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L'ALLIANCE

En parlant, il posait sur le guéridon une enveloppe scellée. Puis, tenant entre ses doigts une petite boite enveloppée de papier noir, qu'il avait prise dans sa poche, en même temps que la lettre :

— J'apporte un autre souvenir précieux, continua-t-il. C'est l'alliance de Ledoël. J'ai pu l'acheter à un des noirs, dont c'était sans doute la part de butin. Vous la trouverez là. Elle est encore tachée de sang.

— Ah ! monsieur, que vous avez bien fait de venir chez moi d'abord!... Si cette pauvre enfant, sans avoir été prévenue... Elle est toujours si malheureuse!... Elle vient de me quitter.

L'officier éprouvait un allégement manifeste. Sa courte figure s'allongeait et se détendait. Sa jeunesse avait hâte de s'écarter plus encore de cet objet funèbre, qui reposait maintenant à côté de la lettre. Il ajouta quelques mots, qui devaient être transmis à madame Ledoël, de la part d'un ancien chef du capitaine, répondit à deux ou trois questions, et se retira.

Le papier noir était déjà développé, les doigts fiévreux de mademoiselle Valentine enlevaient déjà le couvercle de la petite boîte de

loO MEMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE

bois, et le mince anneau d'or apparaissait, dans ce diminutif de cercueil, avec la tache de sang, qui courait autour comme un brin de lierre caduc. Elle eut envie de baiser cette relique d'un neveu très aimé, d'un enfant qu'elle avait élevé avec l'aide de Guillaumine, la vieille femme de chambre. In scrupule l'arrêta. « Le premier baiser, pensa-t-elle, c'est la petite qui doit le donner; c'est son droit; c'est son bien. » Elle contemplait l'objet avec une douleur si vive, que très vite elle ne distingua plus rien. Elle comprit qu'elle allait pleurer, roula promptement la boite dans le papier, hésita un instant, et dit :

— Elle me reprocherait de ne pas l'avoir avertie dès ce soir. Je monte.

Mademoiselle Yalentine monta les deux étages. portant la boite noire sur l'enveloppe blanche, religieusement. Elle avait la clé de l'appartement. Elle ouvrit la porte. Au bruit, une domestique accourut dans le vestibule, et, l'arrêtant d'un geste :

— Non, je vous en prie, mademoiselle, pas ce soir. Madame m'a donné l'ordre...

Celait (iuillaumine, à la démarche habituel-

l'alliance loi

lement traînante, au visage las et enflé, aux cheveux déteints et rares, Guillaumine aux yeux encore inquiets, comme au temps où elle élevait, dans la joie, le petit Jean Ledoël. « Je ne veux pas que tu me quittes, avait dit Jean Ledoël en se mariant. Tu fais partie de ma maison et de ma dot. » Elle était venue. Elle était restée après la mort du maître qu'elle aimait. Elle accourait maintenant, effarée, pour faire respecter la consigne.

— N'entrez pas, mademoiselle, c'est impossible...

Puis, remarquant le visage altéré de mademoiselle Yalentine :

— Mademoiselle, est-ce qu'il y a un malheur dans la famille?

A voix basse, dans la demi-clarté du vestibule, mademoiselle Yalentine expliqua ce qu'elle venait faire. Et à mesure qu'elle parlait, l'agitation, l'embarras, l'angoisse de Guillaumine s'avivaient.

— Vous ne le ferez pas!... Redescendez!... Pas ce soir, surtout pas ce soir!... Demain matin...

— Laisse-moi! dit mademoiselle Yalentine,

en l'écartant. Il faut que je la voie. Elle est dans sa chambre?

Une voix navrée murmura :

— Au salon.

Mademoiselle Yalentine traversa le vestibule, tourna le bouton de cuivre :

— C'est moi, chérie, ne t'effraie pas !

Un cri lui répondit. Elle se recula. Par l'entrebâillement de la porte, elle avait vu madame Ledoël, assise sur le canapé ; elle avait vu, assis près de sa nièce, sur le tabouret de piano, un homme jeune, qui s'était levé lestement. Elle n'eut pas le temps de se remettre. Elle entendit le rire de la vie heureuse, celui qui ne sonnait plus, depuis dix-huit mois, dans sa maison. Deux bras tendres l'attirèrent. Elle se sentit pressée contre la poitrine de la jeune femme, et au milieu des baisers, des soupirs, des rires étouffés et des larmes, des mots lui arrivaient : « Oh! pardonnez-moi!... Je suis confuse, mais je suis si heureuse!... Je voulais tout vous dire demain matin... Ce n'est que la troisième fois que nous nous voyons ici, je vous l'assure, je vous le jure... Quand vous le connaîtrez, vous comprendrez... Je ne croyais

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pas que ce serait si prompt... Nous sommes presque fiancés, presque... Voulez-vous me permettre de ne pas le renvoyer encore? Je lui ferais tant de peine!... Attendez-moi dans ma chambre, là, le temps de dire oui. »

Madame Ledoël s'écarta, pour laissera mademoiselle Yalentine la liberté de répondre.

— Qu'est-ce que vous avez dans la main? demanda-t-elle. Vous m'apportiez une lettre?

— Rien, ma chérie, le courrier de ce soir; ce n'est pas pressé.

La jeune femme crut comprendre qu'elle était pardonnée. Elle rentra dans le salon. Mademoiselle Yalentine retrouva, dans le couloir, la vieille domestique qui venait aux nouvelles.

— Tiens, fit-elle, en lui remettant la petite boîte noire, touche-la de tes mains! C'est moi qui vais la garder; c'est l'alliance, l'ancienne. Je la rendrai demain... ou plus tard. Tu penses comme moi, n'est-ce pas?... Nous serons les fidèles, toutes les deux, nous serons celles qui prient sans lassitude, et qui ne changent pas de regret.

Et comme elle ne recevait pas de réponse,

toute l'âme de Guillauniine étant penchée sur la relique :

— Vois-tu, reprit-elle, ma pauvre Guillauniine, les vraies veuves n'ont pas toutes été mariées.

— Mesdemoiselles Caille, pouvez-vous me rendre un service? C'est pressé : il s'agit de transformer les manches de mon corsage?

— Il n'est pas trop de Paris? Pas trop compliqué?

— Prenez quand même : adroites comme vous l'êtes, vous vous en tirerez toujours.

Nous voici parties, elles et moi, dans une conversation qui eût mis les voisines aux écoutes, si mesdemoiselles Caille avaient de proches voisines. Mais tout le monde sait qu'elles habitent la dernière maison du bourg, et que celle-ci, bâtie en profondeur, ayant sa porte ouverte sur la route, ouvre sa fenêtre de gauche

sur un champ, celle de droite sur un jardinet. Personne ne nous écoutait, non, pas même la vieille mère dont le battoir, près du puits, sonnait en mesure, bruit sourd et familier, que l'écho renvoie en dormant. Les deux sœurs, — on continue, par habitude, de les appeler mesdemoiselles, bien que l'ainée soit mariée, — mademoiselle Marie qui passe un peu la trentaine, mademoiselle Joséphine qui la suit de près, étaient assises au milieu de la salle carrelée et nue qui leur sert d'atelier. L'ouvrage pressait. Elles n'avaient pas cessé de travailler, mais elles s'interrompaient de coudre, et se redressaient, tantôt l'une, tantôt l'autre, quelquefois pour se reposer, quelquefois pour sourire, quelquefois pour me regarder, par politesse, en me répondant, moi qui étais debout, le long des vitres de la fenêtre. Je voyais alors leurs yeux jeunes, leurs paupières plissées par le jour, et l'ample mouvement de leur poitrine qui s'ouvrait, s'emplissait d'air et frémissait toute. Je ne sais plus de quoi nous parlions; les mots, souvent, n'ont qu'un sens de caresse, et disent simplement : « Nous ne sommes qu'un bavardage d'amitié, rien de plus; on

est bien ici. » Elles le comprenaient, mesdemoiselles Caille, si nettement qu'après dix minutes, l'aînée devint sérieuse tout à coup, baissa la voix, et soupira :

— Mademoiselle, je n'osais pas, la dernière fois que vous êtes venue; mais j'ose à présent : j'ai un gros ennui.

— Moi aussi, fit la seconde, et c'est le même. J'eus un doute, je l'avoue, et ce début de

confidence m'en rappela d'autres, lamentables; mais je me trompais; je le vis presque aussitôt : elles n'avaient pas baissé les yeux.

— C'est par rapport aux Mystères de la grande vie, dit l'aînée.

— Moi, par rapport aux Joyeuses Amours, dit Joséphine.

— Soixante-dix-sept livraisons, Mademoiselle !

— Moi, mademoiselle, soixante-neuf! Et elles sont toujours doubles!

Elles reprirent ensemble :

— Croyez-vous! Des pauvres couturières comme nous! Ah! nous en avons fait, une sottise?

J'interrogeai; mesdemoiselles Caille m'appri-

rent qu'elles avaient souscrit à deux ouvrages illustrés « par les meilleurs maîtres », et que faisait paraître « la plus grande librairie du monde », à Paris. C'étaient les Mystères de la grande vie, et les Joyeuses Amours, deux romans qu'elles avaient choisis, dans une longue liste des chefs-d'œuvre à l'usage des pauvres. La grande vie aAait plu à l'aînée; les amours, avec l'épithète de « joyeuses », avaient plu à la seconde, qu'un ouvrier du pays courtisait en ce moment. Une livraison par semaine, une livraison à soixante-quinze centimes, la charge n'était pas lourde. On rirait bien pour ce prix-là. on aurait la lecture, les images, et le rêve qui tient ensuite compagnie. Pouvait-on résister?

— Et puis, mademoiselle, ajouta Marie, il y avait une dame, qui était venue exprès de Paris, pour nous faire signer; elle est restée plus d'une heure chez nous ; elle était si bien habillée, et elle parlait tant et si vite, que nous ne savions dire que comme elle, ma sœur et moi. Elle nous a promis des primes.

— A moi une glace, dit Joséphine.

— A moi une étagère, dit Marie. Seulement, la prime n'est livrée qu'après la cinquantième

livraison, et encore il faut, pour la recevoir, envoyer vingt francs de supplément.... Ah! mademoiselle, comme j'y renoncerais, à la prime, si je pouvais me désabonner!... Ce n'est pas gai pour moi d'entrer en ménage avec un franc cinquante de dettes par semaine. Je ne l'ai pas encore avoué à mon futur.

— Ni moi à mon mari, mademoiselle. Depuis que je lis les Mystères de la grande vie, quand il me demande des comptes, je suis obligée d'inventer des blagues. J'aimerais mieux pas. Si vous pouviez nous tirer d'affaire, ma sœur et moi !

Nous fîmes des comptes, penchées toutes trois au-dessus de la table, dans le tiroir de laquelle elles serraient les livraisons « doubles », les prospectus de la plus grande librairie du monde et les engagements, hélas ! doubles aussi et dûment signés. Chacune avait déjà versé cinquante-quatre francs. Mais ce n'était pas la moitié de la somme promise. Pour les Mystères et leur prime, Marie devait 135 fr. 50, et Joséphine, pour les Joyeuses Amours, devait 123 fr. 50. Elles connaissaient les chiffres; mais quand elles les revirent, écrits de ma main sur

une feuille de papier d'emballage, elles se mirent à pleurer. Je m'attendris par contagion, et je sortis, mécontente de moi-même, n'ayant pu trouver le remède, ou la formule d'espoir, l'ordonnance qu'on me demandait.

Rentrée chez moi, je m'interrogeai. Que fal lait-il faire? Porter plainte au procureur de la République, dénoncer ce commerce dont toute la campagne est victime? Mais toutes les précautions étaient prises, les pièces régulières, les légalités constantes. Fallait-il au moins réclamer avec indignation, essayer d'intimider, dire à l'entrepreneur ce que je pensais de ses feuilletons populaires à cent francs l'exemplaire, de son texte, de ses gravures sur bois, de ses primes? Je n'aurais fait qu'enrichir sa collection d'autographes. Tout lui avait été dit, et Marie, et Joséphine avaient déjà dépensé six timbres et six fois exprimé leurs sentiments, dans un langage d'une clarté qu'aucun ornement ne diminuait. J'allais céder à ce mouvement, lorsqu'un souvenir me revint à l'esprit, un mot, la devise d'un avoué de la Seine, qui disait : « La dernière ressource contre un adversaire, c'est de faire un éloquent appel à la qua-

lité qui lui manque le plus. La difficulté est dans le choix. » Quelle vertu invoquerais-je? Un moment je fus perplexe. J'écartai la justice, à cause des images que le mot peut évoquer ; j'écartai l'honneur, comme un peu vague, et je me décidai pour la sensibilité. Je m'adressai au bon cœur de la plus grande librairie du monde, en la personne de son gérant. Je peignis la pauvreté de mes clientes, leur regret d'avoir signé, leur désir de ne plus recevoir la publication de grand luxe, leur confiance et la mienne dans l'équité de la maison. J'ajoutai un timbre pour la réponse, j'écrivis en belle ronde le nom du château de ma sœur, et je mis la lettre à la poste.

Les maisons les plus exactes ne répondent pas par retour de courrier, quand c'est un service qu'on leur demande. La plus grande librairie du monde me fit attendre trois semaines.

Un matin, à la fin de décembre, le facteur m'apporta, enfermées dans une enveloppe de papier bulle, cinq lignes de belle écriture signées d'un nom illisible.

Je sautai de joie après les avoir lues, et vite je repris le chemin du bourg. En montant parmi

les guérets, je sentais combien la jeunesse et la joie sont une même chose. J'allais sans m'essouffler, et je voyais le bleu à travers les nuages. Le carré de papier que j'avais glissé dans mon corsage me tenait chaud. Il me semblait que j'étais encore toute petite, et que je portais dans mes bras les étrennes d'une de mes sœurs : « Tiens, regarde, voilà ce qu'on m'a donné pour toi! » Les trois saules du village beauceron luisaient comme des aigrettes. Les femmes que je rencontrai dans les chemins sourirent l'une après l'autre, comme si elles devinaient. Une puissance créatrice était en moi, et renouvelait le monde devant mes yeux.

Quand j'entrai dans la maison de mesdemoiselles Caille, Marie, chaussée de sabots et les jupes retroussées, lavait le carreau de l'atelier.

— Appelez votre sœur, lui dis-je. J'ai une réponse.

Comme j'avais pris une physionomie grave, Marie crut que la réponse était mauvaise. Elle fit cinq ou six pas, lentement, levant son balai en mesure, comme une canne, et, s'arrêtantsur le seuil de la chambre voisine, elle appela sa sœur, d'un brusque geste de la tète rapprochée

de l'épaule. Joséphine apparut aussitôt, s'appuya sur elle, dans l'encadrement de la porte, m'aperçut, comprit, et devint toute sérieuse à son tour.

J'avais tiré la lettre de l'enveloppe. Je commençai de lire :

« Mademoiselle, en possession de votre honorée du 5 courant, nous vous ferons observer que les abonnements ne comportent aucune clause de résiliation... »

Les visages s'assombrirent. Je continuai :

« Néanmoins, prenant en considération les raisons que vous nous exposez, de notre plein gré, nous consentons à délier de leurs engagements mesdemoiselles Caille. »

J'entendis un cri : « Eh! la mère? » Mais je ne sais pas qui l'avait jeté : mes couturières, d'un même élan, avaient couru à moi, et, comme si j'étais devenue, du coup, la sœur aînée, m'embrassaient, s'exclamaient, m'interrogeaient, se disputaient la lettre : « C'est-il possible?... On ne doit plus rien?... Oh! mademoiselle, que je suis contente!... Moi, à cause de mon mari!... Et moi à cause de mon futur!... »

Ce fut une petite minute parfaitement incohérente et fraternelle.

L'arrivée de la vieille mère y mit fin. La mère Caille, menue, ridée, essuyant, par habitude de laveuse, ses mains à son tablier, disait, du bout de la salle :

— Je savais bien qu'il y aurait du bonheur aujourd'hui. Ça ne pouvait pas manquer. Te rappelles-tu, Marie, que tu n'as pas pu dormir de toute la nuit? A quoi pensais-tu?

— A rien.

— C'était ça qui venait. Et toi, Joséphine, quand tu es sortie dans le jardin, ce matin, est-ce vrai qu'il y avait plus de dix oiseaux sur les fagots : ils te voyaient, ils te suivaient, ils ne te quittaient pas?

Mais la petite, qui ne voulait pas paraître superstitieuse, et qui a de l'esprit, répondit en me regardant :

— C'est encore la plus jolie prime, de ne plus rien devoir du tout!

UN CELIBATAIRE

Parmi les vieux garçons que j'ai connus, je n'ai guère trouvé ce que j'ai rencontré chez tant de vieilles filles : la vocation. Le célibat. pour eux, est moins un état paisible qu'une aventure qui se prolonge ou une révolte qui s'affirme. Il y a du schisme dans leur cas; il y a en eux de l'insoumis, non pas aux femmes, grand Dieu! mais à une loi qui n'admet, chez les hommes, d'exceptions heureuses que les exceptions saintes. Ils prétendent le contraire, mais leur humeur trahit leur erreur.

Quand j'étais toute jeune, et que je voyageais, avec mes parents, tantôt en Bretagne, tantôt en Vendée, campagnes où les fermes sont des

îles dans la culture immense et des cités gouvernées par un chef, bien des fois j'ai aperçu, à côté du maître, des hommes de quarante ou cinquante ans, liant ou déliant des bœufs, tenant la charrue, ou chargés d'aller vendre au marché une poulinière et son poulain. Ils mettaient au travail un soin plus minutieux que les valets de ferme n'en apportent d'habitude. Ils saluaient comme des gens qui sont de la maison, et qui reçoivent. Je m'informais. C'étaient des fils aînés, ou des frères, qui ne s'étaient pas mariés, volontairement, pour que la métairie ne tombât pasea des mains mercenaires, et qu'elle eut son compte de bons tacherons, tous proches parents, avec un seul ménage au pouvoir, et une seule femme pour gouverner la marmite, la volaille, les armoires et la table. On les disait, en général, un peu sombres, mais de mœurs honorables, très économes, plus braconniers que les gardes eux-mêmes, et adroits comme ceux qui n'ont pas de souci, qu'il s'agit de réparer le timon d'une charrette, de tresser des paniers, de gauler les noix à la fine pointe de l'arbre, ou de siffler, en marchant à la tête des bœufs. Ils faisaient partie

d'un ensemble, et d'un chef-d'œuvre, en vérité, plus beau que les plus belles œuvres d'art : la famille paysanne dans les pays croyants.

Les hommes du monde qui ne se marient pas ont un rôle moins défini. La famille paternelle les retient rarement, et ne leur offre guère qu'un abri « sans obligation ni sanction », diraient les philosophes. On les accepte, on les tolère, le vrai mot serait : on les souffre. Ils peuvent se créer des devoirs, ils n'en ont point, et chacun sait que ce sont là des créations de peu d'importance et de peu de durée. Le rôle d'Antigone est un rôle de femme. Celui de père nourricier et de protecteur d'orphelins est rempli, le plus souvent, par des gens déjà chargés de famille. C'est le mariage qui adopte, ou la virginité.

M. Lionel, mon voisin dans la Beauce, n'a adopté personne. Je le connais depuis l'enfance, et il m'a même tutoyée jusqu'à l'âge où j'ai commencé à porter des jupes longues. Nous somme restés très bons amis, il ne manque jamais l'occasion de me l'affirmer. Il a dix ans de plus que moi, ce qui lui donnerait droit aux cheveux gris. Il a préféré une généreuse

calvitie avec couronne basse et presque noire. Il a de nobles traits droits, les yeux profonds, la barbe en rectangle long, comme un prince assyrien, et la taille assez mince encore pour que les très vieilles dames puissent murmurer, quand il s'assied devant un piano : « Ce jeune homme joue avec une passion! Ne trouvezvous pas? » Son existence a fait envie à bien des gens, à lui-même d'abord, puisqu'il a été maître de la modeler à sa fantaisie. Pendant quinze ans, pas un chasseur ne s'est amusé autant que lui : il n'invitait personne, sous prétexte que sa chasse était trop modeste, mais lui, on l'invitait partout, parce qu'il était jeune, bon cavalier, bon tireur, d'une gaieté égale avant et après le diner, par temps de neige et par petite rosée. Ses compagnons le tenaient pour artiste, parce qu'il était capable d'illustrer un menu, et pour savant à cause des allusions qu'il faisait quelquefois à la littérature classique. Je dois ajouter, pour ne pas être injuste, que M. Lionel rachetait en partie l'inutilité de sa vie par la facilité de son humeur. Les paysans l'abordaient volontiers, le chargeaient de leurs commissions pour Paris, comme s'il avait été

leur député, et souvent même, croyant à la licence en droit, que le châtelain avait conquise pacifiquement, lui demandaient conseil. Il donnait le conseil avec aplomb et l'aumône avec modestie. Ce fut la période triomphante. Toutes les marieuses l'inscrivaient sur leurs listes. « Ah! j'en ai eu des entrevues, me disait-il, de toutes les sortes, des préparées, des improvisées, des embarrassées, des allègres, des impétueuses. J'ai assisté à un défilé de jeunes beautés et de jeunes dots, si long et si varié, que seul le palmier majeur des messes de mariage peut se vanter d'en avoir vu autant. Mais il entend des oui, le palmier et, pour moi, tout finissait par non. » M. Lionel reprenait avec fatuité : « Le non que j'étais seul à dire. » Il ne se vantait pas, et je crois qu'à cette époque, entre la vingt-cinquième et la quarantième année, s'il ne lit pas ce qu'on appelle un grand mariage, c'est qu'une parfaite légèreté d'esprit l'en sauva.

L'âge est venu, comme il vient toujours, sournoisement, vieux maître de jiu-jitsu, frappant à la tempe qui blanchit, à la poitrine qui souffle, à l'orteil qui entle. Le beau Lionel a

senti qu'il était mûr, et, en mémo temps, l'invincible timidité l'a saisi. Lui, qui sautait, à la chasse, tous les obstacles, il a commencé, quand on ne le voyait pas, à tourner les barrières et à grimper les talus. Lui qui avait refusé tant de fois « d'étudier », comme on le lui demandait, un projet de mariage, il accueillait, « en principe », les propositions, de plus en plus rares, qui lui étaient faites, et se perdait si bien, au milieu des objections, des suppléments d'enquêtes et des atermoiements, qu'on Unissait par lui dire non, avant qu'il eût répondu oui. Il avait peur. On racontait, à son sujet, des histoires sentimentales, absolument fausses, et qu'il laissait courir, comme une explication flatteuse de ses hésitations, .l'entends encore le dialogue de ces deux ieunes femmes, dans un salon de la rue de Monceau. M. Lionel venait de chanter, de sa profonde voix, des mélodies hongroises dont il conserve, avec un soin jaloux, le monopole.

— Délicieux! Il a du inspirer de grandes passions?

— Oui, et il ne s'est pas marié.

— Un chagrin?

— Oui.

— Une femme du monde, j'en suis sûre?

— Oui.

— Il est riche?

— Très.

A ce moment M. Lionel, très applaudi, se leva et dit négligemment : « Nous les accompagnons quelquefois à deux pianos, alors c'est une merveille. » L'une des dames — je le vis au mouvement de ses lèvres — fut sur le point de demander : « Qui est ce second piano? » Elle se contenta de murmurer, assez haut pour être entendue, assez bas pour avoir l'air de faire une confidence :

— Que c'est beau de se sacrifier ainsi à une passion malheureuse !

Or, je le connaissais bien, le second piano, c'était moi ! Nous avions essayé, un mois plus tôt, de jouer l'accompagnement, lui sur une épinette et moi sur un piano, qu'abrite, à la campagne, le grand salon de ma sœur.

La seconde période est close depuis quelques années. Il est infiniment probable, désormais, que mon voisin mourra, comme moi. céliba-

taire. Mais pourquoi dit-il tant de mal du mariage, n'en ayant pas souffert? Il chasse moins ; il habite plus longtemps Paris ; on l'invite autant que jamais; il est l'homme autour duquel les hommes aiment à se grouper, et qui raconte à demi-voix, dans un angle, la vie anecdotique de toute personne présente. Il dit tout, histoire et légende, légende surtout, sans marquer la différence : il n'est pas de l'Ecole des Chartes. Les gens qu'il a amusés s'en vont disant : « Ce Lionel est méchant. » Je suis sûre du contraire. C'est un homme qui a des regrets et qui se venge, sur les gens mariés, de l'erreur qu'il a librement commise en ne faisant pas comme eux.

Sa plus vive manie est de ne pouvoir souffrir qu'on cite devant lui un ménage heureux. Un veuf heureux? oui assurément; un heureux célibataire? peut-être; un heureux époux? allons donc ! Cela ne doit pas être. « Je ne l'ai jamais vu », conclut M. Lionel. Il est résolu à ne point le voir.

Récemment, son chauffeur l'avait conduit à la mairie du village; — M. Lionel n'est pas conseiller municipal, et se contente de la qua-

lité de contribuable le plus imposé de la commune; — il attendait « le patron »; il était assis moelleusement, protégé du vent par le toit de l'automobile, par la casquette russe d'uniforme, par la peau de chèvre grise dont un petit soleil mêlé de brume lustrait le poil soyeux, et son visage tout jeune, tout rose et rond comme un hortensia, cherchait d'une fenêtre à l'autre, autour de la place, quelque objet qui pût occuper la pensée d'un chauffeur. Il le trouva. Tout de suite après l'école des garçons, à l'angle de la place, il y avait une maison basse, une grande fenêtre, un vase de verre avec un oignon de jacinthe surmonté de cinq baguettes vertes, et au-dessus de cette promesse de fleur, la tète et les épaules d'une femme qui lisait. Elle s'interrompait de lire, quelquefois, et elle regardait, elle aussi, songeant que l'heure était douce, et que rien n'est plus curieux, dans un bourg où rien ne remue, qu'une automobile arrêtée.

Quand M. Lionel sortit de la mairie, vinç-t minutes plus tard, il aperçut le chauffeur qui causait avec l'institutrice adjointe.

— C'est assommant, dit-il, le maire n'aura

que ce soir le rapport de l'agent-voyer : il va falloir revenir!

Il revint avant le coucher du soleil . Il faisait encore blond, sur la place de l'Eglise, à cause du sable, à cause du ciel, à cause des blés peut-être, qui laissent, dans les pierres des maisons de la Beauce, un peu de poussière de paille. La liseuse était à la même fenêtre. Elle était seule. Le matin, elle avait dit à la directrice. — qui ressemble au portrait de la femme de Rubens, moins le chapeau, bien entendu :

— Mademoiselle Clémentine, vous êtes beaucoup plus jolie que moi. S'il vous voit, il ne m'aimera pas. Ne vous montrez pas, quand il reviendra !

Mademoiselle Clémentine n'est pas seulement une jolie personne : elle a compris, elle a fait ce que lui demandait l'adjointe. L'une se montrant, l'autre se cachant, il arriva, comme vous le supposez, que le chauffeur devint amoureux.

Quand il annonça son prochain mariage, hier même, à M. Lionel, il comptait que celuici augmenterait les « honoraires » de son

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chauffeur, car un chauffeur qui se range augmente nos chances de durée. Point du tout. M. Lionel s'est mis à rire, de son mauvais rire méprisant.

— Mon pauvre garçon, a-t-il dit, je n'ai pas l'habitude d'encourager les sottises : il n'y avait qu'une jolie femme à l'école, et vous épousez l'autre.

Il fut de mauvaise humeur tout le lendemain. Lui-même, il Aient de me l'avouer. Que lui importait cependant? Et ce dernier trait m'a prouvé plus sûrement encore que, jeune, mûr, ou déjà vieux, mon voisin célibataire n'a jamais eu la vocation.

MADAME CANTEREINE

On admire certaines mains, et j'en sais d'admirables. Il y en a aussi d'émouvantes. Ce ne sont ni les plus blanches, ni les plus fines; elles ont pris de la peine, elles ont bercé, cousu, ravaudé, tricoté, orné des formes de chapeaux, réparé des culottes et des casquettes de petits garçons, elles ont fait ce qu'il fallait faire à chaque moment des journées longues, et elles en ont gardé des rides et des piqûres. Ce sont des mains qu'on ne baise pas, mais qui auraient le droit de bénir.

Madame Cantereine n'était jamais revenue à Paris, depuis le temps où, toute jeune et paraît-il jolie, elle faisait son voyage de noces

MADAME CANTEREINE 177

avec M. Cantereine. Que de jours écoulés, que d'épreuves subies ou redoutées! Elle était veuve quand je l'ai connue; elle habitait tout près de la cathédrale d'Orléans; elle avait quatre enfants, — un cinquième était mort en bas âge, — et elle disait : « Sur les quatre qui me restent, je n'en ai qu'un qui soit tiré d'affaire, mais j'aimerais mieux qu'il fût encore petit, et à ma charge. » Madame Cantereine appartenait à cette légion de Françaises qui sont des mères passionnées, toujours inquiètes des corps, des âmes, des avenirs lointains, des examens prochains, de ce qu'elles peuvent voir ou prévoir, de la part grandissante de l'inconnu dans la vie de l'enfant. Elles s'étonnent, elles se troublent de ne plus savoir tout. Il n'y avait point de haie, autrefois, sur l'héritage, et en voilà une qui pousse, et qui fleurit peut-être, mais qui divise tout de même, et qui cache tant de choses, et de plus en plus!

On vivait quatre, à Orléans, sur le produit d'une petite ferme, payeuse irrégulière, à quoi s'ajoutait une pension, que madame Cantereine recevait de l'Etat, en qualité de veuve d'officier. L'aîné des fils, Claude, secrétaire chez un

agréé, à Paris, avait cessé depuis dix-huit mois de compter au passif du budget maternel. Sa mère parlait de lui avec une complaisance où il entrait de la reconnaissance, car « il se suffisait » ; de la iierté. car il réussissait, et un désir déjà vif de le marier, car il venait d'avoir vingt-quatre ans. Madame Cantereine était d'avis que les hommes doivent se marier jeunes. « Croiriez-vous, disait-elle, que c'est lui, à présent, qui m'envoie des étrennes? 11 ne me demande plus jamais rien. »

Le vingtième mois, il demanda quelque chose. Il écrivit : « Je vais soutenir ma thèse de doctorat, le 19 juin. On est toujours reçu, je le serai donc. Maman, il faut que vous soyez là, non pour m'entendre discuter sur le privilège du vendeur, mais pour vous réjouir avec moi, quand j'aurai conquis le titre de docteur et le droit de porter l'épitoge rouge à trois rangs d'hermine fausse. Je vous emmène, le soir, au théâtre ! »

Madame Cantereine protesta, pour ne pas perdre sa réputation de personne raisonnable, mais dès le premier moment, au fond de son cœur, elle avait accepté. Elle irait. Le projet se

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réalisa. Paris, qui ne s'étonne pas pour si peu, vit passer une petite dame de plus, tout en noir, marchant menu, intimidée et rajeunie par le bruit, par la foule, par le perpétuel « excitement » de la rue, et causant sans s'arrêter (si ce n'est pour laisser courir les automobiles) avec un grand jeune homme qui faisait un seul pas tandis qu'elle en faisait deux. Elle avait juré qu'elle visiterait les principaux monuments, et spécialement les musées, en souvenir de deux promenades qu'elle avait faites dans les galeries du Louvre, vingt-six ans plus tôt, au bras du lieutenant Cantereine : elle visita en réalité le Bon Marché, — une promesse à ses enfants d'OrléâflS, — et Notre-Dame-des- Victoires. Le soir, elle se laissa mener au théâtre.

Quel théâtre avait choisi Claude? Quelle pièce? Je l'ignore, et peu importe. Je sais seulement que la salle n'était pas celle de la Comédie-Française, et que la pièce n'avait rien à voir avec le répertoire. Dans une loge de coté, où ils étaient seuls, Claude et sa mère continuaient la conversation de l'après-midi. Madame Cantereine avait orné d'un piquet de

fleurs violettes sa meilleure capote noire, et tiré de l'écrin la broche composée d'une petite perle avec beaucoup d'or autour. Elle s'était assise à droite de son fils, dans la lumière, et elle suivait le jeu des acteurs, elle riait même assez souvent, d'un rire discret comme toute sa personne et toute sa vie, mais le principe de sa joie, vous le devinez, c'était la présence de ce jeune homme blond, un peu pale encore, comme il convient de l'être après une longue argumentation, ou plutôt c'était l'image de l'enfant plus jeune, de celui qu'elle avait guéri, à force de soins et de veilles, jadis, d'au moins deux maladies mortelles, avec lequel elle avait commencé le latin et le grec, et qu'elle avait protégé, avec un amour si opiniâtre et si subtil, contre le danger des camaraderies mauvaises et des lectures inavouées. Elle était comme toutes les mères, et comme beaucoup de ceux qui vieillissent : la jeunesse était sans âge devant elle. Elle demandait à Claude : « Dis -moi, mon petit, tu ne vas pas être trop fatigué, ce soir? C'est tard, minuit. Demain matin, j'écrirai un mot à ton agréé... » Elle aurait écrit, si Claude l'avait voulu, comme elle

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l'avait fait si souvent autrefois, quand elle disait : « Monsieur le professeur, l'élève Cantereine ne pourra pas assister, ce matin, à votre classe... »

Le deuxième acte allait finir; Claude et sa mère étaient appuyés et penchés sur le devant de la loge, tout près l'un de l'autre. L'actrice qui jouait le principal rùle, — une très jolie femme que madame Cantereine trouvait même trop jolie, — déclara qu'elle allait se déshabiller. Elle se retira, en effet, au fond de la scène, à gauche, où était un lit à colonnes, dégrafa son corsage, et en deux temps, bras gauche d'abord, bras droit ensuite, l'enleva. Elle commença aussitôt à déboutonner son cache-corset. A ce moment, madame Cantereine poussa un petit cri. et Claude, le nouveau docteur, son Claude de vingt-quatre ans, sentit une main frémissante qui se posait sur ses yeux, et qui les fermait. Cela ne dura qu'une seconde, ce ne fut qu'un geste d'amour maternel. Claude n'essava pas d'écarter la chère main. Il attendit qu'elle se retirât d'elle-même, puis, quand il la vit s'écarter, pendant que la mère s'excusait en riant : « Pardon, mon petit, cela a été plus fort

que moi ». il la saisit cette main amie, il l'attira sur ses lèvres, et, sans se soucier des regards ni des sourires, la baisa, et dit : « C'est délicieux de vous avoir pour maman ! »

Je pensais à cette histoire, en visitant, voilà quelques semaines, une exposition de peinture où figuraient exclusivement des œuvres de femmes. On m'avait assuré que madame Cantereine exposait. Pourquoi n'aurait-elle pas, elle aussi, fait un peu d'aquarelle? Veuve, et moins que fortunée, pourquoi n'aurait-elle pas essayé d'ajouter à ses maigres rentes le produit de la vente de quelque œuvre d'art?

Des professeurs, dans sa jeunesse, avaient dû lui apprendre à tenir un pinceau ou à travailler le cuir. Je fus sur le point de demander à l'un des surveillants : « Où est le tableau de madame Cantereine? » et d'ajouter : « Je suis certaine qu'elle a un talent de décoratrice. Voyez-vous, monsieur, toutes les femmes ayant la vocation essentielle de la maternité, leur imagination va tout droit à la parure qui est la préface ou à la maison qui est le rêve dernier; leur esprit s'y complaît; leur finesse

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s'y emploie; elles ne songent pas beaucoup à l'histoire : et comme elles ont raison ! »

Je traversai les galeries du premier étage, et je fus ravie d'avoir tant d'arguments à la fois pour appuyer ma théorie : de nombreux portraits, naturellement, quelques paysages, mais que de fleurs, et quel sentiment de la fleur! Les vraies serres de la Ville de Paris, les voilà! Et je descendis, cherchant toujours l'œuvre qu'aurait soignée minutieusement, et qu'aurait signée la main maternelle de madame Cantereine. Je trouvai bientôt, au rez-dechaussée, les chefs-d'œuvre de cette exposition.

Une des exposantes avait peint, sur quatre feuilles de paravent, un paysage d'un dessin médiocre, mais encadré par des géraniums qui vivent, et qui respirent; une autre avait combiné les diamants, les pierres fines, avec des émaux translucides, et fait des bijoux éclatants et simples, des bijoux qui attirent et qui retiennent, même les yeux des hommes, comme cette treille dont mon jardinier me disait : « Elle avait de si beaux raisins, mademoiselle, que tout le monde leur parlait ». Je leur parlai, moi aussi, et, continuant ma visite, j'aperçus,

18i MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE

tout près de là, des mousselines peintes à l'huile, transparentes comme les émaux, et des vitrines pleines d'objets en cuir repoussé et patiné.

Assurément, madame Cantereine a choisi cet art intime et toujours demi-deuil. Reliures, pochettes, boîtes, porte -cartes, ceintures, buvards, que de patience, et d'adresse, et de tendresse autour d'une idée, qui finit par se laisser dompter et par entrer dans la peau d'une bête! Ce tabouret a été acheté par l'Etat. Ces trois reliures sont vendues... Tiens! celle-ci ne l'est pas : elle va l'être. J'ai deviné quelle main l'a dessinée. Sur le fond fauve du cuir, elle a semé deux bouquets d'alises pourpres, tiges noueuses qui montent parallèlement, se courbent, et élargissent leur double grappe au-dessus du titre d'or. La femme qui a créé cette merveille avait une Ame profonde. Car, pour comprendre une fleur, ou des fruits, il n'est pas besoin d'une sensibilité aussi délicate. Mais, pour faire revivre une poignée de baies, pour choisir ce modèle-là, il faut un être doué pour le songe et pour la souffrance. Dans l'arrière-automne, et presque dans l'hiver,

MADAME CANTEREINE 185

malgré le froid, malgré le vent, les baies résistent, alises, sorbes, cormes, baies de lierre et d'églantine, mûres à tête rouge. C'est tout ce qui reste de la splendeur de l'été; c'est un peu de vie et de couleur qui se défend; c'est une petite veilleuse au bout des branches, et qui tremble avec elles, mais qui ne s'éteint pas, et qui tout à l'heure rallumera l'incendie nouveau.

Un matin, voilà six ans, je revenais d'assister à l'office du vendredi saint, et comme je demeure assez loin de l'église, j'avais vu se disséminer peu à peu les fidèles dont, pendant deux heures, mes yeux avaient reflété la nuque ou le profil connu. J'étais donc seule parmi les passants, indifférente au mouvement de la rue, anonyme sans doute pour elle, mince dame ou vieille fille qui s'appliquait à relever sa robe noire. La pluie avait tombé toute la nuit. Il ventait furieusement. C'est une tradition populaire, dans nos pays, que la semaine sainte ne va guère sans tempête. Au tournant de ma rue. je devinai que j'allais être abordée par un

homme qui se tenait au milieu de la chaussée. Je le devinai, bien que j'eusse la tête penchée et le chapeau en proue dans le vent, parce que cet homme, en m'apercevant, s'était arrêté, et que je sentais son regard et sa pensée fixés sur moi. En effet, quand j'eus fait vingt pas en avant, il en fit trois de mon côté, et, saluant :

— Pardon, mademoiselle... Vous me reconnaissez?

— Oui, monsieur, il me semble... le capitaine de Harles, n'est-ce pas?

Je l'avais vu une fois, au moment de son arrivée au régiment; il m'avait présenté sa femme, une très belle femme blonde, dont les yeux gris, magnifiques, où vibraient de petites algues rousses, cherchèrent tout d'abord les miens, et me demandèrent : « Quel éblouissementvous causent ma jeunesse, ma beauté, ma fortune et ma venue? » puis, sitôt la réponse donnée, semblèrent distraits. Depuis lors, comme monsieur et madame de Harles étaient du monde, et que je n'en suis guère, ils n'étaient revenus ni l'un ni l'autre.

— Je suis chargé pour vous, mademoiselle.

d'une commission pressée, délicate... Un cas de conscience à résoudre.

— Mais, monsieur, je ne résous pas les cas de conscience, surtout par un temps pareil. Je n'ai pas la moindre autorité, pas la...

Un coup de la bourrasque souleva mon chapeau, déplaça l'épingle de droite, et tira ma voilette en biais.

M. de Harles aurait du s'excuser de nouveau. Il n'y pensa pas. Il demeurait devant moi, découvert, les cheveux tordus et ramenés sur les tempes par le vent, et son visage, d'ordinaire plein et calme , était sillonné de rides qu'un effort de volonté essayait d'effacer, mais que l'angoisse, une souffrance plus forte que toutes les disciplines et que tous les mensonges, ramenait aussitôt et creusait encore plus.

Je pensai que je pouvais difficilement faire entrer M. de Harles dans l'appartement que j'habite seule. Mademoiselle Zoé, ma femme de chambre, l'eût-elle permis? c'est douteux.

— Entrons chez l'antiquaire, dis-jeen ouvrant la porte qui se trouvait là tout proche. Il est de mes amis, passablement sourd, et me laisse fureter dans sa boutique... Bonjour, père Grùnne,

c'est moi, qui me réfugie chez tous, et qui vous amène un de mes amis. Il est connaisseur.

— Regardez donc ce que vous voudrez, ma chère demoiselle, dit une voix dans la pièce voisine. J'ai justement des ivoires que j'ai dénichés la semaine passée, une belle occasion... Dans le coin à droite, oui, c'est cela, vous y êtes... Excusez-moi, j'ai mes rhumatismes, et je me chauffe.

Je m'assis rapidement, au fond du magasin, dans un fauteuil de vieille tapisserie, et, dans l'étroite allée où je m'étais engagée, M. de Harles, à deux pas de moi, entre une pile de livres reliés en veau et une crédence Louis XV, s'arrêta.

— Qu'y a-t-il? demandai-je.

Il passa la main sur son front, et la posa sur un des gros livres à tranche pourpre, comme s'il prêtait serment.

— Un de mes amis vient d'avoir une affreuse

douleur; il me l'a confiée, et vous m'en voyez

si ému que c'est à peine si je puis en parler

moi-même. Sa femme l'a trompé ! une femme

qu'il a gâtée, pour laquelle il s'est à moitié

ruiné, qui lui faisait mener une existence

absurde, à lui qui n'aimait pas le monde; une femme qui était sa grande fierté, et sa folie... Il a appris cela tout à coup, sans avoir eu de soupçons... Pas d'avertissement... La mort est entrée à l'improviste.

— Est il sûr?

— Trop sûr! Elle a avoué.

— Cela vaut mieux.

— Vous trouvez?

Pour la seconde fois, il me regarda fixement, impérieusement, — l'âpreté de ce regard me brûle encore le cœur; — voulant savoir si je pensais en effet : « Cela vaut mieux ».

— Et maintenant, ajouta-t-il, mon ami veut savoir que faire. Il y a plusieurs solutions, vous comprenez, et il y en a de terribles. Il les a toutes dans l'esprit, toutes ensemble, se heurtant, se combattant, et ne se détruisant pas. Il est comme fou, et ce qu'il veut, ce qu'il exige de vous, c'est un conseil.

— Mais, permettez, monsieur, pourquoi vous adressez-vous à moi? Je suis jeune, je ne suis pas mariée, je n'ai...

— Vous avez bien trouvé les ivoires ? demanda la voix de l'antiquaire. Ils sont jolis, hein?

— Oui, oui, père Grùnne. Je les ai sous la main.

Je me sentais mal à l'aise, dans cette sorte de confessionnal où je m'étais assise en souriant.

— Oui, pourquoi moi? répétai-je tout bas. Vous avouerez, monsieur, que c'est une étrange démarche que celle que vous faites!

Un frisson rapide contracta le visage de M. de Harles.

— Elle-même a supplié son mari de s'en rapporter à vous. C'est un violent et qui aimait. Il a failli la tuer. Vous voyez, je ne vous cache rien. Elle s'est jetée à genoux; elle a imploré; elle a promis; elle a aussi, comme elles savent le faire, accusé son mari.

— De quoi?

— De la seule chose, en effet, dont il fût coupable : de l'avoir aimée jusqu'à la faiblesse, de l'avoir suivie au lieu de la guider, de l'avoir mal gardée, en somme. Et, comme il parlait alors de la quitter et de partager les enfants, elle a dit : « J'accepterai ce qu'il faudra. Je vous en supplie seulement, ne me jugez pas sans avoir pris le conseil d'un être qui sache ce que c'est que la pitié ! — Qui? une de vos

amies? — Jamais! Elles me détestent! » Elle cherchait un nom désespérément. Comment a-t-elle pensé à vous? Je ne sais. Elle vous a désignée. Et ce que vous direz, elle attend que je le lui rapporte : décidez donc!

11 attendait, lui surtout, et je ne crois pas que l'angoisse de l'autre fut aussi poignante. Sur la table, à côté de moi, pendant qu'il parlait, j'avais pris un des ivoires de l'antiquaire. C'était un crucifix ancien, d'un art médiocre, mais la réponse était en lui. Je ne l'élevai pas, je le tins seulement dans ma main ouverte, et je dis :

— C'est aujourd'hui le vendredi saint, monsieur : vous n'avez qu'à vous en souvenir.

M. de Harles considéra cette petite croix brunie par le temps, la saisit, voulut parler, balbutia quelques mots sans suite, et me quitta.

— Ce monsieur qui est venu avec moi, dis-je au brocanteur qui entrait, a choisi un de vos ivoires, et m'a chargée d'en acquitter le prix. ..........•.'••9

Trois mois plus tard, j'apprenais que M. de Harles avait donné sa démission, et qu'il s'était retiré, avec sa femme et ses deux enfants, dans

une terre aux environs d'Arles. La veille du départ, j'avais reçu une carte, qui portait la mention traditionnelle « p. p. c. », mais précédée d'une croix, lourdement tracée par une main d'homme.

Le conseil, c'est la graine jetée par-dessus la haie : n'allez jamais voir si elle a poussé. J'ai fait l'expérience. Trois ans et demi s'étaient écoulés depuis la consultation que j'avais donnée chez l'antiquaire des hords de la Loire. Je voyageais en Provence. L'imprévu commande ma vie. Vers la fin de l'après-midi, l'amie qui me recevait me dit : « Nous allons chez les de Harles, vous m'avez raconté que vous les aviez connus? — A peine. — Cela suffit pour que je vous emmène. Ils seront ravis de vous voir, la soirée sera belle, à la campagne. » J'aurais dû refuser. Je crois que ce fut la sournoise curiosité qui me fit être faible, et qui prétendit s'appeler, en ce moment, pitié, sympathie, politesse même, car au premier janvier, régulièrement, le facteur me remettait une carte de visite : « Monsieur et madame de Harles, domaine de X... » Nous montons en voiture. Le soleil est fulgurant; les mûriers, plantés en

lignes, taillés en rond, dans les champs plats, ont l'air de pelotes d'étincelles. Une heure de trot, et nous sommes reçues dans un grand salon, où toute la fraîcheur du matin a été conservée, savamment. L'ombre y est épaisse; j'ai été mollement nommée par mon amie; m'a-t-on même reconnue? Mon amie en doute. M. de Harles , très libre d'esprit , très rural , n'a cessé de parler Provence, vignes, bouilleurs de cru; sa femme, belle encore, mais devenue timide dans la solitude, l'a écouté, sans le contredire, sans l'approuver, sans ennui apparent. C'a été toute la belle visite promise. Nous nous sommes salués, comme des indifférents.

— Vous voyez, chère petite, m'a dit en sortant mon amie, ils vous avaient déjà presque oubliée!

— Pas encore assez! ai-je répondu.

Elle ne pouvait comprendre, et n'essaya pas même.

Hier matin, la poste m'a apporté une grande enveloppe blanche, j'ai ouvert, j'ai tiré le carton bristol, j'ai lu :

« Monsieur et madame de Harles ont l'hon-

neur de vous faire part de la naissance de leur fille Madeleine. »

Seulement, à mon intention, deux mots avaient été rayés; « l'honneur » avait été biffé, et à la place, une main de femme, une main légère et sûrement heureuse, avait écrit : « la joie ».

Je causais aujourd'hui, avec M. Le Duizel, de l'empoisonnement de la Bretagne par l'alcool.

Ah! me dit-il, quelles scènes j'ai vues, il y a huit jours! Vous devez l'avoir éprouvé comme moi : ce qu'il y a de plus cruel, dans une ruine humaine, c'est le sentiment de la hauteur d'où tout cela est tombé. On peut n'y pas penser, quand l'être est totalement dégradé. Mais quand un de nos clochers à jour s'écroule, les pierres qu'on ramasse dans la boue, si profonde qu'ait été la chute, ont encore un côté sculpté, ou bien, dans une fêlure, quelque bout de lichen qu'avait semé le vent du large. Cela est cruel à voir!

Vous vous rappelez mon vieux logis, tout bas, qui n'a de noblesse que ses touffes de lierre, et deux fenêtres à meneaux parmi d'autres sans art, sa terrasse en avant, plantée en verger, et, en arrière, l'avenue d'ormes, si large, si longue, qui n'aboutit plus, aujourd'hui, qu'à de menus chemins errants, dilués dans les blés noirs. Je me promenais, au commencement de l'avenue, jeudi soir, et je regardais, entre les arbres, mes champs dévorés de soif, quand je vis accourir à moi, de très loin, un homme qui levait son bâton, toutes les trois ou quatre enjambées, et qui criait :

— Monsieur le maire ?

J'allai à sa rencontre.

— Monsieur le maire, il faut venir vite à la ferme de Kerfeun; il y a un malheur!

— Quoi donc?

— La mère qui a été tuée! Elle est dans la grange ; je l'ai vue, la pauvre ; on ne l'a pas touchée, comme de juste, et l'homme m'a dit : va le prévenir, il faut qu'il vienne.

Je partis aussitôt, avec le messager, marchand de bœufs et de porcs bien connu dans le pays, et nous remontâmes l'avenue pour pren-

dre, à l'extrémité, un sentier qui descendait le long des ajoncs. La ferme de Kerfeun est distante d'environ deux kilomètres de chez moi, et située précisément à la limite de mes terres. Pendant le trajet, le marchand de bœufs, essoufflé par la course et prudent d'ailleurs comme tous les paysans qui savent un mauvais secret, ne parla presque pas, et, dès que nous arrivâmes en vue de la hêtrée de Kerfeun, prétextant une affaire qui l'appelait à la prochaine gare, il me laissa. J'avais appris seulement que la vieille femme avait été frappée au retour de la foire, dans la cour même de la ferme, et qu'elle était allée tomber sur un tas de trèfle sec . à l'entrée de la grange. Qui l'avait tuée?

C'était à moi et à la justice de découvrir le meurtrier.

Je traversai la hètrée au sol bossue, où les fermiers de Kerfeun. depuis des temps très anciens, abritent leurs meules de paille et leurs barges d'épines, puis la cour éclairée par la lune et déserte. J'avais en face de moi les bâtiments, qui forment un angle droit, habitation à gauche et étables à droite. Au bout des étables,

sous le même chaume verdi par la pluie, je reconnus la grange, dont la porte était grande ouverte. Mais la ferme semblait abandonnée. Pas d'autre bruit que le meuglement sourd d'un animal tourmenté par les mouches.; pas une lumière aux fenêtres. J'appelai. Quelques secondes s'écoulèrent.

On m'attendait. Une flamme courut sur les vitres de la salle commune, à l'endroit où la maison se soude avec les étables, et le fermier Jobic sortit, portant une lanterne qui n'était pas utile. Il marchait droit. Il était en pleine lumière. Je voyais son visage long et rasé levé vers moi, sa bouche mince et serrée, son nez tombant, ses veux couleur de graine de foin, et qui avaient peur des miens, ses cheveux roux taillés court, et coiffés d'un feutre large, posé en auréole. Jobic avait encore sur les épaules la blouse de coton bleue, très courte, que les Bretons mettent souvent par-dessus leur veste, quand ils voyagent.

— Mène-moi là où elle est!

Il porta la main gauche à son front, et cacha ses yeux, tandis que la poitrine se soulevait, comme s'il allait sangloter. Mais, quand il ra-

baissa la main, il n'avait pas pleuré; la figure grimaçait seulement.

— Tu étais à la foire, toi aussi, Jobic, et tu as bu ?

— Presque pas, monsieur le maire, je vous le jure!

— Alors, tu vas tout me raconter. Précèdemoi.

Il se dirigea vers la grange, lentement, et, comme elle était ouverte, il alla droit au tas de trèfle, et, se baissant, il écarta une loque, couverture trouée ou manteau de roulier, je ne sais pas bien, qui cachait le cadaA^re de sa mère. Le corps de la vieille femme était ployé en avant, les bras étendus et les mains ouvertes, le visage enfoui presque entièrement dans l'herbe sèche. Sur le sommet de la tête, les cheveux étaient mêlés et collés par le sang.

Jobic regardait ce spectacle de mort sans attendrissement, et sans horreur. Il semblait que chez lui tout sentiment naturel fût aboli, et tout souvenir, et toute intelligence de ce qu'avait été, pour lui, cette pauvre créature qui gisait là, entre nous. Une seule préoccupation obsédait son esprit : le souci que rien ne fût

changé dans l'attitude de la morte avant l'arrivée du juge. Comme j'avais écarté un des bras, pour mieux voir le visage, il prit à son tour, sans émotion, cette main qui l'avait bercé, et la remit à l'endroit où elle était auparavant. Cependant, il respira quand il fut dehors, dans la lumière de la lune, dans le vent, loin du tas de trèfle. Je le pressai de questions. Il raconta, il laissa deviner qu'au retour de la foire, où il était allé avec sa mère et sa sœur, — la servante ayant gardé la maison, — une dispute s'était élevée entre les femmes dans la cour. Quand je demandai : « Qui a frappé? », il étendit les bras dans la direction de la chambre, tout au bout de la maison.

— La servante?

Il fit un signe de dénégation.

— Alors, c'est ta sœur qui est la meurtrière? Elle est là? Conduis- moi encore!

Il ne bougea pas. J'allai seul jusqu'à la maison, j'ouvris la porte de la chambre qu'éclairait seulement un peu de lumière venue du dehors, et, ayant levé la lanterne que j'avais arrachée aux mains de Jobic, je vis deux femmes, l'une, la servante, qui se sauva, épouvan-

tée, dans le coin le plus reculé de la chambre, et s'y blottit, et l'autre, ivre morte, couchée sur le lit, les cheveux dénoués, les joues pâles, la bouche tordue par la congestion alcoolique. C'était la sœur du fermier, celle qui avait frappé et tué la mère, et qui n'avait pas eu conscience du crime, presque certainement, fille tardive d'un père dégénéré, chétive, dont j'avais remarqué bien souvent, dans les chemins ou les champs autour de Kerfeun, la physionomie bestiale, embrumée et sournoise.

Je revins trouver Jobic.

— Vous êtes le gardien responsable de votre sœur, lui dis-je. Si elle s'éveille, empêchez-la de fuir. Je vais avertir le procureur de la République.

11 resta muet, et je crus qu'il allait pleurer. Au moment où je quittais la cour de la ferme, je le vis apporter une brassée de paille au pied du petit perron qui conduisait à la chambre d'Anna, et s'étendre pour passer la nuit.

Le lendemain fut un jour tout plein pour moi d'obligations pénibles. Je n'avais qu'un rôle passif, ou à peu près, mais je dus assister à tous les actes de la première procédure d'informa-

tion : examen du cadavre et du lieu du crime; interrogatoires d'Anna qui ne se souvenait de rien, de Jobic qui ne voulait pas se souvenir, de la servante qui eut une crise de nerfs; reconstitution de la scène; rédaction des procèsverbaux. La ferme appartenait à la justice. Le procureur, le juge d'instruction, le greffier, le médecin légiste, allaient et venaient dans les chambres, les greniers, les étables. Les gendarmes donnaient à manger aux chevaux de Jobic et à leurs propres chevaux logés dans la même écurie. Des estafettes partaient pour les fermes voisines, et ramenaient avec elles des hommes ou des femmes, qui défilaient un à un. mornes, et traînant la jambe comme des prisonniers, et qui, sitôt libres, n'avant rien dit de compromettant, sautaient par-dessus les talus et disparaissaient dans la campagne. D'autres passants encore augmentaient l'animation et le désarroi de Kerfeun, des curieux d'abord qui rôdaient autour des bâtiments, tâchant d'apercevoir « l'assassine », ou le frère, ou le juge, puis des porteurs de nouvelles, convoqués selon l'usage par le maître de la maison, et qui devaient aller, à travers les landes et les mois-

sons, annoncer la mort aux parents et aux amis, et les convoquer ù l'enterrement. Selon l'usage aussi, Jobic les faisait boire et manger dans la grande salle.

En vérité, je crois qu'aucun des principaux acteurs ou témoins du drame n'avait encore recouvré toute sa raison. Pendant que les hommes dînaient dans la grande salle, le médecin légiste faisait l'autopsie dans le caveau contigu qu'éclairaient une fenêtre basse et deux meurtrières. J'étais là. On avait placé le pauvre corps sur des planches qui reposaient elles-mêmes sur les barriques alignées. Je n'avais pas le courage de regarder de ce côté. A un moment, la porte s'ouvrit, et un homme, qui portait une cruche, se baissa pour passer sous la poutre, disant :

— Faudrait tout de même du cidre !

C'était Jobic. D'un coup de poing, quelqu'un repoussa la porte et dut renverser l'homme, car nous entendîmes le bruit d'une chute, et, pendant plusieurs minutes, les dîneurs parlèrent bas.

La nuit vint. Les magistrats quittèrent la ferme. La voiture qu'on avait demandée à la

LE DRAME DE KERFEl'X 205

ville voisine, pour emmener Anna, étant arrivée très tard, il fut décidé que la prisonnière serait gardée par les gendarmes, et ne partirait que le lendemain.

Le matin se leva clair et frais. L'aspect de Kerfeun avait changé. Tout était ordonné, décent, recueilli. Longtemps avant l'heure fixée pour l'enterrement, une foule silencieuse, Bretons et Bretonnes en habit de deuil, était assise en demi-cercle dans la hêtrée et sur les pentes d'herbe qui descendaient vers la cour. A l'intérieur de la salle, la morte était encore étendue sur le grand lit à quenouilles, un crucifix sur la poitrine et le visage à découvert. Au pied du lit, Jobic pleurait, tandis que des parents proches, agenouillés au fond de la pièce, récitaient le chapelet. Quand il entendit sonner huit heures, il se redressa, et alla ouvrir la porte qui faisait communiquer la grande salle avec la chambre d'Anna.

Quelques secondes passèrent. Anna parut entre les deux gendarmes chargés de l'emmener. Elle baissait la tête et la tournait à droite, et elle aurait voulu traverser vite, vite et sortir.

Mais son frère l'arrêta.

— Anna, dit-il, tu ne t'en iras pas de la maison avant d'avoir embrassé la mère, pour lui demander pardon.

Elle eut un soubresaut, et l'émotion fut si forte que le visage fut transformé et renouvelé. Nous vîmes une autre Anna, celle que le poison avait détruite, ressusciter, et une fille déjà flétrie, mais aux yeux droits, aux lèvres fines, au regard noyé de tendresse, de respect et de regret, se pencher vers le front de la morte et le baiser.

— A présent, récite un Ave Maria! reprit Jobic.

Elle dit très bas, très vite, la prière. On entendit seulement : « Maintenant et à l'heure de notre mort... »

— Ainsi soit-il! dit le frère.

Et elle fut entraînée dehors, tandis que plusieurs, par pitié ou pour la voir, se levaient et l'accompagnaient avec des gémissements.

Le soleil brillait encore pour les habitants de la plaine. Il ne brillait plus, depuis longtemps déjà, pour ceux de la montagne, entre Albertville et Moùtiers. Bien au-dessus des villages blottis au bord de l'Isère, au-dessus des prés en pente et des roches fauves, enchâssés comme des morceaux de verrière dans le plomb des forêts de sapins, une lumière ardente vibrait encore dans le ciel, illuminait une crête, un sommet rond, une plaque de neige : mais il fallait lever la tête pour la voir. Elle était comme les bandes d'oiseaux qui passent trop loin, et dont les cris ni le vol ne réjouissent plus.

Cinq heures venaient de sonner à l'horloge de la cuisine, et à cette heure-là on pouvait dire que la grande solitude commençait pour la cabane du garde forestier Biélé, qui habitait sur la rive droite de l'Isère. Les brouillards cachaient la vallée, la trouée étroite et toujours menacée par les montagnes, où se précipitaient, serrés l'un contre l'autre, tordus, tressés ensemble comme les cordes d'un câble, le torrent toujours blanc d'écume, la route bordée d'un parapet, et la voie du chemin de fer. C'était l'unique paysage, l'unique vue sur le monde. Car, à gauche de la maison, et à petite distance, le ravin se rétrécissait et tournait brusquement ; la route et l'Isère disparaissaient derrière un éperon de rochers noirs, le chemin de fer entrait sous un tunnel, et tout semblait finir à cette barrière. Quand le train du soir passait, ses lanternes surgissaient de l'ombre, et son bruit éclatait comme un coup de canon.

Cinq heures. Pour prendre l'air, pour échapper à la fumée qui envahissait la cuisine, — cette brume ensevelissante pesait sur la cheminée, — Thelma Biélé ouvrit la porte. Elle fît trois pas dehors, sur la terrasse qui surplom-

bait la route, et où achevaient Je mûrir leurs graines quelques pieds de capucines, d'oeillets rouges, de giroflées, et deux énormes soleils jaunes qui n'avaient plus qu'une couronne incomplète de pétales et qui ressemblaient à des feux d'artifice qui s'éteignent. Rien ne passait, ni gens, ni bêtes. La route était déserte au ras de la terrasse, l'Isère grondait au delà, et, derrière la maison, les sapins se levaient sur la pente abrupte.

Thelma rentra, repoussa du pied des tisons que la flamme avait, en les tordant, jetés hors du foyer, baissa de quelques crans la crémaillère où pendait la marmite, puis, se redressant, elle se mira dans la glace qui était justement posée au-dessus de la cheminée. Elle regardait son visage avec émotion. Elle pensait : « Je ne dois plus être la même, à présent ». Et elle cherchait les traces visibles de la transformation qu'elle sentait au fond de son cœur. Elle voyait une femme de trente-cinq ans, fraîche et rousselée, au nez court, aux veux enfoncés, aux tempes blondes serrées dans la coiffe tarine. Elle n'était pas une beauté,

Thelma Biélé, mais elle était jolie « pour le

pays », grande, mince et marchant Lien. Elle avait surtout un charme dans ses yeux d'ombre, au bord desquels, pour un compliment, pour un salut qu'on lui faisait, pour une pensée, une lueur courait et tremblait tout le long de la paupière, larme ou sourire, on ne savait lequel. Les hommes qui la voyaient seulement passer ne l'oubliaient pas tout de suite. C'avait été son malheur d'être admirée. Mariée très jeune à un homme borné, maladif et buveur, elle était montée de la plaine voilà trois ans, avec son mari que l'administration forestière changeait de canton pour la troisième fois. Elle était étrangère au pays, plus fine, plus rose, plus fiérotte que les autres femmes. Bientôt on avait dit partout : « Vous savez, la Thelma, c'est elle qui empêche son mari d'être mis à pied. On la voit tout le temps avec le brigadier forestier, un homme qui en a eu des histoires, ma chère, mais qui est habile, dépensier, et si dur de commandement, qu'il n'a jamais souffert personne à côté de lui, si ce n'est Biélé. »

Les femmes ne mentaient pas. Toute comédie, toute tragédie du grand monde a sa réplique dans le petit. Les mêmes passions, les mêmes

movens, les mêmes causes. Et cependant, si un romancier s'était avisé d'étudier le « cas » de Thelma Biélé, il aurait dû rechercher quels éléments de moralité, quelle éducation de la conscience, quelles forces voisines, cette pauvre fille, sœur de tant d'autres, avait trouvés autour d'elle. A présent, elle avait rompu avecson péché; elle était toute changée, du moins elle voulait l'être, et elle se sentait dans ce trouhle qui ne laisse à l'âme qu'une seule puissance, celle de ne pas cesser de vouloir. Elle souffrait; elle se craignait elle-même; elle avait peur de celui qu'elle avait quitté. Tout cela était nouveau, surprenant, presque incroyable pour elle-même. Un acte si peu réfléchi! Une curiosité qui l'avait poussée dans l'église de la paroisse, quelques semaines plutôt, pendant un sermon de mission, et puis des souvenirs, une horreur de soi-même, un appel au secours, des larmes. Voilà pourquoi la solitude lui était si cruelle.

Mais, pour une autre raison encore, Thelma Biélé souffrait ce soir. Elle n'avait plus de pain pour le lendemain. L'homme rentrerait très tard dans la nuit; on l'avait envoyé en tournée

tout à l'extrémité du canton forestier, et il trouverait la soupe chaude, comme d'habitude, sur la cendre. Mais au réveil, quand il demanderait : « Du pain, la femme! Il n'y a plus de pain dans la huche! » faudrait-il avouer que deux fois, depuis huit jours, elle avait dû supplier la boulangère de lui faire crédit, et que les derniers mots de la marchande avaient été une insulte : « N'y revenez pas, la belle; à présent qu'on ne sait plus qui paiera pour vous, les comptes sont finis : pas d'argent, pas de pain ».

Tout le pays connaissait déjà l'affront qu'on avait fait à la pauvresse. C'est pourquoi elle avait attendu la nuit. Elle irait encore au village; elle engagerait, s'il le fallait, les petites choses en doublé qu'elle avait reçues, au temps de son mariage.

Ah! si le faucheur d'herbe était là, son fils, ce beau valet de ferme qui venait de prendre ses quinze ans, et que, malgré l'âge un peu trop tendre, trois fermiers s'étaient disputé, parce qu'il était fort comme un homme, et courageux à l'ouvrage, oui, et plaisant comme pas un! Il n'avait guère qu'un défaut, celui-là même

qu'avait la mère : il se tourmentait vite, se consolait lentement, et ne disait point son mal. Thelma Biélé avait laissé la porte ouverte, à cause de la fumée. Et voici qu'au moment où elle pensait à lui, il apparut sur le seuil, coiffé d'un grand chapeau de paille, vêtu de la veste courte, portant sur son épaule la faux encore mouillée de la sève des herbes, et aussi un paquet de hardes noué tout au bout du manche. La mère courut à lui, l'enveloppa de ses bras, le serra à l'étouffer, le baisa au front et aux joues, comme pour boire au sang de son fils la paix qu'elle n'avait pas.

— Mon André! Tu descends donc des granges? Ils ont donc fini là-haut? Que tu es gentil de venir! Vois comme je suis contente! Tu es mon trésor. Nous allons souper, et puis nous irons au village, acheter du pain.

— A cette heure-ci?

Elle demeura tout interdite. Est-ce qu'il savait quelque chose? Mais non. Il déposait, dans le coin de la cheminée, la faux et le paquet de linge, et il disait :

— Je comprends : c'est pour le père, demain matin.

La mère enleva la marmite, trempa la soupe, dressa un couvert sur la table de cerisier rouge, dont les pieds, près du sol, étaient poreux comme des éponges.

— Mange, mon petit!

— Et toi, maman?

— Moi, je ne mangerai pas.

Il la regarda, de ses yeux tout luisants de vie A*orace, et qui s'étonnaient que tout le monde n'eût pas faim. Des cloches, au loin, sonnaient, annonçant que les villages allaient bientôt dormir, et leurs volées, mêlées au bruit du torrent, montaient le long des sapins, clochers aussi, qui frémissaient au passage. André se hâta de finir. Thelma Biélé choisit dans l'armoire, peut-être à cause de la brume, un manteau de drap noir très long et qui la couvrait toute. L'un près de l'autre, la mère et l'enfant descendirent le talus sur lequel était bâtie la maison, et prirent la route du coté où elle montait et tournait. Il faisait sombre. L'Isère grondait à droite dans le nuage.

Les voyageurs tournèrent donc avec la route; ils devinèrent, dans les ténèbres, les trois noyers, sous lesquels était abritée la maison du bri-

gadier Lauzanier. La mère avait pris la main de son fils ; elle tâchait de ne pas faire de bruit en marchant. Mais, à peine avaient-ils quitté le cercle froid que faisait, même dans la nuit, l'ombre .du dernier noyer, qu'un homme, en arrière, sauta sur la rout<\

— Thelma?

— C'est monsieur Lauzanier, dit le jeune homme.

— Ne lui réponds pas. et viens vite ; il nous en veut, depuis quelque temps... ne l'écoute même pas, André, viens, viens!

Et elle l'entraînait.

— Je t'ai reconnue, Thelma Biélé. Je vois la nuit, comme tu sais. Inutile de te cacher... Tu es avec un autre homme... arrète-toi, et viens me parler !

La fuite continuait. Pendant un moment, l'homme attendit une réponse. Mais, comme il n'en recevait aucune, si ce n'est le bruit des souliers de la mère et des sabots d'André, trottant de conserve :

— Courez donc! cria la grosse voix rude; j'ai de quoi me venger!

— Que dit-il? demanda André.

— Rien.

— Mais si; voilà que tu pleures; que dit-il?

— Qu'il fera révoquer ton père; qu'il nous dénoncera...

Elle tourna la tête, un peu, pour tacher de lire sur le visage tout proche de son fils. Et elle crut voir des }Teux ardents, des yeux qui ne voulaient pas la regarder, et qui restaient levés obstinément, vers les montagnes invisibles.

— C'est que le père est souvent malade, tu sais, mon petit;... et moi, je me suis remise à aller à l'église;... voilà ce qu'il dira;... les raisons ne manquent pas, quand on veut nuire au monde...

La route bifurquait; une vallée s'ouvrait à gauche; une maison annonçait le village, trente maisons le composaient, et c'était une seule rue, presque droite, avec une tour d'église au bout. Les vieilles vitres des fenêtres et des devantures de boutiques, pauvrement éclairées, laissaient tomber sur le chemin, çà et là, des écailles de lumière. Thelma s'approcha d'une de ces lueurs qui creusaient la brume, monta deux marches, et fit sonner une sonnette en poussant la porte.

LE FAUCHEUR D'HERBE 2i7

— Ah! mais non!... commença une voix sèche qui partait du fond de la boutique; je vous ai avertie...

La boulangère, — deux petits yeux couleur de raisin cabas dans un visage ridé, couleur de pain de seigle, — levait à bout de bras la lampe à essence qu'elle avait prise sur le comptoir, afin de découvrir quel était l'homme qui suivait Thelma. Quand elle reconnut André, elle changea de ton.

— Qu'y a-t-il pour votre service, madame Biélé?

— Deux pains pour ce soir, dit André. Quand je suis là, on mange double.

Il avait sa bonne figure audacieuse et contente. Il était fier de commander, de protéger, de payer. Lentement, malhabilement, il déliait les cordons d'une bourse de cuir qu'il avait tirée de sa ceinture, et, pendant que la mère prenait les pains et s'effaçait, gagnant la porte, lui, il comptait l'argent sur le marbre. Il aligna plusieurs pièces blanches, et des pièces de deux sous autant qu'il en avait, puis il dit :

— Payez-vous; c'est la mère qui m'a donné l'argent; faudra lui faire crédit, une autre fois.

La boulangère cligna ses yeux rouges , comme si elle disait oui, mais elle se contenta de saluer. Le jeune gars de ferme sortit, retrouva sa mère sur le chemin, et le retour fut meilleur que n'avait été la première partie du voyage. Lauzanier, à cette heure -là, avait dû quitter la vallée pour faire une tournée dans la montagne. Thelma le savait. Elle parlait avec André de la ferme de la Faverge et des foins des hauts plateaux que le garçon venait de couper. Mais André ne répondait guère qu'un mot pour trois qu'elle lui disait.

— Sijepouvaisvoirson cœur! pensait la mère.

Ils rentrèrent, André se coucha, et la mère borda le lit de son fils, et elle embrassa « l'enfant » ; mais il y avait entre elle et lui deux ans déjà de vie séparée : cela fait tant d'inconnu qu'un baiser ne l'efface pas.

Très tard, dans la nuit, le garde Biélé, qui était de service du côté du roc Marchand, rentra. Il trouva sa femme endormie et son fils éveillé.

— Père, dit André, quelle tournée monsieur Lauzanier fera-t-il demain?

— Il est déjà parti. Avant neuf heures, il doit être au chalet haut de la Faverge, puis il reviendra par Torchère. Mais quelle idée as-tu de demander cela? Tu rêves, mon garçon. Dors bien vite, et à demain!

Avant neuf heures, dans le pré de la Faverge, qui est entre deux forêts de sapins à deux mille mètres en l'air, quand le brigadier Lauzanier arriva, par grand soleil et vent frais, il vit qu'il y avait un homme couché vers le milieu du pré et au bord du sentier. Il continua sa route, et bientôt, au geste de la tête qui se dressait et guettait, il jugea que cet homme était jeune. Il s'approcha encore, et reconnut André Biélé.

Celui-ci, . étendu à plat ventre sur l'herbe rase, avec sa faux près de lui. Les bras croisés et soutenant le haut du buste, il tenait son regard attaché sur le forestier qui venait, et ce regard était plein d'une pensée unique, si directe et si forte que le brigadier forestier s'arrêta, et dit :

— Qu'est-ce que tu me veux?

Cependant, le faucheur n'avait pas encore

parlé.

Il ne bougea pas; il eut seulement plus d'étoiles dans ses yeux fixes, comme un jeune chat qui a cessé de jouer.

— Monsieur Lauzanier, dit-il, je suis monté pour vous donner un avis...

— Ouidà!

— Vous avez menacé de dénoncer mon père?

— Et je le ferai si ça me plait, gamin!

— Vous ne le ferez pas, monsieur Lauzanier! Les mots qu'on dit ici n'ont pas de témoins, et cela vaut mieux ; écoutez bien l'avis que je vous donne : il y a tous les ans, par ici, des accidents de montagne, il y en a beaucoup...

— Eh bien?

— Eh bien! si vous ne vous taisez pas, il vous en arrivera un, monsieur Lauzanier, un mauvais, on peut vous le prédire...

Le forestier regarda André d'un air de défi, leva les épaules, et s'éloigna. Mais la flamme qu'il avait vue dans l'œil du faucheur l'avait rendu prudent. Il s'est tu.

André Biélé a regagné la ferme, là-haut, à la limite des neiges. Il a continué de payer le pain d'en bas. Mais il n'est jamais revenu.

Sébastien Courlot était quelque chose comme vétérinaire; mais c'est là un titre qu'on ne lui donnait jamais. Avait-il étudié dans les livres? Possédait-il un diplôme? Nul n'aurait su le dire aussi bien que lui, mais il n'en parlait pas. Pour toute la campagne, à vingt kilomètres du bourg où sa maison était tapie, bonne dernière, au ras de la mare où on lave, il était « le mégeyeur ». Et tout le monde sait, depuis la banlieue de Paris jusqu'au plus profond des campagnes, que le mégeyeur peut avoir une jolie carriole peinte en rouge, ou même un cabriolet dansant comme un sommier, un cheval fin, des poules, une étable, des rentes : jamais

il n'aura la situation d'un homme considérable, je veux dire qui tient à la terre par la semelle de ses deux sabots. Le fermier se défie de l'homme qui guérit ses bêtes. Comment guérissent-elles? On donne des poudres à celles qui enflent; on met aussi des poudres dans la boisson de celles qui maigrissent : n'est-ce pas singulier? Le mégeyeur connaît tous les troupeaux; il a dans son esprit le compte des moutons, comme un chien de berger; les bouchers l'arrêtent sur les routes, et causent avec lui des demi-heures, accoudés à une barrière; on le voit ici et on le voit là : un homme qui a tant de relations en dehors de la commune n'en a pas que de bonnes; il échappe au contrôle; il n'est pas dans l'horizon; il n'est pas sûr.

Bien peu de gens du bourg, ou des fermes, étaient d'une mine plus engageante que Sébastien Courlot, un homme qui avait la bouche relevée aux angles et faite en croissant de lune, tant il riait souvent; des joues pleines, vermillonnées par l'alcool et par l'hiver beauceron ; un petit nez décidé, lisse et râblé comme une tuile vernie, et des yeux qui n'avaient jamais l'air sérieux, soit que le bonhomme prononçât :

« Votre brebis va mieux », soit qu'il prophétisât: «Je ne crois pas qu'elle broute longtemps. » Il était grand, tout rond de corps, portait un chapeau à larges bords, des cravates d'un ton toujours vif, et, par-dessous sa blouse, de bons complets de drap qu'il faisait venir d'Elbeuf. On le disait riche, bien qu'il jurât qu'il ne l'était point. Mais comment le croire? Un homme qui ne soignait pas seulement les bêtes, qui « s'attaquait même au monde » ? Oui. Courlot donnait des consultations. Il était guérisseur, il avait un secret. Quand un chrétien souffrait d'une péritonite, il n'appelait pas le médecin du chef-lieu de canton, il n'appelait pas un médecin d'Orléans : il envoyait quérir le mégeyeur. Courlot arrivait au trot de sa jument, entrait dans la maison, mettait à nu le ventre du patient, le palpait de sa main potelée, souple et savante, et se retirait en disant : « Ça ne sera rien ». Le plus curieux c'est que, en effet, le malade se rétablissait. On m'a cité des exemples, j'en ai vu d'autres. J'ai même demandé au mégeyeur de m'expliquer son procédé.

— Mademoiselle, je ne peux vous dire qu'une chose, c'est la manière dont je l'ai appris.

J'étais jeune, j'étais loin d'ici, je faisais la guerre autour de Metz, dans l'armée du maréchal. Nous avions marché longtemps ; nous étions exténués, et, la nuit venue, voici que je découvre, avec trois camarades, une auberge. L'hôtelier met sur la table une bouteille de vin, je remplis les verres, j'allais boire, quand la porte s'ouvre, et un coureur, un chemineau, aussi trempé, aussi crotté que nous, se faufile dans la salle. « Qui est-ce qui me donne à boire? » Personne ne répond. « Qui est-ce qui me donne à boire, je le récompenserai! — Plus souvent! » disent les camarades, et ils lampent d'un trait leur verre de vin. Moi, je commence aussi à boire, puis je m'arrête. « Tiens, que je dis, il y en a pour deux. » Alors, quand il eut bu, le chemineau fit claquer sa langue, et me demanda : « Viens dehors que je te parle! » Je ne sais pas pourquoi j'y allai, mais j'y fus. Et là il m'enseigna ce qu'il savait. Et quand il eut fini, il rouvrit lui-même la porte, et dit : « Rentre à présent; moi je m'en vas; pour ton verre devin, c'est la fortune que je t'ai donnée. »

Comme le mégeyeur, et devant lui, la légende courait. Malheureusement il y en avait une

autre, une plus ténébreuse. A certains moments de l'année, deux fois, trois fois, « c'est selon » disaient les gens, cet homme gras maigrissait ; il se mettait au lit; ses traits s'altéraient profondément; pendant une semaine il ne recevait personne; on assurait même qu'il ne goûtait plus ce petit vin de Vouvray, dont il avait toujours en cave une provision, et qui souffle hors de la bouteille, quand on tire le bouchon, un nuage de fumée bleue comme celle d'un grain d'encens. Il était malade, direz-vous? Voilà justement l'affaire. De quelle maladie? Pourquoi n'appelait-il jamais le médecin? Pourquoi ne laissait-il approcher aucun de ses amis, s'il en avait? Pourquoi s'alitait-il précisément dans le même temps où Le Harquelier, le berger de laPorchée, se plaignait de douleurs intolérables, et se jetait, farouche et ployé en deux, sur la litière de ses brebis?

La campagne se tait, mais elle observe tout. Le berger habitait la grande ferme qui est à la limite des bois. Il avait un âge, assurément, mais lequel? On savait que ce pauvre gars, en 1900, un soir de mai, s'était offert comme berger

avec son chien, un chien noir aux yeux verts.

On ne lui avait rien demandé, sinon le prix qu'il voulait. Et déjà, à ce moment-là, Le Ilarquelier, rongé par la misère qui est une fièvre, fouetté par la pluie, secoué par le vent, perclus par l'immobilité, le silence et l'espace, ressemblait à une de ces truisses de saule, oubliée au bord d'un talus, et dont on ne peut dire : « Elle est jeune; elle est vieille ». Son regard fuyant, brumeux, perdu, n'était compris que par ses bêtes. Tant que durait le jour,- Le Ilarquelier, lentement, parcourait la plaine, tantôt en avant, tantôt en arrière de ses moutons, que la peur du chien et du berger maintenait en cercle. Sa limousine sur le dos, comme un vieux morceau d'arc-en-ciel, il servait de perchoir aux étournaux qui reconnaissaient la laine.

On ne l'entendait jamais parler. Deux ou trois fois seulement, chaque année, il geignait, il restait le matin couché dans la bergerie, sans vouloir dire où il avait mal. Le fermier de la Porchée, qui n'est point un méchant homme, et qui allait visiter son berger et lui demander : « Veux-tu ta soupe? » avait remarqué que, ces jours-là, Le Harquelier avait les jambes qui

tremblaient, et les sabots et les houseaux couverts d'eau et de boue, comme quelqu'un qui a couru la nuit.

Trois ans durant, il l'interrogea, sans avoir de réponse. Un jour pourtant, comme il questionnait encore, avec des paroles amies, son berger à demi mort sur la litière des bêles, il vit celui-ci se redresser; il se sentit frôler par le regard qu'on ne rencontrait jamais; il entendit une voix forte et basse :

— Ecoute, as-tu peur de ce que tune connais pas?

— Peut-être bien, dit le patron.

— Si tu as pitié de moi, il ne faut pas avoir peur. Trouve-toi, cette nuit, à deux heures, au carrefour du Chêne. N'amène personne avec toi : on ne te fera pas de mal.

— Vous serez donc plusieurs?

— Nous serons six, dont tu connais deux au moins. Trois prendront la gauche; trois prendront la droite. Moi, je serai le dernier, à gauche. Tu ne parleras pas?

— Non.

— Ni à présent, ni plus tard?

— Non.

— Apporte donc ta fourche, et pour me délivrer, tâche de me tirer du sang!

Le fermier de la Porchée n'était pas rassuré. Il fit cependant ce qu'il avait promis. Avant deux heures du matin, par un grand froid de fin d'automne, il était au carrefour du Chêne. Il n'avait pas oublié d'emporter sa fourche d'acier bleu. Tous les bois étaient couverts de gelée, et pas une feuille ne remuait. Au premier coup de deux heures, il entendit : « Gniaf ! Gniaf ! Gniaf ! » mais sans rien voir. Au second coup, il vit venir dans le chemin, trois de chaque côté, six petits chiens couleur de fougère morte, bas sur pattes, crottés, fourbus, tirant la langue, et qui jappaient, couraient, roulaient à la poursuite d'un gibier qui ne se montrait pas. Le fermier eut peur. Il se gara au milieu de l'allée. Comme le dernier allait passer devant lui, de toute sa force il lança la fourche, qui atteignit le chien au jarret.

Un hurlement lui répondit.

Et aussitôt le fermier de la Porchée ne vit plus que cinq chiens qui entraient dans l'ombre et s'y perdaient. Mais il avait maintenant, à côté de lui, son berger Le Harquelier, qui

boitait, et qui saignait, blessé au mollet.

Ainsi, dans les soirées d'hiver, quelquefois, je raconte à mes neveux les histoires que j'ai surprises, les secrets les mieux gardés qui soient au monde : ceux de la campagne superstitieuse.

Les veuves! Il y a longtemps que saint Jérôme a dit du bien de leur état. Mais pas assez. Avec sa permission, je continue Jle paragraphe. Elles sont précieuses, dans la charité. Non pas toutes ! Je ne parle pas de la grande veuve, qui s'occupe sans cesse de lui pour qu'on s'occupe d'elle, et pour qui le souvenir est un bruit; ni de celles dont le vieux solitaire disait qu'elles ne sont pas des veuves vraiment veuves. Je veux parler des autres, qui ont]pris leur parti d'avoir été; qui ne souhaitent pas de rajeunir, et qui s'en vont, droites, simples, capables de passer près de la joie sans l'envier ni la troubler, mais portées vers] la peine,

comme vers un amour nouveau, plus grand que l'ancien. Ont-elles été heureuses? Etait-il fidèle? On ne sait. Elles ont la mémoire silencieuse du passé. On devine qu'elles y vivent encore, mais seules, jalousement, à leurs heures, gardiennes qui portent la veilleuse et la clé, pour entrer sans témoin dans les chapelles secrètes.

Souvent, j'ai eu l'occasion de comparer leur manière d'être, de comprendre une œuvre charitable ou sociale, de la lancer, de la développer, de la défendre, avec notre manière à nous, jeunes filles ou vieilles filles. Nous sommes mieux faites pour l'action; nous avons plus d'élan, plus d'imprudence heureuse, moins de retour et de repliement. L'audace dans le bien est une vertu des vierges. Demandez-leur d'enlever une barricade, de soigner un lépreux, d'illuminer une conscience toute noire, de quêter une mondaine, de convaincre un ministre, de cacher trente ans de leur vie dans une infirmerie : elles le feront. Elles peuvent tout écouter parce qu'elles ne savent pas tout, et, peut être à cause de cela, tout consoler, et tout^relever. 11 n'y a pas de fange humaine à côté de qui

on ne les voie. Elles retiennent de leurs mains frêles, et le monde ne s'en doute pas, des armées prêtes pour la révolte. Les veuves ont moins d'allure. Ayant plus vécu, elles doutent davantage. Mais elles sont conseillères, patientes, visiteuses; elles plaignent mieux les peines de cœur, et elles n'aiment pas mieux que nous les enfants, non. mais elles ont toutes, pour causer d'eux avec les mères, des mots, des regards, des silences qui savent le chemin. On s'entend tout de suite avec elles; on ne cache rien. Et puis la liberté plus grande de leur vie les rend hospitalières. Les veuves tout à fait pauvres sont peut-être ici les plus étonnantes. Voyez la mère Moineau.

Elle habite Paris depuis toujours. Les quartiers lui sont indifférents, pourvu qu'elle puisse payer son loyer avec beaucoup de retard. En ce moment, elle fait partie du faubourg Saint- Germain, parce que. après cinq ans d'essai et d'huissier, on n'a plus voulu d'elle aux Batignolles. Elle paye difficilement, mais elle ne demande rien. Elle a sa rente insuffisante, le revenu des économies qu'elle avait faites, malgré M. Moineau, un dépensier, hélas! quand

ils étaient concierges, au pied de la tour Saint- Jacques. Le pire malheur n'est pas de souper d'une salade et d'un morceau de pain. Ce n'est pas non plus d'avoir soixante ans, du rhumatisme dans les deux jambes et une petite taie sur l'œil droit. Si vous aviez rencontré, l'hiver dernier, sortant de chez elle, la mère Moineau, vous l'auriez prise pour une personne « qui a le moyen » : deux bandeaux bien lissés, soufflés par des crêpés, des yeux noirs, pas commodes, et celui de droite un peu recouvert par la paupière, des pommettes bien rondes, la poitrine aussi, la taille courte, une robe noire sans une tache, une broche de jais au col, et des mitaines aux mains. Elle allait au marché, avec son filet. Il lui arrivait de revenir en rapportant son filet vide, quand les légumes étaient trop chers. Mais vous auriez dit. en la A'oyant, comme ses voisines : « Madame Moineau a un chagrin ». Si elle en avait un! Son œil malade le racontait un peu plus que l'autre, mais ils pleuraient tous deux, lentement, des larmes bues par le vent de la rue. Madame Moineau n'aidait pas le vent avec son mouchoir. Que lui importait qu'on la

vît pleurer? Tout le monde ne saurait-il pas, bientôt, que Joséphine, son unique, l'avait quittée depuis trois jours, une fille qui n'avait jamais eu beaucoup de conduite et qui n'en avait plus du tout? « Comment se fait-il qu'elle n'ait pas pu souffrir vingt ans de misère, quand moi j'en ai porté soixante? »

Elle ne trouvait pas la réponse. Madame Moineau n'avait pas changé de pensée un seul moment, lorsqu'elle heurta du coude, sans l'avoir voulu, à l'entrée du marché, une femme qui était là immobile, adossée au mur, sur le trottoir.

— Pardon, madame!

— Ça n'est rien, madame!

— Tiens, vous pleurez, vous aussi? Il faut croire que c'est le jour.

La mère Moineau, qui ne se savait pas psychologue, mais qui l'était, jugea qu'elle coudoyait une vraie pauvresse et une vraie peine.

— Le vôtre vous a lâché? demanda-t-elle.

— Non, je ne l'ai plus.

— C'est comme moi mon défunt Moineau.

Que vous ont-ils donc fait?

— Ils m'ont mise à la porte parce que je ne payais point.

— Ça m'est arrivé, à moi aussi.

— Alors j'ai juste six sous devant moi, pour moi et pour le petit que vous voyez là.

Un avorton de trois ou quatre ans, mou comme un paquet de nouilles, se traînait sur l'asphalte.

— Il est mignon, dit la mère Moineau. Ça ne doit guère manger?

— Des pommes, ma chère dame, c'est ce qu'il aime le mieux, mais elles sont hors de prix.

— .le vous crois ! Vous n'êtes pas la mère?

— Non, elle est morte.

La mère Moineau vit que la maigre mâchoire de la femme s'était allongée, et qu'au-dessus du creux des joues, les paupières battaient.

— Si vous n'aviez besoin que d'un lit, dit-elle, j'ai le mien. Jusqu'à ces jours-ci, je couchais à deux, avec ma fille, qui ne reviendra pas. Il est large; vous n'êtes guère épaisse. Mais c'est le petit?

Les paupières cessèrent de battre. Dans la tête endolorie, vide d'espérance, le jour se

levait. La taille se plia, la main droite saisit l'enfant et l'enleva, pour le montrer.

— C'est gros à peine comme un chat. Une caisse suffirait.

— J'en trouverai une, et de la laine pour faire un matelas. Car, pour des couvertures, Dieu merci, je n'en manque pas. Avez-vous du travail?

— Plus de travail que de payement, ma chère dame. J'aide à la vente, chez une marchande de légumes. Mais, comme je suis vieille, on ne me donne que cinq francs par semaine.

— Cinq francs, ça nous aidera tout de même. Attendez-moi.

La mère Moineau monta, plus lestement que d'habitude, la marche de la halle. Elle revint avec le filet presque plein. Et les deux femmes, tenant le petit entre elles, s'en allèrent vers la rue de Bellechasse. La mère Moineau expliquait qu'elle habitait au second, sur la cour; qu'elle n'avait qu'une chambre, mais bien propre par exemple, un grand lit en fer, trois chaises, une table, un poêle pour la cuisine et une commode : tout ce qu'il fallait. Quand elle fut rendue devant le numéro de la maison, à l'entrée du passage :

— J'ai oublié de vous demander une chose : comment vous appelez-vous?

— Madame Marais; madame veuve Marais.

Depuis un an ou à peu près, madame Moineau et madame veuve Marais vivaient ensemble, n'ayant qu'une chambre, qu'une table, qu'un poêle et qu'un lit. Les voisines avaient pris l'habitude de les traiter comme des sœurs, associées de misère, et qui élevaient l'enfant, ce chétif qui avait de la chance, en somme, d'avoir deux grand'mères. Elles ne voyaient pas beaucoup madame Marais, employée depuis la première heure jusqu'au soir chez la marchande d'herbes et de légumes, mais elles continuaient de rencontrer, sur le palier, dans l'escalier, dans les rues du quartier, la mère Moineau, et même de recevoir la visite de la vieille femme. Car celle-ci, trop impotente pour travailler, était de force encore à monter des étages. On la demandait, on l'envoyait chercher, elle avait une clientèle, surtout parmi les jeunes mères, qui la savaient expérimentée, complaisante, et bavarde juste assez pour que le temps ne parût ni long ni court en sa compagnie. Elle faisait chauffer le lait pour le biberon, emmail-

lotait, démaillotait, berçait le nourrisson, donnait à la mère des tisanes rares et souveraines, tricotait près de l'accouchée, racontait les histoires de toutes les loges de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, en inventait quand elle avait vidé son sac, ou bien, près des malades sérieusement malades, elle se taisait, dévouée alors, compatissante, capable de se tenir immobile et silencieuse dans le coin de la chambre, comme la flamme d'une veilleuse qui regarde l'endormie.

Un jour du mois dernier, sa plus proche voisine vint lui dire :

— La petite femme Grésil, de la rue Vancau, voudrait vous voir; elle est bien malade. C'est la poitrine, toujours!

La petite femme Grésil! Qui n'a pas visité une salle d'hôpital parisien, qui ne s'est pas arrêté devant un lit blanc, où repose, la tète soulevée par l'oreiller, très pâle, très fine, confiante encore dans la vie et pourtant condamnée, une employée de la couture ou de la mode, celui-là ne peut imaginer combien était émouvante et même délicieuse à voir la petite femme de l'ouvrier plombier. Elle n'avait

pas été transportée à l'hôpital; elle était restée dans cette chambre du quatrième, un peu en désordre maintenant, mais encore pimpante, à cause des meubles neufs et des rideaux à fleurs. Elle avait des yeux bruns, des yeux que la maladie avait agrandis, tout pleins d'esprit, de jeunesse et de câlinerie. On lui eut rendu service, rien que pour les voir se fermer à demi, sourire et dire : « Merci, la mère Moineau! » Quand la mère Moineau arriva, ils pleuraient. Elle gronda, elle plaisanta, elle demeura longtemps, et ne réussit point. Ce fut e lie-même qui perdit sa joie.

— ■ Ma petite Grésil, dit-elle, puisque vous êtes triste , et que vous vous crevez très malade, si j'étais que vous, je recevrais le bon Dieu.

La tête pâle, sur l'oreiller, remua faiblement pour dire non.

— Je ne demanderais pas mieux, mère Moineau, mais ici, dans cette maison, c'est impossible. Il y a de si mauvaises gens! Vous n'imaginez pas! Voilà six mois, il est venu un curé, pour une malade comme moi, et ils l'ont tellement injurié, ceux d'en bas, et même frappé,

qu'il a été obligé de se retirer. On n'est guère libre, vous savez.

— Votre mari voudrait-il?

— Bien sûr, le pauvre !

La mère Moineau resta songeuse un moment.

— Alors, il y aurait peut-être un moyen. Vous diriez que vous allez vous faire soigner dans une maison de santé. Je viendrais vous chercher en voiture, — je ne sais pas qui payerait, mais je trouverai, — et vous prendriez ma place, dans mon lit, pour trois ou quatre jours. Madame Marais n'est pas épaisse ; elle est tranquille; elle ne dort pas plus de six heures par nuit. Moi, je dormirai sur une chaise. Ma petite Grésil, il faut accepter!

Il en fut ainsi. La bouchère paya le fiacre. Madame Marais fit le ménage « à fond », et mit dans le lit la meilleure paire de draps. Deux locataires, des jeunes, des inconnues pour elle, aidèrent madame Grésil à monter l'escalier. Elle se reposa deux jours. Le troisième, au matin, quand le vicaire vint, il trouva plusieurs femmes à genoux, et une grosse vieille debout, qui soutenait la tête de la malade. A côté du lit, sur la table, il y avait un tout petit crucifix

de plâtre, et une touffe de chrysanthèmes, qu'avait envoyée la marchande de légumes.

— C'est votre fille? demanda-t-il à la mère Moineau.

— A peu près, répondit-elle.

Et c'était vrai, et pour la petite Grésil, et pour la mère Marais, et pour l'enfant qui dormait dans la caisse pleine de laine, et pour d'autres sans doute.

Quelle histoire on ferait avec la charité des pauvres !

Tout à la fin de septembre, une invitation inattendue m'amenait pour quelques jours dans un coin perdu de la côte bretonne. Mon amie de pension, Jeanne, qui est veuve et qui a deux grandes filles, m'écrivait : « Je suis malade, tu , les promèneras. Je suis triste, tu me guériras. » J'ai pris le train, j'ai voyagé longtemps, et je suis arrivée à une station que la lettre de Jeanne m'avait désignée : mais j'étais loin, encore de la maison de mon amie.

L'adjectif « perdu » est bien celui qui convient au village où j'étais appelée, perdu entre les vagues de la mer et celles de la terre bretonne, loin des chemins de fer, loin de toute ville

mènic de médiocre importance , ignoré des baigneurs, deviné seulement parles chauffeurs qui font le tour de la Bretagne, et qui peuvent, un instant, du haut d'une colline distante de deux kilomètres, apercevoir deux plages séparées par un cap, et là, au commencement de l'éperon noir, après de maigres champs d'avoine et de sarrasin, avant une lande en pointe, un groupe de maisons blanches évidemment « sans intérêt ». Jeanne m'en avait fait la description. Dans la cour de la petite gare, une carriole m'attendait. Le conducteur était un irrégulier de la profession, un fermier qui, ayant de bons chevaux et le goût de l'auberge et du cidre doux, consentait moyennant finances, et quand la récolte ne. s'y refusait pas, à faire la longue trotte avec les haltes qui l'allongent. Il plaça mon bagage à l'arrière, me fit asseoir près de lui, sur la banquette, et, sans me demander mon avis, me jugeant comme lui-même hospitalière, offrit de monter, tour à tour, à quatre ou cinq amis rencontrés sur la route, et qui nous tinrent compagnie chacun pendant une demi-heure. Nous les prenions à l'entrée d'un sentier; nous les déposions plus loin, à

l'entrée d'un chemin vert. Les côtes succédaient aux descentes, sans que la jument ralentit son allure. Elle avait deux bourrelets d'écume à chaque endroit de son poil gris où tombait et se levait en mesure une courroie du harnais. L'homme, ivre et sommeillant dans la gloire comme un pommier en mai, laissait aller, les yeux songeurs dans le vent frais. Il souriait vaguement au danger des raidillons et des tournants, aux brusques rencontres de charrettes ou de carrioles que nous manquions d'accrocher à chaque fois. On eût dit qu'il avait reçu, pour un jour ou pour tous les jours, quelque promesse d'en haut de ne point verser. Il devait se croire sur la mer sans obstacle. Je lui demandais :

— Combien de kilomètres encore?

— Trois ou quatre lieues de pays, à peu près.

Les lieues de pays, multipliées par l'a peu près, défilèrent pendant tout l'après-midi : champs étroits, toujours penchés, toujours bordés d'ormes émondés ; ravins aigus au fond desquels l'eau se devine seulement à l'épaisseur des herbes; solitudes cultivées; futaies sur

les collines et futaies sans château, avenues seigneuriales d'un seigneur disparu; tertres de fougères et de bruyères, où quelqu'un, qui ne vient plus, a dû s'asseoir pour regarder l'ombre bleue des vallées et le croissant fin qui monte, salué par les grillons. Le fermier qui me conduisait était un silencieux, mais plus encore un craintif. A quelques réponses fuyantes et brèves, que j'obtins de lui, je compris qu'il était un assez bon homme, mais qui craignait de laisser voir le fond religieux de sa race. Il avait peur d'être trahi, peur de vexations qu'il m'était impossible de préciser. Là comme dans les villes, je rencontrais la peur. L ne femme eût été moins en garde et plus brave.

Comme j'étais entrée, avec mon guide, dans la salle basse d'une auberge bien tenue, propre, je remarquai, à droite de la cheminée, une niche de bois accrochée au mur, ornée à l'intérieur de papier doré, de vases en plomb, de coquillages, au milieu desquels trônait une statuette de la Vierge. Deux hommes qui conduisaient chacun deux chevaux admirables, attelés à une charrette pleine de goëmon frais, s'arrêtèrent devant la porte, et s'avancèrent, en

portant la main à leur chapeau de feutre d'ancienne mode. C'étaient deux fermiers riches de la contrée, le père et le fils, et rarement j'ai vu des visages de paysans d'une finesse, d'une distinction de traits égale à celle de ces deux Bretons hlonds. Ils demandèrent un verre de rhum, — de quelle Jamaïque, hélas! — burent debout, d'un trait, et reprirent la route de la ferme.

J'arrivai avant la nuit, à l'heure où la clarté de la mer survit encore à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m'avait pas trompée; j'avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu'elle m'avait annoncé : des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée, et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes d'herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus. Mon amie habite à un quart d'heure de la cote, sous les premiers arbres que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n'eut jamais d'hôte prodigue, assurément, et qui s'est passée de tourelles, de sculptures, et de parc.

Nous sommes dans] la campagne, sans fossé.

sans haie, sans transition. Raison de plus pour l'étudier un peu. J'ai fait mon enquête. Et les hommes comme les choses m'ont dit leur abandon.

Le « port » a été le chef-lieu delà commune, et ne l'est plus. Le vent de la côte qu'on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se rapprocher : voilà les raisons du délaissement. L'église neuve, la mairie, l'école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac, le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux kilomètres dans les terres. 11 ne reste ici que des maisons vieilles, les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l'ajonc sec, où logeât des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées, disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde, n'est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes? Hélas! tout cela pourrait être, mais tout cela n'est pas. ^Tous ces pauvres sont, comme des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans

ces campagnes si longtemps calmes et saines d'esprits, les pires mensonges font leur chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme pouvait le faire autrefois, le curé, s'il était vraiment prêtre. Mais on l'a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa paroisse n'a plus de guide et n'a plus d'exemple, en aucune chose, morale, sociale, française ; et de même quand il s'agit seulement d'éviter une faute d'hygiène ou de goût. L'ancienne église était bâtie sur la pente d'une lande, au-dessus de la falaise ; elle était en granit rouge, d'un beau style du treizième, forteresse par l'épaisseur des murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d'une ligne pure. Un seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays : et cette beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours pour la population du port. Dans l'encadrement d'une ogive, quand on entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres au-dessous de soi, et les pointes d'écueils toujours cernées d'écume, et le grand

ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d'un mauve léger, comme les bruyères fanées.

Une femme m'a dit : « Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu'elle peut pour que le monde n'ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On l'aime tous, excepté ceux qui la « regrettent » parce qu'elle est dévotieuse. C'est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était pilote, loin d'ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n'a guère de quoi donner; et moi je sais que ça la prive. »

J'ai entendu un autre mot, un de ceux qui m'émeuvent parce qu'ils sont le résumé tout simple d'une âme rarement parlante. Il a été dit par hasard, devant moi. Je montais à travers les miellés, à la brune, et je rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une charrette coupait la route devant moi . L'homme qui marchait à la tête des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j'avais vu entrer à l'auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la guide et arrêta l'attelage. Ce n'était pas pour reposer ses bêtes. Il avait aperçu devant lui,

l'unique « baigneur » venu en ce pays désert, un avocat de l'Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant, les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection; il faisait pour lui ce qu'il n'eût peut-être pas fait pour son maître : il cherchait à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s'était-il passé? Rien que d'ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d'autres, avait cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et dit un mot; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et dévoué ; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s'était mis à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d'où Dieu n'était pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent leur ami dans les chemins. Et c'est ce qu'avaitfait le métayer, au carrefour des miellés. — Eh bien ! monsieur, vous partez donc demain?

LE BOURG ABANDONNÉ loi

— Mais oui.

— Vous reviendrez chez nous, n'est-ce pas, une autre année?

— Peut-être.

Et le beau gars breton, serrant la main de l'étranger qui partait, répondit gravement :

— Faudra tâcher. Car il n'v a qu'un mois que vous êtes chez nous, monsieur, et c'est pourtant comme si vous étiez né dans le pays!

L'attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir, et qui venait d'exprimer la plainte d'une société rurale incomplète et souffrante.

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