‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 19 sur 22 · LA VILLE AU ROUET 25S · texte numérisé non relu

LA VILLE AU ROUET 25S

d'années encore, — n'avait pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule, à présent, veuve etn'ayant plus qu'un lils qui passait, chaque année, le mois d'août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train qui s'arrêtait à l'entrée d'un petit port, de l'autre coté de la baie, et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné l'attendait sur la plage, àl'ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui leur était cher comme la reliure d'un livre où vivait leur pensée. Ils s'arrêtaient pour se redire la joie du retour : « Tu as bonne mine! — C'est la joie! — Et l'air d'un homme! Toutàfait! Monsieurle financier, avec votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d'Orient, pour un seigneur! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi? Je m'étonne toujours d'avoir un si grand fils. — Et moi une mère qui n'a pas vieilli. Vous n'avez pas un cheveu blanc. »

Cette chétive madame Guéméné, fine dévisage, toute voisine de la cinquantaine, avait gardé de

sa jeunesse, de son enfance même, un sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l'âge avait achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait, l'esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires industrielles, variées comme l'invention humaine, qu'il avait étudiées et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et du train du monde, c'est-à-dire du cercle assez court où chacun vit. Elle écoutait; elle était intéressée, amusée souvent : elle n'enviait pas. Et il s'étonnait.

— C'est un mystère pour moi, disait-il. Comment pouvez-vous habiter seule, toute l'année, à la Ville au Rouet? L'été, passe encore : vous recevez quelques visites de voisins de campagne, ou de baigneurs installés dans les villas de la côte ; vous avez la visite prolongée de votre fils. Mais l'hiver? Mais le printemps? Mais l'automne? Avouez que les conversations avec vos fermiers, vos blanchisseuses et votre jardinier ne sont pas folâtres...

— Folâtres, non; mais je n'ai plus l'âge, mon ami... Elles sont plus nourries que tu ne penses. Et puis tu oublies que j'ai un autre interlocuteur.

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— Lequel?

— Moi-même, et qu'on ne cause bien avec soi que dans le désert.

— De qui parlez-vous, avec vous-même?

— De toi surtout.

— Vous ne me connaissez presque plus!

— Assez pour imaginer, prévoir et m'inquiéter : tu vois bien que c'est vivre, cela!

Les grands hêtres A'erts les écoutaient rire.

Depuis quelque temps, M. Guéméné sentait grandir son admiration pour sa mère. Il était arrivé à cette conclusion, qu'il prenait pour une découverte, que sa mère devait être une femme d'intelligence supérieure, et que c'était dommage qu'elle vécût si retirée. Comment ne s'en était-il pas avisé plus tôt? « Comme nous sommes pauvres de jugement, pensait-il, nous qui aimons seulement nos mères, et qui ne comprenons leur mérite qu'à l'heure où leur vie est déjà près de finir ! » Il le dit, et sa mère eut assez d'esprit pour rire encore.

— En toute vérité, je crois que tu te trompes, mon ami, dit-elle. Les femmes devinent, plus et mieux que les hommes. Elles ont une tendresse intelligente, qui ne dépend point de leur

condition, qui s'attache d'abord aux enfants, et de là s'étend plus ou moins sur le monde. Avoir eu souvent peur pour les autres, pour les âmes, les corps et les biens, c'est posséder une grosse expérience, et presque un passe-partout. Pour aller très droit dans la vie, il n'y a pas besoin d'avoir une intelligence supérieure, — heureusement, — il faut mettre à profit cette modeste clarté que la poussière des routes battues projette sur les fossés. Il faut autre chose encore : ce que j'appelle la bonne volonté.

— Plus rare, celle-ci!

— Infiniment. Se décider en bonne foi; sacrifier ce qui est cher à ce qui est clair ; oublier ce qu'on a souhaité, pour vouloir autre chose : voilà le difficile, et ce qui fait les abîmes entre les hommes...

Celui à qui sa mère parlait de la sorte était sans doute encore trop jeune. Il ne répondit pas, mais il pensa : « Ce sont des mots, personne ne peut vouloir contre soi-même, ni toujours, ni même souvent. »

Et une année s'écoula. L'année suivante, les hêtres du chemin qui tourne virent passer trois promeneurs au lieu de deux. M. Guéméné avait

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amené sa jeune femme à la Ville au Rouet; il lui avait recommandé : « Ma mère a bien changé, depuis six mois; elle s'affaiblit; il importe de la ménager : si elle vous demande de venir habiter avec elle, évidemment nous n'en ferons rien, mais laissez-lui un peu d'illusion. » Le jour du départ, la mère descendit avec ses deux enfants jusqu'à la plage où le canot était amarré. Ce fat elle qui détacha la corde, et qui dit :

— A Fan prochain! J'espère que nous serons quatre?

Beaucoup de temps passa encore. Madame Guéméné était devenue vieille, si vieille que, pour attendre son fils, elle dut s'arrêter tout au commencement de la pente couverte de hêtres. Ce n'était pas le retour joyeux, espéré, préparé, pendant onze mois de solitude. Les arbres, au vent froid qui montait de la mer, agitaient plus de bourgeons que de feuilles. M. Guéméné arrivait ruiné et affolé. Il embrassa en pleurant cette créature diminuée par l'âge, et dont le visage disparaissait sous l'amas des châles de tricot. Elle ne lui reprocha rien; elle eut cette charité merveilleuse de sembler croire tout ce qu'il disait, et cette autre d'écouter jusqu'au bout un

homme que le chagrin faisait déraisonner. « Mon parti est pris, disait-il, et il vous plaira : je reviens à la Ville au Rouet; je ne suis plus rien, je ne travaille plus et je n'aurais jamais dû travailler puisque j'ai été vaincu; nous vivrons ensemble; je vous demande asile. » Madame Guéméné, quand il eut fini de dire de grands mots inutiles, leva sa main qu'un peu de fièvre agitait, comme aux jours où elle signait un bail. « Non, dit-elle; la gestion de mes terres sera désormais facile ; tu vaux mieux que cela ; je viens de vendre deux fermes, l'une qui payera tes dettes, et l'autre qui te permettra de recommencer ta vie. »

L'homme qui m'a raconté ces choses, un soir d'été, sur les falaises de la baie, me montrait de loin le ravin où remuaient en grandes houles les cimes déjà jaunes des hêtres. Et il ajoutait :

— J'ai osé parler, quelquefois, de ma force, de mon esprit de décision, de mon dévouement aux miens : mais, devant ces arbres-là, ce sont des mots que je ne dis plus jamais.

Il y en a qui disent tout; il y en a qui ne disent rien ; la plupart ne disent qu'une ou deux choses, toujours les mêmes.

Depuis le temps que la littérature les célèbre, en prose et en vers, nos yeux de femmes sont un sujet qu'elle n'a point épuisé. Elle y cherche l'amour et rarement la pensée. Nous sommes durement traitées par tant de poètes qui n'écrivent pas pour nous déplaire. Ils aiment seulement en nous l'amour que nous avons pour eux, ou que nous pourrions avoir, et ils nous réduisent à un seul rôle, et nous renferment dans un seul âge. Quelques-uns ont été d'un réalisme aigu, les plus grands. N'est-ce pas

Homère qui a parlé de déesses et de mortelles « aux yeux de génisse »? Il voulait exprimer la longueur de ces yeux, et leur placidité, et leur velours épais, où vit l'unique reflet des herbes et du sol. Il avait des images de pasteur. Et j'avoue que celle-là, toute déplaisante qu'elle soit, m'est souvent revenue à l'esprit. En omnibus, en chemin de fer, dans la rue, dans un salon, le regard d'une voisine ou d'une passante m'a fait songer : « C'est cela même! 0 vieillard qui savais combien un mot d'éloge peut porter et cacher de vérités cruelles! Elles souriaient les jeunes Grecques, flattées de ce qu'un si grand poète admirât leurs grands yeux. Il avait mis en vers les propos de leurs amants. Le reste importait peu! » Les modernes ont inventé ou répété cent formules, où ils semblent plus épris de la couleur que de la forme des yeux; j'ai lu, dans les romans et les recueils de poésies, l'irrésistible attrait des yeux couleur de violette, ou noirs comme la nuit, ou jaspés, ou bleus, ou gris de lin. Mais ce sont presque toujours des yeux qui aiment. Et il me semble à moi, que j'ai rencontré dans la vie, plus souvent que ces écrivains, des yeux qui pensent.

Quelle souveraineté! La beauté pensante!

Elle attire et elle intimide; elle veut bien se faire toute voisine, elle nous parle, elle nous sourit, mais elle a gardé dans ses yeux l'immensité inconnue d'où elle vient, où elle a passé toute seule, où elle retournera, où l'emporteront ses ailes qu'elle a repliées pour une heure et par pitié pour nous.

Plusieurs religieuses m'ont donné cette émotion délicieuse et cruelle, l'une surtout que je connais bien. Elle est belle et elle ne le sait pas. Elle n'a pas de miroir quand elle attache sa guimpe et qu'elle épingle son voile. Ses compagnes, si elle était laide, l'accueilleraient du même air de contentement fraternel. Quand elle entre, et qu'elle me regarde tout droit, et qu'elle dit : « Bonjour », c'est la lumière qui entre avec elle. Quand elle dit : « Que je suis heureuse de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de tous ceux que j'aime? J'ai tant pensé à eux! Où est celui-ci? Que fait-il? Et celle-là? Et cellelà encore? » Je sens passer sur moi comme une grande vague vivante et accourue du large, toutes les pensées de cette âme, toute sa tendresse, tous ses souvenirs, et quelque chose

d'inconnu, de fort et de joyeux, devant quoi je me mettrais à genoux ; mais elle ne le voudrait pas.

Je me souviens aussi d'une femme que je ne verrai jamais et qui cependant m'a parlé, qui m'a regardé, qui a laissé dans mon cœur l'image de ses yeux clairs. Le souvenir est récent encore. Je voyageais en Angleterre, et je m'arrêtai pour un jour dans une ville universitaire. J'avais pour hôte un des directeurs de ce collège célèbre, où la jeunesse est si bien encadrée par les murs sculptés et verdis, les cloîtres, le parc au bord du fleuve, les ormes vénérables, tout le passé énergique et poétique. Nous avions visité la bibliothèque, pleine de trésors qui sont aimés, — tant d'autres, ailleurs, ne le sont pas, — l'église où les stalles des abbés et des chanoines de jadis sont pieusement occupées par les maîtres d'aujourd'hui, et nous étions remontés dans les appartements privés du vice-recteur, en attendant le déjeuner, qui devait avoir lieu à deux heures et demie. J'examinais une série de portraits des plus illustres élèves du collège, photographies, gravures, pendues aux murs du palier. Il y avait aussi

des reproductions de tableaux anglais ou italiens, choisies, en petit nombre, éclairées par la lumière des baies larges. Et, tout à coup, je m'écriai :

— Oh! voilà une merveille!

Le vieux maître anglais, tout blanc, très mince, très grave, ne me répondit pas, mais je vis qu'il s'attendrissait.

— Qui est cette femme admirable? Est-ce une peinture de primitif? Qui l'a peinte? Il n'y a pas de date dans son visage. Elle est l'immortelle.

— Elle vit, me dit-il.

C'était une photographie, demi-grandeur. La tête, droite et vue de face, rappelait par ses lignes ces sculptures antiques qui expriment puissamment le repos, l'équilibre, une sorte d'harmonie plus qu'humaine. Aucune grâce mièvre, aucun ornement : des joues pleines, des lèvres sérieuses, une chevelure abondante et légère, blonde assurément, relevée autour du front. Tout le prodige était dans les yeux. Ils étaient clairs et profonds, ardents et comme délivrés du souci d'être beaux. Par quel hasard, avec leur image, avaient-ils donné leur magni-

fieence, leur secret, leur pensée même qui s'était imprimée sur cette feuille de papier? Je ne sais. Je conversais avec eux comme avec des yeux vivants. J'y devinais une intelligence jeune et hardie, pleine d'idées qui ne sont point dans les livres, mais que l'esprit trouve dans ses voyages, au large du monde, et qui le suivent d'elles-mêmes, sans l'alourdir, comme du soleil au bord des voiles. A quel pays appartenait cette femme étrange? A quelle petite catégorie de nos sociétés humaines? Riche ou pauvre? Lettrée, ignorante, inconnue ou illustre? Rien ne l'indiquait. La robe, un peu échancrée, et qui laissait voir l'attache du cou, avait l'air d'être faite d'une étoffe sombre et commune.

Déjà, plusieurs fois, mon hôte m'avait fait signe, mais je ne l'avais pas vu. Des ombres avaient passé derrière nous, et je n'avais pas compris. Il jouissait silencieusement de mon admiration. Enfin, il dit :

— C'est le portrait de la femme d'un poète écossais, poète elle-même. Elle est de nos amis très chers, malgré la différence des âges. La photographie qui vous a arrêtée au passage, et qui est un chef-d'œuvre, a été faite par une an-

tienne domestique de chez nous. Oui, une domestique, qui était sans le savoir une artiste géniale.

— Le chef-d'œuvre, monsieur, c'est surtout le modèle.

Le vieil humaniste se tourna vers moi. Une joie vive, celle d'un souvenir préféré, faisait battre les cils blancs de ses paupières. Il répondit, avec une lenteur passionnée :

— Vous dites bien. Quand elle nous fit l'honneur de venir ici, voilà trois ans déjà, j'étais au fond de mon jardin. On m'appela. Je l'aperçus debout, dans le matin, sur la plus haute marche du perron. Le Ayent jouait avec ses cheveux dorés. Elle me regardait approcher, elle me regardait avec ces yeux dont vous n'avez ici que la fumée et la nuit. Je n'ai jamais rien vu qui fût plus pareil à un rêve.

Il s'inclina.

— Mademoiselle, ajouta-t-il, voilà dix minutes que mes invités et ma famille sont descendus dans la salle à manger. Nous les rejoindrons s'il vous plaît. Et il m'en coûtera comme à vous.

Les yeux qui pensent, les yeux de femme où passe un autre songe encore que celui de la tendresse, je les ai vus partout, et la campagne profonde ne les ignore pas. Des êtres de choix y vivent çà et là, dans les fermes, dans les bourgs. Celle-là avait une bien singulière puissance de regard, qui vivait dans un village de notre Beauce où l'esprit n'est pas toujours alerte, ni tourné vers le ciel ou le lointain de la terre. Elle s'appelait Fernande. Elle était, avec sa sœur Louise, la plus fine couturière du pays. Toutes les deux, occupées du matin au soir, et du 1er janvier au 31 décembre, ne chômant que les dimanches, elles travaillaient tantôt chez elles, tantôt chez d'autres, toujours pour d'autres. On disait : « Elles se ressemblent, à les croire jumelles, et toutes les deux elles ont oublié d'être bêtes ». C'est un oubli qu'on leur pardonnait peu. Elles s'en vengeaient en commérant beaucoup, assises côte à côte, pendant les heures longues où le jour augmentait et diminuait sur l'aiguille en mouvement. Leur élégance, leur belle taille, leurs yeux noirs dans des visages roses, étaient renommés également. Les vieilles mères, qui ne

s'y connaissent plus, disaient : « Si j'étais obligée de choisir, je ne sais pas laquelle des deux je choisirais ». Mais si toutes les deux avaient l'esprit vif, Fernande seule avait ce cœur inquiet que la fatigue du jour ne suffit pas à endormir. Elle étudiait la physionomie des gens et des bêtes; elle tirait une philosophie des histoires qu'on lui contait; elle goûtait la beauté des soirs ; elle pensait au monde vaste qu'elle ignorait, et même à la mort, et cela lui faisait une âme plus grande que celle de Louise. Mais rien ne le révélait, et, pour tous leurs voisins, elles étaient « parfaitement jumelles ».

Un soir que, par hasard, elles avaient travaillé, l'une chez elle, l'autre au dehors, Fernande, qui.revenait d'une des fermes assises sur le dos de nos longues houles beauceronnes, trouva Louise toute changée, inquiète et capricieuse, et silencieuse contre la coutume. « Qu'as-tu, ce soir? » Elle chercha; elle découvrit assez vite que Louise n'était pas triste; bientôt après elle devina le secret. Louise était aimée! Louise avait reçu dans la journée la déclaration d'un amoureux. Louise se demandait si elle dirait oui, etle doute n'était

guère possible. Pourquoi était-elle inquiète? Bien tard, dans la nuit, comme elles causaient encore, et que Fernande pour la vingtième fois demandait : « Qu'as-tu? » Louise se leva soudain, la regarda durement, et dit :

— J'ai peur de tes yeux!

Elle avait eu peur de la pensée. L'amoureux revint, et Louise eut soin de lui donner rendezvous à l'autre bout du village, dans le jardin d'une amie. C'était un honnête homme, un peu lourd, qui n'avait pas l'humeur conquérante, et à qui suffisaient les yeux de Louise et les économies qu'elle avait amassées. Cependant, quoi qu'il fit, trois mois après qu'il eut commencé à « causer » avec Louise, huit jours seulement avant les noces, les deux jumelles se quittèrent.

Fernande, en larmes, vint me voir. Elle partait. Elle allait chercher sa vie dans un autre village où elle avait une parente. Elle pleurait; elle accusait sa sœur; elle disait :

— Regardez-moi, mademoiselle! Est-ce que je suis une coquette?

— Oh! non, Fernande.

— Eh bien! mademoiselle c'est à cause de mes yeux, pourtant, que je m'en vais! Ma sœur

LES YEUX 27i

est comme folle. Croyez-vous qu'elle m'a dit hier : « Je ne puis plus te souffrir. Quand tu lèves les veux sur moi, je cherche s'il n'y est pas. »

Je la regardai. Et je donnai tort, sans le dire, à celle qui s'en allait. Elle avait des yeux qui pensent; l'autre n'avaitqueles yeux qui aiment.

Quand un remède a été longtemps employé, quand il a été célébré et primé dans les Instituts, affiché sur les murs, exalté par la réclame des journaux, quand il a fait la fortune d'un droguiste et l'honnête profit d'entremetteurs nombreux, il arrive une heure où le remède disparaît presque subitement. Il est remplacé, comme un fonctionnaire qui a déplu. Il entre dans l'honorariat du codex. Les jeunes médecins rient lorsqu'on le nomme; les vieux aussi, par oubli. Il a fini d'être. A-t-il servi? C'est difficile à dire. La maladie est toujours là, et on essaye contre elle d'une illusion nouvelle, orgueilleuse, exclusive. Voilà le sort des remèdes. Mais j'ai

remarqué que les pâtes molles et sucrées, les jujubes, les losanges lubrifiants, en un mot les douceurs thérapeutiques, échappent à cette règle de soudaineté. Elles traversent les siècles, allègrement, comme leurs sœurs les tisanes, les quatre fleurs, la camomille, la boisson chaude de pomme de reinette, la mauve et la guimauve, et la principale raison m'en paraît être qu'elles s'offrent à nous sans prétention. Aucune d'elles n'a jamais affirmé : « Je vous guérirai ». Elles promettent de calmer, et leur succès ne passe pas.

lien est de même des remèdes sociaux. Les petites fraternités, le salut d'un seul à un seul, l'homme qui sait dire bonjour, les yeux qui savent plaindre, les oreilles qui savent écouter, font plus que les systèmes, pour la paix du monde. 11 y a un art de n'être pas odieux, qui est d'autant plus compliqué que la fonction sociale est plus haute, et la richesse plus évidente. Deux ouvriers se rencontrent : celui qui offre à l'autre un verre de vin est assuré d'avoir satisfait largement aux lois de la civilité. Mais M. le maire qui traverse le matin son village, et se rend à la mairie, quel diplomate s'il ne blesse

2/ï MEMOIRES DUNE VIEILLE FILLE

personne ! « Père Untel, maître Untel, monsieur, mon ami», il doit d'abord choisir, du plus loin qu'il aperçoit un administré, l'appellation protocolaire. Qu'il ne se trompe pas! Qu'il ne confonde pas! Sa popularité peut souffrir d'une erreur de nuances. Elle mourrait s'il oubliait d'être : mansuet avec l'alcoolique impotent qui réclame à la société la juste retraite du buveur; familier avec l'enfant du sexe masculin qui se rend à l'école; suave, ému, partagé entre quatre tendresses, toutes administratives, s'il rencontre une mère suivie de trois petites filles; digne avec l'instituteur, son supérieur secret; digne encore avec le pompier, dont les demandes de crédit, pour la pompe inutile, fatiguent le budget communal; confiant avec le cantonnier qui trahit son maire; cordial et réservé avec le curé, puisque les temps ne sont pas venus d'être impunément clérical... Le pauvre homme, n'est-ce pas! Encore le supposé-je de moyenne condition, paysan enrichi ou commerçant retraité. Mais, s'il habite un « château », — qu'il l'ait reçu en héritage ou gagné, peu importe, — ce n'est plus de l'habileté, de la rondeur, de la bonté qu'il lui faudra, pour

être populaire, c'est du génie. Au moindre mot, l'histoire de France est invoquée contre lui. l'histoire frelatée, dont ils se servent comme d'une vieille pierre, pour aiguiser toutes les faux d'aujourd'hui. La jeunesse n'est pas une excuse, je vous assure, et ce n'est pas un petit crime d'être supposé riche. Car, bien souvent, la richesse que l'on envie n'existe que dans l'esprit des pauvres gens. Ils ont de la fortune une idée si étrange ! Dès qu'ils voient vivre à côté d'eux un homme qui ne travaille pas de ses mains, ils lui attribuent une sorte de richesse inépuisable, qui vient on ne sait d'où, et qu'accompagnent, hélas! toutes sortes de mauvais penchants. Ils le jugent avare, méprisant, et « sans cœur ». La preuve contraire est longue à établir et toujours facile à briser.

Nous avons, pour balayer les salles de notre dispensaire, à Paris, un vieux terrassier, cramoisi de visage et, je le crains, d'opinions, entré chez nous par mégarde, un jour qu'i1 était ivre et qu'il se disait sans travail. C'est un faune devenu respectueux sur le tard et inégalement. Sa barbe hirsute, ses yeux veinés, sa voix toujours grognante, lui donnent une petite auto-

rite, très courte, parmi les jeunes mères du quartier, qui apportent leurs nourrissons à M. le docteur. Dès la seconde fois elles n'ont plus peur de lui. Mais, la première, on l'écoute, on fait moins de bruit, on prend la chaise qu'il a désignée. Cela lui suffît, il est important. Les doyennes du dispensaire, comme moi, ont un certain droit de réprimande, soumis à de nombreuses conditions : évidence et lourdeur de la faute, longue tolérance avant le reproche, douceur dans l'expression, dans la voix, dans le geste, etc. Mais les jeunes, les blondinettes, qu'une pensée charitable amène, une ou deux matinées par semaine, dans cette pouponnière, croyez-vous qu'elles aient la permission de juger le « travailleur »? Mais non! Et c'est ce qu'avait oublié mademoiselle de Saint-Franchy, cette amour d'enfant, deux fois aristocrate, de vieille famille irlandaise par sa mère, et de vieille souche nivernaise par son père, la plus rose de nos aides, mais la moins initiée à cette connaissance de l'orgueil, qui est le premier principe de l'art du commandement.

Hier donc, en arrivant au dispensaire, de bonne heure, je remarque que la salle d'attente

n'est point en ordre. Les bancs et les chaises ne se font pas vis-à-vis. Des brins de fil traînent sur le dallage, des tampons d'ouate, des morceaux de biscuit, une tète de poupée. J'entre dans le cabinet de consultation. Mademoiselle de Saint- Franchy est occupée à classer les observations médicales de la veille. Elle n'est pas rose, elle est rouge. Elle lève la tête.

— Que voulez-vous, me dit-elle, Pierre refuse de balayer, il refuse d'essuyer, il refuse de remuer un banc, il refuse tout, tout, tout...

Je sonne. Pierre ne vient pas. Je passe dans la petite pièce qui renferme nos archives et nos flacons de pharmacie, j'ouvre la porte qui donne dans la courette : Pierre est là, rouge, lui aussi, — c'est l'habitude, — et se lavant les mains, comme il fait chaque matin quand il a « fini son ouvrage ».

— Eh bien! Pierre, et le balai?

— Le voilà, mademoiselle!

Il montre, de sa main ruisselante, l'objet qu'il a jeté sur l'asphalte.

— Mon brave Pierre ! Vous me quittez?

Il faut croire que j'ai bien dit cela, comme je le pensais, avec un regret. Pierre a secoué ses

mains, il les a essuyées lentement, puis, me regardant avec cette autorité des hommes qui sont sûrs de ce qu'ils professent :

— Non, mademoiselle, je n'ai pas l'intention de m'en aller. Je ne travaille plus, tout simplement.

— Parce que?

— Parce que mademoiselle de Saint-Franchy a fait son Louis XV avec moi !

— Est- il possible? Son Louis XV? Mademoiselle de Saint-Franchy?

— Et pas qu'un peu! La voilà qui s'amène, tout à l'heure, et qui me dit, en relevant son nez : « Qu'est-ce que vous faites donc, Pierre? Il est huit heures, et il y a de la poussière partout : faites-moi le plaisir de balayer mieux que ça ! » Faites-moi le plaisir : c'est comme un roi! Sommes-nous en république, oui ou non? Mademoiselle, devant vous, je reconnais que je peux mériter une observation. Mais une leçon, jamais : nous sommes en république. Elle l'oublie tout le temps, cette petite Saint-Franchy. Si elle m'avait dit, même elle : « Pierre, vous devriez mieux balayer », on se serait compris. Mais : « Faites-moi le plaisir! Faites-moi le

plaisir! » Alors, je n'obéis plus. Mademoiselle doit comprendre pourquoi.

J'ai eu l'air de comprendre. Pierre a repris son balai.

Il en est ainsi partout, du sud au nord et de l'est à l'ouest. Le vrai pays des castes, après l'Inde, c'est le nôtre. Les devises n'y font rien. Celui qui veut avoir la moindre influence heureuse, ne fût-ce que parmi ses plus proches voisins, doit connaître dix mondes différents, qui ont chacun ses lois de l'honneur, son code de civilité, son langage souvent, toujours son amour-propre.

Eh bien ! le nombre est grand, dans cette France affaiblie, des hommes et des femmes qui savent l'art difficile de secourir les misères humaines, de maintenir un peu de paix, de ramener un peu d'espérance. Les uns le font pour l'amour de Dieu, les autres pour le seul amour du prochain. Un observateur attentif, qui étudierait un quartier d'une ville quelconque de France, serait d'abord effrayé de tous les maux qu'il y noterait. Mais s'il persévérait, il sentirait que tout n'est pas dit quand on a vu le mal et qu'on l'a signalé. Il admirerait l'ingé-

nieuse tendresse qui visite, non pas toutes les douleurs, mais beaucoup d'entre d'elles. La solitude dans le malheur est encore l'exception, en cette France pénétrée de charité. Elle tend à s'accroître, et les causes seraient trop faciles à dénombrer. Mais nul ne sait les lois qui commandent cette invisible amie qu'est la pitié. Elle fait des prodiges. Elle vient quand on ne l'attend plus. Elle est déjà venue quand on croit qu'elle oublie. Ceux qui cherchent, pour les secourir, les plus dénués des êtres, les plus orphelins, les plus malades, les enfants les plus menacés, lorsqu'ils s'avancent vers la maison trouvent souvent, sur le chemin, la trace de l'inconnu qui les a précédés. « Dites-moi, madame, c'est bien la petite brunisseuse du 42 qui a perdu son mari? — Oui, mademoiselle, une misère, allez! — Trois enfants? — Plus que deux, parce que la voisine du rez-dechaussée, qui a de quoi faire, s'est chargée de l'aînée. Et puis, on a récolté dans le quartier un peu de charbon : gros comme vous, ce n'est pas beaucoup, mais ça fait plaisir, n'est-ce pas, dans la peine? »

Petites fraternités. La campagne les connaît

encore mieux que la ville. J'ai interrogé bien des maires de villages, et, parmi eux. beaucoup de ces « hobereaux », dont on se moque aisément, mais que personne ne remplace quand le logis est vendu, beaucoup de chefs d'industries rurales, de propriétaires de moulins ou de fours à chaux, de maîtres de forges ou de cultivateurs. Tous se plaignaient des ennuis de la charge, des tracasseries préfectorales, des jalousies, des ingratitudes, des trahisons qui sont la monnaie dont les pauvres eux-mêmes sont riches. « Alors pourquoi restez-vous? » Ils ne niaient pas que ce fût un peu par amour-propre, ou par intérêt. La plupart ajoutaient cependant : « Je reste aussi par devoir, à cause du mal que je puis empêcher, et du bien que je puis faire. »

Petites fraternités. Je crois qu'elles ont un rôle immense. C'est peut-être grâce à elles que le monde tient encore en équilibre.

l'héritage de m. maunoir aîné

M. Le Bidon, qui avait l'habitude de couper son nom, parce que cela lui semblait faire une marche de noblesse, ancien sellier, ancien candidat au Conseil municipal d'Orléans, était en mauvais termes avec M. Maunoir, banquier, son cousin. Les raisons ne lui manquaient pas. La plus ancienne, la plus largement humaine, c'était la différence des fortunes, « du train », comme disait M. Le Bidon, des situations mondaines, des libertés qu'elles autorisent. Justement M. Le Bidon ne se sentait presque jamais libre, depuis qu'il était retiré des affaires. Autrefois, oui, il l'avait été, avec ses ouvriers qui travaillaient avec lui et l'appelaient fami-

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lièrement « beau-père », avec ses clients mêmes, qu'il recevait avec une obséquiosité impertinente, ayant lu, dans des journaux, des tirades qui lui plaisaient, contre « ceux qui consomment et ne produisent pas », et souffert, par ailleurs, d'assez nombreux retards dans le payement de ses factures. La vogue de l'automobile l'avait décidé à vendre son fonds. Depuis qu'il ne fabriquait plus et ne vendait plus, les sujets de conversation lui faisaient défaut. Sauf à la chasse au chien courant, où, solitaire et bruyant, il donnait de la A*oix autant que son basset; sauf quelques heures, chaque jour, passées au café, parmi des habitués que sa ponctualité rendait déférents, il trouvait la vie monotone et de lustre médiocre. Ses opinions tournaient à l'aigre. Il ne s'habituait pas à rencontrer ce Maunoir, son cousin, qui savait nouer une cravate, qui savait marcher, parler, juger un cheval sans le toucher, rire sans éclat, entrer dans les conseils d'administration, conclure un marché en deux minutes, comme si les choses à vendre avaient toujours une étiquette avec un prix marqué, et qui disait, saluant de la main : « Bonjour, Bidon! «allusion, peut-être, au petit ventre de l'ancien sellier,

expression fâcheuse, en tout cas, et que M. Maunoir accompagnait parfois d'un « mon ami », qui doublait la blessure, Il y avait, pour les diviser, la rondeur de l'un, la sveltesse de l'autre. A combien de Marienbad, M. Le Bidon eût été boire, s'il eût cru qu'un verre d'eau rétablirait l'égalité des formes! Il y avait surtout l'héritage, convoité par tous deux, de M. Maunoir aîné.

M. Maunoir aîné, qui avait longtemps vécu à Paris, et qui y passait encore deux mois chaque année, habitait un château voisin de la ville, prés, terres labourables, vignes, bois enveloppant les plaines, un domaine à souhait. Les héritiers présomptifs avaient pour la Jodelle un goût qu'ils ne dissimulaient pas. Ils cherchaient à embellir le parc où l'un deux vivrait, où vivait, en attendant, le cher oncle Maunoir. Les cadeaux de M. Le Bidon avaient le tort de venir toujours comme une réplique et de manquer d'invention. Ils n'en étaientpas moins bien reçus. Le banquier donnait-il une chevrette vivante, avec un kiosque couvert en paille et trois cents mètres de clôture? Le Bidon envoyait un basset allemand, long comme la chevrette,

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et deux canards du Nyanza, qui portent une crête en forme de cœur. Le banquier annonçaitil à M. Maunoir aîné un grand vase décoré pour orner la pelouse au midi? l'ancien sellier demandait la permission d'offrir un lion de fonte, avec le piédestal. M. Maunoir aîné faisait preuve, devant ses futurs héritiers, d'une rare liberté d'esprit. Il encourageait leur rivalité. Il n'était pas de ces oncles à héritage qui hésitent à parler de leurs dispositions testamentaires. Lui, il les répétait, il les expliquait aux intéressés, non pas toutes, ni même les principales, mais les plus délicatement pensées, et celles qui témoignaient de la parfaite connaissance qu'avait de chacun d'eux ce petit vieillard maigre, rouge de teint, blanc de cheveux, prodigue de paroles, bavard prudent et magnifique d'indifférence. Il disait à son neveu mondain :

— Tu portes mon nom, mon cher, et c'est pourquoi je te destine mon argenterie, qui est marquée à mon chiffre. Il y a de belles pièces, notamment ces deux légumiers ciselés, qui rappellent la fameuse vaisselle plate des Bragance...

— Oui, mon bon oncle.

— J'ai visité le Portugal, et le roi Carlos, auquel je confiais ce détail....

Il disait à l'ancien sellier :

— Mon brave, tu auras mon coupé, avec les harnais, bien entendu : c'est presque une restitution. Et vois comme il te convient : tu commences à t'alourdir; il est moelleux comme une couette. Moi qui dors difficilement, je dors là en ouvrant la portière.

Il y avait donc un testament.

M. Maunoir aîné ne s'expliquait pas sur l'essentiel; il oubliait d'attribuer le domaine, de partager ces valeurs mobilières dont il devait avoir de fortes liasses, à en juger par la dépense qu'il faisait. C'était là son tort, aux veux des héritiers. Mais le bonhomme devait avoir ses raisons. Il ne recevait pas seulement les prétendants, mais leurs femmes et leurs tilles, qui l'embrassaient, qui le prenaient pour confident, qui l'amusaient, et qui cependant, chez lui, séchaient d'ennui, comme une laitue verte dans la cage d'un oiseau.

Une seule inquiétude, lancinante, traversait parfois l'esprit de M. Maunoir, banquier. Le

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cher oncle ne léguerait-il pas une somme importante à cet autre neveu, ce petit-neveu, orphelin de père et de mère, qui venait d'acheter le greffe de la justice de paix du canton? Un pauvre diable, qu'on ne voyait jamais à la Jodelle, un demi-bossu, demiboiteux, demi-bègue, que ses infirmités mêmes et son éloignement pouvaient rendre dangereux. A quoi, à qui ne peut pas songer un homme aussi généreux, aussi fort occupé de son propre héritage que M. Maunoir aine?

M. Maunoir aîné est mort la semaine dernière. A peine la nouvelle avait-elle été télégraphiée à Orléans, les deux héritiers se rencontraient dans l'antichambre delà justice de paix. L'ancien sellier arriva le second, essoufflé bien qu'il fût venu en fiacre, et hirsute d'émotion. Son cousin et concurrent l'accueillit avec cette désinvolture qu'enviait Le Bidon, et, lui donnant cette fois tout son nom :

— Tu viens, comme moi, pour demander les scellés, mon cher Le Bidon. Je crois, en effet, que c'est une bonne précaution, à cause du garde, à cause de ce ménage douteux...

— AeausedetoutîréponditdurementLeBidon.

— Tu as peut-être raison. Mais je vois que tu es plus pressé que moi aujourd'hui. Tu arrives le second; passe donc le premier.

M. Le Bidon entra dans la salle où se tenait, en l'absence du juge de paix, le greffier, qui ignorait le décès de M. Maunoir aîné, son grand-oncle. Il affirma qu'il y avait un testament, et qu'il en connaissait les clauses. C'était un pluriel hasardé. Pour appuyer son droit, pour se rendre favorable le greffier, et pour le consoler de ne point avoir part dans la fortune de M. Maunoir aîné, il lui glissa dans la main deux gros écus de cinq francs, et murmura :

— Mets-en beaucoup, des scellés, et appuie sur la cire : je me défie.

Le banquier Maunoir fit de même, et donna vingt francs, mais en s'excusant sur les dépenses qu'entraîne une vacation. Le greffier prit le louis, et bégaya en remerciant, ce qui doublait le remerciement.

Et l'après-midi, la justice se transporta à la Jodelle. M. Maunoir, venu en automobile, l'attendait; M. Le Bidon était annoncé ; le gardechasse avait mis sa plaque, sur laquelle était écrit : « La loi ». Gravement, le garde, ouvrant

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les portes devant le juge de paix, le greffier, les; héritiers, et les fermant derrière eux, on procéda à une recherche sommaire des « dernières» volontés » de M. Maunoir aine. On ne trouvai rien dans le cabinet de travail, rien dans la chambre, rien dans la crédence en ébène dit grand salon. Les héritiers devenaient nerveux. L'homme de loi, qui n'avait pas, jusqu'alors, adressé la parole à ce garde inquiétant,, au nez courbe d'Indien, taché par l'alcool,, demanda :

— Garde, vous ne savez rien?

Le garde se redressa, rectifia la position, leva la main...

— Ne jurez pas, c'est inutile...

— Alors, mon juge de paix, je dirai simplement qu'il est sous la Vénus en bronze du salon.

Il était là, en effet, le testament de M. Maunoir aîné, et il était là dans une enveloppe nom fermée.

Ce fut une minute tragique. Au milieu du

salon, sous le lustre, le juge de paix parcourut

des yeux la feuille de papier timbré. Il eut un.

sourire bref qu'on put prendre pour un tic

Puis, déclarant qu'il n'agissait qu'à titre officieux, et bredouillant pour le mieux faire paraître, il donna lecture des dispositions principales du testament. M. Maunoir aîné avouait... — Garde, retirez-vous! dit M. Le Bidon. M. Maunoir aîné avouait avoir placé tout son capital mobilier « en viager ». Il ne s'excusait pas, d'ailleurs, et donnait la Jodelle, les meubles « sans aucune exception ni réserve », à la ville de Romorantin, sa cité natale.

M. Le Bidon reçut très mal le coup, et jura, comme autrefois, quand un de ses ouvriers lui gâchait un collier. Son cohéritier ne dit rien d'abord. Il était pale; il domptait la rancune que l'autre avait lâchée. Après un moment, il fit un signe delà main.

— Tais-toi, Bidon, dit-il; ce qui nous arrive est une aventure commune : les hommes héritent toujours les uns des autres, mais jusqu'à la dernière heure, on ne sait pas quel aura été le bénéficiaire, des vivants ou du mort. Nous nous sommes trompés. Il y a eu une erreur sur la personne. C'est lui qui a hérité tout le temps!

Je viens de suivre l'enterrement de M. Maunoir aîné.

L ORCHIDEE OURAGAN

— Petit, la nuit n'est pas sûre, veille bien!

— Oui, monsieur Parémont.

— Assure-toi que les portes des serres sont toutes fermées; je crains des sautes de vent : les étoiles ont le regard insolent, ce soir, entre les nuages.

— Oui, monsieur Parémont.

— Je viendrai te relever à quatre heures demain matin... Ne t'endors pas... Règle bien ton calorifère,... pas moins de douze degrés," mais, comme la nuit s'annonce froide, à ta place, je forcerais un peu, j'arriverais à treize ou quatorze...

M. Parémont, qui avait entr'ouvert la porte

vitrée et, d'une main la retenait, tandis que de l'autre il tendait à l'air libre, et levait très haut sa lanterne quadrangulaire, M. Parémont tourna la tète pour ajouter, d'un ton pénétré, inégal et jaloux, comme celui d'un poète qui récite ses vers :

— Songe, petit, que nous avons en fleur cinq Cattleya Tryanae, les plus beaux de tout Paris.

Un rire de petit faune lui répondit, et, dans la nuit, des mots d'argot et de latin, associés drôlement, suivirent l'horticulteur qui fermait la porte :

— Et le Brassavola Digbyana, pourquoi vous ne parlez pas de lui? Elle est chouette, la fleur, pourtant, avec son air de canari qui fait le gros dos!

L'horticulteur était parti. Le petit Tricotel, Jérôme de son prénom, enfant de Paris, resta seul dans le tunnel ramifié de la serre, parmi les milliers d'orchidées que l'épaisseur d'une vitre défendait contre le froid de la nuit, contre la mort. Il connaissait sa responsabilité, autant que peut la mesurer un gringalet de seize ans, qui n'a jamais eu plus de trois francs dans sa

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