VIEILLE FILLE
C'est une de nos supériorités de vieilles filles : nous avons notre âge. J'ai trente-sept ans sonnés, comptés, oubliés déjà par mon prochain et presque par moi-même. Pour qui essayerais-je de me rajeunir? Je ne fais partie de k vie d'aucun être; je ne ralentis la marche d'aucune ambition, je n'en aide aucune, et je n'ai près de moi jaucune de ces tendresses passionnées de mari ou d'enfants, qui souffrent de voir tomber en ruines la force qui les sert et la
part d'idéal qu'ils croyaient avoir confisquée pour eux seuls. Et la vieillesse s'en empare! C'est une mauvaise partageuse. Elle finit par ne rien laisser.
Je n'en suis pas là. Sans être vieille, je suis assez loin de la jeunesse pour que ma liberté soit parfaite. Je puis aller, venir, à la ville ou dans les chemins de campagne; monter les étages des maisons pauvres; arrêter Valérie, qui sort de son atelier; demander des nouvelles de leur père aux trois petits Blancpignon qui jouent sur le trottoir, sans que personne y prenne garde. Quand on veut se rendre utile aux pauvres, il n'est pas nécessaire d'être laide, mais on ne doit pas, comme me l'a dit une fois ma rempailleuse de chaises, « faire son bijou d'argent » ; il faut que celle, ou celui qu'on va chercher, quand il vous aperçoit de loin, pense tout uniment : « C'est une femme » ; quand il vous parle : « C'est une dame » ; quand il vous quitte : « C'est une amie ». Je suis sûre qu'ils m'aimeraient moins, si je suivais la mode, et si je n'étais donc pas, d'une visite à l'autre, tout à fait la même; ils croiraient moins que je les aime, si je portais sur moi tant de preuves que
je ne pense pas toujours à eux. Ils en voudraient à mon astrakan ou à ma zibeline, à mes plissés, à mes volants, à la pointe de mes talons et à l'aigrette de mon chapeau.
Si j'avais à conseiller une autre cliente de sainte Catherine, tentée par les mêmes œuvres que moi, et qui me demanderait mon avis, je dirais d'abord : Mademoiselle, il y a dix mille manières d'être simple dans sa toilette; la plus fâcheuse consiste à l'être trop ; on peut blesser en ne l'étant pas assez; il suffit, pour trouver la mesure, d'un peu de cœur et d'habitude.
Je lui dirais en second lieu : Vous n'aurez aucune peine à vous faire respecter des pauvres. La charité n'a pas besoin d'être expliquée à ceux qui en profitent, ou simplement qui voient autour d'eux, quotidiennement, la souffrance. Elle vient sous des noms différents, qu'on ne sait ni tout de suite, ni toujours; mais elle se penche, avec le même geste inlassé, sur les mêmes maux qui renaissent; elle a toujours été du quartier; on ne se souvient pas d'un temps où il n'y avait ni crèches, ni garderies, ni visiteuses de pauvres, ni distributions de vêtements d'hiver, ni bons de pain, ni garde-malades, ni
assistance par le travail, ni prêt de berceaux, ni don de layettes. Il n'y a point de rue si sombre et si puante où n'ait passé, bien des fois, une femme comme nous, portant un peu de pitié dans ses mains et dans ses yeux. D'où elle était partie? Pourquoi elle était venue dans le quartier? Quelle réflexion, ou quel goût, ou quelle peine, ou quel intérêt l'y avait engagée, puis retenue, puis ramenée? Les pauvres ne le cherchent pas, pour la bonne raison qu'ils le savent. Ils savent que voilà dix-neuf siècles, une idée fraternelle a été semée dans le monde, et que depuis lors il s'est trouvé des ûmes, des femmes presque toujours, croyantes pour la plupart, quelquefois non, qui s'en sont souvenues. Ils savent même qu'il n'en manquera jamais plus. Les gens du monde ont des étonnements, au contraire. Le premier de tous est de nous voir rester vieilles filles. Quelle catastrophe! Ils tâchent de l'expliquer. Ils ne se demandent pas si, à défaut d'autres motifs, les exemples de bonheur qu'ils nous offrent, dans leurs ménages, n'auraient pas suffi à nous rendre prudentes. Non, il leur faut une explication qui nous diminue, et qui les relève :
nous sommes trop laides, nous sommes trop pauvres, nous avons eu des chagrins d'amour, l'être adoré nous a plantées là, soit involontairement et parce qu'il est mort, soit par trahison. Pauvres petites! Et nous nous consolons, — si l'on peut se consoler ainsi, et leur doute est extrême, — « en faisant du bien ». J ai entendu, j'ai deviné ces ritournelles autour de moi, pendant dix ans. J'ai subi des entrevues qui n'eurent jamais de lendemain; j'ai lassé toutes les initiatives matrimoniales, et la douairière elle-même : « Vous le regretterez, mon enfant, et il sera trop tard, oui, trop tard. » Je n'ai pas été, avant la trentaine, libre de ne pas me marier, ou plutôt absoute de ne pas l'avoir fait. Il en sera de même pour vous, je vous en préviens.
J'adresserais un troisième avertissement, à la candidate qui me consulterait. Après la trentaine, lui dirais-je, pas plus qu'avant, ils ne croiront à votre vocation. Ils vous auront seulement classée, comme on dit au Palais, je crois, parmi les « sans suite », les affaires qu'il est inutile de poursuivre. Mais il est certaines gens qui poursuivent toujours, et l'âge n'en
libère point. Défiez-vous des admirations désintéressées. Parce que vous aurez réussi à fonder une œuvre nouvelle ou à développer une œuvre ancienne; parce que la vente de charité que vous avez organisée aura attiré du inonde; parce que l'un de vos amis, traversant le faubourg en automobile, vous aura aperçue au milieu d'un groupe d'enfants ou de femmes, et que vous aviez mis votre blouse d'infirmière, et que vous étiez, pour elles, une amie évidente, on chantera vos louanges dans le ton majeur; on vous présentera des auréoles, à choisir : « Une vraie sainte, ma chère, une apôtre; elle fait des merveilles, et aucune santé, vous savez, aucune... » Ces discours n'enflammeront pas les jeunes gens, mais ils réveilleront la curiosité des hommes mûrs. Vous serez louée, gravement, par des magistrats en retraite ou en exercice, des sénateurs, d'anciens gagnants du tir aux pigeons. Us seront sincères, ils seront émus, ou croiront l'être. Quelques-uns proposeront des souscriptions, qu'il faudra toujours accepter. J'ai été bien souvent entourée et regardée ainsi, pour l'amour des pauvres, à ce qu'on prétendait, mais je vous assure que l'amour tout court était
du jeu, et que je me sentais sur la treille, comme autrefois, un peu hors d'âge seulement, un peu singulière, grappe de chasselas conservée dans un cilice de crin. Vous ferez bien de vous soustraire, avec esprit si vous pouvez, à ces béatifications illicites. Elles ne sont pas dangereuses pour nos mœurs, mais si peu qu'on )'■ prête attention, elles ruinent ce bel oubli de soi, sans lequel nous ne sommes que des filles non mariées, mais non plus des vieilles filles. Je dirais enfin à ma candidate : Nous avons une très longue histoire, et très noble, qu'il faut continuer, c'est l'histoire des familles de France. Elles ont été, en notable partie, l'œuvre des vieilles filles, dont la France d'autrefois était plus abondamment pourvue. Quelle est celle qui n'avait pas sa tante Gothon, sa tante Marion, sa tante Ursule? Personne n'héritait en bloc de ces femmes habituellement pauvres ou appauvries; mais il y a l'héritage quotidien, celui que distribuent nos actions. Tante Gothon filait, tante Marion berçait, tante Ursule enseignait à lire. Les mères, très fécondes, trouvaient de l'aide qui ne coûtait rien, pour élever les petits. Il y avait quatre, six, huit bras pour
endormir, plusieurs voix pour chanter, un seul cœur pour instruire. Les tantes se répandaient toujours un peu hors de la maison, et c'est ce qu'il faut faire. Que j'aurais voulu les connaître! Elles devaient avoir tant de recettes et de maximes concernant leur état! J'ignore ce que peut dire là-dessus la statistique. Mais, quoi qu'elle affirme au sujet du nombre des célibataires en France, je suis certaine que le nombre a diminué des vieilles filles utiles à leur parenté et à leur voisinage, des célibataires ayant une mince fortune et qui mènent dans le monde à peu près la vie d'une religieuse. Nous sommes loin de suffire à la tâche, nous n'y suffirons jamais. Cependant, je crois que nous allons recevoir des recrues. De meilleures que nous, de plus saintes, dans beaucoup d'oeuvres de charité extérieure, nous avaient remplacées ou devancées. A présent qu'elles s'en vont, spoliées et chassées, il est probable que plusieurs de celles que le couvent eût appelées s'adjoindront à nous, dont la vocation fut moins parfaite.
Ne craignez pas l'ennui. Quand j'ai couru tout le jour, ma petite, dans le pays de misère,
dont la carte ne sera jamais achevée, j'ai les yeux las, les pieds las, le cœur tout plein des peines que j'ai écoutées ou vues. Mais le temps me manque pour être triste. Et j'ai tant d'enfants, loin de chez moi, qui attendent mon réveil, que je m'endors tout de suite.
Quand il n'est pas l'heure encore, et que je suis dans mon petit salon de Paris ou dans ma chambre à la campagne, je prends mon cahier de notes, et j'écris un souvenir de cette vie frémissante, trépidante, qui est celle de beaucoup d'autres femmes, et que peu de gens connaissent parmi ceux qui lisent des livres. J'appelle cela mes mémoires : histoires que j'ai vécues, ou que j'ai devinées, douleurs qui ne parlent guère, joies que j'ai approchées de si près que j'ai cru un moment, et même plus tard, qu'elles étaient à moi.
? février 1887 . — Jour d'hiver, très peu de vent, mais une brume glacée, traîtresse, impossible à fuir, qui pèse sur le corps et sur l'âme, qui est chargée de mort, comme d'autres nuages sont chargés d'électricité, comme l'air du printemps est chargé de vie. La boue de la rue se dissout lentement, elle devient pareille à de la graisse d'essieux, et toute la chaussée en est enduite, et les voitures qui passent y laissent une trace couleur de fer, comme des rails. Les promeneurs l'évitent autant qu'ils peuvent. Mais les petits qui ramassent le charbon y pataugent et y plongent les deux mains. Ce sont les glaneurs noirs, quatre enfants,
deux de douze ou treize ans, peut-être plus, — ou ne sait jamais bien l'âge quand la misère s'associe à la vie, — une petite fille de neuf ans, un petit gars de quatre ou cinq. Ils suivent une file de lourds tombereaux qui portent à une usine sa provision de houille, et quand un fragment se détache du chargement cahoté et tombe à terre, ils se jettent à droite, à gauche, tous ensemble, presque sous les roues, jusque sous le pied des chevaux, et saisissent le morceau de charbon. Chacun d'eux a un sac pendu à la ceinture, excepté la petite fille, qui tient son sac à la main. Elle m'intéresse plus que les autres, parce que je puis plus aisément m'occuper d'elle et de ses pareilles. Les vieilles filles comme moi ont une réserve de tendresse à dépenser, et c'est heureux, pour tant de créatures qui. sans elles, n'auraient jamais été aimées. Je me mets à suivre les tombereaux, moi aussi, mais sur le trottoir. Comme elle a bien cette physionomie de l'enfant sans mère, que je reconnais de loin à présent que j'en ai tant vu de près! Elle dort mal, elle mange mal, elle est abandonnée, elle est vicieuse, je le devine à son petit visage de chèvre, tout pâle,
marqué de taches de fièvre au-dessus des pommettes, et à la violence de son geste quand elle pousse le plus petit de la bande pour attraper avant lui le charbon, et à son rire où il y a déjà du défi et de l'insulte, quand les plus grands lui parlent, et à ses vêtements, qui n'ont jamais été réparés ni lavés. Ont-ils même été cousus solidement une première fois? La robe, de mérinos noir, remonte à droite, descend trop bas à gauche, et forme en arrière un paquet de plis, comme une queue qui traîne sur les talons et dans la boue. Tiens, elle a de jolis cheveux, blonds, d'un blond déjà déteint, entre paille et foin. Il y a de l'or là-dedans.
Peut-être aussi dans l'Ame?
J'ai continué de suivre les tombereaux. Ils ont monté une rue de faubourg, pavée, étroite, où le charbon coulait, du haut de ces gros tas ambulants, en menus grêlons qui faisaient des sillages. Les quatre enfants ne s'arrêtaient plus de se baisser et de se redresser. Tout à coup, les voitures tournèrent à angle droit, une porte s'ouvrit à deux battants, comme mue par un ressort devant la première, et se referma dès que la dernière fut entrée dans une cour
déserte entre deux murs. Les petits demeurèrent un moment immobiles, regardant cette barrière; puis ils mirent leurs sacs dans le fossé et les trois garçons escaladèrent la haie d'un champ qui commençait à trente pas de là. Je m'approchai de la petite fille, qui était lasse et qui respirait vite, le dos appuyé contre un arbre.
— Comment t'appelles-tu?
Elle répondit, avec l'évident désir d'être débarrassée de moi :
— Georgette.
— Est-ce que tu cours les rues, comme cela, tous les jours?
— Non, les jours de charbon seulement.
— Tes frères ne suffiraient pas?
— C'est pas mes frères, c'est des gars. Je n'ai de frère que le petit.
— Ton père n'a donc pas de travail?
Elle se tut.
— Ta mère non plus?
— Elle est poussive.
Je sentis au cœur, comme une blessure, l'écho de cette parole animale. L'enfant eut dit de même, s'il s'était agi d'une jument, d'une
truie ou d'une chatte. Elle n'avait d'ailleurs aucune intention d'injurier sa mère ou de m'étonner. C'était le mot de son monde et de son palier. Je demandai : « Où demeures-tu? » Elle me jeta par-dessus son épaule un numéro et un nom de rue. Je ne rencontrai pas son regard. Elle écoutait, ardente, le cou tendu, les cris des trois gamins qui devaient suivre une haie, déjà loin. Et, ayant repris haleine, elle courut vers la même brèche, et sauta dans le champ pour les rejoindre.
Mai 1890. — Je suis restée trois ans sans avoir de nouvelles de Georgette. Elle m'avait donné une fausse adresse. Et puis la vie m'a empêchée de pousser plus loin mes recherches. J'ai tant d'autres clients, de ceux qui reviennent et de ceux qui passent, de ceux qui passent surtout! La misère est si mobile de cœur et de logement! Je n'avais pas oublié, cependant, la glaneuse de houille. Je la rencontrai un jour, inopinément, dans une maison où j'allais souvent, où je ne me doutais pas que sa mère habitat depuis plusieurs années. Elle me reconnut la première, et en ressentit une espèce
de joie qui éclaira son visage de petite chèvre blanche. Je la trouvai grandie, trop grande pour son âge, et triste, dès qu'elle m'eût dit honjour. Nous étions au bas de l'escalier, dans une maison de banlieue, pas encore vieille, pas encore sale, derrière laquelle on voyait, par la porte entr'ouverte du corridor, un jardin divisé en six, des choux presque partout, et un tréteau chargé de linge mouille qui s'égouttait.
— Tu laves?
— Je fais tout; « elle » ne peut rien faire. Quand je suis rentrée de l'école, j'en ai. oui, du travail, et le matin, c'est la soupe, les lits... Heureusement qu'on n'en a pas chacun un.
Il y avait dans le ton cette colère, cette envie de s'échapper, cette révolte qui sont des signes de la grande ignorance. Nous causâmes de l'école. Elle ne cessait point de regarder du côté du jardin. Le soleil oblique dorait les choux et l'arête du mur. Un moineau pépiait, les plumes toutes soufflées de bien-être, répétant : « Qu'on est bien! qu'on est bien! » Georgette était parmi les premières de sa classe. Je
devinai qu'elle avait envie de me le prouver et je l'interrogeai. Elle savait tout : « François Ier, 1515-1547; Henri IV, 1589-1 610. assassiné par Ravaillac le li mai 1610; bataille de Wagram, o et 6 juillet 1809; présidence de M. Grévy, 1879-1887;... le volcan de Popocatépelt, dans les Montagnes-Rocheuses. » Elle souriait, en dessous, de tant d'autres choses qu'elle aurait pu répondre. Je lui demandai.
— Sais-tu que tu as une âme?
Elle leva les épaules, sans trop marquer le geste.
— A quoi cela sert-il?
— A vivre et à mourir, ma petite, tout simplement. Tu ne peux comprendre ce que tu gagnerais, même encourage et en joie, dans ta vie rude, à savoir que tu as une âme et un Dieu.
Pour la première fois je vis ses veux, qui se levèrent sur les miens. Ils étaient bleus, une lueur de tendresse étonnée passait à la surface, et il y avait de l'ombre tout au fond. Ce fut l'ombre qui gagna. Le regard devint dur, parce que le cœur se fermait.
— Bah! dit-elle, où est-ce que ça s'apprend, ces choses-là ?
Nous causâmes encore une demi-minute, puis le rappel du temps, et la mauvaise défiance contre moi, et d'autres passions inquiètes la mordirent. Elle secoua ses mèches fauves en désordre, fila le long du corridor, descendit deux marches, et j'entendis le premier coup du battoir.
J'appris, quelque temps après, qu'elle avait été trois fois au catéchisme de la paroisse, « pour faire plaisir à la demoiselle ». Mais elle s'y trouva dépaysée, l'une des plus grandes, et l'une des moins brillantes. Elle ne revint pas. On me raconta aussi que la famille avait changé de maison, et que Georgette était entrée « en fabrique ».
8 septembre 1900. — Je me promenais, hier, sur le trottoir d'une grande avenue plantée, et je jouissais vivement de la douceur de l'air, et de la physionomie détendue, et de la flânerie de ceux qui se promenaient comme moi. Les dimanches de septembre nous font voir une ville que nous ne voyons ni si bien ni si complètement aux autres mois, une ville presque homogène. En hiver, en été, un joli chapeau en
cache beaucoup de laids. Mais, en septembre, les jolies plumes, les jolis rubans, les jolies pailles sont à la campagne. Je m'amusais donc à observer cette foule toute populaire et à suivre l'étonnante descente de la mode à travers les classes sociales. La ville n'a plus que les petites copies à bon marché. Quand on voit la dernière transformation de ce qui fut une idée de luxe et de beauté, ce n'est pas le sourire qui monte aux lèvres, du moins pas aux miennes. Il faut se consoler en regardant les visages et le contentement d'être belle, si répandu. Je songeais ainsi, quand un couple me dépassa. Le fiancé était un ouvrier très jeune, imberbe, plus petit que la femme, amenuisé et réduit par l'alcool. Il paraissait très tendre, riait beaucoup sans aucun embarras, et ostensiblement serrait le bras ou la main gantée de sa compagne. Georgette était gantée : des gants de Suède couleur paille. Elle avait un chapeau d'au moins neuf francs soixante-quinze, de ceux qui ont du velours demi-soie et des roses demifines. Elle ne riait pas. Elle aurait même voulu qu'on fut très sage, très digne, très fier pendant cette promenade. Mais elle pardonnait
tout au mari de demain, à celui qu'elle aimait et qui représentait pour elle la vie plus libre, peut-être même la vie oisive, ce grand rêve des pauvres. Un charme élait en elle. Ses cheveux, séparés en bandeaux, soufllés, relevés, frémissants, ressemblaient à deux ailes de perdrix. Le jour l'enveloppait. Les promeneurs devinaient la joie rapide et la regardaient passer. Il y avait des femmes qui se détournaient après l'avoir considérée, à cause de l'émotion que font ces choses quand on se rappelle. Georgette m'avait reconnue. Mais il lui déplaisait sans doute d'avoir à expliquer nos rencontres. Elle me frôla l'épaule, fit semblant de s'intéresser à un groupe qui chantait, très loin, en avant, et ne salua pas.
Elle n'était pas mariée encore, puisqu'il y avait derrière elle, traînant la jambe, un couple de vieilles gens, oncle et tante, cousins ou amis, que les fiancés emmènent très souvent avec eux dans ces promenades de la veille, et qu'ils font boire dans les auberges.
16 mars 190... — Ce matin, j'allais vite, je traversais une petite rue toute bordée de bou-
tiques minuscules, qu'entaillent des couloirs sombres, voûtés, ouvrant, au bout de vingt mètres, sur des cités ouvrières. Une femme, débouchant par un de ces chemins d'ombre, me heurta légèrement et. nerveuse, dit : « Pardon, madame, j'ai de si mauvais yeux! » Nous n :»us regardâmes. Et avant que j'eusse parlé, deux mains se tendirent vers les miennes pour m'entrainer. et je vis les lèvres qui reprenaient :
— Venez! oh! venez, j'ai de la peine pour deux!
On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l'ombre et je l'écoutai se plaindre. Son mari la délaissait. Deux enfants étaient une lourde charge, et elle ne savait pas de métier, et la fabrique retient si longtemps dehors! Les mains ne me lâchaient pas; les yeux ne me quittaient pas. Elle se jetait vers moi. dans sa détresse, parce que, treize ans plus tut. je l'avais plainte d'autre chose que de sa pauvreté.
Nous causâmes intimement, surtout de - enfants, et des projets qu'elle me confierait en détail quand je viendrais la voir chez elle. Je promis.
— C'est que. fit-elle en me reconduisant au jour, moi je ne suis pas bien, vous savez... Voyez comme j'ai la peau blanche! Je suis...
Elle eut un sourire, qui me fît mal, elle se souvenait, elle dit :
— Je suis poussive, comme l'autre.
Elle ajouta, très bas, en me quittant :
— Ça serait peut-être le moment de ni'apprendre les choses que je ne sais pas, puisque ça ne sert pas seulement à vivre...
Dans la cour où demeure Georgette. la cour du Laurier-Bleu, j'ai passé hier une heure douce et cruelle. La douceur n'est venue que tout à la fin, quand j'ai cru comprendre que la confession de sa souffrance avait calmé cette àme épuisée par le silence. Le silence des religieuses est plein de conversations avec Dieu. Mais celui de ces pauvresses qui ne croient à rien pèse comme un couvercle de tombe sur la douleur vivante.
Lorsque j'entre dans les cités de misère où je suis connue, il y a des femmes qui regardent d'abord le sac de soie noire où je serre mes bons de pain et de charbon; il y en a aussi qui
regardent d'abord mes yeux, et ce sont mes amies. Toutes ne causent pas avec moi. Pour avoir le droit de plaindre une peine il faut l'avoir gagné. Cela s'achète quelquefois très cher.
Je saluais donc, depuis cinq ou six ans, Octavie Merle, la femme qui demeure au quatrième, à gauche, sous les toits. Les voisines de la cour m'avaient prévenue en sa faveur, ce qui est rare :
— La Merle! Ah! mademoiselle, en voilà une qui a du mal! Elle gagne la vie de deux hommes, le sien et puis le frère du sien, deux pas grand'chose, je vous assure. Elle se tue de travail. Mais elle ne vous demandera pas la charité. Non, c'est plus fort qu'elle : il faut qu'elle se taise, et même devant nous elle n'a pas de mots sur son chagrin.
Or, hier je frappais à la porte qui ouvre sur le même palier, à droite. Je voulais savoir des nouvelles d'une jeune femme, — une souriante et une causante, celle-là, — qui m'avait priée de la faire inscrire sur la liste du bureau de bienfaisance. Elle devait avoir son troisième enfant pendant les vacances. Et au retour des vacan-
ces, que j'ai dû prolonger cette année, je venais rendre visite à la jeune mère et à l'enfant. Une fois, deux fois, trois fois je frappai. Personne ne répondit. Dans la cage de l'escalier, le vent seul, aspiré par quelque lucarne de grenier, grognait ou sifflait en montant. Je me détournais pour descendre. La porte de gauche s'entr'ouvrit, et le pâle, le mince visage tragique d'Octavie Merle se pencha.
— Que cherchez-vous?
— Votre voisine, madame Merle.
— Elle est morte.
— Ah!... pauvre femme! Que dites-vous là?... Morte!
— Vous voulez donc que ça n'arrive qu'aux braves gens de mourir?. .. Vous aurez beau frapper, personne ne vous entendra... Tout est parti... Je ne les regrette pas.
Elle disait cela sèchement, avec une flambée de colère dans les yeux, et le secret plaisir de me blesser. Cependant les lèvres, toutes fendillées, ne tremblaient pas seulement de haine, au passage des mots, mais de froid, de détresse, de faiblesse.
— Si vous êtes curieuse de savoir à qui vous
faisiez la charité, continua-t-elle, entrez chez moi : je vous l'apprendrai.
Ce que j'allais apprendre, surtout, et je le pressentais, c'était la vie de celle qui m'invitait de la sorte. Je m'assis au milieu de la chambre mansardée, près du petit poêle de fonte, qui mêlait sa fumée à l'odeur fade des cuirs cirés. Octavie Merle était piqueuse de bottines. Des paquets de tiges et d'empeignes couvraient la table étroite d'une machine à piquer que la femme avait mise entre le poêle et la fenêtre L'ouvrière s'accouda dessus et, pour ne pas me regarder, regarda dehors.
— Ma vue a bien baissé, dit-elle. J'ai trop travaillé, et j'ai mal dès que je m'applique.
Par la fenêtre, nous apercevions un paysage de toits et de ciel : beaucoup de pentes d'ardoises, de cheminées, de tu}raux, de fils de fer, et les fumées, qui sont de la vie que le vent tourmente.
Elle demeura un peu de temps silencieuse et puis elle me raconta, par phrases courtes, sans émotion apparente, sans cesser de regarderies toits, le triste mariage qu'elle avait fait. Elle avait épousé un homme plus jeune qu'elle, ma-
lingre, exempté du service militaire pour cause de faiblesse de constitution, et qui n'avait vu dans le mariage qu'un moyen de ne pas travailler. « J'étais forte, disait Octavie, je ne refusais pas l'ouvrage, je cro}rais tout ce que mon mari me racontait sur les longs chômages de son métier d'ajusteur-mécanicien, sur la difficulté de trouver une place dans un nouvel atelier. Et puis, en ce temps-là, je l'aimais; c'était un enfant: je le sentais faible, peu raisonnable, et j'avais peur de le perdre. Vous l'avez rencontré quelquefois, dans la cour du Laurier- Bleu; il vous connaît, il me l'a dit. C'est an homme distingué; il a l'air d'un monsieur; jamais un mot grossier avec lui tant que j'ai pu suffire à payer la dépense ; même il ne buvait pas. Je l'aimais. » Au ton dont elle disait cela, je comprenais qu'elle l'aimait encore. La pauvre créature s'était épuisée pour nourrir son mari. Bientôt il avait amené chez lui et logé sous son toit son frère, un vrai malade, celuilà, qui mourait lentement de la poitrine et qui se soignait en buvant. Et, obligée de travailler pour les deux hommes et pour deux enfants nés au début du mariage, Octavie Merle avait
passé près de quatre années sans quitter cette machine sur laquelle à présent s'amoncelait l'ouvrage en retard, dormant deux heures par nuit, usant ses yeux, ses mains, ses nerfs, afin que son cœur fût épargné. Alors, il arriva ce qu'elle aurait dû deviner, ce qu'elle avait prévu peut-être : elle devint une vieille femme en quelques mois , et son mari la délaissa.
Dans le ciel, par la fenêtre aux vitres étroites, elle regardait les toits de la ville qui s'en vont si loin, si loin, chacun abritant une peine ou une plainte. Pour me parler de l'infidèle, elle, si dure quand elle jugeait l'atelier, les camarades, son beau-frère, ses enfants, son travail, elle avait des mots indulgents, des mots qu'elle maniait avec une prudence instinctive, comme des armes qui auraient pu la blesser elle-même. « Il a toujours été si léger... Autrefois il m'aimait... S'il n'avait pas été entraîné par l'autre, je ne serais pas la femme finie que je suis et [dus malade que les médecins ne sont savants.
» 11 rentrait à toute heure de nuit, quelquefois au petit matin. Il me trouvait toujours
attelée à ma besogne de piqueuse, et nous nous disputions. J'aurais mieux fait de ne Tien dire peut-être? Mais le moyen, quand tout le cœur n'est qu'un cri?
» Tout ce que j'ai fait a tourné contre moi. Tenez, cette voisine que vous avez secourue, j'avais eu pitié d'elle, moi aussi. Ça n'était pas marié ; ça faisait la noce ; ça riait toujours. Nous ne nous parlions guère. Pourtant, quand elle a eu son troisième enfant, les commères d'en bas m'ont dit : « Elle ne vivra pas », et je suis allée la voir. Je n'avais que le palier à traverser pour entrer chez elle. Dès qu'elle m'aperçut, — le lit était au fond de la chambre qui ressemble à celle d'ici, — elle dit : « Vous n'auriez pas dû » venir ». Et je pensai qu'elle se souvenait de plusieurs paroles de mépris que je lui avais adressées. Elle était toute menue sous son drap, comme une petite fille. Elle avait la fièvre. Elle tenait près d'elle, dans le lit, son nourrisson, dont elle cachait le visage avec un mouchoir. Je lui parlais, comme on fait en pareil cas, de sa santé, du temps, du médecin, des voisines. Elle me regardait comme si j'étais la mort. Elle n'avait plus que des yeux, des creux d'ombre
OCTAYIE MERLE 29
avec une petite veilleuse, au fond, qui avait peur. Je pensai alors que son heure était proche, que les enfants allaient demeurer à l'abandon, que c'était une pitié, et je lui demandai : « Quel est le père de votre petit qui » est là? » Elle fit un grand effort pour tourner la tète de l'autre côté, et pendant que je l'aidais de mes deux mains, elle répondit : « Je ne » peux pas le nommer devant vous ! Pas devant » vous! »... Trois jours après, elle était morte.
— Et l'enfant, qu'est-il devenu?
— Les deux aînés ont été pris par l'Assistance publique... Le dernier.... je ne pouvais pas le laisser à d'autres, n'est-ce pas? je l'ai gardé. Mais c'est la force qui va me manquer pour nourrir tant de monde, mademoiselle...
Le soir commençait à roussir les toits. La fumée sortait plus épaisse des cheminées. Des corneilles, taillées dans de la suie et de la brume, coulaient avec le vent au-dessus de la ville. Je causai une demi-heure encore, avec Octavie Merle, qui s'était penchée sur la machine et reprenait son travail.
Puis je regagnai ma maison, l'âme partagée, comme il m'arrive souvent, entre la tristesse
et l'admiration. Je me demandais où de pareilles créatures, qui n'ont plus la force de la foi, puisent ce courage héroïque, cette tendresse, cotte patience surhumaine. Et je me répondais qu'elles vivent encore, moralement, sur la réserve de vertus et de mérites de leurs vieilles mères croyantes et disparues.
C'est un brave homme; tout le monde le dit, et, bien que je n'aime pas cette locution vague, où tant de culpabilité ou d'inconscience peut tenir, je l'emploie en parlant du père Mulot. On ne saurait guère s'exprimer autrement : car il faut le juger en gros, et par comparaison. Je l'appelle brave homme parce qu'il devrait être mauvais, et qu'il ne l'est pas trop. C'est un miracle fréquent, et grâce auquel la société vit encore. Nos neveux l'expliqueront.
Le père 3Iulot est, depuis trente ans, peigneur de laine dans une grande filature. Son fils aîné peigne aussi; sa fille, qu'il a eu l'idée d'appeler Sylvie, est rattacheuse, ce qui veut
dire qu'elle noue, sur le métier en mouvement, les deux moitiés des brins qui se rompent. Il y a donc trois Mulot qui gagnent, et qui vivent pendant douze heures dehors. Il en reste trois à la maison : la mère, et deux enfants petits qui suffiraient à épuiser une santé plus robuste : l'un parce qu'il est bruyant, violent et incapable de repos; l'autre parce qu'il ne cesse pas d'être malade. Le pain n'a jamais manqué chez les Mulot, ni le charbon, ni même le fagot de bois, dont on fait une flambée, quand le froid est trop noir, à l'heure où l'homme revient. Ce ne sont pas des pauvres, précisément; mais le champ de la misère est bien plus grand que celui de la pauvreté. Celle qui se nomme ellemême la mère Mulot m'a conté ses peines. Dans la chambre du rez-de-chaussée, ornée de chromos et de découpures coloriées, — au lieu des images pieuses d'autrefois, — nous étions assises, un dimanche matin, devant la plaque de la cheminée.
— Ils sont tous sortis, mademoiselle, me disait-elle, le père, le grand Joseph, Sylvie, les deux petits.
— Où sont-ils allés?
— Acheter le journal.
— Vous faites de la politique?
Elle avait ramené les plis de sa robe de laine noire, et elle les tenait serrés entre ses deux mains et entre ses deux genoux. Ainsi immobilisée et tendant son corps tout plié vers la cendre, d'où sortait une tiédeur légère, elle répondit d'abord par un sourire et par un regard qui allèrent à la crémaillère. Le visage maigre, un peu trop aigu de partout et pâle uniformément de madame Mulot, en fut tout égayé une seconde, comme un vieux toit sur lequel passe un soleil de giboulée.
— Oh! dit-elle, la politique, il faudrait être riche pour en faire. Jusqu'à l'année dernière, nous n'achetions jamais le journal, par économie. Mais, à présent que Joseph est devenu un homme, il ne veut plus rester avec nous le dimanche, s'il ne lit pas. Ça l'amuse, ça le retient, mais ça le change...
— Quel journal choisissez-vous donc?
Elle me jeta le nom d'une feuille socialiste,
et, devinant que je n'approuvais pas :
— Les premiers temps, mademoiselle, nous aurions pu acheter pour lui n'importe lequel,
3i MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE
et il y aurait pris le même plaisir. Mais ni le père ni moi nous ne connaissions les journaux. J'ai dit à Mulot, quand il est sorti, la première fois, pour en acheter un : « Prends-le au bureau de tabac, dans la plus grosse pile! » Je pensais que ça serait le meilleur. Et je m'aperçois bien, à présent, que mon garçon se met à dire des choses pas honnêtes contre les curés. Mais il reste à la maison : c'est toujours ça... Il est. en vérité, plus facile à tenir que sa sœur.
— Sylvie?
— Oui, mademoiselle : une fille jolie qui aime rire, qui aime la toilette, qui est à l'âge où les violons parlent.
— Quel àffe a-t-elle?
— Seize ans bientôt. Et pas plus le goût de la lecture qu'une tourterelle. Ce n'est pas elle qu'on retiendrait à la maison avec un journal! Elle a le goût de la compagnie. Mais son père a l'œil, vous savez. Je crois qu'il serait encore plus sévère que moi. Il est haut d'honneur, tout à fait, pour Sylvie. D'abord, il l'accompagne, le matin, jusqu'à la porte de l'atelier; je les vois qui fdent, dans le petit jour, elle presque toujours à la remorque, achevant de tapoter ses
cheveux ou de boutonner son corsage dans la rue, puis rattrapant le père qui va devant, du même train, comme un roulier. A onze heures, ils se retrouvent au restaurant.
— Ils ne reviennent pas manger chez vous?
— Le temps leur manque, mademoiselle.
D'un coup de sirène à l'autre, ils ont une heure et demie. Et nous sommes trop loin pour qu'ils refassent deux fois la route. Non, ils déjeunent avec les camarades, à la Treille, dans la grande salle où l'on danse le II juillet; mademoiselle se rappelle bien?
— Parfaitement.
— La jeunesse voudrait faire bande à part. Le père ne veut pas. Il sait que les grandes réunions de ce genre-là, ça finit toujours par des petites, Et il se délie. Tant de mauvais drôles à l'usine, des garçons qui n'ont jamais entendu seulement parler d'une bonne action! Ils n'approchent pas trop près, quand ils voient mon homme et le grand Joseph à côté de Sylvie. Mais le dimanche! En voilà une question difficile, le dimanche!
— Envoyez votre fille au patronage, chez les sœurs!
— Je l'ai fait. Nous avions peur, le père et moi, que les sœurs ne l'acceptent pas, parce que Sylvie a été élevée à la laïque. Mais non. Depuis six mois, chaque dimanche, elle y allait, elle s'amusait, elle trouvait des filles de son Age, elle revenait contente... Le malheur a voulu...
La mère Mulot, du bout du doigt, sembla chercher et renfoncer, au coin de ses yeux, une larme qui s'y trouvait souvent, en faction.
— Le malheur, reprit-elle.... on l'a renvoyée, dimanche dernier.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle a chanté : « Viens, poupoule, viens! »
— C'est impossible, mère Mulot!
— Vous allez l'entendre vous le dire : elle rentre!
Elle rentrait, en effet. La porte s'ouvrit, et le père Mulot parut le premier, grand, la poitrine creuse, le visage tout couvert de poils gris, moustaches, favoris, sourcils, touffes de supplément, qui poussaient avec fougue, et au milieu desquels luisaient deux yeux tout petits, tout noirs, et prêts à flamber comme deux
grains de poudre. Il portait un cache-nez et un complet d'étoffe mince. Comme l'hiver n'était pas encore fini, tout le luxe du ménage s'était réuni sur la personne de Sylvie. Elle seule devait avoir chaud. Elle seule était presque élégante. Elle avait des gants de peau, — pleins de déchirures non recousues, il est vrai; — une jupe à deux volants gros bleu; un manteau à la mode, avec des manches en forme de ballon dégonflé; un col droit, une cravate multicolore, un chapeau à trois cornes, et elle eût été plaisante à regarder, avec son nez de chat, tout court, ses lèvres longues et rouges comme une gousse de piment, ses yeux bridés et vifs, sans l'insolence qu'on sentait déjà chez elle toute formée, irrémédiable et dominante. La mère Mulot s'était détournée, je m'étais levée, et j'eus un joli sourire de Sylvie, lorsque je tendis la main aux deux arrivants, le sourire qu'elle aurait dti avoir toujours. C'est une tristesse, pour ceux qui visitent leur prochain, surtout les pauvres, de songer à ce qui eût été possible. Nous renouâmes connaissance. Mais, dès que j'eus prononcé le nom de patronage , ce fut une
autre Sylvie qui me répondit, offensée, irritée, intraitable :
— Oui, pour une chanson! On m'a fait des affronts pour une chanson ! Je n'y retournerai pas! Ni vous, ni mon père, ni ma mère, vous ne m'y ferez retourner!
— Lors même que j'en aurais moyen, je ne vous y forcerais pas, Sylvie : il faut s'amuser de bonne humeur. Mais, qu'est-ce que vous ferez désormais, le dimanche?
Le bonhomme répondit pour elle. Il n'avait pas cessé de la regarder, avec une admiration inquiète, avec la peur secrète de ceux qui n'ont qu'un moyen d'action, l'autorité, et qui ne savent pas s'il suffira.
— Eh bien! fît-il, je renoncerai à ma partie de boules, et j'emmènerai Sylvie se promener. Yoilà ce qu'elle fera!
Un rire de faunesse emplit la pièce. Le père Mulot n'en pensa rien. Mais la mère eut le sentiment de la note fausse et perverse. Elle me parut plus pâle, plus menue, plus repliée sur elle-même qu'auparavant, et, quand elle me reconduisit, l'instant d'après, elle me dit :
— On n'est plus facilement leur maître à présent.
Elle ne s'expliqua pas davantage. La phrase vague mourut dans la brume de la rue, et je m'éloignai.
Comme je l'avais bien deviné, Sylvie n'avait pas été renvoyée du patronage ; elle avait reçu des observations, non pour avoir chanté, mais pour s'être battue. Je la rencontrai plusieurs fois, le soir, à l'heure où l'usine verse dans les avenues ses régiments mixtes, et, parmi les femmes qui revenaient, cinq ou six de front, ébouriffées, la bouche ouverte pour parler, pour rire ou pour boire l'air nouveau, j'en vis une qui me faisait un signe d'amitié. Le père n'était jamais loin.
Le père Mulot tenait sa promesse. Lui peu marcheur, lui joueur de boules et amateur passionné des stations à l'auberge, il sortait chaque dimanche dans la banlieue et même la campagne. On l'apercevait, dans les bois suburbains, pillés et traversés jour et nuit, cueillant la violette et la primevère.
— Sylvie, disait-il, rapportons de quoi fleurir la maison! En es-tu?
Elle en était, sans enthousiasme. Et, dans le crépuscule tardif, quand ils rentraient, ayant chacun une brassée de fleurs liée avec une ficelle et serrée contre la poitrine, ils entendaient dire, par les petits rentiers assis sur le seuil des portes et respirant la poussière et les quelques bonnes odeurs que le hasard y mêle : « Sentez-vous la jolie glycine? Ça doit être celle du grand jardin? » Eh! non, la glycine, c'était Sylvie avec ses bouquets, Sylvie qui traînait la jambe, et qui souriait un peu, dans l'ombre, au compliment. D'autres fois, le bonhomme prenait une ligne, sa fille prenait le panier de provisions, et ils suivaient le cours d'une rivière, et s'installaient, pour l'aprèsmidi, au coin d'un pré, à l'endroit où la vase des rives, criblée d'empreintes de semelles, disait que les remous ou les herbiers voisins avaient une renommée. Mais qu'il se promenât à l'est, à l'ouest ou au midi, le père Mulot se rendait compte que sa fille ne le suivait que par force. Vers la fin du printemps, un matin qu'ils partaient pour la campagne et qu'elle était demeurée en arrière, il l'avait surprise à faire des singes à trois jeunes ouvriers de l'usine,
cachés à l'angle d'une ruelle. Il avait eu le pressentiment d'un malheur; il avait compris que toute la bonne volonté, toute la rudesse et même tout l'amour d'un vieux comme lui ne suffiraient pas à retenir Sylvie. Et, le dimanche suivant, au moment où il s'apprêtait à se mettre en route, ayant appelé : « Sylvie? » il n'avait pas reçu de réponse.
Il attendit, s'inquiéta vite, courut chez les voisins, assembla la fourmilière qui sort si vite au bruit, de toutes les cours, de toutes les mansardes, de tous les corridors.
— Vous ne l'avez pas vue? Elle avait son chapeau à plume bleue; sa cravate rose...
Mais personne ne l'avait vue. Il eut l'idée folle d'enlever le couvercle de planches qui fermait l'entrée du puits. Il courut au commissariat de police, où l'on ne savait rien, chez des amis logés très loin, dans des cafés où plus d'une fois, elle et lui, ils s'étaient reposés, et il rentrait, exténué, à quatre heures du soir, quand la mère Mulot, restée à la maison, lui dit, pâle comme la cendre, en lui ouvrant la porte :
— Ta fille est perdue, Mulot! Le buraliste
l'a vue, qui filait à bicyclette avec deux gars de l'usine!
Alors, les voisins se rassemblèrent de nouveau, autour de l'homme qui criait :
— Je la tuerai! Si elle reparaît devant moi, je la tuerai !
Il allait, d'une chambre dans l'autre, montrant le poing au lit de Sylvie, aux images pendues au-dessus, aux joueurs de boules, ses amis, qui essayaient de l'apaiser. A cinq heures, il y avait autant de monde, dans la maison, que pour un enterrement, et plus d'émotion. Les enfants pleuraient. Des hommes et des femmes, par groupes, s'entretenaient à voix basse. Il faisait presque nuit. Tout au fond de la seconde pièce, on ne voyait plus le père Mulot, affaissé sur une chaise et serré par une vingtaine d'hommes et de femmes, aussi furieux que lui, et qui l'écoutaient. La voix ne s'élevait que par intervalles, frémissante et vibrante :
— Qu'est-ce que je n'ai pas fait pour elle, moi Mulot? criait-il. Qui peut dire, ici, que je ne l'ai pas fait bien élever? A-t-elle été à l'école, oui ou non? Je lésai pris tout à l'heure, ses cahiers, dans l'armoire... Ecoutez bien ce
qu'il y a dessus; — on entendait le froissement des pages lourdement maniées; — il y a écrit : « La bonne tenue est indispensable aux jeunes filles ». C'est-il une leçon, ça, oui ou non?... Ecoutez encore le cahier : « Le progrès de tous ne peut s'obtenir que par la moralité de chacun. » Est-ce tapé? Voilà comment elle a été instruite!... Et jamais elle n'a été à l'usine toute seule... Et le dimanche!... Je vous dis que je la tuerai, ma fille, quand elle reviendra!...
Les réponses venaient irrégulièrement, timidement. Un homme disait, comme se parlant à lui-même :
— Moi, je la [battrais seulement.
Un autre ajoutait :
— Les enfants d'aujourd'hui... ils sont secoués par trop de choses.
Une femme murmurait, sans s'expliquer davantage :
— On n'est pas assez aidé, voyez-vous, mon pauvre Mulot, pas assez.
Et la nuit tomba tout à fait, sans que Sylvie fût rentrée.