LA QDERENTE DE PAIN
boulangerie, vit la quérente de pain et Pierre qui descendaient le chemin bordé de noyers jeunes, et qui gagnaient ainsi, à cent pas de la ferme, la grand'route cachée par les haies.
Toute la journée, elle fut si triste, que les enfants ne reconnaissaient plus la maison, où manquait l'humeur vaillante de la mère, et elle parcourut ses greniers, et ouvrit ses armoires et les coffres où elle serrait ses provisions. Les voyageurs revinrent tard. Ils étaient las. Quand ils furent entrés dans la salle, où toute la famille et les serviteurs de la Loux étaient réunis et causaient un moment avant d'aller dormir, Pierre, qui seul pouvait s'expliquer clairement, raconta que le métayer de Langogne l'avait bien reçu, et que, dès le lendemain, et sans attendre la fin de la semaine, il faudrait partir.
Alors, du coin de la cheminée où la fermière s'était assise, — car il commençait à faire bon se tenir près du chaudron, — regardant tout ce monde groupé autour de l'àtre et qu'une seule flamme dansante éclairait :
— Quand ils partiront demain, dit-elle, je veux, mes fils, qu'ils emportent avec eux la
petite charrette qui vous sert, au temps des châtaignes, à courir les châtaigneraies. Vous y mettrez un sac de froment et un sac d'oignons, et dix mètres de toile, et plusieurs choses encore que j'ai préparées, car je ne veux pas qu'ils arrivent chez les autres comme la mère est arrivée chez moi, \uilà quinze ans. Je veux qu'on ne méprise point nos amis.
— Vous vous moquez, maîtresse Loux, dit une voix, car celle-ci est la pire ennemie que vous ayez eue !
C'était Rose qui montrait du doigt la quérente de pain. Tous les gens de la ferme s'étaient levés. Les enfants criaient. Un homme retenait Pierre, qui voulait se jeter sur la servante et qui la menaçait du poing.
— Toi, Rose, dit maîtresse Loux, je ne te garderai pas à mon service. Tu as trop mauvais cœur. Car c'est la deuxième fois que tu accuses la quérente, avec qui j'ai vécu quinze ans, et qui s'en va demain.
Le lendemain, dans la clarté chaude du milieu du jour, la petite charrette où l'on transportait les châtaignes ayant été tirée nors du hangar, et remplie de tant de hardes et de provisions
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qu'elle n'en pouvait porter plus, l'ancienne gardeuse de moutons se plaça entre les brancards et se mit à descendre vers la grand'route. Les enfants l'entouraient, les uns attelés à des ficelles qu'ils avaient attachées à la voiture, d'autres poussant aux roues. Seuls, Pierre et André étaient restés en arrière.
Ils disaient adieu aux bêtes et aux choses; ils couraient de l'étable où étaient « leurs bœufs » à la grange où ils avaient tant joué. On entendait le bruit de leurs souliers ferrés sur les barreaux des échelles et sur le carreau des greniers. Enfin, ayant tout revu et tout remercié, à la manière des enfants, d'un sourire bref et d'un serrement de cœur, ils se jetèrent au cou de Victorine Loux, qui était debout, dans son vêtement de deuil des dimanches, sur le seuil de la grande salle.
— Adieu, maman A'ictorine! On reviendra! On ne vous oubliera pas!
— Adieu, mon grand! Adieu, mon petit!
Elle les pressait tour à tour contre sa poitrine,
et laissait aller Pierre pour reprendre André, et André pour reprendre Pierre.
Les domestiques étaient aux champs ou dans
la maison. Le cortège de la quérente de pain s'éloignait. La fermière embrassa une dernière fois les enfants.
— Je ne sais pas lequel j'aime le mieux! disait-elle. Partez, mes petits, l'heure est venue!
Ce fut l'aîné qui partit le premier. Il courait vite. En un moment, il fut à la moitié du chemin qui descendait. Le plus jeune trottinait et se retournait. Et l'on voyait ses cheveux blonds frisés et ses yeux brillants de larmes.
Alors, un rire aigu partit du toit de l'étable. La fille de ferme, passant la tète par la lucarne du grenier, cria :
— Vous avez raison de le chérir, maîtresse Loux : c'est le fils de votre mari!
Le petit s'en allait à reculons. La veuve, debout dans l'embrasure de la porte, était devenue toute pâle. Vrais ou faux, les mots l'avaient atteinte, et pour toujours peut-être. Elle n'y répondit pas; mais, levant ses deux bras :
— André! cria-t-elle.
Le petit s'arrêta.
— André, c'est toi que j'aimais le mieux!