LA TRAGÉDIENNE G
comme j'étais heureuse, jadis, quand nous étions enfants; nous étions pauvres, notre maison était modeste ; mais l'espoir fleurissait dans mon cœur.
De l'autre bout du salon, la réplique vint, non vibrante, malgré les mots :
— Et déjà ta magnifique beauté se dessinait.
— Sans doute, reprit Edmée; mais ce fut la louange qui me perdit. Tu dus partir pour l'étranger, hélas! et l'harmonie de tes chants résonnait toujours dans mon cœur, et mon front s'assombrit au souvenir du passé... Ensuite, les amoureux arrivèrent de l'est et de l'ouest, et puis j'épousai mon mari.
— Oh! Margit! dit Gudmund sans conviction.
— Il ne se passa pas beaucoup de jours, reprit-elle, et je versai des larmes amères. Songer à toi, mon ami et mon parent, ce fut le seul bonheur qui me resta. Combien vide me semblait le grand hall de Solhaug!
— Pardon, mademoiselle, interrompit le juge. Ce n'est pas cela!
Edmée n'était déjà plus la tragédienne. Elle était la femme qui craint de manquer un o\a-
Ci MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE
men. qui essaye de comprendre l'observation, qui se fait toute petite devant l'examinateur, et qui sourit pour lui plaire, avec l'épouvante dans le cœur. Elle avait pâli.
— Je ne comprends pas, maître, dit-elle aimablement. Expliquez-moi...
Il leva les veux vers le plafond, et lentement, en détachant les syllabes :
— Ce n'est pas cela, reprit-il. Cela manque de composition, d'architecture. Vous êtes partie trop tôt. Il v a une progression dans la pensée. Suivez-moi bien. Margit ne livre pas son secret tout de suite. Elle parle d'abord avec une réserve feinte; elle attend l'effet de ses premières confidences; elle s'enhardit; elle ne crie son amour qu'à la fin...
Il continua. J'avais trouvé, moi, qu'Edmée jouait très bien. Mais elle ne se défendait pas, en ce moment. Elle savait l'inutilité d'une contradiction. Elle disait :
— Oui, maître, je comprends... Je comprends parfaitement... Voulez-vous que nous reprenions?...
Ils reprirent; elle fut moins bonne parce qu'elle souffrait atrocement. Et, quand elle eut
LA TRAGEDIENNE 65
achevé la scène, il n'y eut, pour répondre à sa question muette et anxieuse, que des phrases déjà entendues et faites pour tuer l'espoir. « Nous verrons... La diction est ferme; avec de l'étude, vous feriez une Margit émouvante... Si j'étais seul, je vous dirais dès ce soir de travailler le rôle. Il faudra que j'en cause avec mes amis... » Elle ne répondit pas. Je ne sais même pas si elle écoutait encore. Elle remettait son chapeau; elle nouait fiévreusement sa voilette; elle jetait sur ses épaules sa pèlerine ornée de guipures et son boa de plume blanche.
Pendant ce temps, l'homme de lettres s'approchait de moi, et, à voix basse, ne voulant pas que l'essai se renouvelât, me disait :
— Elle n'a pas le tempérament, votre amie. Elle est faite pour se marier.
Si bas qu'il eût parlé, elle entendit, car je la vis frissonner.
— Venez-vous? dit-elle.
Dans la rue, où l'ombre brumeuse avait remplacé le jour, nous n'échangeâmes que peu de mots. Edmée fit semblant d'espérer un peu. Je ne pouvais lui dire que je la plaignais. Et, à
cause de cela, je la quittai bientôt. Mais à peine m'eut-elle dit au revoir que je me mis à la suivre. Je l'apercevais, de loin, marchant vite, le front levé, indifférente à tout ce qui vivait autour d'elle. Au tournant d'un pont, il me parut qu'un homme la frùlait en passant et lui parlait. Elle tourna la tête un instant, irritée. Elle devait penser à ce mot cruel de tout à l'heure : « Votre amie est faite pour se marier! pour se marier!» Elle continua sa route, plus nerveusement. C'était maintenant que je la trouvais tragique. Quand elle fut rendue devant la porte de sa maison, sur le trottoir désert, elle resta un long moment avant de sonner, et je vis ses deux bras s'incliner ensemble dans un geste de lassitude et d'abandon, comme si elle laissait là un espoir, un rêve, ou peut-être, au contraire, une déception qu'il ne fallait pas faire entrer avec soi.
Il n'y a pas de barrière ni de poteau qui indique les quartiers ouvriers de Paris; mais on les reconnaît tout de suite, à l'air « pareil » qu'ont les façades et les vêtements. La couleur diminue, et non pas le mouvement mais la hâte, et aussi l'étincelle de joie, ou de jeunesse, ou d'orgueil des visages. Dans une de ces rues, où tout se ressemble, j'ouvris une porte au-dessus de laquelle il y avait écrit, en petites lettres modestes: « Assistance maternelle ». Je me trouvais dans une salle spacieuse, toute pleine de mères qui tenaient leur enfant sur le bras, sur les genoux ou entre leurs genoux; car, il y en avait plusieurs assises, sur des bancs ou des
chaises. Je les reconnus toutes, sans les avoir jamais vues; c'étaient les miennes, celles que je visite en province, ou qui viennent me voir, et dont je suis la sœur, toujours moins que je ne voudrais, puisqu'elles continuent de souffrir. Elles avaient la même usure précoce, la même tenue négligée — l'on sent que la femme de l'ouvrier est si peu ménagère! — la même habitude, évidemment, de sortir coiiïées en cheveux; elles avaient, pour bercer dans leurs bras l'enfant et pour l'endormir, le même geste de tout le corps, et la même penchée du front au-dessus du nid. Cependant elles parlaient mieux que mes provinciales, et plus vite, et le sourire, quand il n'était pas instinctif, était nuancé. Elles attendaient. Quelques-unes donnaient le sein à leur nourrisson; d'autres se promenaient, d'autres causaient, debout, deux ou trois ensemble.
— Alors, vous avez trouvé à vous loger?
— Non. Ils me disent tous la même chose, quand je leur ai répondu que j'ai cinq enfants.
— Quoi encore?
— Ils disent : « Avez-vous un mari? » Je suis bien forcée de répondre non, puisqu'il est
mort. « Avez-vous un homme? » — Pas davantage. — « Eh bien ! vous pouvez aller chercher ailleurs : avec quoi payeriez-vous votre loyer?» J'ai beau leur répéter que je travaille, ils savent bien que ça ne suffît pas.
Le mot, si lourd de sens, ne parut pas étonner la mère à laquelle il était dit, et qui tourna la tête, en disant :
— C'est mon tour, je crois.
Elle détacha, en un tour de main, les épingles qui retenaient les langes de son enfant, lui laissa sur le corps une chemise à peine large de trois doigts, et soulevant et portant à bout de bras le petit qui étirait ses jambes arquées et grêles, elle le posa dans le plateau de la balance où chaque nourrisson était pesé à son tour. Elles étaient deux à suivre du regard l'aiguille de la balance, la mère et une jeune fille, dont la robe de ville était cachée sous une blouse de toile tombant jusqu'aux pieds, et qui inscrivait les poids sur des feuilles où chaque semaine elle ajoute une ligne. Les jeunes mères du quartier ont pris l'habitude de venir tous les huit jours au pèse-bébé. A chaque minute il en vient une nouvelle. La plupart s'en vont con-
tentes, il y a un bel orgueil tendre dans le geste qu'elles font pour reprendre l'enfant et l'emporter.
— Il a profité! dit-on autour d'elle. Ce n'est pas comme le mien!
D'autres passent, après l'épreuve de la balance, ou même avant, dans la salle de consultation. Là, je rencontre l'amie que je venais voir, celle qui a donné sa vie à la misère des autres, et qui est parmi elles la science abordable, la bonté et la paix. Elle est jeune aussi, elle porte la blouse d'infirmière; elle aie don d'organisation, et l'habitude du monde qui souffre, moins aisée à prendre que celle du monde qui s'amuse, elle n'est ici une inconnue pour personne, on sait qu'il suffit d'être à plaindre pour être reçu.
— Voyez, me dit-elle tout bas, la mère de ce petit est phtisique; c'est la sœur qui est venue. Il va moins bien, depuis la semaine dernière.
Derrière une table, un jeune médecin est assis et examine l'enfant, puis signe une ordonnance. Deux, trois, quatre, six enfants passent dans ses bras, pendant que je cause avec la
directrice du dispensaire. L'un d'eux tousse, un autre a la fièvre, un autre est déjà maigre et bleu comme ceux qu'on ne reçoit plus; un autre a le ventre ballonné et l'air sombre et à moitié bestial, et on apprend, en interrogeant la mère, qu'il a été nourri en Bretagne, pendant deux ans, et qu'il était robuste alors, et qu' « il buvait l'alcool comme de l'eau ». Une femme, tout à fait vieille, ou qui paraît toile, apporte un bébé de trois mois, qu'elle allaite. C'est la grand'mère; elle a eu un enfant en même temps que sa fille en avait un, et comme elle a perdu le sien, elle nourrit son petit-fils. Après elle, entre une femme de vingt ans, jolie, blonde, aimable, qui s'assied adroitement, en faisant une gerbe avec les plis de sa pauvre robe. Elle a des dents éblouissantes, qui fleurissent son pâle visage. Elle soulève une mousseline recouvrant un paquet.
— Je vous apporte Chariot, dit-elle.
— Je le reconnais, dit le docteur. La diarrhée a disparu?
— A peu près. Mais il diminue. Je l'ai fait peser par la demoiselle à côté : depuis deux semaines il diminue.
— Vous l'allaitez toujours?
— Oui, monsieur le docteur.
— Combien de fois?
La bouche mince, spirituelle, nerveuse, s'allongea un peu plus, un rire léger en sortit.
— Il est si vorace! dit-elle. Combien de fois? Mais, tant qu'il veut!
— Vous voulez le tuer, alors?
— Oh ! monsieur!
Il lui expliqua l'imprudence grave qu'elle commettait, et je voyais décroître et s'effacer le sourire jeune et charmant, comme s'efface une lumière.
Le défilé des malades continue. Entre les consultations, ou dans les rares moments où la directrice se trouvait libre, je pus causer avec elle. Elle m'apprit qu'elle avait fondé, dans le même quartier, un dispensaire pour les tuberculeux, et une sorte de magasin où les femmes enceintes et les mères de famille venaient chercher du travail qu'elles faisaient ensuite à domicile, des vêtements à coudre, ou, pour celles qui ne savent pas coudre, des fils de fer à tordre, pour coiffer les bouteilles.
— Mais, ajouta-t-elle. ce sont mes enfants qui sont les préférés et les gâtés. On vient les voir, on les aime, on m'aide à les faire vivre. C'est plus aisé que d'empêcher les parents de mourir jeunes. Le dispensaire a nourri plus de cent petits gars ou petites filles du quartier, l'année dernière, et en a soigné plus de six cents. La ville de Paris nous donne aussi.
— Combien?
— Trois cents francs par an.
— Elle v traçrne !
Puis, ramenées invinciblement, l'une et l'autre, vers le sujet vrai, qui n'est pas tant la manière d'équilibrer un budget que la manière d'aimer ceux qui ont si peu d'amis, hors les temps d'élections, nous avons parlé d'eux; des préjugés qu'ils doivent sacrifier lorsqu'ils prennent notre main; des haines qu'ils abandonnent. — non pas tous ni toujours; — de leurs étonnements devant celles qui n'attendent rien d'eux; de l'horizon de misère, qui recule à mesure qu'on essaie de l'atteindre; des heures cruelles et des minutes inoubliables, où le bonheur des autres passe si près de nous que nous pouvons y boire.
.i MEMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE
— Tenez, me dit-elle, un jour que j'étais ici, avant les consultations, une de mes amies du faubourg, la femme d'an maçon, vint me voir. Elle avait sept enfants. Je la savais très courageuse et très fière. Comme elle ne me disait rien d'elle-même, je compris qu'elle était inquiète, et, comme le jour du terme approchait et que j'avais de l'argent par hasard, je lui offris de payer son loyer. Elle ne s'y attendait pas. Elle se mit à fondre en larmes. « Ah! eria-t-elle, comment faire pour vous remercier? » L'élan était si vrai que je répondis : « Embrassezmoi! » Elle se jeta à mon cou, et je me sentis plus joyeuse qu'elle, de cette joie qu'on a causée, qu'on peut porter avec ses peines, et qui ne meurt pas du voisinage.
MONSIEUR JOSU A H
Puisque je m'occupe des pauvres, j'ai donc connu beaucoup d'artistes, ou du moins beaucoup de gens qui se disaient tels. C'étaient presque tous des hommes. Les femmes ne prennent ce titre que lorsqu'elles sont jeunes, et qu'elles peuvent y ajouter « lyrique » ou « dramatique ». Et c'est à peine un mensonge. 11 n'a jamais trompé que ceux qui l'ont bien voulu. Les hommes persistent plus longtemps à inscrire sur leur carte de visite : « artiste peintre, sculpteur, photographe, ciseleur, tourneur, comique... ». sur la pauvre carte qui a passé par tant de mains de concierges ou de cuisinières, a monté tant d'étages, en a tant
descendu, et n'est pas revenue, chaque fois, avec vingt sous. La plupart ne peignent plus, ne sculptent rien, ne cisèlent que les routes de France en traînant leurs souliers, et ne jouent la comédie qu'à moitié, pour vivre, devant des spectateurs qui n'applaudissent point et se défilent volontiers. On les écouterait mieux s'ils n'étaient pas « artistes ». Le peuple qui peine dur, celui des campagnes ou des métiers, se défie de ces mendiants qui ressemblent à des rentiers par le vieux chapeau de soie, la vieille redingote, le vieux reste de prétention, ou l'accent, ou l'œil qui a vu trop de choses. Ils le savent, mais cette fausse noblesse les console peut-être. Ils y tiennent. Et puis, dans le nombre de ceux qui se disent artistes, j'en ai connu deux ou trois qui avaient dû l'être.
Josuah Orset fut même un peu de mes amis. Il avait un prénom admirable, et qu'il prononçait avec sentiment : « Josuah, mademoiselle, pour vous servir » ; il avait un nez de modèle, droit et long, des yeux demi-fermés, clignotants, luisants d'un reste de feu et d'un reste d'esprit, une barbe grise en queue d'hirondelle, de longs cheveux autour d'une
tonsure, une vareuse autrefois noire, une habitude de la blague qui lui faisait croire, à lui-même, qu'il venait de quitter l'atelier ; il avait surtout, signe de la profession, une boîte à couleurs et un appui-main, qu'il portait en tout lieu.
Quels étaient le passé de cet homme, son état civil, son âge exact, la raison ou les raisons qui l'avaient fait déchoir, s'il avait eu un rang? Personne ne l'a jamais su.
Un soir, après une pluie d'octobre, qui l'avait trempé jusqu'aux os, il sonna à la porterie d'un couvent de Trappistes, situé, comme tous les couvents de cet ordre, en pleine campagne, dans un pays de chênes et de coteaux. On lui ouvrit.
— Je voudrais faire une retraite? dit-il.
— De combien de jours?
— De trois.
Comme l'hospitalité des Trappistes a toujours dépassé, en largeur et en discrétion, même celle de l'Ecosse, il se trouva bientôt dans une chambre nue, mais parfaitement propre, devant un feu clair qui séchait la vareuse, près d'une table sur laquelle était posé un livre de médi-
tations, n'ayant eu à fournir aucune référence, — il en avait très peu, — content d'avoir chaud, content de penser au souper, même maigre, dont l'heure approchait, flatté surtout d'avoir été accueilli, au seuil de l'hôtellerie, parle Père abhé en personne, et par le prieur, qui l'avaient reçu avec beaucoup de respect et de dignité, comme un personnage, selon la règle.
Pendant trois jours, il vécut dans ce monde de silence, lisant un peu, songeant davantage, assistant aux offices, se promenant seul dans un grand jardin clos, n'ayant de relations qu'avec un vieux trappiste, carré de tête et de corps, bourru de ton, bêcheur de pommes de terre, semeur de blé, faucheur de foin, qui lui parla d'éternité. Il s'habitua au mot, et bientôt à l'homme, qui était simple comme un paysan, et qui jugeait durement le monde et indulgemment chacun des hommes dont il parlait.
Le quatrième jour, au matin, il descendit, avec la boîte de couleurs et l'appui-main, dans le grand corridor, voûté et vitré, qui s'étendait, au rez-de-chaussée, sur toute la longueur du jardin. Il envoya chercher le prieur pour lui faire ses adieux, et lui demanda même, par po-
litesse d'artiste, s'il ne devait pas quelque chose pour une si bonne hospitalité.
Il lui fut répondu que « messieurs les hôtes » n'étaient point obligés de donner, et que, s'ils croyaient devoir le faire, ils pouvaient donner ce qu'ils estimaient convenable.
Josuah Orset trouva que ce n'était pas cher. Et, ayant remercié le prieur qui s'éloigna aussitôt, après l'avoir salué, il eut une idée. Peutêtre V avait-il eue déjà, il est vrai, mais, en ce moment, elle lui sembla plus digne d'attention. Il s'approcha de la pancarte qui pendait à droite de la porte d'entrée, et se mit à méditer. — il savait maintenant ce que c'était — le « règlement de l'hôtellerie ».
Ce fut une demi-heure extrêmement recueillie. Personne ne la troubla. Les grands corridors blancs n'avaient plus même un papillon, battant de l'aile contre les vitres.
a Article premier. — Messieurs les hôtes se lèvent à cinq heures, et se rendent à l'église le plus tôt qu'ils peuvent. »
— Je me lève plus volontiers de bonne heure depuis que je suis vieux, songea Josuah. Il y a une harmonie singulière entre la vieillesse
et le matin. L'article ne me gênerait guère. « Art. 2. — Ils assistent tous les jours à la messe de communauté, aux vêpres et au Salve Regina. Le coucher aura lieu à huit heures en hiver, à neuf heures en été. »
— C'est un régime dont je n'avais pas l'habitude, avant ma retraite, et qui pourrait être amendé. Je pourrais être, sans doute, en demiretraite, comme on est en demi-solde. D'ailleurs, le chant du Salve m'a donné une forte émotion artistique. Je l'entendrai volontiers chaque soir. Ces Frères en brun, d'un côté de la nef, ces Pères en blanc, de l'autre; ces tètes énergiques devinées à travers l'ombre, ces voix graves que recueille l'air muet du dehors...
« Art. 3. — MM. les étrangers doivent toujours éviter la rencontre des religieux et des frères convers, et s'écarter des lieux où ils sont à travailler. Les religieux, étant astreints à un perpétuel et rigoureux silence, ne peuvent donner aucune réponse à ceux qui leur adresseraient la parole. »
— Article magnifique! Quelle satisfaction de ne plus entendre les hommes parler, et d'avoir la certitude qu'ils ne vous interrogeront pas !
Voilà un vœu que j'ai souvent formé, et que j'ai cru irréalisable... Des sympathies qui se taisent; des antipathies qui ne s'expriment pas; des défiances qui n'ont pas la permission de se traduire par des mots ou même des gestes... Je n'ai trouvé cela qu'ici.
« Art. 4. — MM. les étrangers qui amènent avec eux leurs chevaux ne doivent régler avec le Père hôtelier que leur propre dépense. Pour celle des chevaux, ils s'entendent avec le Frère chargé des écuries. »
— Cela ne me regarde plus, dit Josuah. Mais l'ensemble des conditions m'agrée.
Il sortit aussitôt, et traversa le jardin sablé de sable de carrière, car il venait d'apercevoir, en se détournant, la tête chenue du prieur entre deux cônes de poiriers.
— Monsieur le prieur, fit-il, j'ai eu une idée que je crois bonne. Je voudrais demeurer ici.
— A quel titre ?
— Comme peintre.
— Nous avons deux frères qui s'entendent assez bien à étendre le minium et à délayer le badigeon. Cela nous suffit.
— Mais pardon, je suis peintre d'histoire.
Le vieux grognard, retraité sous la hure, et qui ne saisissait pas très bien la nuance, répondit à tout hasard :
— Nous n'en usons pa-;.
— Mais vous avez une église?
Le prieur ne répondit pas, étant ménager des mots.
— Votre église est nue comme vos granges. Je propose de décorer le chœur. Je ferai une grande composition, comme nous disons. Vous me nourrirez, et je vous donnerai mon travail. Je serai au pair. Acceptez-vous?
Le vieil homme considéra cechemineàu, et il songea sans doute que, lui aussi, il avait fait de rudes étapes, avant de trouver l'abri.
— C'est à voir, dit-il simplement.
Josuah eut la permission de rester. Il eut sa chambre, son couvert d'étain, son coin de buanderie transformé en atelier, pour le travail de l'esquisse. La campagne environnante lui plaisait infiniment. Les derniers jours d'automne l'invitaient à la rêverie. Il jouissait d'assister à cette fin de moisson sans paroles; de voir les charrettes pleines de sacs de pommes de terre, ou pleines de tiges de maïs, ou de trèfle sec,
rentrer au pas des bœufs. Les bouviers, en froc blanc ou brun, quand ils le rencontraient, dans les chemins creux, pensaient : « Monsieur Josuah cherche l'inspiration. »
Elle devait être bien cachée, à en juger par tant de promenades faites pour la découvrir.
Elle finit par venir. Elle était quelconque. Le peintre, sur un immense papier, traça, au fusain, quelques silhouettes groupées, des ronds qui représentaient des nuages, une barre qui figurait la terre, cinq rayons autour d'un noyau, qui devait être une étoile. Le titre de l'œuvre, était : « Le Cortège des rois mages. » Josuah s'était décidé à traiter, après quelques autres, ce sujet qui permettait de mettre en scène trois rois, — il avait toujours désiré en peindre un, — trois écheveaux de personnages derrière eux, et tout autour une ménagerie complète. Il y avait bien, de ci, de là, des jambes ou des pattes trop longues, des bras trop courts, des cous drôlement attachés. Mais n'est-ce pas ainsi, souvent, dans la nature?
Les juges de l'esquisse ne firent pas d'objections. Et l'artiste comprit qu'il avait devant lui tout l'hiver assuré : coucher, manger, cliauf-
fage, sans compter la compagnie de ces moines silencieux, qu'il commençait à aimer.
Il fallut tout le printemps pour dessiner les personnages, d'après nature. Par grande faveur, l'artiste obtint de faire poser devant lui quelques vieux frères, un notamment, qui était chargé de la basse-cour, et qu'on voyait, trois fois le jour, s'avancer jusqu'au milieu de la grande cour des étables, s'arrêter et tourner la manivelle d'une petite crécelle pendue à sa ceinture, et dont le grincement rassemblait les poules éparses sur les fumiers. L'été fut employé à peindre sur toile la grande composition; l'automne à la fixer autour du chœur de l'église et à la corriger.
La correction ne finit jamais. Deux ans plus tard, Josuah était encore à la Trappe, quelquefois au sommet de l'échelle roulante, reprenant un bout de draperie, ajoutant un ange pour masquer un trou dans le tableau, allongeant la barbe d'un mage, ou mettant du poil neuf aux jambes grêles des chameaux; mais plus souvent dehors, dans les champs où ne s'arrêtait jamais, de l'aube au crépuscule, le travail muet des hommes.
MONSIEUR IOSUAH 83
Il s'était habitué. Il s'était senti aimé. Compris? c'est autre chose. Comme il n'y a jamais eu de cœur vivant sans une fibre cassée, Josuah. dans sa joie, avait un regret mêlé. Il avait peutêtre des juges : il n'avait point de public. Les étrangers visitaient rarement la chapelle, marchands de chevaux ou de bœufs pour la plupart, éleveurs de porcs, acheteurs de foin ou de blé de semence. On voyait, le matin, quelques blouses bleues, parmi les robes de bure retroussées jusqu'aux genoux et tachées par la boue des chemins; elles disparaissaient vite du côté des étables ou des greniers. Quant à ces vieux Pères, blancs de cheveux, bronzés de visage, quand ils se prosternaient dans leurs stalles, quand ils se relevaient, quand ils chantaient, ils étaient admirables à voir, images saisissantes de la prière, de la pénitence et de la force, mais voyaient-ils? Voyaient-ils les trois mages, et les trois cortèges, et la bordure symbolique du panneau, où l'on eût dit que l'arche de Noé avait versé son contenu, tant les bêtes y abondaient? Josuah inclinait vers la négative . En tout cas, ils n'exprimaient pas leur avis, et c'était,. pour Josuah, comme s'ils n'en eussent pas eu.
Deux ou trois fois, croisant l'un d'eux, au seuil de la chapelle, il avait essayé de le faire parÎT. Il avait dit. à demi-voix respectueuse, et désignant de la main la peinture magistrale :
— C'est enfin achevé... Trois ans d'effort.., Depuis trente ans, je n'en avais pas fait autant, parce qu'il y a des mortes saisons, dans la carrière d'artiste... Mais je tiens mon œuvre... Je crois que je puis être content?
Le vétéran s'était borné à saluer en passant, un peu plus bas que d'ordinaire.
La vanité de l'artiste était restée souffrante. Sauf en ce point, depuis le commencement de son séjour à la Trappe, M. Josuah s'était beaucoup amendé. Il avait eu l'exemple et il avait eu le temps. Ce chemineau était devenu une manière de cénobite. Quand il développait ses idées sur l'art, dans les rares occasions où la loi du silence était levée, presque toute la communauté l'admirait. D'autres souriaient. Tout le monde lui était fraternel. On s'inquiétait déjà de le perdre.
— Monsieur Josuah, notre artiste, me semble bien souffrant, dit un jour le prieur.
C'était vrai. L'hôte de la Trappe était le seul
à ne pas s'en douter. Il ne souffrait pas; il finissait. Un après-midi de printemps, que le plus vif, à travers la paille des ruches, pénétrait jusqu'aux abeilles et les mettait en rumeur, le peintre vit passer dans la cour le frère chargé du rucher, un paysan d'hier, jeune, élancé. qui avait l'air d'un soldat par la hardiesse de l'allure et d'un enfant de chœur par la naïveté de son visage, tout piqué de taches blondes. Le frère s'en allait, les mains cachées sous la bure, le museau levé comme les jeunes chiens qui sentent de loin les bois pleins de gibier; il aspirait le vent où avaient éclaté les grains semés par lui dans les labours d'hiver, et il allait vers ce bosquet planté de mûriers et dus d'une palissade, où les ruches s'éveillaient.
— Frère Jean?
L'autre continua sa route, et le dépassa.
— Frère Jean, par charité, venez avec moi rendre visite aux mages! C'est l'heure où, par les vitraux, le soleil les enveloppe, comme dans les plaines de Judée? C'est l'heure où je les ai vus. et où personne ne les voit!
Frère Jean hésita, se détourna, et suivit l'artiste, qui marchait difficilement, malgré la joie,
et qui se frottait les mains, d'avoir trouvé un public, et levait la tête, aussi, vers sa peinture encore cachée.
Quand ils furent à l'entrée du chœur, le frère à gauche, l'artiste à droite :
— Frère Jean, regardez ces trois têtes : quelle majesté dans Balthasar, quelle bonhomie dans Gaspard, quelle inquiétude chez Melchior! Et les trois cortèges, sont-ils assez bien réglés sur l'état d'âme des monarques? Qu'en dites-A'ous?
Il n'eut pas de réponse.
— Songez que j'ai employé deux ans, deux grandes années à peindre ce panneau. Je ne les regrette pas. Je puis bien vous assurer que c'est là le meilleur travail de ma vie, et presque le seul. Mais je l'ai fait pour des muets volontaires, qui m'ont commandé l'ouvrage, m'ont accueilli ou plutôt recueilli, ont comblé de prévenances un pauvre diable qui ne demandait que le pain et le gîte, mais qui ne m'ont pas jugé. J'en souffre, frère Jean. Dites-moi, vous qui êtes sans détour et sans parti pris, qui ne savez pas ce que c'est que l'impressionnisme, ni que le symbolisme, ce que vous éprouvez en regardant mes mages?
Le fils des laboureurs voisins ne devait pas éprouver grande émotion d'art. Il ne regardait avec attention que les parties vivement colorées de la décoration, ou les visages qui lui semblaientde connaissance. Et ses mains levées, sa tête penchée, son air de déconvenue faisaient comprendre qu'il regrettait de chagriner M. Josuah, mais qu'il ne pouvait rien dire, rien du peu qu'il pensait.
La poursuite de l'éloge est la plus âpre de toutes.
— Frère Jean, continua l'artiste, ce n'est pas de mon art seulement qu'il s'agit : c'est du repos de mon esprit. J'ai beaucoup médité, à votre exemple; j'ai senti, dans votre solitude, monter mon ambition. Répondez-moi, car je veux savoir si j'aurai le mérite que j'ai cru acquérir. Comprenez-moi bien. Ce que nous appelons art, nous autres, c'est quelque chose de nos âmes que nous mêlons à nos œuvres, à force d'amour. Ces pensées, enchaînées à la matière, restent là frémissantes, et reconnaissablés, et ceux qui les aperçoivent nous admirent en elles. Mais j'imagine qu'elles s'échapperont du marbre, ou de la toile, ou de la
planche de cuivre, le jour où nous mourrons, et qu'elles crieront à Dieu... Vous suivez bien, Frère Jean?
Il entendit un faible oui.
— Qu'elles crieront à Dieu : Me voici ; je suis une pensée de ce pauvre homme qu'on nomma le peintre Josuah; j'habite latoile qu'il a peinte, je suis l'auréole, la couleur, la ligne, le geste de ses mages; j'ai embelli des heures qui eussent été inutiles ou mauvaises, pour lui et pour d'autres. Pardonnez-lui, à cause de moi, Seigneur, à cause des semailles qu'il a faites...
Le jeune frère, regardant vaguement audessus des cortèges, dit cette fois :
— Comme c'est religieux !
Parlait-il de la peinture? Josuah le comprit ainsi, et fut joyeux. Et personne ne le détrompa jamais, car, à peine avait-il prononcé ces trois mots, arrachés par la pitié, frère Jean sortit en toute hâte.
Josuah mourut à la Trappe. On voit sa tombe parmi celles des frères bruns, et son cortège des mages n'a pas été recouvert d'un badigeon.
Je n'ai guère vu d'aumône plus discrètement faite, ni continuée, même au delà de la vie.
CONVERSATION AVEC MONSIEUR L'ABIïÉ
J'arrive du sermon. C'est moi qui le faisais. Je n'avais qu'un auditeur, et c'était monsieur l'abbé. Il a vingt-cinq ans. Il est le fils de ces Gurmier qui sont assurément la plus belle famille rurale et la meilleure de ce village que j'habite pendant l'été. Nouvellement ordonné, envoyé en vacances, pour quelques jours, parmi les siens, il venait me faire visite, en attendant la décision épiscopale qui devait choisir pour lui un poste de vicaire dans quelque paroisse de campagne. Je l'ai connu tout petit. Je l'ai tutoyé quand il portait la veste. Je lui ai dit vous à sa première soutane. En le revoyant, au moment où il allait entrer dans la vie, avec
une mission si difficile, une connaissance élémentaire du mal, un zèle si vif pour le bien, je lui ai dit : Monsieur l'abbé, laissez-moi vous faire un sermon, à charge de revanche?
Il consentit.
Monsieur l'abbé, il sera en trois points, dont vous ferez votre profit plus tard, à l'heure où je n'oserai plus vous donner d'avis.
Et d'abord, vous constaterez que l'idéal que le monde se fait du prêtre séculier n'est plus le même qu'autrefois. Pour des causes diverses, il est modifié; je dirais volontiers qu'il s'est élevé. Ce qu'on demande aujourd'hui à un curé ou à un vicaire, d'austérité de vie, de retenue, de zèle et de discipline, ressemble fort à ce qu'on attend d'un religieux. La bonhomie n'a plus de place parmi nous, la facilité des mœurs n'a fait qu'accroître la sévérité publique, dès qu'il s'agit de juger un prêtre. Ah! que nous sommes loin, monsieur l'abbé, de la liberté que laissaient à vos pareils, dit-on, les âges de foi, j'entends de l'honnête liberté de mots, d'allure, et d'appétit! L'indifférence est plus exigeante que la foi ! Elle vous suit d'un œil attentif; elle contemple en vous l'exemplaire
d'une religion dont elle ne sait pas la doctrine; elle est scandalisée de peu, ou prétend l'être, et votre rôle est en vérité redoutable, à une époque où le jugement de tant de personnes, sur la doctrine, est rapetissé et comme renfermé dans le jugement qu'elles portent sur un homme. Pensez-)7 toujours; persuadez-vous que, par la plus curieuse des sévérités, ce monde qui ne croit pas tolère malaisément que vous lui ressembliez, même dans une foule de choses permises. Vous ne vous enrichirez pas, vous ne fumerez pas, vous n'irez pas à bicyclette, vous ne chasserez pas, vous ne dînerez pas trop souvent en ville. Sur ce dernier point, je vous avoue que je pense un peu comme lui, bien que je n'aie pas l'esprit aussi rigoureux. Le dîner! Quand vous serez à l'âge, mon cher monsieur l'abbé, vous ferez mieux de refuser, trois fois sur quatre. J'admets qu'il y ait des exceptions, à la ville et à la campagne. Mais je parle de l'habitude. Ceux qui l'ont ne sont pas nombreux. Plusieurs ont cru la prendre par charité. Elle est fâcheuse. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un exemple que je vous cite. Presque toujours, une pensée vient à l'un ou à l'autre des
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convives, une pensée qui vous honore, en somme, et qui est celle-ci : « Voici deux, trois, quatre heures que monsieur le curé est parmi nous. Pendant ce temps, est-ce qu'un pauvre n'a pas frappé à sa porte et ne l'a pas trouvée fermée? Est-ce qu'un malade ne le réclame pas? Savons-nous pas pris, pour nous seuls, un temps qui est, comme l'argent d'aumonc, destiné à toutes les misères? La nuire n'a-t-elle pas retenu plus que sa part? » Et pour quel profit? Remarquez que les conversations sont, la plupart du temps, d'une futilité, pour ne pas dire d'une platitude extrême, et que le prêtre. qui n'est pas là chez lui, peut tout au plus réfuter une erreur sur dix qui sont formulées. Encore est-il sur qu'il le fasse bien? Eùt-il toute la science et tout l'esprit du monde, il peut être décontenancé par la suffisance d'un professionnel de la conversation, comme il en existe, gens médiocres et redoutables, que rien n'intimide, que le sens commun irrite comme un défi, qui se font une spécialité de tout contredire, et, pressés par un argument, s'échappent dans l'historiette, qu'ils content à ravir, et par où ils triomphent. Car l'auditoire n'est pas
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difficile, et il n'a souvent pas d'autre critérium, pour juger une thèse, que l'amusement qu'il y prend. C'est ce qui faisait dire, à un curé, ce mot mystique : « Il est plus malaisé de faire un bon diner qu'un bon sermon ». Monsieur l'abbé, vous voyez par là les exigences de nos contemporains. Ils sont restés jansénistes en ce qui concerne la discipline des clercs. Et je pourrais résumer ainsi mon premier point : vous avez, par vocation même, le droit de vivre « séculièrement » ; ils vous demandent de vivre « régulièrement ».
Ce n'est pas tout ce qu'ils vous demandent. Et j'oserai vous l'avouer, monsieur l'abbé, sur un second point, bien plus que sur le premier, je me trouve d'accord avec eux. Ils ont raison. Les gens du monde saisissent à merveille cette contradiction entre la vocation ecclésiastique et le désir de parvenir. Leur mépris n'est jamais loin, lorsqu'ils s'aperçoivent que le prêtre confond sa mission avec une carrière humaine, qu'il poursuit son avancement par les mêmes moyens qui leur servent à eux, se rabaisse aux mêmes recommandations, aux mêmes inquiétudes, aux mêmes compromis.
Lisez-vous les journaux? Je n'en sais rien, et je ne souhaite pas que vous en lisiez beaucoup, mais si vous en lisez, vous devez rencontrer souvent, contre tel ou tel candidat à l'épiscopat, ou contre tel évêque, des articles où sont révélées de prétendues manœuvres que ce prêtre aurait acceptées et suivies afin de gagner la crosse et la mitre. Le ton est injurieux; les gros mots, les insinuations calomnieuses abondent dans ces premier-Paris ou dans ces entrefilets, au bas desquels on lit fréquemment la signature d'un écrivain « conservateur». Je n'excuse que le sentiment : il est parfaitement légitime. Il rencontre, dans la foule, un de ces échos profonds qui révèlent que l'idée même du juste et de l'injuste est intéressée dans la question. Et elle va en effet jusque-là. C'est au nom de son bon sens, de sa vieille droiture que le peuple condamne le prêtre soupçonné d'une telle faiblesse, et il faudrait que vous entendissiez le langage de ceux qui, de près ou de loin, par autorité directe ou par influence, ont eu une part dans les nominations ecclésiastiques! Ils sont d'une ironie bien instructive lorsqu'ils parlent des solliciteurs. Et le roman, le roman
que vous ne lisez pas, que vous ne devez pas lire, comme il est sévère sur ce chapitre ! Nous sommes assez riches, malheureusement, en auteurs qui ont essayé de peindre des prêtres bons et mauvais, surtout mauvais, et qui n'ont réussi que dans le second cas. Les bons prêtres, dans ces romans, manquent de surnaturel, c'est à-dire de tout ce qui les constitue essentiellement. Ils agissent, parlent, jasent, en braves gens, un peu usés par l'âge, très indulgents, capables, dans la vie ordinaire, de mille petites charités, et, à l'occasion, d'un héroïsme qui ressemble beaucoup à celui des sauveteurs médaillés : d'arrêter un cheval emporté, de se jeter à l'eau pour sauver quelqu'un, de soigner avec dévouement un pestiféré. On ne peut leur refuser sa sympathie, mais on peut se demander en quoi ils diffèrent d'un bon vieux notaire, célibataire et philanthrope. Les mauvais sont mieux réussis, et, parmi eux, les plus sûrement, les plus fortement flétris sont les prêtres qui ont vendu aux hommes leur caractère divin.
Mon cher monsieur l'abbé, que voilà un bel éloge de votre vocation ! Comme ceux qui ne
la comprennent pas y croient malgré eux, puisqu'ils vous reprochent, comme un crime, ce qui leur semble si naturel chez le commun des hommes! Je sais bien que je n'ai aucune autorité en de tels sujets. Mais je puis bien vous ouvrir mon àme de simple croyante, et vous dire que je n'ai jamais, moi non plus, compris cette ambition d'un prêtre II me semble que celui qui a été appelé d'en haut doit se dire, chaque matin de sa vie, quelque chose comme ceci : « J'ai renoncé à moi-même; je suis libre, de la grande liberté qu'apporte avec soi le renoncement, et j'ai cette dignité suprême d'être pauvre sans convoitise de la richesse, de ne désirer rien, de n'être l'homme d'aucune désillusion, d'aucun désespoir humain. Toute mon ambition est d'apparaître aux yeux des hommes parmi lesquels je vis, comme la preuve évidente d'un autre idéal que le leur. Dans la paroisse rurale où j'habite, il y a plusieurs centaines, plusieurs milliers d'âmes peutêtre, qui tiennent à la mienne par le lien de l'exemple, de la prière, de la charité que je leur dois. N'est-ce pas infiniment plus que mes seules forces ne me permettraient d'en soulever,
et si je me chargeais, volontairement, par témérité, d'une seule àme de plus, de quelle grossièreté je ferais preuve, et, au fond, de quelle incrédulité ! »
Ma troisième observation sera très courte. Ce ne serait pas la dernière, si je voulais être complète. Mais il faut se borner, surtout dans le sermon. Je vous dirai donc simplement que, parmi les hommes qui ne partagent pas votre foi, dans ce monde où vous allez entrer, on pourrait distinguer deux groupes, tout à fait inégaux. Quelques-uns sont absolument hostiles à toute idée religieuse ; le plus grand nombre professe une sorte de respect pour les choses religieuses, respect infiniment variable, qui va de ce que les chimistes appellent, dans leurs analyses, « des traces », jusqu'au désir de croire. Cette disposition respectueuse s'unit, le plus souvent, à une ignorance vraiment extraordinaire de ce qu'est le Credo d'un fidèle. Je fais allusion ici à une élite intellectuelle et même savante. Et je me permets de vous supplier, en passant, lorsque vous rencontrerez quelqu'un de ceux-là, plus tard, soit dans un salon, soit dans une assemblée, soit dans une
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discussion écrite, de toujours vous souvenir que vous avez eu une éducation qu'ils n'ont pas eue, et qu'ils ont eu, parfois, des difficultés de connaître la vérité et de la suivre, qui vous ont été épargnées. N'oubliez pas non plus qu'il y a une infinité de surmenés. Que de choses à dire encore sur ce sujet! N'ouvrez pas d'abord les livres de controverses. Ouvrez votre cœur d'homme agrandi par la charité, et montrez-vous fraternel, avant d'être d'accord.
Il m'a promis, et je suis restée confuse de la présomption dont j'avais fait preuve.
Beaucoup de femmes n'ont d'autre idée générale que d'aimer. Cela suffit, pour faire des vies admirables ou mauvaises, ou bornées et médiocres. Tout dépend de l'objet. Dans ce village de Beauce que j'ai là, devant moi, sur la colline distante, toute soyeuse de blé jaune, et que le soleil va quitter tout à l'heure, dans cet amas de maisons qui ne sont que de la terre levée en murailles et coiffée de chaume ou de tuiles, je connais presque toutes les mères, presque toutes les jeunes filles et les petites qui vont à l'école. Elles sont la meilleure partie de la population, les gardiennes de l'idéal appauvri. Médisantes, hargneuses quand elles sont vieilles.
souvent légères quand elles sont jeunes, négligemment instruites dans leur religion, elles semblent abîmées dans le souci du ménage, et tout près du sol, comme leur chambre et comme leurs étables. Et pourtant, quand je les regarde de près, je reconnais la race baptisée, généreuse, et capable de toutes sortes de noblesses qu'elles ignorent ellesmêmes. C'est qu'elles ont souffert ou commencé de souffrir pour d'autres. Elles n'ont pas eu plus de travail que les hommes, qui sont de durs tâcherons, mais elles ont eu plus de cette peine qui n'est pas pour l'argent, et qui ouvre le cœur. Elles sont mères, elles sont sœurs, elles sont voisines, elles sont la communauté permanente, tandis que les laboureurs avec les chevaux s'éparpillent dans l'étendue. Cette Perrine, une femme de gueux, a recueilli deux enfants, qu'elle élève avec les siens, et qu'elle dotera du même baiser, quand ils auront vingt ans; cette grande Marie, fermière occupée tout le jour, soigne, le soir, depuis huit ans, les plaies d'un berger alcoolique, crasseux, pouilleux, et « qui ne lui est de rien ». comme on dit ici; cette autre fait le lit et balaye la maison
d'une idiote venue on ne sait d'où, un jour, par les routes, et qui s'est arrêtée au village pour attendre la fin de la pluie, et qui croit peut-être qu'il pleut toujours; dix autres supportent, et quelques-unes sans se plaindre, des maris odieux, ou de vieux parents acariâtres ; et cette Véronique, une enfant élevée sans mère, belle comme les glaneuses des peintres, comme celles qui vont devant dans leurs tableaux, fait lever tous les yeux jeunes quand elle traverse la plaine, ou qu'elle appelle les valets de ferme, à l'heure du souper, mais personne n'oserait plaisanter avec elle, parce qu'il y a en elle une espèce d'honneur pur, qui tient en respect même les brutes. D'où vient tout cela, et tout le reste que nul ne sait? Où ontelles pris ces parties de vertus supérieures? A leurs aïeules surtout. Elles sont les héritières de longues générations de femmes qui avaient une forte conscience religieuse, les fragments reconnaissables du chef-d'œuvre mutilé, de cette merveille qu'était presque partout, le paysan français. Ah! qu'il avait raison, l'ancien qui me disait : « La France vit sur sa graisse. » Oui, elle en vit heureusement, car
on la nourrit mal, du dehors, et on lui fait boire de mauvais alcool frelaté.
Les hommes ont moins bien résisté que les femmes à ce régime. Je parle d'un village de la Beauce, et je n'ignore pas que nous sommes ici au-dessous de la moyenne, et qu'il y a des provinces nombreuses où l'on sent moins l'effritement moral. Mais la constatation n'en est que plus intéressante. Elle permet de deviner l'avenir. Eh bien! je les trouve presque tous envieux à un degré nouveau, et lâches pareillement. Il a toujours été difficile de faire dire à un paysan ce qu'il pense de bon, plus difficile encore de lui faire avouer ce qu'il a gagné, ce qu'il a perdu, et même son opinion sur le temps du lendemain. Mais la jalousie, comme elle sort des yeux, des mots, des gestes, des silences, comme je l'entends, derrière moi, qui me suit quand je traverse la place, et comme elle est fugace en même temps, car, si je me retourne, ils me saluent! Ils n'ont point de haine contre moi, ils en ont contre ma richesse, contre mon chapeau, ma voilette, mes bottines, les mots même dont je me sers. Et je suis riche puisque je donne. Et je ne fais que restituer,
puisque je suis riche. Quand je leur tends la main, ils s'imaginent que je veux les corrompre. Quand je leur souris, ils cherchent l'intérêt. Si j'étais un homme, ils croiraient que je prépare une candidature. Quelque chose a péri ou va mourir en eux, et c'est ce qtte j'appelle l'amour, ce que j'ai rencontré si souvent chez mes amis plus pauvres de Paris ou des villes de province, cette faculté d'émotion, cette certitude prompte, qui répond : « L'espace est franchi, je sais que vous m'aimez ». C'est de la fraternité qui s'en va, et c'est de la haine qui monte, et, avec elle, de la peur. Us se redoutent les uns les autres; ils craignent la délation, le journal, le député qu'ils ont nommé, les répartiteurs, le percepteur, le garde champêtre, tout ce qui pourrait les desservir auprès de la puissance monstrueuse et prodigue de promesses, d'où ils attendent, de plus en plus, le pain quotidien, qu'ils demandent encore à la terre mais avec moins de confiance et moins de gratitude. Servage nouveau, bien pire que l'ancien, car c'était jadis une condition des personnes, et je crains bien que ce ne soit devenu un état des esprits.
Les hommes de ce village, — et de combien d'autres? — sont des abandonnés. Ils n'ont eu ni formation suffisante, ni direction. A l'école, des mots, des formules de morale pâles comme des conseils d'hygiène ; à la caserne, les mêmes formules délayées en conférences, et puis, en dessous, à la caserne même et dans la ville, des leçons de débauche, de désertion, de mépris des chefs; à présent, toutes les rumeurs mauvaises du vent qui souffle : voilà ce qu'ils ont appris. C'est tout. Personne ne les détrompe, personne ne raffermit leur sens commun ébranlé. Ne sachant que l'alphabet, les quatre règles de l'arithmétique et ce qu'il faut d'histoire calomnieuse pour perdre toute fierté du passé de la France, ils doivent lutter, seuls, contre la plus furieuse invasion de sophismes qui ait menacé la raison des illettrés, et même celle de quelques autres. C'est le plus cruel de la pauvreté, cette faiblesse devant l'erreur. Le curé n'y peut rien. Us sont prévenus contre lui et l'évitent sans le connaître. L'instituteur, qu'ils connaissent bien, ne serait pas mieux écouté, lors même qu'il voudrait parler. Les paysans ne le considèrent pas comme un ami.
ni même, au fond de leur cœur, comme un égal. Il n'est pas du pays; il n'a pas été choisi par les pères et les mères du pays; il ne possède aucune parcelle du sol; il n'a point de mission divine; il n'exerce qu'un métier humain : il passera. Son influence sera tout au plus politique; il n'est point un notable, ou, comme on disait jadis, une autorité. Quelque chose de plus fort que les lois et les règlements s'y oppose. Qui donc aura l'autre influence, la permanente, la moralisatrice, l'apaisante, l'heureuse? Dans des temps abolis, elle fut exercée par sept familles, de bourgeoisie ou de noblesse, qui n'ignoraient pas, la plupart du moins, qu'habiter c'est servir. Aujourd'hui, ma sœur a encore « son principal établissement » ici, à trois kilomètres du village, en haut de la colline d'où je vois, tout le jour, le jeu de la lumière et du vent sur les blés. Elle y passe sept mois de l'année. Pas une seule autre famille lisante et pensante ne demeure sur le territoire de la commune. Car je ne puis qualifier de la sorte les Japermont, les deux fils du grand marchand de bois, dont le château est caché, tout à l'extrémité de notre territoire,
dans un pli de la forêt. Ils chassent à courre ou à tir, et ils ne font, dans leur château, que des apparitions. J'ai rencontré le second, hier matin, celui qu'on dit intelligent. Je venais de quitter la mère Bûchette, la ramasseuse et peutêtre aussi la faiseuse de bois mort. Elle s'éloignait, son fagot sur le dos, en me disant :
— Au revoir, mademoiselle; je suis contente de vous avoir bonjourée!
Un cavalier sauta de la grande taille de la forêt dans la petite, m'aperçut, galopa vers moi, arrêta son cheval à trois pas, et l'homme et la bête me regardèrent ensemble, du même air jeune et content de vivre.
— Vous suivez la chasse, ma belle voisine?
— A pied, n'est-ce pas,?
— Voulez-vous une auto? J'en ai amené deux.
— Merci.
— Alors je vous retiens pour après-demain soir. Vous dînerez. Nous jouons une comédie. Marcelle sera si heureuse!.. Vous ne voulez pas? On ne peut jamais vous avoir! Vous n'êtes de rien.
— Je suis de beaucoup de choses, au con-
traire, mais justement de celles dont vous n'êtes pas.
Il sourit, salua, et se remit au galop.
Un cor de chasse, au loin, sonnait l'hallali courant. Et d'abord je pris plaisir à l'écouter. Mais cela ne dura pas. La seconde fanfare m'irrita, comme si elle n'avait été qu'une succession de notes fausses. J'aurais voulu courir jusqu'au maître d'équipage, et lui dire :
— Plus bas, je vous en prie, plus bas : il y a des malades!