L'ALLIANCE
Elles s'étaient promis de vivre toujours ainsi, chacune à son étage, dans la même maison. Elles étaient alliées, tante et nièce, l'une vieille fille, l'autre nouvellement veuve. La première avait l'âge où l'on pense surtout aux autres, quand on a le don et qu'on l'a cultivé; la seconde quittait à peine la période de jeunesse, d'illusion, de tendresse et de succès où l'on pense surtout à soi. Elles s'aimaient donc, c'est-à-dire que la plus âgée aimait la plus jeune, et que celle-ci était contente d'être aimée. Contente, mais non point heureuse : elle pensait, avec tant de gens qui considèrent la vie comme un gâteau, qu'elle n'avait pas eu
14i MEMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE
toute sa part de bonheur. Elle en redemandait, sans le dire tout haut, sans même qu'il y parût dans le regard de ses yeux bruns, ou dans le pli de ses lèvres qui, depuis dix-huit mois, avaient perdu leur long sourire, et s'arrêtaient toujours à moitié course, au cran de sûreté.
Mademoiselle Valenthie Dourd venait de dîner avec madame Ledoël. Elles avaient passé de la salle à manger dans le petit salon, qui ouvrait sur des jardins. Elles habitaient une maison neuve de la rive gauche, près de l'Abbaye-aux-Bois, l'une au second étage, l'autre au quatrième. Elles dînaient presque chaque soir ensemble, travaillaient à quelque ouvrage de couture ou de crochet, causant, ou se taisant, également sûres, dans la causerie ou dans le silence, de s'entendre et de s'aider l'une l'autre. A neuf heures et demie elles prenaient, madame Ledoël une tasse de thé, mademoiselle Dourd une tasse de tilleul. A dix heures, elles se séparaient.
— Tu restes debout? demanda mademoiselle Valentine.
La jeune femme répondit affirmativement,
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d'un mouvement de tête lent et léger, qui fit courir un peu d'or sur ses bandeaux châtains. Appuyée contre le rideau, tout entière encadrée dans cette ombre étroite et haute, sur laquelle s'enlevaient son front, son nez busqué, ses lèvres et ses joues pâles, et la pâle ligne de son cou tendu en avant, madame Ledoël, mince et fine, vêtue de noir, regardait à travers les vitres la dernière lueur du jour qui mourait entre des cheminées et des cimes d'arbres. Ses paupières, comme de coutume, battaient vite sur ses yeux calmes.
Sa tante, presque au fond du salon, s'était assise, et commençait à tricoter un châle, tandis que le gros peloton de laine, jeté près d'elle sur le tapis, tressautait et roulait à chaque mouvement du crochet de bois. Mademoiselle Dourd, plus grande que sa nièce, très maigre, avait d'admirables cheveux gris, un visage couperosé et des yeux clairs, d'une gaieté hardie comme ceux des enfants, des yeux vivants, vibrants, guetteurs, qui ne rêvaient jamais et se mouillaient aisément. Elle attendit, respectant la pensée qu'elle croyait deviner, puis, ayant vu que la main nerveuse et fine, là-bas, cessait de
tourmenter l'étoffe du rideau et retombait dans l'ombre :
— Gabrielle, dit-elle, il est temps d'allumer la lampe.
La jeune femme traversa le salon, prit une lampe, l'alluma, et, la posant sur un guéridon, près de sa tante, dit, à demi détournée comme si la lumière l'aveuglait :
— Excusez-moi : je vais remonter.
— Souffrante?
— Non.
— Pas triste, j'espère? Pas les anciennes idées noires?
— Pas davantage.
— Regarde-moi !
Madame Ledoël se pencha, son visage frôlant L'abat-jour, regarda un instant mademoiselle Valentine, l'embrassa à deux reprises, plus affectueusement que d'ordinaire, et sortit.
« Elle n'est peut-être pas triste, mais elle a quelque chose, songea la vieille fille. Elle me le dira quand elle le voudra. Je ne l'interrogerai pas. Pauvre petite! Elle aurait voulu sourire; elle n'a pas pu. Je devine qu'elle entre dans cette période du chagrin, la plus longue,
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où l'on n'ose plus avouer qu'on souffre autant qu'au premier jour... »
Mademoiselle Dourd revit en imagination, pour la millième fois, son neveu, officier de spahis, efflanqué, agile, ardent, la barbe rousse comme un jeune loup; elle revit la scène des adieux, à Marseille, quand, après deux ans de mariage, le capitaine Ledoël, surpris lui-même d'une nomination qu'il avait souhaitée autrefois mais qu'il n'attendait plus, s'était embarqué, un matin de janvier, pour le Soudan d'où il ne devait pas revenir... Quelle mort tragique ! Quelques mois plus tard, un mot, dans les journaux, avait appris à des milliers d'indifférents et à une jeune femme qui s'était évanouie en lisant la nouvelle, que le capitaine Ledoël, au cours d'une tournée d'inspection, avait été attaqué par les noirs, dans la brousse, et assassiné. Depuis lors, on avait su très peu de chose : un nom de tribu, un nom de village non inscrit sur les cartes. C'était tout.
La femme de chambre ouvrit la porte du salon, et annonça que quelqu'un demandait à parler à mademoiselle.
— A cette heure-ci !
La domestique tendit une carte, sur laquelle étaient écrites quelques lignes d'excuse et d'explication.
— Faites entrer.
Le châle tomba à terre. Mademoiselle Dourd se souleva un peu, très pâle, les mains appuyées aux deux bras du fauteuil. Un homme entra, un officier en civil, correct, petit, très brun, large d'épaules, la figure ramassée et énergique.
— Mademoiselle, dit-il, vous savez déjà mon excuse. Je ne fais que traverser Paris. Je n'ai pas osé me présenter devant madame Ledoël ; j'ai pensé qu'une femme, une parente comme vous, saurait mieux dire les choses, mieux préparer... Voici... Nous autres, quand nous sommes victimes d'un guet-apens, en Afrique, nous ne sommes pas vengés. On fait une enquête. J'ai fait l'enquête sur la mort de Ledoël. J'ai pu recueillir quelques témoignages; je les ai consignés, tant bien que mal, dans un rapport que je vous prie de lire, et de remettre, si vous le jugez possible, à cette jeune femme, qui saura par là, du moins, comme il a été brave, lui, mon camarade Ledoël, au dernier moment, héroïque même...