‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 20 sur 22 · L*ORCHIDÉE OURAGAN · texte numérisé non relu

L*ORCHIDÉE OURAGAN

poche, le dimanche, pour l'apéritif, le restaurant et le théâtre. Le père prenait le reste, comme il est juste. Le père, c'était le cocher aveugle des Ternes, qui a dû vous « charger», une fois au moins dans ATotre vie, le soir où vous avez accroché : un homme poli, vous vous souvenez, coulant sur le pourboire, et qui, lorsqu'on l'avait payé, portait sa main pleine de monnaie tout près de son œil droit. Il prétendait voir de cet œil-là. Bien des gens prétendaient le contraire. Ce qu'il y a de sur, c'est que le père Tricotel ne sortait que le soir, après sept heures, quand les rues sont plus libres. Il attelait son cheval, une bête de grande expérience, née à Paris également, et qui savait toute seule prendre la droite d'une voiture qui vient, ralentir aux tournants, obéir au bâton levé des gardiens de la paix; il descendait l'avenue des Champs-Elysées, et les dames d'un certain âge, en quête d'un cocher de confiance et d'un cheval aux allures bénignes, faisaient signe à Tricotel qui ne remarquait rien, mais à sa bête aussi, qui parfois s'arrêtait.

De là, tout naturellement, l'entrée de Jérôme chez l'horticulteur Parémont La place de chauf-

feur-veilleur de nuit s'étant trouvée vacante, et Tricotel l'ayant appris, le cocher dit à son fils . « Tu es trop jeune pour monter sur le siège, Jérôme, mais, en attendant, tu peux bien t'entraîner à veiller. Ça sera un commencement d'apprentissage. Même que je te juge plus heureux que moi, puisque tu seras au chaud, et que tu travailleras dans la fleur. »

Jérôme aimait son métier : non pas la veille, mais l'orchidée. Depuis un an qu'il vivait chez l'horticulteur de Vanves, ce jeune garçon imberbe, aux lèvres molles, mais qui avait dans les yeux tout l'esprit de sa rue, gouailleur et décidé, s'était mis à étudier les procédés de culture de M. Parémont, les mœurs et l'histoire des variétés « nées dans la ménagerie », comme il disait, ou importées des contrées dont le nom seul donne chaud : Brésil, Java, Népaul, Assam, Philippines, Equateur. Avec le patron, il ouvrait les caisses grillagées dans lesquelles sont expédiées les précieuses plantes ; il étendait sur des claies, au-dessus des auges pleines d'eau de pluie, les tiges flétries, les bulbes à demi desséchés, les racines endormies et comme mortes qu'avaient cueillis, trois ou quatre mois plus

l'orchidée OURAGAN 29o

tôt. dans la brousse ou la forêt vierge, les chasseurs d'orchidées. « Quelle couleur ça fera-t-il, patron? demandait-il. — Ça dépend, mon garçon : voilà l'Ângrecum sesquipedale, l'une des plus belles fleurs de Madagascar, et bien plus belle dans nos serres que là-bas, large comme la main, cinq pétales de cire blanche et transparente, et un éperon comme ceux des cavaliers mexicains; voici le Phalsenopsis grand iflora, visage de neige et gorge d'or; un Dendrobium qui portera des couronnes de perles maculées de pourpre violet, et voici un tout petit sabot vert, une épingle de cravate, en émail, qui appartient au Cypripedium. Que voulez-vous de mieux? — Je voudrais, monsieur Parémont, une orchidée couleur de mon sang quand je me pique! — Moi aussi, Jérôme, je la paverais cher! Mais l'orchidée est une blonde, voyez-vous, elle a le goût des nacres, des blancs, des roses, de toute la gamme des violets et des mauves; elle a peur du rougecerise. »

Quelquefois, l'horticulteur, amusé, demandait à son tour : « Jérôme, vous êtes curieux des choses du métier. Je sais bien que c'est un

«des plus passionnants qui soient, mais enfin, vous n'avez pas été, comme moi, élevé avec l'orchidée, il n'y a même qu'un an que vous la. connaissez : qu'est-ce qui vous plaît tant en •elle? » Un jour qu'il venait de répéter la question, M. Parémont entendit l'ouvrier qui répondait : € C'est que, voyez-vous, elle vit de l'air •du temps, et je lui en connais de la famille, ■dans le quartier des Ternes, à l'orchidée ! »

Jérôme pensait justement à cette plaisanterie, en passant au milieu des serres, entre les (plantes qu'il devait préserver du froid; les unes ipoussant dans des pots où elles ne trouvaient •ni terre, ni fumier, mais seulement de la mousse hachée avec un peu de racine de fougère; d'autres, posées, les racines presque à nu, dans des paniers suspendus ou sur des branches... «Oui, c'était vrai pour elles toutes : elles vivaient de l'air chaud, saturé d'humidité, dans lequel nuit et jour elles baignaient, plantes mal attachées au sol, bàtisseuses de nids dans les arbres, gueuses des pays de lumière, habituées à se passer de la graisse commune, mais d'une richesse inouïe en transparence de fleur, •en caprice et en âme.

l'orchidée ouragan 297

Cette dernière idée, Jérôme Trieotel ne la formulait peut-être pas très nettement, mais elle réjouissait tout de même son esprit de petit gueux. L'aide-jardinier, portant, lui aussi, une lanterne, faisait sa ronde, inspectant les fermetures des serres, consultant le thermomètre, donnant un tour de vis aux radiateurs, et s'agenouillant près de la gueule du calorifère qui se trouvait tout au bout du jardin, dans une pièce séparée. Le vent secouait les nattes de paille roulées au sommet des charpentes de fer. Par moments, il hurlait. C'est la bête qui court et qu'on ne tuera point. Puis tout s'apaisait. Le petit Trieotel, quand il se tenait près d'une porte, sentait sur ses mains, sur son cou, la morsure, du vent glacial.

Sa ronde achevée, il revint à l'entrée de la grande serre où il avait quitté son patron, posa sa lanterne sur l'étagère au milieu d'un groupe d'orchidées adultes, six ans, sept ans, huit ans, et, assis sur un pot renversé, il se mit à contempler, en essayant de ne pas dormir, les fleurs qu'il aimait le mieux. Malgré la rigueur du temps et le peu de clarté des jours d'hiver,

quatre Cattleya Tnjanx avaient fleuri et même

un Lœlla Digbymia. Celui-ci, — tête de canari ébouriffé, avait dit Jérôme, — ne portait qu'une fleur, cinq pétales d'un jaune verdàtre, et au centre un labelle extravagant, une gorge jaune d'or, qui s'ouvrait, s'épanouissait en nappe circulaire, finissait en rayons ténus et innombrables. Or, à l'endroit où la gorge se détachait des profondeurs de la tige, un point de pourpre, une goutte de sang, dormait dans les reflets jaunes. Les Cattleija, d'un mauve léger, à labelle de velours violet, ressemblaient à ceux que nous voyons chaque jour derrière les glaces des fleuristes, et ils n'avaient de remarquable que leur taille et la ferme beauté de leurs lignes.

Jérôme s'endormit. Les heures coulèrent.

Tout à coup, un fracas terrible, des vitres qui se brisent, des choses lourdes qui tombent, et la vague du froid qui déferle. La lanterne est éteinte. Jérôme comprend : il a oublié de fermer cette porte, et la nuit glacée est entrée, elle court sous les vitres qui éclatent, elle tue les plantes, elle ruine le patron. Il rallume à grand'peine sa lanterne, et la première idée qu'il a dans l'épouvante, c'est de regarder l'heure.

Page 1