‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 7 sur 22 · LA HAIE D 'ÉPINE NOIRE · texte numérisé non relu

LA HAIE D 'ÉPINE NOIRE

— Par exemple ! m'écriai-je, mais, c'est mon devoir. ..

— De ne rien dire, interrompit mademoiselle Brigitte, et je vais vous le prouver.

L'homme se découvrit, s'inclina, et nous laissa seules.

— Je n'ai personne qui s'intéresse à moi, si ce n'est lui, reprit la jeune fille, .le l'ai connu cet hiver, à Orléans, pendant le séjour que nous y avons fait. 11 va s'établir à son compte. C'est un employé de commerce. Nous sommes fiancés. Voilà quatre fois qu'il vient me parler

— En effet, je vous félicite, c'est d'une convenance !

— Oh! dit-elle, les pauvres filles comme moi n'ont pas le choix de leurs heures. Vous en parlez à votre aise! Mais, moi, pouvais-je faire autrement? Si j'avais demandé à recevoir Philippe au château, et à me promener avec lui dans le parc, Madame aurait-elle trouvé cela convenable? Et les enfants! Et les visites possibles! Et les domestiques! Est-ce vrai, dites?

— Peut-être.

— Alors, ne me trahissez pas, mademoiselle.

Aidez-moi. J'ai besoin de trois mois encore pour gagner mon trousseau. Et vous devez comprendre que, quand on s'aime, il faut qu'on se voie... La haie d'épine noire n'est à personne; c'est pour cela qu'elle est à nous.

Mademoiselle Brigitte s'exprimait hardiment, avec une émotion qui changeait son visage, avec un accent de rudesse populaire que son esprit, par l'étude et au contact du monde, avait perdu, mais que son cœur, d'ordinaire silencieux, avait gardé. En ce moment, c'était son cœur qui parlait. Je croyais voir devant moi une des grandes du patronage dont je m'occupe.

Nous revînmes vers le château. Elle avait besoin de continuer sa plaidoirie, car je me taisais, et surtout d'ouvrir son âme pleine de secrets. Elle me raconta sa famille dispersée, son enfance misérable, son effort pour s'instruire, ses déceptions, ses projets d'avenir. Je me calmais peu à peu. Elle reprenait confiance et je retrouvais la finesse de langage, la justesse de ton, la correction étonnamment bien apprises qui faisaient la réputation de mademoiselle Brigitte. J'inclinai bientôt mon ombrelle de son côté. Le soleil était terrible. Elle

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se serra près de moi. Quand nous arrivâmes à la porte du parc, je me retournai, et, tandis que le buisson lointain tremblait dans l'air chauffé et dansait comme un crible :

— Vous êtes une honnête fille, lui dis-je. et je vous crois. Ma sœur serait sans doute plus sévère : je ne dirai rien.

Elle me remercia avec deux larmes de joie, et retourna vers les élèves.

Le soir, dans les allées de la futaie, très tard, comme je me promenais sous la lune, je vis revenir à moi mademoiselle Brigitte. Elle me cherchait pour me souhaiter le bonsoir. Une question qui s'était vingt fois posée dans mon esprit reparut en même temps : comment une jeune fille aussi affinée s'était-elle éprise d'un homme qui n'avait ni son instruction, ni son éducation même, ni ses goûts. Je n'eus pas de peine à provoquer l'aveu.

— Oh! me dit-elle, si vous saviez comme il est bon ! Il ne permettra pas que je fasse tout le ménage à la maison. Nous prendrons une femme de journée, et même une bonne s'il le faut. Il ne veut pas que je souffre.

Pour la seconde fois, elle avait dit un mot du

profond peuple; elle m'avait entr'ouvert son âme, et, pour définir son amour, elle avait crié le rêve éternel, celui qui entraine les foules à la suite d'un homme : : « Il ne veut pas que je souffre! »

LA TRAGEDIENNE

Je la rencontrai au coin de la rue de Seine, ou plutôt, l'ayant aperçue qui longeait les premières maisons du quai Malaquais, j'allai vers elle. A la bravoure de son geste, à l'émotion de ses doigts qui serraient les miens, ses longs doigts ardents par où fuyait son âme, j'eus la certitude que je ne me trompais pas.

— Je vous retrouve à un moment heureux? lui dis-je.

Elle ne répondit pas à ma question, mais elle dit :

— Quatre ans ne vous ont pas changée! Oh! pas du tout!

Elle désirait m'entendre répéter la même

phrase : « Vous, non plus, vous n'avez pas changé. » Mais je pensais précisément le contraire, et elle le devina sans en être peinée. Nous no as regardions l'une l'autre avec une curiosité avouée. Je sentais le rayon rôdeur de ses yeux sur ma robe peu ornée et d'une coupe à peine sensible à la mode, sur mes joues, sur mon chapeau, sur mes mains gantées de fil, et moi j'étudiais, peut-être sans appuyer autant, hi jolie enveloppe mousseuse, dentelle, plumes, guipures, d'où se dégageait le cou vainqueur d'Edmée Sargent, le cou rond, d'une ligne pure comme une plage à mer pleine, le cou flexible et fier encore de sa fleur déjà touchée par le temps. Elle avait, si mes souvenirs ne me trompent pas, trente-deux ans. Je reconnaissais bien et j'admirais, mais avec un petit effort qu'il ne me fallait point autrefois, celle que son oncle appelait « la blonde tragique ». C'était, sous l'ombre et sous la lueur de ses cheveux, le même masque un peu trop fort, un peu dur, et ces yeux que je me rappelle avoir enviés, parce qu'ils étaient clairs et impérieux, comme si leur destinée était de commander. « Vocation ! » avait dit l'oncle. « Belle comme

LA TRAGEDIENNE

ta l'es, avec ta voix, ta mémoire et la passion qui est en toi, Edmée, tu n'as qu'à le vouloir pour être une grande tragédienne. » Elle appartenait au monde le plus rangé, le plus traditionnel. Son père, après son grand-père, dirigeait une maison de maroquinerie, dans le quartier de Xotre-Dame-de-Lorette, « A l'Antilope ». Il avait de l'esprit comme tant de boutiquiers de Paris, un goût moyen qui lui faisait deviner les préférences probables de la clientèle, et lui permettait de ne commander aux ouvriers d'art, ses collaborateurs, que des objets faciles à vendre, d'un style déjà d'accord avec la mode ; il avait une petite fortune. Malheureusement, il avait aussi, logeant dans son appartement, buvant et mangeant à sa table, tenace comme une hypothèque et beaucoup plus gai, un frère ruiné qui se maintenait et régnait par deux moyens : la critique des dessins qu'on soumettait au patron, et l'éloge outré de sa nièce. Ce raté avait découvert la vocation d'Edmée ; il avait désigné le professeur de diction, accompagné Edmée au cours, soutenu le courage de l'enfant qui travaillait et du père qui pavait, assisté aux premières auditions dans le monde,

raconté en les exagérant les premiers succès de salon de la « tragédienne », entretenu dans le paisible entresol, au-dessus du magasin de maroquinerie, une atmosphère de rêve et d'illusion qui commençait à se dissiper. Et c'était lui qui se plaignait à présent, et qui faisait expier ses fautes à ceux qui n'en avaient jamais profité. « Tu ne m'as pas écouté! disait-il à son frère. Tu as eu peur du Conservatoire, pour Edmée, peur du théâtre, peur de te séparer d'elle, peur de tout! Sans toi, ta fille serait célèbre aujourd'hui. Elle gagnerait des millions. Au lieu de cela et parce qu'elle n'a pas de titre, pas de diplôme, elle est à peine connue. Malgré son admirable talent, elle végète. Les leçons lui rapportent peu ; les soirées où l'on demande du tragique sont rares, de plus en plus rares. La comédie l'emporte, parce que les temps sont tristes et les pensées lugubres. Et comme la maroquinerie va mal, et que tu n'as jamais rien compris au grand art, quel avenir nous attend? Nous sommes menacés de la gêne, ta fille, toi, et moi aussi. Tu l'auras voulu! »

Je me rappelais ces confidences d'Edmée Sargent, que j'avais rencontrée dans plusieurs

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