‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 9 sur 22 · LA TRAGÉDIENNE · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIENNE

rire, sans un rayon, sans une expression quelconque, surtout de galanterie, et de paraître s'absorber, puissamment, uniquement, fatalement, dans la contemplation de celle qui n'était point pour lui une femme, mais l'interprète possible, celle qui peut-être exprimerait la Pensée. Il croyait à toutes les majuscules dès qu'il trouvait aux mots une parenté avec luimême. Il étudiait Edmée comme une œuvre d'art, ou comme une belle bête. Oh! ce mépris! Je crois qu'elle ne le sentit pas. De son côté, lui qui avait le sens aigu du ridicule, il ne semblait pas se douter que les profondeurs ne donnent pas le vertige à tout le monde. Elle et lui, ils jouaient un rôle, sans le vouloir. Quand il estima que la méditation avait assez duré, il laissa se dissiper l'espèce de brume qui voilait son regard, et, avec une gravité douce, comme il convenait :

— Enlevez donc votre chapeau, dit-il, et votre pèlerine.

— Oui, dit vivement Edmée, j'aime mieux ré-

citersans chapeau, etles bras libres... J'ai appris

la grande scène entre Gudmund et Margit... Vous

voudrez bien me donner la réplique, n'est-ce pas?

Le traducteur se tourna pour la première fois vers moi, et soupçonnant que cette petite robe noire n'allait pas souvent au théâtre et n'était pas de leur monde :

— Il s'agit de la Fête à Solhaug, d'Ibsen, une merveille.

Il s'était mis debout près de la fenêtre, à contre jour, les mains derrière le dos, appuyées à sa table de travail.

Au fond de la pièce, Edmée, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres entr'ouvertes, les bras tendus pour accuser et pour implorer, rajeunie par la passion et par les ombres lourdes sur lesquelles s'enlevait son geste, représentait déjà la femme du trop vieux seigneur Benght, à l'heure où son ami d'enfance revient proscrit et l'interroge. Elle commença :

— Écoute-moi attentivement, et tu comprendras ! Pour moi, la vie est sombre comme la nuit dépourvue d'étoiles. Rien ne saurait adoucir ma douleur. Car j'ai vendu ma jeunesse. J'ai échangé mon joveux espoir contre de l'or. Je me suis enchaînée de mes propres mains. Crois-moi, l'or est bien peu de chose. Oh!

Page 1