‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 18 sur 22 · LA VILLE AU ROUET · texte numérisé non relu

LA VILLE AU ROUET

défiance contre ce qui vient parterre de l'étranger, marchandise ou marchand, idée même : car ce qui vient par mer est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de forte ardoise qu'a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l'ouest d'un jardin, à l'est d'une prairie, qui mettent de l'air autour d'elle, et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d'herbe. En avant du jardin, une petite futaie de chêne laisse passer l'avenue mal empierrée. Et le parc, c'est toute la campagne environnante, les cultures divisées par des talus plantés d'arbres, les minces vallons tournants, qui guident vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables, déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d'un moineau, le pied d'un écureuil ou d'un lièvre creuse une empreinte durable. Mais rien n'égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la Ville au Rouet.

Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j'en vais dire. Un chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la

mer. D'abord de pente douce et à peine en-

caisse, il devient bientôt rapide, s'enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt mètres de hauteur; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent les torrents d'hiver; il tourne et, tout à coup, il s'ouvre un peu, pour recevoir la lumière de l'eau vive. Un arpent de prairie et de sable le sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau pour amarrer les barques. La merveille, c'est que le ravin est une avenue couverte, c'est que, des deux talus rapprochés, des hêtres s'élancent et croisent leurs branches audessus du sentier. La mousse, tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines; ils ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui « font la main », et qui sont d'un gris rose à l'automne et marbrés de bleu quand la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.

La femme qui habitait la maison, — il y a peu

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