attentats sur le trajet du tsar. Mais on discutait au lieu d’agir, on s’acheminait vers des hésitations et de compromis. Le Congrés de Voronége n’avait fait que masquer les désaccords. Mieux valait se séparer, pour ne pas se contrecarrer les uns les autres.
Personne ne répliquait. Pérovskaia et moi qui, a Voronége, hésitions, désireuses de maintenir lunité, avions cessé de résister quand nos camarades de Pétersbourg nous avaient révélé que tout était prét pour l’action. La scission de Terre et Liberté fut enfin décidée.
Des représentants des deux tendances en arrétérent les conditions. Le matériel typographique fut partagé a l’amiable. De méme les fonds qui nexistaient d’ailleurs qu’en perspective. Les biens considérables d’un ancien membre du groupe Tchaikovski, Dimitri Lisogoub, devaient étre vendus par un certain Drigo, et les fonds transmis a Terre et Liberté. Mais Lisogoub était depuis plusieurs mois emprisonné 4 Odessa. Il fut pendu a l’automne avec deux autres révolutionnaires. Drigo se vendit au gouvernement, dans l’espoir de profiter lui-méme de la richesse de son trop confiant ami.
Nos anciens camarades de Terre et Liberté ne recurent donc rien. I] nous restait vingt-trois mille roubles donnés par les époux Sakimov qui sympa-
thisaient avec les terroristes et une somme de huit mille roubles réservée spécialement par Lisogoub a notre action.
Aucune des deux fractions ne devait user de l’ancienne appellation de Terre et Liberté. Les partisans de l’ancienne tendance, concentrant leur attention sur la question agraire et sur les intéréts économiques des paysans, décidérent d’appeler leur nouvelle organisation le Partage noir (Tcherny Pérédel)?3. Aspirant avant toutes choses a la subversion de |’autocratie et a la substitution de la volonté du peuple a la volonté d’un seul, nous décidames de nous appeler la Volonté du Peuple (Narodnaia Volia).
Nous avions ainsi partagé, selon le mot de Morozov, jusqu’au nom de l’ancienne organisation : le Partage noir avait pris la « terre », et nous la « liberté*4 ». L’organisation du Partage noir devait bientét s’étioler.
Tandis que le Partage noir conservait dans son ensemble le programme de Terre et Liberté en se bornant a y souligner |’importance de l’action au sein du peuple et la nécessité de la lutte économique organisée contre la bourgeoisie, la Volonté du Peuple mettait a la base de son programme un principe entiérement nouveau : le réle et l’influence du pouvoir centralisé sur la vie nationale. De l’avis des camarades, c’était la un facteur d'une énorme importance dans l’histoire de Russie. En des temps lointains le pouvoir central avait détruit
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les institutions fédératives de la Russie ; le peuple avait été d’abord attaché a la glébe, puis livré a lesclavage personnel. Une noblesse avait été créée, d’abord au service de l’Etat, puis formée de propriétaires fonciers ; quand elle se ruina, quand les grandes familles de boyards eurent disparu ou se furent appauvries vers le début du xvilre siécle, les tsarines et les tsars distribuant les terres et les paysans de la couronne, créérent la grande propriété fonciére. En 1861, le pouvoir central était devenu, par l’émancipation des serfs, le principal exploiteur du peuple libre ; les paysans durent payer tant de loyers et d’imp6ts, pour des parcelles insuffisantes, que tous leurs revenus y passérent.
Le formidable budget d’Rtat, alimenté dans la mesure de 80 4 90% par les classes inférieures, Etat l’employa presque entiérement a entretenir son armée et sa flotte et 4 payer des emprunts consacrés a la méme fin. II ne laissa que les miettes a instruction publique. Cette situation correspondait pleinement au principe suivant lequel le peuple existe pour l’Etat et non |’Etat pour le peuple. Toute exploitation privée palit a cété de cette exploitation du peuple par I’Etat. Mais |’Etat encourageait en outre l’exploitation privée : de méme qu'il avait autrefois créé la propriété nobiliaire, il s’efforgait maintenant de créer une bourgeoisie. D’aprés les économistes, pas une mesure tendant a l’amélioration de la condition économique du peuple n’avait été prise en vingt ans, depuis |’émancipation des serfs ; au contraire, la politique financiére du gouvernement s’était efforcée de soutenir le capital. Tandis qu’en Occident
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le gouvernement était l’instrument et l’expression de la volonté des classes possédantes, il était chez nous un facteur autonome et, jusqu’a un certain point, le créateur de ces forces.
L’Etat russe moderne nous apparaissait done, dans l’ordre économique, comme le plus grand propriétaire et le plus grand exploiteur du travail populaire et soutenant a son tour de moindres exploiteurs. L’état privait toutes les classes de la Société des droits politiques. Dix millions de schismatiques et de sectaires souffraient du manque de liberté de conscience ; les mesures fiscales et policiéres privaient le peuple de la liberté de se déplacer ; l’inexistence de la liberté de l’enseignement le condamnait a l’ignorance ; faute du droit de pétition le peuple n’avait aucun moyen de faire connaitre ses aspirations au gouvernement. II était livré a l’arbitraire de |’Administration.
La situation politique des classes supérieures nétait pas beaucoup meilleure, disait la Volonté du Peuple. Les zemstvos se voyaient transformés en collecteurs d’impéts ; leur voix n’est pas écoutée ; soumis, pour ce qui est de l’enseignement public, au ministére de l’Instruction publique, ils en arrivaient parfois a la triste décision de fermer leurs écoles. La presse et la littérature étaient jugulées. Que pouvait étre la liberté de la presse sans liberté de recherche scientifique, sans liberté de parole ? La presse n’était, dans ses cadres étroits, qu’une voix clamant dans le désert. Ses meilleurs représentants avaient été ou étaient exilés ; beaucoup avaient passé par les forteresses et restaient soumis a la haute surveillance (Tcher-
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nichevski, Mikhailov, Herzen, Saltykov, Pissarev, Lavrov, Dostoievski, Mikhailovski, Ouspenski et bien d’autres). La jeune génération intellectuelle, en butte aux vexations administratives, privée de droits corporatifs, était étroitement surveillée. Quand elle avait tenté d’aller au peuple pour une propagande pacifique, on lui avait répondu par les arrestations en masse, les déportations, les peines de travaux forcés, la réclusion dans les maisons centrales ; quand, indignée par les excés de la répression, elle avait chatié quelques serviteurs du pouvoir, on lui avait répondu par des exécutions. La Russie avait assisté en 1878-79 a dix-huit exécutions de criminels politiques.
La Volonté du Peuple, proclamant que le gouvernement était, sous sa forme actuelle, l’ennemi principal du peuple, lui déclara la guerre. Cette thése et ses corollaires : lutte politique, action principale dans les villes, conspiration, — et non préparation de l’insurrection populaire, — dans le dessein de prendre le pouvoir et de le transmettre au peuple, centralisation rigoureuse des forces révolutionnaires (condition nécessaire du succés dans la lutte contre un adversaire bénéficiant lui-méme de la centralisation), tout cela bouleversait le monde révolutionnaire de |’époque. Les idées traditionnelles, les traditions socialistes et fédéralistes, la routine révolutionnaire établie en dix ans, tout était compromis. II fallut dix-huit mois de propagande inlassable et d’expérience aveuglante pour vaincre l’opposition et imposer définitivement les nouvelles idées dans les milieux révolutionnaires. Un murmure général de mécon-
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tentement accueillit le premier numéro de la Volonté du Peuple qui adressait 4 la monarchie son Delenda est Carthago ! Une acclamation générale accueillit l’acte du 1° mars 1881.
La résidence de Lessnoé fut liquidée aprés la scission. Sophie Ivanova s’installa avec la typographie au Saperny péréoulok* ; je m/’établis, sous le nom de Likharéva, avec Kviatkovski, dans le logement ov il devait étre arrété en novembre de cette méme année, Lechtoukov péréoulok 13, appartement 22. C’est la que nous adoptames le programme du Comité Exécutif de la Volonté du Peuple. Tikhomirov avait été chargé de le rédiger, car le programme de Lipetzk ne nous satisfaisait plus. Les débats furent brefs. Nous étions unanimes. La prolixité était bannie de nos réunions toujours consacrées a des fins pratiques.
Nous nous arrétames d’abord sur cette définition : « Nous sommes des socialistes-populistes (narodniki). » Pouvions-nous reprendre l’ancienne appellation de narodniki» de Terre et Liberté ? Ne serait-ce pas préter a confusion ? « Disons alors les social-démocrates, proposa Jéliabov. Ce terme ne peut étre traduit en russe que par socialistes-narodniki. » La majorité fut d’un avis différent. Nous trouvions inadmissible l’application du terme « social-démocrate » a notre programme russe, si différent du programme du parti ouvrier allemand. Il y avait d’ailleurs, parmi nous, des défenseurs résolus de l’ancienne définition. Celle-ci soulignait notre passé révolutionnaire et faisait ressortir que la lutte politique n’était pour nous que le moyen de parvenir jusqu’aux
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masses populaires. En nous appelant socialistesnarodniki, nous déclarions ne pas poursuivre les fins derniéres du socialisme abstrait mais vouloir satisfaire les besoins du peuple, basés, dans la commune rurale, sur un principe de socialisme et de liberté. Considérant la réalisation du socialisme comme un idéal plus ou moins éloigné, le nouveau parti s’assignait pour but la transmission de la terre, principal moyen de production, a la communauté paysanne et le remplacement de la souveraineté absolue d’un seul par la souveraineté absolue du peuple, c’est-a-dire |’établissement d’un régime dans lequel la volonté librement exprimée du peuple eat été le régulateur unique de la vie sociale. Il fallait, pour atteindre ces fins, renverser le gouvernement par un coup de force politique préparé par le nouveau parti.
Remarquons qu'il n’est pas question, dans le programme de la Volonté du Peuple, de la prise du pouvoir par le Parti, mais uniquement d’un gouvernement provisoire, chainon intermédiaire entre l’autocratie renversée et le gouvernement du peuple. Aucune transformation révolutionnaire du régime politique ne saurait s'accomplir autrement.
I ne fut question de la prise du pouvoir que dans des documents ultérieurs qui valurent a Jéliabov, leur auteur, de trés vives critiques. J’assistai chez lui 4 une discussion au cours de laquelle il fut Yobjet de vives attaques de la part de Pérovskaia et d’un autre camarade. Nous ne nous reconnais-
sions pas jacobins. Jamais il n’avait été question parmi nous d’imposer a la majorité la volonté de la minorité et de décréter des transformations politiques, révolutionnaires, socialistes, ce qui fait le fond de la théorie jacobine. La question du gouvernement provisoire avait surtout pour nous un caractére théorique. Nous ne pensions pas voir ce gouvernement, encore moins y entrer, mais il fallait que notre programme fat complet pour l’avenir, pour le jour ot le Parti s’élargirait puissamment. Et si nous devions vivre assez, il nous paraissait probable que nous aurions tiré les marrons du feu pour les libéraux, comme il était maintes fois arrivé en France au XIx? siécle.
Il fallait courir ce risque pour renverser le tsarisme.
La lettre du Comité Exécutif 4 Alexandre III** apres le 1° mars 1881, montre combien nous étions éloignés du jacobinisme. Le Comité exigeait la convocation d’une Assemblée Constituante et promettait de se soumettre a la volonté du peuple, exprimée par ses représentants. Si la représentation du peuple n’avait pas justifié les espérances du parti révolutionnaire, ce parti n’eGt pas fait appel qu’a la propagande.
Il y avait pourtant parmi nous une personne, remarquable d’ailleurs, qui professait le jacobinisme : Marie Nikolaevna Ochanina. D’une famille de riches propriétaires fonciers, elle avait grandi et recu le baptéme révolutionnaire 4 Orel. Un vieux jacobin, qui avait passé par le bagne aux environs de 1860 et vivait 4 Orel, sous la haute surveillance, avait été son maitre. I] exer¢ait sur la
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jeunesse universitaire une grande influence. Ochanina habitait Moscou, de sorte qu’on ne peut lui attribuer aucun réle dans les idées exprimées par certains documents du Parti.
L/historien pensera peut-étre que |’influence jacobine venait de |’étranger. Tkatchev, puis Tourski, avaient publié dans |l’émigration un organe d’allure jacobine, le Tocsin (Nabat). Mais cet organe n’était pas répandu en Russie.
Un de nos meilleurs camarades se déclarait social-démocrate. Sundélévitch avait appartenu au cercle de Tchaikovski et a Terre et Liberté. Au cours d’un séjour en Allemagne, il était devenu social-démocrate. Vif, intelligent, trés actif, habile a se procurer les ressources techniques nécessaires au Parti, Sundélévitch ne pouvait manquer de voir que la Russie paysanne de cette époque n’avait pas les éléments constituants d’un parti prolétarien analogue a celui de |’Allemagne industrielle. On ne pouvait cependant pas rester a l’écart du mouvement, quand |’autocratie était combattue a mort par un groupe révolutionnaire. Sundélévitch entra dans la Volonté du Peuple pour combattre, dans les conditions données en Russie, aux cétés de ceux que la vie russe avait formés, avec les armes que la situation exigeait.
Ce que nous avions tous de commun, sans distinction, c’était notre combativité active et notre indignation devant la passivité du peuple, de la société et des socialistes jusqu’alors pacifiques.
Plékhanov et Popov, insistant sur le maintien de l'ancien programme et combattant ce qu’ils appelaient un entrainement dangereux, soutenaient de coutume que les anciens révolutionnaires détournaient les jeunes gens du désir de vivre et de militer dans les campagnes. Ils avaient tort : ce n’était pas le terrorisme qui détournait la jeunesse du travail au sein du peuple, c’était, comme en témoignaient ceux qui avaient participé a ce travail, le manque de résultats. Nous ne pouvions nous flatter de rien devant les hésitants. Nous n’avions rien pour enthousiasmer ceux qui voulaient le bien du peuple et se demandaient 4 quoi employer leur énergie. Les récits de tous ceux qui avaient vécu dans les campagnes ne disaient qu’une chose : l’action légale, culturelle y était impossible. Tout militant était dans les mains des policiers et du greffier de district.
Connaissant parfaitement la situation dans les gouvernements de Samara, Saratov, Tambov et Voronége, ayant vécu en province en 1877-79, je puis certifier, sans la moindre exagération, que la « marche au peuple » qui avait été trés bréve au début de cette décade et n’avait duré, pour nombre de personnes, que quelques semaines, cessa a la fin de 1875. Ceux qui avaient échappé aux coups de filet de la police répétérent leur tentative. Dans le Nord, Terre et Liberté donna une nouvelle impulsion au mouvement; dans le Sud, Stéfanovitch fit bientét la tentative de Tchighirine*’. Au total nous étions peu nombreux, huit ou dix dans le gouvernement de Samara, vingt a vingt-cing dans le gouvernement de Saratov, cela dans les bons
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moments et y compris ceux qui étaient en relation avec les ouvriers des villes.
Javais passé dix mois dans |’arrondissement de Pétrovsk, mes camarades du district de Volsk y étaient restés un peu plus longtemps. Personne ne se joignit a nous ; bien qu'il ftit trés facile de s’établir, étant données les relations existantes. L’isolement révolutionnaire dans lequel nous vivions était désespérant. Je cherchai vainement en 1877, a Pétersbourg, des hommes a appeler au travail dans les campagnes. Plékhanov et Popov avaient donc tort d’attribuer au succés des attentats terroristes lindifférence a l’égard du travail dans les campagnes qui gagnait de plus en plus la jeunesse universitaire. Les terroristes créaient la propagande par le fait, donnaient une impulsion, indiquaient une fin concréte et une voie, ils enthousiasmaient par leur exemple, ils tiraient les gens de l’immobilité et les entrainaient au combat, a l’exploit, 4 ’héroisme.
Comme I’exigeait une lutte sans merci contre un puissant adversaire, l’organisation de la Volonté du Peuple fut étendue a la Russie entiére et rigoureusement centralisée. Le réseau des sociétés secrétes, dont les unes devaient se livrer au travail révolutionnaire, les autres poursuivre des fins spéciales, devait avoir un centre unique, le Comité Exécutif. Les groupes locaux étaient tenus de se soumettre au Comité, et de mettre leurs forces et leurs ressources 4 sa disposition. Le Comité remplissait toutes les fonctions intéressant l’ensemble du Parti, et dirigeait toutes les affaires intéressant le pays. La terreur ne fut jamais, en elle-méme, Yobjectif du Parti. Ce n’était qu’un moyen de légi-
time défense, un puissant moyen d’agitation et on ne s’en servait qu’a des fins d’organisation. Le régicide n’en était qu’un cas. II s’imposait 4 ce moment (automne 1879) pour mettre un terme a la réaction et passer au plus tét au travail d’organisation. C’est pourquoi le Comité Exécutif congut immédiatement le projet d’attenter en quatre endroits a la vie d’Alexandre II. Les membres du Comité faisaient en méme temps une propagande active parmi les ouvriers et les intellectuels. Jéliabov s’en occupait a Kharkov, Kolotkévicth et moi a Odessa, Alexandre Mikhailov 4 Moscou, Kviatkovski, Anna Korba et d’autres a Pétersbourg.
Tout membre du Comité s’engageait solennellement a consacrer ses forces a la révolution, a oublier pour elles les liens du sang, les sympathies personnelles, l’amour et l’amitié ; 4 donner, s'il le fallait, sa vie sans rien ménager ; a n’avoir rien qui lui appartienne en propre, tout devant appartenir a l’organisation ; a renoncer a sa volonté individuelle et A se soumettre a la volonté de la majorité exprimée par les décisions du Parti ; 4 garder le secret sur les affaires de l’organisation ; 4 ne jamais se déclarer membre du Comité Exécutif et a se qualifier, en cas de nécessité, agent de ce Comité. A garder le secret sur l’organisation au cas méme ou il en sortirait.
De moindres exigences eussent laissé les sGaaite tionnaires insatisfaits. La grandeur et la sévérité de celles-ci élevaient l’individu au-dessus de lui-méme, le détachaient de toutes les petitesses, lui faisaient sentir que l’idéal vivait et devait vivre en lui.
Attentats :
lexplosion du Palais d’Hiver
Le travail théorique et le travail d’organisation achevés, le Comité décida d’organiser trois attentats sur le trajet du tsar qui devait rentrer de Crimée. Des agents furent aussit6t envoyés 4 Moscou, Kharkov et Odessa. La dynamite devait étre employée dans tous les attentats. Le Comité ne désignait ni les lieux ni les procédés, s’en remettant sur ces points a ses agents, mais se réservant la sanction de leurs plans ; les agents devaient recruter eux-mémes, sur place, leur personnel. Les exécutants d’une action resteraient inconnus de leurs camarades agissant sur d’autres points. Le Comité se préparait en méme temps 4a faire sauter le Palais d’Hiver ; mais cette affaire, gardée dans le plus grand secret, était dirigée par une commission administrative de trois personnes : Alexandre Mikhailov, Tikhomirov et Kviatkovski. Jentendis un jour ce dernier prononcer une phrase énigmatique : « Tandis que tous ces préparatifs se poursuivent, le courage personnel d’un seul peut tout terminer ici. » Allusion a Khaltourine qui me raconta par la suite qu'il lui était arrivé de se trou-
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ver en téte a téte avec l’empereur, au Palais d’Hiver ; il aurait pu le tuer d’un coup de marteau*®. Je n’avais pas été désignée pour participer aux attentats. La pensée que je ne porterais que la responsabilité morale d’actes pour lesquels mes camarades encourraient les plus terribles chatiments, m’était intolérable. Je demandai avec insistance qu’un réle me fat dévolu dans I|’exécution des plans de l’organisation. Je fus d’abord blamée de chercher une satisfaction personnelle au lieu de laisser l’organisation disposer a son gré de mes forces ; puis on céda, et je fus envoyée avec de la dynamite a Odessa. Je proposai sur ces entrefaites de loger ma sceur Eugénie, revenue du gouvernement de Riazan, chez Kviatkovski, afin de garder un appartement a la disposition du Parti. Je ne me doutais pas que ma sceur se faisait connaitre, par inexpérience, sous le nom sous lequel elle vivait. Et je fus ainsi la cause indirecte de la fin terrible de Kviatkovski. Une étudiante arrétée sur une dénonciation et chez laquelle on trouva des numéros de la Volonté du Peuple déclara les avoir regus de ma sceur dont on trouva l’adresse au bureau central des adresses. Eugénie et Kviatkovski furent arrétés le 24 novembre 1879. Kviatkovski fut exécuté l'année suivante, ma sceur déportée. On trouva chez eux de la dynamite et une feuille de papier que Kviatkovski, pris 4 l’'improviste, n’eut pas le temps de briler. Il en fit une boulette et la jeta dans un coin. Les gendarmes la ramassérent et n’y comprirent rien. C’était l’esquisse d'un plan, marqué a un certain endroit d'une croix. Cette feuille de papier cotta la vie 4 Kviatkovski. Ce ne
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fut qu’aprés l’explosion du 5 février 1880 au Palais d’Hiver que les gendarmes se rendirent compte qu'il s’agissait du plan du Palais d’Hiver et que la croix désignait la salle 4 manger de la famille impériale.
Je partis pour Odessa, munie d’une provision de dynamite, dans les premiers jours de septembre. Je ne trouvai 4 Odessa que Nicolas Ivanovitch Kibaltchitche. Nous trouvames bientdét un logement et nous installames ensemble sous le nom dTvanitski. Bient6t arrivérent Kolotkévitch et Frolenko, un peu plus tard Tatiana Lébédéva ; on se rencontrait habituellement chez nous : Kibaltchitche dirigeait tous les travaux de laboratoire. Nous projetames de placer la dynamite sous les rails mémes, a peu de distance d’Odessa, entre le passage de deux trains ; c’était assez difficile ; Le mieux efit été que quelqu’un d’entre nous obtint une place de garde-voie et creusat une mine en partant de sa guérite méme. Je me chargeai d’arranger les choses, Frolenko devait s’improviser garde-voie, Lébédéva tenir, s'il le fallait, le réle de sa femme. J’avais d’abord pensé a obtenir cet emploi pour |’un des nétres par relations, mais je réfléchis que je ne pouvais ni dire pour quelle raison je le désirais, ni taire cette raison, car c’efit été un abus de confiance. Aussi décidai-je de m’adresser, en qualité de solliciteuse, 4 quelque fonctionnaire influent des chemins de fer du Sud-Ouest. Mon choix s’arréta sur le futur gendre du général gouverneur d’Odessa, comte Todtleben, le baron Ungern-Sternberg, 4 ce moment aux arréts a la suite d’une catastrophe de chemin de fer qui avait
coiité la vie 4 de nombreuses recrues. J’allai le voir et lui demandai de donner une place de garde-voie a mon portier, dont la femme atteinte de tuberculose devait vivre hors de la ville. Sobtins de lui deux mots de recommandation pour le chef de la traction. J’avais observé que l’accueil d’Ungern- Sternberg n’avait pas été celui quun homme du monde réserve de coutume a4 une femme du monde ; je m’empressai de corriger mon erreur et me présentai chez le chef de la traction aussi élégamment vétue que devait |’étre une solliciteuse. Je fus trés bien recue et mon protégé obtint ]’emploi désiré. Tout alla bien, mais Goldenberg vint chercher de Moscou une partie de la dynamite ; on en manquait sur la ligne Moscou-Koursk oi le train impérial avait de grandes chances de passer. Goldenberg repartit au bout de deux jours et fut arrété a Elisavetgrad. Nous apprimes ensuite que le tsar ne passerait pas par Odessa. Il passa sans encombre par Kharkov. L’attentat organisé sur cette ligne par le Comité Exécutif, (Jéliabov, Anna Iakimova et l’ouvrier Okladski) n’eut pas lieu. La voie était minée ; le détonateur était rattaché par un fil électrique au poste d’observation des exécutants, dans un champ. Les électrodes ne donnérent pas d’étincelle. Le Comité chargea une commission de rechercher les causes de l’échec : Jéliabov avait, semble-t-il, mal approché les électrodes. D’aprés une autre version le fil aurait été coupé fortuitement.
Sur le troisieme point, sur la ligne Moscou- Koursk, les préparatifs avaient été faits prés de Moscou, d’une maison voisine de la gare. Le
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19 novembre, a l’heure fixée pour le passage du train impérial, deux trains brillamment éclairés furent signalés. Au premier signal de Sophie Lvovna Pérovskaia, Stépan Chiriaev ne réunit pas les électrodes et le train passa sans encombre ; au deuxiéme signal, le second train dérailla ; mais le tsar était dans le premier, le second ne contenait que les domestiques de la cour. C’était aussi un échec, mais qui fit sensation en Russie et jusqu’en Occident.
Nos pertes commencérent l’automne, a Pétersbourg : Kviatkovski périt, puis Chiriaev, d’autres encore ; la typographie de la Volonté du Peuple, au Saperny péréoulok, fut prise par la police aprés une belle résistance ; un de ses travailleurs se brila la cervelle ou fut tué, quatre furent arrétés.
Je restai bient6t seule 4 Odessa. Aprés avoir passé trois mois dans un logement ot |’on ne pouvait fréquenter personne en dehors de notre propre groupe, j’étais assoiffée de relations, de société, d’activité. J’eus promptement de nombreuses connaissances dans tous les milieux, a commencer par les professeurs et les généraux, pour finir par les ouvriers et les couturiéres ; je faisais partout ma propagande. La jeunesse était ma sphére préférée. Malheureusement, le peu d’étudiants que je connaissais considéraient leur milieu avec pessimisme et n’y voyaient pas d’éléments révolutionnaires.
Je m’appelais 4 Odessa Antonine Alexandrovna Golovléva, d’aprés une feuille détachée d’un passe-
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port dont s’était servi Fédor Nicolaévitch Iourkovski, physionomie originale, trés différente du type coutumier du révolutionnaire de cette époque.
J'avais rencontré Iourkovski 4 Pétersbourg, au cours de l’automne de 1879. II était arrivé du Midi enchanté d’avoir réussi le tour de force de miner la trésorerie de Kherson et de dérober son million, désolé d’autre part de n’avoir pas su garder cet argent pour la révolution. Un jour, dans le tramway qui nous conduisait a Lessnoé, Kviatkovski et moi, mon compagnon de route me dit a l’oreille :
— Regardez votre vis-a-vis.
Je jetai un coup d’ceil sur le personnage qui m’était désigné.
— Un filou ? demandai-je.
Je n’avais jamais vu de filou et je m’imaginais que leur qualité devait étre imprimée sur leur front ; je la lisais dans les grands yeux noirs de notre voisin.
Quel ne fut pas mon étonnement quand il descendit avec nous a la hauteur de notre villa et quand Kviatkovski, souriant, me le présenta : « Sachka l’Ingénieur. » Les journaux avaient ainsi surnommé l’habile foreur de la sape de Kherson. C’était un beau brun, du type méridional, de taille moyenne, large d’épaules, au visage racé, d'un ovale régulier, entouré d’une barbe noire. La bouche petite et souriante, de trés grands yeux rieurs, coquins, étincelants.
Sa physionomie spirituelle était tout a fait exceptionnelle parmi nous. Je n’avais jamais rencontré auparavant, je ne devais jamais rencontrer plus tard, d’esprit aussi insouciant, aussi gai,
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aussi indompté, aussi téméraire. C’était vraiment un enfant sauvage de la nature, ignorant la discipline et ne voulant pas la connaitre, ne sachant pas soumettre sa volonté a celle de la collectivité. I] devait rester ce libre cheval des steppes, cet indompté, cet isolé jusqu’a la fin. I] n’entra pas dans notre organisation du Nord, bien qu'elle lattirat. Il différait tellement de nous tous par ses qualités morales que, le connaissant mieux, je pouvais lui dire en riant : « Peut-étre doit-on avoir un Sachka |’Ingénieur dans le Parti; peutétre pourrait-on en en avoir deux ; il serait 4 coup sar impossible d’en tolérer trois. »
Organisme puissant, il avait des passions fortes, il aimait toutes les joies de la vie, tous ses plaisirs. Pour mes camarades, la vie était sanctifiée par le but poursuivi. lourkovski semblait incarner le principe : vivre pour vivre. Il paraissait, pour cette raison, inférieur A nos camarades, idéalistes sérieux d’humeur ascétique. J’avais cependant un certain penchant pour lui, bien qu’il fat évident qu'il « avait ses idées a lui » et que l’on ne pouvait pas compter entiérement sur lui. Mes camarades étaient véridiques, sincéres, droits. Sachka lIngénieur était rusé, parfois malicieux comme un enfant et je n’eus pas juré que sa nature fat exempte de duplicité.
Son attitude envers les femmes était différente de celle des camarades avec lesquels nous vivions. Entre nous régnait une simple camaraderie. Iourkovski nous faisait la cour et nous divertissait.
Javais passé un certain temps 4 Lessnoé avec Anna Pavlova Korba qui occupait deux chambres
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pourvues d’une entrée particuliére. Etant couchées, une nuit, nous entendimes travailler doucement la serrure. A notre demande inquiéte, une voix étouffée répondit : « Sachka |’Ingénieur... »
L’enclos était fermé, il y avait un chien dans la cour, qui d’ailleurs n’avait pas aboyé. Comment Iourkovski avait-il réussi 4 pénétrer dans la cour pour venir forcer notre porte ?
Il venait de sauter d’un train en marche, en banlieue, pris par un gendarme pour un voleur et conduit a un poste de police, il croyait son logis compromis et s’était décidé a le quitter, non sans aller y chercher « certaines choses ». L’idée de passer la nuit dans la rue, ce qu’eit fait tout autre camarade, ne lui était pas venue. II avait escaladé la palissade, réussi a faire taire le chien, et s’était mis a démonter notre serrure avec un tournevis « qu'il portait toujours sur lui »...
Les « certaines choses » qu'il avait été chercher chez lui étaient un joli petit bol rouge et noir bordé d'un filet d’or et un petit tonnelet semblable, délicat travail d’artisan. Il nous en fit présent.
II passa la nuit a la dure sur le plancher. I fallut le cacher le matin dans une garde-robe, pendant que la femme du dvornik faisait notre ménage. Mais Alexandre Mikhailov, qui veillait avec zéle a notre sécurité, administra a I’Ingénieur une si verte semonce que celui-ci ne voulut plus entendre parler du « joug de l’organisation », de sa discipline, de ses régles de conspiration, de ses contraintes...
Incapable de tout travail intellectuel tant soit peu soutenu, Iourkovski n’en éprouvait pas le besoin. Son intelligence spontanée avait besoin
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de mouvement, de bruit, de société, d’impressions variées, d’excitants, de stimulants.
— Mais occupez-vous donc, lui dis-je, lasse de le voir oisif, 4 Lessnoé, lisez quelque chose !
Je lui donnai un livre. Il me le rendit au bout de quelques jours d’un air contrit.
— Excusez-moi, mais c’est plus fort que moi... Je crois lire, et je creuse déja une sape...
Arrété tout a fait par hasard, dans le gouvernement de Koursk, Iourkovski fut jugé avec d’autres camarades a Kiev, en 1880, et envoyé aux travaux forcés dans les mines de la Kara; ayant tenté la-bas de s’évader, il fut ramené a Pétersbourg et enfermé 4a la forteresse de Pierre-et-Paul, dans le bastion Troubetskoi, puis transféré, en 1884, a la forteresse de Schliisselbourg, avec les membres de la Volonté du Peuple.
Il y mourut en 1896.
Un ouvrier trés intelligent, sympathisant avec la Volonté du Peuple, Stépan Khaltourine menuisier de son métier, occupé sur un yacht impérial, avait réussi 4 obtenir du travail au Palais d’Hiver. Son but était de frapper Alexandre II. Par Kviatkovski, il entra en rapport avec le Comité Exécutif dont la commission administrative prit l’affaire en main.
Connaissant, la disposition des piéces, la vie du palais, les habitudes du personnel, lié aux domestiques, Khaltourine avait gagné la sympathie d’un gendarme logé avec lui dans les sous-sols et qui le considérait comme le prétendant de sa fille.
Il introduisait peu a peu dans le palais la dynamite que lui procurait le Comité. Elle remplissait sa malle. Quand il en eut assez et quand il devint périlleux d’en apporter davantage, il fut décidé d’agir. Khaltourine risquait tous les jours d’étre découvert.
La salle 4 manger du palais devait sauter le 5 février 1880 pendant un diner offert au prince de Hesse. A l’heure dite, Khaltourine alluma la méche et partit. La terrible explosion se produisit au moment précis ow la famille impériale pénétrait dans la salle 4 manger. Une cinquantaine de soldats du corps de garde, situé au rez-de-chaussée, furent tués et blessés. La quantité de dynamite s’avéra insuffisante pour déterminer |’effondrement de la salle 4 manger située au premier étage. La secousse ébranla et fit plier le parquet, la vaisselle tinta et tomba. La famille impériale en fut quitte pour la peur.
Le gouvernement répondit a cet attentat en proclamant la dictature du comte Loris-Mélikov, accueilli par le coup de pistolet de Mlodetski. Ce révolutionnaire monta a |’échafaud au bout de trois a quatre jours avec un sourire tranquille. Ces événements, survenant aprés le déraillement du train impérial du 19 novembre et le siége de limprimerie du Parti, ainsi que les rumeurs qui circulaient depuis les révélations de Goldenberg sur deux autres attentats en voie de préparation, bouleversérent la société. On vit avec étonnement et admiration le Parti se dresser contre l’absolutisme. Démoralisée par l’exil d’une foule de personnes, assommeée par les exécutions, la société
russe croyait l’énergie du mouvement révolutionnaire épuisée ; et voici que des événements inouis succédaient a une dépression générale. Le révolutionnaire, utilisant la chimie et ]’électricité, pénétrait jusque dans la demeure du tsar. Plus la société était inerte et peureuse, et plus grandes lui paraissaient |’énergie, |’ingéniosité et la décision des révolutionnaires. La renommée du Comité grandissait a l’heure ot: nous étions profondément atteints par les échecs. De l’avis général, il ny avait plus rien d’impossible pour le Comité. Le caractére grandiose des événements faisait oublier ’échec. « Fixer sur soi les yeux de |’univers, n’estce pas déja vaincre ? » nous écrivait de |’étranger le chef du Partage noir.
Je parle, bien entendu, des milieux sociaux avec lesquels nous étions en contact ; comme nous avions des sympathisants dans toutes les sphéres et comme ils étaient a leur tour entourés d’une foule de gens, désireux de se montrer libéraux, nous avions bien le droit de parler au nom de la Société, quand nous ne rencontrions que l’approbation. Le 2 avril, le 19 novembre et le 5 février avaient créé un tel état d’esprit que si, a ce moment, le Comité et la Volonté du Peuple eussent renoncé a leur ceuvre de destruction, une nouvelle organisation n’efit pas tardé a surgir pour remplir la mission du régicide.
En mars ou avril 1880, Sabline, puis Pérovskaia arrivérent 4 Odessa pour miner, me dirent-ils, la voie, en prévision du voyage d’été du tsar en Crimée.
Je préparais un attentat contre le secrétaire d’Etat Panioutine, chef de la chancellerie du
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comte Todtleben. Ce Panioutine était redouté de la population. Formé a |’école de Mouraviev le Pendeur, il avait fait dresser cinq potences a la suite du procés des « Vingt-huit », puis s’était mis a épurer la ville. Comparant la Douma Municipale a la Commune de Paris, avait fait exiler plusieurs de ses employés et s’était mis a arréter les instituteurs, les écrivains, les étudiants, les fonctionnaires, les ouvriers ; quantité de personnes avaient été déportées, avec un arbitraire sans bornes et tant de hate qu’on vit se produire des erreurs de personnes. Ce Panioutine était grossier. A une solliciteuse enceinte qui n’avait pas su retenir ses sanglots, il avait crié : « Allez-vous en ! vous avez peut-étre envie d’accoucher ici ! »
Un révolutionnaire chargé d’étudier le genre de vie de Panioutine s’était logé rue Sophiiskaia, en face de la chancellerie. L’observation fat infructueuse, car nous ne connaissions pas Panioutine de vue. Un jeune homme me le fit enfin connaitre, de sorte que j’eus la possibilité de rencontrer presque tous les jours sa corpulente personne accompagnée de deux mouchards, |’un marchant a ses cétés, l'autre le suivant a quatre ou cinq pas. Panioutine devait étre frappé d’un coup de poignard au cours d’une promenade ; je comptais préparer une voiture pour faciliter la fuite de lexécuteur. L’arrivée de Pérovskaia nous fit abandonner ce projet.
Pérovskaia apportait une lettre de Jéliabov ou de Kolotkévitch pour un ouvrier nommé Vassili, susceptible de prendre part 4 l’attentat projeté. Ce Vassili n’était autre que le Merkoulov, qui
devait plus tard livrer 4 Odessa tous ceux qu'il connaissait, charger au procés des « Vingt » ses anciens camarades et m’arréter, enfin, dans la rue a Kharkov, le 10 février 1883. (On annonga sa déportation en Sibérie, tandis qu’on |’envoyait a Kharkov, a seule fin de m’arréter.) J’avais fait, la connaissance de ce misérable, que Kolotkévitch m/avait recommandé comme un garcon honnéte et dévoué.
Sabline et Pérovskaia arrivaient avec un plan tout fait. Ils devaient choisir la rue par laquelle lempereur avait le plus de chance de passer sur le trajet entre la gare et l’embarcadére, y louer une boutique, s’établir comme mari et femme, et miner la chaussée. C’était, en un mot, le projet réalisé plus tard 4 Pétersbourg, dans la rue Malaia Sadovaia.
Pérovskaia était arrivée sans argent. Elle devait fournir un devis au Comité. Je trouvai les fonds nécessaires.
Une boutique fut louée dans la rue Italianskaia et on se mit aussit6t au travail. Il fallait se hater, car on était en avril et le tsar devait passer en mai. Nous ne pouvions travailler que la nuit car la mine partait de la boutique, ouverte le jour. Nous usions d’un excavateur, mais le sol étant argileux, le travail alla trés lentement. Nous nous trouvames enfin sous le pavé; |’excavateur finit par arriver au niveau de la rue. Notre camarade Grigori Issaev eut trois doigts arrachés en préparant la charge. I] supporta stoiquement cet accident, d’autant plus désastreux que le blessé dut se faire soigner a l’hépital. Les explosifs et l’outillage
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qu'il gardait chez lui furent transportés, en toute hate, chez moi.
La terre tirée de |’excavation remplissait une chambre. Nous décidémes de l’évacuer, en prévision du cas ow les habitations situées sur le trajet de l’empereur seraient visitées par la police. Nous nous mimes a l’emporter par paquets et ballots portés chez moi et que je vidais en l’absence de la domestique. Mais il ne fut plus question de la villégiature du tsar a Livadia. Le Comité nous prescrivit de cesser nos préparatifs. Nous lui proposdmes de les mettre a profit pour faire sauter le comte Todtleben. Cette proposition fut repoussée, la mine étant réservée a l’empereur ; nous fames autorisés 4 recourir contre le général-gouverneur a tout autre procédé.
Sabline, d’autres camarades et moi, nous nous mimes a surveiller Todtleben. Nous comptions user contre lui de la bombe. Et il ne nous efit certes pas échappé si nous avions disposé a ce moment de l’invention postérieure d’Issaev et de Kibaltchitche, mais nous n’avions que des cartouches de dynamite assez primitives. Nous eussions pourtant abattu Todtleben, s'il n’avait quitté Odessa. Nous avions a coeur de laver le sang de Tchoubarov, Davidenko, Logovenko, Wittenberg, Maidanski, Drobiazguine, Malinka et Lisogoub. Todtleben avait tué les deux derniers parce quiils étaient riches et envoyé Maidanski et Drobiazguine 4 la potence sur le seul soup¢on d’avoir connu la préparation d'un attentat contre un mouchard. Nous pensions d’ailleurs, par l’exécution systématique des
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généraux-gouverneurs, obtenir la suppression de cette fonction.
Aprés le départ de Todtleben, il fallait liquider tous les préparatifs, boucher la mine avec la terre que l’on en avait tirée, tout remettre en ordre. Je demandai au Comité de me remplacer a Odessa. Depuis bient6t un an, disais-je, j’étais éloignée du centre de l’organisation ; je voulais rendre compte de mon travail et prendre conseil. Je partis d’Odessa pour Pétersbourg, en juin, sans attendre Trigoni, appelé 4 me remplacer.
Vassili Merkoulov, appelé 4 Pétersbourg, partit en méme temps que moi. Déplaisant souvenir, ce traitre manifestait de bons sentiments envers moi. Il me donna plusieurs rendez-vous a Pétersbourg. Nous nous rencontrames dans des jardins publics. Emporté et toujours mécontent, il ne cessait pas de blamer les intellectuels et de louer les ouvriers. Nous lui pardonnions volontiers une certaine aigreur, naturelle, nous semblait-il, chez un prolétaire, dont toute la vie s’était passée dans le besoin. Nous considérions l’amour-propre comme son seul défaut ; nous nous efforcions de le ménager. Je le vis pour la derniére fois en aot 1880. Je ne devais plus le rencontrer que le 10 février 1883, le jour oul, avec Dégaiev, il me livra a la police de Kharkov.
Je fus blamée a Pétersbourg pour avoir quitté Odessa de mon propre chef, sans avoir mis mon successeur, Trigoni, au courant des affaires. Je
me justifiai par l’inquiétude que me causait le manque de nouvelles. Je fournis, d’ailleurs, a Trigoni, tous les renseignements désirables. Le Comité me laissa a Pétersbourg.
De nouveaux préparatifs étaient faits dans la capitale, sous le pont Kamenny, pour faire sauter Alexandre II dans la rue Gorokhovaia. J’ignorais les détails de cette entreprise, poursuivie dans le plus grand secret par la Commission administrative.
Sachant que le tsar se rendait 4 certaines heures a la gare de Tsarskoé-Sélo, je fis un jour ce trajet et rencontrai en effet la caléche impériale. Je tenais A voir, au moins une fois dans ma vie, homme qui incarnait, pour notre parti, la fatalité. Ce fut, je crois, son dernier passage dans ces rues, car il partit bienté6t pour la Crimée et ne revint a Pétersbourg qu’a la veille de l’hiver.
Alexandre Mikhailov, l’inappréciable gardien de notre organisation, le maitre organisateur a la vigilance duquel n’échappait aucun des détails concernant notre sécurité, fut arrété en octobre.
Dépité par le refus d’un jeune homme, il alla demander lui-méme a un photographe de la perspective Nevski, qui faisait les portraits des révolutionnaires arrétés, les photographies des camarades condamnés. Sa visite causa un certain effarement. Un des employés, pour lui donner I’alarme, fit le geste de se serrer un noeud coulant autour du cou. Mikhailov s’en alla. Malgré cet avertissement et la défense du Comité Exécutif, il revint le lendemain et fut saisi en descendant !’escalier.
Perte irréparable, Mikhailov était lceil vigilant
de l’organisation, le gardien de la discipline, si nécessaire dans |’action révolutionnaire. Nous eussions certainement évité bien des malheurs par la suite, sil était resté parmi nous. Au dévouement fanatique a la révolution, il unissait ]’énergie, la ténacité, un remarquable esprit pratique et une si grande prudence que les gens les plus peureux se sentaient en sécurité auprés de lui. Organisateur talentueux, pénétrant dans l’observation des gens, il était minutieux, logique et inflexible dans I’application des principes d’organisation. Exigeant que chacun s’acquittat de sa tache, mettant l’intérét de la cause au-dessus de tout, il entendait que le révolutionnaire oubliat toutes les faiblesses humaines et renoncat a toutes les inclinations personnelles. « Si le Parti, me dit-il un jour, m’ordonnait de laver la vaisselle, je m’acquitterais de ce travail avec autant de zéle que du travail intellectuel le plus intéressant. » Avec ce caractére entier, il ne pouvait manquer d’exercer une immense influence dans Yorganisation comme en dehors d’elle. Les cadres étroits de la vie russe ne devaient pas lui permettre de déployer ses forces et de jouer un grand réle dans l’histoire. Dans la France révolutionnaire du xvile siécle il etit été l’égal de Robespierre.
Il était aussi, pour notre organisation, l’un de ses plus anciens militants, établissant un lien vivant entre le présent et le passé. Il avait appartenu a Terre et Liberté et participé a toute |’évolution du mouvement. Il était le dépositaire des traditions révolutionnaires. I] avait été lié avec toutes les personnalités marquantes tombées au cours de quatre années.
Liorganisation militaire. Nétchaev
La fin de l’année 1880 et le début de 1881 furent marqués par la propagande et l’ceuvre d’organisation de la Volonté du Peuple. Des relations nombreuses se nouaient avec la province, des groupes se formaient. Les agents du Comité faisaient des tournées dans le pays ou étaient envoyés en mission sur les points les plus importants. Le Partage Noir avait 4 peu prés disparu, ses dirigeants s’étaient réfugiés a l’étranger. Le groupe nombreux formé par Popov a Kiew avait péri a la suite d’une trahison. Les sympathies allaient a la Volonté du Peuple. De tous les points du pays, des délégués venaient demander au Comité son approbation et son aide pour l’organisation des forces nouvelles. Le courage est contagieux comme la panique. L’énergie et la valeur de |’organisation entrainaient les forces vives, du pays. La mort méme n’‘était plus redoutable.
A Pétersbourg, l’inactivité de la police et de la gendarmerie, dans cette période de la dictature de Loris-Mélikov, secondait notre activité au sein de la jeunesse et parmi les ouvriers. C’était une
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période d’espérance et d’activité. On exigeait a haute voix le régicide, car la politique du comte Loris-Mélikov ne trompait personne : le dictateur retirait d’une main ce qu'il donnait de l'autre. Ayant annoncé le rappel des personnes exilées par mesure administrative, il usait lui-méme largement de cette sanction; par la circulaire du 15 décembre 1880, il aggrava le sort des forcats de la Kara, désormais privés du droit de correspondre avec leurs parents.
A cette brillante période de I’activité de la Volonté du Peuple se rapporte la fondation de |’organisation militaire du Parti.
La conscience de la nécessité d’une action systématique dans l’armée faisait complétement défaut dans les années 70-79. Des militaires avaient figuré aux procés des « Cent quatre-vingt-treize » et des « Cinquante », mais ce n’étaient que des propagandistes qui allaient au peuple*’. La Narodnaia Volia comprit que l’organisation révolutionnaire de l’armée était nécessaire a la victoire des masses populaires.
Le Comité Exécutif entra en relations, au cours de 1879-80, avec les officiers de marine de Cronstadt, par le lieutenant Soukhanov, et -avec les artilleurs de Pétersbourg, par Serge Dégaev. Ce dernier, ayant servi dans Iartillerie de forteresse a Cronstadt avait été écarté comme « douteux » de YAcadémie d’artillerie.
Le cercle d’études, dit des « baleiniers », nous avait préparé une base dés 1871-1872. Quand les cadets de marine se voyaient dénoncés, comme formant une société secréte, ils expliquaient qu’ils
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ne se réunissaient que pour développer les industries du nord de la Russie. Cette version avait peut-étre été inventée pour |’Administration, contente de l’admettre ; peut-étre aussi, des jeunes gens avaient-ils pensé 4 procurer par la péche a la baleine des ressources a la révolution.
Un cercle d’officiers de marine s’était formé en 1878 a Cronstadt pour la propagande parmi les gradés subalternes. La guerre russo-turque, I’affranchissement de la Bulgarie et |’établissement d’une constitution dans ce pays, eurent aussi une certaine influence. La guerre révéla ]’état scandaleux du régime : pillage du trésor, abandon du soldat vétu de haillons, affamé, privé de secours médicaux. Les officiers ne pouvaient manquer de penser au mal et d’y chercher un reméde. « Nous pensions, devait dire, plus tard, au cours d’un procés, un participant du siége de Plevna, qu’au lieu de libérer un pays étranger, il fallait penser a la libération de la Russie. »
Les Ecoles militaires supérieures devaient former et formérent un certain nombre dofficiers pénétrés d’un idéal social. .
E. A. Sérébriakov a relaté dans ses souvenirs la vive impression que produisit Jéliabov a la premiére réunion d’officiers qui eut lieu chez Soukhanov, a Cronstadt. Les officiers de marine voyaient pour la premiére fois un représentant talentueux du parti révolutionnaire dont ils avaient seulement entendu parler jusqu’alors. La netteté du programme de la Volonté du Peuple, Yéloquence et la conviction de l’orateur, son physique imposant charmérent les assistants qui, d’aprés Sérébriakov,
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se sentirent tous ce soir-la des révolutionnaires, bien qu’ils n’eussent peut-étre pas pensé une heure auparavant a la politique et dussent peut-étre se souvenir avec effroi, le lendemain matin, de cette réunion. Les invitations avaient été faites un peu au hasard.
Soukhanov sympathisait depuis le début avec la Volonté du Peuple, mais avait longtemps été un adversaire du terrorisme. Il me charma dés notre premiére rencontre. II] était de ceux qu’on aime de plus en plus au fur et 4 mesure qu’on les connait mieux. Profondément honnéte et désintéressé, tout a fait dépourvu d’ambition, il était si véridique, qu’on se demandait comment un homme d'une telle pureté d’Ame avait pu se former dans une atmosphére de mensonge et d’hypocrisie.
Affectueux dans ses relations personnelles, il était énergique et passionné dans I’activité sociale. N’ayant pas dépensé ses forces a faire une carriére ou a chercher un bonheur personnel, il se donna a la vie politique a trente ans avec toute l’ardeur de la jeunesse.
Nous nous rencontrames souvent. Il valait la peine d’étre conquis. Jéliabov, Sophie Pérovskaia et moi, nous nous y efforcions au cours de longs entretiens, dans l’humble logis de sa sceur, Olga Evguénievna. Soukhanov y venait avec son ami, le baron Stromberg. Dés le début, Jéliabov m’avait dit:: « Stromberg est prét, porte ton attention sur Soukhanov. » Il ne manquait qu'une étincelle pour embraser cette Ame ardente. On pouvait déja dire, dans les premiers mois de 1881 que Soukhanov mourrait sur |’échafaud, méme si le gouvernement
devait préférer se passer d’exécutions retentissantes. Quand périt Jéliabov qu’il aimait ardemment et dont la main de fer aurait pu le contenir, sa fiévre passa toutes les bornes. I] perdit toute prudence, dans son désir de mettre a profit pour le Parti les dispositions d’esprit de la société russe a ce moment.
Nous nous efforgames en vain de modérer ses élans. « Non, non, répondait-il, je préfére y aller pendant un an ou deux de toutes mes forces et que ce soit ensuite la fin ! »
La seule idée de l'illégalité lui répugnait. Jamais il n’eGt accepté ce mensonge permanent, cette existence aux aguets. II avait besoin d’air et d’espace. Quand nous creusions la sape, sous la rue Sadovaia et qu'il y travaillait avec nous, comme d'autres camarades, dans le souterrain noir, il lui arriva de me dire que c’était contraire a ses habitudes d’action au grand jour. « Si l’on me trouvait sous terre, creusant comme une taupe! » s’exclamait-il et cette idée le faisait frémir. .
Il n’était pas aguerri comme nous. Ses nerfs ne s’étaient pas endurcis devant les pertes. La fin de camarades qu'il aimait et respectait le plongeait dans une douleur intolérable, entiérement nouvelle pour lui. Il ne pouvait pas vivre longtemps dans les conditions de notre vie révolutionnaire. On sait qu’il eit pu éviter son sort : on l’avertissait du danger, il le voyait, mais il attendait tranquillement la répression qui signifiait la mort, car tout était déja décidé en lui. Heureux les partis auxquels viennent de tels hommes !
Nos entretiens roulérent d’abord sur des sujets
théoriques. Quand nous eftimes réussi a convaincre Soukhanov de la nécessité du terrorisme, il ne fut plus question que du réle que les militaires pourraient jouer dans la révolution.
Le Comité Exécutif avait arrété les principes sur lesquels devait s’édifier l’organisation militaire. Cette organisation devait étre rigoureusement centralisée comme le Parti, mais constituée en unité indépendante.
Un comité d’officiers sélectionnés par le Comité Exécutif de la Volonté du Peuple devait la diriger. Les groupes militaires de province lui seraient soumis. I] serait luicméme soumis au Comité Exécutif.
L'insurrection, déclenchée au moment fixé par le Comité Exécutif, était le but de l’organisation.
Tout officier entrant dans |’organisation devait prendre l’engagement de descendre dans la rue en armes et d’appeler les troupes a la révolte au premier signal du Comité Exécutif, transmis par le Comité Militaire. La propagande révolutionnaire dans leurs unités n’était pas imposée aux officiers, qui devaient éviter de se compromettre jusqu’au moment de l’action. Cette propagande devait étre Yceuvre d’ouvriers désignés par le Parti; les officiers ne faisaient qu’indiquer les soldats les plus propres a la bien accueillir.
De temps a autre, les officiers affiliés devaient solliciter des congés afin d’entretenir leurs relations et de se livrer au recrutement.
Le Parti, dans son ensemble, devait donc étre formé de deux organisations paralléles uniquement rattachées par leurs Comités. Cette précau-
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tion soustrayait les militaires au danger des pertes occasionnelles fréquentes dans le Parti. Il était, en effet, beaucoup plus difficile de reconstituer un groupe militaire qu'un autre groupe.
Le Comité Exécutif délégua d’abord deux de ses membres au Comité Central militaire. Soukhanov entra plus tard dans notre comité, de par notre choix.
A la fin d’octobre ou au début de novembre 1880, Soukhanov, qui avait jusqu’alors habité Cronstadt, s'installa 4 Pétersbourg pour suivre les cours de l'Université et remplir auprés d’un professeur de physique les fonctions d’appariteur. Ce fut dans son logis de la rue Nikolaevskaia que nous nous rencontrames désormais. A ces réunions assistaient, de la part du Comité Exécutif, Jéliabov, Kolodkévitch, Barannikov et moi ; de la part des militaires, Soukhanov, Stromberg et I’officier d’artillerie N. Rogatchev. L’officier d’artillerie Pokhitonov et le lieutenant de vaisseau Boutsévitch qui, tous deux, devaient plus tard périr a la forteresse de Schliisselbourg, vinrent aussi, aprés la discussion des principaux points du programme et des statuts. A cété de l’enthousiaste Soukhanov, habitué au commandement mais exergant une si grande séduction morale, se placait Boutsévitch, intelligence érudite et brillante, Rogatchev, beau garcon, solidement charpenté, instruit et séduisant, le raisonnable Pokhitonov, le probe Stromberg. Avec ces chefs, organisation militaire pouvait compter sur le succés. Son Comité Central fut formé de Soukhanov, de Stromberg, de Rogatchev et, pour le Comité Exécutif, de Jéliabov et de Kolodkévitch”.
En avril 1881, aprés l’arrestation d’Issaev, Soukhanov me logea 4 Cronstadt, chez ses amis Stromberg et Zavalichine, qui avaient un pieda-terre. Stromberg se distinguait par sa fermeté et sa réserve. Peu expansif, plutdt silencieux, de complexion délicate et de petite taille, il avait un teint clair et une longue barbe dorée décelant lorigine étrangére. Il formait un contraste parfait avec Zavalichine, grand, brun, vif et vigoureux. L’un était lent et méthodique ; l’autre prompt, énergique, enthousiasmé par le terrorisme qui allumait une flamme dans ses yeux sombres.
Je passai environ une semaine avec eux. Une trentaine d’hommes formait le groupe des officiers de marine. Nombre d’entre eux étaient venus au mouvement, entrainés par la camaraderie et les audaces de la jeunesse.
Le manque de précautions, l’ignorance du péril sautaient aux yeux chez Soukhanov et, a plus forte raison, chez ses camarades. Le bruit que les cartouches des mines et des bombes du 1* mars avaient été prises 4 Cronstadt, dans les services de la Marine, faisait l’objet de conversations désinvoltes entre amis, et il faut s’étonner que tout le groupe de Soukhanov n’ait pas péri en méme temps que lui. Si l’on se borna d’abord a envoyer un officier dans la flotte de la Caspienne et a exiler Stromberg en Sibérie ce fut exclusivement grace a |’étroite solidarité qui régnait entre les marins, méme éloignés du mouvement révolutionnaire.
Un groupe d’officiers d’artillerie, dont faisaient
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partie Rogatchev, Pokhitonov, Dégaev, Papine, Nikolaev et trois ou quatre autres s’organisait a Pétersbourg.
Cette organisation militaire semblait avoir toutes les chances de succés. Une enquéte faite parmi ses membres permit de recenser jusqu’a 200 officiers (et il y en eut plus tard bien davantage), dispersés dans diverses villes, plus ou moins acquis a la cause de la liberté politique.
A partir de 1879, l’influence de la question sociale en Occident sur le mouvement révolutionnaire russe cesse complétement de se faire sentir. Le mouvement russe a trouvé sa forme propre. L’émigration russe 4a |’étranger a perdu pour le pays révolutionnaire sa signification. Les relations réguliéres entre les organisations révolutionnaires et les émigrés cessent. Il en est ainsi jusqu’au 19 novembre 1879 et au 5 février 1880, quand les deux explosions du Comité Exécutif étonnent l'Europe et attirent son attention sur le parti révolutionnaire de Russie.
Peu de temps aprés, le gouvernement impérial réclamait 4 la France |l’extradition de l’agent du Comité Exécutif Hartman, occupant de la maison d’ot |’on avait fait sauter le train impérial le 19 novembre. La légation de Russie ne réussit pas a éviter, malgré ses nombreuses démarches, le soufflet retentissant de la France républicaine. La question de l’extradition du terroriste avait été débattue avec passion en Russie et a |’étran-
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ger. Le refus de la France fut une défaite pour lautocratie.
La Volonté du Peuple comprit la signification que l’opinion publique européenne pouvait avoir pour le Parti. Elle décida d’organiser a |’étranger sa propagande et de conquérir les sympathies de la société européenne. Tandis que nos bombes ébranleraient le tréne a |’intérieur, nous le discréditerions a |’étranger. On pouvait utiliser a cette fin les forces des émigrés, perdues pour l’action révolutionnaire en Russie méme.
Hartman et Lavrov furent invités par le Comité a faire connaitre a |’étranger le programme de la Volonté du Peuple. Hartman devait visiter les principales villes d’Amérique ; toutes les personnalités éminentes du socialisme occidental lui avaient promis leur appui. Le Comité avait demandé, par lettre, A certaines d’entre elles, A Karl Marx et a Rochefort notamment, d’appuyer son agent Hartman dans |’organisation de la propagande contre le despotisme russe. L’auteur du Capital nous promit son concours et nous envoya son portrait signé. Le Comité me chargea, a l’automne de 1880, des relations étrangéres. J’envoyai 4 Hartman des correspondances, les biographies des révolutionnaires exécutés, des photographies, des publications. Je lui envoyai ma derniére correspondance aprés le 1°’ mars, sur cet événement, avec la lettre du Comité a Alexandre III et un dessin représentant l’intérieur du magasin Kobozev, dessiné par Kobozev lui-méme.
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Dés avant l’arrestation d’Alexandre Mikhailov, le Comité avait projeté de louer un magasin ou une boutique dans une des rues de Pétersbourg par lesquelles l’empereur passait le plus souvent. Du magasin, une mine devait étre creusée sous la chaussée. Des agents étaient chargés d’observer les locaux a louer. Comme le tsar était obligé de se rendre fréquemment au manége Mikhailovski, on cherchait un local dans les rues avoisinantes. Le choix s’arréta sur un magasin disponible dans la rue Petite Sadovaia et il fut décidé d’y ouvrir un commerce de fromage.
Je proposai de confier le réle du patron 4 mon ami Iouri Nikolaévitch Bogdanovitch. Depuis mon départ de Saratov en 1879, je l’avais perdu de vue, Il avait traversé une longue maladie. Je l’avais retrouvé a grand’peine.
En janvier 1881, le Comité nous chargea, Issaev et moi, d’organiser un appartement réservé & ses réunions. Aucun des agents du Comité ne devait en connaitre l’adresse. Kibaltchitche y fut appelé, par exception, a la veille du 1% mars, pour préparer les bombes.
Nous nous installames a la perspective Voznessenski*! au N° 25 en face d'un pont, dans trois déplaisantes grandes chambres froides. La maison avait l’avantage de donner sur deux rues et d’étre voisine d’un établissement de bains, de sorte que les allées et venues devaient y étre peu remar-
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quées. Nous y vécimes sous le nom de Kokhanovski jusqu’aux premiers jours d’avril, quand, Issaev ayant été arrété dans la rue, nous dimes abandonner ce logement.
Par un soir de grand gel, en janvier, vers 10 heures, Issaev rentra tout couvert de givre. Débarrassé de son chapeau et de son pardessus, il sapprocha de la table autour de laquelle nous étions assis, deux membres du Comité et moi, posa devant nous un petit rouleau de papier et dit tranquillement, comme s'il n’y eut 1a rien d’extraordinaire :
— Une lettre de Netchaev! du ravelin !
Une lettre de Netchaev ! du ravelin !
Javais entendu ce nom 4a dix-neuf ans, dans un coin perdu de la province de Kazan. Les journaux parlaient du procés des affiliés de Netchaev. Je dois dire que |’assassinat d’Ivanov, minutieusement décrit, me fit alors une impression ineffagable ; je ne compris rien a la conspiration.
Je me souvins aussi d’un mot de mon oncle Kouprianov dit a l'occasion de cette affaire :
— Un peuple a le gouvernement qu'il mérite.
Ce fut pour moi un axiome. Mon oncle n’y faisait aucune réserve. Moi non plus.
Javais entendu pour la seconde fois le nom de Netchaev en 1872, a Zurich, ot l’on se communiquait entre étudiants |’étonnante nouvelle : un membre de I'Internationale, le polonais Stempkovski, venait de livrer Netchaev 4 la police suisse ; Netchaev était arrété et le gouvernement russe le réclamait comme un criminel de droit commun.
La présence de Netchaev en Suisse, a Zurich,
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était pour nous une surprise. Nous ne savions pas que les agents de la police russe le recherchaient depuis longtemps dans ce pays et que, pendant son séjour a Genéve, on avait méme arrété dans la rue un autre émigré russe, habitant comme lui chez Ogarev et qui ne fut relaché que lorsqu’un gardien du lycée dans lequel Netchaev avait enseiené fut arrivé de Russie pour I’identifier. Aprés cet épisode, les agents de Mazzini en Suisse avaient caché Netchaev dans les montagnes. II s’installa enfin a Zurich et se refusa a quitter cette ville, pensant que les émigrés voulaient simplement l’écarter de leur propre champ d'action. Il vécut a Zurich comme peintre d’enseignes. II n’avait de relations qu’avec un petit nombre d’émigrés russes et polonais.
L’opinion lui était défavorable en Suisse, 4 cause de l’assassinat d’Ivanov ; l’agitation entreprise par un groupe d’émigrés n’eut pas de succés. Les deux plus fortes associations suisses le Griitliverein et le Bildungsverein répondirent aux émigrés qu’elles ne défendaient pas les assassins. Le fait méme de l’arrestation faisait prévoir la décision des autorités fédérales. Netchaev fut livré a la Russie.
Un groupe d’étudiants, formé surtout de Serbes, voulut tenter de le libérer de force sur le trajet de la prison a la gare. Ils ne se trouvérent pas en nombre le jour de l’action. On a écrit qu'une tentative infructueuse eut lieu. La police réussit a rattraper presque aussit6t Netchaev.
Deux révolutionnaires prirent le train en méme temps que lui ; mais toutes les précautions étaient prises, ils ne purent rien faire.
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On sait qu’en Russie Netchaev fut condamné a vingt ans de travaux forcés. La lettre du traité d’extradition avec la Suisse fut respectée. Netchaev ne fut jugé que comme un criminel de droit commun. Mais au lieu d’étre ensuite envoyé en Sibérie, il disparut mystérieusement : nul ne savait s'il était mort ou vif.
Des années passérent, et voici qu’en ce soir de janvier 1881 Netchaev nous apparaissait, adressant la parole au Comité Exécutif, du fond du ravelin Alexis**. Quand on avait amené Netchaev au ravelin, il n’y avait la qu’un prisonnier énigmatique, devenu fou, Chévitch, ce Chévitch qu’un historien devait identifier quarante ans plus tard, aprés la révolution, Comme étant |’officier Beideman*.
En 1879, on amena au ravelin Mirski, condamné a la suite de l’attentat contre le chef de la gendarmerie Drenteln. Le nouveau venu n’inspira pas confiance a Netchaev, qui ne voulut pas communiquer par son intermédiaire avec |’extérieur et fit preuve, en cette circonstance, d’une grande perspicacité**. Mais quand, aprés le procés des seize membres de la Volonté du Peuple (octobre 1880), Stépan Chiraev, du Comité Exécutif, l’auteur du déraillement du train impérial 4 Moscou, arriva a son tour au ravelin, Netchaev décida de s’adresser a la Volonté du Peuple et lui envoya, par J’intermédiaire d’un soldat du ravelin qui lui était dévoué, une lettre a l’adresse d’un étudiant connu de Chiraev.
La lettre était exclusivement pratique ; elle ne disait pas un mot sur le passé, pas un mot sur le
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présent de Netchaev. L’enfermé posait simplement et nettement la question de son évasion. C’était bien le message d’un révolutionnaire hors de combat a ses camarades libres.
Le mensonge entourant la personnalité révolutionnaire de Netchaev, le sang d’une innocente victime, les extorsions de fonds, la recherche de documents compromettants a des fins de chantage, tout ce qui avait été fait sous la devise : « La fin justifie les moyens », tout disparaissait. Il ne restait qu'une intelligence demeurée claire en dépit des années de réclusion ; une volonté que le chatiment n’avait point brisée ; une énergie que les échecs n’avaient point vaincue. Quand l'appel de Netchaev eut été lu au Comité nous nous écridmes avec une sorte d’exaltation : « Il faut le libérer ! »
Pas a pas, Netchaev nous fit connaitre dans ses lettres son travail des derniéres années. Enchainé, dans le mystére du ravelin, il travaillait. Il s’efforcait, jour aprés jour, de soumettre a son influence le milieu ennemi. I] étudiait le caractére de chaque gendarme, de chacun des soldats d’élite chargés de le surveiller. Il observait inlassablement, retenant tout pour déterminer ensuite les moyens d’agir sur chaque personne. Jour aprés jour, il travaillait a ruiner la discipline de ses gardiens, discréditant les chefs : a leurs yeux, se faisant agitateur, propagandiste, éducateur, formant le sentiment et l’esprit de ces hommes. II leur arrachait des confidences et des aveux, il finissait par les dominer ; les conditions exceptionnelles de sa réclusion devenaient une arme entre ses mains ; il environ-
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nait son passé de mystére, acquérait un prestige énigmatique, semblait promettre un autre avenir.
Poursuivant lentement mais sans cesse sa tache, ce prisonnier extraordinaire avait fini par se soumettre, disait-il, quarante hommes ! Grace a eux, il avait peu a peu appris a connaitre a fond le ravelin et la forteresse, le fonctionnement des divers services, les rapports entre les membres de l’administration intérieure, tous les détails du régime et de la topographie de l’ile. Il possédait quantité de données physiques et psychologiques, tout a fait inappréciables, permettant une évasion que, séparé du monde, il préparait depuis des années dans le silence.
Fidéle a ses traditions, Netchaev supposait que son évasion devait étre le fruit d’une mystification compliquée. Ses libérateurs devaient se présenter a la forteresse en grand uniforme et couverts de décorations, annoncant la chute d’Alexandre II, lavénement de I’héritier du tréne et la libération du mystérieux prisonnier du ravelin par le nouvel empereur.
Nous décidames sans discussion de confier la libération de Netchaev a l’organisation militaire. Soukhanov nous parut tout désigné pour diriger Yentreprise. Le Comité Exécutif estima que l’expérience devait se faire de préférence par la Néva, dans des canots et non l’hiver sur la glace. C’était la remettre au printemps. Le Comité avait d’ailleurs 4 poursuivre d'autres affaires et en premier lieu l’exécution d’Alexandre II.
La nouvelle tentative, la septiéme, était en plein développement. Au magasin de la rue Petite Sado-
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vaia, le commerce des fromages se poursuivait, et, chaque nuit, plusieurs membres du Comité et plusieurs de ses agents travaillaient dans le souterrain, a la pioche et a l’excavateur. La terre extraite remplissait les tonneaux destinés aux laitages. Suspendre ce travail efit été courir de grands risques. Le magasin mal achalandé, l’inexpérience des commergants improvisés, une modification de l’itinéraire d’Alexandre II dans ses sorties du dimanche risquaient de faire perdre tout ce travail. Il fallait se hater. Le Comité déclara franchement a Netchaev que les préparatifs de l’exécution du tsar exigeaient toutes nos forces, que nous n’étions pas en mesure de poursuivre en méme temps deux entreprises et que nous n’organiserions son évasion qu’aprés avoir mené a bien I’action commencée contre le tsar. Netchaev répondit qu'il attendrait.
On a raconté que Jéliabov s’était rendu au ravelin et entretenu avec Netchaev par la fenétre de sa cellule. Pure légende. Dans l’attentat en voie de préparation, Jéliabov devait jouer un grand réle. La mine de la Petite Sadovaia pouvait sauter un instant avant ou un instant aprés le passage de la caléche impériale. En ce cas, quatre hommes armés de bombes, placés deux par deux aux deux extrémités de la rue devaient agir. S’ils manquaient, eux aussi, l’empereur, Jéliabov interviendrait, 4 son tour, armé d'un poignard. Cette fois, nous avions décidé d’en finir 4 tout prix. Jamais Jéliabov n’aurait consenti a courir, a la veille de l’action, un risque inutile ; jamais le Comité ne l’'y eat autorisé.
Les relations avec Netchaev continuaient par lintermédiaire d’un soldat qu’Issaev rencontrait de coutume dans la rue et qui lui remettait un petit rouleau de papier couvert d’hiéroglyphes inventés par Netchaev.
Aprés l’arrestation d'Issaev, le 1° avril, la liaison sinterrompit pour un temps. Elle reprit par la suite. II fallut la trahison de Mirski pour provoquer plus tard l’arrestation de vingt-trois gendarmes et soldats dévoués a Netchaev et des sanctions administratives contre d’autres.
Netchaev succomba au ravelin et sa fin resta un mystére jusqu’a la révolution.
Chiraev mourut au ravelin le 18 aotit 1881, de tuberculose, et Netchaev nous informa de sa mort. Mais quand, en mars 1882, les accusés du procés des « Vingt », — Morozov, Issaev, Frolenko, Alexandre Mikhailov, Barannikov, Kolodkévitch, Klétotchnikov, Langans, Arontchick et Trigoni furent enfermés au ravelin, et quand, plus tard, au début de 1883, les accusés du procés des « Dix-Sept », avec Bogdanovitch, passérent par les mémes cellules, aucun d’entre eux ne remarqua le moindre indice de la présence de Netchaev dans la terrible gedle.
Le bruit courait qu’aprés la découverte de ses relations avec l’extérieur Netchaev avait été envoyé a Schliisselbourg et tué en cours de route.
Les conditions matérielles de la réclusion de Netchaev avaient été tolérables jusqu’a l’arrivée au ravelin des membres de la Volonté du Peuple. A ce moment, les prisonniers furent systématiquement affamés. L’alimentation était tellement insuffi-
sante, d’aprés Iouri Bogdanovitch, qu’au bout d’un mois de séjour au ravelin, les détenus ne marchaient plus qu’en s’appuyant au mur. Tous souffraient du scorbut Le médecin Willms déclarait a ceux qui se plaignaient de mourir d’inanition, qu'il n’y pouvait rien. II se bornait 4 leur donner une décoction de fer : au repas, le gendarme de service en donnait 4 chacun une cuillerée. Netchaev devait succomber dans ces conditions, sans que l’on efit besoin de se servir des armes pour le tuer. La date de sa fin a été, depuis la révolution, établie d’aprés les documents des Archives : il mourut au ravelin, le 21 novembre 1882, dans un isolement si complet que nul de ses codétenus n’avait connu sa présence.
Dans notre mouvement révolutionnaire, Netchaev reste une figure exceptionnelle. Aussi pénible que soit le souvenir de l’assassinat dTvanov et de la maxime : « La fin justifie les moyens », on demeure confondu devant la force de volonté, la fermeté de caractére, le désintéressement absolu, le dévouement sans bornes de Netchaev a la cause révolutionnaire. Dépourvu de certaines qualités morales supérieures, Netchaev avait néanmoins un charme dominateur qui agissait sur les simples comme une sorte d’hypnose. Les soldats du ravelin envoyés en Sibérie rencontrérent de nombreux intellectuels exilés. Jamais aucun d’entre eux n’eut un mot de reproche a l’adresse de Netchaev qui avait brisé leur vie. Ils nourrissaient tous envers lui un sentiment particulier voisin de la peur, ils reconnaissaient avoir été subjugués par sa volonté.
Ils avaient produit la méme impression au pro-
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cés*>, Ils parlaient de Netchaev, disait-on, comme des hommes dominés par la peur. II leur était dailleurs défendu de prononcer son nom.
Jusqu’au fond de la Sibérie, ils devaient rester sous le charme de la puissante personnalité du captif qui avait conquis leurs Ames.
Kolodkévitch et Barannikov furent arrétés le 26 janvier ; Barannikov était un de nos camarades les plus chers. On arréta chez lui Klétotchnikov, dont la valeur pour notre organisation était inestimable. Pendant deux ans il avait paré les coups dirigés contre nous par le gouvernement. II veillait A notre sécurité extérieure, comme Alexandre Mikhailov veillait 4 notre sécurité intérieure. Nous entourions chacun de ses pas d’un mystére absolu. Une personne, demeurée pour cette raison dans la plus stricte légalité et complétement écartée de l’activité révolutionnaire, assurait la liaison avec lui.
Klétotchnikov ne devait se rendre que chez elle pour communiquer les renseignements utiles au Parti, sur les perquisitions et les arrestations projetées, sur les recherches, sur les espions, sur toutes les affaires du III* Département qui passaient entre ses mains a la chancellerie.
Pourquoi Klétotchnikov se mit-il a fréquenter Barannikov, qui était de toutes nos affaires dangereuses, je n’en sais rien, et c’est d’autant plus étrange que trés myope, Klétotchnikov ne pouvait apercevoir le signe de sécurité que nous mettions
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aux fenétres. Sans doute est-ce pour cette raison qu'il tomba dans la souriciére. [1 mourut d’épuisement au ravelin aprés le procés des « Vingt ». Il était devenu commis au III* Département du ministére de |’Intérieur d’une facon assez curieuse. A son arrivée de Crimée, a Pétersbourg, il s’était mis a la disposition du Comité. A cette époque, des perquisitions faites chez des étudiantes qui logeaient en garni chez une accoucheuse firent pressentir que leur hétesse était de la police. Alexandre Mikhailov proposa a Klétotchnikov de se loger chez elle, de gagner sa confiance et d’entrer a son tour au IIJ* Département. Klétotchnikov s’accoutuma 4a faire la partie de cartes de sa logeuse, a laquelle il eut bien soin de laisser gagner des petites sommes. Ayant appris qu'il cherchait un emploi, cette dame finit par lui proposer un emploi dans la police. Klétotchnikov pénétra ainsi dans les antres de la Stireté générale. Les mandats d’arrét, les ordres de perquisition, les listes d’agents provocateurs et d’espions, les ordres de surveillance, tout passait entre ses mains. Il en communiquait les résumés a l’agent de liaison du Comité. Il rendit d’inappréciables services.
Le Comité Exécutif se réunit en conférence a la mi-février.
Il se demandait si une tentative insurrectionnelle était possible a la suite de l’exécution du tsar. Les révolutionnaires de Moscou et de province devaient répondre a cette question.
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Leur réponse fut négative. Nos forces étaient trop peu importantes pour qu’une action dans la rue pit devenir sérieuse*®. Il fallut y renoncer. La révolution nous paraissait encore indistincte et lointaine.
Notre conférence eut lieu dans mon logis de la perspective Voznessenski. Pour ne pas exciter lattention, nous nous réunissions a vingt-quatre heures d’intervalle, au nombre de vingt a vingtcing. Nous étions encore faibles, mais le probleme de l’insurrection avait été posé. L’idée devait vivre.
Le 1° mars 1881
Le 15 février, un dimanche, l’empereur rentrant du manége Mikhailovski, passa par la Petite Sadovaia. La sape était préte mais la mine n’était pas encore mise.
Nous fiimes indignés, quand nous I|’apprimes, de la lenteur des techniciens. Peut-étre faudrait-il attendre un mois que |’occasion se renouvelat.
Le Comité exigea que tous les préparatifs fussent terminés pour le 1° mars. On sait que le plan du septiéme attentat comportait trois parties : l’explo-sion de la mine, les bombes 4 main de quatre des ndtres, —- Ryssakov, Grinévitski, Timothée Mikhailov, Emélianov, — et enfin, le poignard de Jéliabov.
Nous vivions dans Il’anxiété. Le commerce des fromages durait depuis trois mois. En apparence du moins, les patrons de la boutique étaient irréprochables : Bogdanovitch, avec une barbe rousse en éventail, un large visage cuivré, un parler plaisant enrichi de faconde, Anna Yakimova avec son accent de Viatka et son air de femme du peuple. Mais c’étaient de médiocres commerc¢ants. Les voisins ne voyaient pas en eux des concurrents.
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En outre, nous avions peu d'argent et les fromages ne rendaient pas. A une minute critique, j’eus le bonheur de trouver trois cents roubles pour les marchandises. La pauvreté du magasin ne sautait cependant pas aux yeux, comme j’eus |’occasion de m’en convaincre en allant, sous le prétexte d’acheter du roquefort, avertir nos camarades qu’ils étaient surveillés et que Soukhanov avait été pris en filature en sortant de chez eux.
L'inventaire avait bonne mine, mais les tonneaux étaient pleins de terre. L’inexpérience des commerecants, et peut-étre la surveillance exercée sur quelques-uns de ceux qui travaillaient la nuit dans la sape (sans doute sur Trigoni, logé, nous le simes plus tard, chez des indicateurs de la police) avaient attiré l’attention sur le magasin.
Le 27 février, au soir, la police vint arréter Trigoni qui occupait une chambre 4a la perspective Nevski; on trouva chez lui André Jéliabov. Soukhanov nous apprit le lendemain matin la terrible nouvelle. Le bruit courut en ville que la police était sur le point de faire une découverte surprenante au centre de la ville, dans le quartier ol se trouvait le magasin Kobozev. Kobozev (Bogdanovitch) lui-méme avait recu la visite d’une prétendue commission sanitaire, conduite par un ingénieur.
— « D’ot vient cette humidité ? » avait demandé le commissaire de police en désignant une tache a cété d’un tonneau rempli de terre. — « On a renversé la de la créme, a la veille de la mi-caréme, » répondit Bogdanovitch. Si le policier avait eu la curiosité de jeter un coup d’ceil dans le tonneau,
il aurait vu quelle créme se débitait la. L’ingénieur désigna, sous une fenétre, un revétement de planches fermant le souterrain : — « Pourquoi ces planches ? » — « A cause de l’humidité. » Dans la piéce voisine, la terre était couverte de paille, de coke, de grosse toile. Il suffisait d’y regarder d’un peu prés pour faire la découverte. L’ingénieur toucha du pied le coke, mais ne vit rien. C’était une chance inouie; la situation s’améliorait méme, les soupcons s’étant avérés dénués de fondement. Mais nous étions stupéfaits. Une entreprise difficile et dangereuse, qui devait couronner deux années de lutte, pouvait donc échouer a la veille du succes !
Tout notre passé, tout notre avenir révolutionnaire étaient en jeu ce samedi, veille du 1% mars. Le passé : 6 tentatives de régicide, 21 exécutions que nous voulions oublier, — et ]’avenir, l’avenir large et clair que nous pensions conquérir a notre génération*’.
Tout conspirait contre nous : notre protecteur Klétotchnikov était perdu ; le magasin en danger ; Jéliabov, auquel incombait un réle décisif dans l'attentat projeté, était pris : il fallait tout de suite aller chercher chez lui la réserve de nitroglycérine ; le logement de la rue Télejnaia, ot se rencontraient, chez Sabline et Jessy Hellfman, les exécutants chargés des signaux et des bombes a main, semblait surveillé. Pour comble, nous apprimes avec effroi que pas une des quatre bombes n’était préte... Le lendemain, dimanche, 1 mars, le tsar pouvait passer par la Petite Sadovaia... et la mine n’était pas préte.
Mémoires d’une révolutionnaire 195
C’est dans ces circonstances que le Comité Exécutif se réunit a la perspective Voznessenski. Tous ses membres n’avaient pu étre prévenus a temps. Etaient présents, outre Issaev et moi qui étions les maitres du logis, Sophie Pérovskaia, Anna Pavlovna Korba, Soukhanov, Gratchevski, Frolenko, Tatiana Lébédiéva, peut-étre Tikhomirov et Langans, je ne m’en souviens plus. Nous étions en proie 4 une commune anxiété. Quand Pérovskaia demanda s’il ne faudrait pas, au cas ot le tsar ne passerait pas le lendemain par la Petite Sadovaia, agir avec les seules bombes 4 main, nous répondimes tous : « Agir! Agir, demain, a tout prix! La mine doit étre préte. Les bombes doivent étre prétes et servir avec ou sans la mine. » Soukhanov seul déclara ne pouvoir dire ni oui ni non, les bombes n’ayant pas encore été mises a l’épreuve.
On était le samedi, 4 3 heures environ de l’aprésmidi.
Issaev se rendit a l’'instant au magasin pour y charger la mine. Soukhanov et les officiers aidérent a nettoyer le logis de Jéliabov et de Sophie Pérovskaia ; cette derniére s’installa chez nous. Les exécutants n’avaient pas été avertis, mais leurs roles étaient fixés a l’avance et les rendez-vous du dimanche pris.
A5 heures du soir, Soukhanov, Kibaltchitche et Gratchevski devaient venir chez nous pour travailler, s'il le fallait, toute la nuit 4 la confection des bombes. Jusqu’a 8 heures, les membres du Comité Exécutif nous visitérent sans cesse, apportant des nouvelles ou remplissant des missions. A 8 heures, nous restames seuls, cing, avec Sophie Pérovskaia
épuisée que nous engageames a prendre quelque repos. Je prétai la main aux chimistes, tantot déversant les explosifs Kibaltchitche, tantét découpant avec Soukhanov les bidons de pétrole achetés pour servir d’enveloppe aux bombes. Les lampes et la cheminée brdlérent toute la nuit. A 2 heures du matin, j’allai me coucher, car on n’avait plus besoin de moi. Quand, a 7 heures, nous nous levames, Pérovskaia et moi, nos trois camarades travaillaient encore, mais deux bombes étaient prétes. Pérovskaia les emporta chez Sabline, rue Télejnaia. Soukhanov partit ensuite. J’aidai Gratchevski et Kibaltchitche 4 remplir les deux autres bombes que Kibaltchitche emporta. A 8 heures du matin, le 1° mars, quatre bombes étaient prétes : trois hommes y avaient travaillé pendant quinze heures. A 10 heures, Ryssakov, Grinevitski, Emélianov et Timothée Mikhailov vinrent rue Télejnaia. Pérovskaia, qui n’avait pas cessé de les diriger de concert avec Jéliabov, leur donna des instructions détaillées sur les points ot ils devaient se placer et se rendre aprés le passage du tsar.
Par ordre du Comité, je devais, le 1*° mars, rester jusqu’a 2 heures chez moi afin de recevoir les Kabozev. Bogdanovitch devait quitter le magasin une heure avant le passage du tsar et Yakimova apres avoir signalé l’arrivée du tsar a la hauteur de la perspective Nevski; le courant électrique devait étre donné par Mikhail Frolenko qui sor-
tirait ensuite du magasin comme un étranger, si toutefois l’explosion ne |’ensevelissait pas.
Vers 10 heures du matin, je vis entrer Frolenko. Je le vis avec stupéfaction déballer du saucisson et une bouteille de vin rouge et se disposer 4 déjeuner. Dans mon état de tension nerveuse, aprés notre décision et une nuit blanche, il me semblait qu'on ne pouvait ni boire, ni manger : « Qu’est-ce ? demandai-je presque avec horreur en voyant les dispositions matérialistes d’un homme trés probablement voué a étre enseveli ou déchiqueté par lexplosion. — « Je dois étre en pleine possession de mes forces », répondit tranquillement mon camarade. Je ne pouvais que m’incliner devant cette ignorance du péril et ce souci unique d’étre en possession de tous ses moyens pour remplir la mission acceptée.
Ni Bogdanovitch, ni Yakimova ne vinrent. Issaev et d'autres vinrent par contre, disant que le tsar nétait pas passé devant le magasin. Perdant de vue quiils n’avaient pas surveillé l’autre itinéraire de l’empereur, je sortis, pensant que des causes imprévues avaient fait échouer I’attentat.
L’empereur n’était pas passé par la Sadovaia, mais Pérovskaia avait fait preuve d’un grand sangfroid dans le calcul. Prévoyant que le tsar suivrait le canal Ekatérininski, elle avait sur-le-champ modifié toutes les dispositions de maniére a agir avec les seules bombes. Elle avait placé les exécutants 4 de nouveaux postes. Elle devait elle-méme leur donner le signal, en agitant son mouchoir.
Un peu aprés 2 heures, deux explosions semblables 4 des coups de canon retentirent : la bombe
de Ryssakov endommagea la voiture impériale. La bombe de Grinévitski abattit l’empereur, tué sur le coup. Le révolutionnaire lui-méme, mortellement blessé, mourut au bout de quelques heures.
Quand je sortis, tout était calme. Une heure aprés, on parlait en ville de plusieurs explosions, le bruit courait que l’empereur était tué et que l’on prétait déja, dans les églises, serment au nouvel empereur.
Je me précipitai vers nos camarades. On remarquait l’émotion dans les rues. Les gens parlaient de l’empereur, de blessures, de sang, de mort.
Jarrivai chez moi et jy trouvai des amis qui ne soupconnaient rien encore, tellement bouleversée que j’eus a peine la force de balbutier que le tsar était tué. Je pleurai comme les autres ; le cauchemar qui, depuis des dizaines d’années, avait pesé sur la Russie, était donc dissipé. Cette minute rachetait l’horreur des prisons et des exils, des violences et des cruautés subies par des centaines et des milliers des nétres, cette minute rachetait le sang de nos martyrs, cette minute rachetait tout! Un lourd fardeau tombait de nos épaules, la réaction allait prendre fin, la rénovation de la Russie allait commencer.
A cette heure solennelle, nous ne pensions qu’a l'avenir meilleur de notre pays.
Soukhanov arriva bientét, radieux et surexcité, embrassant et félicitant tout le monde. Notre lettre a Alexandre III, rédigée 4 quelques jours de 1a, définit assez bien ]’état d’esprit des membres dela Volonté du Peuple aprés le 1*° mars. Sa modération nous valut la sympathie de la société russe. Elle
fit sensation dans la presse occidentale dont les organes les plus conservateurs trouvérent justes les revendications des nihilistes ; il s’agissait de réformes depuis longtemps réalisées dans les pays d’Occident.
Kibaltchitche nous annonga le 3 mars que |’appartement de la rue Télejnaia était découvert par la police.
Jessy Hellfman arrétée, Sabline, ce joyeux gar- ¢on insouciant, qui faisait toujours de l’esprit, s'était bralé la cervelle. Un visiteur de Jessy, tombé dans la souriciére, avait tenté de résister. Nous simes plus tard que c’était l’ouvrier Timothée Mikhailov. Notre premiére pensée fut que Ryssakov* avait désigné cette adresse. Le Comité, qui avait auparavant décidé que les Kobozev ne quitteraient leur magasin qu’aprés avoir enlevé la dynamite, révoqua sa décision et leur prescrivit de quitter le soir méme Pétersbourg.
Bogdanovitch vint prendre congé de nous. Je ne devais plus le revoir qu’éa Moscou en octobre ou novembre. Quand je revins dans cette ville en mars 1882, il était déja arrété. Yakimova partit le lendemain.
Moins d’une semaine se passa et nous perdimes Pérovskaia, lachement désignée dans la rue a la police.
Kibaltchitche fut arrété aprés elle, dénoncé, dit-on, par sa logeuse. Frolenko, venu le voir, fut pris 4 son tour. Ivantchine-Pissarev fut ensuite arrété. La terreur blanche commengait.
Nous pensions alors que le gouvernement avait a sa disposition un homme connaissant person-
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nellement nombre de nos agents et qui les désignait dans la rue. Nous savons, maintenant que les archives de la police se sont ouvertes, que Youvrier Okladski, condamné aux travaux forcés au procés de Kviatkovski, en 1880, était un traitre. Le séjour a Pétersbourg étant devenu dangereux, plusieurs d’entre nous devaient quitter la ville d’ordre du Comité. J’étais de ce nombre. Mais nous étions tous animés du désir de profiter du moment pour l’organisation du Parti; l’enthousiasme le plus grand régnait autour de nous ; des sympathisants, naguére passifs ou indifférents, nous demandaient des indications, du travail ; des cercles nous offraient leurs services. Ceux qui n’ont pas vécu avec nous ce lendemain du 1** mars ne se feront jamais une idée de la signification de cet événement pour notre parti révolutionnaire. I] était dur de s’éloigner de Pétersbourg a ce moment. J’obtins, avec l’appui de Soukhanov, que le Comité m/’autorisat 4 rester. Mais le 1° avril, Grégoire Issaev ne rentra pas. II avait été arrété, je le sus plus tard, dans la rue, désigné par un traitre comme d’autres camarades. Les locataires des appartements consacrés 4 l’action clandestine n’ayant pas le droit de découcher sans avertissement préalable, je savais déja 4 minuit larrestation d’'Issaev.
Notre logis était peu 4 peu devenu un magasin contenant les choses les plus diverses. Apres la liquidation de la typographie, on nous avait apporté du matériel d’imprimerie ; aprés la fermeture du laboratoire, Issaev nous avait apporté des ustensiles et une provision de dynamite;
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Pérovskaia nous avait, de son cété, transmis la dynamite et les objets évacués de chez elle ; aprés Yarrestation de Frolenko nous avions recu la moitié du Bureau des Passeports ; enfin, les éditions de la Volonté du Peuple remplissaient une grande valise. Ces richesses ne devaient pas se perdre. Je résolus d’en assurer le déménagement avant de quitter l’appartement.
Le 2 avril, je me décidai a attendre la visite de quelques camarades, au lieu de les aller chercher et jemployai mon temps 4 faire les paquets. Il était déja 1 heure quand passa Gratchevski. Il m’apprit que les camarades me considéraient déja comme perdue, car les dvorniki (les portiers) défilaient depuis la premiére heure de la matinée a la Sdreté, devant un jeune homme arrété la veille, qui avait refusé de donner son adresse. D’aprés les descriptions faites par certains dvorniki il s'agissait, A n’en pas douter, d’Issaev. Gratchevski approuva cependant mon désir de sauver notre outillage. Je le priai d’en informer Soukhanov, homme énergique et décidé auquel rien n’était impossible.
Soukhanov arriva au bout de quelques heures, accompagné de deux officiers de marine. Tout fut promptement déménagé. II ne resta que deux ballots sans grande importance. II était déja 8 heures du soir. Soukhanov exigea mon départ. Mais je ne voyais pas la nécessité de partir avant le matin, certaine qu’Issaev ne parlerait pas et attribuant linertie de la police jusqu’a ce moment au fait que les dvorniki de la maison n’avaient pas encore répondu a la convocation. Je pensai (et je me trom-
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pais sur ce point) qu’on laisserait Issaev tranquille pour la nuit. Soukhanov se rendit 4 mes arguments et me laissa en promettant d’envoyer le lendemain matin deux dames chercher les derniers paquets. Le matin du 3, quand je sortis pour me rendre compte de la situation, un « personnage en paletot beige » se tenait a l’entrée de la maison et sermonnait les dvorniki : « Avant midi sans faute ! Avant midi! » Il s’agissait évidemment de leur visite a la police. Je mis a la fenétre le signal convenu : pas encore de danger. Deux dames, deux camarades, entrérent presque aussit6t et emportérent les derniers paquets. J’attendis encore la femme de ménage et, l’ayant remerciée sous un prétexte, je partis, laissant l’appartement vide. Quand les gendarmes y arrivérent, le samovar fumait encore. Ils étaient en retard d’une heure.
C’était le 3 avril, jour de l’exécution de nos régicides. Il faisait un temps magnifique : le ciel était clair, un soleil printanier rayonnait, il dégelait dans les rues. Quand je sortis de chez moi, le spectacle offert au peuple avait déja pris fin, mais on en parlait partout. J’avais le coeur inexprimablement serré a la pensée de Pérovskaia et de Jéliabov. Je me trouvai dans un tramway bondé de gens qui revenaient du terre-plein Séménovski ou |’exécution avait eu lieu. Beaucoup de visages étaient excités mais je n’y observai ni méditation, ni tristesse. Un beau jeune homme, de condition aisée, vétu d’un habit bleu, brun, a la barbe bouclée, les yeux brilants, était assis en face de moi. La passion déformait ce beau visage, ce visage d’exécuteur de hautes ceuvres...
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Prés d’un quart de siécle plus tard, aprés la forteresse de Schliisselbourg, une amie m’apporta dans mon exil d’Arkhangelsk une belle reproduction du tableau de Sourikov : « la boyarine Morozova ». En prison, les fortes personnalités du protopope Avvakoum et de la boyarine Morozova, martyre de la vieille foi, si ferme et pourtant si touchante quand elle se laisse mourir de faim, avaient tenu une grande place dans mon imagination’*’.
A demi couchée dans un traineau bas, enchainée, la boyarine partait pour I’exil, pour la prison ou elle devait mourir. Elle avait un beau visage émacié, dur, marqué par la résolution d’aller jusqu’au bout. La main enchainée, dressée dans un geste de défi, faisait encore le signe de la croix. Alentour, le peuple de la rue moscovite, sous le tsar Alexis Mikhailovitch : effroi des faibles, sympathie silencieuse, jubilation méchante.
Ce tableau vivait. Il parlait de lutte pour des convictions, de persécution, de la perte des plus fermes, — ceux qui restent toujours fidéles 4 euxmémes. I] ressuscitait une page de la vie... Le 3 avril 1881. Les charrettes des régicides... Sophie Pérovskaia... Le beau gars en habit de drap bleu. Le beau visage, déformé par la passion, d’un séide prét a faire tomber les tétes.
De par son activité révolutionnaire et son destin, Sophie Lvovna Pérovskaia, la premiére femme exécutée en Russie pour un acte politique, est du petit nombre de ceux qui entreront dans histoire.
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Cette révolutionnaire ascétique était l’arriérepetite-fille du dernier hetman de Petite-Russie, Cyrille Grigoriévitch Razoumovski, la petite-fille du gouverneur de la Crimée sous Alexandre I* et la fille du gouverneur de Pétersbourg sous Alexandre II.
Le hasard fit d’un compagnon des jeux de son enfance son accusateur devant la Haute Cour.
Cet accusateur, dépassant les limites de son devoir de procureur, ne se borna pas a dénoncer « ]’esprit sanguinaire » des régicides et parla de leur immoralité. C’était N. V. Mouraviev, plus tard ministre de la Justice, gardien des lois qu'il foulait aux pieds, juriste éclairé que le gouvernement russe envoya réclamera Paris |’extradition du révolutionnaire Hartman, ce Mouraviev que la rumeur publique accusait d’étre, au temps ow il participait au pouvoir, un des fonctionnaires les plus corrompus.
Dés l’enfance, Pérovskaia avait acquis pour toujours les sentiments de I’humanité et de honneur. Dans la génération dont les péres avaient joui des priviléges du servage, le dédain de la personnalité humaine introduit dans les relations familiales fit souvent naitre chez les enfants l’horreur du despotisme. Le pére de Sophie Pérovskaia avait été un seigneur brutal, attaché a ses priviléges, capable d’outrager la mére devant les enfants et d’obliger méme le fils 4 offenser cette femme d’une modeste douceur typique pour la femme de cette époque. Sophie Lvovna Pérovskaia avait appris, dans l’oppressante atmosphére de la famille, 4 aimer ceux qui souffraient, comme elle aimait sa mére, avec
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laquelle elle entretint jusqu’au dernier moment les relations les plus affectueuses. Les surveillantes de la Maison d’Arrét me racontérent plus tard que Sophie Lvovna ne parlait guére lors des visites de sa mere. Elle restait 4 demi couchée, comme une enfant malade, qui n’en peut plus, la téte sur les genoux de la visiteuse. Les deux gendarmes qui ne quittaient pas sa cellule assistaient a ces entrevues.
Pérovskaia avait de bonne heure décidé de quitter une famille dont |’atmosphére morale lui était devenue irrespirable. Son pére lui refusa le passeport et menaga de la faire ramener au domicile paternel par la police. Pérovskaia se cacha chez des amis.
Devenue infirmiére, aprés avoir passé par le groupe de Tchaikovski, elle se donna tout entiére aux paysans. Les témoins de cette époque de sa vie notent l’attention maternelle qu’elle portait a ses malades, comme en général 4 son entourage misérable. Le travail dans les campagnes lui procurait une si grande satisfaction morale qu’il lui fut pénible de le quitter ; son attitude au Congrés de Voronége, ses hésitations lors de la scission de Terre et Liberté Vattestent. Nous étions alors, elle et moi, attachées aux campagnes par toutes les fibres de notre 4me. La raison nous disait qu'il fallait suivre nos camarades terroristes, entrainés par la lutte ou enthousiasmés par le succés. Le sentiment nous portait vers le monde des déshérités. Nous ne nous en rendions pas nettement compte, mais ce sentiment fut plus tard justement défini comme l’aspiration vers une vie pure, vers une sorte de sainteté. Nous sGmes le vaincre, renoncer
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4 la satisfaction morale de la vie avec le peuple et nous ranger fermement avec les camarades dont le sens politique devangait le nétre.
A partir de ce moment, Pérovskaia devait jouer dans toutes les entreprises terroristes du Comité Exécutif de la Volonté du Peuple un role de premier plan. Elle fut l’avenante et simple hétesse d’une maisonnette achetée pour sept a huit cents roubles dans la banlieue de Moscou par son « mari », un petit employé de chemin de fer, Hartman.
Elle y resta jusqu’a la minute décisive avec Stépan Chiraev qui devait donner le courant et faire sauter le train impérial. Vigilante et ponctuelle, elle donna bien le signal et ce ne fut pas sa faute si l’explosion fit dérailler le train suivant.
Aprés l’explosion du 5 février au Palais d’Hiver, elle se rend a Odessa pour faire miner la rue Italianskaia.
En 1881, quand se prépare le septiéme attentat du Comité Exécutif 4 la vie du tsar, Pérovskaia organise avec Jéliabov la surveillance des déplacements de l’empereur, la signalisation pour les futurs exécutants, la direction de ceux-ci. C’est elle qui prend le 1* mars les dispositions entiérement nouvelles qui assurent la perte d’Alexandre II.
Il est toujours difficile de discerner, dans l’exécution d’un dessein compliqué, la part de chacun a l’ceuvre commune, mais il me semble équitable de dire que, sans le calme, la présence d’esprit et l'initiative de Pérovskaia, le régicide aurait trés bien pu n’étre pas accompli ce jour-la.
Cette journée fut sauvée par Sophie Pérovskaia qui la paya de sa vie.
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Javais rencontré Sophie Lvovna a Pétersbourg en 1877. Inculpée dans l’affaire des « Cent quatrevingt-treize », elle était en liberté sous caution. Son extérieur retint tout de suite mon attention. Vétue d’une blouse comme on en porte dans les campagnes, elle ressemblait 4 une jeune paysanne. Elle avait des yeux gris clair, une courte tresse blonde et des joues enfantines. Le grand front seulement, n’était pas d’une simple fille du peuple. Il y avait dans tout son gracieux visage clair une grande jeunesse simple, et comme un rappel de lenfance. Cette expression un peu enfantine, elle devait la garder jusqu’a la fin, méme aprés les heures tragiques de mars.
A la voir si simple, nul ne pouvait penser au milieu dans lequel elle était née et dans lequel elle avait vécu jusqu’a la fin de son adolescence. La douceur de ses traits et de son expression ne disaient rien de la forte volonté et du caractére ferme qu’elle tenait peut-étre de son pére. Elle réunissait la douceur féminine et la sévérité masculine. Tendre et maternelle pour les gens du peuple, elle était exigeante et sévére pour ses camarades, et elle savait étre impitoyable pour ennemi politique, ce qui effrayait presque Soukhanov dont Vidéal féminin ne s’accordait nullement avec ce caractére. Aprés le procés des « Cent quatre-vingttreize », son logis de Pétersbourg devint le lieu des réunions des révolutionnaires libérés, mais, parmi ceux-ci, des seuls « protestataires » qui n’avaient pas voulu reconnaitre le tribunal et n’avaient pas assisté a ses audiences.
Les camarades les plus a kieatianaiad de
Pérovskaia étaient des hommes remarquables par leurs qualités spirituelles, mais entiérement différents l'un de l'autre, |’un brillant, l'autre tout a fait dépourvu d’apparence : Jéliabov et Frolenko. Elle admirait profondément Jéliabov.
Conformément a lidéal de notre époque, Pérovskaia menait une vie ascétique. Je ne parlerai pas de la simplicité de sa vie quotidienne, mais voici un trait caractéristique montrant son attitude envers les fonds du parti. Elle me dit, un jour de mars : « Trouve-moi quinze roubles. J'ai dépensé cette somme en médicaments. Ca n’entre pas dans les dépenses communes. Ma mére m’a envoyé une sortie de bal en soie; la tailleuse la vendra et je paierai cette dette. »
Je connus dans ces mémes années sa profonde délicatesse et son souci désintéressé de la sécurité des camarades. Depuis l’arrestation de Jéliabov, le 27 février, le logis de Pérovskaia avait été abandonné. Depuis ce jour, jusqu’au 10 mars ot: elle fut arrétée dans la rue, Pérovskaia coucha chez des amis. Il était extrémement pénible a ce moment de n’avoir pas un coin a soi; et ce n’était pas nécessaire, car nous disposions de plusieurs appartements ot! chaque camarade pouvait se considérer 4 bon droit comme chez lui. Mais la dictature de Loris-Mélikov sévissait, et la police, qui n’avait pas su préserver l’empereur des coups des terroristes, remuait la ville entiére. Des rumeurs paniques circulaient. On parlait de visites domiciliaires. Nos camarades disparaissaient mystérieusement.
« Puis-je passer la nuit chez toi. Verotchka ? »
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me demandait Pérovskaia un jour ou deux avant son arrestation. Je la considérai avec étonnement et reproche : — « Et tu le demandes ? Peut-on demander chose pareille ? » — « Je le demande, dit Pérovskaia, parce que si l’on fait une perquisition et si l'on me trouve chez toi, tu seras pendue. » Je lembrassai et lui montrai le revolver placé 4 mon chevet : « Avec toi ou sans toi, dis-je, si l’on vient, je me défendrai. »
Telle était l’4me de Pérovskaia, ou plut6t un coin de son Ame, celui qui s’entr’ouvrit devant moi. Car nous agissions au lieu d’observer et n’accordions qu'une attention superficielle a la psychologie des notres.
Elle était femme. Elle savait souffrir physiquement. Quand, vétue de la robe noire des détenus de la Maison d’Arrét, on la fit monter dans la charrette et qu’on l’y assit, le dos tourné aux chevaux avec un écriteau sur la poitrine : « Régicide », ses liens furent si fortement serrés qu’elle dit : « Relachez un peu, j'ai mal. »
— Vous aurez plus mal encore! jeta brutalement |l’officier de gendarmerie qui surveillait le départ.
C’était le gedlier du ravelin Alexis ot peu de temps aprés |’on devait faire mourir lentement les membres de la Volonté du Peuple, ce lakovlev qui devait étre le dernier commandant de notre prison de Schliisselbourg.
Les quatre autres révolutionnaires du 1% mars, le paysan Jéliabov, le chimiste Kibaltchitche, fils d’un pope, l’ouvrier Timothée Mikhailov, et le petit bourgeois Ryssakov, représentant symboli-
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quement toutes les castes de l’empire de Russie, furent amenés de méme 4 la place d’armes.
Pérovskaia garda sur l’échafaud sa fermeté dacier. Elle embrassa Jéliabov, Kibaltchitche et Mikhailov, mais non point Ryssakov qui, pour avoir la vie sauve, avait livré l’adresse de la rue Télejnaia et causé ainsi la perte de Sabline qui se suicida, de Jessy Helfman, morte en prison, de Timothée Mikhailov, pendu.
La signification du 1% mars fut énorme. Le 1° mars interrompait dans la vingt-sixiéme année le régne d’un empereur qui avait fait entrer la Russie dans la voie du développement général de lhumanité et lui avait donné, aprés des siécles de torpeur, la grande impulsion des réformes agraires et judiciaires la premiére et la plus grande de ces réformes ne satisfaisait déja plus, depuis son début méme, les meilleurs représentants de la société. Le prince Vassiltchikov et d'autres économistes avaient pu comparer la situation du paysan russe a celle du paysan frangais a la veille de 1789 et menacer la Russie des calamités que la France avait traversées a la fin du xvule siécle. Les commissions gouvernementales confirmaient et attestaient la ruine des masses populaires.
Les autres réformes avaient été mutilées et amoindries par des exceptions, des amendements, des compléments. Peu a peu, le divorce sétait aggravé entre la société et le pouvoir.
Le mécontentement d'une partie de la société,
au début du régne, s’était exprimé dans les années 1860-70 par les troubles universitaires et les procés de Tchernichevski, de Mikhailov, de Karokozov, de Netchaev.
Ces incidents et les troubles provoqués par linsurrection polonaise donnérent le signal a la réaction. Peu aprés 1870, la révolte des sujets contre le régime était devenue chronique. Mais chaque action entrainait une oppression accrue qui entretenait 4 son tour des ripostes plus graves. Vers 1880, toute la politique intérieure de la Russie, toute la vie intérieure du pays se réduit a la lutte contre la sédition. Des généraux-gouverneurs sont nommés, les tribunaux militaires, l’Okhrana (Sareté de I’Etat), les exécutions entrent en jeu ; la série des attentats a la vie du tsar s’ouvre en méme temps. Et tandis que le pouvoir emploie toutes ses ressources extraordinaires a combattre le mal, ni les baionnettes, ni les gardes de corps, ni les mouchards, ni les fonds du trésor, rien n’empéchera le maitre de 80 millions d’hommes de tomber sous les coups d’un révolutionnaire.
Le 1* mars était l’épilogue de vingt années de lutte entre le gouvernement et la société. Vingt années de persécutions, de cruautés, d’oppression, de rigueurs visant la minorité, mais accablant tout le monde, et le mot de Ryssakov pour finir : « Nous allons voir si tout va bien*® ! » L’assassinat de l’empereur répondait 4 une attente générale. Les uns craignaient l’événement, les autres |’espéraient. Cette situation efit da faire réfléchir le philosophe, le moraliste et le politique. La bombe du Comité Exécutif ébranla la Russie entiére et
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posa devant elle un point d’interrogation : Quelle issue a cette situation anormale ? Quelle en était la cause ? Que serait l’avenir si rien ne changeait ? Nous pensions que l’impuissance de la répression était démontrée par une expérience de vingt années et que la Russie, sinon |’empereur, le comprenait. Nous pensions que l’opinion publique librement exprimée proposerait, pour mettre un terme a une lutte fratricide, non de combattre les manifestations du mécontentement, mais de remédier a leurs causes. Et si le régime antérieur devait continuer, un nouveau 1 mars, peut-étre plus tragique encore, deviendrait inévitable. Tous ceux qui, a cette époque, et longtemps apres, ont vécu dans les campagnes sont unanimes sur ce point : l’exécution de l’empereur fit réfléchir les paysans. Et leurs réflexions ne pouvaient aboutir qu’a deux conclusions : ou le tsar avait été tué par des socialistes combattant pour donner la terre au peuple et le libérer de l’oppression des fonctionnaires ; ou les seigneurs, les propriétaires fonciers, avaient frappé le tsar dans l’espoir de revenir au servage. Dans le premier cas, une solidarité d’intéréts rattachait le peuple au Parti, qui acquérait dés lors dans les masses un point d’appui que des dizaines d’années de propagande ne lui eussent pas procuré; dans le second, la colére s’accumulait contre la classe possédante et elle pouvait, dans les terribles conditions économiques de |’époque, amener a la fin un massacre des privilégiés qui n’eat pas été trés différent de la révolte de Pougatchev>!. U1 appartiendrait alors au Parti de mettre a profit les passions et la colére
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du peuple. Dans les deux hypothéses, le 1° mars nous ouvrait la perspective d’une alliance avec le peuple.
Cet événement valut au Comité Exécutif un prestige étonnant. La récolte était abondante, mais il y avait peu d’ouvriers.
C’était, enfin, le triomphe de |’organisation en général. Jamais les forces d’une personnalité et méme d’un groupe n’eussent suffi 4 mener a bien cette lutte de deux années, dans laquelle tous les avantages du pouvoir et de la force matérielle étaient d’un cété, tandis qu’il n’y avait de l’autre que l’énergie et l’organisation. Aprés le 1° mars, il ne fut plus nécessaire de préconiser l’organisation qui s’était révélée comme la seule condition de la victoire.
La contre-partie de ces résultats, c’est que le 1* mars ne provoqua aucun soulévement populaire et ne contraignit pas le gouvernement a entreprendre de grandes réformes économiques et politiques. Mais l’insurrection n’était attendue de quelques-uns que par suite de leur ignorance de la situation du Parti.
Le Parti s’attendait 4 des concessions de la part du pouvoir, a la fin de la réaction, a une ére de liberté qui devait rendre l’existence tolérable et l’activité pacifique possible. I] se trompait et ce fut infiniment malheureux, non pour lui, mais aussi pour le peuple, pour la société, pour les classes possédantes, pour la bureaucratie, pour |’Etat, pour son chef, car de nouvelles catastrophes étaient dés lors promises.
Il faut dire quelques mots ici de la démoralisa-
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tion causée dans la société par la lutte du gouvernement et du parti révolutionnaire. La violence provoque l’acharnement, développe les mauvais instincts, incite a l’hypocrisie. De ce point de vue, le gouvernement et le Parti, en engageant leur corps a corps concouraient a la démoralisation du milieu social. Le Parti proclamait tous les moyens légitimes contre l’ennemi ; il établissait le culte de la dynamite et du revolver, il donnait l’auréole aux terroristes ; le crime et l’échafaud acquéraient un attrait séducteur dans l’esprit de la jeune génération. La répétition des événements les faisait paraitre normaux.
Le mauvais cété de l’activité révolutionnaire était tempéré par la solidarité et l’esprit fraternel des camarades ; la violence était justifiée par le bien du peuple, la défense des opprimés et des humiliés ; le désintéressement absolu des révolutionnaires et leur sacrifice, la prison, |’exil, le bagne, la mort rachetaient tout. De sorte que la société, tout en s’endurcissant et en s’'accoutumant aux violences, voyait, sinon dans l'ensemble du parti révolutionnaire, du moins chez quelques-uns de ses représentants, des modéles d’héroisme, de vertu civique et de sacrifice. Le gouvernement usait d’ailleurs de violence, dans des proportions grandioses : la pensée était enchainée, la parole interdite, la liberté et la vie 6tées ; l’exil par mesure administrative était coutumier, les prisons bondées ; les exécutions se comptaient par dizaines. Les détenus étaient maltraités ; on avait fouetté l’étudiant Bogolioubov, 4 la Maison d’Arrét ; on y outrageait la pudeur des femmes.
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Les agents de la répression s’endurcissaient, les victimes, leurs proches et leurs parents s’exaspéraient ; la lutte s’envenimait au mépris de la dignité humaine. L’or du gouvernement créait une foule d’espions, recrutés dans toutes les couches de la population. Il y avait parmi eux des généraux et des baronnes, des officiers et des avocats, des journalistes et des médecins, des étudiants et des étudiantes, et méme, hélas! des lycéennes, des fillettes de quatorze ans. A Simféropol, la gendarmerie enréla parmi ses indicateurs un écolier de onze ans. Des jeunes femmes employaient leur beauté et leur jeunesse a susciter des trahisons ; des espions devenaient les initiateurs, les organisateurs de l’action révolutionnaire : Ratchkovski a Pétersbourg, Reinstein 4 Moscou, Zabramski a Kiev. Une dénonciation habile, une abominable perfidie, un faux adroit commis au cours d’une instruction, la mise en scéne d’un grand proces, tels étaient les moyens d’obtenir des récompenses et de faire une carriére. A cela s’ajoutait la pression exercée sur les faibles : l’oubli du passé, l’argent et la liberté, tout servait a les séduire. Ainsi nous était porté le coup le plus grave. Notre foi en les hommes était ébranlée. Il était moins cruel de perdre la liberté que de perdre quelque ancien camarade pour lequel vous eussiez risqué votre vie la veille, auquel vous aviez confiance, que vous protégiez, que vous aidiez fraternellement... Et vous le rencontriez accompagné d’un gendarme, et il vous arrétait en s’exclamant cyniquement : « Hein, vous ne vous y attendiez pas™ ? »
Ces choses se faisaient au nom de |’ordre
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légal, pour le salut de la patrie, pour le régime qu’on prétendait maintenir. Sans doute. Mais qui contestera la chute profonde de la personnalité humaine, attestée par ces faits ? Le mal était entretenu d’une autre fagon plus funeste encore. Par l’espionnage et les stratagémes policiers, on s’efforgait de jeter la suspicion sur certains de nos camarades. II s’agissait de déchainer entre nous des luttes fratricides. Et nos mains faillirent, en effet, étre tachées d’un sang aussi innocent que celui d’Ivanov autrefois versé par Netchaev.
Dans les deux derniéres années avant mon arrestation, je fus, quant 4 moi, sur le point de commettre un crime. Je m’étais décidée 4 empoisonner moi-méme un camarade parce que je l’avais introduit dans le Parti. Nous étions tous convaincus de sa trahison, et il serait mort si des circonstances heureuses ne l’avaient justifié. I] était innocent. Une autre fois, des camarades emprisonnés firent de moi l’exécutrice de leurs derniéres volontés : il fallait supprimer celui qu’ils croyaient responsable de leur perte. C’était un jeune homme que j’avais amené au Parti. J’avais foi en sa sincérité. Je le savais tellement environné de machinations policiéres qu'il apparaissait aux yeux de tous comme un traitre ; ce soupcon I’accablait, il pensait 4 se tuer. Ceux qui le connaissaient personnellement croyaient a son innocence, mais quand on me demanda s’il pouvait continuer le travail révolutionnaire, je dus répondre : Non. Ainsi se créent des situations dans lesquelles on est vraiment pris d’effroi devant la misére de homme.
Odessa
Aprés les alarmantes journées de mars et I’arrestation d’Issaev, le Comité m’envoya a Odessa pour * y remplacer Trigoni.
Trigoni avait été le condisciple de Jéliabov a l'Université de Novorossiisk, mais tandis que Jéliabov en avait été exclu a la suite d’une affaire
"étudiants, et s’était consacré a l’action révolutionnaire, Trigoni, ses études terminées, était devenu avocat stagiaire et n’avait adhéré a la Volonté du Peuple qu’en 1880. Appelé du Sud pour donner son avis sur la question de insurrection, il avait été arrété, comme je l’ai dit, avec Jéliabov dans un garni suspect.
Son aspect imposant avait étonné les gendarmes. I] avait le physique d’un seigneur et les maniéres aisées d’un avocat. Ses parents étaient propriétaires en Crimée ; sa mére était, parait-il, une femme du monde. I] n’avait pas le type russe et croyait avoir du sang grec dans les veines.
A Odessa, Trigoni avait formé un groupe dont je connaissais déja les membres. C’étaient avant tout mes amis : |’écrivain Svedentsev, ancien officier,
idéaliste, peu actif, de trente-cing ans environ ; une jeune femme énergique et capable appartenant a une famille riche, Olga Pouritz ; l’étudiant Drey, fils d'un médecin populaire parmi les juifs pauvres ; un vieil ami de Trigoni, le professeur Martyno. Un des accusés du procés des « Cent quatre-vingt-treize », Vladimir Jébounev, qui était « allé au peuple » en son temps et que j’avais rencontré a Zurich, puis, entré dans ce groupe, en était devenu le dirigeant.
Energique et remuant, Jébounev avait une certaine instruction. Il aimait et savait parler. Plus ambitieux que la plupart des révolutionnaires, il avait tenté de se faire admettre dans le Comité. L’ayant rencontré 4 Odessa, je soutins sa candidature. Il fut appelé 4 Moscou et arrété dans des circonstances obscures. Mais comme on ignorait lessentiel de son activité, il ne fut qu’exilé au pays - Yakoute.
I] jouissait 4 Odessa d’une influence incontestable. Ses idées étaient plutét celles d’un socialdémocrate. Il considérait le prolétariat industriel comme notre seul appui dans la lutte politique. Son principal travail 4 Odessa consistait 4 entretenir des relations avec les ouvriers.
Vers 1875, un révolutionnaire nommé Zaslavski, propriétaire d’une typographie, avait commencé a Odessa une propagande systématique parmi les ouvriers. Il avait formé des militants si cultivés que la tradition révolutionnaire s’était solidement établie dans les usines et les fabriques. La trahison de Merkoulov, en 1882, perdit les meilleurs militants ouvriers d’Odessa.
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Notre groupe s’accrut d’un évadé de Sibérie, Ghéorghievski, et d’une jeune femme que j’appelai de province. Nous préparames, sans la réussir, l’évasion d’un de nos camarades emprisonné. Nous établimes une typographie clandestine, qui nimprima qu'une proclamation 4 l’occasion de la mort d’un vieux militant. La typographie fut découverte, Ghéorghievski et la jeune camarade qui y travaillait avec lui arrétés.
Me rendant un jour chez eux, je vis que le signe de sécurité faisait défaut a la fenétre. Pensant que mes camarades n’étaient peut-étre qu’absent, jentrai dans la cour et m’approchai de la porte de leur logis. Un cadenas y révélait que tout était fini. Par bonheur pour moi, on n’avait pas établi la de souriciére.
Svedentsev nous mit en relations avec les milieux militaires ot je retrouvai le lieutenantcolonel Mikhail Iouliévitch Achenbrenner, le futur forgat de Schliisselbourg. Il avait connu Jéliabov a Odessa en 1879. Il considérait les coups de force militaires comme stériles parce qu’ils n’amenaient que des changements du personnel gouvernant, au lieu de modifier les rapports sociaux ; les pronunciamentos de |’Espagne, disait-il, n’engagent pas le pays dans une voie nouvelle. Svedentsev m’avait recommandé Achenbrenner comme un révolutionnaire socialiste, mais nous tardames a nous lier. Achenbrenner avait dix ans de plus, que moi; il me parut indolent et peu causeur ; peut-étre n’était-il pas accoutumé a la société des femmes. I] me sembla que nous nous ennuyions dans nos rencontres.
Plusieurs officiers partageaient ses opinions, c’étaient des hommes mars, trés différents des jeunes gens élégants et enthousiastes, toujours disposés au risque, qui entouraient Soukhanov. Ils vivaient entre eux, sans aspirer au prosélytisme. Quand je leur parlais de la nécessité de rallier les sympathisants, ils me répondaient invariablement que les officiers disposés 4 seconder les révolutionnaires faisaient défaut. Je les amenai pourtant a entrer en relations avec les marins parmi lesquels ils trouvérent un bon terrain de propagande. Achenbrenner, qui avait étudié Marx, leur faisait parfois des causeries sur le Capital ou sur des sujets d’économie politique ; il traitait volontiers de philosophie, avec une véritable éloquence™.
Soukhanov avait été désigné pour se rendre a Odessa, mais il était arrété depuis le 28 avril. Boutsévitch, envoyé en mission a Nikolaévy, par le ministére des Voies et Communications, le remplaca. Je facilitai sa tache. Les officiers d’Odessa et de Nikolaév, que j’avais préparés, prirent les engagements graves que le parti de la Volonté du Peuple exigeait d’eux. La liaison entre les militaires du Sud et du Nord fut ainsi établie. L’organisation militaire comptait alors une cinquantaine de membres.
Moscou
A la fin d’octobre 1881, je fus appelée 4 Moscou. Dés mon arrivée, je constatai avec amertume linfluence néfaste des pertes subies par le Comité Exécutif.
Le Comité s’était transporté 4 Moscou en raison de l’impossibilité absolue, pour ses membres restés en liberté, de tenir 4 Pétersbourg. I était évident qu’une personne connaissant personnellement les membres de l’organisation les désignait a la police dans la rue.
Mais Pétersbourg était le foyer principal du mouvement révolutionnaire. C’était le centre de la vie gouvernementale et intellectuelle du pays. Le groupe de Tchaikovski, Terre et Liberté, la Volonté du Peuple s’étaient succédé ici. Les organes révolutionnaires paraissaient a Pétersbourg pour étre ensuite répandus dans la Russie entiére. La population ouvriére de la capitale était la plus propre a accueillir les idées révolutionnaires. La propagande se poursuivait dans les fabriques depuis assez longtemps, plus systématiquement et plus largement que nulle part ailleurs.
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La jeunesse universitaire, particuligrement nombreuse a Pétersbourg, était plus avancée que celle des autres villes de Russie : les écoles supérieures de Pétersbourg donnaient toujours le signal des troubles universitaires. Quitter Pétersbourg, c’était perdre le terrain sur lequel les organisations révolutionnaires s’étaient formées, avaient grandi, avaient vécu jusqu’alors, un terrain engraissé par tout un passé de luttes. C’était une sorte d’émigration, d’exil, de séparation grosse de conséquences.
Moscou n’avait pas de tradition révolutionnaire ininterrompue. Les organisations révolutionnaires y avaient eu une existence sporadique sans cesse tranchée par les arrestations. La Volonté du Peuple avait envoyé 4 Moscou deux membres en vue de son Comité Exécutif : P. A. Tellalov et Marie Ochanina, dont les efforts avaient abouti a la constitution d’un groupe qui se livrait a un travail énergique parmi les ouvriers et les étudiants.
Le Comité Exécutif transféré 4 Moscou appauvrit immédiatement ce groupe. Tellalov et Ochanina, qui en étaient l’4me, durent se consacrer entiérement au Comité. Tellalov fut ensuite envoyé a Pétersbourg, plusieurs autres membres du groupe entrérent au Comité (Martynov et Lebedev) ou furent envoyés en province, a Kiev et Saratov.
Deux nouveaux membres du Comité, Martynov et Stéfanovitch (arrivé de |’étranger) furent aussi envoyés a Pétersbourg. Mais il ne devait y avoir dans la capitale qu’un groupe local, alors que Moscou devenait la véritable capitale révolutionnaire, sans posséder toutefois les ressources matérielles et spirituelles de l’ancienne.
Je trouvai de grands changements au Comité Exécutif. On ne pouvait pas se le dissimuler, le Comité de 1879 était défait. Chose étrange, personne d’entre nous ne le constatait. Nous nous réunissions, nous discutions, nous nous séparions sans paraitre remarquer la situation désespérée de notre centre dirigeant. Peut-étre étions-nous de ceux qui, voyant le malheur, n’en parlent pas. Je n’exprimai qu'une fois, dans un téte-a-téte avec Gratchevski, mes appréhensions devant l’avenir et les tristes réflexions sur le présent. Mon interlocuteur se trouva d’un autre avis ou ne voulut pas reconnaitre que la situation était désespérée. Des vingt-huit fondateurs de la Volonté du Peuple et membres de son Comité Exécutif, huit seulement étaient en liberté. C’étaient : trois femmes, Anna Korba, Marie Ochanina (gravement malade) et moi, et cing hommes : Gratchevski, chargé jusqu’alors de la typographie et de la fabrication de la dynamite, révolutionnaire énergique dont le dévouement était poussé jusqu’au fanatisme ; vétéran du mouvement de 1870-71, il avait fait de la propagande parmi les ouvriers de Moscou, été jugé au procés des « Cent quatre-vingt-treize » et exilé dans le gouvernement d’Arkhangelsk, d’ot il avait pris la fuite. Jusqu’au 1* mars, il n’avait pas pris une part active aux travaux d’organisation du Parti; P. A. Tellalov, propagandiste, agitateur et militant de valeur ; louri Bogdanovitch, charmant camarade, propagandiste dans les campagnes
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autrefois, membre, du groupe de Tchaikovski, courageux et habile, trés sociable, le boutiquier de la Petite Sadovaia et ensuite, en Sibérie, l’organisateur d’une Croix-Rouge dont le principal objet était de faciliter l’évasion des exilés politiques ; Savelli Zlatopolski, militant d’Odessa, bon et doux mais sans influence, et enfin Léon Tikhomirov, notre théoricien reconnu, notre écrivain le meilleur, mais qui depuis 1881 se signalait par des bizarreries. Peut-étre nourrissait-il déja dans son Ame les germes de la transformation intérieure qui devaient bouleverser son idéologie et en faire d'un révolutionnaire républicain un monarchiste, d’un athée un dévot hypocrite, d’un socialiste un coreligionnaire politique de Katkov**. Dés les journées de mars, a Pétersbourg, Tikhomirov nous avait étonnés. Aprés le 1° mars, nous I’avions vu porter un crépe au bras, comme les militaires et les fonctionnaires. Une autre fois, il nous dit s’étre rendu a |’église et avoir juré fidélité au nouvel empereur. Nous ne sfimes que penser de cette comédie que Tikhomirov affirmait nécessaire a la sauvegarde des apparences. I] semblait avoir la manie de ]’espionnage. Vivant 4 Moscou en garni, il simagina que ses voisins avaient fait un trou dans la muraille pour écouter ses conversations. Il quitta aussit6t ce logis et se rendit en pélerinage au grand monastére de Troitsko-Serguéiev, afin d’attester ainsi sa moralité politique. Aucun de nos militants illégaux ne se laissait aller a de semblables simagrées.
On voit ce qui restait de l’ancien Comité. Les piliers de notre organisation, les initiateurs et les
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fondateurs de la Volonté du Peuple, les auteurs d’actes qui avaient fixé l’attention du monde n’étaient plus parmi nous. Kviatkovski, révolutionnaire passionné et bon organisateur, particuliérement apte au choix des hommes, n’était plus. Il avait été arrété en 1879, on s’en souvient, et exécuté. Soundélévitch, si ingénieux dans la recherche des moyens techniques, n’était plus. Morozov, un des premiers hérauts de la Volonté du Peuple, était parti pour |’étranger. Alexandre Mikhailov, le protecteur véritable de notre organisation, n’était plus. Le bel athléte silencieux, Barannikov, incarnation du terrorisme, n’était plus. Klétotchnikov, qui nous protégeait contre les raids de la police, n’était plus. Jéliabov, Pérovskaia, Kolodkévitch et Frolenko, ces vaillants, n’étaient plus. Nous avions perdu les techniciens : Issaev, Anna Yakimova, Chiraev, Sophie Ivanova ; perdu l’enthousiaste Soukhanov ; perdu les membres du Comité Exécutif : Trigoni, Tatiana Lébédiéva, Langans, et Jébounev, a peine admis ; perdu les agents du Comité : Kibaltchitche, Sabline, Jessy Hellman, Lioudmila Térentiéva ; perdu quantité d’autres camarades, ouvriers et intellectuels, indispensables a notre ceuvre, par la variété de leurs talents. C’était le désert, il n’y avait plus ni intelligences, ni mains, ni chefs pleins d’initiative, ni exécutants habiles. En 1879, le Comité Exécutif avait rassemblé dans son sein toutes les forces révolutionnaires accumulées en dix ans et épargnées par les défaites. Il les avait jetées dans la lutte politique et tout son capital s’était trouvé dépensé en deux années d’un labeur écrasant. Il
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ne restait maintenant, fin 1881, qu'un petit groupe et ceux que les défenseurs devaient qualifier de « disciples » 4 mon procés, trois ans plus tard.
Le Comité Exécutif avait vécu. Le centre dirigeant de la Volonté du Peuple n’était déja plus en mesure de jouer un réle comparable a celui qu’il avait eu naguére. En perdant ces hommes il avait perdu sa combativité. Restait le travail de propagande et d’organisation. II fallait 4 tout prix penser au recrutement. Mais les conditions d’activité étaient devenues plus complexes. L’espionnage et la surveillance policiére produisaient des virtuoses, des hommes ambitieux, capables, aux vues larges, comme Soudéikine*®>. Le mouvement révolutionnaire avait d’autre part, a l’égard de l’individu, des exigences plus grandes que naguére. II fallait trouver parmi les intellectuels et les ouvriers des éléments d’une plus grande maturité. Ils étaient trés peu nombreux.
L’affaiblissement de l’ancienne organisation entrainait un relachement du contréle de Il’activité individuelle. Des arrestations désastreuses étaient dues’a la négligence. Yakimova, si brave, si inventive dans le danger, si dévouée, Yakimova que nous eussions da garder comme la prunelle de nos yeux, se rendit a Kiev, bien que le séjour dans cette ville fat aussi dangereux pour elle que le séjour 4 Pétersbourg. Elle y fut arrétée avec Langans et un autre camarade. Tatiana Lébédéva eut le méme sort, pour avoir voulu aider la mére de Frolenko, femme simple qui n’était jamais venue a Pétersbourg, a obtenir une entrevue avec son fils. Le risque de se faire remarquer était manifeste.
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Comme Yakimova, Lébédéva, inculpée de tentative de régicide, fut condamnée aux travaux forcés. Elle mourut dans les mines de la Kara. Du temps d’Alexandre Mikhailov et de Jéliabov, jamais notre collectivité n’efit toléré que l’on s’exposat ainsi. Ni Pérovskaia, ni Soukhanov n’eussent d’ailleurs été arrétés, eux aussi, si un contréle rigoureux avait soumis, comme dans notre meilleure période d’activité, les militants a la discipline révolutionnaire et ne leur avait permis de s’exposer qu’en vertu d’une décision prise dans l|’intérét général, pour la cause. Bogdanovitch périt plus tard pour s’étre rendu a une adresse considérée comme dangereuse, ce qui devait lui étre défendu.
Le Comité Exécutif avait vécu, — je parle de celui de 1879, — mais la Russie entiére était pleine des échos du 1* mars. L’opinion, ignorant les forces réelles du Parti, aveuglée par I’activité du Comité, attendait de nouveaux événements. Le Comité n/avait-il pas maintes fois déclaré qu’il ne quitterait pas les armes tant que I’autocratie n’aurait capitulé, tant que de libres institutions n’auraient succédé a l’ancien régime ?
C’est le moment de relater un épisode se rapportant a cette époque.
Le 3 mars, Kibaltchitche, trés ému, se présenta a l’improviste chez nous, a la perspective Voznessenski, ow il ne devait pas se rendre sans invitation spéciale. Il nous apprit que l’appartement de Sabline et Jessy Helfman était occupé par la
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police. Sabline s’était bralé la cervelle. Timothée Mikhailov avait été arrété dans |’escalier. Dés lors le magasin de la rue Sadovaia pouvait étre découvert (c’est-a-dire livré) d’un moment 4 |’autre. Bogdanovitch et Yakimova étaient encore a leur poste, vers 2 heures, nous débattimes, avec Issaev, Tikhomirov, Langans, Yakimova et plusieurs autres membres du Comité, la liquidation du magasin. Il fut décidé que cette liquidation serait immédiate et que les deux tenanciers quitteraient Pétersbourg, le soir méme. J’étais d’un autre avis. Je proposai de garder encore le magasin pendant deux ou trois jours, en prévision du cas ot le nouvel empereur, qui habitait non loin de 1a le palais Anitchkov, se rendrait au manége Mikhailovski par la Petite Sadovaia, comme son pére. En ce cas, la mine destinée 4 Alexandre II devait sauter. Il valait la peine, dis-je, de risquer la vie de nos deux camarades ; le Comité Exécutif avait le droit d’assumer cette responsabilité. Les assistants furent d’un autre avis. « C’est de la lacheté ! » m’écriai-je. Tikhomirov et Langans, qui étaient a mes cétés, repartirent avec colére : « Vous n’avez pas le droit de vous exprimer ainsi !... » Les autres gardaient le silence et l’on passa a l’ordre du jour.
Il fut décidé que Yakimova informerait sur-lechamp Bogdanovitch de la décision du Comité.
Bogdanovitch quitterait Pétersbourg par le premier train. Yakimova quitterait le magasin a Iheure normale de la fermeture, pour aller prendre le train dans une autre gare. Le soir venu, Yakimova, ayant allumé une veilleuse devant limage de Saint Georges le Victorieux, passa tranquille-
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ment, un petit paquet sous le bras, devant le portier somnolent.
Le lendemain le portier, inquiet de voir la boutique fermée, avertit la police. On trouva sur le comptoir quelque menue monnaie et un billet : la commergante priait de transmettre cette monnaie au boucher voisin, auquel elle devait la pitance de son chat.
Un second régicide étant impossible, une période de calme s’ouvrit. Calme forcé de notre part ; mais l’opinion publique y pressentait la tempéte. Le gouvernement lui-méme s’attendait a de nouveaux événements. Une attente anxieuse caractérisait l’état d’esprit général du moment. L’activité du Comité Exécutif avait toujours été entourée de mysteére : nul ne savait 4 quel moment et de quelle facon le coup serait porté. Nul ne savait de quels moyens disposait la Volonté du Peuple. Le sentiment de ce mystére et l’opinion générale suivant laquelle le Comité Exécutif décidait 4 ce moment des destinées de la Russie, au sens d’une évolution vers la liberté ou d’une aggravation de la réaction, fut exprimé sous une forme plaisante par |’écrivain Gleb Ivanovitch Ouspenski : « Que va faire de nous Véra Nikolaevna ? » se demandait-il un jour peu apres le 1° mars, dans une conversation avec moi en midentifiant par boutade au Comité Exécutif.
Lorientation réactionnaire de la politique intérieure devint bientét évidente : le manifeste impérial du 29 avril proclama intangible le principe de lautocratie la démission de Loris-Mélikov et des ministres enclins aux réformes attesta la fin des velléités libérales.
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Mais le parti révolutionnaire, le Comité Exécutif, allait-il se taire, aprés sa lettre a Alexandre III ? Tous les mécontents voulaient croire le contraire. L’attitude du gouvernement les confirmait dans cette opinion : le nouvel empereur ne songeait pas a se faire couronner et la seule explication de ce fait était dans la peur des terroristes. Des rumeurs étonnantes circulaient dans le public au sujet de nos intentions. On disait que nous avions loué des locaux a Moscou afin de miner les rues par lesquelles devait passer le cortége impérial en cas de couronnement ; que nous avions loué des greniers pour jeter des bombes ; que le fromager Kobozev (Bogdanovitch) avait réussi 4 se charger de lillumination et bien des choses de ce genre. Le Comité Exécutif ne nourrissait aucun de ces projets. Quelques jours aprés le 1°° mars, Pérovskaia, trés surexcitée, comme en proie 4 une manie, perdant toute prudence, n’avait cessé de penser a un nouveau régicide. Elle recueillait des renseignements, recherchait les modistes et les blanchisseuses travaillant pour la Cour se documentait sur les personnes en mesure de se rencontrer avec la famille impériale. Elle surveillait elle-méme les sorties du tsar aux abords du palais Anitchkov. Elle fut arrétée non loin de ce palais. Sa disparition et le transfert du Comité Exécutif 4 Moscou firent cesser ces tentatives convulsives. Nous savions que le tsar se cachait a Gatchina ou il était inabordable comme un prisonnier. A Moscou, la question d’un nouveau régicide ne fut jamais soulevée parmi nous, tant
il était évident que nos forces ne nous permettaient pas d’entreprendre une nouvelle action.
Je trouvai 4 Moscou trois nouveaux membres du Comité Exécutif, Martynov, Lébédev et Romanenko. Le quatriéme était 4 Pétersbourg, ainsi que les anciens membres Tellalov et Zlatopolski.
Martynov et Lebede, médecins tous deux, avaient appartenu au groupe de Moscou. On m’avait dépeint Martynov comme un homme intelligent et original et comme un habile improvisateur. C’était, de l’avis des Moscovites, le plus doué d’entre eux. Envoyé a Pétersbourg, il y fut arrété en janvier 1882, peu aprés Tellalov, arrété en décembre 1881. La police ignorait sa qualité de membre du Comité Exécutif : il ne fut qu’exilé par mesure administrative. Lébédev eut le méme sort l’année suivante.
Javais connu a Odessa Guérassime Romanenko, juriste instruit et capable. Il avait un visage fin, marqué par la phtisie. C’était dans le privé un homme trés cultivé, trés séduisant. Aprés I’arrestation de Goldenberg, Romanenko, qui l’avait rencontré a Odessa, partit pour |’étranger. II rencontra Morozov en Suisse et écrivit avec lui, sous le pseudonyme de Tarnovski, une brochure sur U’Action terroriste. Sa thése était que si le peuple se taisait et ne se montrait pas prét a la révolution, les intellectuels révolutionnaires devaient agir seuls par le terrorisme systématique.
Quand cette brochure nous parvint, en Russie,
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signée également de Morozov qui avait été un initiateur de notre mouvement, nous pensames a lui répondre dans |’organe du Parti. La Volonté du Peuple croyait au peuple et voulait s’appuyer sur le peuple. Son activité n’était point désespérée. Les militants qui étaient allés au peuple avaient seulement constaté l’impossibilité de poursuivre, sous le régime policier, aucune activité révolutionnaire ou tout bonnement culturelle. Le terrorisme politique était 4 nos yeux un moyen de large agitation destiné a tirer le peuple de sa torpeur. Sous ce rapport, nous nous exagérions méme les forces vives du peuple, comme le montra le 1% mars qui ne fut suivi d’aucun mouvement de masse. La propagande et l’agitation se poursuivaient parmi les ouvriers, partout ot nous avions des groupes, et ce n’était nullement afin de recruter des terroristes comme I’ont écrit plus tard certains historiens. Stéfanovitch, connu dans le Midi, s’était joint, lors de la scission de Terre et Liberté, au Partage Noir et avait quitté la Russie a la fin de 1879. Nous ne doutions pas qu'il ne fit venu 4 nous avec une entiére sincérité. Mais il n’eut pas le temps de déployer son activité. Il fut arrété le 6 février 1882 a Moscou. Romanenko I’avait été avant lui, 4 Moscou également. Morozov avait été pris a la frontiére en rentrant (février 1881). Romanenko avait été capturé chez Olga Lubatovitch, autre membre du Comité, qui avait dG se rendre a |’étranger, sur la priére de nos amis, aprés l’assassinat du chef de la gendarmerie, Mézentsov (le 4 aodt 1878). Trés vive, énergique, je l’avais connue a Zurich et a Berne. Elle s’était distinguée dans le Cercle
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‘étudiantes de Bardina, parmi les Fritschi, par son ardeur et son intolérance. Elle était méconnaissable quand je la retrouvai en 1880, inactive et molle. Je pensai que ce changement était da a la déportation qui l’avait arrachée a la vie et au milieu révolutionnaire (aprés le procés des « Cinquante »). L’arrestation de Morozov et la mort d’un enfant qu'elle avait eu a |’étranger la transformérent complétement. Elle rentra en Russie brdlant du désir de se venger. Elle se montrait maintenant hostile a la Volonté du Peuple. Nos camarades, de leur cété, étaient mécontents delle, car elle pensait former un nouveau groupe terroriste en utilisant ses anciennes relations. La flamme intérieure dont elle était dévorée lui donnait une énergie qui ne tenait compte ni des obstacles ni des dangers. Je ne sais si cette ardeur efit duré et si elle ne contenait pas un élément d’hystérie, mais Olga Lubatovitch, tigresse en fureur, a laquelle la maternité avait donné une beauté nouvelle, était trés intéressante 4 ce moment. Elle ne se doutait pas que tous ses plans seraient lavés par une eau glacée dans les prisons. La prison la guettait de pres.
Je me rendis un soir a l’hétel ow elle logeait. Le portier ne se tenait pas a la porte, contrairement a l’usage. Il n’y avait personne dans le corridor. Je ne rencontrai personne dans l’escalier, je frappai a la porte sans recevoir de réponse. La porte n’était pas fermée, la chambre était vide et noire. Je compris que Lubatovitch était arrétée. Il ne fallait pas s’attarder une minute de plus dans ce corridor. Je ne rencontrai personne.
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Pour la deuxiéme fois, comme a Odessa, le hasard me laissait la liberté. Romanenko était tombé entre les mains des gendarmes bien qu’Olga efit 6té a sa fenétre le signe de sécurité. Sans doute était-il venu chez elle le soir, quand le signe n’était pas visible. I fut exilé a Tachkent. I devait faire une triste fin, plus tard, dans l’antisémitisme. Lubatovitch fut exilée en Sibérie ot elle se maria®®. Tellalov et Stéfanovitch furent jugés en 1883 au procés des « Dix-Sept » et tous deux condamnés aux travaux forcés. Stéfanovitch fut envoyé au bagne de la Kara et Tellalov enfermé au bastion de Troubetskoi ot il mourut d’épuisement.
Je dois rendre justice ici 4 la belle personnalité de Tchalov, dont il est resté peu de trace dans la littérature révolutionnaire. C’était un homme parfaitement formé, instruit, d’une grande valeur morale, et un orateur remarquable. Ses qualités lui assuraient une grande influence sur la jeunesse, parmi laquelle il s’était fait de nombreux disciples, tous acquis 4 la Volonté du Peuple. I avait milité 4 Kharkov, un temps, avec Pérovskaia. A en juger par le groupe de Moscou, il savait sélectionner les hommes.
On a rappelé le mot de Jéliabov dit 4 Marie Ochanina, aprés notre conférence de février 1881 : « Rappelle-toi que tout notre espoir se fonde sur Moscou. » Jéliabov a trés bien pu prononcer ce mot, car le groupe de Moscou était le meilleur,
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le plus actif et le plus nombreux de nos groupes locaux. C’est qu’il y avait 4 Moscou plus d’établissements d’enseignement supérieur que dans les autres villes universitaires et que les militants moscovites, ne participant pas personnellement a Vaction terroriste du Parti, pouvaient se consacrer plus entiérement a leur travail sur place.
Lorganisation de Moscou comptait, outre le groupe proprement dit formé de onze personnes, plusieurs sous-groupes, dont l’un se consacrait a l’agitation dans les fabriques et les usines. Ce groupe ouvrier fut dirigé en 1881, aprés le départ de Tellalov, par Khaltourine. Mais l’auteur de |’explosion du Palais d’Hiver, l’ancien organisateur de l'Union Ouvriére de la Russie du Nord, tenait pour impossible la formation d’une organisation tant soit peu étendue, sous le régime existant, et considérait comme nécessaire de consacrer toutes les forces du Parti au terrorisme. I] partit pour Odessa, afin de frapper le général Strelnikov. C’est la qu'il périt.
La propagande se faisait assez largement dans les fabriques et les usines de Moscou, mais le groupe n’avait pas de relations dans l’armée.
La débacle de Moscou
Une conférence fut réunie 4 Moscou, afin de réorganiser le travail du Parti 4 Pétersbourg, dans des conditions nouvelles. Il n’y avait pas eu auparavant de groupe local dans la capitale. Il y avait des groupes spéciaux isolés les uns des autres, tel que celui qui, avec Jéliabov et Pérovskaia assurait la propagande parmi les ouvriers, celui des étudiants dont je m’occupais, celui des techniciens du Parti, dirigé par Issaev et Kibaltchitche.
Le Comité voulait aussi consulter ses membres sur le programme d’une nouvelle organisation qui devait faire entrer dans le mouvement révolutionnaire les vieux croyants et les sectes religieuses. C’était la Fraternité Chrétienne, société secréte dans laquelle devaient se réunir, sans distinction de croyance, tous les adversaires de l’église officielle désireux de combattre le gouvernement et de le renverser. Je ne sais quel était linitiateur de cette entreprise, mais elle enthousiasmait un propagandiste narodnik du procés des « Cent quatrevingt-treize », l’agent du Comité Exécutif Franjoli. Atteint d’un mal incurable depuis plus d'un an,
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constamment alité, il vivait avec sa femme, une de mes camarades de l'Université de Zurich, et leur logis renfermait une typographie spécialement destinée a l’impression des publications de la Fraternité Chrétienne. Un tract exposant les statuts et les buts de la Fraternité avait été édité. Un appel « a tous ceux qui vénérent le saint enseignement du Christ » leur démontrait que « le gouvernement existant, toutes ses mesures et toutes ses lois, fondés sur le mensonge, l’oppression et |’interdiction de la recherche libre de la vérité, devaient étre considérés comme illégitimes, contraires a la volonté divine et a l’esprit chrétien ». Cette initiative, née de la fantaisie d’intellectuels entiérement étrangers a la vie religieuse du peuple, était vouée a un échec.
Notons que l’idée de prendre contact avec les vieux croyants et les sectes ne quittait pas les révolutionnaires depuis 1870. Onze millions d’hommes persécutés pour leurs convictions religieuses pouvaient-ils demeurer indifférents 4 la lutte contre l’ennemi commun ? Les révolutionnaires étudiaient |’histoire des mouvements populaires, des soulévements paysans, de la communauté rurale et de l’artel et aussi celle du schisme et des sectes. Mais les tentatives de prendre contact avec les sectes échouaient invariablement. Deux membres du groupe Tchaikovski partaient pour !Oural a la recherche des « fuyards » qui se retiraient dans les bois; ils n’en rencontraient pas un seul. En 1878, Alexandre Mikhailov s’installait dans un village de vieux croyants de la Volga, a Sinenkié (gouvernement de Saratov). Il instrui-
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sait leurs enfants et mangeait a leur table. Il ne convertit personne au socialisme. I] dépensa six mois de sa vie dans ce milieu paysan, se confirmant scrupuleusement a tous les rites et usages, se faisant violence pour inspirer confiance. I] fallut les arrestations de ses meilleurs amis pour le tirer de Sinenkié. I] quitta ce village, désolé de n’avoir pas mené a bien son entreprise.
La Volonté du Peuple envoya plus tard un ouvrier dans le gouvernement de Tver s’entretenir avec un nommé Sioutaev, trés influent parmi les sectes. Et trente ans plus tard, en 1912-13, un des plus vieux membres de Terre et Liberté, devenu socialiste-révolutionnaire, Nathanson, me parlait encore a l’étranger des vieux croyants et des sectes religieuses comme d’éléments susceptibles d’appuyer l’action des partis révolutionnaires.
Javais transmis au Comité de nombreuses plaintes de détenus de Kiev et d’Odessa et de leurs parents contre le procureur militaire Strelnikov. Strelnikov ordonnait des arrestations et des perquisitions en masse. Il frappait des personnes complétement étrangéres au mouvement révolutionnaire : « Mieux vaut arréter neuf innocents, disait-il, que laisser courir un coupable. On déclarait carrément aux personnes arrétées qu’elles ne sortiraient pas de prison avant d’avoir fait ou confirmé certaines dépositions. Quand les inculpés se refusaient a déposer, la colére de Strelnikov n’avait plus de bornes. II criait comme un for-
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cené : « Vous me supplierez a genoux de recevoir vos dépositions, que je ne le permettrai pas. » On racontait qu’a Kiev, au cours d’un interrogatoire, il avait pris un ouvrier a la gorge. Le révolutionnaire Ouroussov ayant tenté de fuir, Strelnikov, informé, demanda aux soldats de |’escorte :
« Eh bien, l’avez-vous tué?» — «Non.» —- « Lavez-vous battu ? » — « Non. » — « Vous avez eu rudement tort, » conclut le général.
« Comment attraper cette canaille ? » demandait-il a propos des personnes recherchées. II terrorisait les parents des emprisonnés. Sa coutume était de répondre aux meres : « Votre fils sera pendu ! » Il nautorisait les visites qu’avec peine. « Les Juifs sont dévergondés comme les chats et laches comme les liévres », disait-il aux parents des Juifs arrétés. Ce cynisme et cette brutalité envers les faibles avaient fait 4 Strelnikov la réputation d'une sorte de bourreau volontaire. Je transmis au Comité l’avis général et la priére de supprimer ce misérable. J’informai aussi le Comité du mal que Strelnikov faisait au Parti en le discréditant devant l’opinion publique par des dénonciations gratuites et en terrorisant des gens étrangers a Yaction révolutionnaire, mais que le public n’avait pas le moyen de distinguer des révolutionnaires, du moment qu’ils étaient l’objet d’une inculpation politique. Je rappelai au Comité que Strelnikov s’était efforcé, dans divers procés politiques, de représenter les socialistes comme des criminels de droit commun, dissimulant leurs méfaits sous un drapeau révolutionnaire. Jinsistai, en rappelant la volonté de nos camarades disparus, pour que
la suppression de Strelnikov fat mise a l’ordre du jour. J’indiquai que tous les renseignements désirables pourraient étre facilement réunis 4 Odessa, ou il serait plus facile d’agir qu’é Kiev. Ma proposition fut adoptée.
Je me rendis 4 Odessa oti je me procurai tous les renseignements utiles. Le Comité envoya alors dans cette ville deux hommes, dont un seul, Khaltourine, arriva le 31 décembre. Je lui communiquai tout ce que je savais sur Strelnikov : son adresse, ses heures de réception, ses habitudes, ses sorties, les heures auxquelles il se rendait a la 5° caserne pour procéder aux interrogatoires, par quelles rues il passait, quelles maisons il fréquentait.
Khaltourine avait déja rencontré Strelnikov plusieurs fois quand ce dernier disparut pour un mois environ, sans doute parti pour Kiev. Khaltourine, brdlant d’impatience, fut plusieurs fois sur le point de le suivre a Kiev et j’eus de la peine a l’en dissuader.
Au début ou a la mi-février, Strelnikov, revenu a Odessa, dirigea une nouvelle épuration. Une quinzaine de personnes furent arrétées. Il continua d’ailleurs les arrestations jusqu’a sa mort. Dans lentretemps, un second agent du Comité, Klimenko, était arrivé et nous eGimes bient6t congu le plan définitif de l’attentat. Strelnikov devait étre frappé au cours de la promenade qu'il faisait aprés dinar sur le Boulevard Maritime, vers 5 heures du soir. Un cabriolet attendrait l’exécutant. Strelnikov pouvant porter une cuirasse, il fut décidé de le viser a la téte et de tirer, si possible, A bout
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portant. Nous manquions d’argent. Trois cents roubles envoyés par le Comité ne nous étaient pas parvenus.
Les arrestations incessantes nous obligeaient a nous hater. Je parvins 4 me procurer les six cents roubles nécessaires a |’achat d’un cheval et d’une voiture et je les remis 4 Khaltourine. Désormais, ma présence a Odessa devenait superflue, sinon dangereuse. La police était sur mes traces. Des gens qui ne me connaissaient point parlaient couramment de ces recherches. Plusieurs de mes amis, Svedentsev, notamment, étaient arrétés. D’autres avaient été perquisitionnés ; on leur avait montré ma photographie. On disait que l’ouvrier Merkoulov, condamné au procés des « Vingt »
apres l’affaire du 1° mars 1881, libéré en qualité de collaborateur de la police, arrivé 4 Odessa, espérait me rencontrer dans la rue. La mission que m’avait confiée le Comité était du reste remplie et le Comité envoyait 4 Odessa un nouvel agent, Jelvakov, qui, aprés l’exécution de Strelnikov, le 18 mars 1882, fut pendu avec Khaltourine.
Jarrivai 4 Moscou vers le 15 mars et m’arrétai dans l’humble logis de Nadejda Andréiéva, alors membre, comme son frére, de notre groupe moscovite. J’arrivai 4 un mauvais moment. Ce logis avait quelque chose de sinistre. L’hétesse, une institutrice, était toute la journée absente. Sa niania, une trés vieille femme qui ne cessait de marmonner quelque chose entre ses dents et d’errer a travers les chambres, appuyée sur une canne, restait seule 4 la maison. Courbée, ridée, édentée, le nez crochu, elle marmottait doucement : « Le
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malheur vient, je le sens qui vient. » Et c’était vrai, le malheur venait. Aucun bruit de la rue ne parvenait jusqu’a moi. Personne ne me visitait, je ne pouvais visiter personne. A la veille de mon arrivée, en février, l’organisation avait été décimée. Notre quartier général de la rue Sadovaia avait été découvert le 10 mars : arrestation de Iouri Bogdanovitch®’. Marie Ochanina, plus prudente, avait a peine eu le temps de s’échapper. Elle se cachait a la typographie du Parti, dont l’accés était interdit. On ne savait qui était compromis, qui était surveillé, qui serait arrété d’un moment a l'autre ; une anxiété vague régnait, entrainant l’interruption de toutes les relations. Les camarades fuyaient ; cette période devait étre désignée par la suite comme celle du sauve-qui-peut. Franjoli et sa femme se rendirent a Saratov, Tikhomirov a Rostov-sur-Don d’ot il passa bientét a l’étranger. Ochanina partit bient6t pour Paris. Elle ne devait plus revenir en Russie. Tous...
L’atmosphére était accablante.
Zlatopolski vint seul me voir et m’apporter la proclamation du Comité Exécutif sur l’exécution de Strelnikov. Il insista pour que je quittasse immédiatement Moscou, comme les autres membres de l’organisation. Nous décidames que je partirais pour Kharkov ot: le Comité Exécutif n’était pas représenté auprés du groupe local. Zlatopolski*® fut lui-méme arrété deux semaines plus tard, le 13 avril. La typographie de Moscou fut fermée. L’organisation de Moscou avait vécu.
Kharkov
Je trouvai 4 Kharkov un petit groupe formé d’hommes énergiques. Ils s’occupaient surtout de propagande parmi les ouvriers, d’ailleurs assez peu nombreux. L’Université de Kharkov était loin d’avoir le méme esprit que celles de Pétersbourg, de Moscou et de Kiev. C’était bien la province. L’influence du groupe de Kharkov devait s’étendre aux villes voisines : Rostov-sur-le-Don, Poltava, Elisavetgrad. Mais le groupe avait peu de relations et l’argent faisait défaut. L’encaisse se montait parfois a 1 rouble 20. Les voyages étaient impossibles dans ces conditions. Le travail marchait cependant.
Les choses en étaient la, quand nous apprimes de Pétersbourg l’arrestation d’Anna Korba®?’, de Gratchevski®, et du lieutenant de vaisseau Boutsévitch®!. Le laboratoire de la Narodnaia Volia, dirigé par Pribylev, était découvert et son personnel arrété. Ce dernier coup achevait le Comité Exécutif, dont j’étais devenue, depuis le départ d’Ochanina et de Tikhomirov pour |’étranger, la seule représentante en Russie.
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Mes efforts tendirent désormais a réunir les meilleures forces et A former un groupe, susceptible de remplacer, autant que possible, le Comité détruit par la police. Désastre 4 Moscou et Pétersbourg. Plus rien ne restait 4 Odessa aprés Strelnikov et la trahison de Merkoulov. Les groupes de Kharkov et de Kiev étaient encore inexpérimentés. Quelques anciens membres du Parti, dispersés, survivaient 4 la débacle. I fallait les rassembler et s'entendre avec eux.
Outre la typographie de Moscou, que nous avions liquidée, non sans remettre le matériel d’imprimerie en dépét entre des mains sfres, le Comité Exécutif avait deux typographies en province, a Vitebsk et Minsk. II fallut les fermer. Le matériel fut caché. Le personnel se dispersa aus bien des privations.
Une jeune femme employée a la typographie de Vitebsk vint me trouver a Kharkov. Tout a fait dépourvue d’instruction, impropre au travail intellectuel, sans ressources, sans parents, vivant sous un nom d’emprunt, elle était, pour comble, enceinte. Et nous avions 1 rouble 20 en caisse Le metteur en pages de la typographie se présenta ensuite, illégal, inconnu de nous tous. Destinés a un travail spécial, ces collaborateurs devenaient une charge pour ceux qui représentaient l'ancienne organisation et surtout pour moi qui avais le plus d’autorité au sens formel du mot. Ne sachant du reste pas qui les avait embauchés, je ne pouvais d’ailleurs faire preuve a leur égard dune confiance sans mélange.
Je fis un voyage a Kiev. Le groupe de cette
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ville était le meilleur aprés celui de Moscou. Ses membres me firent une excellente impression, mais je décidai de ne faire entrer dans l’organe dirigeant qu'un homme expérimenté nommé Spandoni.
La question d’argent se posait impérieusement. Spandoni s’était lié en exil avec Eugénie Soubotina (du procés des « Cinquante ») qui, de méme que ses sceurs, avait autrefois donné sa fortune a lceuvre révolutionnaire. Eugénie Soubotina, se fiant 4 Spandoni, nous offrit ses derniers huit mille roubles, a la condition que le Parti lui enverrait vingt-cing roubles par mois en Sibérie.
L’argent était déposé 4 Orel chez une de ses parentes, Véra Chatilova, que je connaissais bien : nous avions été des amies intimes en 1876 dans le groupe de Moscou auquel appartenaient les étudiantes revenues de Zurich et les Caucasiens du procés Bardina-Pierre Alexéev. Véra Chatilova se distinguait alors par son dévouement a nos emprisonnés. Active et bonne, c’était une jeune femme infiniment sympathique. Plutdt laide, elle séduisait par sa spontanéité, son esprit, une fagon de parler avec des inflexions trés personnelles, une féminité a la fois douce et mélée d’ironie cAline. Vive et gaie, elle savait étre sérieuse et méme jeter de la poudre aux yeux quand il le fallait. L’idée qu'il y avait a la gendarmerie un dossier portant en belle ronde : Véra Chatilova, criminelle d’Etat, dix-huit ans, l'amusait et elle pronongait ces mots avec une
emphase comique. Laissée en liberté dans l’affaire des « Cent quatre-vingt-treize », elle entretint une vaste correspondance avec les emprisonnés, risquant sa liberté 4 chaque pas. On I’arréta enfin, mais elle fut acquittée. Les trois sceurs Soubotine, qui lui étaient proches, furent déportées dans l'affaire des « Cinquante ». Véra Chatilova perdit contact avec le mouvement révolutionnaire.
Il fut décidé que jirais chez elle prendre l’argent et que je me rendrais ensuite 4 Voronége pour y rechercher un propriétaire foncier du groupe la Liberté ou la Mort, retiré du mouvement révolutionnaire, mais qui n’en avait pas moins donné, pour la Volonté du Peuple, vingt-trois mille roubles, au Comité Exécutif.
Je me mis en route au milieu de |’été. Les journées étaient chaudes. J’éprouvais une grande tristesse. La débacle de Pétersbourg, la compléte désorganisation de Moscou, |’échec que je venais d’éprouver en tentant de reprendre les relations avec le Nord me pesaient. De Kiev, j’avais envoyé une camarade a Pétersbourg ; a peine arrivée, elle avait été arrétée. J’avais ensuite envoyé le meilleur militant du groupe de Kharkov, Komarnitski : il avait disparu. Des rumeurs abominables circulaient sur l’activité du policier Soudéikine. Il se recommandait a toutes les personnes arrétées comme un socialiste, partisan de la propagande pacifique, uniquement adversaire du terrorisme. Il proposait a tous, sans distinction, d’entrer dans la police secréte. Non, disait-il, pour trahir les hommes, mais pour le renseigner sur l'état d’esprit du Parti et de la jeunesse. I] n’évaluait pas les
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futurs services de ses indicateurs a un prix élevé. Komarnitski, bien que jeune, faisait dés le premier abord l’impression d’un homme intelligent, honnéte et sérieux. Soudéikine n’hésita pourtant pas a lui offrir vingt-cing roubles par mois.
Nous avions peu d’hommes et ils disparaissaient mystérieusement dés leurs premiers pas. Le sol seffritait sous nos pieds, la trahison et la provocation insaisissables nous privaient de toute certitude morale.
Jétais assise, profondément absorbée, dans le demi-jour du wagon. J’avais plus de tristesse que d’espoir. Et, brusquement, je me sentis mieux. De jeunes mariés, — un instituteur et une institutrice, je le sus bient6t — venaient de s’asseoir a proximité. Lui, bien découplé, de grands yeux, mais un visage assez inexpressif. Elle, chataine, fréle et douce, le contemplait avec des yeux énamourés. Ils mirent entre eux un grand panier plein de friandises et commencérent leur repas en se faisant des gentillesses. Je n’avais connu, au cours des derniers temps, qu’échecs et malheurs, insécurité, soucis constants devant la débacle de notre mouvement. Je ne voyais autour de moi que des noyés qui se débattaient dans le chaos, perdant leur situation et leurs relations, sans asile, sans joie. Et la nécessité de trouver de l’argent, pour remettre de l’ordre dans les affaires du Parti et soutenir les militants, dominait tout.
Et voici que des étres favorisés par le sort, insouciants comme des enfants, faisant largement appel a la chance et au bonheur offraient 4 mes yeux des visages éclairés par la joie
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A Orel, j’allai tout droit chez Vera Chatilova. Son accueil trés affectueux me donna bon espoir. Je ne pus me résoudre a entretenir la jeune femme des affaires d’argent et de la situation du parti révolutionnaire. Depuis cing ans, Véra Andréevna avait vécu a |’écart du mouvement, dont elle ne savait que ce que savaient tous les intellectuels de Russie. Je n’eus pas le courage de lui parler. Je lui écrivis en lui demandant de ne pas attendre l’autorisation formelle de Soubotina pour remettre une partie de l’argent promis 4 Spandoni.
Elle me répondit ne rien pouvoir faire avant d’avoir regu une réponse de Soubotina.
Je dus partir la mort dans |’4me, et continuer mon voyage.
Voronége. Une rue tranquille de petite ville provinciale. L’herbe croit entre les pavés. Une petite maison en bois grossiérement équarri, un verger descendant vers la riviére. Deux employés de banque sympathisant avec la Volonté du Peuple habitaient 1a. Ils étaient au bureau. La femme de l'un d’entre eux, créature malingre et comme €puisée, me recut : je dus attendre avec elle l’arrivée des camarades. Ils se demandérent tout de suite ot. me loger ? « En aucun cas a I’hétel, dit l'un. Tous les arrivants doivent aller se faire inscrire eux-mémes a la police, et pour vous c’est inadmissible. » — « Mais, ajouta le second, vous ne pouvez pas rester chez nous, nous sommes tous deux surveillés, nous pouvons étre perquisitionnés. » — « Faut-il donc, demandai-je, que je reparte a l’instant ? » Ils finirent par trouver une solution : « Nous vous conduirons chez une bonne femme
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qui fabrique des hosties. Vous serez trés bien chez elle. Elle vit aux environs. Des comméres la visitent, mais elle recoit souvent pour quelques jours des gens des villages voisins. Vous ne serez pas remarquée. »
Je me souviens encore avec une reconnaissance attendrie de cette brave femme. Elle possédait une maisonnette prés de |l’église, pour laquelle elle préparait des hosties, ce qui lui valait un maigre salaire et une grande réputation. L’attitude des intellectuels qui passaient un héte dangereux a une pauvre femme m/avait peinée. Mais je fus si bien accueillie que mon malaise se dissipa. L’excellente femme me témoigna une sympathie si spontanée que je me sentis aussitdt a l’aise. Elle me traita, moi qui lui étais étrangére, en vieille connaissance, chére et familiére. Le contraste était saisissant avec l’accueil des deux employés. Jappris, pour comble, que la maitresse de maison hébergeait un étudiant exclu de |’Université et par conséquent surveillé. Mais ce qui acheva de m’écceurer, ce fut l’attitude des d’eux sympathisants envers un camarade, Sourovtsev, qu’ils considéraient comme leur ami. J’appris de lui, avec stupéfaction, qu’il vivait en plein air, au bord de la riviére. Il y allumait le jour un feu, pour faire bouillir son thé et ses pommes de terre ; la nuit, quand le temps était mauvais, il s’allongeait sous un canot retourné, souffrant de la malaria.
Quelques jours plus tard, comme je prenais congé la brave femme me dit : « Kheltourine a vécu quelque temps chez moi. Et, bien que je ne sache pas ce que vous faites et pourquoi le gou-
vernement vous persécute, je sais que vous étes d’honnétes gens et je suis préte 4 vous aider de mon mieux. » Les années ont passé et l'image de cette femme n’a pas cessé de m’étre réconfortante.
Sourovtsev me rejoignit un peu plus tard a Kharkov. I] apportait six cents roubles.
— D’ot vient cet argent ? lui demandai-je.
— Uncamarade l’a emprunté a la bonne femme aux hosties. Nous avons promis de le rendre a la premiére possibilité.
C’était la le fruit des économies de toute une vie et la dot d’une déja grande jeune fille. Je fus indignée.
— Mais si vous aviez été arrété, les économies de la bonne femme eussent été perdues !
Par bonheur, Véra Chatilova recut bientét I’autorisation de disposer des fonds et cette dette fut payee.
Sourovtsev avait eu plus de chance que moi.
Javais rencontré 4 Voronége le gros propriétaire foncier, mais il avait argué du manque de disponibilités et des travaux de la saison pour refuser tout secours financier 4 une organisation qui n’avait pas le dessus.
Serge Dégaev et sa femme arrivérent en septembre 4 Kharkov, venant du Caucase. Nous apprimes, peu de temps aprés, l’arrestation, au Caucase, du cercle des officiers du régiment de Mingrélie formé par Anna Korba, l’‘automne précédent.
Javais rencontré Dégaev et sa famille a Pétersbourg en 1880. Mes camarades du Comité le considéraient comme |’un des nétres. De petite taille, large d’épaules, Dégaev ne payait pas de mine. Son visage était mobile, son expression débonnaire et avenante, ses maniéres douces comme sa voix. Jéliabov, Kolodkévitch, Anna Korba, Alexandre Mikhailov, Tikhomirov — qui trouvait sa sceur, Nathalie Pétrovna, intéressante — entretenaient avec lui des relations d’affaires. II ignorait nos adresses, mais ce n’était pas 1a le signe d’un manque de confiance ; les membres du Comité Exécutif ne connaissaient eux-mémes que les adresses qui leur étaient indispensables. Dégaev était d’ailleurs surveillé. On le rencontrait chez des personnes neutres ou dans sa famille, qui accueillait nos militants avec joie. Cette famille était composée de la mére, de la sceur de Dégaev, Lisa, jeune fille de dix-neuf ans et de son frére Volodia, jeune homme de dix-huit ans, resté un enfant. Serge Dégaev avait une haute opinion de ses sceurs (je connus plus tard la seconde, Nathalie Pétrovna, qui était mariée) ; celles-ci, de leur cété, appréciaient les capacités de leur frére. Il avait vraiment une grande capacité de travail : il passait brillamment ses examens 4 I'Institut des Ponts et Chaussées, s’acquittait de 10 4 4 heures de ses fonctions d’employé des chemins de fer, donnait des legons de mathématiques, gardait le contact avec ses camarades de |’école d’artillerie dont il avait été exclu pour des raisons politiques et remplissait enfin les missions du Comité : Les Dégaev vivaient dans la géne. La mére devait avoir
une pension ou des économies insuffisantes. Le gain du fils ainé était la principale ressource de la famille. Mais dans cette géne, on avait de brillantes perspectives d’avenir. Lisa — que j/avais surnommée Tamara — était une belle jeune fille brune, aux traits réguliers, d’un type tout a fait différent des autres membres de la famille; elle faisait ses études au Conservatoire et l’on pensait qu'elle deviendrait une bonne musicienne. Sa mére lui évitait tous les travaux du ménage ; Lisa portait souvent des gants 4 la maison pour que ses jolies mains ne souffrissent pas du froid. Sa sceur Nathalie Pétrovna, suivait les cours de diction et pensait 4 paraitre sur la scéne. Elle faisait des vers. Ayant été a Paris ot elle avait connu Pierre Lavrov, elle prétendait avoir étudié la révolution francaise « aux Archives ». On remarquait dans cette famille un certain penchant a |’exagération, a l’effet et méme 4a |’extravagance, Lisa répétait qu'elle ne ferait qu’un mariage riche. C’était une phrase : elle fit, plus tard, un mariage pauvre. Nathalie Petrovna racontait avec plaisir qu’elles avaient fait sensation un soir, au théatre, en apparaissant dans une loge, |’une tout en blanc, l’autre tout en noir. yn
Le jour de |’exécution des auteurs du 1 mars, Lisa avait tenu a se trouver sur la place d’Armes, bien que ce spectacle dat étre au-dessus des forces d’une jeune femme qui avait connu personnellement Jéliabov, Pérovskaia et Kibaltchitche. Elle se trouva mal. Un monsieur la soutint, la reconduisit jusqu’a chez elle et devint méme un des habitués de la maison, jusqu’au jour ow il fallut
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l’éconduire : on avait appris par Klétotchnikov sa profession d’indicateur.
Volodia était un garcon bon et doux. Exclu de l’Ecole de marine pour défaut de loyalisme, il me demandait avec une candeur enfantine, « quand aurait lieu la révolution ? » II l’attendait dans trois ou six mois et fut trés décu de m’entendre dire que nul ne saurait la prévoir. Jappris avec surprise, un an plus tard, que ce Volodia était devenu avec lapprobation de Zlatopolski et Serge Dégaev, un agent du policier Soudéikine, un faux agent, qui devait tromper le redoutable limier et, sans trahir les révolutionnaires, les informer sur |’activité de lennemi.
Pour ce qui est de Serge Dégaev, que |’on considérait comme trés intelligent, je ne partageais pas Yopinion générale. Ce qui frappait en lui, c’était labsence d’individualité. I] n’avait rien d’original, de ferme, de caractéristique. Une certaine mollesse de caractére, un certain esprit de conciliation frappait chez lui au premier abord. Il manifestait une sorte de vénération pour les membres du Comité et manquait méme, parfois, de tact, en leur exprimant son admiration. I] était en bons termes avec tous ceux qui le connaissaient. C’était un homme précieux pour la création et l’entretien des relations. Il avait formé un cercle a l’Ecole des Ponts et Chaussées. II était l’un des intermédiaires le plus utile entre les officiers et le Comité.
Je ne le vis pas manifester d’amour-propre et d’ambition. Je n’appris que plus tard qu’il avait deux fois exprimé le désir d’étre admis, en qualité de membre, dans le Comité Exécutif. Ce désir était
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rarement exprimé par les révolutionnaires qui désapprouvaient plutét cette preuve d’ambition.
Dégaev me raconta a Kharkov comment il avait passé les dix-huit mois écoulés et m’apprit notamment qu'il avait été arrété dans l’affaire de la mine de la rue Sadovaia; mais il avait réussi a s’en tirer. Je fus trés étonné de sa chance parce qu'il ne pouvait étre accusé que par un témoin, — le traitre Merkoulov, — assez difficile 4 démentir. Mais Dégaev passa complétement sous silence dans ses conversations avec moi un fait capital. Au printemps de 1882, Soudéikine, s’étant convaincu que Volodia Dégaev ne lui était d’aucune utilité, avait renoncé a ses services. On avait alors imaginé un nouveau stratagéme pour continuer les relations avec le policier. Volodia lui avait dit que son frére, pressé par le besoin, pouvait s’acquitter de travaux de dessin. Serge Dégaev avait regu des commandes de Soudéikine. II s’était deux fois rencontré avec lui et avait rendu compte de ses conversations avec le policier 4 Gratchevski. Puis il était parti pour le Caucase, sans avoir obtenu pour Gratchevski le moindre renseignement utile.
N’est-ce pas a partir de ce moment que Gratchevski fut l’objet de la surveillance qui devait se terminer par le désastre du 3 juin ?
Tentatives
Quand, le 3 juin, Gratchevski, Anna Korba, Boutsévitch, Pribylev et d’autres eurent été arrétés a Pétersbourg, l’admission de Dégaev au Comité Exécutif devint nécessaire. I] y avait droit en vertu de son travail au cours des derniéres années et de la confiance des camarades disparus ; il était au courant de toutes les affaires de l’organisation militaire. Nous éprouvions d’ailleurs d’autres pertes. Prascovie Ivanovskaia, envoyée a Vitebsk pour y prendre le matériel d’imprimerie qu’elle devait transporter au Sud, fut arrétée. Franjoli, que je projetais de faire entrer au Comité, se trouva complétement immobilisé par sa maladie. Je n’avais pas de raison de cacher cette situation a Dégaev et Spandoni. Nous devions faire l’impossible pour réorganiser un centre dirigeant et assumer les responsabilités, quelque lourdes qu’elles fussent, que les circonstances nous imposaient. Dégaev écouta mon récit en silence et consentit a entrer dans l’organisation centrale appelée a diriger le Parti.
Je cherchai des forts, des hommes qui eussent
eu des idées sur la direction du Parti et su les défendre. Spandoni et Dégaev n’étaient pas de ceux-la ! Ils n’avaient pas d’opinion sur ce qu'il fallait faire ou ne pas faire. Etait-ce inexpérience ou incapacité ? Je ne sais, mais le fait est qu’ils ne manifestérent aucune initiative, ne proposérent rien et se bornérent a toujours approuver mes propositions. Je ne voulais pas agir de ma propre autorité ; bien consciente de |’insuffisance de mes forces ; je voulais appartenir 4 un groupe dans lequel nous nous fussions complétés et équilibrés les uns les autres. Mais au lieu d’un groupe, je n’en avais que l’apparence. C’était pour moi la chose la plus pénible, d’autant plus que je ne pouvais en parler a personne.
La Volonté du Peuple avait fait son ceuvre, secoué la Russie immobile et passive, créé un mouvement social qui ne déviait plus mourir. Son expérience ne devait pas étre perdue. La conscience de la nécessité de la liberté politique et de la lutte pour cette liberté ; devait subsister dans les esprits de plusieurs générations. Dans son aspiration a un régime de liberté, la Volonté du Peuple avait été l’avant-garde des intellectuels russes sortis des classes privilégiées et de la classe ouvriére. Cette avant-garde avait pris un quart de siécle d’avance et s’était trouvée isolée.
Désormais nos nouvelles organisations allaient périr avant de pouvoir agir. L’état profondément arriéré des paysans par suite du niveau trés inférieur du développement économique de la Russie, l'inexistence d’un prolétariat industriel au sens européen de ce mot, l’impossibilité de s’adresser
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par la parole, ou |’écrit, aux masses, sous un despotisme policier, telles étaient les causes de I’isolement de la Volonté du Peuple aprés ses actions politiques. I] fallait poser tes fondements d’un nouveau parti, sur les bases du développement économique de la Russie : telle devait étre ceuvre de l'avenir. L’embryon du futur parti se forma bient6t, en effet ce fut le groupe de Emancipation du Travail, premier noyau de la social-démocratie qui, parlant a la classe ouvriére, se mit a batir d’année en année les fondations du mouvement ouvrier.
Mais le passé ne pouvait pas s’évanouir d’un seul coup. La génération qui avait participé aux luttes de la Volonté du Peuple, qui s’était formée dans la grande période d’activité du Comité Exécutif, qui avait été enthousiasmée par son exemple, ne pouvait pas renoncer a l’espoir de continuer la lutte. Un passé récent nous aveuglait. Il était psychologiquement trés difficile de se consacrer dorénavant a un travail obscur, en pensant a I’avenir, sans donner la riposte au gouvernement qui venait d’abattre les, chefs du mouvement révolutionnaire. Il n’y avait pas encore de lumiére sur Vhorizon.
N’avions-nous pas traversé une époque semblable aprés la défaite du mouvement « vers le peuple » ?
Jexposai 4 Dégaev et Spandoni mon plan de réorganisation du Comité. Cinq révolutionnaires de l’organisation militaire, choisis parmi les plus capables et les plus fermes, devaient reprendre avec nous les fonctions du Comité disparu. IIs
quitteraient le service et l’organisation militaire avec laquelle ils ne garderaient que les relations établies naguére avec le Comité.
Je motivais ainsi ce plan : a l'heure actuelle, seule l’organisation militaire pouvait nous fournir des hommes ; d’autre part, la situation générale du Parti ne permettait pas d’espérer que lorganisation militaire pat remplir dans un avenir rapproché le réle pour lequel elle avait été créée (seconder une insurrection populaire). Je proposai, sans me prononcer sur la destinée de organisation elle-méme, d’en retirer les officiers Zavalichine, Rogatchev, Achenbrenner, Pokhitonov et Kraiski et de nous employer avec eux a remettre de l’ordre dans les affaires du Parti. Je connaissais l’état des groupes militaires d’Odessa et de Nikolaev. Je pensais que toute activité devait avoir cessé a Pétersbourg depuis |’arrestation de Soukhanov et de Boutsévitch.
Spandoni et Dégaev adoptérent mon plan et il fut décidé que Dégaev visiterait les groupes militaires de Pétersbourg, Odessa, Nikolaev, aprés quoi il se fixerait 4 Odessa avec sa femme pour diriger une imprimerie que j’établirais dans l’entretemps.
Pokhitonov, souffrant d’un mal si grave que les médecins lui prédisaient un dérangement mental, s'il lui arrivait jamais de connaitre la prison, refusa d’entrer au Comité. Son refus ne le sauva pas du bagne de Schliisselbourg ov la prédiction des médecins se réalisa : Pokhitonov y devint fou. Transféré en 1896 dans un hépital de Pétersbourg, il y mourut sans avoir recouvré la raison.
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Par son intermédiaire, je donnai rendez-vous a Rogatchev, a Poltava. Nous eGimes plusieurs longs entretiens a la suite desquels Rogatchev consentit a démissionner pour se consacrer a l’action révolutionnaire.
Javais donné a Dégaev toutes les adresses et les instructions utiles pour sa mission a Odessa et Nikolaev. Kraiski nous refusa son concours. Achenbrenner nous préta le sien. II sollicita un congé de onze mois et se rendit a Pétersbourg ou l’organisation militaire était tombée dans une inaction complete.
Le 15 octobre, en l’absence de Dégaev, Mikhailovski® vint me voir a l’improviste, a Kharkov. Parvenu non sans peine jusqu’a moi, il me dit étre chargé d’une mission extrémement importante.
L’écrivain Nikoladzé l’avait prié, de la part d’une personnalité trés haut placée (le comte Vorontzov- Dachkov), de servir d’intermédiaire entre le gouvernement et le parti de la Volonté du Peuple et de négocier un armistice avec le Comité Exécutif.
Le gouvernement, disait Mikhailovski, répétant les propos de Nikoladzé, était las de cette lutte. I avait conscience de la nécessité d’élargir les cadres de la vie sociale ; il était prét a s’engager dans la voie des réformes. Mais il ne le pouvait pas, sous la menace du terrorisme révolutionnaire. Seul, le terrorisme révolutionnaire s’opposait aux réformes. Si le parti révolutionnaire s’engageait a sabstenir de toute action terroriste jusqu’au
couronnement, un manifeste impérial serait promulgué accordant : 1° L’amnistie compléte des crimes politiques ; 2° la liberté de la presse ; 3° la liberté de la propagande socialiste. Le gouvernement prouverait sa sincérité en rendant la liberté a l’un des condamnés de la Volonté du Peuple, par exemple a Issaev.
Mikhailovski prétait une grande importance a sa mission. Je n’y vis que la répétition des propos qui avaient servi en 1879 au procureur Dobrjinski séduire Goldenberg.
Goldenberg, sans livrer personne au sens physique du mot, avait fait des portraits, décrit le caractére de tous ceux qu'il connaissait, donné quelques adresses. Puis, se voyant joué, il s’était pendu 4 la forteresse de Pierre-et-Paul.
Diverses raisons me convainquirent que nous étions devant un piége, qu'il s’agissait pour le gouvernement de la sécurité du couronnement, ou d'une ruse policiére permettant de retrouver les traces de notre organisation.
Mikhailovski me répondit par une question :
— Le parti révolutionnaire est-il en ce moment en mesure de continuer son activité terroriste ?
Je dus dire la vérité. Notre situation ne nous le permettait pas.
— Alors vous n’avez rien a perdre, dit Mikhailovski, mais vous pouvez gagner quelque chose.
Nous décidames que, refusant catégoriquement d’engager en Russie des pourparlers avec Nikoledzé, j’enverrais a l’étranger, sans l’en avertir, une personne qui informerait de ces propositions Tikhomirov et Marie Ochanina. Mikhailovski
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devait répondre a Nikoladzé que tous les membres du Comité Exécutif étaient a |’étranger et qu'il n/avait pu les joindre. Dégaev et Spandoni approuvérent pleinement mon attitude.
Je chargeai une camarade d’Odessa de se rendre a l’étranger et d’informer Tikhomirov. Au cas ot les propositions du gouvernement seraient jugées acceptables, je proposai d’exiger en gage de sincérité la libération de Netchaev au lieu de celle d'Issaev qui n’était pas trés influent au Comité Exécutif.
Achenbrenner et Rogatchev consentant a entrer dans le Comité Exécutif, on pouvait reconstituer l’imprimerie du Parti. La collaboration de Mikhailovski et d’un autre écrivain que j’avais visité 4 Poltava nous était assurée. J’avais envoyé Sourovtsev 4 Moscou, prendre les caractéres qu’il avait transportés a Odessa, ville choisie pour I’établissement de l’imprimerie. Sourovtsev devait y travailler. Les époux Dégaev consentaient a en étre les tenanciers. Restait 4 trouver une personne convenant au réle de domestique.
Javais beaucoup entendu parler de la sceur d’un révolutionnaire envoyé aux travaux forcés, Ivan Kaloujny, Marie Vassilevna qui vivait péniblement dans une petite ville. On me la représentait comme une femme peu développée mais bonne, gaie, bien portante, simple d’apparence et de maniéres. Je lappelai 4 Kharkov et me convainquis que si elle consentait a travailler a l’imprimerie dans le réle
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de servante, un meilleur choix serait impossible. Sans avoir |’instruction théorique, elle sympathisait avec activité de la Volonté du Peuple. Nous nous entendimes facilement. Je la présentai a- Dégaev et a sa femme qui devaient partir les premiers pour Odessa. Nous étions au 10 novembre ou a peu prés Spandoni devait servir d’agent de liaison a la typographie.
Arrestation
Nous apprimes vers le 20 décembre que |’imprimerie clandestine d’Odessa était découverte et que l’on y avait arrété cing personnes : Dégaev et sa femme, Marie Kaloujnaia, Sourovtsev et Spandoni. Notre nouvelle entreprise n’avait duré que cing semaines. Le coup était rude : le dernier espoir de reprendre bientét la publication de |’organe du Parti, d’aprés lequel le gouvernement et la société jugeaient de la situation du mouvement révolutionnaire, s effondrait.
Cette phase accablante de ma vie m’a laissé un souvenir pénible. Toute mon activité était vaine. Tout ce que j’entreprenais échouait en entrainant la perte de ceux que j’appelais au travail. Nikitina, Komarnitski, Ivanovskaia, cinq personnes a Odessa avaient déja péri. Je persistais dans la lutte mais tout était vain. Mais pouvais-je reculer quand de jeunes 4mes me considéraient de loin avec espoir, cherchant en moi un appui moral ? Je me souviens d’une lettre recue a cette époque : une jeune femme, illégale, traquée, ne sachant que devenir, m’écrivait que j’étais la seule étoile
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sur son horizon. Elle se jeta sous un train aprés mon arrestation. N’avais-je pas écrit moi-méme a Tikhomirov qu'il n’avait pas le droit de partir a l’étranger, que nous ne devions pas fuir, renoncer a l’ceuvre commencée, et que son départ serait un facteur de démoralisation du milieu révolutionnaire ?
Plus que les mois précédents, je vivais d’une vie double. Je devais garder une apparence calme et vaillante ; mais dans le silence nocturne, je me demandais avec angoisse s'il y aurait « une fin » a cela, «ma fin» ? Je remettais le matin mon masque et je recommengais mon travail de Pénélope. Quand, prenant congé, Mikhailovski m’avait demandé ce que je comptais faire, je lui avais répondu par une métaphore : « Je reprendrai les fils rompus et je les rattacherai. » Mikhailovski me prit la téte 4 deux mains et couvrit mon visage de baisers. Je ne compris que plus tard, en lisant quelques lignes qu’il me consacra, qu'il me remerciait ainsi de mon opiniatreté.
Je ne pense pas qu’on ait pu deviner ou pressentir, dans les rencontres quotidiennes, mon état d’esprit ; mais les intimes me demandérent plus d’une fois : « A quoi pensez-vous ainsi ? Que regardez-vous au loin? » Une voix répétait sans cesse en moi : « Qu’il est dur de vivre! » et ce que mon regard cherchait inconsciemment au loin c’était la « fin ».
Mais |’épreuve la plus amére m’attendait encore. L’imprimerie avait été saisie par la police le 20 décembre. Le 23 ou le 24 janvier, des amis me priérent a l’improviste de passer chez eux.
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Une vive surprise m’attendait la : l’imprimeur d’Odessa, Dégaev, était devant moi.
— Qvust-il arrivé ? Comment étes-vous ici ?
demandai-je, émue et joyeuse.
— Jai réussi a fuir balbutia Dégaev, qui paraissait épuisé par des angoisses perpétuelles. Il ne savait pas comment la police avait pu tomber sur les traces de la typographie. Peut-étre les coffres contenant le matériel d’imprimerie avaient-ils paru suspects, a cause de leur poids ?
Arrété, mais pensant a fuir, il avait déclaré étre venu de Kiev et exprimé le désir d’étre interrogé a Kiev. Aprés de longues hésitations, les gendarmes avaient consenti a le transférer. Emmené en voiture vers la gare, il avait jeté une poignée de tabac aux yeux de ses gardiens et pris la fuite dans |’obscurité.
— A Odessa, disait-il, des officiers ont caché. Ils m’ont conduit a Nikolaev ow je me suis procuré votre adresse.
— Mais ot avez-vous passé la nuit ? Dans la rue ?
— Dans un mauvais lieu, répondit Dégaev, confus. Je fus également génée.
Jentendais par « mauvais lieu » un endroit bien défini ; Dégaev, lui, ne faisait pas allusion aux filles, mais 4 un tout autre endroit.
L’apparence de Dégaev m’inspira de la sympathie. Je comprenais qu'il ne ft pas heureux de sa liberté, puisque sa femme restait en prison. Je fis
tout mon possible pour le réconforter. Je l’assurai que l’on se convaincrait bient6t que sa femme s’était bornée a le suivre dans une entreprise risquée. Je proposai d’informer par un courrier spécial la mére et la sceur de Dégaev, pour qu’elles se rendissent a Odessa et s’efforgassent d’obtenir la mise en liberté provisoire, sous caution, de la jeune femme.
Pas plus qu'une amie, logée dans la méme maison que lui, je ne réfléchissais aux détails de l’évasion de Dégaev; la confiance avait toujours été de régle entre les révolutionnaires appartenant a une méme organisation, et Dégaev n’était pas nouveau parmi nous ; maintes fois, au cours des derniéres années, il s’était tiré avec honneur de situations périlleuses. Sa conduite, a présent, était d’un homme désemparé, mais cela nous paraissait tassez naturel.
Je devais par la suite me rappeler certaines phrases étranges, que l’on efit pu prendre pour des allusions voilées ou pour des avertissements. Mais nous étions loin d’étre sur nos gardes.
— Quelqu’un, d’entre les emprisonnés, trahit a Odessa, dit-il un jour.
— Mais qui pourrait trahir ?
— Quelqu’un d’entre les illégaux.
— Mais il n’y a que votre femme, Sourovtsev et Marie Kaloujnaia. Ils sont srs et d’ailleurs n’auraient rien a trahir.
— Non, répétait Dégaev, quelqu’un dillégal trahit. J’étais décontenancée%,
Dégaev me demanda un jour :
— Etes-vous bien en sécurité 4 Kharkov ?
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— En sécurité complete.
— En étes-vous bien certaine ?
— Qui, a moins que Merkoulov ne me rencontre dans la rue ! dis-je, comme en parlant d’une chose tout a fait invraisemblable.
Dégaev s’intéressa une autre fois, dans la conversation, 4 mes heures de sortie.
Sa question n’avait rien de déplacé, du moment que nous nous fréquentions. Je répondis sans y réfléchir : « Je sors d’habitude a 8 heures du matin, quand les éléves infirmiéres se rendent aux cours, car je vis avec le passeport de |’une d’entre elles. »
» Une autre fois, il me demanda, en partant : « Y a-t-il une autre sortie que la porte de l’enclos ? »
— Oui, dis-je, par la boutique de |’épicier, mais
je n’y passe jamais.
Un jour ou deux aprés cette conversation, le 10 février, au matin, je jetais un coup d’ceil sur la montre : il était 8 heures. Je sortis. A peine avais-je fait une dizaine de pas que je me trouvai face a face avec Merkoulov. Il me reconnut du premier coup d’ceil. Il n’y avait ni gendarmes, ni policiers. Je continuai mon chemin en réfléchissant. Aucun abri ne s’offrait : ni cour a double issue, ni habitation de connaissance. Qu’avais-je en poche ? me demandai-je. Un carnet contenant les noms de deux ou trois personnes n’appartenant pas a lorganisation. Le récépissé d’un envoi d’argent : a détruire immédiatement. Jétais déja entrée dans
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la rue Ekatérininskaia, et j’approchais d’un jardinet ovale qui se trouvait dans cette rue. Il y avait la, a emplacement ow s’érigent aujourd’hui de hautes maisons, une vieille maisonnette en bois habitée par un excellent homme, tourneur de son métier, possédant un atelier.
Sans doute les gendarmes savaient-ils que javais la des amis parce qu’a peine l’'idée métaitelle venue d’entrer dans cette maison, que je fus entourée d’hommes sortis je ne savais d’ou. En moins d’une minute, j’étais dans un traineau, entre deux gendarmes, en route pour le Commissariat de police.
On me fouilla sur-le-champ, dans une chambre réservée. Je remarquai que les femmes appelées pour la fouille étaient inexpérimentées. Je sortis mon porte-monnaie, contenant le récépissé a détruire : il fut en un clin d’ceil dans la bouche. Les femmes poussérent de grands cris, un gendarme se précipita dans la chambre et me prit a la gorge. Je fis semblant de rire pour lui montrer qu'il était trop tard. Je ne réussis qu’aprés a avaler ce rectangle de gros papier.
Un officier de gendarmerie dressa un bref procés-verbal d’arrestation. Interrogée sur mon nom, je répondis : « Vous devez savoir qui vous arrétez. » Merkoulov entra 4 ce moment dans la chambre et dit, d’un ton arrogant, trés vite, comme il parlait toujours : « Hein, vous ne vous y attendiez pas ? — « Gredin ! » m’exclamai-je, et je fis malgré moi un geste de menace. Le misérable recula vers la porte.
Je fus transférée a la prison et habillée du cos-
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tume des détenus, On m’apporta du lait, en me priant, avec insistance, de le boire. Les autorités craignaient pour ma vie. Elles s’imaginaient que j'avais avalé du poison au lieu de papier. Des grains d’une encre chimique trouvés dans mon porte-monnaie avaient été pris pour du cyanure de potasse.
Le lendemain matin, j’étais en route pour Pétersbourg, entre deux gendarmes.
La forteresse de Pierre-et-Paul
Nous arrivames a Pétersbourg un samedi soir.
Enfermée dans une cellule du Département de la Police, je restai livrée 4 mes réflexions, le lendemain, dimanche. A qui, 4 quoi pensai-je ? Surtout a ma mére, que je n’avais pas vue depuis quelques années, a sa visite, A sa douleur.
Je passai trois jours au département. J’appris plus tard que mon arrestation avait été accueillie avec joie dans les milieux dirigeants. Alexandre III s’était écrié : « Grace a Dieu, cette horrible femme est arrétée ! » Je fus photographiée, sans doute a son intention. Le procureur Dobrjinski, examinant devant moi les photographies, dit un ton significatif 4 son collégue Mouraviev : « Choisissez la meilleure, vous savez pour qui. »
Au département, je devais traverser, quand jétais extraite de ma cellule, une foule de fonctionnaires désireux de me voir. pene
On m’'exhiba aux grands dignitaires : le directeur du Département de la Police, le sous-secrétaire du ministére de |'Intérieur, le ministre lui-méme : Plevhe, Orjevski, et le comte D. A. Tolstoi. Le premier
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fut grossier avec affectation. M’ayant fait un signe de téte, soit pour me saluer, soit pour m’indiquer les chaises alignées le long du mur, il bougonna brutalement : « Prenez une chaise.» Il se mit ensuite 4 me railler, disant que les jeunes gens arrétés parlaient tous de moi avec enthousiasme : « — Et ces enthousiasmes vous satisfaisaient ? » Il haussa les épaules et son visage prit une expression de mépris. « Peut-étre, continua-t-il ironiquement, ne seriez-vous pas fachée maintenant d’avoir la situation sociale 4 laquelle vous aviez droit ? » Et, comme s'il eGt voulu jeter un coup d’ceil dans l’A4me d’une révolutionnaire fatiguée par la vie illégale, il conclut : « Peut-étre d’ailleurs étes-vous si fatiguée que vous étes contente que ce soit fini ? »
Le second, élégant, se conduisit en homme du monde.
Il eut voulu engager une conversation politique, mais je me bornais 4 lui dire que je préférais exposer mes idées au procés.
Le troisiéme était sénilement obtus et débonnaire. « Que vous paraissez modeste, » me dit-il aimablement. — « Je m’attendais a tout autre chose...» Et il se mit a parler de l’enseignement classique dont les révolutionnaires étaient, disait-il, les adversaires. I] dit savoir que nous voulions attenter a sa vie. I] passa ainsi aux attentats politiques et plus particuli¢rement aux attentats a la personne du tsar : « A quoi arriverez-vous ? Vous tuez un tsar, un autre lui succéde. » I] pronongait des phrases toutes faites, d’une voix faible, comme un grand-pére sermonnant une petite fille,
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si bien qu'il n’y avait rien a lui répondre. « Dommage, dit-il, que je n’aie pas le temps, car je vous convaincrais. » Ne voulant pas lui laisser le dernier mot, je répondis : « C’est dommage, pour moi aussi, car, je l’espére bien, j’eus fait de vous un partisan de la Volonté du Peuple. »
Ma plaisanterie fit long feu. A notre premiére rencontre, le procureur Dobrjinski me fit sourire en me demandant :
— Pensiez-vous vraiment convertir le comte Tolstoi ?
— Et pourquoi pas ?
Du département, je fus transférée a la forteresse de Pierre-et-Paul, ot je demeurai vingt mois, jusqu’au proces. Au début, je fus plusieurs fois interrogée. Je déclarai, tout de suite, ne voir aucune nécessité 4 cacher quoi que ce soit sur mon activité révolutionnaire antérieure au 1 mars 1881, mes dépositions devant concerner des événements déja connus et des personnes déja condamnées. Quant aux faits postérieurs, je refusai d’en parler.
Les déplacements m’étant pénibles, je demandai a recevoir du papier et de l’encre pour écrire mes dépositions. Je les remettais au fur et 4 mesure aux gardiens”™.
Au bout de six semaines environ, je vis un jour entrer dans ma cellule un vieux général de gendarmerie, de grande taille, au visage assez régulier et plut6t sympathique. « Je m’appelle Séréda, se recommanda-t-il. L’Empereur m’a désigné pour instruire l’affaire de la propagande révolutionnaire dans l’armée. »
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Il me prit la main et, malgré ma résistance, la baisa.
— Vous étes une femme de bien, dit-il. Votre malheur est de n’avoir pas eu d’enfant.
Nous nous assimes, aprés cette originale entrée en matiére. Je lui demandai ce qu’il comptait faire de son pouvoir discrétionnaire : Pensait-il instituer un procés monstre pour faire une carriére ou se borner a faire juger quelques personnes ?
— Je n’ai pas |’intention de lancer une grande affaire, me répondit-il. Les plus actifs seuls seront jugés.
I] tint parole. Quatorze personnes comparurent dans notre affaire, dont six officiers seulement, alors qu'il eit été facile d’en juger plusieurs dizaines.
Le général m’avoua ensuite qu'il n’était ni réactionnaire ni partisan du régime. Les dettes l’empéchaient de quitter le service. « Sans elles, je ne serais pas ici. J’aime la liberté mais je n’approuve pas les attentats politiques. Je comprends la bataille des barricades, mais non |’assassinat au coin des rues. »
On me laissa enfin tranquille car mes dépositions autobiographiques étaient finies®°.
Une période de calme s’ouvrit dans ma vie. La surexcitation provoquée par l’arrestation et entretenue par l’examen de mon passé tout entier, a partir de mon enfance, — examen que font sans doute tous ceux qui, en prison, considérent leur vie comme terminée, — tomba. Une période de vie monotone, remplie de lecture s’ouvrit. Je me taisais des journées et des semaines entiéres. Ma
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mére et ma soeur étaient autorisées a me voir vingt minutes tous les quinze jours a travers deux grilles placées a un métre l'une de I|’autre. Pas une seule fois, je ne pus baiser la main de ma mére. A une heure de détresse, je priai le surveillant de l’y autoriser, je désirais tellement un geste cAlin, j/eusse été si heureuse de fréler de mes lévres cette petite main chaude ! La régle ne le permettait pas.
Le printemps venu, j’avais la nostalgie des fleurs. Ma sceur m’apporta des jacinthes. Mais il était interdit de faire entrer quoi que ce soit a la forteresse. Le surveillant fut inflexible.
L’été, les visites cessérent, ma mére étant partie pour la campagne.
Ce fut le silence, le silence éternel. Je lus plus tard, dans les souvenirs d’un vieil emprisonné de cette forteresse, qu’il s’était efforcé d’entretenir le fonctionnement de ses cordes vocales en lisant a haute voix. Cette idée ne me vint pas. Les cordes vocales, inactives, s’atrophiaient. Ma voix n’était plus un contralto plein, c’était une voix gréle et vibrante comme on en a aprés les longues maladies. Les mots se détachaient mal. La psychologie se modifiait en méme temps. Un désir de silence s’imposait. Il me fallait déja un effort de volonté pour parler.
Au retour de ma mére, l’automne, il me fut pénible de me rendre 4a la visite. Et plus jallais, plus il m’était difficile de sortir de ma solitude et de mon silence. Pourquoi troubler ]’équilibre intérieur par ces vingt minutes d’entretien, au cours desquelles on ne savait que dire ? Chaque fois que le gendarme ouvrait la porte et disait : « Au par-
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loir ! » javais envie de refuser la visite. La pensée de la douleur de mes proches m’obligeait seule a me lever et 4 me rendre au parloir.
Un long temps s’écoula. Je ne sais quand, enfin, la monotonie de ma réclusion fut troublée par une circonstance bouleversante. Je fus appelée au greffe. L’un des aides du procureur m’y attendait.
— Véra Nikolaevna, dit-il, je viens vous voir pour une affaire particuliére et je fais appel a vous, parce que je sais que vous direz la vérité.
Etonnée, et légérement alarmée par ce préambule, je m’enquis de I’affaire.
— Deux gardiens de prison ont été condamnés aux travaux forcés et envoyés en Sibérie a la suite de l’évasion de Vassili Ivanov de la prison de Kiev. Or, Tikhonovitch, votre coinculpé, dit qu’il a fait évader seul Ivanov, pendant son tour de garde. Cette déposition est confirmée par Nikitina, qui a préparé l’évasion. Mais Ivanov lui-méme nie le concours de l’officier et prétend s’étre évadé avec le concours des deux gardiens. Le sort des condamnés dépend de votre témoignage. Dites laquelle des deux versions est la vraie.
Il déplia devant moi deux grands cahiers et je lus les dépositions de Tikhonovitch et de Nikitina. Elles correspondaient au récit que m’avait fait Ivanov lui-méme. Pourquoi envoyait-il au bagne les deux gardiens ? Je ne le comprenais pas. Je devais donc dénoncer le mensonge d’un camarade de parti qui était aussi pour moi un ami ou en devenir le complice et abandonner les deux gardiens a leur propre sort. J’hésitai.
276 Mémoires d’une révolutionnaire
Je demandai a réfléchir quelques instants et décidai de dire la vérité.
Cet incident qui, troublant la monotonie de ma vie intérieure, m’avait rappelé bien des choses, reculé dans le passé, le silence accablant reprit son ceuvre, quand, au printemps de 1884, je fus de nouveau appelée au greffe. J’y trouvai le procureur Dobrjinski et le général Séréda. Ils étaient attablés devant de grands cahiers reliés et semblaient fatigués, préoccupés, particuliérement graves.
— Reconnaissez-vous cette écriture? me demanda Dobrijinski en me présentant un cahier non relié.
L’écriture m’était inconnue. Je dis « Non ». Il retourna le cahier et me montra la signature : Serge Dégaev. La date. Je retins celle du 20 novembre, mais ce fut sans doute une erreur ; |’imprimerie d’Odessa avait été saisie le 18 ou 20 décembre. Puis, dépliant une page aprés l’autre, Dobrjinski me fit lire certains passages tandis qu'il en cachait d’autres de sa main.
Le doute n’était pas permis, c’était la un document de la plus haute importance : il livrait au gouvernement tous ceux que l’auteur connaissait d’entre les personnes ayant quelque rapport avec le Parti. Les officiers du Nord et du Sud étaient tous trahis, sans exception. Rien ne restait de l’organisation militaire. Jétais atterrée. Dégaev ! Dégaev avait fait cela ! Pendant quelques minutes, je marchai avec agitation dans la piéce tandis que Séréda et Dobrjinski feuilletaient en silence le dossier.
Quand je me rassis, Dobrjinski se mit 4 me montrer les dépositions des officiers, celle de
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Kraiski et d’autres de l’organisation du Sud. Elles commengaient toutes par ces mots déshonorants : « Me repentant de mes égarements, je déclare... » Des hommes de trente-cing 4 quarante ans se repentaient. Kraiski, en qui j'avais foi, que j’avais voulu appeler au travail du Parti, sur lequel j’avais fondé tant d’espoir, le croyant ferme et capable de ne point reculer, se repentait, lui aussi !
Tous ces conspirateurs, qui s’étaient engagés a prendre les armes au signal du Comité Exécutif et a sacrifier leur vie 4 la cause du peuple, désavouaient l4chement leurs convictions et leur parole ! Ils « s’étaient égarés », eux qui, pendant des années, avaient pensé a la révolution ! Ces dépositions étaient lamentables. Mais que signifiaientelles devant l’acte de Dégaev qui ébranlait la base méme de la vie, la foi en les hommes, cette foi sans laquelle le révolutionnaire ne peut plus rien ? Il avait menti, joué la comédie et trompé ; il avait posé d’insidieuses questions pour trahir tout en flattant. Et ce n’était pas un petit officier de province, entouré de gens médiocres, inexpérimentés, ignorants des procédés de la police. Pendant quatre ans, il avait participé a l’action révolutionnaire avec des compagnons d’élite, risquant maintes fois sa liberté, ayant maintes fois affaire aux gendarmes, se formant une réputation politique. Son évasion avait été feinte ; la police l'avait mis en liberté pour cacher sa trahison, Et, de traitre, il s’était fait provocateur pour faire entrer dans le mouvement des nouveaux venus, par dizaines, qu’il livrait secrétement au pouvoir. Connaitre cette trahison était une infortune
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a nulle autre pareille, o& sombrait la grandeur morale des hommes, la grandeur de la révolution, la grandeur de la vie méme.
Quand, aprés cela, j'allai pour la premiére fois au parloir, mes parents comprirent que quelque chose de terrible m’était advenu.
Jaurais voulu mourir. J’aurais voulu mourir, mais il fallait vivre. Je devais vivre ; vivre pour étre jugée, car le procés couronne I’activité du révolutionnaire. Membre du Comité Exécutif, je devais remplir mon dernier devoir, comme |’avaient rempli tous les camarades.
Mais je ne pouvais vivre que l’esprit absorbé par quelque chose d’étranger aux malheurs de la révolution. Je devais employer toutes mes journées, sans tréve, a quelque travail. Je me mis a étudier l'anglais avec tant de zéle qu’au bout de deux semaines je lisais dans le texte l’Histoire d’Angleterre, de Macaulay. C’eit été impossible si, comme je devais m’en souvenir aprés de longues années, je n’avais pris a l’institut, sur les instances de la directrice, avec mauvaise volonté et peu de succés, quelques lecons d’anglais. Sans doute en était-il resté quelques traces dans ma mémoire et elles ressuscitaient maintenant au bout de seize ans.
Jusqu’alors je m’étais instruite irréguliérement et sans systeme. Je ne pouvais aborder que maintenant l’histoire, l'économie politique, la sociologie. Je lus la biologie et la psychologie de Spencer. Mes lettres de la forteresse, adressées A ma scoeur et A ma mére, au nombre d’une cinquantaine, sont presque remplies de notes sur les livres dont je recommandais la lecture 4 ma sceur. Ma cor-
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respondance, plusieurs fois censurée dans divers bureaux, 4 commencer par la forteresse, pour finir par le Département de la Police, ne pouvait d’ailleurs avoir d’autre contenu. La bibliothéque de la forteresse de Pierre-et-Paul était excellente a cette époque.
Les livres m’aidaient 4 vivre. Depuis le début de l’emprisonnement, ils atténuaient la douleur de notre défaite. Ils m’aidérent 4 supporter la catastrophe morale qu était l’affaire Dégaev. La souffrance morale eut aussi une autre diversion purement physique. De cruelles douleurs au petit doigt de la main me tourmentérent. Le docteur Willms hocha la téte et dit : « Une profonde incision s impose. » Quand il l’eut faite, il ajouta qu’il avait craint le tétanos. Ce vieil homme endurci, dont l’Ame s’était pétrifiée dans les courtines de Pierre-et-Paul et du ravelin Alexis, jeta pour la premiére fois un coup d’ceil sur la cellule, assez grande mais humide, obscure et sale, couverte de moisissure et de poussiére, oti je vivais depuis plus d'un an, et dit : « Il est nécessaire de vous transférer dans une cellule plus claire. »
Je fus transférée le lendemain dans une cellule donnant sur un autre corridor, exigué mais beaucoup plus avenante et tournée, je crois, au sud-ouest. Bien que la muraille de la forteresse se trouvat en face de la fenétre, quelques rayons obliques du soleil invisible pénétraient chez moi vers midi: Debout sur la table de fer rivée au mur, a cété du lit de camp, je pouvais apercevoir une bréche de la muraille et un arbuste. Le printemps venu, je grimpai chaque jour sur la table vers midi
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pour contempler un moment le jeune feuillage de mon arbuste ; je l’appelais ainsi parce que seule je pouvais le voir, seule je le contemplais. Plus tard, a la forteresse de Schliisselbourg, au point ot la haute muraille de l’ancienne citadelle joint l’enceinte extérieure a plusieurs métres de hauteur, fleurissait un buisson de campanules. Les jolies clochettes mauves étaient délicieuses au milieu des murs blanchis a la chaux qui nous séparaient du monde. Les faibles racines pénétraient entre des pierres battues par le vent ; la pluie les humectait, quelques rayons de soleil assuraient I’existence de la plante. Le sureau de Pierre-et-Paul et les campanules de Schliisselbourg semblaient me dire : « La vie est partout. Peu nous importe que la pierre morte nous environne de toutes parts, nous vivons et nous vivrons pour la joie des yeux qui nous contemplent. »
L’acte d’accusation me fut remis le 16 ou le 18 septembre 1884. Avec treize autres personnes jétais renvoyée devant, le conseil de guerre de la région. Un défenseur désigné d’office se présenta. Je m’excusai de ne pouvoir accepter Ses services. Demeuré seul avec moi, il murmura :
— Soudéikine est tué. Dégaev l’a tué°*. Il est en fuite.
Mes ténébres intérieures furent un instant déchirées. Un sentiment complexe et contradictoire dissimulé aux profondeurs de ]’étre me traversa comme un courant convulsif d’un soudain zigzag : ce ne fut qu'un éclair. Les ténébres revinrent.
Le proces. Dix jours
Le samedi 22 septembre 1884, a 10 heures du soir, jétais brusquement transférée de la forteresse a la Maison d’Arrét. J'ignore pourquoi ce transférement entouré de mystére eut lieu a une heure si tardive. Tout le systéme pénitentiaire, tel que je l’ai connu, est consciemment ou inconsciemment organisé de facon a ébranler les nerfs du détenu.
Je ne fermai pas les yeux cette nuit-la. Par une précaution incompréhensible, le guichet de la perte resta toute la nuit ouvert. Le bavardage de deux surveillants, devant la porte, ne me permit pas de me reposer un seul instant. Le lendemain matin, je fus conduite au parloir ou m’attendaient ma mere et ma sceur Olga. Nous pimes cette fois nous voir et nous entretenir dans de bonnes conditions. Mais, accoutumée au silence et aux rares entrevues de vingt minutes, je fus promptement fatiguée et priai ma mére de partir. Je devais comparaitre le lendemain devant le conseil de guerre.
Le lundi, vers 10 heures du matin, j’étais amenée, par un systéme compliqué de corridors, d’es-
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caliers et de couloirs, dans une chambre ot se trouvaient déja mes treize coaccusés, séparés les uns des autres par des gendarmes, le sabre nu. Nous ne ptimes pas méme nous serrer la main. Le changement survenu en mes camarades était bouleversant. Leurs visages autrefois vaillants étaient jaunes, blémes, marqués par une terrible fatigue ou par le chagrin®’.
Les voir, et penser que nous n’étions pas seulement conduits au banc des accusés par I’action révolutionnaire, mais aussi par la trahison de l'un” des nétres !
Des témoins a charge et des experts vinrent a la barre. Les dépositions a charge se succédérent sans fin.
Les accusés n’objectaient presque rien. Seule Lioubov Tchémodanova, naguére exilée par mesure administrative, s’efforca, dans un langage aisé et prolixe, de convaincre les juges de son innocence. Elle s’y prit si bien que j’en arrivai, moi qui l’avais appelée, 4 douter de tout et 4 me demander si vraiment elle ne s’était pas fait prendre par hasard a l’imprimerie de la Volonté du Peuple, a Kharkow.
Les autres accusés demeuraient silencieux. Lioudmila Volkenstein se faisait remarquer par son insouciance et s’attirait les observations déplaisantes du président. « Accusée Volkenstein! ne parlez pas 4 vos voisins. » — « Accusée Volkenstein ! on vous dit de ne plus chuchoter ! » — « Mettez-vous au bout du banc! »
Jétais épuisée. Cette tension nerveuse m’était insupportable aprés le silence et la solitude de
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la forteresse. La vue des camarades, le voisinage et les voix, la lumiére des grands lustres le soir, me mettaient dans un tel état que je ne pouvais pas assister aux audiences jusqu’a la fin et que je devais me faire ramener a ma cellule.
Ma mére et ma sceur me venaient voir pendant les suspensions d’audience. Nouvelle tension nerveuse. Je finissais par leur dire : « Laissez-moi, je nen peux plus. »
Je n’avais nul besoin d’une défense. J’avais pourtant invité 4 me défendre l’avocat Léontiev, a seule fin de pouvoir m’entretenir avec lui en téte a téte, pour régler quelques affaires.
Ma sceur m’apporta un merveilleux bouquet de roses. Ces fleurs devaient me laisser a Schliisselbourg un de mes souvenirs les plus clairs.
Vint enfin le jour le plus mémorable de ma vie, le moment le plus pathétique du procés ow le président dit d’une voix solennelle : « Accusée, vous avez la parole, pour vos derniéres déclarations. »
« Vos derniéres déclarations ! » peut-étre les derniéres dans la vie. Une derniére fois l’accusé peut justifier ses actes, dire 4 haute voix ce qu'il veut, doit et peut dire. Une minute encore et cette derniére possibilité sera perdue sans retour. Lyhomme qui la laisse passer ne sera plus entendu : le bagne étouffera sa voix, si elle ne meurt pas sur |’échafaud.
Que d’angoisses n’avais-je pas éprouvé dans ma cellule en attendant cette heure !
Les circonstances faisaient de moi la figure centrale de ce procés. Les procés précédents m’avaient mise en relief. Dernier membre du Comité Exécutif, son dernier représentant, je devais parler.
J’étais loin, pourtant, de vouloir discourir. Jétais accablée par la situation de notre pays ; je ne doutais pas, mais la lutte était finie ; une période de réaction sinistre s’ouvrait pour de longues années ; d’autant plus, pénible que nous nous attendions a une rénovation. Nous avions soutenu une lutte impitoyable, en la payant de notre vie, avec espoir, avec confiance. Le peuple demeurait passif et incompréhensif. La société comprenait mais se taisait. Nous devancions I’histoire d’un quart de siécle. Nos forces étaient anéanties. De mes camarades du Comité Exécutif, les uns étaient morts sur l’échafaud, les autres mouraient lentement d’épuisement au ravelin Alexis.
Lorganisation du Parti était en ruine; Serge Dégaev achevait sur ces ruines son ceuvre de démoralisation.
Un silence extraordinaire se fit. Tous les yeux se tournérent vers moi. Pas un mot ne s’était encore échappé de mes lévres, mais on écoutait déja. Une anxiété sans nom était en moi : et si les ténébres qui m’avaient si souvent vaincue en ces journées décisives me coupaient tout a coup la parole ? Je parlai dans un silence électrisé.
« Le tribunal examine mes actes depuis 1879.
Le procureur s’est étonné dans son réquisitoire de leur nombre et de leur qualité. Comme tous les crimes, ces crimes ont leur histoire. Un lien logique, indissoluble les rattache a ma vie antérieure. Je me suis souvent demandé si ma vie pouvait avoir un autre cours et une autre issue, et je me suis toujours répondu : non.
» J'ai commencé ma vie dans des conditions trés
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favorables. Je n’ai pas connu le besoin matériel. A dix-sept ans, au sortir de I’Institut, l’idée me vint pour la premiére fois que ma condition n’était pas celle de tout le monde. L’idée confuse que j’appartenais 4 une minorité cultivée éveilla en moi la notion du devoir envers la masse inculte qui vit au jour le jour, absorbée par le travail physique et privée de ce qu’on appelle de coutume les bienfaits de la civilisation.
» Le journalisme de |’époque et le mouvement féminin m/’indiquérent l’exercice d’un métier comme susceptible de satisfaire mes aspirations.
» Je partis pour |’étranger et j’entrai a |’Université de Zurich. La vie est trés différente a |’étranger de ce qu'elle est en Russie. Je me heurtai a une foule de faits nouveaux, que je n’étais pas préparée a comprendre. J’adoptai presque d’instinct les idées socialistes. Je n’y voyais que |’élargissement de mes aspirations antérieures. La doctrine qui promet égalité, la fraternité et le bonheur commun des hommes devait m’éblouir. Mon horizon s’élargit. Je pensais au peuple, a l’humanité. La Commune de Paris et la révolution en Espagne retentissaient longuement dans le mouvement ouvrier d’Occident. Je considérais ce mouvement et sa doctrine comme s'appliquant a tous les temps et a tous les pays.
» Jentrai dans un cercle révolutionnaire. Ce que nous appelions la révolution sociale devait étre une transformation pacifique. Nous pensions que la minorité hostile au socialisme, voyant l’impossibilité de lui résister, se verrait contrainte de céder a la majorité consciente de ses intéréts si bien que le sang ne coulerait pas.
» Je passai prés de quatre années a |’étranger. Je me suis toujours distinguée par un certain esprit conservateur, en ce sens que, prenant lentement mes décisions, je ne revenais sur elles qu’avec effort. Quand, au printemps de 1874, mes camarades rentrérent en Russie, je continuai mes études a |’étranger.
» Ma sceur et mes autres camarades terminérent tristement leur carriére. Aprés avoir été ouvriéres dans des fabriques pendant deux ou trois mois, elles firent deux ou trois ans de prévention, puis furent envoyées en Sibérie, les unes aux travaux forcés, les autres en exil. De prison elles m’invitérent a continuer leur travail. J’étais déja assez instruite et je pensai que l’acquisition d’un dipl6me ne serait plus qu'une satisfaction d’amour-propre. Je décidai de rentrer en Russie.
» Une fois arrivée, je traversai une crise : le mouvement qui nous portait vers le peuple était déja vaincu. Je participai pourtant a |’élaboration du programme dit des narodniki. ;
» Je partis pour la campagne. Notre programme était illégal, puisqu’il préconisait la remise de la terre aux communautés paysannes. En attendant cette réforme, les révolutionnaires devaient vivre avec le peuple et se consacrer a son instruction. Jarrivai donc dans les campagnes avec un objectif révolutionnaire, mais dans aucun pays autre que la Russie, ma conduite ne m’eit attiré des poursuites ; j’eus méme, partout, été considérée comme un membre utile de la société.
» Je devins infirmiére auprés d’un zemstvo.
» Je fus bientét l’objet de toute une conspira-
tion a la téte de laquelle se trouvaient le maréchal de la noblesse, le commissaire de police, les fonctionnaires. On fit circuler sur mon compte les plus étranges racontars. Quand les paysans refusérent de consentir a des transactions désavantageuses avec les propriétaires fonciers, on m’en rendit responsable. Je fus l’objet d’enquétes ouvertes et secrétes. On arréta des paysans. Le gouverneur recut deux dénonciations. Une atmosphére d’espionnage se créa autour de moi. Les paysans durent prendre des précautions pour venir me voir.
» Je commengai a me demander ce que je pouvais faire dans ces conditions.
» Je métais installée parmi les paysans a un Age ou |’on devient tolérant envers les opinions d’autrui. Je voyais qu'il n’y avait rien contre moi, que l’on persécutait mon esprit, mes aspirations, que l’on se refusait 4 admettre qu'une personne pourvue de quelque instruction vint vivre dans un village sans nourrir de desseins criminels.
» Je me voyais privée du contact avec le peuple.
» Il m’était pénible de renoncer a mes projets. Javais étudié la médecine pendant quatre ans, avec la pensée de l’exercer parmi les paysans.
» Je me convainquis qu'il ne s’agissait pas de moi, que cette situation n’était pas locale, mais générale, parce que la liberté politique n’existait pas en Russie.
» Dés auparavant, j’avais été invitée a entrer dans |’organisation Terre et Liberté, mais je ne voulais pas quitter la campagne. La nécessité m’obligea a changer de voie.
» On entendait dire a cette époque que la politique doit avoir une certaine place parmi les objectifs du parti révolutionnaire. Ayant quitté la campagne, j’eus a choisir entre deux possibilités : ou faire un pas en arriére, partir pour |’étranger, devenir un médecin, mais pour les riches, ce que je ne voulais pas, ou employer mes forces a briser obstacle auquel je venais de me heurter. Affiliée a Terre et Liberté, je fus invitée a assister au Congrés de Voronége. Deux tendances s’y précisérent sans se séparer. L’une préconisait l’action dans les campagnes et la préparation d’un soulévement dans certaines régions. L’autre, l’action dans les villes contre le gouvernement.
» Je me rendis a Pétersbourg, ow |’organisation se scinda, et fus bient6t appelée a entrer dans le Comité Exécutif de la Volonté du Peuple. Mon expérience m’avait convaincue que le régime ne pouvait étre transformé que par la violence. Faute de liberté de presse, la diffusion des idées par l’écrit est impossible. Si quelque institution sociale m/avait indiqué un moyen autre que la violence, je l’eus peut-étre adopté, je l’eus certainement essayé. Mais je voyais qu'il n’y avait de solution que dans la violence.
Ma voie choisie, je devais la suivre jusqu’au bout. J’ai toujours exigé de l’individu, des autres comme de moi-méme, l’accord rigoureux des actes et des paroles. Du moment que je concluais a la nécessité de la violence, je devais participer aux actes de l’organisation a4 laquelle j’appartenais. Je n’aurais pas eu le droit d’y convier les autres, si je n’avais agi moi-méme. A vrai dire, ‘organisation
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eat préféré m’employer a la propagande parmi les intellectuels, mais j’exigeai un autre réle : je savais que les juges et la seule opinion qui pitt s’exprimer traiteraient toujours avec la derniére rigueur ceux qui exercent la violence. Aussi eus-je considéré comme une lacheté d’appeler les autres a des actes auxquels je n’eusse point participé, et dont je n’eusse pas été responsable.
» Telle est l’explication de ma « soif de sang », qui doit vous paraitre effrayante, et qui s’est exprimée par des actes dont la seule énumération etit été cynique s’ils n’avaient pas été commandés par des Mobiles qu’on ne peut en aucun cas considérer comme malhonnétes.
» Le point essentiel du programme dont je m’inspirais était l’abolition de l’absolutisme. Je n/attribue pas une grande importance a |’inscription au programme de la république ou de la monarchie constitutionnelle. Je considére comme essentielle la création de conditions dans lesquelles l’individu aurait la possibilité de développer pleinement ses facultés et de les consacrer sans réserve au service de la société.
» Il me semble que ces conditions font défaut sous le régime existant. »
— Avez-vous fini ? demanda doucement le président.
— Oui.
Aucune force terrestre ne m’etit aidé a parler davantage, si grandes étaient mon émotion et ma lassitude.
De nombreux témoignages de sympathie m/attestérent que ma parole avait porté.
Mon dernier devoir était accompli. Un grand calme se fit en moi. On dit qu’un apaisement lumineux survient avant la mort. Les images du passé s’estompaient au loin. L’avenir menagant, qui devait m’arracher aux hommes et a la vie, n’était pas encore. C’était une tréve. Le cycle du service de l’idée, avec les souvenirs qui l’empoisonnaient, le cycle politique et actif était clos, comme le cycle de la vie pour le mourant. Et ne mourais-je pas ? La mort civile n’est-elle pas, pour celui qui se consacre aux intéréts de la collectivité, ce qu’est la mort physique pour celui qui n’a d’autre vie que la vie privée ?
Mes forces spirituelles et corporelles étaient épuisées. Plus rien ne me restait, pas méme la volonté de vivre.
Et tandis que je me sentais libérée du devoir envers mon pays, la société, le Parti, je revenais aux affections familiales qui, seules, subsistaient dans la débacle de I’action.
Je me sentais comme un blessé bien touché. Le bistouri m’avait longtemps menacé. L’opération était finie, le blessé sortait de sa léthargie dans un lit frais, blanc et propre. Les angoisses, les craintes avaient pris fin, |’amputation était faite. Faute de comprendre |’étendue du malheur qui est la, qui frappe a sa porte, le blessé sourit.
Le verdict disait, concernant huit accusés, dont j’étais avec six officiers : « Sont condamnés a la mort par la pendaison. »
Un surveillant entra dans ma cellule de la Maison d’Arrét. C’était un officier de marine en retraite. II dit :
— Les officiers condamnés a la peine de mort ont décidé de signer un recours en grace. Mais le baron Stromberg hésite et demande votre avis : doit-il signer comme le désirent ses camarades, ou s‘abstenir ?
— Dites a Stromberg, répondis-je, que je ne conseillerai jamais aux autres ce que je ne ferais moi-méme en aucun cas.
Le surveillant me considéra avec reproche.
— Que vous étes cruelle ! dit-il.
Ma mére et ma sceur vinrent me voir le dimanche qui suivit le procés. Je ne me doutais pas que je les voyais pour la derniére fois. Il s’en fallut de peu que l’émotion ne me dominat. Mais la porte se ferma pour toujours.
Jachevais de déjeuner le lundi vers 1 heure. On m’avait envoyé une gélinotte, une poire, une boite de bonbons. La surveillante entra en criant : « La voiture est la! » En dix minutes mon paquet était fait. La voiture m’emportait vers la forteresse de Pierre-et-Paul.
Ce fut de nouveau la cellule 43. J’avais trés soif.
— Faites-moi du thé, je vous en prie, demandai-je au gardien de service et tirez de mon paquet la boite de bonbons.
Le silence régna dans le corridor. Je m’étendis pour un instant sur la couchette et m’endormis profondément. Jamais encore, me semble-t-il, en prison, je n’avais dormi si profondément, si délicieusement... Mais la serrure gringa et le gros
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officier lakovliev, toujours grossier, accompagné d'un gendarme et d’un soldat, entra brusquement et se mit a lire sans préambule un document qu'il tenait a la main.
Je ne comprenais rien, l’esprit et le corps bercés par le bon sommeil. C’était une bizarre énumération de choses :
« Chaussures... un mouchoir en toile... un gobelet en fer-blanc... »
Je couvris mes yeux de la main. « Attendez une minute, dis-je, je dormais, je n’arrive pas 4 me réveiller. Revenez dans un moment. »
L’officier revint au bout d’un quart d’heure. Je compris.
— Passez dans l'autre cellule, dit le gendarme.
C’était une cellule vide, a cété de la mienne. Une femme, appelée spécialement a cet effet, m’y fouillait de coutume. Elle était 1a.
J’étais vétue d’une robe élégante en fin drap bleu.
Je me déshabillai entiérement. J’enlevai jusqu’au scapulaire béni par ma mére. II y avait sur la couchette, en tas, de vagues haillons. La femme me jeta sur le corps une chemise en grosse toile raide. Elle m’entoura les pieds de bandes de toile et me fit chausser de gros brodequins. Elle me tendit une jupe en drap gris d’uniforme. Je considérai ce vétement avec stupéfaction. Il avait été dévoré, non par des mites mais par quelque grosse chenille qui y avait tracé de longs chemins en demicercles. Je recus enfin un sarreau en drap gris avec un losange jaune dans le dos. La doublure était grasse, imprégnée de sueur. Les épaules tombaient
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bas, mes mains se perdaient dans les manches. Jeusse sans doute obtenu des vétements neufs, si javais protesté. Mais j’étais au pouvoir d’autrui, je préférai me taire.
L’odieuse métamorphose accomplie, je rentrai dans ma cellule. Le contraste était si fort que javais envie de rire, rire fou, rire de moi-méme, de ma robe bleue, de ma gélinotte, de ma poire duchesse !
La cellule avait aussi subi une transformation. Les deux matelas de la couchette avaient disparu, remplacés par un sac a paille ; un coussin restait au lieu de deux; la couverture avait fait place a un gros lambeau de flanelle ; sur la table la tasse en faience blanche était remplacée par un gobelet de fer si ébréché que je devais boire avec attention pour ne pas me blesser les lévres.
Ce changement mit fin au calme lumineux qui m/avait tant fait de bien au cours des derniers jours. Ma pensée, soudain fiévreuse, fit un bond. Je ne pensais ni a moi-méme, ni au présent, ni a mes proches, ni a ce qui m’attendait. Ma pensée se tourna, je ne sais pourquoi, vers le mouvement révolutionnaire en Occident et chez nous, vers la succession des idées, vers leur passage d’un pays a l'autre. Je n’avais pas de livres et ne réussissais d’ailleurs pas 4 concentrer mon attention sur autre chose que ma pensée. On ne m’avait donné que l’Evangile. Je l’avais aimé dans l’enfance ; il ne répondait plus 4 mon état d’esprit. Je n’y touchai pas, les premiers jours. Puis, l’excitation tombée, je me mis a lire, mais mécaniquement, sans que les mots parvinssent 4 mon esprit. Je me mis alors
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a traduire ce texte, d’abord en frangais, ensuite en allemand.
Le docteur Willms passait habituellement dans les cellules, tous les samedis. I] vint ce samedi-la. Il suivait le corridor en conversant gaiement avec un gardien. Son rire épais résonnait encore quand le gendarme ouvrit ma cellule. Le rire du docteur se cassa net, quand il m’apergcut ; son vieux visage sévére, aux traits forts, s’allongea ; il me voyait transformée.
Il se détourna légérement et demanda :
— Comment allez-vous ?
Etrange question, adressée 4 une condamnée a mort.
— Assez bien.
Dans la soirée du huitiéme jour, jentendis ouvrir et fermer les portes. Quelqu’un visitait les cellules. Ma porte s’ouvrit. Le vieux général commandant la forteresse entra, suivi d’un officier et de plusieurs personnes. II] leva une feuille de papier qu'il tenait a la main et dit d’une voix forte, en scandant les mots : « Sa Majesté l’Empereur a daigné, dans sa trés haute magnanimité, commuer la peine capitale prononcée contre vous en peine de travaux forcés 4 perpétuité. »
M’attendais-je a étre exécutée ?
Non. L’exécution de Sophie Pérovskaia, premiére exécution d’une femme, avait produit une déplorable impression. L’exécution des femmes nétait pas encore « entrée dans les mceurs ».
Mais si l’arrét était resté en vigueur, je serais marte avec une tranquillité parfaite : j’étais préte.
Je serais montée a l’échafaud sans enthousiasme.
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Mes forces étaient épuisées ; mais j’eus préféré une prompte mort sur |’échafaud, a la mort lente dont l’inéluctabilité m’apparaissait alors nettement.
Ainsi passérent dix jours, jusqu’au 12 octobre 1884, Ce jour-la je fus emmenée a destination inconnue.
Cette destination c’était Schliisselbourg. La devait commencer ma vie hors de ce monde, ma vie encore inconnue d’étre humain privé non seulement de tous les droits civiques, mais encore de tous les droits humains.
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1. Ces vagabonds étaient soit des soldats déserteurs, soit des serfs en rupture de ban. (Note de Vera Figner)
2. D. L. Pissarev (1840-1868), écrivain, essayiste et critique russe de tendance socialiste, contribua fortement a répandre dans la jeunesse avancée de son époque les idées déterministes et ]’amour des sciences naturelles. Se noya par accident en 1868.
3. La Cloche (Kolokol), organe libéral, publié 4 Londres depuis 1851 par Alexandre Herzen, exer¢a sur les esprits avancés de la Russie une énorme influence.