‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 12 sur 22 · LA QUÉRENTE DE TAIN · texte numérisé non relu

LA QUÉRENTE DE TAIN

demis encore. Mais les enfants de chez moi ont grandi. Mon aîné a un peu moins d'âge que le tien, et le voilà qui s'essaye à tenir la charrue, comme fait aussi ton fils Pierre, et à écouter quand je vends mes bêtes ou mon froment aux marchands qui passent. Ils ont été élevés ensemble, et trop près à près pour que mon gars commande le tien. Ils ne s'entendraient bientôt plus : il faut nous séparer, ma pauvre fille.

La quérente de pain tressauta, et, dans ses yeux toujours fixés sur la fermière, une angoisse, un souvenir, un reproche, une supplication parut et s'évanouit. Les lèvres n'en exprimèrent rien. Elles s'abaissèrent seulement et dirent :

— Vous êtes la maîtresse.

— Je ne t'abandonne point, reprit Victorine Loux; demain, tu mettras ta meilleure robe et tu iras, avec Pierre, chez mon parent de la métairie de Langogne ; je lui ai demandé de vous donner du travail. Et il le fera, à cause de moi. Dans quatre jours, vous nous quitterez.

— Vous êtes la maîtresse, répéta, plus bas, la pauvresse.

Et les deux femmes se séparèrent. Et, en ce

lli MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE

moment, une troisième femme traversa la cour, et, passant derrière Yictorine Loux qui renrait dans la grande salle de la ferme :

— Ce n'est pas trop tôt que vous chassiez de chez vous cette engeance-là ! dit-elle.

Mais la fermière, contrairement à ses habitudes, ne releva pas cette mauvaise parole que disait Rose Goufier, la seconde fille de ferme. Elle avait trop de chagrin.

Pour la quérente de pain, elle s'était dévouée en effet, et elle avait souffert plus d'une contradiction. Quinze ans plus tôt, quand elle avait manifesté sa volonté d'accueillir sous son toit cette coureuse de route donton ignorait le nom, l'origine, la vie, et qui se présentait, mendiante, avec un enfant sur le bras, les voisins, le mari même, n'avaient pas manqué de s'élever contre une charité si imprudente : « Quel besoin de secourir des gens sans aveu? D'où venait cellelà? Où était le père de son enfant? Ah! elle aurait vite fait de quitter la maison où on la recevait, et on s'apercevrait, un matin, qu'elle avait repris la grand'route, emportant avec elle plus que les gages qu'elle avait gagnés! » Yictorine Loux avait tenu bon.

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La gardeuse de moutons n'avait ni volé ni cherché à quitter la ferme, mais six ans plus tard, au scandale de tout le pays, elle avait eu un second enfant, et Victorine Loux ne l'avait pas chassée. Plusieurs, parmi les plus considérables de la commune, s'étaient prononcés, à cette occasion, contre une fermière, une honnête femme, une mère, qui tolérait le désordre près d'elle et ne pensait pas à l'exemple. « J'y pense bien, répondait Victorine, mais mon fils aîné est encore tout petit, et, quand il sera grand, il verra moins la faute de cette pauvresse que la charité dont elle aura bénéficié. » Et les années étaient venues, apportant chacune un peu plus d'oubli que la précéden e. Les enfants de la quérente de pain, Pierre et André, Pierre, hardi, batailleur et brun de cheveux, André, tout rose et blond, ettimide comme une fille, avaient été élevés avec les enfants de la ferme; ils avaient mangé le même pain, bu le même lait et le même air, reçu les mêmes caresses, entendu les mêmes voix, suivi la même école et vu les mêmes mottes de terre d'où germe pour les hommes, en même temps que les moissons, une si puissante fraternité.

Yictorine Loux ne faisait presque point de différence entre ceux qui étaient à elle et ceux qui étaient à l'autre. Il avait fallu que le sang, peu à peu, parlât au cœur des fils légitimes, des héritiers du sol et des troupeaux, et y mît l'obscur besoin de commander. Alors les premières querelles sérieuses s'étaient élevées entre les aînés des deux races inégales. Et la fermière avait compris que ce qu'elle avait fait, ses enfants allaient le défaire.

Personne ne souffrait autant qu'elle de la décision qu'elle avait prise : ni la vraie mère, assurément, ni les enfants qui n'avaient pleuré qu'une heure, en apprenant que deux d'entre eux vivraient au loin désormais, et qui, maintenant, formaient des projets et combinaient des revoirs; ni les domestiques de la ferme, qui dédaignaient la quérente de pain ou la jalousaient.

La nuit acheva de tomber; le souper fut moins gai que de coutume, parce que les sept enfants observaient les deux mères qui se taisaient; puis, ce fut le sommeil; puis, le jour reparut. Dans le petit matin, levée avant toute sa maison, Yictorine Loux, par la fenêtre de la

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