EXTRAIT DU REGLEMENT
Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'Éditeur sera placé à la tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil , et s'il n'est accompagné d'une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d'être publié.
Le commissaire responsable soussigné déclare que r Édition des Mémoires de Daniel de Cosn ac , préparée par M. le comte Jules de Cosn ac , lui a paru digne d'être publiée par la Société de l'Histoire de France.
Fait a Paru, le 24 juin 1852.
Signé Ch. LENORMANT.
Certifié, Le Secrétaire de la Société de l'Histoire «te France,
J. DRSNOYKRS.
NOTICE
Les Mémoires que nous livrons à la publicité ne sont point une œuvre de pure imagination comme quelquesuns de ceux qui ont paru dans ces derniers temps; ils sont d'une origine authentique et irrécusable , et s'il n'y avait des preuves positives pour l'attester, leur simple lecture convaincrait suffisamment de cette vérité. Ils contiennent , sur les événements du xvn* siècle, sur le prince de Conti et le cardinal Mazarin , sur le duc d'Orléans et sur Madame, des détails et des particularités qui n'ont pu avoir qu'un témoin oculaire pour narrateur.
On lit dans le Nobiliaire de Saint-Alais, au chapitre de la maison de Cosnac et à l'article de Daniel de Cosnac :
« Ce prélat a laissé, outre des ordonnances synodales, imprimées à Aix , en 1 604 , des Mémoires historiques qui sont restés manuscrits : ces Mémoires sont curieux et peuvent répandre beaucoup de lumière sur les affaires du temps. »
lie Nobiliaire de Saint-Alais, imprimé en 1818, peut paraître un témoignage d'une date un peu récente, bon seulement à démontrer au besoin que celui qui publie ces Mémoires n'en a pu être l'inventeur; mais nous avons des preuves plus anciennes.
L'édition de 1768 dr la Bibliothèque de France , du père Lelong , continuée par Fevret de Fontette , donne la nomenclature de tous les ouvrages imprimés ou mai. a
ii NOTICE.
nuscrits, antérieurement connus; à l'article de Daniel de Cosnac, on lit :
ce Histoire de Daniel de Cosnac , archevêque d'Aix, par le maréchal de Tessé (René de Froulay). On la trouve dans le recueil A. Elle est curieuse et remplie d'anecdotes. Le prélat est mort en 1708. Il y a une autre vie manuscrite de M. de Cosnac , que Von dit écrite /mr lui-même , et qui se conserve au château de Cosnac, en Limousin. »
Voltaire, en 1756, exprimait dans sa correspondance le regret que les Mémoires de Cosnac ne fussent pas imprimés.
Une dernière preuve de leur authenticité se trouverait encore dans la double voie par laquelle ces Mémoires arrivent aujourd'hui à la publicité.
Aux jours de la Révolution , l'abbé de Cosnac, aumônier du roi , depuis évêque de Meaux et archevêque de Sens , mort au château de Cosnac , le 24 octobre 1 843 , emporta avec lui dans l'émigration les manuscrits de Daniel de Cosnac. Par suite des vicissitudes de la vie errante et agitée de l'exil, il en perdit une partie, et rapporta à son retour celle qu'il avait pu conserver et qui se trouva heureusement la plus considérable et la plus importante , puisqu'elle comprend , depuis l'année 1 652 jusqu'à l'année 1685, toute la jeunesse de l'auteur et toute la portion de son âge mûr pendant laquelle il fut mêlé le plus activement aux affaires de la politique et de la cour. Ce même manuscrit contient un fragment qui se rapporte au temps où il était devenu archevêque d'Aix, et une pièce assez curieuse sous le titre de : Mémoire des grâces qu'il a plu à Sa Majesté de faire à Farclwvéque d'Aix ) qui sert à compléter l'ensemble de sa vie.
NOTICE. ni
Ce manuscrit se termine par deux discours adressés à Irpuis XIY pqr l'auteur, en 1666 et en 1685, au nom des Assemblées générales du Clergé de France.
Quelque temps avant sa mort , notre vénérable parent, l'archevêque de Sens , lequel a laissé dans son diocèse et dans sa famille des regrets qui ne seront de longtemps effacés , nous remit le manuscrit de l'archevêque dJAix , avec faculté de le faire imprimer. A une époque de publicité comme la nôtre, nous avons pensé que c'était, en quelque sorte, un devoir à remplir, que de ne pas laisser enseveli dans le secret d'une famille le récit de faits, toujours curieux et intéressants , souvent d'une haute importance, qui ajoute d'utiles documents à ceux que Ton possède sur l'histoire du grand siècle. Résolus dès lors d'entreprendre la réalisation de ce projet, pour rendre notre publication plus complète , nous fîmes des recherches dans de vieilles archives de famille abandonnées en désordre depuis la Révolution, pensant que nous y pourrions trouver des papiers relatifs aux Mémoires ou à leur auteur. Nous découvrîmes un manuscrit relié , dont la plus grande partie est écrite de la main de Daniel de Cosnac ; il ne présente point un récit suivi , mais se compose d'une foule de pièces détachées, telles que : récit circonstancié de la mort d'Henriette d'Angleterre ; discours et rapports aux Assemblées du Clergé de France et aux États de Provence; conflits avec le comte de Grignan , lieutenant général , et avec le parlement de Provence; difficultés avec le chapitre métropolitain; mémoires sur le refus des couvents de se soumettre à la visite de l'archevêque; lettres diverses. Ces nombreux matériaux, parmi lesquels nous avons fait un choix, forment aux Mémoires un précieux complément ; ils font
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connaître l'importance et le mécanisme parlementaire généralement oubliés , de nos anciennes Assemblées du Clergé; l'époque de transition et la dernière lueur des assemblées des pays d'états , bien près d'être absorbées par la centralisation dans la grande unité française; l'immense influence du clergé d'alors sur les affaires politiques et administratives ; les difficultés , injustes pour la plupart , que les prétentions de l'Église gallicane suscitèrent aux évêques , non-seulement dans leurs relations avec la cour de Rome, mais même dans l'administration de leurs propres diocèses ; ils donnent enfin des appréciations familières , adressées à des amis, sur les vicissitudes de fortune éprouvées par Fauteur dans le cours de sa vie. A l'exception du récit de la mort de Madame , que nous avons inséré dans cette notice , on trouvera ces divers documents dans le dernier volume dont ils forment la seconde moitié.
Nous nous occupions à collationner ces diverses pièces et à faire dans les bibliothèques de Paris de nouvelles recherches dont nous destinions le résultat, soit à l'introduction, soit aux notes, lorsqu'une revue, le Correspondant, inséra en 1847 dans ses colonnes, une analyse rapide des Mémoires de Daniel de Cosnac trouvés à Die par le docteur Long et offerts à la Société de l'Histoire de France , qui se proposait de les publier. Cet article était du savant M. Lenormant , que la Société de l'Histoire de France a nommé depuis , conformément à ses statuts, commissaire responsable.
On peut juger quelle fut notre surprise d'apprendre que ces Mémoires , dont nous nous étions cru seul possesseur, se trouvaient aussi en d'autres mains. Nous entrâmes de suite en relation avec M. Desnoyers , secré-
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taire de la Société de l'Histoire de France, auquel nous fîmes connaître que nous avions également les Mémoires de Daniel de Cosnac, et que, d'après l'analyse qui avait paru du manuscrit envoyé par le docteur Long , il nous semblait que les deux rédactions ne se rapportant point à la même époque de sa longue carrière , formaient leur complément réciproque. En y réfléchissant, il pouvait ne point paraître extraordinaire qu'un exemplaire manuscrit se fût retrouvé dans une ville dont le siège épiscopal a été successivement occupé par trois évêques de la même famille : Daniel de Cosnac , auteur de ces Mémoires, évêque et comte de Valence et de Die , de 1 653 à 1687, époque à laquelle il fut transféré à l'archevêché d'Aix; Gabriel de Cosnac, évêque de Die, depuis Tannée 1 702 jusqu'en Tannée 1 734, où il se démit de son évêché , et fut remplacé par Daniel Joseph de Cosnac, vicaire général de Paris, maître de l'oratoire du roi, évêque de Die en 1 734 , mort en 1 742 ; c'est même de la bibliothèque du dernier que provient le manuscrit possédé aujourd'hui par le docteur Long. La Société de l'Histoire de France, comprenant que ces deux manuscrits imprimés l'un sans l'autre ne pouvaient offrir dès lors qu'une œuvre incomplète, nous fit proposer, par l'organe de son secrétaire, de nous admettre au nombre de ses membres et de nous charger de cette double publication. Nous acceptâmes ces offres qui plaçaient ces Mémoires sous les auspices d'une société composée d'hommes émînents et qui a déjà rendu à l'histoire de nombreux services.
Un obstacle imprévu s'opposa d'abord à la réalisation de ce plan : ce fut l'hésitation de M. Long à permettre que communication nous fût donnée de la copie
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des Mémoires envoyée par lui aux archives de la société. À peine avions-nous eu le tetiips de songer aux moyens de lever cet obstacle, que la révolution de \ 848 éclata comme la foudre et fit ajourner tous nos projets de publication. Lorsque le calme fut revenu et qu'il fut possible de penser que les efforts triomphants de la société civilisée contre la barbarie , pourraient permettre à la vie intellectuelle et matérielle de renaître, à l'agriculture, à l'industrie, aux sciences , aux arts , aux lettres de reprendre leur cours , nous pensâmes que la voie la plus courte pour obtenir le consentement de M. Long serait de nous adresser directement à M. Long lui-même, et sa réponse nous apporta un plein consentement, à la condition, que nous remplissons scrupuleusement, de publier quelques notes ajoutées par lui à son manuscrit et que nous avons fait suivre de ses initiales D. L.
Tout obstacle ayant disparu , nous remîmes à notre tour au comité de publication de la Société de l'Histoire de France les manuscrits que nous possédions, et de son examen il résulta pour lui là conviction que les divers manuscrits, celui conservé par la famille de l'archevêque d'Àix et celui trouvé à Die, étaient également authentiques. L'un que nous intitulons Première version, s'étend sur les événements auxquels fut mêlée la jeunesse de Fauteur; l'autre que nous intitulons Deuxième version, est consacre surtout à ses dernières années; tous les deux renferment une partie commune, le récit du milieu de sa vie, mais il est diversement raconté dans la forme, quoique au fond l'on ne puisse trouver aucune différence essentielle. Lorsqu'on rencontre parfois ces différences , on s'aperçoit qu'elles proviennent d'une altération dans le souvenir des mêmes faits, quand elles ne viennent pas d'une intention
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motivée par la diversité des temps où l'auteur rédigea les deux versions de ses Mémoires. L'une parait avoir été écrite pour la plus grande partie à l'Ile-Jourdain aui jours de son exil, et l'autre à Aix, au déclin de ses jours. Lors de la première , on était encore rapproché de l'époque de la Fronde , et l'on pouvait parler sans inconvénients de faits dont la mémoire était présente encore à tout le monde ; lors de la seconde version , la puissance de Louis XIV était devenue si grande et si respectée, que rappeler le souvenir d'un temps où l'autorité royale avait été méconnue, eût été presque un crime; aussi l'archevêque garde-t-il dans cette dernière un si* lence absolu sur ces événements.
Par une conséquence toute contraire, lorsqu'il écrivait à Aix sa seconde version, on était éloigné des négociations politiques de l'année 1 670 qui motivèrent la visite de Madame à son frère, le roi d'Angleterre, et le malencontreux voyage à Paris de l'évêque de Valence ; aussi donne-t-il des détails plus précis sur la diverse nature des papiers privés et politiques qu'il fit disparaître, et sur le but dt son voyage : toutes, choses sur lesquelles, dans la première version , la proximité des faits qu'on tenait encore sous le mystère, sa disgrâce, le danger des indiscrétions, lui faisaient une loi de la circonspection la plus grande. On saisira à la lecture des Mémoires les plus notables différences; nous en avons dit assez pour faire comprendre le motif du comité de publication de la Société de l'Histoire de France, lorsqu'il a pensé que les deux versions devaient être textuellement imprimées sans opérer la fusion de leurs parties communes , dont le tour différent ajoute à l'ensemble un cachet d 'intérêt ut d'originalité.
Dans notre plan rit publication , celte seconde version a
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trouvé sa place entre la première version et le manuscrit des pièces détachées dont nous avons déjà parlé et dont l'authenticité est d'autant moins incontestable qu'elles se rapportent entièrement aux diverses circonstances des Mémoires, aux procès- verbaux des Assemblées du Clergé, et sont pour la plupart écrites de la main de Fauteur luimême.
Le travail que nous avons exécuté , simplifié par la publication entière et textuelle des deux versions, a consisté seulement à joindre des annotations tirées des mémoires du temps , du Mercure, du Recueil des Gazettes, des procès-verbaux des Assemblées du Clergé de France , de Baluze, ou d'autres historiens, qui confirment les faits énoncés, déterminent les dates souvent omises, ajoutent des particularités intéressantes ou fournissent des rapprochements de nature à fixer l'attention du lecteur. Nous avons ensuite coordonné , suivant Tordre des matières et des époques, le manuscrit des pièces détachées , dont la plupart n'ont ni titres ni dates , en les rapportant, par une analyse succincte, aux faits auxquels elles paraissent appartenir. De plus, nous avons pensé que l'auteur parlant longuement, dans sa seconde version, des preuves de noblesse qu'il fit pour entrer dans l'Ordre du Saint-Esprit, il serait curieux de publier à la suite des pièces détachées, ces preuves elles-mêmes, dont nous avons entre les mains l'original sur parchemin, orné d'écussons coloriés, devenu plus précieux par l'incendie, aux jours de la première révolution, du cabinet du Saint- Esprit, qui a détruit la plupart des titres semblables que les familles pouvaient posséder. Cette adjonction entre en compensation du retranchement que nous avons fait de la généalogie de la maison de Cosnac qui précède
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la première version des Mémoires , généalogie que la tradition rapporte avoir été dressée par Baluze , mais qui nous a paru avoir un caractère d'intérêt trop particulier pour (aire partie de notre publication.
Nous nous attacherons dans le cours de cette notice à présenter le tableau d'ensemble de la vie de Daniel de Cosnac , et surtout à combler quelques lacunes à l'aide de documents puisés à diverses sources. Commençons par faire connaître son caractère. Bien qu'il ait passé une grande partie de ses jours auprès des princes et dans l'atmosphère de la cour, qu'il ait successivement exercé la plus grande influence sur le prince de Conti et sur le duc d'Orléans , qu'il ait été honoré au plus haut point de la confiance et de l'amitié de Madame, Henriette d'Angleterre, le premier gentilhomme de la chambre du prince de Conti , le premier aumônier de Monsieur n'avait rien de cette souplesse et de cette complaisance qui a été malheureusement dans tous les temps le moyen trop assuré de réussir dans les cours. Son caractère était fier et in* flexible, son langage empreint souvent d'une brusque franchise; mais obligé de se soutenir contre les envieux et les cabales, il savait en compenser les inconvénients par une grande habileté dans sa conduite. Ses Mémoires, dans plus d'une circonstance, attestent cette disposition indépendante de son esprit, et nous avons de plus, à cet égard, le témoignage du duc de Saint- Simon, qui a écrit de lui: « Haut, hardi et libre, et qui se faisoit craindre et compter par les ministres. Cet ancien commerce intime de Madame dans beaucoup de choses, dans lequel le roi étoit entré, lui avoit acquis une liberté et une familiarité avec lui qu'il sut couserver et s'en avantager toute sa vie. » Chez lui pourtant cette
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indépendance n'excluait pas l'ambition; beaucoup de lecteurs trouveront, non sans quelques motifs » qu'il en avait une trop ardente; ils trouveront que pour un évêque il était bien vivement attaché à des intérêts temporels.
Nous devons ici faire un aveu : lorsque nous nous croyions seul possesseur des Mémoires , notre intention n'était pas de les faire connaître textuellement et dans leur entier. Nous les eussions livrés à la publicité sous ce titre : Mémoires tirés des notes et papiers de Daniel de Cosnac. Après la révélation faite par M. Long qu'il possédait un fragment des Mémoires , et la communication par lui faite à de nombreuses personnes, il n'était plus possible de donner une publicité incomplète, soit au manuscrit du docteur Long , soit à ceux que nous possédions. Ces Mémoires paraîtront en conséquence tels qu'ils sont sortis de la plume de leur auteur. La vérité historique y gagnera sans doute , mais elle pourra susciter plus d'une appréciation rigoureuse. Nous rappellerons cependant que lorsqu'on juge le caractère d'un homme , il est juste de faire la part de l'esprit du temps où il a vécu , c'est un milieu à l'influence duquel il est bien difficile de se soustraire entièrement. Le haut clergé sous Louis XIV était, en général , aussi occupé d'affaires de politique ou de cour, que d'affaires religieuses ; cependant l'évêque de Valence, l'archevêque cFAix, en consacrant beaucoup de temps aux premières, fut bien loin de négliger les secondes ; il accomplit même des travaux importants. S'il n'avait pas dans sa conduite toute l'austérité qui sied aux pasteurs des âmes , il était néanmoins bien loin de suivre l'exemple de quelquesuns de ces prélats scandaleux, ses contemporains , qui .
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comme le cardinal de Reti, mettaient de front l'exercice du saint ministère et les galanteries ; il est à cet égard à l'abri de tout reproche et de tout soupçon; les Mémoires du temps ne cherchent même pas à élever de doutes ; et s'il eût donné prise de ce coté , la critique tae l'eût certainement pas épargné.
Au reste* Fauteur, dans ses Mémoires, se montre sans fard tout entier, et avoue, avec une telle naïveté, des actes qui peuvent passer pour des fautes , que cette franchise même est la preuve la plus certaine de la pureté de ses intentions. Dans plus d'une circonstance , il aurait pu expliquer, colorer ses actes ; mais il a dédaigné de les couvrir d'un vernis trompeur, pour se peindre tel qu'il était. Une remarque cependant doit fixer l'attention du lecteur : c'est que depuis l'époque où ces Mémoires ont été écrits , le sens des mots n'est plus ce qu'il était alors; en outre, dans le choix des termes, soit incorrection, soit vivacité d'impressions qui m reflétait dans son style, il en emploie habituellement de plus forts et même de plus exagérés que ceux dont on se servirait aujourd'hui pour exprimer les mêmes choses.
Un trait distinctif de son caractère est sa ponctualité sévère k remplir son devoir, seulement parfois il en* tend le devoir à sa manière. La conservation des droits temporels de ses évêchés lui paraissait un devoir qui marchait presque de pair avec ses obligations de veiller aux besoins spirituels de son troupeau , et lorsqu'il s'otv cupe de ces besoins pour combattre les protestants et surtout pour renverser leurs temples, il le fait, avec une énergie de zèle et de moyens qui rappellent trop peutêtre le magistrat qui préside h l'exécution de la loi civile; cependant, aprte la révocation de l'étlit de Nantes, pour
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arracher à l'hérésie et à la mort les protestants de ses diocèses poursuivis par la rigueur des ordonnances de Louis XIV, il déploya un zèle de charité digne d'un apôtre chrétien.
Tant qu'il fut attaché par ses charges à la personne des princes , persuadé que le devoir lui commandait envers eux le dévouement le plus absolu, il n'hésita jamais, malgré son ambition, à leur sacrifier ses intérêts personnels. Plus d'une fois , il s'exposa à rompre avec le cardinal Mazarin pour rester fidèle au prince de Conti ; et pour faire du duc d'Orléans un prince considéré dans l'État, il ne craignit pas de heurter les vues de Louis XIV et de briser sa faveur d'homme de cour contre la politique du grand roi. Il y avait, dans son dévouement aux princes qu'il a servis, une idée empruntée (mais adoucie), aux traditions des temps féodaux où la royauté n'exerçant son pouvoir immédiat que sur les grands vassaux de la couronne , le premier devoir était d'obéir, même contre le roi, à son suzerain direct qui seul devait compte au souverain de sa conduite. Quanta ce que nous appellerions de nos jours ses opinions politiques , elles étaient contraires en principe au pouvoir absolu que la royauté tendait à s'arroger; il y avait dans son âme un certain levain de fierté blessée de voir la puissance ministérielle s'élever sur les débris de la puissance jadis respectée et parfois trop redoutable de la noblesse française; n'était-il pas le neveu du jeune et malheureux comte de Chalais que Richelieu avait offert en holocauste à sa propre autorité et à la prérogative royale ? Aussi il faut voir avec quel dédain et parfois avec quelle irritation il parle des ministres qui ont illustré le règne du grand roi : ce ne sont que des gens attaches à de
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mesquins intérêts personnels , qui travaillent à nuire à tout le monde auprès du maître, pour se rendre plus nécessaires à ses yeux ' ; c'est que, comme le marquis de La Fare, il n'aperçoit dans Colbert, dans Le Tellier, dans Lyonne, que des roturiers qui achèvent de déshériter la noblesse pour augmenter sans mesure l'autorité royale et préparer en réalité l'avènement de cette classe moyenne qui plus tard, devenue toute-puissante, a prouvé que si elle pouvait aider au renversement des trônes , elle était incapable de les soutenir.
On se tromperait pourtant si Ton croyait que l'archevêque d'Aix, dominé par cette disposition intime , s9 est constamment tenu dans une opposition persévérante contre la marche du pouvoir. Il contribua de toute la puissance de son énergique activité à la conclusion de la paix de Bordeaux qui termina la Fronde, parce qu'il trouvait qu'elle était détournée bien loin de son but par l'alliance étroite du prince de Condé avec les étrangers , et parce qu'il était révolté des excès de la populace de Bordeaux dont le parti des princes s'était fait un dangereux auxiliaire. Après avoir résisté de toutes ses forces à l'ascendant du cardinal Mazarin , il finit par l'accepter dans l'intérêt même du prince de Conti. Après avoir cherché à faire du duc d'Orléans un prince puissant autour duquel la noblesse aurait pu se rallier, et essayé de donner jour à sa politique de gentilhomme, de trouver à l'autorité royale une pondération en dehors du parlement et du tiers t;tat, convaincu par sa disgrâce de l'inutilité de .ses efforts , il subit à son tour l'influence absolue du grand
• Voy t. I , p. 305-307, son conseils à Monsieur pour «a comluitt»; il qualifie In ministre* d'ennemis généralement de toute U Framr.
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roi et devint, clans les Assemblées du Clergé de France et dans l'administration de ses év&hés, l'un des plus fermes soutiens de son autorité. Il lui a manqué , pour que les circonstances lui permissent de développer toutes les ressources qui étaient en lui, un théâtre plus vaste que celui de la maison de deux princes de la famille royale: il aurait rempli sans doute un rôle qui eût bien autrement marqué dans l'histoire, s'il avait été attaché à la personne du roi lui-même, tandis qu'une chance fâcheuse ne le plaça qu'auprès de deux princes bien petits en comparaison de leurs illustres frères : le prince de Conti, frère du grand Condé; le duc d'Orléans, frère de Louis XIV. %
Son esprit était caustique et mordant, sa conversation enjouée et brillante ; on aimait ses saillies , on craignait ses boutades. M™ de Sévigné écrivait de lui à sa fille : « L'archevêque d'Aix a de grandes pensées; mais plus il est vif, plus il faut s'approcher de lui comme des chevaux qui ruent et surtout ne rien garder sur votre cœur1.» Le mouvement était dans sa nature, il avait une vivacité prodigieuse; aussi dans un temps où les épitaphes malignes étaient fort en vogue, où on avait écrit pour le cardinal Mazarin :
Ci git rÉminence deuxième , Dieu nous garde de la troisième 1
à la mort de l'archevêque d'Aix , on lui fit celle-ci :
Requiescat ut requievit.
Daniel de Cosnac était de petite taille, ses traits étaient irréguliers ; l'abbé de Choisy nous a tracé de sa personne une esquisse peu flatteuse qui ne s'accorde pré-
1 Lettre datée de Paris le 19 janvier 1689.
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cisément pas avec un porlrait du temps peint par Lefebvre, grave par Boulanger en 4666, dont quelques rares exemplaires existent encore. Ce portrait, œuvre d'un graveur célèbre, sans rien présenter de ce qui peut s'appeler un beau visage, offre pourtant un ensemble agréable par son expressive physionomie. Il avait, il est vrai , alors en sa faveur le charme que donne toujours la jeunesse, çt qui plus tard emporté par les années n'empocha plus de ressortir l'irrégularité de ses traits amaigris. On doit le croire en regardant un autre portrait grave à Aix au temps de sa vieillesse; mais cette fois il avait contre lui, et 1 âge et le médiocre talent d'un artiste de province \
La vie de Daniel de Cosnac avait été semée de trop d'événements intéressants et souvent bizarres pour ne pas trouver d'historiens. L'abbé de Choisy en a retracé dans ses Mémoires les traits principaux d'une manière gaie , spirituelle et empreinte d'une verve comique ; la rédaction eu a été aussi attribuée au maréchal de Tessé, qui non-seulement avait connu l'archevêque d'Aix, mais avait dû entendre parler de lui en Espagne d'une manière toute particulière par la princesse des Ursins. Quelques éditions portent en tête les initiales du maréchal.
Une troisième opinion , qui s'est produite dans l'in-
1 (>s deux portrait» sont conservés au cabinet des estampes de U Bibliothèque Nationale ; le premier a pour légende : Daniel de Cosmae > 9'eJemlimietuis et Diens'u êpucopus, S oy orne mis prince ps . (Cl. le Febvre pimxit, J Boulanger scuipsii. 1666.) Ses armes sont gra?ées an bas du portrait.
I* second portrait également armorié porte en exergue : Daniel de Comme % firrhevrtfue tt.4is. Au-dessous du portrait on Ht cette inscription : 7. Cundter major Aquenu* sculpsit Offert bat hmmdusimus et obuquemtiê- Ètmui client et famtdns Gaspard Hegnaud /<*-* de Joeu.
m NOTICE.
téressant rapport sur les travaux de la Société de l'Histoire de France, présenté par M. Desnoyers, son secrétaire, à la séance générale du 13 mai 1850, attribuerait ce récit à Daniel de Cosnac lui-même ; ce qui a servi sans doute de fondement à cette idée , qui n'était qu'un effet d'une impression première, c'est que Fauteur ayant écrit deux versions de sa vie , pourrait bien en avoir rédigé une troisième. Pour notre compte , nous ne pouvons partager cette opinion , parce que tandis qu'on ne remarque entre la version écrite à l'Ile-Jourdain et celle qui fut écrite à Aix, que des différences telles qu'une erreur de mémoire explicable ou une intention motivée , ont pu les produire; au contraire, entre les Mémoires et le récit de l'abbé de Choisy, il se trouve des différences essentielles, des erreurs de fait que Daniel de Cosnac n'aurait pu commettre. Pour ne citer que les plus importantes, dans le récit attribué, soit à l'abbé de Choisy , soit au maréchal de Tessé , on met sur le compte de Daniel de Cosnac la réussite du mariage du prince de Conti avec la nièce du cardinal ^fazarin; dans ses Mémoires, au contraire, l'auteur cite plusieurs occasions dans lesquelles sa vive opposition à ce mariage faillit lui faire perdre la faveur du prince de Conti. Au sujet du libelle contre la réputation de Madame que l'évêque de Valence fit disparaître, le récit de Choisy donne pour héros du roman le roi lui-même, tandis qu'il s'agissait du comte de Guiche, ainsi que les Mémoires le disent d'une manière positive. Il attribue la disgrâce de Daniel de Cosnac à l'irritation que causait au duc d'Orléans l'exil du chevalier de Lorraine; or, en ce moment même, le chevalier était auprès du prince, à l'apogée de sa faveur. On y rencontre enfin des erreurs
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de temps difficiles à admettre de la part de Daniel de Cosnac lui-même. Ainsi il est dit que lors du voyage de Madame en Angleterre , le séjour forcé de Pévêque de Valence dans son diocèse durait depuis plusieurs années, tandis qu'il n'y en avait pas deux encore; de même, quand il est dit que son exil à l'Ile-Jourdain dura quatorze ans, tandis que sa durée fut de deux années et huit mois, ainsi qu'il la fixe lui-même, sans parler des preuves qui jaillissent à cet égard des faits mêmes qu'il raconte. Notre opinion personnelle est que le récit généralement attribué à l'abbé de Choisy n'est point l'œuvre de Daniel de Cosnac, mais garde une vive empreinte de sa conversation. Le style est plus animé que celui de ses Mémoires , qui est plus lourd et plus embarrassé qu'on ne pouvait l'attendre de la part d'un homme que son esprit vif et léger a grandement contribué à rendre célèbre ; aussi quel que soit Fauteur de cet écrit , il a été évidemment tracé par une personne qui a vu de près l'archevêque d'Aix et a pris sur le fait sa manière de raconter, si elle n'a pas toujours retenu les faits euxmêmes avec une exactitude parfaite. A ce point de vue , ce fragment des Mémoires de Choisy renferme un double intérêt par la collaboration involontaire qu'a dû lui donner Daniel de Cosnac ; il trouvera sa place à la suite de la seconde version de ses Mémoires, pour que le lecteur ait à la fois un aperçu plus complet de sa vie, l'idée du genre de son esprit et la facilité immédiate de se former lui-même une opinion.
Pour conduire le récit de l'auteur des Mémoires jusqu'à la fin de sa vie , nous avons joint à notre publication les fragments des Mémoires du duc de Saint-Simon, relatifs soit à Daniel de Cosnac, soit au comte et à la i. *
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comtesse d'Egmont ; ils suivent l'archevêque d'Aix depuis les dernières années de sa vieillesse jusqu'au moment de sa mort. Il nous a suffi de joindre par quelques liaisons rapides ces fragments épars 9 pour en former un ensemble.
Les autres ouvrages dans lesquels il est question de Daniel de Cosnac sont, la plupart, des Mémoires du xvne siècle, notamment ceux de mademoiselle de Montpensier, de Gourville , du marquis de La Fare , les Mémoires politiques et militaires composés par l'abbé Millot sur les notes et papiers du maréchal de Noailles , l'Histoire des grands officiers de la couronne, par le P. Anselme, les Nobiliaires, entre autres celui de Moréri. Le Recueil des Gazettes et le Mercure s'occupent de lui dans de nombreuses occasions ; les biographies d'hommes célèbres lui ont consacré des articles , ainsi que les auteurs de notices sur le prince de Conti , sur le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, et sur la princesse Henriette d'Angleterre ; mais il n'a été rien écrit d'aussi complet que l'ouvrage que nous faisons paraître, et si l'on trouve que l'archevêque a trop usé du privilège des auteurs de mémoires , qui est de parler beaucoup d'eux , il faut aussi reconnaître l'avantage de cette méthode , qui nous fait vivre de la vie des siècles qui ne sont plus , en nous plaçant au point de vue particulier de ceux qui , témoins des événements , les ont jugés avec leurs impressions du moment et non avec cette raison froide et cet esprit toujours systématique de l'historien qui, voyant les faits à distance, en saisit mieux l'ensemble, mais aussi s'attache trop souvent à les ployer à ce qu'exige une thèse politique ou sociale.
Daniel de Cosnac était le troisième (ils de François
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de Cosnac et d'Eléonore de Taleyrand. Il naquit vers Tannée 1630, au château de Cosnac en Limousin. Cadet de famille, il fut de bonne heure destiné à la profession ecclésiastique, dans laquelle la voie lui avait été tracée par deux évêques de Tulle, de sa famille, et par Bertrand de Cosnac , évêque de Comminges , nonce en Espagne en 1 356 et 1 370 , cardinal en 1 371 . Il reçut une éducation soignée, commencée à Brive et à Péri* gueux et terminée k Paris, au collège de Navarre. Son père ne pouvait, ainsi que Fauteur nous l'apprend, le pousser à la cour, où il n'était pas retourné depuis la triste catastrophe de son beau-frère, le comte de Chalais. Livré pour ainsi dire à ses propres forces, quoique bien jeune, il dut à lui-même et à la protection du duc de Bouillon, son parent, d'être placé dans la maison du prince de Conti , près duquel il ne tarda pas à obtenir la charge de premier gentilhomme de la chambre. On était alors engagé dans les troubles de la Fronde ; Daniel de Cosnac dut le suivre à Bordeaux où , conjointement avec la duchesse de Longueville sa sœur, et la princesse de Condé, sa belle-sœur, ce prince se mit à la tête de la Fronde de province, pour appuyer les efforts du prince de Condé, du coté de la Flandre, à la tête des Espagnols.
Le prince de Conti était peu fait pour le grand rôle auquel rappelaient les circonstances : d'un caractère faible et irrésolu , l'esprit mobile et soumis à toutes les impressions, il n'avait rien des qualités ni des défauts nécessaires à un chef de parti. Enclin au plaisir, d'un esprit fin et délicat, ami des lettres et des arts, il était né, malgré quelques velléités guerrières, pour le calme de la vie civile, cherchait n s'entourer d'hommes d'esprit et leur donnait de préférence les charges de sa
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maison. Sans parler de son amitié pour le duc de La Rochefoucaud, le célèbre auteur des Maximes, pour le beau et aimable duc de Candale , pour le spirituel archevêque de Sens , et nous bornant au cercle le plus intime de sa petite cour, nous y remarquons : Sarrasin, un des flambeaux de l'hôtel de Rambouillet , disperses par le souffle de l'ouragan politique, qui fut peut-être l'homme de cette époque si féconde en beaux esprits, le plus aimable, le plus séduisant, et dont la conversation était semée des traits les plus piquants ; Guilleragues, gentilhomme bordelais, type d'exquise politesse, conteur agréable, maniant sans blesser la fine raillerie; il poussa loin sa fortune dont le premier essor, dû à l'amitié de l'auteur des Mémoires, le conduisit plus tard à l'ambassade de Constantinople. C'est à lui que Roileau adressa, en 1675, son épître sur le bonheur véritable, commençant par ces vers :
Esprit né pour la cour, et maître en Fart de plaire , Guilleragues , qui sais et parler et te taire.
Un semblable entourage devait aller singulièrement aux allures d'esprit du jeune abbé de Cosnac, et le temps qu'il passa attaché à la personne du prince de Conti , excepté vers la (in , lui parut toujours le plus heureux de sa vie.
La portion des troubles de la Fronde à laquelle l'auteur a pris part offre d'autant plus d'intérêt que les historiens, absorbes par l'attention qu'ils donnent aux événements qui se sont passés à Paris , ont négligé la Fronde de province , qui cependant s'est prolongée plusieurs mois après la pacification complète de la capitale.
Il est à regretter que l'auteur des Mémoires ait passé
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avec* trop de légèreté sur les considérations politiques auxquelles devaient donner lieu les événements qu'il rapporte et que son esprit était bien capable d'apprécier. Cette négligence peut être attribuée à deux motifs : les Mémoires furent écrits à une époque où Louis XIV avait déjà accoutumé ses sujets à s'incliner devant les faits politiques sans en approfondir les causes ; en second lieu , aux temps des grandes choses , lorsque les peuples ont conservé toutes leurs forces viriles , on agit plus qu'on ne raisonne; aux temps des petites choses, nu contraire, lorsque les nations déclinent, on parle beaucoup et on agit peu.
La Fronde est une des époques de notre histoire les plus curieuses à étudier. Les temps de troubles et de révolutions répondent , chez les peuples , aux crises maladives qui, chez les individus, dénoncent un vice d'organisation intérieure ou un dérangement produit par des causes anormales. Cette surexcitation de cinq années , à laquelle est resté le nom de Frotule , soit comme expression caractéristique de son esprit , soit parce que les mécontents portaient à leur chapeau, en signe de reconnaissance, une cordelière en forme de fronde, avait pour cause les atteintes portées par le pouvoir royal k la constitution organique, primitive et traditionnelle, si ce n'est à la constitution écrite de la France. Le mot de amstitutionnalitt' est de date moderne, mais le fait est aussi ancien t que notre monarchie. Depuis les assemblées du Champ de Mai , où la nation , représentée par ses guerriers, votait les subsides, approuvait ou rejetait les lois proposées , jusqu'à la forme plus régulière des Ktats-Céiiéraux , formés des députés des trois ordres, la Franrc posséda toujours des ga-
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ranties contre l'extension abusive du pouvoir; seulement, le caractère dominant de la représentation nationale était alors aristocratique ; il est devenu bourgeois de 89 à 1848; la révolution de Février tendait à le rendre exclusivement démocratique , comme si le génie ardent de notre nation devait toujours la jeter dans les extrêmes , et ne jamais lui permettre de donner satisfaction à des intérêts légitimes sans en sacrifier d'autres. La politique des rois de France , dont , par une aberration irrésistible et bizarre de l'opinion , leurs derniers descendants ont recueilli les épines et jamais les fruits, a eu pour but constant la ruine de la puissance aristocratique , rivale ambitieuse de leur autorité. Louis XI avait porté un coup terrible à la puissance féodale des fiefs et des châteaux; la minorité de Louis XIII vit porter le coup de grâce à la puissance féodale des conseils. Les États-Généraux ouverts le 20 octobre 1613 et terminés au mois de mars 1614, furent les derniers de l'ancienne monarchie jusqu'à ceux où s'est amoncelé l'orage de la révolution française. Le député du clergé qui harangua le jeune Louis XIII , gagné par la régente , proclama l'inutilité, le danger même des Assemblées, et bientôt cet évêque était premier ministre. Cet évêque était Richelieu personnifiant dans son nom une phase décisive des transformations de la monarchie. Cependant , comme il faut que tout pouvoir, quelque absolu qu'il puisse être , rencontre quelque part ijn contrôle , ce contrôle nécessaire passa au Parlement , dont les fonctions judiciaires auraient dû former l'unique attribution , mais qui saisit avec empressement le moment de s'immiscer dans les affaires publiques. Deux fois le pouvoir lui en offrit l'occasion , en s'adressa nt à lui pour établir deux
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régences de femmes : à la mort de Henri IV et à celle de Louis XIII. Bientôt la puissance parlementaire devint aussi insupportable à la royauté que l'avait été la puissance féodale. Le trésor est épuisé par les frais de la guerre contre l'Espagne ; il faut le remplir ; mais le Parlement refuse l'enregistrement des édits bureaux; le peuple, dans tous les temps ennemi des impôts, se déclare en sa faveur; la cour, voulant essayer un coup de vigueur, fait arrêter le conseiller Broussel; la populace de Paris se soulève, le coadjuteur marche à sa tête, et le 26 août 1648 voit éclore la journée des Barricades.
Dès lors les partis se dessinent : l'esprit français par ses saillies, ses épigrammes, ses chansons, dissimule vainement la gravité de la lutte qui commence. Trois partis sont en présence : la royauté et le Parlement se défient et se menacent ; un troisième adversaire se lève : la noblesse prétend reconquérir ses droits. Dans une assemblée de ses membres elle redemande l'institution des États-Généraux; elle n'a devant elle : d'une part, que la régence d'une femme ; de l'autre, que des magistrats plus habiles à opiner sur leurs chaises curules qu'à porter le barnois des combats; la noblesse tient l'épée : si elle sait marcher unie, la victoire est à elle. Il lui manque un chef pour réussir ; le grand Condé qu'elle veut mettre à sa tête, intrépide dans les combats, irrésolu de caractère , sait mieux gagner une bataille que mûrir dans le conseil les combinaisons qui préparent les succès politiques. La cour a pour ministre le rusé Mazarin ; il a déjoué les cabales des Importants et des Petits-maîtres, il saura bien encore triompher de ses ennemis. Pour les combattre il s'allie tour à tour à la
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noblesse et au Parlement, et les affaiblit l'un par l'autre. Le prince de Coudé , incertain de sa conduite , tantôt avec la cour, tantôt contre elle , ne paraît agir que pour la satisfaction de griefs personnels et Ton peut dire qu'il a failli à la mission que la noblesse avait prétendu lui donner. S'il l'eût remplie , la révolution française, mais une révolution monarchique, se fut accomplie cent quarante ans plus tôt avec un caractère analogue à la révolution d'Angleterre sous le roi Jean , lorsque les barons lui firent établir la grande charte comme double garantie des droits de la couronne et des droits de la nation. La France aurait pu dès lors jouir sans danger des libertés dont elle s'est souvent montrée jalouse sous la forte égide de la royauté héréditaire de mâles en mâles, et il lui eût été possible d'avancer sans secousses dans la voie des réformes que la marche du temps aurait pu faire juger nécessaires. Loin de là, la royauté, sans obstacles, mais aussi sans soutiens, reprend cet empire sans limites que Richelieu lui avait donné, empire fatal à elle-même, qui doit un jour la conduire à la mort1.
Après des alternatives de revers et de succès qu'il serait trop long et qu'il est inutile de rapporter ici , le roi rentre dans Paris pacifié , le 21 octobre 1 652. La Fronde se réfugie dans les provinces ; Condc cette fois est franchement avec elle, mais loin de se laisser guider par des vues politiques , il ne songe qu'à se venger de l'emprisonnement de Vincennes. 11 achève de faire perdre à la Fronde son caractère national en contractant l'alliance de l'Espagne, et en allant en Flandre se mettre lui-même
' Nous avons développé tes idées dans unr brochure sur la situation que nous avait créée la république de 1848, intituler : République, socia- I urne et pouvoir ; I^ecou , éditeur. 1849.
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à la tête des troupes de cette nation , pendant que son frère prend le commandement nominal de la Guienne révoltée. C'est à cette portion peu connue de l'histoire que se rapportent les Mémoires de Daniel de Cosnac ; ils y ajoutent de précieux documents. On y verra par quelle marche concentrique l'armée royale, qui avait commencé ses opérations militaires en Limousin , se rapprocha suc* cessi veinent de Bordeaux bientôt enveloppé dans un étroit réseau 9 complété du côté de la mer par l'armée navale du duc de Vendôme. Pendant ce temps, cette ville est livrée aux excès d'une lâche populace ; les conspirations pour faire tomber le parti des princes, les projets pour lui donner une vigueur nouvelle se croisent et se combattent. L'auteur des Mémoires, partisan de la paix, est gravement compromis par le résultat avorté de Tune des conspirations. Lenet, agent du prince de Condc, tout dévoué à son maître , le comte de Marsin qui commande les troupes, pour relever le parti qui décline, non contents de l'alliance espagnole, méditent celle de l'Angleterre. Le parlement de Bordeaux, par leur inspiration, envoie des conseillers traiter avec Cromwcll. Peut-être de graves complications s'en seraient suivies , si la paix à laquelle ils furent forcés de souscrire a l'improviste, n'eût fait avorter leurs coupables combinaisons. Au milieu de ces agitations, le prince de Conti, avec* son caractère léger, alternativement dévot et voluptueux , passionné pour sa sœur la duchesse de langueville, se brouille et se raccommode tour à tour avec elle , commence avec une dame de Bordeaux une intrigue passablement scandaleuse pour un prince ecclésiastique; il est vrai que, destine au cardinalat, il n'avait encore que le simple titre d'ahbc sans avoir reçu les ordres.
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Las enfin d'iiue guerre qui trouble son amour de la tranquillité et du plaisir, blessé de la direction exclusive qu'impriment aux affaires Lenet et Mars in , humilié du mépris du prince de Coudé qui le tient en dehors de toute influence, il prête l'oreille aux conseils incessants du premier gentilhomme de sa chambre , et conclut le 24 juillet 1 653 un traité de paix avec les ducs de Vendôme et de Candale , généraux de l'armée royale.
La paix de Bordeaux dont le principal honneur revient à Daniel de Cosnac , termina la Fronde et fut un service éminent rendu à la monarchie. Le texte du traité prouve que le parti des princes disposait encore de forces considérables; de plus, l'Angleterre pouvait se rendre à l'appel du parlement de Bordeaux et faire courir à la France de nouveaux périls, en remettant le pied dans les provinces que ses souverains avaient jadis possédées.
Peu de jours après la signature du traité , le prince de Conti impatient de quitter Bordeaux, en sort, même avant le tenue assigné , pour se rendre dans une de ses terres, au château de la Grange près de Pézénas, en Languedoc. Un projet germe dans sa tête, la pensée ne lui en appartient pas , mais il s'en est emparé avec ardeur; elle vient de l'intendant de sa maison, de Sarrasin, dont l'esprit agréable, subtil, insinuant, n'a pas de peine à persuader. Tout son désir est d'obtenir le commandement de l'armée du roi qu'il a vue rangée en bataille pour lui faire honneur dans une plaine près de Bordeaux, et dont l'aspect brillant et martial laisse bien loin en arrière celui des troupes mal équipées, mal payées du parti qu'il vient de quitter. Le moyen de réussir est de renoncer à ses bénéfices, au cardinalat qui l'attend, et d'épouser uni* nièce du premier ministre,
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de Mazarin, qui, suivant l'expression du temps, envoyait faire en Italie des recrues de nièces toutes les fois qu'il s'agissait de soumettre, par une pacifique conquête, quelque prince ou quelque grand seigneur à son autorité. L'auteur des Mémoires s'oppose de la manière la plus vive, mais sans succès, à une alliance qu'il regarde comme contraire à l'honneur du prince. Sarrasin et Langlade sont envoyés à Paris pour jeter les bases de l'union projetée , tandis que le prince de Conti charme à Montpellier les ennuis de l'attente par des plaisirs sur lesquels l'auteur eût mieux fait de jeter un voile, s'il ne s'était cru sans doute obligé par la fidélité de l'historien.
Un des faits les plus intéressants du séjour du prince de Conti à la Grange est , sans contredit , la présence de Molière à la tête d'une troupe de comédiens ambulants, se voyant préférer une autre troupe conduite par un obscur rival. 11 dut enfin la faveur de représenter seul sur le théâtre de la Grange à l'auteur des Mémoires, qui devint peut-être ainsi une des causes premières de sa gloire.
Le prince de Conti reçoit l'autorisation de rejoindre la cour à Paris, et, à peine arrivé, appose le dernier sceau à la puissance du ministre, en épousant la nièce d'un homme sans nom que le vent d'Italie et la fortune avaient poussé à l'aventure sur nos rivages. Quoique moins redouté , Mazarin était aussi puissant que Richelieu dont la nièce, M1* de Maillé, était aussi devenue la femme du prince de Condé. A partir de ce moment, nous verrons l'auteur des Mémoires, las d'une résistance inutile, finir par .m» ranger lui-même parmi les satellites d'une étoile destinée à ne plu* pâlir, et qui ne devait s'éteindre que
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pour faire place aux éblouissants rayons du soleil de Louis XIV.
Daniel de Cosnac , le jour même du mariage , remet au marquis de Villars sa charge de premier gentilhomme de la chambre devenue , auprès d'un prince marié , incompatible avec son caractère. Quoique n'étant encore que simple tonsuré , il compte persévérer dans la carrière qu'il a embrassée, et ne tarde pas à recevoir, le 24 juin 1654, après un sermon prêché devant la cour, le brevet de l'évêché de Valence demandé pour lui par le prince de Conti, et obtenu bien plus comme récompense de ses services politiques qu'en raison de sa participation à un mariage auquel il n'avait cessé de faire jusqu'au bout l'opposition la plus compromettante pour ses intérêts. 11 obtint en même temps le brevet de conseiller d'État.
La manière un peu vive dont Daniel de Cosnac poursuivit, avec toute l'ardeur de ses vingt-quatre ans, sa nomination à l'évêché de Valence, préférablement à celui de Saint- Flou r, est plaisamment racontée par l'abbé de Choisy ; l'auteur en parle dans ses Mémoires d'un style plus sérieux; mais le fond reste le même. L'évêque de Valence resta quelques années encore attaché à la maison du prince de Conti, sans titre officiel, par pure reconnaissance, pour rétablir les affaires du prince que la mort de Sarrasin avait laissées en désordre, pour suivre ses' intérêts à la cour pendant les absences nécessitées par le commandement de l'armée de Catalogne, et par la présidence des États de Languedoc que le roi lui avait donnée.
Ici se place un fait sur lequel les Mémoires gardent le silence, et auquel pourtant l'auteur prit une certaine part, puisqu'il fut chargé d'apporter au roi la délibération des États de I janguedoc contre les duels. On sait toute l'im-
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portante qu'attachait Louis XIV à l'abolition de ce préjugé; on connaît les édits sévères qu'il publia pour le réprimer, et le demi-succès qu'il obtint, puisqu'on vit, entre autres exemples, le duc de Navailles pouvoir refuser, sans se déshonorer, l'appel du comte de Soissons. Nous allons donner les documents que nous avons trouves dans le Recueil des Gazettes et qui peuvent être considérés, pour ainsi dire, comme ayant le mérite de pièces inédites.
On y lit sous la rubrique du 6 février 1655 : « La semaine passée , l'évëque de Valence présenta au roi une lettre du prince de Conti portant, entre autres choses, que tous les gentilshommes qui ont entrée aux Etats de I^anguedoc et ceux qui se sont trouvés auprès de lui, ont unanimement protesté, en présence des évoques de la province, par un acte qu'ils ont signé et envoyé à Sa Majesté, de refuser toutes sortes d'appels, et que ces États ont résolu qu'aucun gentilhomme ne pourrait avoir parmi eux de voix délibérative qu'il n'en eût fait autant ; même qu'en cas de refus, il sera exclu pour jamais : ce qui n'a pas peu resjouy notre grand monarque, de voir que le soin qu'il prend depuis quinze mois d'abolir cette pernicieuse coutume par les lettres que Sa Majesté a escrites elle-même de tous côtés, ne lui réussit pas moins heureusement que toutes ses autres entreprises, tant pour la gloire de l'Église que l'intérêt de l'État, »
Suivent les lettres du roi, du prince de Conti, et la déclaration des États.