‹ MémoiresChapitre 8 sur 8 · I-eiir conversation, qui dura plus de deux heures · texte numérisé non relu

I-eiir conversation, qui dura plus de deux heures

parut pleine de sincérité , même de tendresse ; et ils se promirent grande amitié. Son Éminence , deux jours après, nie chargea de faire savoir à M. le Premier Président qu'il vouloit lui rendre visite. De l'humeur dont je connoissois M. de Bellièvre, c'était le plus grand plaisir que je lui pusse faire. En effet il en témoigna une joie extrême, reçut M. le Cardinal avec toute la magnificence possible , et fit voir la délicatesse de son esprit par le choix de la comédie, des dames, des messieurs , des mets. Je voyois chaque jour augmenter cette belle union dont j'étais comme le nœud. Dès que l'un d'eux faisoit une chose qui pouvoit plaire a l'autre, c'étoit moi qui lui en donnois connoissance. En ce temps-là, le roi ayant accordé la Paulette 'au Parlement, M. le Premier Président eu donnant à sa compagnie cette bonne nouvelle, fit un éloge de Son Eminence; dit que c'étoit à elle à qui le Parlement étoit obligé, et lui Ht faire une députation pour l'en remercier. Je portai la résolution qui en avoit été prise à M. le Cardinal , et je rendis à M. le Premier Président tous les bons offices qu'il pouvoit désirer de moi en cette occasion. Je devenois par là considérable à tous les deux , et je fondois sur leur amitié des espérances

1 La phrase lierait plus claire si elle était ainsi rédigée : « Le roi ayant remis la Paulette au Parlement, etc. d La Paulette, ainsi nommée de Charles Paulet , secrétaire de la chambre du roi , qui en fut llnve»teur et le premier fermier, était un droit que les officiers de judicatare et de finance pavaient aux parties casuelles du roi, afin de leurs charge* a lrurs veuves ou à leurs héritiers ; à défaut du pav de et* droit, «-Ile* devenaient, en cas de mort, vacantes au profit dn roi.

I^a Paulette, à son origine, était de quarante deniers pour la livre, et depuis 101 H du soixantième denier, cY*t-à~dirc du tiers de IVi de Toflice.

DR DANIEL DE COSNAC m

assez solides; mais la mort de M. le premier président arriva bientôt après1. I^e Cardinal le regretta peu; car c'étoit le seul homme dans le royaume avec lequel il gardât des mesures, l'estimant assez pour le craindre. Pendant que toutes ces choses se passoient à Paris, il m'arrivoit d'étranges aventures en l^anguedoc. Esprit, après avoir inutilement tenté par ses adulations de s'établir auprès du prince et de m'y nuire , s'avisa de lui persuader qu'il devoit mettre de la dévotion dans le cœur de la princesse. Il lui dit qu'il y avoit travaillé durant son absence, et qu'elle y avoit les plus belles dispositions du monde. J'en fus averti , je ménageai un prétexte d'affaires pour aller à Montpellier. M. le prince de Conti ne me parut point fâché de m'y voir. 11 me fit plusieurs questions qui ne me marquoient aucune mauvaise volonté , et il me mena ensuite chez madame sa femme. Quoique dans ce premier jour, je ne m'aperçusse point qu'on m'eût rendu de mauvais offices, je connus, dès le lendemain, que mon crédit étoit fort diminué. J'en attribuai la cause à ce triumvirat que je trouvai fort uni , Villars, Esprit et Guilleragues. Villars et Esprit agissoient contre moi en ennemis déclarés; Guilleragues n'eut pas été fâché de garder toujours quelques mesures; mais je ne pouvois lui pardonner l'accord qu'il avoit fait avec mes ennemis, sans m'en donner connoissance. Je me servis de cette union pour rompre avec lui , et je lui témoignai même plus d'aigreur qu'aux deux autres. L'amitié de ces personnes ne me paroissoit d'aucune utilité, ma fortune étoit toute

' P«»(ii|K»nur de IMlitvrt, «uccttarur du prraident Mole, mourut a Pari* le 13 aun 1557, âgé ÔV cinquante et un an».

fuite ; leurs mauvais offices ne me pouvoient nuire. D'ailleurs jY'tois si nécessaire pour les affaires de la maison et de la cour, que je ne pouvois croire que M. le prince de Conti voulut me perdre, dans la crainte qu'il aurait eue de se faire tort à lui-même. Enfin les affaires de la maison que j'avois à régler me prenoient tant de temps , qu'il ne m'en restoit guère pour détruire les mauvais offices qu'on m'avoit rendus.

Ce fut dans cette conjoncture que M. le prince de Conti prit la résolution de venir à la cour avant \ruc la princesse. J'accompagnai M. le prince de Conti jusqu'à Valence , où je le reçus avec toute la reconnoissance que je devois à un maître de qui je tenois cet établissement. Au sortir de Valence, je pris la poste afin d'aller disposer toutes choses à Paris pour l'arrivée de ce prince. J'y fus longtemps avant lui. Un jour , étant chez Son Éminence , elle me dit que Gourville venoit de sortir de chez elle et lui avoit dit qu'il venoit de voir Mme de Longue ville en Normandie , et quelle l'avoit chargé d'une lettre pour M. le prince de Conti , qu'il lui alloit porter , croyant le trouver du coté de Nevers. M. le Cardinal ajouta : « Vous savez que je n'ai jamais reçu de lettre de M"* de Longueville, que je ne Taie envoyée, avant de l'ouvrir, à M. le priuce de dont i ; j'espère qu'il en usera de même avec moi , et qu'il voudra bien témoigner à madame sa sœur et nu publie l'union qui est entre nous demi. Je n'ai pas voulu me fier à (iour ville, mais vous me ferez plaisir d'envoyer un courrier à M. le prince de Conti, qui arrive près de lui plus tôt que Gourville, et vous lui écrirez tout ce que je viens de vous dire. »

(le que \r C;u<linal me propose h 119 me paroissoit ni

contre l'honneur , ni contre les intérêts de mon maître, et je n'étois pas fâché de plaire à Son Eminence, de sorte que je fis ce qu'elle désiroit. Je vivois avec Gourville civilement, mais je n'avois aucune liaison particulière avec lui. Langlade avoit employé tout le pouvoir qu'il avoit sur moi pour m'obliger d'établir Gourville dans la maison de H. le prince de Conti; mais je m'y étois formellement opposé, craignant cet esprit que je connoissois hardi et entreprenant. Langlade avoit pourtant obtenu de moi que je ne lui rendrois aucun mauvais office ; lui , de son côté , en usoit assez bien avec moi, et dans cette occasion, après avoir parlé à Son Eminence, il vint me dire qu'il étoit chargé de cette lettre qu'il alloit porter à H. le prince de Conti, et il demanda si j'avois quelque service à exiger de lui. Je ne crus pas à propos de lui confier le secret de M. le Cardinal. Le courrier que j'avois fait partir trouva M. le prince de Conti à la Charité , où il lui rendit ma lettre, et Gourville n'étoit encore qu'à Cosne; lorsqu'il le rencontra , il s'en revenoit. Quoique ce prince eût appris par ma lettre les intentions de Son Eminence, et, par mes raisons, l'intérêt qu'il avoit de les suivre , Gourville fut le plus fort : il n'envoya pas cette lettre à M. le Cardinal ; j'appris même qu'il m'a voit fort raillé auprès du prince, de mon avis, et que Gourville, Yillars et Guilleragues avoient triomphé sur ce sujet; pour Esprit , il étoit demeuré auprès de la princesse, lorsque j'arrivai à Fontainebleau , allant au-devant du prince, je trouvai ces messieurs tout fiers; à peine daignèrent-ils me regarder. M. le prince de Conti me parut visiblement plus froid ; je connus bien par son discours qu'on lui avoit mis dans l'esprit que j'étois

trop bien auprès du Cardinal, et plus dans ses intérêts «pu* dans ceux de mon niait re. La facilité de ce prince me parut déplorable; car, outre qu'après avoir épousé la nicVc du Cardinal , il n'avoit point d'autre parti à prendre que d'être bien uni avec lui, la vérité étoit que je nie trou mus tous les jours sur le point de me brouiller avec Son Éminence, par la trop grande chaleur que je témoignois pour les intérêts du prince.

Sitôt que le prince fut à Paris , Gourville continua île l'entretenir dans ses soupçons , et aidé du duc de Caudale, du duc de La Rochefoucauld, de l'archevéquo île Sens , il espéroit de se pousser et s'établir. Lan- >:Ltde etoit des plus échauffes dans cette brigue, quoiqu \\ gardât des mesures. Tantôt ils faisoient dire à ce pnuce que je le perdois dans le monde, chacun croyant qu'il ne se gouvernoit que par moi; tantôt ils lui faisoient représenter que*j'étois un homme inutile, à présent qu'il pouvoit faire lui-même ses affaires à la cour. Us en dirent tant, que non-seulement je trouvai qu'il y avoit un changement considérable dans ma faveur, mais que même ce prince avoit de l'aversion pour moi. Dans tous nos éclaircissements, je le priois de ne nie juger que sur mes actions , et non pas sur le rapport de mes ennemis. lin jour, se trouvant trop pressé , il me dit : « Vous êtes trop bien avec M. le Cardinal. » Je lui répondis que si j'y étois si bien, c'étoit lui seul qui en avoit tiré tout l'avantage, que je ne m'en étois jamais servi pour mes intérêts, qu'ainsi je pou vois y être bien sans rougir; que non-seulement Son Imminence ne m'avoit jamais accordé de grâce pour moi , mais que j'en avois souvent reçu des injures. Il me répliqua, d'un ton aigre, que je ne serais

plus exposé à de tels chagrins. Je nie retirai , mais le lendemain, voyant que tout m'étoit inutile pour vaincre son aversion, j'allai le trouver dans son lit, et je le suppliai d'agréer que je lui rendisse le compte de ses affaires dont je m'étois mêlé pour lui, soit à la cour, soit dans la maison , et que même , pour faire taire mes ennemis , je désirais rendre ce compte devant des personnes publiques telles qu'il lui plairoit de nommer; que ma qualité ne me permettant pas d'agir comme comptable , je voulois répondre de son trésorier, qui rendrait compte pour moi. I^e prince s'opposa assez obligeamment à cette proposition ; mais cela m'étoit si important, que j'allai demander cette grâce a Son Éminence qui me l'accorda , et il fut arrêté que le trésorier rendroit ses comptes en présence de M. Coquerel, maître des comptes, de M. Boyer, contrôleur , et de trois autres personnes du conseil de ce prince.

La recette de ce compte monta à treize cent mille livres en quatorze mois que j 'a vois administré les affaires.

La dépense consistoit seulement en trois articles , savoir :

1 ° L'article des dettes payées à divers créanciers dont on représentent les quittances ;

2° lies gages et pensions , dont on rapportoit aussi les quittances ;

«T I jà dépense de la maison , que l'on justifioit par les billets des maîtres d'hôtel qui avoient reçu l'argent et qui en dévoient rendre compte.

Toute cette dépense fut allouée, sans qu'on pût rejeter un seul denier. Au bas du compte j'avois ajouté

un état de ce en quoi consistaient les retenus du prince, lorsque j'avois commencé à prendre le soin de ses affaires , et un second état de ce en quoi consistaient les mêmes revenus, dans le temps que je les quittais. Ce dernier étatexcédoit le premier de près de trois cent mille livres de rente. Je portai le compte et les états à Son Éminence; elle fut fort surprise de voir la recette de treize cent mille livres en si peu de temps, et d'apprendre que le prince de Conti , qu'elle avoit toujours cru pauvre, jouissoit de plus de six cent mille livres de rente. J'ai toujours cru que son estime pour moi , qui me parut depuis ce temps-là fort augmentée , n'avoit point eu d'autre fondement que ce rétablissement des affaires de ce prince. Je sortis glorieusement de cette affaire , et M. le prince de Conti avoua à M. le Cardinal, et à mes ennemis mêmes, qu'il n'avoit pas lieu de se plaindre de ma conduite. J'eusse pu pousser plus loin mon apologie, et je l'eusse étendue jusqu'à ma manière d'agir pour lui à la cour et auprès de Son Éminence; mais M. le prince de Conti changea tout à coup, et sembla reprendre cette première amitié qu'il avoit eue pour moi.

Un jour étant dans le dessein d'aller passer quelques jours à Saint-Maur , il m'envoya quérir et me commanda, avec des termes qui sentoient son ancienne tendresse, d'v aller avec lui. J étois si sensible à ses caresses que je n'y pouvois résister. Je lui obéis. Dès qu'il fut arrivé , il s'appuya sur moi d'un côté, et de l'autre sur Guilleragues , et en se promenant, il dit qu'il vouloit que Guilleragues et moi fussions amis comme nous avions été au commencement ; ensuite il parla de moi si obligeamment, et si mal de Gourville,

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lui attribuant tout ce qu'il avoit fait contre moi , que je crus qu'il se repentoit de m avoir si maltraité. Je reçus avec transport les témoignages de sa bonté ; je lui protestai de nouveau une fidélité inviolable et me crus entièrement rétabli. 11 me dit dans cette conversation, pour la première fois, que Langlade n'étoit pas de mes amis , et qu'il n'avoit pas moins contribué à me nuire que Gourville, quoique plus secrètement. J'étois tellement prévenu sur le sujet de Langlade, que je n'ajoutai aucune foi au prince , et je pris cela ]>our un effet de son humeur et de son tempérament , qui le portoit souvent à vouloir brouiller les gens. Je passai quatre ou cinq jours à Saint-Maur de la même manière , ce me sembloit , que j' a vois passé ma première faveur. M. le prince de Conti m'y confirma; car ayant joué avec M. de Machault, maître des requêtes, et ayant perdu huit cents pistoles, il me dit : « M. de Valence , payez cela pour moi. » Je les payai de mon argent et n'en ai jamais demandé la restitution . Le sixième jour, je me vis obligé de retourner à Paris, parce qu'une affaire que j'avois à cœur se traitoitdans l'Assemblée ; je m'engageai à revenir le même jour, le soir. En arrivant à Saint-Maur, j'appris que MM. de Candale, de ta Rochefoucauld, Langlade et ( i ou r ville y a voient passé l'après-dinée. Je ne doutai point que, sur l'alarme que Gourville avoit eue, il n'eût obligé ces messieurs de venir rétablir ses affaires. En approchant de M. le prince de Conti, je lui dis : « Je suis perdu. » 11 me répondit d'un air froid et sérieux : h Je ne sais ce que vous voulez dire, je n'entends point du tout ces sortes de railleries. — Puisque vous voulez, lui dis-je, que je parle sérieusement, mes

ennemis vous ont parlé toul le jour , vous ne m'aimer plus. » Ce prince me quitta au lieu de me répondre , et, par cette action, an'en dit plus qu'il n'auroit fait par son aveu . Tout le f este du soir et le lendemain matin , je lui vis un si grand froid pour moi , que je crus être obligé de m'en retourner à Paris. Je fus plus piqué de ce dernier changement que de toul ce qui m'étoit arrivé jusque-là ; je voyois qu'il n'y avoit aucun fondement à faire sur ce prince, et, dès ce moment, si j'eusse cru pouvoir quitter sa maison avec honneur , je l'eusse fait ; mais le monde savoit qu'il étoit mon bienfaiteur. J'ai repassé depuis cent fois dans mon esprit comment il se pouvoit faire qu'il eut pris une seconde aversion pour moi, plus forte que la première, en moins de vingt-quatre heures, et je n'en ai point trouvé d'autre raison, sinon que mes ennemis avoient différé, comme une dernière machine, le secret de l'intelligence entre M. le Cardinal et moi.

Le prince , quelques jours après, revint à Paris, où je le suppliai de me dire quel crime j'avois commis, depuis le jour qu'il m'avoit si bien rendu son amitié. Il me répondit qu'il n'étoit pas tous les jours d'humeur à livrer des batailles, ni à donner la comédie aux spectateurs par des éclaircissements. Je me retirai sans dire un seul mot , et me contentai depuis de lui faire ma cour le matin et le soir, en revenant déjouer avec la reine. Je ne laissois pas de lui apporter tous les jours quelques nouvelles qui Tobligeoient de me répondre et de me parler sans me témoigner ni aigreur ni amitié devant le monde. Pourtant je ne perdois point d'occasion de me justifier ; je me défendois avec respect, mais fortement. M°* la princesse vivoit avec

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moi , depuis son retour, d'une manière assez sérieuse; je l'attribuois tous les jours à sa dévotion , et je ne perdois pas l'espérance qu'elle ne me fût favorable auprès de son mari. Mais voici ce qui acheva de me l'ôter, et ce qui me fit juger son changement sans retour : elle me commanda de jouer avec elle ; nous commençâmes à une pistole en quatre points , en présence de monsieur son mari, qui étoitdans le lit. Elle me gagna beaucoup de parties de suite , et à force de doubler , je perdis en un moment cent pistoles ; je lui dis en riant : « Je n'appréhende plus de m'engager, ce jeu commence à se tourner en ridicule. » Elle me railloit de son côté , disant : « Je voudrois bien , pour la rareté du fait , ayant commencé par une pistole , vous pouvoir ruiner avant que de quitter les cartes. »

Sans prolonger ce récit , je poussai jusqu'à mille pistoles en un quart d'heure , répétant souvent à la princesse : « Courage, madame, faites-moi beau jeu. » Elle me dit alors qu'elle ne vouloit plus jouer. Je la remerciai, comme si elle eût négligé même de me donner la peine de me racquitter; elle me dit, en riant, qu'elle prétendoit bien être payée dès le lendemain. Ce temps si bref me confirma dans la pensée qu'elle railloit. Cependant, dès le lendemain, comme elle avoit dit, et fort matin, un de ses valets de chambre nommé Duval, me vint demander, de sa part, raille pistoles. Je crus qu'elle continuoit a se divertir, je lui répondis : « A présent on l'éveillerait; mais à dix heures, je les lui porterai moi-même. » Je la vis à son lever ; elle me parla sérieusement de cette dette, je ne laissai pas de répondre encore en raillant. Le soir, étant chez la reine, M. le Cardinal me tira en particulier et me dit : « Ma nièce

se plaint de ce que vous ne voulez pas lui payer mille pistoles qu'elle vous a gagnées; ne vous brouillez pas avec elle, payez-la. » Je ne pus m'empêcher de presser Son Éminence de me dire si elle parloit sérieusement. Enfin, n'en étant que trop assuré, je lui dis de quelle &çon l'affaire s'étoit passée et lui promis qu'avant la nuit j'en serais quitte. J'allai trouver M"9 Cécile, première femme de chambre de cette princesse , et je la suppliai de faire souvenir sa maltresse que je lui a vois prêté, par ses mains, deux cents pistoles à Sedan, trois cents à Péronne, et trois cents à La Fère; qu'ainsi avec deux cents que je lui donnois encore , les mille du jeu seraient payées , mais qu'en les donnant à M™ la princesse de Conti , elle l'assurât bien de ma part que, si je m'étois trouvé assez d'argent , je n'aurais jamais parlé de ces trois sommes. Le soir' même VP* Cécile me vint rapporter les deux cents pistoles en me disant de la part de sa maîtresse qu'elle en vouloit mille, et que les huit cents que je lui avois prêtées, je m'en étois bien remboursé sur les affaires de la maison. Ce reproche si faux et 6i indigne d'elle et de moi me fit rougir, pour elle seule , plus de pitié de sa bassesse, que de dépit de la perte d'un argent si honnêtement prêté. Je ne voulus pourtant point faired'éclat, parce que je crus qu'il n'étoit pas d'un honnête homme de faire paroître que j'avois prêté cet argent. Je fis entendre à Mmt Cécile que j'allois chez Sanguinières , mon banquier. J'empruntai ce qui me manquoit, et je donnai mille pistoles à M009 Cécile ; je n'en ai jamais ouï parler depuis. Ce procédé commença à m'ouvrir les yeux , et bientôt, après la conversation que j'eus avec elle, j'achevai de m'éclaircir de rentier changement de son

cœur, dont je ne pouvois attribuer la cause qu'à la malignité de mon étoile qui, en ce temps-là, me foisoithalr par les personnes du monde dont je méritois le mieux d'être aimé.

Dans oe déplorable état , je n'avois point d'autre consolation que celle d'aller faire mes plaintes à M" de Mercœur. Elle les écoutoit avec une bonté extrême. Elle prit mille soins pour rétablir cette intelligence qui avoit été entre nous; mais y trouvant des obstacles invincibles sans aucune raison, elle se contenta de blâmer une personne de qui elle aimoit même jusqu'aux défauts. J'avois bien moins sujet de me plaindre du changement de M. le prince de Conti; car, outre que je savois qu'il étoit fort changeant , ce prince n'en usoit pas toujours mal avec moi. I) y avoit des moments où il me donnoit en particulier des marques de son ancienne confiance, et, soit qu'il n'aimât pas à es» suyer des refus , soit qu'il crût que M. le Cardinal m'accorderoit toutes choses plus facilement qu'à un autre, il m'employoit toujours auprès de Son Éminence. M. le Cardinal, de concert, étant tout accoutumé à moi, sembloit inviter ce prince à se servir toujours de moi pour les affaires de la cour, par la facilité qu'il apportoit à toutes les demandes que je lui faisois de sa part. Cela étoit en un point, que Son Éminence m'offrit de dire à M. le prince de Conti, si je voulois, que je lui étois nécessaire, et même qu'il lui déclarerait, de la part du roi, que j'étois la personne la plus agréable à Sa Majesté dont il devoit se servir; mais je m'opposai toujours à cette bonne volonté, protestant que je quitterais plutôt le royaume que de contraindre mon bienfaiteur et mon maître.

Les petits services que je lui rendois auprès de Son Eminence ne laissoient pas de lui plaire; il se radoucissent de temps en temps, et m'avertissoit de mauvais offices qu'on me rendoit. Un jour, comme il hisistoit fort sur ceux que me rendoit Langlade, je ne pus m'empécher de lui dire : « Cela me surprend, Monsieur, car encore hier il vint me donner, à ce qu'il prétend , la plus grande marque d'amitié qu'il soit possible, en m'empruntant deux cents pistoles. » Je remarquerai en passant qu'il ne me les a jamais rendues, quoiqu'il ait vécu et soit même fort riche. Souvent aussi M. le prince de Conti me parloit de M. l'archevêque de Sens * qui ne perdoit pas une occasion de me nuire. Je l'entendis un soir dans le jardin de l'hôtel de Coudé, sous mes fenêtres, dire à M. le prince de Conti : « Cette année est malheureuse pour tout ce qui s'appelle Valence : Valence en Italie , Valence en Flandre sont assiégées, et je crois que Votre Altesse a ouvert la tranchée pour faire sauter Valence. » 11 faisoit allusion à un fossé ouvert près de ma chambre pour un tuyau de plomb que l'on raccommodoit. Ensuite d'un ton plus sérieux, il ajouta : qu'il étoit honteux de me garder chez lui; qu'il étoit obligé de l'avertir, comme son serviteur, que tant que je serois dans la maison, personne ne voudrait l'approcher, parce qu'on craignoit mes mauvais offices auprès du Cardinal, de qui j'étois l'espion. Quoique je ne fisse pas grand fond sur l'approbation de l'archevêque de Sens, je n'aurois pas cru, n'ayant jamais eu fuiçun dé-

1 Louis-Henri de Gondriu, archevêque de Sens, depuis le 10 ao&t 1646, jusqu'au 10 septembre 1674.

.mêlé particulier avec lui, mais seulement touchant les affaires de l'Assemblée, qu'il eût porté son animosité et sa calomnie si loin.

Après cela, l'archevêque de Sens continuant à prendre dans l'Assemblée une conduite peu agréable à Son Éminence, je lui rendis, auprès du Cardinal, ce qu'il m'avoit prêté auprès du prince, et je lui avois cette obligation qu'il me servoit à souhait. Je découvris à M. le Cardinal toute la cabale qui s'étoit élevée contre moi , composée de MM. de Caudale , de La Roche* foucauld, de Sens, et de Langlade, (îou r ville et Guilleragucs. Comme M. de Caudale n'avoit pas trop témoigné d'empressement pour épouser une nièce, le Cardinal ne le considérait plus tant, et le regardoit comme un petit génie; M. de La Rochefoucauld passoit auprès de lui pour un homme qui vouloit, à quelque prix que ce fut, des intrigues, et l'archevêque de Sens, |>our un esprit ambitieux et son ennemi personnel; langlade ne lui paroissoit qu'un fourbe élevé dans la fraude; Gourville, un factieux capable d'engager M. le prince de Conti dans de mauvaises affaires. J "avois assez contribué à lui faire prendre ces sentiments, et je l'y confirmai en toutes rencontres, de sorte que je prenois assez bien ma revanche des aigreurs qu'ils inspiraient à M. le prince de Conti contre moi; mais ils trouvoient plus de facilité dans son esprit que je n'en tmuvois dans celui du Cardinal. Ils auraient enfin obtenu de ce prince qu'il me fit quitter sa maison , s'il n'eût appréhendé la faveur que j' a vois auprès du Cardinal, et que je tàchois de faire paraître encore plus grande quelle n'étoit, voyant qu'elle seule pou voit me maintenir. J avois cet avantage que je poussois tous

les jours mes ennemis, et, s1 il m'est permis de parler « ainsi, M. le prince de Conti même, en le défiant de trouver rien à redire à ma conduite. Cependant j'étois fort las d'une vie si désagréable, et je 6ongeois à la finir en me retirant de moi-même, lorsqu'il m'arriva un dernier déplaisir auquel je ne me pouvois attendre.

J a vois assez connu, parles manières de M"* la princesse , que je ne devois plus attendre d'elle ni bonté , ni amitié ; mais quoique je n'espérasse plus de regagner sa confiance , j'avois tant de respect pour cette princesse, qu'elle me faisoit tout endurer sans me plaindre. Un jour le Cardinal m'envoya quérir et me dit : k M™ la princesse de Conti vint me trouver hier et n'oublia rien pour vous faire renvoyer, par ordre du roi, dans votre diocèse. » Comme je ne lui étois pas inutile dans l'Assemblée, je crus qu'il vouloit, par cette confidence , m'engager plus fortement, ou qu'il considérait que l'exil d'un député ferait trop de brait; je lui dis que c- étoit un effet des mauvais offices qu'on me rendoit auprès de M. le prince de Conti , qui avoit contraint madame sa femme à parler contre moi. Son Éminence me désabusa, et me dit qu'il falloit qu'il y eût quelque chose de personnel entre sa nièce et moi, et qu'elle paroissoit trop animée. Je le remerciai avec grand respect , je lui promis de prendre garde à ma conduite sur ce sujet , et je me retirai le cœur contrit de douleur et de dépit. Dès que je la trouvai seule, je m'approchai avec un visage satisfait en apparence, et lui dis : « Madame , je viens rendre un million de gr&ces à Votre Altesse de la bonté qu'elle a eue de parler si favorablement de moi à M. le Cardinal; je l'ai vu ce matin , et il m'a témoigné que hier vous lui

dites sur mon sujet cent choses obligeantes. » La princesse ne crut pas que le Cardinal eût trahi son secret, elle jugea au contraire que, ne lui ayant pas accordé ce qu'elle désirait , il avoit voulu» dans le dessein de me ménager jusqu'à la fin de Y Assemblée, m'ôter tout soupçon qu'elle songeât à me nuire. Dans cette confiance, dissimulant de son côté comme j'avois fait du mien , elle me dit qu'elle étoit bien aise que je fusse satisfait d'elle , quoique je ne dusse pas douter qu'elle n'eût beaucoup de considération pour moi. A ces paroles , ne pouvant plus me contenir, et la regardant avec désespoir, je m'écriai : « Que vous ai-je fait, madame , qui ait pu obliger cette âme si belle et si généreuse que je vous ai vue autrefois, et que j'ai tant respectée , à descendre jusqu'à des actions si peu dignes de votre rang? Quoi, madame, n'étoit-ce pas assez d'inventer des calomnies pour me perdre, falloit-il y ajouter ce dernier coup? Je sais tout, madame, hors ce qui peut m'avoir attiré de vous un procédé que j'ai si peu mérité et où j'ai tant de peine à vous reconnoitre. » Je lui dis encore cent choses avec tant de vivacité , que , la voyant accablée de confusion , je crus que le respect m'obligeoit à me retirer.

La cour partit six jours après pour aller à la Fère; je fus encore privé par là de la présence de M. le Cardinal qui m'étoit favorable. Cependant, mes ennemis qui n etoient pas satisfaits de ce que je logeois encore dans l'hôtel de Condé, et qui me voyoient sans secours, renouvelèrent leurs persécutions, et ce prince, qui n'avoit plus besoin de moi pour aller demander des grâces n Son Éminence , les écouta plus volontiers que jamais, jusque-là qu'il disoit partout qu'il s'en al-

loil à la cour, à dessein d'obtenir un ordre pour me faire retirer dans mon diocèse, ou de rompre avec M. le Cardinal, s'il lui refusoit. La veille de son départ, je lui dis que j'étois averti du projet qu'on avoit publié de me faire retirer dans mon diocèse. Le prince de Conti nie répondit qu'il ne songeoitpas seulement à cela; mais j'aperçus, au travers de ses paroles, qu'elles ne s'accordoien! pas avec sa pensée, et qu'il ne me cacboit son dessein que pour in'empécher de le prévenir et de travailler à me défendre. Je lui repartis donc que, si ou ne s'en prenoit qu'à mon bien et à ma vie, je souffrirois tout sans me plaindre; mais que puisqu'on en vouloit à mou bonneur, je le défendrais avec tout le respect possible , mais pourtant avec toute la force imaginable.

J'écrivis, dès ce moment, à M™ de Mercœur, je la suppliai de prévenir M. le Cardinal et la reine, afin qu'ils eussent la bonté de m'entendre, avant que de me condamner. J'écrivis la même chose en droiture à M. le Cardinal; je le suppliai de considérer quel éclat cela ferait, si, dans le temps que je servois le roi et Son Éminence dans l'Assemblée avec tant de zèle , on venoil à me chasser avec violence et sans sujet. M™1 de Mercœur, qui avoit une solide amitié pour moi et un cœur tout à fait généreux, fut touchée de mon malheur et me rendit lous les bons offices dont elle nul s'aviser; elle parla à la reine et à M. le Cardinal avanl l'arrivée de M. le prince de C.onii, et disposa les chose* favorablement pour moi. Sitôt que le prince de Conl fut à la cour, Leurs Majestés et M. le Cardinal étant i la prunteuade, il alla chez. M'"" de Mcrcu-ur, qui étoil dans si chambre, incommodée. M"" de Manciiii , ai

DE DANIEL DE COSNAC. Ui

mère, y étoit aussi. J'étais assez familier avec cette dame, sœur de M. le Cardinal. Après les premiers compliments, elle dit sans aucun dessein à M. le prince de Conti : « Corne stà il vescovo di Valenza? » Il se trouva embarrasse de cette demande. M™ de Mercœur voyant qu'il ne répondoit rien , lui dit : « A propos, monsieur , le bruit court que vous venez ici pour le pousser; ahl vraiment il seroit bien étrange qu'un homme qui a tant de mérite et qui vous a si bien servi, ne fût plus dans vos bonnes grâces. » M. le prince de Conti lui témoigna qu'il avoit de grands sujets de se plaindre de moi. Mmt de Mercœur le pressa d'en dire quelqu'un ; mais voyant que ce prince ne lui répondoit rien, elle lui dit : ce En vérité, monsieur, si l'évéque de Valence n'est point coupable envers vous , il trou* vera de bons amis à la cour qui empêcheront que set ennemis ne réussissent. » Elle eut la bonté de m'écrire le détail de cette conversation , et le dernier mot de sa lettre étoit : « Surtout, quelques affaires que vous ayez à Paris, quittez-les pour venir à la cour; vous ne soutiriez mieux prendre votre temps ; toutes les puissances sont bien intentionnées j>our vous..., etc. »

Sur cet avis, je partis. Étant arrivé à la Fère, je corn* mençai ma première visite par M. le prince de Conti. J'arrivai dans son appartement , comme il venoit de sortir avec dix ou douze personnes de la cour. Ce prince me dit tout haut, lorsque je le saluai : « Vous êtes venu ici pour soutenir thèse contre moi. — Pour vous, monsieur, lui répondis-je, je sais à quoi le respect m'oblige : partout où vous paraîtrez, je n'ai qu'à céder; mais j'avoue que je n'aurai pas la même considération pour de certaines gens qui vous suivent. Nous sommes, Dieu i. 16

merci, dans un lieu où j'ai agi pour vos intérêts avec assez de succès et de gloire; il faut qu'une fois pour toutes le public soit éclairci. Si Ton a quelques reproches à me faire, et que je sois reconnu pour un homme d'honneur ou pour un fourbe , on peut m'attaquer à toute outrance 9 car je me défendrai de même. » Dans le fort de cette conversation, M. Joyeux, qui étoit à la reine, entra, et me dit que Sa Majesté me demandoit. Comme je m'étois échauffé dans la conversation , je suppliai M. Joyeux de dire à la reine qu'il ne m'avoit pas trouvé. M. le prince deConti me commanda d'aller chez la reine; mais je continuai toujours mon apologie. Un moment après, un valet de pied de la reine vint encore me quérir de sa part. Cette fois-là je fis une profonde révérence , et je m'y en allai.

Elle étoit appuyée sur la table de sa chambre, autour de laquelle étoient le roi, M. le Cardinal et M"* de Mercœur. Dès que la reine m'aperçut, elle me fit approcher et me dit : « Nous voici quatre de vos amis , et qui sommes pour vous ; vraiment M. le prince deConti se fait tort d'en user avec vous comme il fait. Nous sommes témoins que vous l'avez bien servi. » Je répondis à la reine que plus ma conduite lui serait connue , plus elle me trouveroit digne de l'honneur de sa protection. M. le Cardinal me dit qu'il avoit plusieurs fois témoigné àM. le prince deConti, qu'il ne devoit pas donner tant de créance à des canailles. Le roi en ce temps-là ne se mêloit point des affaires, il ne dit rien; mais il parut approuver les bontés que la reine et M. le Cardinal me témoignoient. Je ne sais si on voudra m'en croire ; mais il est vrai pourtant qu'au milieu de la joie que j'eus de me voir appuyé par de si puissants

protecteurs, je ressentis une espèce de douleur de reconnoitre qu'un homme à qui j'avois tant d'obligation, prince du sang, neveu du premier ministre, n'eut pas le pouvoir de pousser un domestique.

Après cette conversation, la reine me commanda de jouer avec elle. A peine étois-je engagé dans le jeu, que Tliuissier me vint avertir qu'on me demandoit à la porte. Je trouvai que c'étoit Guilleragues qui venoit me dire, de la part de M. le prince de Conti, qu'il exigeoit de moi que je ne parlasse, ni à la reine, ni à M. le Cardinal, de rien qui le regardât, et qu'il me promettoit, de son côté, qu'il ne feroit rien contre moi. Je m'imaginai que M. le prince de Conti appréhendoit que je ne trouvasse, dans ce moment, de l'appui auprès de la reine, et que mes ennemis ne demandoient pas la paix, mais seulement une trêve, pendant laquelle ils pussent se ménager une plus favorable occasion pour me déclarer la guerre. Je dis donc à («tiilleragues que je devois toutes choses à M. le prince de Conti, mais que je ne devois rien à mes ennemis; que je lui detnandois, pour toute grâce, la permission de me justifier, avant que de quitter la cour, afin de ne plus être exposé â la noirceur de leurs calomnies ; qu'enfin j'étois absolument résolu, une fois pour toutes, de les faire taire et de me mettre en repos. Il ne put tirer aucune autre chose de moi; j'allai reprendre mon jeu que j'avois donné à tenir â M. de Noailles.

I*a reine eut la bonté de me demander ce que vouloit M. le prince de Conti; j'eus la discrétion de lui dire qu'il m envoyoit demander quelques instructions, touchant une affaire domestique qui pressoit. Le jeu fini, je me retirai chez moi, pour attendre la réponse

de M. le prince de Conli. Guilleragues vint me dire qu'il avoit représenté mes raisons à ce prince, et qu'il le renvoyoit pour me dire qu'il s'engageoit, foi de prince, de ne m accuser jamais de rien, et qu'il avouerait partout qu'il n'avoit aucun sujet de se plaindre de ma conduite ; mais qu'il exigeoit aussi de moi, que, de mon côté, je ne dirois jamais un mot pour ma justification devant la reine, devant le Cardinal, ni devant personne du monde. Alors , voyant qu'il le prenoit sur ce ton, je me rendis, et lui promis, foi de gentilhomme , que je n'en ouvrirais jamais la bouche. J'ajoutai pourtant une condition, qui paraîtra insolente à tous ceux qui ne connoissoient pas la trop grande facilité du prince, mais qui, à moi qui le connoissois et qui me souvenois de la journée de Saint- Maur, me parut nécessaire, c'est que Guilleragues, du consentement même de M. le prince de Conti, me seroit caution de sa parole. J'allai recevoir avec beaucoup de respect la confirmation de cette paix de la bouche même de M. le prince de Conti, qui m'a depuis tenu sa parole jusqu'à la fin de sa vie.

Après le départ de M. le prince de Conti, je dis à la reine et à M. le Cardinal, que je remerciois trèshumblement Sa Majesté et Son Eminence, du plein et entier repos dans lequel le prince m avoit laissé. Je ne dis qu'à M°" de Mercœur le détail de toute cette affaire, du succès de laquelle je lui avois presque toute l'obligation. Le roi partit pour aller au siège de Mont» médy l. M. le Cardinal le suivit, et me laissa auprès de

1 Les Mémoires renferment ici une confusion chronologique. Montmédy ne fut assiégé que pendant la campagne de 4657 , et il ne peut être présentement question que de la campagne de 4655, ainsi qu'il est facOt d*

la reine, où je ne lui fus pas inutile ; voici dans quelle occasion.

M"* de So uvré, dame d'atours de la reine, étant morte, M™* de Beauvais prétendit à cette charge pour sa fille, la marquise de Richelieu ; M"" de Noailles la demandoit pour elle. La reine avoit fort à cœur que la marquise de Richelieu l'eût; M. le Cardinal favorisoit M°* de Noailles; en effet, elle l'emporta. Depuis ce temps-là , elles avoient eu cent démêlés, dans lesquels la reine soutenoit toujours M"* de Beauvais. M. le Cardinal, fort las de l'inquiétude que cette division lui donnoit, me dit en partant : « Tâchez, pendant mon absence, de réunir ces deux esprits. » Le lendemain, avant que de faire les premiers pas pour cette conciliation, je crus qu'il étoit de mon devoir d'en parler à la reine. Elle me dit en pleurant, que le Cardinal vouloit l'obliger de préférer M*9 de Noailles et de lui donner cette charge. Je fus si heureux, qu'ayant fait connoltre à ces deux personnes l'intérêt commun qu'elles avoient de vivre bien ensemble, je les remis dans une grande union , et fis cesser par là les petits déplaisirs que la reine donnoit à M"9 de Noailles , dont elle m'a tou-

l'observer en foirant l'enchaînement des faits subséquents qui te rapportent à l'année 1696. Le roi partit de la Fère pour aller à Guise et à l'Esquille, et non point à Montmédy ; on en trouve la. preuve dan* le passage mirant des Mémoires de Montg lat , an chapitre de la campagne de 1655:

« ... Le roi partit de Soissons avec la reine aère pour retourner A la Fère. Dès qu'il y fut arrivé, l'envie de voir son armée le fit aller le 23 (juillet) à Guise, et de U è rEequille, où était son camp. Sa Majesté y fut reçue avec tant d'applandissement de toute l'année , que l'envie lui prit de marcher è la tête , et d'entrer en personne dans le pays des Espagnols. U retourna à Guise pour le faire trouver bon à la reine sa mère , qui était demeurée A la Fère , où le roi fat seul sans équipage, s

jours depuis témoigné beaucoup de reconnoissance. En ce temps-là , toute la cour se rassembla dans Compiègne pour y faire quelque séjour. J'appris que M. le prince de Conti a voit une fièvre continue, j'en partis aussitôt pour me rendre à l'hôtel de Condé, pour lui témoigner, par ma présence , que mon attachement pour lui ne se démentoit pas. Quand j'arrivai dans sa chambre, sur le minuit, il ne dormoit pas. 11 me fit approcher, et me témoigna qu'il me savoit fort bon gré de mon arrivée. Sa fièvre ne dura que cinq jours; mais elle ne laissa pas de servir de sujet à M. l'abbé Ciron \ de rendre visite à ce prince, et, sur les mémoires de M. d'Aleth s, de lui inspirer les sentiments d'une fort grande piété, aussi bien qu'à

f L'abbé Ciron , fils d'un président au parlement de Toulouse, s'était fait prêtre par suite d'un désespoir amoureux. Ayant voulu prétendre à la main de la belle et spirituelle demoiselle de Juliard , il s'était tu préférer M. de Turle , seigneur de Mondon ville , fils d'un conseiller au même parlement, qu'elle épousa le 43 décembre 16-46. L'abbé Ciron devint promptemcnt l'objet d'une grande estime; chancelier de l'église et de l'université de Toulouse, il fut nommé député à l'assemblée du clergé de 4653-57; il penchait vers les doctrines jansénistes. II assista, comme prêtre, son ancien rival dans sa dernière maladie. Mm* de Mondon ville, devenue veuve jeune encore, fonda à Toulouse, sous la direction de l'abbé Ciron , la congrégation de l'Enfance , destinée à honorer d'une manière particulière la divine enfance de Jésus-Christ. C'était un asile destiné anx filles qui n'avaient point de vocation pour le mariage, ni pour les austérités des couvents ordinaires; la distinction des rangs, suivant le monde, y était consacrée par la règle même de l'institut. L'abbé Ciron, dont b conduite fut toujours au-dessus du soupçon , habitait l'enceinte du couvent , et après sa mort, arrivée en 4680, la supérieure, Mm* de Mondonville, plaça son portrait dans sa chambre. La congrégation de l'Enfance, suspecte de jansénisme , fut supprimée par un arrêt du conseil do ii mai . 1686, et la dispersion de ses deux cents filles donna lieu à des incidents dramatiques qui eurent, à cette époque, un certain retentissement dans le monde.

v Écrits religieux d'un célèbre janséniste , Pavillon , évêque d'Alet.

M°" la princesse de Conti, qui ne manquoit pas d'assister à toutes les conférences chrétiennes qui se faisoient. Cet abbé se chargea dès lors de la conduite de leurs consciences, et ce fut là le commencement de cette dévotion solide qui a duré à M. le prince de Conti jusqu'à sa mort, et qui a continué depuis, avec tant d'éclat, en la personne de madame sa femme.

Je vivois alors avec assez de douceur et de tranquillité. J'attendois pourtant avec impatience la (in de l'Assemblée, pour me retirer avec honneur d'un lieu où je n'a vois plus de satisfaction. Cependant , M. le Cardinal , averti des intrigues que Gourville faisoit de tous côtés pour chercher quelque établissement, craignant l'inquiétude de cet esprit, le fit arrêter, par ordre du roi, et conduire à la Bastille. M. le prince de Conti, aussi bien que beaucoup d'autres, croyant que j' a vois contribué à cet emprisonnement, m'en voulut mal dans son âme; mais loin de le témoigner, il prit la résolution de se servir de mon crédit auprès de Son Éminence, pour faire réussir un dessein qu'il s'étoit mis en tête. Un jour donc, m ayant envoyé quérir à onze heures du soir, étant seul dans sa chambre, il commença avec des termes, non-seulement obligeants, mais flatteurs, à me faire ressouvenir de toute la tendresse et de la bonté qu'il avoit eues pour moi, et de tout le zèle et la fidélité que j a vois eus pour lui. Ensuite, il ajouta : « Vous n'avez plus I>esoin de moi; mais j'ai plus que jamais besoin de vous. Il faut que vous alliez demander à Son Eminence lemploi d'Italie, où je veux aller commander la campagne prochaine à la place de M. de Mercœur \

■ \a- duc «lr Mt*rcu*tir était le fil» aint* de (>»ar . dur de Vrodôm*. Il

Je sais que l'amitié que vous avez pour madame sa femme, vous fait regarder cette commission comme une chose fort fâcheuse; mais vous êtes à moi, vous m'avez obligation, il y va de votre honneur de réussir; si vous voulez agir comme il faut, vous le ferez. » J'a-< voue que je fus surpris de cette proposition, et que je m'attendois à quelque chose, non de plus extraordinaire, mais de moins désagréable pour moi. Depuis le mauvais procédé de Mme la princesse de Conti, la considération que j'avoispour Mmede Mercœur étoit beau* coup augmentée, je lui avois de grandes et de nouvelles obligations. J'étois assez instruit de ses sentiments pour être persuadé que, si je réussissons, je lui donnerois un déplaisir extrême.

Toutes ces raisons m'obligèrent de faire tout mon possible pour ôter cette pensée de l'esprit de M. le prince de Conti. Je lui fis connoitre combien il y trouvèrent d'obstacles ; qu'il n'y avoit pas d'apparence que, dans un temps où la cour étoit satisfaite de M. de Mer» cœur, par la prise de Valence ', ou lui voulût ôter son emploi, qu'encore qu'il ne fût pas de sa qualité, il étoit également neveu du Cardinal. Je lui représentai que M. deModène et lui ne s'accommoderoient jamais pour le commandement , et que le Cardinal qui avoit une considération infinie pour ce duc, qu'il regardoit comme le principal agent des conquêtes d'Italie, ne

irait épousé en 1651 Laure Manrini , nièce du cardinal Mazarin. Devea* Teuf , il embrassa l'état ecclésiastique , rat créé cardinal en 1667, et mourut l'année suivante .

1 Valence , en Italie , fut rendue par son gouverneur don Agoatino Signado aux ducs de Mercœur et de Modène, le 16 septembre 1656, après une vigoureuse résistance qui durait depuis le 97 juin de la même année.

DE DANIEL DE GOSNAC. Uï

voudroit pas diminuer son autorité, de peur de faire un ennemi d'une personne si nécessaire. M. le prince de Conti me répondit que M. de Modène et lui n'auroient aucun différend qui pût faire de la peine au Cardinal, puisque je n'a vois qu'à l'assurer qu'il en seroit le maître, et qu'il réglerait lui-même tout ce qu'il trouverait le plus à propos. Enfin , ce prince me parla de cet emploi avec tant de passion, que, voyant bien que rien n'étoit capable de le détourner de cette pensée, je lui dis que j'étois tout disposé à faire mes efforts pour réussir dans cette affaire; mais qu'il seroit bien cruel, si, venant à être refusé, il vouloit me charger de l'événement. Sur cela, il me témoigna quelque soupçon que je n'en donnasse avis à M"* de Mercœur, afin qu'elle eut le temps de prévenir le Cardinal ; mais, pour lui ôter une pensée dont j'étois bien éloigné, je le suppliai de me donner des espions; je l'assurai que, ce soir, je n'irais, ni n'enverrais à l'hôtel de Vendôme, l'heure étant indue, et que, sans différer plus longtemps, j'irais demain dès les sept heures du matin, faire cette proposition à Son Éminence ; que l'amitié de M™* de Mercœur n'étoit qu'après mon devoir, et que, si j'étois assez malheureux pour ne lui rapporter pas une réponse favorable, de ma vie je ne verrais le Cardinal. M. le prince de Conti , ravi de me voir prendre cette affaire avec tant de chaleur, m'embrassa, et je me retirai dans ma chambre.

Toute la nuit , je songeai aux raisons qui me pour» raient faire réussir, et aux réponses que je ferais à toutes les difficultés que Son Éminence pourrait m'apporter. La douleur du mauvais tour que j'allois jouer à M** de Mercœur me donnoit de temps en temps

de violentes secousses; mais, malgré tout cela, je partis dès le matin, et je m'en allai faire la proposition à Son Éminence. D'abord elle la rebuta avec beaucoup d'emportement; mais, lui ayant (ait considérer qu'il étoit juste que M. le prince de Conti eût cette préférence sur M. de Mercœur, et que, si l'un avoit bien servi en Italie , l'autre avoit aussi rendu de grands services en Catalogne ; que même j'appréhendois que ce refus ne mit dans sa famille une division et une animosité qui lui feroient de la peine ; je lui dis encore que rien n'avoit tant porté ce prince à désirer son alliance que l'espérance qu'il le mettroit à la tête des armées, et que, s'il lui refusoit cette grâce, je craignois qu'il ne prit du dégoût, et ne cherchât à se bien remettre avec M. le Prince. M. le Cardinal se radoucit un peu à ces raisons , et m'opposa l'inconvénient de M. de Modène *; mais j'avois de quoi le satisfaire, par les choses que M. de Conti m'avoit chargé de lui dire. Enfin , après s'être fort plaint de ce prince, et même de moi qui le pressois un peu trop, après avoir plusieurs fois protesté qu'il n'en feroit rien , il me dit : « Eh bien donc! M. le prince de Conti le veut , vous le voulez, il en faut passer par là. » Je lui dis alors , avec beaucoup de respect , qu'il ne pouvoit jamais rien faire de plus agréable pour ce prince; qu'il trouveroit d'ailleurs assez de moyens pour satis-

1 L'armée d'opération en Italie te composait de troupes françaises sous les ordres du duc de Mercœur, de troupes savoyardes commandées par le marquis de Villa , et des troupes de Modène sous les ordres du doc, qui remplissait les fonctions de généralissime. Il était dans l'intérêt de la France de ménager le duc de Modène ; aussi le cardinal Mazarin craignait-il que le commandement supérieur dont il était investi, ne devint un sujet de dissentiment entre le prince de Conti et lui.

faire M. de Mercœur, en lui procurant d'autres grâces qu'il ai mer oit peut-être mieux.

Après cette conversation qui dura plus de deux heures , je m'en retournai très-satisfait chez M. le prince de Conti sur les onze heures du matin. 11 étoit encore au lit. Il avoit envoyé six fois dans mon appartement, et attendoit mon retour avec impatience. Dès que j'entrai dans sa chambre, il congédia tout le monde. Je lui dis en l'approchant : « fous êtes général des armées île Sa Majesté en Italie. » Je lui racontai le détail de ma conversation, et je le priai d'aller sur Theure remercier Son Eminence, tant pour l'engager plus fortement à tenir la parole quelle venoit de donner, que pour pouvoir dire dans le monde que c'étoit à lui-même que Son Eminence avoit accordé cette grâce. Je lui demandai pourtant la permission d'aller faire mes excuses à M"* de Mercœur, ne pouvant pas lui cacher que ce fût moi qui avois contribué à lui donner ce déplaisir, puisque aussi bien il y avoit apparence quelle le sauroit par M. le Cardinal.

M. le prince de Conti, suivant mon conseil, alla au Louvre, et, à son retour, dit publiquement cette nouvelle ; et moi, arrivant durant son dîner, il me la dit, comme si je n'en eusse rien su, et m'en raconta toutes les circonstances. Après lui avoir témoigné ma surprise et ma joie, je m'en allai à l'hôtel de Vendôme. Je trouvai M" de Mercœur seule dans sa petite chambre; je lui dis, avec une douleur qui paroissoit sur mon visage encore plus que dans mes paroles : « Madame, si vous n'êtes la plus raisonnable et la plus généreuse de toutes les femmes, je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes assez informée de tous les

bienfaits que j'ai reçus de M. le prince de Conti, vous savez que je suis encore à lui, et de là vous jugez quelles sont les obligations que j'ai de lui obéir. Je n'ai pu résister au cruel commandement qu'il m'a fait, d'aller demander l'emploi de monsieur votre mari en Italie , et qui pis est , je l'ai obtenu. » M*0 de Mercœur reçut ce coup, comme je Pavois prévu, avec un déplaisir très-sensible. Je commençois à m'excuser du mal que je lui avois causé, lorsqu'elle m'interrompit pour me dire, avec une bonté inconcevable, que, pour moi, si j'en avois usé autrement, elle ne m'auroit pas estimé, mais que M. le prince de Conti la traitoit bien cruellement ; elle se plaignoit encore de M*" la princesse de Conti de n'avoir pas détourné ce coup. Elle s'emporta même contre la facilité que le Cardinal avoit eue en cette occasion au préjudice de monsieur son mari ; après cela, elle se mit à pleurer* Je fus sensiblement touché du déplorable état où la douleur la réduisoit, et, plus je trouvois dans son cœur de bonté et de raison pour ne me pas savoir mauvais gré , plus j'étois attendri. Je lui représentai qu'elle devoit se servir de cette occasion pour faire quelque chose d'avantageux pour M. de Mercœur; mais elle étoit tellement affligée qu'elle ne put aller au Louvre.

Elle reçut, huit jours après, un surcroît de déplaisir qui l'accabla entièrement : M™* de Mancini, sa mère, après une fièvre de trois semaines , mourut f . J'étois presque le seul qui avoit la liberté de la voir dans sa douleur. Cette princesse n'avoit point d'autre satisfaction que de pouvoir se plaindre de ses malheurs en ma

1 Sa mort eut lieu dans les derniers joun du mois de décembre de l'année 1656.

présence. Comme elle étoit grosse et approchent de son terme, elle ne rendoit ni ne recevoit aucune visite. Je la voyois tous les jours, et je tâchois, ou par le jeu, ou par quelques nouvelles du monde, de dissiper son chagrin. Elle accoucha assez heureusement, au moins en apparence, et fut dix jours sans ressentir aucune incommodité. Je passai une partie de ces dix jours dans sa chambre, et je la trouvai même plus gaie qu'elle n'avoit été depuis la mort de madame sa mère. Je la raillois de sa délicatesse, et de ce qu'elle gardoit le lit avec un si bon visage et tant de santé. Elle me dit qu'elle ne pouvoit pourtant pas s'ôter de l'esprit une pensée qu'elle avoit eue durant toute sa grossesse, et qu'elle avoit dite cent fois à tout le monde, qui étoit qu'elle ne relèverait pas de cette couche. Je me moquai de cette appréhension, avec d'autant plus de liberté qu'il y avoit moins d'apparence; mais elle y persistoit avec une opiniâtreté fort incommode. M*9 de Venelles , sa dame d'honneur, depuis sous-gouvernante des enfants de France, étant dans sa chambre , cette duchesse recommença à parler de sa mort en riant , et se divertissoit de la peine qu'elle nous faisoit. Entre autres choses, elle dit que, quand elle mourrait , elle ne pourrait pas s'empêcher de rire de la grimace que feroit M™ de Venelles. Je la trouvai en si bon état et en si belle humeur, que je lui dis : « Madame, il faut vous habiller demain, et nous dînerons au coin de votre feu. » Elle me répondit qu'elle en serait bien aise, et qu'elle se lèverait.

Le lendemain, qui étoit un mardi , je vins à midi à l'hôtel de Vendôme. En montant les degrés, on me dit que madame se trouvoit mal ; j'en eus grand chagrin,

car tout ce qu'elle avoit dit le jour précédent me revint dans l'esprit. J'entrai dans sa chambre, et lui ayant demandé de ses nouvelles, elle me répondit, en parlant avec difficulté, qu'elle se trouvoit fort mal depuis une heure ; et, de son bras droit, elle alla prendre le gauche, et me le montrant, me dit qu'elle ne sentoit plus ni sa main, ni son bras, et qu'elle étoit paralytique. Les médecins étoient dans une chambre voisine qui consultaient sur son mal. J'y allai. Tous les avis furent qu'il n'y avoit aucun danger ; je courus le dire à la duchesse ; mais je trouvai qu'elle avoit déjà perdu la parole, quoiqu'elle entendît , et qu'elle fût, en apparence, dans un grand repos et sans douleurs, tes médecins soutinrent toujours qu'il n'y avoit aucun danger pour sa vie. Il lui prit ensuite un si grand assoupissement, qu'on commença à craindre que le cerveau ne fût attaqué. On ordonna les ventouses qu'on appliqua d'une si cruelle façon, que cette pauvre duchesse crioit d'une manière à percer le cœur ; elle me regardoit, comme pour me prier d'empêcher qu'on ne la persécutât de la sorte. En cet état déplorable , malgré les ventouses, l'assoupissement augmentait, et on ne la tenoit éveillée qu'à force de la tourmenter . Cela dura tout le jour. Le soir, les médecins commencèrent à changer de ton, ils dirent qu'il falloit lui donner l'extréme-onction. M. le Cardinal lui vint donner ce sacrement. Elle paroissoit si belle, en ce triste état, qu'on ne pouvoit s'imaginer qu'elle dût mourir sitôt. Elle aperçut, au pied de son lit, Mmt de Venelles qui pleuroit. Cette duchesse prit garde à sa grimace, elle me chercha des yeux, et quand elle eut rencontré les miens, elle les conduisit sur le visage de M"* de Venelles, se mettant à sourire.

se ressouvenant sans doute de ce qu'elle m'avoit dit le jour auparavant. Son assoupissement, qui augmentait de plus en plus , acheva de nous ôter le reste de notre foible espérance. Sur les quatre heures au matin du jeudi, elle mourut. Je me retirai dans mon logis. Je n'avois jamais eu de grandes afflictions, et c'est encore, jusqu'à présent, une des plus fortes que j'aie ressenties. Ma première visite fut à M. de Mercœur retiré dans les Capucins. J'y trouvai la consolation de pouvoir m'affliger avec lui. Ensuite j'allai chez Son Éminence. Je n'y trouvai que M"" de Mancini qui fut quelques jours après comtesse de Soissons ' ; elle loua l'extrême affliction que j'avois témoignée pour sa sœur.

Quand je n'aurois pas eu dessein de me retirer dans mon diocèse par d'autres raisons, ce funeste accident m'en aurait fait naître l'envie. Je n'attendois que la fin de l'Assemblée du Clergé, pour quitter un lieu où je ne voyois plus rien qui me pût être agréable. M"* la comtesse de Soissons me témoigna la confiance qu'elle avoit conçue en moi , en m'envoyant prier de lui faire prêter dix mille livres sur dix mille écus de diamants et de perles que sa première femme de chambre m'apporta. Je les lui prêtai sur l'heure, et loin de prendre ses pierreries , je ne voulois point de son billet , et lui

1 Olympe de Manciui avait été pendant un temps l'objet d'une attention asse* vive de la part de Louis XIV, pour donner lieu de croire qu'il l'èj muterait ; main la reine mère portait trop haut la dignité de ton rang pour y coutentir, et tout semble prouver que le cardinal Maiariu lui-même, malgré ton ambitiou pour tes nièces , ne forma jamais nn semblable projet ; il «e coutenta pour elle d'une alliance moins éclatante, en loi faisant épouser le prince Eugène , fils du prince Thomas de Savoie , qui prit le titre de comte de Soissons , d'une branche de la maison de Bourbon dont il était héritier par sa mère, la princesse de Carignan.

marquai que je m'estimoîs trop heureux d'avoir pu lui faire ce plaisir. Depuis ce jour-là , par une honte naturelle , je n'osai lui aller rendre mes devoirs , de peur que mon visage ne lui parût celui d'un créancier. Elle fut aussi timide que moi, et n'osa jamais m'en parler. Enfin après cinq ans , presse de quelques dettes , je lui fis parler de la mienne, mais le plus honnêtement du monde. Elle me Ta payée depuis en trois années, à diverses reprises; mais ni devant, ni après ce paye* ment , elle n'en a jamais usé avec moi que comme avec une personne fort indifférente.

Je me maintenois toujours assez bien avec M. le Cardinal, et j'en obtins une grâce de très-grande importance. Pendant la vie de mon prédécesseur, le roi avoit établi un président au présidial de Valence; l'évéque, s'y étant opposé, avoit été cotadamné sur beaucoup de choses qui détruisoient entièrement sa justice. Depuis que j'étois évêque , les messieurs du présidial m'avoient fait appeler pour quelques articles qui restoient à juger, et m'avoient fait condamner, au grand conseil privé, contradictoirement. Cette affaire m'étoit à cœur, par honneur et par intérêt très-considérable. Je tentai, pour dernier remède, de me servir de l'autorité souveraine; j'allai supplier Son Éminence de vouloir faire en sorte que mon affaire , toute jugée qu'elle étoit, fût rapportée dans le conseil d'en haut, et en sa présence. M. le Cardinal eut bien de la peine à m'accorder ce que je demandois, cela étant contre toutes les formes, et n'y ayant point encore eu d'exemple qu'on eût cassé dans le conseil d'en haut des arrêts contradictoirement rendus entre des particuliers. Il ajouta que, s'il faisoit un passe-droit pour moi, tout ce

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qu'il y auroit d'évêques en France, en de pareilles occasions, lui demanderaient semblables grâces. J'eus la hardiesse de lui répondre : « Tous les autres évèques, Monseigneur, vous ont obligation, et, pour moi, pardonnez-moi , si j'ose vous dire que vous m'en avez. » J'ajoutai tant de raisons et de prières, que mon affaire fut rapportée dans le conseil du roi, qui se tenoit dans la chambre de la reine, où, malgré M. le Chancelier, malgré M. de I^amoignon, rapporteur, M. le Cardinal et la reine firent conclure la chose en ma faveur. Les arrêts rendus en faveur du Présidial furent cassés, et je fus rétabli dans tous mes droits. M. de Lamoignon cependant parla si bien en cette rencontre, qu'encore qu'il n'eût pu rien faire contre moi, il ht beaucoup pour lui. Son Kmincnco en conçut une si grande estime, qu'il songea dès lors à' lui donner J« charge de premier président au Parlement de Paris, qu'il a depuis possédée si longtemps, et avec tant de dignité.

Cependant M. le prince de Conti étoit sur son départ pour l'Italie. Comme il avoit l>caucoup de choses à demander à Son Kminence, tant pour lui que pour ses domestiques, je fus chargé de toutes ses sollicitations. Kntre autres, j'obtins la charge de lieutenant général des armées du roi pour M. de Villars, ce qui nous remit bien ensemble. Ce prince, en partant, me (il plus d'amitiés que je n'en attendois; il me promit de ses lettres, me demanda des miennes, et me recommanda madame sa femme dans toutes les a fia ires qu elle auroit à la cour. Je reçusses compliments avec beaucoup de respect, sans y répondre rien dcj>ositif, et dès qu'il fut parti, je lis' mes réflexions sur la situation ou je me trouvois Knlin. tout ce qui > étoit passé,

joint à l'extrême indifférence que la princesse me témoignoit, me fit croire que je ne pouvois plus faire dans sa maison qu'un mauvais personnage. Je donnai ordre, en partant pour Amiens solliciter quelque expédition pour mon frère , à qui j'avois fait donner un régiment d'infanterie1, de faire sortir tous mes meubles du pavillon de l'hôtel de Condé. En arrivant, M. le Cardinal me prit en particulier , et me demanda comment je m'étois séparé de M. le prince de ContL «Mieux qu'on ne saurait penser, » lui dis-je. Il me parla ensuite de l'Assemblée . Le soir, j'allai prendre congé de Son Éminence pour me trouver à la clôture de l'Assemblée, qui devoit se terminer par une harangue que je devois faire, et qui est ici transcrite \ Du plus loin qu'il me vit : «J'ai songé, dit-il, à une chose : vous devriez acheter la charge de premier aumônier de Monsieur. » Je lui répondis que je n'étois pas en état décela, que j'avois peu d'argent, et que j'en devois beaucoup. «Je vous aiderai du mien, ajouta-t-il ; j'ai de l'amitié pour vous. i> Je le remerciai, et le quittai sans faire réflexion là-dessus.

J'assistai à la fin de l'Assemblée, qui se fit au mois de mai de l'année 1657. L'archevêque de Sens, en sortant des Augustins, prit la route de son diocèse, sans rentrer dans sa maison , averti qu'il y trouverait un

1 Ce régiment , qui portait le nom de Cosnac , et qui était commandé par Armand , marquis de Cosnac , frère aîné de l'auteur des Mémoire», faisait alors partie de l'armée d'Italie.

* L'auteur commet ici une erreur, en rapportant à l'Assemblée d» 1855-1657 un fait relatif à l'Assemblée de 1665-1666, où U fat en cfltt chargé d'adresser au roi le discours de clôture. Ce fut l'archevêque d» Bordeaux qui prononça la harangue de clôture de l'Assemblée du clergé <losele93mai1657.

ordre du roi qui l'obligerait à s'y retirer; de sorte que la cabale qui m'étoit contraire me paroissoit assez déconcertée. M. de Candale étoit, en Catalogne, peu considéré de Son Éminence ; M. de La Rochefoucauld, dans sa maison de Verteuil, mal avec la cour; M. de Sens, comme exilé ; Gourville, prisonnier à la Bastille. Pour l^anglade, M. le Cardinal ne pouvoit le souffrir, et il fut réduit à prendre des engagements avec M. Fouquet, le surintendant.

Avant que de me retirer dans mon diocèse, je voulus aller dire adieu à M. le Cardinal. La cour étoit à la Fère ; j'y trouvai grand nombre de députés de l'Assemblée, qui venoient pour recevoir les récompenses que M. le Cardinal leur avoit fait espérer : car il promettoit librement. J'étois le seul qui ne demandoit rien. Le lendemain de mon arrivée, M. Roze, secrétaire de Son Éminence pour les bénéfices, me dit, en sortant de la messe, que M. le Cardinal me prioit d'aller diner chez lui. Le compliment me surprit; j'étois assez libre chez lui, et j'y dinois souvent sans être prié. J'y allai sans pouvoir deviner quel étoit l'objet de cette invitation. Dès que nous fûmes hors de table, il me mena dans son cabinet, et me dit : « M. de Valence, vous savez que je compte sur vous comme sur le meilleur de mes amis; je me trouve embarrassé d'une infinité de personnes a qui j'ai promis des bénéfices; il y en a peu de vacants. Dormez-moi celui que vous m'avez offert |x>ur le chevalier de Rivière. 11 n'y a personne en France qui ne >e tint heureux que j'en usasse avec lui comme je fais avec vous, outre que, à vous dire le vrai, je serai bien aise d'avoir ce prétexte pour obtenir du roi quelque grâce considérable pour vous, * J'aimois

effectivement la personne de Son Éminence; je lui avois obligation ; il m' a voit secouru dans tous mes malheurs, et au delà même de son caractère. Je lui répondis sans hésiter, et même avec joie : «Je n'ai rien qui ne soit à Votre Émiuence ; j'ai encore un autre petit bénéfice, et même si mon évêché l'accommode, elle en peut disposer. » M. le cardinal m'embrassa, et me dit : « Vous êtes trop généreux ; il suffit d'un; mais assurez-vous que vous aurez sujet de vous louer du cardinal Mazarin. » Dès le soir, M. Roze vint médire que M. le Cardinal me prioit de vouloir lui donner la résignation des deux bénéfices que je lui avois offerts : celui de Mazan, pour M. Févèque de Bayonne, et celui deSaint-Séverin, pour le fils de M. Vallot, qui le permuta avec le neveu de M. lévèque de Nevers. Je ne fis point paroître ma surprise de ce que Son Éminence demandoit ces deux prieurés; j'en donnai les résignations. Us valoient sept mille livres de rente en fort belles terres, villes, bourgs et droits seigneuriaux. Deux heures après, en entrant chez la reine, elle me dit, en présence du roi : « Monsieur de Valence, vous avez fait la chose du monde la plus généreuse;» et, m'étant approché de la reine, pour ne pas parler si haut d'un si petit service : m Oh ! non , dit-elle , vous en avez trop bien usé; mais vous devez bien croire que vos deux bénéfices vous seront rendus avec usure , et si vous voulez une caution, je m'offre de l'être. »

Je faisois alors assez agréablement ma cour. Un jour, Son Eminence m appela des fenêtres de sa chambre, et médit, in'ayanl tiré en particulier : « J'ai pris la résolution de faire arrêter l'abbé Ciron, que M. le prince et M"* la princesse de Conti protègent, et de l'envoyer à

la Bastille ; c'est un janséniste, qui fait des cabales dans Paris, sous prétexte de dévotion, et qui gouverne déjà grand nombre de dames de la cour et de la ville; M. le prince de Conti et ma nièce ne se conduisent que par ses conseils. Je ferai grand plaisir à la reine, qui ne lai me pas, et je sais aussi qu'il n'est pas de vos amis. » Je lui répondis : « M. l'abbé Ciron m'est assez indifférent , et moi à lui; mais si j'osois, je dirois k Votre Kminence que cet homme , sétablissant sous prétexte de piété, sa prison ne servira qu'à faire croire au monde qu'il est important, et que sa vertu le fait maltraiter. J'aimerois mieux Tenvover à Toulouse , lieu de sa naissance; Votre Emineucc par là le punira davantage. » M. le Cardinal rêva quelque temps là-dessus sans rien résoudre. Le lendemain, comme j'entrois chez la reine, elle me dit tout haut : « Monsieur de Valence, vous êtes un méchant homme; je suis en colère contre vous. » Kt puis tout bas : («Vous a\ez empêché que l'abbé Ciron n'ait été mené à la Bastille. » J'ai toujours cru que M11" de Saint-Loupavoit entendu quelques mots de cette conversation . qu elle en avoit donné avis à I jtngladc, qui avoit été bien aise d'écrire à M. le prince de Conti que j a\ois rendu de mau\ais oflices à l'abbé Ciron. \insi, lorsque cet abbé eut ordre de se retirer, ce prince ne douta point que son exil de la cour ne fût mon ouvrage.

Je demeurai encore quelque temps à la Fère: mais, appréhendant que si j'y faisois du séjour au delà de ce que j'avois résolu, on ne me soujKonnât d \ attendre la récompense de mes deux bénéfices , j'allai prendre congé de M le Cardinal. Il me témoigna qu'il ne voiiloit pas que je «(luttasse la < oui, qu on ne m eut rendu

mes bénéfices. Je le suppliai de considérer qu'il y avoit près de trois ans que j'étois évéque sans avoir résidé , et que je ne croyois pas qu'il fût nécessaire que ma présence le sollicitât en ma faveur. Il me parla encore en cette occasion de la charge de premier aumônier de Monsieur, et ajouta qu'il me donnerait dix mille écus pour m'aider à faire cette acquisition. Ce présent me parut assez considérable. Je lui dis que, si je pouvois me flatter de l'espérance de lui être utile dans cet emploi , cette seule raison m'obligerait à le prendre. Il me dit que je devois, en partant, laisser le soin à quelqu'un de mes amis de négocier la chose avec M. de Saintes ', et qu'après avoir été deux ou trois mois dans mon évéché , je pourrais venir la conclure. Je pris congé de Son Eminence, et en partant de Paris, je priai M™ de Chalais, ma tante, voisine et amie de M. de Saintes, de s'informer de lui du prix de sa charge, et de m'en donner des nouvelles dans mon diocèse. L'adieu que je fis à Mme la princesse de Conti fut fort succinct, mais fort respectueux.

J'arrivai dans mon diocèse au commencement du mois de septembre de l'année 1657. Je pris connoissance du spirituel et du temporel, et je tâchai d'y mettre un peu plus d'ordre qu'il n'y en avoit. J'appris par M™ de Chalais que M. de Saintes avoit traité de sa charge avec M. Févêque d'Agde, frère de M. le surintendant Fouquet, à trente-cinq mille écus; mais que Son Eminence, qui commençoit à entrer en quelque ombrage des grands établissements que ces messieurs

1 Louis de Bassompierre, évéque de Saintes, depuis Tannée 164$ jusqu'en Tannée 1676.

prenoient de tous côtés, avoit détourné oeMe affaire, et refusé l'agrément, sous prétexte qu'il étoit engagé avec moi ; qu'ainsi je n'avois qu'à chercher de l'argent. Je songeois à faire mes fonctions d'évéque ; j' a vois déjà commencé ma visite, et je m'étois même pressé, sur la nouvelle que j'eus que M. le prince de Conti devoit bientôt passer dans la province , revenant d'Italie, pour s'en retourner à la cour. Comme il s' étoit ouvertement plaint de moi sur la retraite de l'abbé Ciron , j'étois bien aise de ne le point voir , et je crus que ma visite en des paroisses éloignées m'en fournirait une bonne excuse.

Cependant je reçus une lettre de Guilleragues, qui me donnoit avis que M. le prince de Conti seroit à Grenoble un tel jour, et que le prince désirait fort de m'y embrasser. Je me contentai de répondre à Guilleragues que je prenois tout ce qu'il me mandoit pour un effet de son amitié. Je me doutois bien pourtaut qu'il n'eût osé m'écrire cela sans ordre exprès. Ce prince s'étonna de ne me point trouver à Grenoble, et dit que sans doute j'avois mieux aimé l'aller attendre à Lyon. Ces paroles obligèrent M. Jasse, son trésorier, de m'écrire par un homme exprès. Sa lettre ne fit pas plus d'effet sur moi que celle de Guilleragues; mais comme il y aurait eu de l'indifférence de n'en pas (aire au moins excuse, je donnai la lettre qui suit à M. de Chaml>elan , capitaine dans le régiment d'infanterie de Conti, qui alloit à Lyon.

« Monseigneur 9 si j'ai mal réussi lorsque j'ai témoigné des empressements auprès de Votre Altesse, peut-être cette fois-ci se rai -je plus heureux, en me prt-

vant de l'honneur de la voir. J'ai commencé la visite de mon diocèse, et vous ne voudriez pas l'emporter sur Dieu. Je le loue de cç que je ferai une chose que mes ennemis ne pourront pas mal interpréter auprès de vous; encore ne sais-je, car, puisqu'ils ont trouvé le moyen de faire passer pour de mauvais offices les bons que j'ai rendus à M. l'abbé Ciron, je ne saurois plus m'assurer de rien. 11 en sera tout ce qu'il vous plaira, je ne cesserai jamais d'être votre ».

M. le prince de Conti étoit déjà dans Lyon. Il avoit demandé de mes nouvelles à M. le coadjuteur de Vienne qui s'y étoit rendu pour le saluer, et avoit témoigné du dépit de ne m'y pas trouver. Dès qu'il eut lu ma lettre, il se tourna de son côté, et lui dit: a Voilà mon homme, quand il n'auroit pas écrit cette lettre de sa main , j'aurois connu qu'il l'auroit dictée. » Ensuite il la déchira et la jeta dans le feu. J'aurois plus honnêtement fait de ne la pas écrire , et de me trouver au passage de ce prince; mais, cette dernière injustice me remettant en mémoire tous ses mauvais traitements , je crus ne me devoir plus fier à son humeur, et je ne me sentis plus aucun empressement pour ses caresses. Je continuai ma visite jusqu'à la fin de l'année.

Dans le temps quej'étois à Valence, il y passa un très-grand nombre de gentilshommes auvergnats qui alloient au-devant de M. de Caudale, leur gouverneur, et fort aimé de toute la noblesse du pays. Il s'en revenoit de Catalogne , et s'en retournoit à la cour. Sur le bruit qui avoit couru que MM. de Montrevel1 se met-

1 Voici l'origine de cette qunrlle : !<■ dm d*K|*riiimi , gouverne ur fie

toient en état de l'attaquer sur la route, tous ces gentilshommes étoient venus s'offrir à lui et l'escorter. Je u'avois pas sujet de me louer de M. de Candale; il avoit été du parti de mes ennemis Cependant je considérai qu'il ne m'avoit pas fait grand mal , que j'en ferois un ennemi déclaré , qu'il pourroit épouser une nièce et me nuire. Je pris donc la résolution non-seulement daller au-devant de lui , mais encore de lui offrir ma maison et de l'y traiter. 11 voyageoit à cheval pendant un froid et un vent cruels. J'allai le prendre à trois lieues de Valence dans mon carrosse, et le conduisis chez moi. Lorsqu'il y fut, environné de toute cette foule de gens qui l'accompagnoient , il me demanda tout haut comment jétois i\ présent avec M. le prince deConti; je lui répondis. « En vérité, monsieur, je n en puis rien dire d'assuré; mais je sais que j y devrois être bien. — Il faul que je vous avoue de bonne foi, reprit-il, que je vous ai rendu de inau- \ ois offices dans son esprit. » Je lui répondis brusquement : u Kn vérité, monsieur, je crois vous les avoir bien rendus auprès de M. le Cardinal. » Toute cette

Bourgogne ri <lrltn'vu'. «'I le cointr de .Moulretel, lieutenant <l«* roi de «•' «IiTiiit r pa\s, avaient eu «les dis» lissions au sujet de leur autorité. Le fils du eouite de Montne\el. I ruinant ton père outragé, prmoqua le duc de Candale. (ils du dur d'Kpernon ; celui-ci iclusa d'a%*if*i*rr un ntidervoiis, di*ant (ju'on se ri n< outrait tous le* jour* dans les ru^ d«- Pari» Effectivement, le elietalier de Moutretel a\ant «roi*«; le due «le (Caudale . l'ohlige.i de îles» eiidre de < arrosée et lu» lit mettre IY|mv .i la main ; .1 t*'iiitlr < «Miili.it i-tait-il engage, (pu l„i Herti . ^eiitiltiomme du dut «le (Vandale, accourut »t Irappa par derrière le riictalttr «le Moiitrrvel d'un coup dY|x-c dan* les reins I*- due île Caudale riait incapable «l'une *i lâche trahison, d • hassa l,a llertr ; mais le < he\ali< 1 de Montre>el étant mort

des suite» de sa )>!< <»s»ue, et le du< «le (iuisi a\au( plis eu maiu la cause «lu

|>eie de < e î^rutdhoiuiiic. < ettt-i|tirrr||i a* ait repli* nue aiiiinoftitt' noutrilr

noblesse fut surprise d'une réponse si libre; mais lui la prit en galant homme et en sourit; il entra en éclaircissement avec moi devant tout ce monde. Il seplaignoit à moi de ce que j1 a vois voulu empêcher qu'il n'allât en Catalogne avec M. le prince de Conti; je me plaignis de ce qu'il m'avoit caché cette affaire , en usant mal le premier, puisqu'il me tenoit pour suspect. Ensuite il me tira en particulier, et me dit: « Vous connoissez la cour ; je vous prie, ne me déguisez point la vérité ; comment croyez-vous que je sois avec M. le Cardinal? — Voulez-vous, lui dis-je, que je parle avec sincérité : je n'ai jamais connu un si grand (bible que celui que le Cardinal a pour vous. Il se force depuis quelque temps de faire semblant de vous haïr; cependant on peut dire qu'il vous adore; il n'y a rien que vous ne puissiez vous promettre de la cour et de lui, pourvu que vous vouliez épouser une nièce. » Cette conversation fut fort longue ; avant que de la finir, il me témoigna beaucoup d'estime, s'ouvrit à moi du dessein qu'il avoit de se bien mettre avec la cour, me demanda mon amitié, et me dit que, puisque je m'en allois à la cour , je lui serois en ce pays-là d'un grand usage ; qu'il me demanderoit mes conseils; qu'il étoit fort mal satisfait de ceux de Langlade et de Gourville , et que je ne pouvois l'obliger plus sensiblement qu'en voulant bien me mêler de sa conduite. Je répondis à tant de franchise comme je de vois. Il ne mangea presque rien , et se plaignit souvent que le grand rhume qu'il avoit pris dans Avignon augmentait de moment à autre. Toute la nuit il fut incommodé et dormit peu. Je le pressai fort de demeurer pour se mettre dans les remèdes et se rétablir ; mais après 4*en

être défendu comme par civilité , il me dit tout bas : « J'accepterois de tout mou coeur cette offre ; j'en ai même grand besoin ; mais j'ai une terrible impatience de renvoyer cette noblesse en Auvergne, ce que je ne puis faire qu'après être arrivé à Lyon. Je vous prie seulement de me prêter votre carrosse, je n'ai plus la force d'aller à cheval, » 11 ne voulut point déjeuner, il prit seulement un peu de bouillon , et m ayant fait encore beaucoup de protestations d'amitié, il partit clans mon carrosse. 11 arriva à Lyon plus mal; il y trouva l'abbé de Roquette, auquel il dit beaucoup de bien de moi , et lui conta la manière dont nous avions juré d'être amis ; il se loua fort de la magnificence avec laquelle je l'avois reçu , lui et plus de cent gentilshommes ; ensuite il se mit au lit. Deux ou trois jours après, il fut en un état qu'on désespéroit de sa vie , et après avoir encore résisté quelque temps à la violence de son mal, il y succomba et mourut1. Cette mort me fut sensible ; car la manière dont notre éclaircissement s'étoit fait me promettoit de sa4%art une sincère et constante amitié, et, dans la fi§iire qu'il alloit faire à la cour, il m'auroit été d'un grand secours.

Quelques jours avant que je fusse en état de m'y rendre, M. de Chouppes passa chez moi. H s'en alloit, par ordre du roi, à Nismes, pour travailler à faire punir quelques séditieux, et me remit une lettre de Son Éminence, dont voici la copie :

« Monsieur, vous saurez plus particulièrement , par

1 11 fut le dernier rejeton de U mabon de Nogaret , que Henri IV avait rlcvrr a une si liante faveur en 1a penonnr du duc d'Épernon . grand* père du dur de Candale. Sa mort arriva le S7 janvier 1668.

le sieur de Chouppes, les résolutions qui ont été prises pour le châtiment des séditieux de Nismes. Je vous prie de contribuer à l'exécution des ordres de Sa Majesté sur ce sujet , tout ce qui peut dépendre de vos soins et de votre crédit; ce sera une preuve de votre zèle que je ne manquerai point de faire valoir, avec toute l'affection que vous pouvez désirer d'une personne qui vous estime autant que je fais, et comme je suis votre affectionné serviteur

« Le cardinal Mazarin. »

Cette lettre m'obligea de différer mon voyage , me tenant prêt d'aller à Nismes sur le premier ordre que je recevrois de M. de Chouppes, et de lui mener quelques troupes qu'il m'étoit fort aisé de lever dans mes intérêts; mais celte affaire se termina par accommodement.

J'appris, en ce temps-là, l'étrange accident qui étoit arrivé à l'abbé de Mancini, neveu de Son Émiuence, dans le collège de£)ermont. En jouant avec ses camarades, il avoit retu un coupa la tête, dont il mourut1. M. le Cardinal l'estimoit et l'aimoit beaucoup plus que son aîné, depuis duc de Kevers. Je lui écrivis làdessus. Ce n'est guère la coutume, en pareil cas, de faire réponse à des lettres de consolation ; cependant il eut la bonté de me faire celle-ci toute de sa main :

« Monsieur, je suis assuré que ce n'est pas par compliment que vous m'écrivez sur la mort de mon neveu. L'amitié que vous avez pour moi m'est trop connue, pour douter que cel accident ne vous ait fort

1 Alphonse <!<• Mancini mourut 1< ô janvier 16b8.

touché ; mais si vous êtes sensible aux choses qui me regardent , vous devez croire que je ne le serai pas moins à toutes celles qui vous concerneront , et que personne n'y prend plus de part que moi , qui suis, monsieur, votre très-affectionné serviteur,

« l-e cardinal Mazarin. »

Au commencement de février, je partis pour Paris. Je passai par (irenoble pour y prendre séance dans le Parlement. Je fus reçu de tout ce corps avec des civilités extrêmes. Je pense que je n'en devois pas tirer grande vanité , et qu'ils envisagcoient un peu la posture que je lai sois à la cour, et le besoin qu'ils y avoient de moi. Je trouvai là M. Pellot, intendant de la province, fort brouillé avec le Parlement pour l'exécution de quelque ordre du roi, qu'il avoit fait faire avec grande hauteur. Comme c'étoit un homme de mérite, et avec lequel j'avois contracté, pendant le séjour qu'il fit à Valence, une étroite amitié, j'eus assez souvent, pendant mon séjour à (irenoble, des conférences avec lui touchant ces hrouilleries. Il se soutint longtemps avec une grande (ierté; mais enfin il fut obligé de sortir de (irenoble, sur l'avis qu'il reçut qu'il n'y avoit pas de sûreté pour sa personne. Je fus prié par les députés du pays, et |>ar quelques particuliers du Parlement, de représenter à la cour les intérêts de la province, qui se trou voit incommodée |>ar les levées que faisoit M. Pellot pour 1 exemption du quartier d'hiver. Cette affaire m'obligea, après que j'eus rendu visite à tous les Messieurs du Parlement, de partir aussitôt pour aller à Paris. Je trouvai, à quatre lieues de drenoble, à la dinée, M. Pellot; et, avant eu dans la

nie une liemne de conversation avec lui, pour lui dire que je serais bien aise de rendre service à la province sans le choquer, et pour le prier de ne point aigrir les choses à la cour, quelqu'un sans doute alla rapporter à Grenoble que j'avois eu de grandes conférences avec lui, et que nous nous entendions ensemble. Ce bruit donna Heu à quelques personnes du Parlement de me rendre Suspect à la province, et depuis j'y ai eu plus d'ennemis que d'amis. Je continuai mon voyage, qui fut long et pénible, la rigueur de l'hiver ayant été la plus grande que j'aie éprouvée de ma vie. Après mon arrivée, j'allai rendre mes devoirs à M. le prince de Conti, qui me reçut avec assez de froideur. Son Éminence me traita plus favorablement.

M. de Saintes étoit à Paris, qui pressoit fort, ou de conclure le marché de sa charge, ou de déclarer à Son Éminence que je m'en départ ois. J'en parlai à Son Eminence, qui me témoigna toujours qu'elle serait fort aise que je la prisse. Cela m'obligea d'aller trouver M. le prince de Conti et de lui parler en ces termes : « Je n'aurais jamais cherché d'autre protection que la vôtre, si j'avois été assez heureux pour la mériter; mais, mon trop de zèle pour vos intérêts m'ayant fait beaucoup d'ennemis, je me trouve obligé de chercher contre eux quelque appui. On me propose d'acheter la charge de premier aumônier de Monsieur ; je n'ai pas cru devoir y penser sans votre permission ; je vous proteste que, pour peu que vous y ayez de répugnance, je recevrai votre refus comme une des plus sensibles marques de votre bonté. » M. le prince de Conti reçut mon compliment avec toutes sortes d'honnêtetés, et me témoigna que, bien loin de s'opposer à ma fortune,

il y voudrait contribuer; et puis, ayant demeuré un instant dans le silence, il ajouta : «Je ne vous demande qu'une chose, mais je vous prie de me l'accorder, c'est que vous examiniez avec soin si, étant évéque, vous pouvez, en conscience, prendre d'autres engagements que ceux de votre diocèse.» Je le remerciai de ses charitables conseils, ei, après lui avoir dit que j'aimerois mieux perdre la vie que le souvenir de ses bienfaits, qu'en quelque lieu que la fortune me conduisit , on me verrait toujours le même respect et le même zèle pour son service , je me retirai les larmes aux yeux, et je m'en allai dans l'appartement de M"* la princesse de Conti lui faire aussi mon compliment, qui fut fort sérieux et fort court.

J'étois assez irrésolu sur l'acquisition de cette charge. Beaucoup de raisons m'en dégoùtoient. Elle n'étoit pas encore établie; il me paiaissoit fort désagréable de passer mes plus belles années à attendre que Monsieur fût en considération. Je savois ce que c'étoit que de s'engager, et surtout à un maître dont on ne pouvoit encore raisonnablement concevoir aucune grande espérance, quoiqu'il eût quinze ans1. Dans cette incertitude, une bagatelle acheva de me déterminer. Monsieur mangeant de la bouillie , dans la chambre de la reine, le roi lui en frotta le visage. Cette raillerie le piqua si vivement, qu'il jeta sur le roi tout ce qui lui en restoit. Cette action, quoique inconsidérée, me parois-

1 L'auteur commet une erreur mit l'âge qu'avait alors ce prince; il était dans ta dix-huitième année, étant né à Saint-Germain le il septembre 1610. Monsieur portait alors le titre de duc d'Anjou; il ne prit celui de duc d'Orléans qu'en 1660, après la mort de son onde , le duc d*Orléans, frère de Louis XIII , qui ne laissa que des filles.

saut partir d'un bon cœur, qui ne peut souffrir d'injures, fit plus d'effet sur moi que le conseil de mes amis et le secours que le Cardinal me donnoit. J'arrêtai avec M. de Saintes que M. le Cardinal réglerait le prix de cette charge, et que j'exécuterais ce qu'il m'ordonnerait. M. de Saintes s'attendit que M. le Cardinal la taxeroit a trente-cinq mille écus , puisqu'il les avoit déjà refusés; mais lorsqu'il lui en voulut parler, il dit qu'il falloit que je lui donnasse vingt-cinq mille écus, et, malgré toutes ses remontrances, il lui répéta toujours que le roi avoit intérêt de fixer ces sortes de charges, qui, sans cette fixation, porteraient celles de sa maison à un prix excessif. Enfin, soit pour plaire au Cardinal, dont il attendoit l'abbaye de Foix, soit de peur de ne pouvoir autrement obtenir la permission de s'en défaire, il n'insista plus, et vint médire que j'étois bien heureux et bien obligé a M. le Cardinal; que la démission étoit toute prête , et sa charge taxée seulement à vingt-cinq mille écus. Je fus fort aise de ce bon marché, car je ne m'attendois à payer que quinze mille écus, M. le Cardinal m'en ayant promis dix mille; mais, lorsque je voulus les lui demander, il me dit : « Comment ! monsieur; nesavez-vous pas que cette charge a été vendue trente-cinq mille écus? n'est-ce pas vous donner dix mille écus, que d'obliger M. de Saintes à vous la laisser pour vingt-cinq mille écus? M. de Saintes me les fait bien payer par les grâces que je lui donne. » Cette adresse, si peu digne d'un ministre aussi puissant, ne me plut pas trop; mais comment et quel biais prendre pour se plaindre d'un homme qui étoit le maître ? Il fallut faire semblant d'être fort content; c'eût été l'offenser que de rompre

sous ce prétexte. Je donnai vingt-cinq mille écus à M. de Saintes, et je pris sa démission.

Son Éminencè m'avoit promis de me faire donner un brevet de retenue; mais je n'en sollicitai point l'expédition , persuadé que je devois bien plutôt songer à faire établir ma charge; ce que je fis avec bien de la peine, seulement cinq années après.

Dès que j'eus prêté serment , je négligeai fort cette dignité qui ne me donnoit aucun emploi auprès de Monsieur. On ne me voyoit chez lui que rarement, et dans des occasions où je ne pouvois pas honnêtement m'en dispenser. J'étois plus agréablement occupé à faire ma cour au Cardinal et à la reine, avec laquelle je jouois tous les jours. J'ai su depuis que le Cardinal , dès que j'eus acheté cette charge, dit à M. de Varangeville, qui étoit pour lors secrétaire des commandements de Monsieur, et celui de ses domestiques qu'il traitoit le mieux : « Je ne sais à quoi a songé Févêque de Valence , il s'est imaginé sans doute faire une grande fortune et pouvoir tout gouverner dans cette maison ; mais il se trouvera bien loin de son compte. » Je ne doute point que le Cardinal, qui vouloit ménager tout le monde, venant à s'imaginer que Varangeville auroit de l'ombrage de ce qu'il m'avoit établi chez Monsieur, avoit été bien aise de lui persuader que cYtoit mon ambition, et non pas lui, qui m'avoit obligé de songer à cette charge. Varangeville se servit de ce discours du Cardinal pour me rendre de mauvais offices dans l'esprit de Monsieur. Comme il étoit pour lors uni d'amitié avec Boisfranc, trésorier de la maison de ce prince, ils me regardèrent tous deux comme une personne dangereuse, et contre laquelle ils def. <S

voient de concert prendre des mesures. Us trouvèrent de favorables dispositions dans l'esprit de Monsieur, et dès le moment qu'ils l'avertirent que le Cardinal disoit que je prétendois le gouverner f je lui devins odieux. De mon côté, je les délivrai bientôt d'inquiétude, et loin de me presser pour le gouvernement et la laveur d'un maître alors si peu considéré , je lui faisois trèsrarement ma cour, et ne le voyois presque jamais que chez la reine.

Varangeville étoit un Normand qui avoit assez d'esprit , mais tellement emporté , si fier dans la prospérité , si bas dans le malheur, si plein de l'opinion de soi-même, si dépourvu de conduite, que je ne cherchai point à me faire un ami d'un homme d'ailleurs si impérieux et si extravagant , qu'il aurait pré* tendu être, en quelque façon, mon maître. Boisfranc me parut alors homme de petit mérite , d'un esprit et d'un sang médiocres, d'un caractère à être toujours in* férieur et subalterne. Depuis ce temps, je l'ai trouvé d'une vanité grossière et cachée , fourbe et malin plus qu'on ne l'auroit cru capable de l'être, intéressé, à qui la faveur d'un maître et la bassesse des domestiques a voient persuadé, malgré son petit génie, qu'il étoit capable de grandes choses. L'amitié du maréchal du Plessis, par sa qualité et par sa charge de gouverneur de Monsieur, auroit pu faire quelque honneur et être de quelque utilité ; mais cet homme, qui a acquis de la réputation dans les armes, étoit peu de chose pour la politique et pour la société civile ; envieux , intéressé, jusqu'à ne pouvoir souffrir qu'une personne eût du mérite ou pût prétendre, auprès d'un maître, des grâces qu'il croyoit lui appartenir à lui seul ; abandonné à

plaisirs , méchant ami, fourbe, plein de petites inventions indignes d'un homme de sa naissance. C'était pour lors tout ce qui pou voit faire figure chez Monsieur. Tels gens ne pou voient fort attirer mes soins par leur mérite ; aussi je les négligeai fort.

Cependant je ménageois toujours, auprès du Cardinal, l'affaire du Dauphiué. J'avois deux vues : Tune de plaire à ce ministre , l'autre de servir en même temps une province dans laquelle j'avois un établissement. Depuis mon arrivéeà la cour, les brouilleries et l'aigreur s'étoient encore augmentées à Grenoble. Le Parlement avoit appuyé les intérêts de la province, et s'étoit déclaré contre M. Pellot. Un valet de pied du roi, qui avoit porté des ordres à Grenoble, avoit couru risque d'être jeté dans la rivière par une troupe de séditieux, et la cour étoit tellement animée contre quelques particuliers du Parlement , qu'elle avoit envoyé ordre au président de Saint-Julien et à MM. de Pisançon et de Bressat de venir rendre compte de leurs actions. Ces Messieurs étoient depuis quelque temps arrivés à Paris, sans qu'ils eussent pu être écoutés. Comme toutes ces affaires s'étoient commencées sans la participation de M. de Lesdiguières , gouverneur du Dauphiué, il n'avoit pas trouvé à propos de se mêler dans la suite. M. Leroux de ta Berchère, qui étoit premier président de ce Parlement, et qui se trouvoit à la cour, eût bien voulu en être le négociateur, mais il n'étoit pas agréable au Cardinal, de sorte que ces Messieurs eurent recours à moi.

La première fois que je l'entretins sur ce sujet , je le trouvai fort irrité contre eux; il écouta pourtant les excuses dont je me servois pour l'apaiser; mais

comme sa colère étoit dans sa première force, il fallut temporiser. La cour partit pour aller du côté d'Amiens1. Le lendemain, les Messieurs du Parlement de Grenoble reçurent un ordre du roi de suivre la cour. Cet ordre les surprit, jugeant bien qu'ils s'en alloient sur les frontières faire des dépenses excessives, et souffrir des fatigues insupportables. Je les vis si affligés, que je m'offris à partir le même jour pour faire révoquer cet ordre ; et en effet , ayant joint le Cardinal à Amiens , je le suppliai si vivement de laisser à ces Messieurs la liberté de venir à Paris, qu'il me l'accorda. J'entrai avec Son Éminence sur les expédients qu'il y avoit pour apaiser ces désordres, et je ne contribuai pas peu à lui faire prendre celui d'obliger le Parlement de Dauphiné de faire payer la somme à laquelle la ville de Grenoble avoit été taxée pour l'exemption du quartier d'hiver. Je fis considérer à Son Éminence que, si la capitale avoit une fois payé, tout le reste de la province suivroit aussi son exemple, et que personne n'apporteroit plus d'obstacle à la levée des trois cent mille livres , qui avoient été imposées par M. Pellot, et qui étoient la cause et le fondement de tous les désordres. A mon retour à Paris, je fis connoitre à ces Messieurs qu'il falloit qu'ils obligeassent le Parlement à faire payer la ville de Grenoble, et que leur liberté étoit à ce prix-là. Ils se promettoient bien que, s'ils avoient la permission de s'en retourner à Grenoble, ils feraient donner au roi et à Son Éminence la satisfaction qu'ils désiroient ; mais il n'y avoit pas d'apparence d'obtenir leur retour par avance sur cette

1 Campagne de 1658, dont un des priucipaux faits fut le siège et la prise de Dunkerque par le maréchal de Tu renne.

promesse. Je pris donc le parti d'aller moi-même à Grenoble, solliciter cette affaire, et après les avoir pressés d'écrire à leurs amis, j'écrivis mon dessein à Son Éminence. Elle me fit cette réponse :

« Monsieur, je suis bien aise que vous vous disposiez à vous rendre au plus tôt en Dauphiné, pour joindre vos soins à ceux du sieur Petiot pour l'avancement du service du roi. Vous savez ce que je vous ai dit sur les affaires de ce pays-là : il est juste que le Parlement et la province fassent le premier pas, en obéissant aux ordres de Sa Majesté. Après cela, je m'emploierai de tout mon cœur, afin que l'un et l'autre ressentent des effets, de la bonté du roi ; mais je vous conjure derechef de faire humainement tout ce que vous pourrez, afin que le sieur Pellot puisse remettre au plus tôt une somme notable à Lyon. Car, à moins que nous n'ayons promptement ce que le Dauphiné doit donner, qui est , comme vous savez , destiné aux dépenses de l'armée d'Italie, il faut que cette armée et toutes les affaires dq roi en Italie périssent absolument. Je suis, etc. »

Cette lettre m'obligea de partir dès l'instant que je l'eus reçue. En arrivant à Grenoble , j'eus une conférence avec Messieurs du Parlement , et ensuite je fis assembler le Conseil de ville. Je leur proposai de faire payer la taxe de Grenoble, et je leur promis que, moyennant cette soumission, tout serait apaisé, et que Messieurs du Parlement reviendraient. Je trouvai beaucoup d'incrédules, et en effet il étoit assez extraordinaire qu'une affaire quiavoit tant fait d'éclat, se terminât si facilement. Je me tourmentai tant , que je fis conclure qu'on ferait ce payement, et la chose fut

exécutée. Je m'en retournai après cela dans mon diocèse, d'où j'écrivis à Son Éminence le succès de ma négociation; et je lui demandai , conformément à sa parole, le retour des exilés. Voici sa réponse :

« Monsieur, je ne puis que louer votre zèle, et votre bonne conduite dans tout ce que vous avez fait pour le service du roi avec les Messieurs du Dauphiné , ce que j'ai encore mieux reconnu par leS lettres du sieur Pellot que par les vôtres. Vous ne devez point douter que je ne satisfasse à la parole que je vous ai donnée à l'égard du Parlement de Grenoble et des exilés, d'autant plus que c'est une compagnie que j'ai toujours fort considérée. Je suis , etc. »

Quelques jours après je reçus cette autre de M. Le Tellier :

« Monsieur, le roi m'a commandé de vous faire savoir que, par l'entremise de Son Éminence, il a trouvé bon d'accorder à MM. les présidents et conseillers du Parlement de Grenoble qui sont à Paris , la liberté de se retirer chez eux et d'exercer leurs charges, parce que, comme cette résolution a été prise en suite de ce que vous avez fait de delà, il est sans doute que ce n'est pas ce qui y a le moins contribué. Les lettres de Sa Majesté , nécessaires pour cela , leur ont été renvoyées ; il ne tiendra qu'à eux de se rendre quand ils voudront dans la province. Je suis, etc. »

J'envoyai les lettres de Son Éminence et de M. Le Tellier à Grenoble, pour donner avis au Parlement du retour de leurs confrères. J'espérois qu'elles me donueroient dans ce corps quelque considération et quelque reconnoissance d'un succès si heureux, et qui

ni'avoit coûté tant de fatigues et de dépenses ; mais , comme je lai déjà dit , il s'y trouva certains esprits envieux, qui appréhendèrent que je ne prisse trop d'autorité daus la province, et qui, par ce motif, rendirent ma conduite suspecte , et m'empêchèrent de prendre des liaisons et des mesures avec ces Messieurs, qui ne leur auroient pas été inutiles.

J'étais sur le point d'aller passer l'hiver à Paris, quand je reçus la nouvelle que la cour venoit à Lyon \ Je m'y rendis. Son Éminence me reçut avec beaucoup d'amitié, me fit des reproches obligeants de ce que je ne lui a vois point parlé de mes bénéfices, et dit publiquement à tout le monde qu'il étoit mon

* La cour arriva à Lyon le 30 novembre 1858, on elle précéda de quelque» jours la cour de Savoie. Des fêtes brillantes furent données aux deux cours réunies. On tira dans une île de la Saône un feu d'artifice représentant la prise de la Toison d'Or , gardée par un dragon qui lançait des flammes. A Tune de ces fêtes, il arriva à Monsieur une aventure qui lui fit peu d'honneur. M11* de Montpensier ne pouvant plus songer à épouser le roi , se serait volontiers rabattue sur ce prince ; elle ne le quittait point , et renversant les rôles, on peut dire qu'elle lui faisait la cour. Elle lui proposa donc un soir de §c masquer avec elle, et d'aller ensemble à un bal donné par le maréchal de Villeroy . Us s'y rendirent , chacun les reconnut , mais respecta leur incognito. Le comte de Guiche, l'un des favoris de Monsieur, le respecta à sa manière; il ne trouva pas de plus bel amusement que de donner, pendant la danse, des coups de pied à Monsieur dans un endroit où , sans les voir , il pouvait assurément les sentir. 11 parait que ce prince trouva ce jeu fort plaisant , car il ne s'en fâcha point , suivant son habitude de trouver tout bon de la part de ceux qui avaient le don de lui plaire. Le lendemain l'aventure fit grand bruit, on se scandalisa fort, la reine et le Cardinal crurent devoir s'en mêler, et le comte de Guiche fut obligé de quitter la cour.

Voir, pour des détails pins circonstanciés, en cr qui concerne les fêles données à L> on : le numéro du 20 décembre 1 858 du RrctuU des i.aztttt* ; et en ce qui touche l'aventure survenue à Monsieur : les M* moirts de M11* de Montpensier.

débiteur. Pendant tout ce voyage, je fus aussi peu attaché à la cour de Monsieur que par le passé, hors quelques jours de fêtes où je me trouvois au devoir de ma charge; et je faisois mon capital, pour mes affaires, de mf entretenir avec le Cardinal , et pour mon plaisir, de jouer avec la reine.

Je crois que je fus un des premiers qui s'aperçut que le voyage de Madame de Savoie n'auroit pas un si favorable succès qu'elle l'avoit espéré * ; car dans les premiers jours de son arrivée , chaque courtisan s'efforçant de louer la princesse sa fille , dans l'incertitude qu'elle fût ou ne fût pas notre reine , la reine mère ne put s'empêcher de témoigner que ces louanges ne lui plaisoient pas. Je sus aussi, par une autre aventure , la conclusion de la paix qui se traitoit pour lors avec Pimentel * fort secrètement. Étant seul dans la chambre de la reine, M. le Cardinal y entra sans mV percevoir, parce que j'étois dans l'enfonçure d'une fenêtre. 11 lui dit d'abord : « Madame, je viens vous donner une bonne nouvelle; la paix est conclue, il n'y a que le pape au monde qui la puisse empêcher. » Comme je compris que le Cardinal croyoit être seul , je me retirai sans être découvert.

La cour, après avoir demeuré six semaines à Lyon , s en retourna à Paris , où je ne voulus pas la suivre ,

1 La principale cause qui fit manquer le mariage projeté du roi arec la princeise de Savoie , fut la perspective d'une alliance bien autrement avantageuse avec l'infante d'Espagne , alliance dont on commençait à traiter en même temps que des préliminaires de la paix avec cette puissance. Tout ce que la duchesse de Savoie put obtenir, fut une promesse signée do roi d'épouser sa fille, si son mariage avec l'infante n'avait pas lieu. Quelque temps après, la princesse de Savoie épousa le duc de Parme.

• Don Antonio , marquis de Pimentel , envoyé du roi d'Espagne.

parce que j'avois résolu Je continuer la visite de mon diocèse. Je m'en retournai donc à Valence dans ce dessein vers le commencement de Tannée 1659.

Un an après , la cour vint en Provence. Je m'y en allai et la trouvai à Aix. Dès que le Cardinal me vit, il se mit en une espèce de colère contre lui-même ; mais cette colère me parut si étudiée, que je commençai de soupçonner qu'il pouvoit y avoir de la fourberie. « Il vous semble, me dit-il , que je n'ai rien à faire qu'à songer à vous; j'ai toutes les affaires de l'Europe qui m'occupent, et c'est bien la moindre chose dont vous deviez vous charger, que de me faire souvenir que je suis votre débiteur, et il ne tient pas à vous que je ne sois un ingrat. Je vais vous faire commander par le roi de ne plus quitter la cour, que je ne sois quitte avec vous. » Je répondis à sa raillerie assez sérieusement , ce qui l'obligea de me dire que, tout de bon, il vouloit que je le suivisse à Saint-Jean-de-Luz , où il devoit encore retourner avant que le roi arrivât. Il me dit aussi que le roi, a sa prière, avoit accordé le gouvernement de Languedoc, vacant par la mort de M. le duc d'Orléans, à M. le prince de Couti , et ajouta , baissant sa voix (je ne sais si ce fut par confiance en moi ou par adresse) : « Monsieur a été fort en colère de n'avoir |>oint ce gouvernement ; mais j'ai fait ma paix avec deux petits tableaux. Au reste je vous avertis que Monsieur ne fait rien ni ne sait rien qu'il ne dise a la reine, et un moment après la reine me redit tout. »

Ijsl cour, après avoir été à Aix, à Toulon et à Marseille ', s'en alla en Avignon, où elle passa tous les

1 Peu de tempe avant l'arrivée de la cour à Mantille, le gouverneur de I.» vilU* , le duc dr Mrnorur, a\aut voulu ùiterteair pour l'élection de»

«iernier* jours .in canot. Las«iio«*e«fi* ■ovryut om te caracr*r* <ito CaHinaL c eA qpa «tant a vêpres iat^tHir de Hrpjei. dans» F égàue layrtryip^fam*»- 2 k in s <pier I* tombe» dn pape Jean Wll. *t le «:uanlL «De grande eiaçératVjn . 2 ■** dit qfœ c était an. d» pimçrai*k popes qai eût jasvai» été- et g» «m inwntf 2 areoit bocusé boit millions.

Pendant ce *éjo«rt M* de Ljoaat rrrant dTE^agvr ; elle v arf oit su l'infante, et asoit bit faire a» babil barrA m sien* afin de paraître a la cour a*er cet bobit* et de divertir Leur» Majestés. Le roi slssstc«svi kwtde f infante; eOe dit, oomme 0 etoit vrai, qnec tojsavfaefle princesse ; ma» «Ile ajouta qo ment de ta taille. A cette parole, le rot tourna du c^ de la reine, et /entendis qoïl v fVxa i>oulez fane que f épouse urne maime?* La fut tret~mal satisfaite du peu de prudence de M™ de Lvonne, qui avoit cru pourtant bien faire sa courv car l'infante etoit plus petite qu'elle.

b Avignon, la cour passa à Montpellier. M. le Cardinal y fut fort incommode de la goutte, et ne pot suivre Leurs Majestés qui s'en allèrent voir Perpignan, en attendant le temps qu'on avoit résolu de se sur la frontière d'Espagne.

tstuutl* , ôV» UmÀA** avaient eu lira. Le roi . pour

*m m+* '>ntrutrm+iii totttrr une ville qai comptait de»

•et ItMhtUtiU, fit *m ffcfrf* par une brèche, après avoir mit

p*ni#- de* murjjJU* rt une d*t portes de la ville, sot Laquelle était ame

it%*t\y\\ti\% #-n YUoiiirur de Henri IV, où te trouvaient ces mots qu'on fil

p***'/ pour •éfiiti/tn : .fu£ cvyu* imperio tunama Uberta*.

1 l^t fioupet du pape vinrent au-devant du roi, et se rangèrent en \tMtf •ur ton pattag* ; mais elle* ne rentrèrent point dans la ville, dont la gard' fut confiée a la maison militaire qui accompagnait toujours f "ait XIV dans»*-* voyages

De Perpignan, la cour partit pour Carcassonne, où Son Éminence s'étoit fait porter. Le roi eut tant d'impatience de revoir le Cardinal , qu'il prit la poste à Narbonne, pour arriver à Carcassonne avant la reine. Son Éminence commençant à se mieux porter, on partit pour Saint-Jean*de-Luz , où Ton apprit que le roi d'Espagne étoit déjà à Fontarabie.

M. le Cardinal et don Louis de Haro, premier ministre d'Espagne , commencèrent leurs conférences dans cette ile qui est sur la rivière de Bidassoa, entre les deux royaumes de France et d'Espagne. Lorsque tous les articles de la paix et du mariage du roi avec l'infante eurent été réglés, le roi d'Espagne vint dans cette lie avec toute sa cour et avec l'infante. La reine s'y rendit aussi avec Monsieur. Cette entrevue du roi d'Espagne avec notre reine s'y Ht avec beaucoup de joie de la part de la reine, qui s'avança avec grande tendresse pour embrasser le roi d'Espagne, son frère; mais ce roi la reçut avec une extrême froideur, que les Espagnols appellent gravité. Pendant cette sérieuse entrevue, le roi vint incognito voir l'infante ; il n'entra point dans cette salle oùétoient Leurs Majestés, mais de la porte, il regardoit l'infante. Le Cardinal dans ce temps s'approcha d'elle, et lui dit en espagnol : ce Que vous semble de ce cavalier ? » L'infante répondit : « Me /Hire moi lindo '. » Dans cette entrevue, il fut résolu que les deux rois se verraient le lendemain et jureraient la paix. Chacun d eux étant arrivé dans cette même salle, la paix fut solennellement jurée, chaque roi étant a genoux dans son royaume, et n'é-

' Mrpcrtce muy lindo, il me parait fort joli.

tant tous deux séparés que de la longueur d'une table. Après cette action , les deux rois se retirèrent. Quelques jours après, le mariage ayant déjà été célébré à Saint -Sébastien, ils revinrent dans cette même île, pour se dire adieu et pour remettre l'infante entre les mains de la reine. Cet adieu se passa entre le roi d'Espagne et l'infante, sa fille, avec beaucoup de tendresse et de pleurs. Ensuite, la reine mère et l'infante montèrent dans le même carrosse, pour revenir en France. À un quart de lieue de la conférence, on avoit préparé une superbe collation. On continua la marche et on conduisit l'infaute avec magnificence au milieu d'une grande affluence de peuple et de carrosses à Saint- Jean-de-Luz; et deux jours après, le mariage fut célébré dans la paroisse du lieu, par l'évéque de Bayonne1. On avoit préparé dans l'église, selon la coutume toujours pratiquée dans de pareilles cérémonies, des sièges pour les ambassadeurs du côté de l'Évangile, et du côté de l'Épitre pour les évêques. Messieurs les ducs et maréchaux de France préteudoient aussi avoir un banc dans l'église pendant cette cérémonie, parce que les évéques en avoient un. Ils commencèrent même à menacer que, si on n'ôtoit pas le banc qu'on avoit préparé pour les évêques, ils s'en serviraient

* La célébration définitive du mariage do roi et de l'infante , qui eut lien le 0 juin 1 660, avait été précédée d'un mariage par procuration dont la cérémonie fut faite à Saint-Sébastien. La cour d'Espagne était seule présente; seulement M11* de Montpensier, incognito, et un petit nombre de personnes de la cour de France avaient obtenu à grande peine d'y pouvoir assister. Louis XIV n'était pas représenté par un ambassadeur français, mais par don Louis de Haro, premier ministre d'Espagne. Ondedeï, évéque de Fréjns , créature du cardinal Mazarin , était porteur de la procuration du roi qu'il remit pendant la inesse à don Louis de Haro.

pour eux. Us allèrent aussi sur l'heure se plaindre à Son Éminence, comme si c'eût été une nouveauté. M. le Cardinal, qui avoit beaucoup plus déconsidération pour les ducs et pour les maréchaux de France que pour les évéques, naturellement plus dépendants de lui, envoya des ordres pour faire ôter le banc. La plupart avoient déjà pris leurs places, on les fit lever avec quelque scandale. Nous étions douze évéques dans r église. Nous députâmes à Son Éminence sur cette espèce d'insulte; elle reçut fort mal nos plaintes, nous reprochant que nous devions être dans nos diocèses, et non pas h Saint-Jean-de-Luz. Cependant , ceux de nous qui ne dévoient pas être à la cour, parce qu'ils n'y avoient pas de charges, y étoient venus appelés par lui-même L'affront pourtant en demeura aux évéques, par la lâcheté de l'évéque de Bayonne !, qui ne voulut jamais déférer à la plupart de ses confrères, qui disoient qu'il ne devoit point achever la cérémonie du mariage, qu'on n'eût rendu aux évéques un honneur qui leur étoit dû, et dont, de mémoire d'homme, on ne leur avoit jamais disputé la possession. Nous étions quatre évéques, M. de Rennes', depuis archevêque d'Auch, MM. de Périgueux*, de Langres ' et moi, qui n'avions point d'intérêt personnel a avoir ce banc. Comme nous avions des charges, nous étions obligés d'être auprès de nos maîtres. Cependant, chacun de nous, excepté M. de Langres, grand aumônier de la reine, qui craignoit de perdre sa

• Jean Dole*.

" Henri de La Motte-Hotidancourt.

* C\r de Viller»-U-Fave.

4 {ahèïa Barbier de La Rivière.

charge, ofl'rit de sortir de l'église pour témoigner ressentiment de l'injure qu'on faisoit à notre can tère; mais dans le temps qu'on délibéroit, le roi et reine arrivèrent dans l'église avec une si grande fou que, quand nous aurions voulu en sortir, il n'eut pi été en notre pouvoir. Ainsi, la cérémonie s'acheva noire présence. Le soir de ce même jour, étant a chez le Cardinal, il me dit qu'un maréchal de Frac s'étoit vanté, en sa présence, que s'il eût trouvé évêque assis , et qu'il eût été debout , il l'auroit p parla main et se seroit mis à sa place. On nous av déjà dit, dés l'après-dinée, que ce discours si plein bravoure étoil du maréchal de Villeroy. .le répou assez brusquement' : « A tel évéque ce maréchal seroit adressé, qu'on peut dire que de sa vie il n'i vu une occasion si chaude. » Celte réponse dive: fort le Cardinal, qui n'aimoit ni n'eslimoit pas trot maréchal de Villeroy, quoique, pour des raisons ti longues à dire, il le traitoit bien en apparence.

Quelques jours après, M. le Cardinal cummeiie tomber dans une langueur assez lâcheuse, qui lui il pendant tout le chemin. En arrivant à Foutaineble. son mal redoubla et fit craindre pour sa vie. J alla voir le joue qu'il partit de Fontainebleau pour se Ê porter à Viucennes, et il me parla encore de mes néfices. De Vincennes il alla à l'avis, et, sa mala continuant, il ue fut plus permis de le voir, .le fis souvent demander celle liberté; il s'en excusa t jours sous prétexte de sa maladie. Je commençai aie maïs trop tard, à m'apercevoir que mon Visage lui é devenu importun, parce qu'il semhloit lui reproc le peu d'exactitude qu'il avoit eu à me remplacer

deux bénéfices que je lui avois donnés de si bonne grâce. Le mariage de Monsieur et de la princesse d'Angleterre1, qui se traitoit depuis quelque temps, ayant été alors arrêté, il arriva une assez grande contestation entre l'abbé de Montaigu, grand aumônier de la reine d'Angleterre, et moi, à qui feroit ce mariage. Cet abbé prétendoit, et peut-être avec assez de justice, que cette cérémonie se faisant chez la reine d'Angleterre, c'était à lui à faire cette fonction. Je soutenois, au contraire, que, s'agissant d'un sacrement à Monsieur, et d'engager sa personne, M. l'abbé de Montaigu ne devoit pas disputer cet honneur à un évêque, premier aumônier de ce prince. La reine mère étoit entièrement dans les intérêts de M. l'abbé de Montaigu, et Monsieur étoit fort pour moi. La chose fut agitée devant le roi, chez M. le Cardinal, et il fut arrêté que je célébrerais le mariage, mais que j'en ferois la civilité à M. de Montaigu. Tout cela fut exécuté1.

* La princesse Henriette d'Angleterre, fille de l'infortuné Charles I", avait été élevée a recule du meilleur. Kl le était née à Kxeter le 16 juin f 014 , au milieu des guerres civile*. I* comtesse de Moreton, sa gouvernante , parvint , deux années après , à la soustraire aux mains des rebelles rt à la conduire en France auprès de sa mère Henriette de France, fille da IltMiri IV, qui vivait dans la plus profonde retraite au couvent de Sainte- Marie de Cliaillot. Charles II , frère de la princesse Henriette, venait à peine d'être rétabli sur le tnW d'Angleterre , lorsque fut célébré le mariage d«* sa scrur avec le duc d'Orléans.

* Ou lit dans le Recueil des Gazettes: « 30 mars 1661 . — Monsieur fit le matin ses dévotions en l'église de Saint-Cermain-l'AuxerTois, où il communia par les mains de Tévéque de Valence, son premier aumônier, ainti que la pi iiicesse d'Angleterre à Saint-Fustachc , pour se disposer à la solennité de leur mariage. Le soir, après que le contract eut été signé par \jc\\r% Majestés et la reine d'Angleterre, ils furent fiancé* an Palais Cardinal, dan* le grand cabinet deSa Majesté Britannique, en présence de Leursdites Majesté*, de M"' d'Orléans, du prince et de la princesse de

M. le Cardinal empirait tous les jours; on en vint même à n'en plus rien espérer. Je crus qu'en cet étal il me serait honteux et inutile de l'importuner. Un matin , étant venu de Paris à Yincennes pour y faire ma cour , on me dit que j'allasse promptement dans la chambre de Son Éminence, et qu'on lui donnoit l'extrême-onction. Je trouvai la chambre toute remplie de monde à genoux. M. le Cardinal étoit assis dans un fauteuil, à côté de son lit. Il m'aperçut, et dès que les prières furent achevées, il cria qu'on me Ht approcher. Dès que j'eus fendu la presse, il me dit deux fois de suite, d'un ton fort touchant : « Monsieur de Valence, je vous demande pardon , » ayant toujours les yeux sur moi , tandis que je m'approchois pour lui baiser la main. J'ai toujours eu dans l'esprit qu'il cherchoit en soi-même quelque chose à me donner au lieu de mes deux bénéfices; mais, par un fâcheux contre-temps, dans cet instant, M. de Colbert entra à la tête de ses autres domestiques, et se viut jeter à ses pieds pour lui demander pardon, comme il se fait toujours quand un mattre se meurt. Ainsi cette foule de monde, le bruit que l'on fit, l'état où il étoit l'empêchèrent de songera moi. Il fut encore deux jours à combattre le mal; mais * personne ne le voyoit, que son confesseur et ses plus

Condé, du duc d'Enguien , du duc de Vendôme, du prince Palatin, du comte de Saint- Alban* , ambassadeur extraordinaire du roi de la Grande-Bretagne , et de divers autres seigneurs et dames de marque. Le lendemain , la cérémonie des épousailles se fit dans la chapelle de l'appartement de la reine d'Angleterre, par le même prélat, où se trouvèrent aussi Leurs Majestés, accompagnées du prince de Condé et de quelques autres principaux de la cour ; et le soir elles allèrent souper arec Sa Majesté Britannique et ces illustres mariés, le tout «'étant passé avec la sooaptuosité et la joie qu'il est aisé d'imaginer. »

confidents domestiques. 11 mourut véritablement en grand homme, disposant tranquillement de ses affaires, écrivant divers billets en France, en Italie, distribuant à quelques gens de la cour des bijoux de prix, en envoyant même à quelques particuliers dans Rome, ne témoignant aucune crainte basse , n'affectant aucune grandeur de courage; et , comme s'il n'eût pas daigné se préparer pour cette dernière action, après avoir chrétiennement rempli ses devoirs envers Dieu, il la fit de même qu'une autre action de sa vie, c'est-à-dire comme un vrai sage, à qui la mort paroissoit indifférente, et qui se regarde mourir comme spectateur.

Sa conversation étoit agréable , sa taille et sa mine avantageuses; un jugement très-solide, de l'esprit et de la pénétration dans les affaires au delà de toute expression. Dans la faveur, il étoit douxethumain, plus que les autres ne le sont ordinairement dans la disgrâce ; trop avare, trop facile à promettre, trop peu religieux à tenir ce qu'il promettoit ; ne sachant ni bien aimer ni bien haïr; récompensant et gratifiant, non selon le mérite, mais selon le l>esoin qu'il a voit des personnes ; n'estimant que les services présents, se moquant du passé ; le plus commode favori que Ton verra j>our les gens établis, de très-difficile accès pour ceux qui chercboient quelque établissement. Il mourut le 8 mars 1(>G1 , à Yincrnnes.

Plus j'étudiois les maximes, la conduite, l'esprit de Monsieur, plus je me eonfirmois dans l'opinion que sa faveur, quand j'aurois pu y parvenir, me seroit nonseulement inutile, mais encore dangereuse. Je n'eus doue pas grande peine à quitter la cour, |>our aller travailler â la visite de mon diocèse jusqu à (automne.

Je tombai alors dans une maladie, où je lus abandonné i. 19

des médecins ; je demeurai tout l'hiver si mal, que me» amis crurent que je n'en reviendrais point. M. de Saint-Ferréol, gouverneur de la ville de Die, trouva ce temps favorable pour usurper mes droits dans cette ville, dont Tévêque est le seigneur. Pour l'exécution de son dessein, il se servit de l'autorité du roi et de l'appui du premier président de Grenoble , qui exerçoit pour lors la charge de gouverneur de la province, en l'absence de M. 'de Lesdiguières. Il fît emprisonner quelques officiers de ma justice, qui s'opposoient à ses entreprises , et ainsi n'oublia rien pour anéantir mon autorité par ses violences. Dès que je fus en état de songer à cette affaire, j'obtins un arrêt du Conseil, par lequel tous les différends que j'avois avec ce gouverneur furent évoqués; Saint-Ferréol fut ajourné pour comparoir. Enfin , ayant reçu de M. Le Tellier lettres sur lettres, je m'y rendis au mois de février 1 663. Ce ministre fut commis par Sa Majesté pour examiner tous nos différends. Je portai tous mes papiers chez lui. Mes prétentions étoient d'une longue discussion, mais si bien justifiées, que, voyant qu'il ne pouvoit me condamner , quoique les intérêts de Saint-Ferréol lui eussent été fortement recommandés par M. de Lesdiguières et par M. le marquis de Louvois, il prit le parti de dire à Sa Majesté qu'il étoit nécessaire qu'elle renvoyât cette affaire à quelque personne qui eût plus de loisir que lui.

Le roi nous renvoya devant M. le prince de Conti. Je lui portai tous mes actes , Saint-Ferréol , les siens* Il rendit compte de tout au roi avec tant d'exactitude et de netteté, que Sa Majesté, parfaitement instruite, ne trouva pas la moindre difficulté, non-seulement à

condamner Saint-Ferréol sur toutes ses demandes, au nombre de sept; mais, outre cela, il lui fut ordonné de me venir faire réparation des plaintes injustes et calomnieuses qu'il avoit formées contre moi. Cet arrêt fit un merveilleux effet dans la province, et me donna plus d'autorité que jamais dans mon diocèse. Saint-Ferréol, devenu traitablepar ce mauvais succès, fut trop heureux de témoigner qu'il désiroit bien vivre avec moi. Je le reçus avec autant de civilité que si nous n'eussions point eu de différend ensemble. Après avoir terminé cette affaire, comme je ne trouvois plus à la cour les mêmes agréments que j'y avois du temps du cardinal Mazarin, je songeai à me retirer dans mon diocèse. La reine mère avoit bien pour moi les mêmes bontés, mais elles se réduisoient à me faire jouer tous les jours avec elle. Pour Monsieur, il avoit merveilleusement bien conservé et augmenté la réputation, qu'il s'étoit si justement acquise, de n'être capable, ni de secret, ni de conseil.

In peu après que je fus arrivé à Valence, je reçus un ordre de Sa Majesté, de recevoir M. le cardinal Chigi, légal et latere '. Dans cette même lettre, le roi me défendoit de paraître devant ce cardinal, en ca-

' lie cardinal Chigi , neveu du pape régnant Alexandre VII ( Tenait en France en 1 664 , |K>ur la réparation d'une insulte faite deux ans a*> I ara Tant au doc de Créqui , ambassadeur à Rome. \m garde corse s'était introduite dans son palai» pour y saisir des criminel», malgré Pin violant» lité de la demeure do* ambassadeurs, et avait tué un de ses pages. Le pape avant refusé des réparations , Louis XIV avait fait sortir le nonce de France, miré de Rome ton ambassadeur, et t'était emparé d* Avignon, lie pape répondit d'abord à ces mesures par des préparatifs de guerre, mais enfin, cédant aux instances de la plupart des cardinaux, il souscrivit aux ronditioii» imposer* par Louis XIV : le licenciement de la garde corse , l'érection à Rome d'une colonne destinée à perpétuer la

mail et rochet couvert , qui est une manière dont les évéques paraissent devant les cardinaux en Italie. La cour prétendoit avec justice, que, puisque les évéques paroissent devant Sa Majesté en rochet et camail, sans être couvert, nous pouvions bien être avec le même habit devant M. le Légat. Lorsque j'appris qu'il étoit près d'entrer dans mon diocèse» ne voyant pas venir M. de Lesdiguières \ qui avoit été envoyé de Paris, exprès pour le recevoir à l'entrée de la province, de la part du roi, j'allai trois lieues audevant de lui, et je le conduisis dans mon église cathédrale. Son maître de cérémonies prétendoit que je n'y paroîtrois qu'en rochet et camail couvert ; mais l'obstacle insurmontable que j'y mis le réduisit à composer, et à se contenter que je reçusse le légat en habit long, sans façon et sans cérémonie. Après l'avoir ainsi reçu dans mon église , je l'accompagnai dans ma maison. Il avoit dessein d'y reposer un jour seulement; mais, soit qu'il eût besoin d'un plus grand repos, soit,

mémoire de l'insulte et de la réparation , enfin l'envoi à Paris d'un légat |K>ur faire des excuses publique».

A l'époque où les cours de France ut de Rome songeaient encore A recourir à la voie dos armes, le Recueil des gazettes contient de curieux articles de plaisanteries sur les préparatifs de guerre dj pape et des Romains. On prétend, dans le numéro du 17 février 1063 : « ...qu'il fut agité dans le conseil des cardinaux si on ne ferait pas fabriquer dix à douze mille parasols pour préserver l'armée du soleil dans lit plaines de la Champagne, et trois à quatre mille guitares pour ceux qui sauront mieux s'en servir que de leurs armes, afin qu'A la manière des anciens, ils maintinssent les autres dans la gaieté à la vue du péril. »

Le même journal raconte un peu plus loin : « que dans une cérémonie, un soldat de la garde «lu pape tua un pauvre pèlerin français qui ne s'attendait pas à trouver de» indulgences de cette force. »

1 Le duc de Ltsdiguières, gouverneur du Dauphiné, «.Hait frère du duv deCréqui, ambassadeur à Rome.

DE DANIEL DE COSNAC *9fr

comme il y avoil plu* d'apparence , qu'il voulût attendre M. de lesdiguières, qui venoit de Lyon à fort |>etites journées, il arriva à Valence un mercredi, à deux heures, et n'en partît que le lundi suivant. Pendant qu'il fut à Valence, je le traitai, et la plus grande partie de sa maison , de mon mieux.

M. de lesdiguières arriva à Valence, samedi au soir. Dès qu'il fut arrivé, il envoya demander audience à M. le légat. Ce cardinal, sans doute peu satisfait de la marche lente de M. de Lesdiguières, pour le faire attendre à son tour, remit son audience au lendemain, et s'excusa sur quelque légère indisposition. M. de Champigny, intendant du Dauphiné, qui étoit fort mon ami, me vint proposer d'aller rendre visite a M. de Lesdiguières ; je m'en défendis sur son procédé peu obligeant dans l'affaire de Saint-Ferréol. M. de Champigny, qui étoit un parfaitement honnête homme, |>ersuadé par une réponse si franche qu'il ne gagueroit rien, me demanda comment je vivrais avec M . de Lesdiguières, si je le rencontrais, .le répondis que je n'étois pas assez brutal |>our vouloir lui causer du déplaisir; mais aussi que je n'étois pas assez lâche pour souffrir impunément qu'il m'en donnât. \aï lendemain , qui étoit un dimanche, j'appris (pie M. le Légat dcvoit sortir pour aller à la messe aux religieuses de la Visitation, et je me rendis dans sa chambre |M>ur avoir l'honneur de l'y suivre. Dans le temps que je lui parlois, on lui vint dire que M. de Lesdiguières entroit dans la salle. Après qu'il l'eut salué, je fis une inclination de tête eu regardant M. de lesdiguières , comme pour le saluer, autant que la bienséance me le permettoit en présence de «M. le Légat , mais M. de

Lesdiguières ne fit pas semblant (le me voir. Ensuite, M. le Légat fit apporter deux sièges, pour M. de Lesdiguières et pour moi, celui du légat étant au milieu; M. de Lesdiguières se saisit du plus honorable, sans me faire aucune civilité. Un procédé si hautain me choqua, et me fit prendre la résolution de soutenir le rang que je croyois qui m'étoit du. M. le Légat, après une fort légère conversation, se leva, sortit le premier, et nous salua avant que de sortir. Je suivis M. le Légat et je fis un pareil salut à M. de Lesdiguières. Il fut tellement surpris de me voir passer devant lui, qu'il demeura quelque temps comme interdit et immobile. Il suivit et se mit en devoir de me devancer à la seconde porte ; mais je me trouvai plus disposé, et je passai immédia» tement après le légat. Cette seconde action ne permit plus à M. de Lesdiguières de douter que je n'agisse de la sorte avec dessein. Comme cette affaire s'étoit passée en présence de toute la noblesse de Dauphiné, elle lui fut fort sensible. Il se retira dans sa maison, si transporté de colère, qu'il envoya aussitôt un courrier à la cour, persuadé qu'elle lui feroit justice d'un tel affront, reçu, disoit-il, en obéissant aux ordres du roi. Pour moi, je ne voulus point songer à me justifier, que je n'y fusse obligé.

Cependant, les couches de Madame, dont le temps approchoit, me rappelèrent à la cour, où je ne pou* vois pas me dispenser de me trouver pour le baptême. En arrivant à Fontainebleau , je trouvai que tout le monde s'assemhloit autour de moi, pour me parler de cette affaire de M. de Lesdiguières. Je saluai le roi, sans m'apercevoir qu'il fût en colère contre moi. Je rendis visite aux ministres; M. de Colbert ne

DE DANIEL DE COSNAC. tW

m'en parla point ; mais M. de Lyonne me dit qu'on en avoit parlé dans le conseil de Sa Majesté, que pas un n'avoit su dire mes raisons, que, si je vouloîs les lui dire, il en informerait le roi. Comme je les voulois dire moi-même, je tournai la conversation du côté de la raillerie, et je lui dis : « Monsieur, j'ai appris que M. de Lesdiguières n'offre pas la porte, même chez soi, à monsieur votre père, évéque de Gap; j'ai été bien aise, par droit de représailles, de ne la lui pas offrir chez moi. » M. de Lyonne, qui avoit beaucoup d'esprit, prit fort bien la chose, et me dit que son père étoit un bon homme qui avoit été élevé dans la province, et qui ne regardoit pas de si près avec M. de Lesdiguières. Quoique je susse que je trouverais en cette occasion M. Le Tellier peu favorable, je voulus pourtant lui rendre visite. Je priai M. l'abbé de Tressan , depuis évéque du Mans, et M. l'abbé de Chambonnas, qui a été depuis évéque de Viviers, d'être préseuts. Dès que je l'eus salué, il me dit : « Monsieur, le roi est fort mal satisfait de ce qui vous est arrivé à Valence avec M. de Lesdiguières. » Je lui répondis : « Monsieur, j'ai déjà eu l'honneur de saluer le roi, et il ne m'en a rien témoigné. — Il vous le témoignera sans doute , répliqua-t-il , et vous demandera un désaveu de ce que vous avez fait ; il n'y a pas un de Messieurs vos confrères qui ne vous ait blâmé. Sa Majesté ne prétend pas qu'il y ait personne en son royaume, qui puisse disputer la préséance aux gouverneurs qui représentent sa personne. » Je lui répondis : « Pour les évêques qui m'ont blâmé, tant pis pour eux. m M. Le Tellier me repartit assez aigrement : « Je vous ai déjà dit que l'intention du roi est que les gouverneurs pré-

cèdent tout le monde dans leurs gouvernements. — C'est une chose qui m'est nouvelle, lui répondis-je. * Alors , piqué sans doute de ce que je lui résistois devant tout le monde, il ajouta : « Je ne m'étonne pas, Monsieur, si cela est nouveau pour vous, ce n'est pas un point de théologie. — Monsieur, lui répliquai-je fièrement, je crois être de qualité à savoir, non-seulement la théologie , mais de quelle manière on vit dans le plus grand monde, et j'espère que Sa Majesté sera satisfaite, lorsqu'elle saura que je n'ai rien fait qui ne soit conforme à ses déclarations, à ses règlements et à ses arrêts ; mais comme ce sont des arrêts et des règlements faits dans un temps où vous n'aviez pas encore les emplois que vous avez aujourd'hui, je ne m'étonne pas si vous me blâmez, » Cela dit, je me retirai.

Le lendemain , Monsieur me dit qu'en effet , le roi étoit fort en colère contre moi pour cette affaire. Je suppliai Monsieur de demander pour moi, à Sa Majesté, la permission de lui dire mes raisons; c'est la seule grâce que j'aie jamais demandée à Monsieur. Il me répondit, fort prudemment et fort timide» ment, que le roi lui en ayant parlé en confidence, il nosoit lui demander audience pour moi. J'allai donc supplier la reine mère de l'obtenir ; elle l'obtint, et me donna l'heure de Sa Majesté , au sortir de son dîner. Je demeurois loin du château ; elle eut la bonté de le faire attendre un quart d'heure, et m'envoya un valet de pied. J'entrai dans son conseil, je dis mes raisons, fortement et en peu de paroles. Quand le roi vit que j'étois fondé sur tant d'arrêts, de déclarations et de règlements de ses prédécesseurs, par lesquels il étoit

expressément porté que les évéques, dans leurs diocèses, précéderaient les gouverneurs de province, s'ils n'étoient princes du sang, il parut incliner pour moi. Alors , M. Le Tellier, dépité de voir tourner la chance si visiblement , voulut faire un dernier effort, et remontrer que M. de Lesdiguières représentât la personne du roi. « Avouez du moins, Monsieur, lui difr-je, quon est fort excusable de s'jr méprendre, puisque jeûnais copie na moins ressemblé à son original. » Cette répartie brusque acheva de le déconcerter et fit rire le roi ; et ce fut par là que finit cette affaire.

Au mois de mai de Tannée 1665 , je fus obligé de venir assister à l'Assemblée générale du Clergé, où j'étois député. En arrivant à la cour, je trouvai toujours la reine mère avec la même bonté pour moi. Elle étoit déjà très-incommodée de la maladie dont elle est morte. Monsieur me reçut avec plus d'amitié qu'il n'avoit jamais fait, et m'offrit de demander pour moi Févèclié d'Orléans, vacant depuis peu. Je lui témoignai que c'éloit un poste de trop grande dépense pour mon bien, et que je ne croyois pas, par des raisons de politique, que le roi le lui accordât. Monsieur eut la bonté de trouver d'abord toutes mes raisons solides , et ne m'en parla plus *.

L'Assemblée, dans le commencement, fut convoquée à Pnntoise, où je fus obligé d'aller faire ma résidence, en homme qui faisoit son capital des affaires que l'on y traitoil1, et qui songeoit plus que jamais à se défaire

' hYvetlu- ri'Orleant vacant par la mort d'Alphoriie d'Klbcne, fat donne j l\d>U- de* (loUlin, depuis cardinal, premier aumônier du roi. • Voir U notice.

de sa charge. J'y reçus cette lettre de Monsieur, la première dont j'eusse été honoré de sa part :

«Ma maladie m'oblige de me servir d'une main étrangère, pour vous dire que vous ne sauriez rien faire qui me puisse être plus agréable que de vous porter, avec beaucoup de soin et de chaleur, à tout ce qui regarde la satisfaction du roi dans l'Assemblée du Clergé ; et, comme la bulle est une des plus importantes affaires qui s'y traitera, je vous prie de vouloir voir M. l'évêque de Luçon, pour vous concerter avec lui sur ce sujet, afin que vous contribuiez à une affaire que le roi désire , et que je puisse avoir , par votre moyen , quelque part au succès avantageux qu'il en attend. Vous en userez , je vous prie , de même dans toutes les autres choses qui se présenteront pour son service, et soyez persuadé que j'aurai toujours bien de la joie de vous donner des marques de son estime et de son affection. Philippe. »

Je crus qu'en cette occasion , je répondrais mieux moi-même en personne que par une lettre. J'allai donc à Saint-Germain protester à Monsieur que je m'estimerois fort heureux si, par mes services, je pouvois lui donner quelque satisfaction. Monsieur me regarda alors comme une personne qui lui pou voit être plus nécessaire qu'il n'avoit cru , et commença à me traiter avec plus de confiance et plus de considération. Toutes les fois que je venois lui rendre mes devoirs, il me faisoit l'honneur de me parler, et quoiqu'il ne me dit pas ses affaires (la reine mère et Boisfranc, son trésorier, étant ses seuls confidents), j'étois pourtant un des mieux traités de ses domestiques.

L'Assemblée fut transférée à Paris, où j'eus plus de commodité de faire ma cour à Monsieur. Deux personnes alors contribuèrent beaucoup à lui inspirer quelque estime pour moi : c'était le P. Zoccoli, jésuite, son confesseur, et M. Mérille, son premier valet de chambre. Ce dernier me parut un homme plein d'honneur, d'un cœur franc, qui estimoit la gloire de son maître , qui souhaitait avec passion qu'il prit d'autres chemins que ceux qu'il avoit suivis jusqu'alors. Le P. Zocçoli me parut un homme plein de bonnes intentions, aimant son maître, mais un peu trop complaisant. Je crois que M. Mérille fut le premier qui donna à Monsieur une idée de moi toute autre que celle qu'il avoit eue jusqu'alors. Il lui en parla comme d'une personne qui n'avoit pas été inutile à M. le prince de Conti, et qui avoit assez contribué à sa gloire. Comme il était naturellement hardi et qu'il m' ai moi t, il dit à son maître que c'étaient des personnes de ma sorte qu'il pouvoit consulter, sans que cela lui fit tort dans le monde. Le P. Zoccoli lui parla de la passion quej'avois pour son service, et de la tendresse que j'avois pour sa personne. L'un et l'autre, dans un même temps , sans concert entre eux , faisoient leur possible pour insinuer à Monsieur quelque bon sentiment pour moi. Ils tâchoient aussi de me faire approcher de ce prince, plus que mon inclination ne m'y portait. Jeteur dis franchement qu'il n'y avoit aucune gloire, ni aucun avantage, à espérer de Monsieur, puisque chacun savoit qu'il avoit la foiblesse de redire tout ce qu'on lui disoit ; que cependant , sans lui inspirer rien contre son devoir, il y avoit mille petits avis à lui donner, que Ton iuterpréteroit peut-être mal, et qui

perdraient le conseiller; que la première maxime qu'il falloit donner à Monsieur , c'était d'être secret , cette vertu morale étant la plus nécessaire à un prince.

Telle étoit ma situation à la cour de Monsieur , lorsque la reine mère, dont la maladie étoit incurable., mourut le 20 de janvier 1666. Elle fut généralement regrettée; elle avoit mille bonnes et médiocres qualités, et pas une mauvaise1. En mon particulier, je fus aussi sensiblement touché de cette mort que je le devois , après avoir reçu tant de marques de sa bonté.

Mon affliction ne me permit pas, ce jour- là, de suivre Monsieur à Saint-Cloud. J'v allai le lendemain. Je le trouvai fort affligé, et, après m'avoir parlé de la perte qu'il avoit faite avec beaucoup de tendresse, il me dit que le roi avoit fort aidé h le consoler, par les bontés extraordinaires qu'il lui avoit témoignées, et par la liberté qu'il lui avoit donnée d'assister aux conseils qu'il tiendrait tous les vendredis. Il ajouta qu'il avoît résolu de changer de conduite, et qu'il savoit bien que son grand attachement pour la reine sa mère lui avoit nui dans le monde, et qu'on s'étoit imaginé qu'il n'avoit ni esprit, ni ambition ; mais qu'à l'avenir, il ferait voir par sa conduite, qu'il aimoit la gloire. Jamais Monsieur ne m'avoit |>arlc avec tant d'ouverture de cœur. Je

1 On lit dans la Gazette du 1 3 février 1 666 : c Le 5 février, Monsieur et Madame reçurent à Saint-Cloud les compliments de condoléance du nonce du pape , de l'ambassadeur d'Espagne et des autres ministres étranger». — ï*e 0 , il» se rendirent au Val-de-Grâce, pour le service que Monsieur y fit faire avec toute la pompe imaginable. LVvéque de Valence, premier aumônier de Monsieur, y officia pontificalement t assisté des prêtres de l'Oratoire du faulwurg Saint-Jacques , et l'évéque d'Acq», nommé à l'évéclié de Mâcon , prononça le discours funèbre avec tout le succès qu'on devoit attendre de sa piété et de son éloquence. »

DS DANIEL DE COSIfAC. 301

pris donc la liberté de lui dire que, si on ne lui faisoit pas toute la justice qu'il méritoit, touchant l'élévation de son esprit et de son cœur, au moins je pou vois Tassurer qu'il étoit fort aimé, et que, pour peu qu'il voulut aider à la bonne disposition qui étoit dans les cœurs de tout le monde pour lui , il parviendrait au but qu'il se proposoit , d'acquérir de la gloire et de l'estime. Je crus qu'il y avoit dans ce cœur et dans cet esprit un bon fonds, qui n'avoit besoin que d'être cultivé, et peut-être que l'envie que j'en avois aidoit à me trom|>er. Je commençai dès lors à l'estimer et l'aimer davantage. Quelques jours après, il me parla encore avec beaucoup de confiance, et même comme s il eût fortement désiré mon estime ; de sorte qu'insensiblement je me trouvai pour Monsieur comme ou est dans les commencements pour une maîtresse, ne pouvant, ni assez le voir, ni assez le louer. Je disois tout ce qu'il faisoit et tout ce qu'il disoit, avec une joie incroyable. Ces dispositions d'une vive affection pour Monsieur n'empêchèrent pas que je ne fusse fortement touché de la mort de M. le prince de Conti , qui mourut à la (i range de Pézénas, le 21 février de l'année 1666 '. Cette perte me fut plus sensible que je n'eusse cru. Je m'imaginois que mon cœur s étoit accoutumé a ne le plus aimer ; mais alors je rej>assai dans mon esprit tous les endroits où il m avoit marqué tant d'amitié , particulièrement les dernières bontés qu'il avoit eues

* \a' prince uV (lonli, qui fut aiaute a tes ricinu-r» moments par l'abbé <iiron, mourut Jaiii «a trriite-ftmemr année. Il lai ««ait de ion mariagr .irrc la tiu-ct* «In c-.irflînal Maurin «lent enfant* : le prince de Coutiet le i omt«* «le (!li t mont Son torp*, d'aprè» *** tolonu* , lut porté a la Qiat • fmi«' dr \ illetxuw, prè« d'Aiiguoii , mi il lut eutrriv.

pour moi depuis mes brouilleries. Je lui témoignai ma reconnoissance par une douleur publique, et par des services solennels que je fis faire en beaucoup de lieux de mon diocèse. Il mourut en saint , comme il avoit vécu depuis six ans. Ce prince avoit de grandes qualités, un esprit agréable, un cœur intrépide, beaucoup de savoir ; et , sans son peu de fermeté , une certaine paresse d'esprit et de corps qui lui venoit de sa délicate complexion, ce prince aurait été un grand homme.

Cependant il fallut faire violence à ma douleur, pour aller satisfaire à mon devoir dans l'Assemblée du Clergé, où j'avois beaucoup d'affaires1. Ensuite, j'allai à Saiul-Germain, où la cour étoit depuis la mort de la reine mère. Monsieur me témoigna beaucoup de tendresse, à l'occasion de la mort de M. le prince de Conti, et me dit qu'il avoit demandé le gouvernement de Languedoc, mais qu'il ne savoit s'il l'obtiendrait» L'indifférence où il paroissoit être dans cette affaire, me donna lieu de lui faire concevoir de quelle importance il étoit, pour son honneur et pour son intérêt, d'avoir cet établissement. Je lui représentai que tous les autres gouvernements considérables étoient sur la frontière, et que par conséquent on ne devoit pas les lui donner ; mais que le Languedoc étoit au milieu de la France , et avoit déjà été à feu M. le duc d'Orléans , et qu'ainsi on ne pouvoit lui alléguer aucun prétexte pour le lui refuser. J'ajoutai qu'il en devoit parler aux ministres d'une manière fort obligeante , et leur donner à connoitre qu'il aurait du res»

■ Voir la notice.

sentiment du bon ou du mauvais succès. Cette conversation finie, je m'en retournai à Paris. Quelques jours après, je sus, par Monsieur même, que le roi lui avoit déclaré qu'il ne falloit pas qu'il espérât ce gouvernement ; que feu M. le duc d'Orléans ne l'avoit eu que pendant sa minorité: «et, en effet, continua Monsieur fort tranquillement, j'ai toujours cru que le roi me le refuseroit ; car il me dit , à la naissance de mon fils , qu'il ne me donneroit jamais de gouvernements, » Monsieur me parut, non-seulement consolé , mais encore fort content de ce refus ; et moi , sans me contraindre et sans dissimuler, lui ayant témoigné le déplaisir que j'en a vois, il me parut qu'il m'en savoit mauvais gré.

Il me fit ce jour-là confidence que M. Colbert lui avoit rendu de mauvais offices, parce qu'il savoit bien que la reine, sa mère, ne l'aimoit pas, et que luimême aussi ne la pouvoit souffrir; qu'il vouloit avoir une conférence avec le roi , où il lui feroit bien conuoitre qu'il n'étoit pas satisfait de Colbert. Je crus sur cela être obligé de l'avertir qu'il falloit se conduire, en une occasion si délicate, avec beaucoup de prudence, et considérer, avant que de parler contre M. Colbert, si son discours feroit tout l'effet qu'il prétendoit.'«Si vous avez , lui dis-je , des choses à dire à Sa Majesté qui puissent lui prouver que M. Colbert le sert mal, le trahit, ou nuit à sa réputation, cela sera admirable; mais de dire seulement au roi que vous n'aimes pas Colbert, je ne sais si vous ne l'établirei point en* core plus fortement auprès de Sa Majesté. La haine de la feue reine, Marie de Médicis, et de feu M. le duc d'Orléans, votre oncle, ont mieux fait les affaires du

cardinal de Richelieu que tous ses services. Dès que Sa Majesté verra que vous n'aimez pas M. Colbert, il s'y fiera davantage, et le croira plus solidement attaché à lui seul. Vous vous ferez un ennemi redoutable; puisqu'il paraît au roi plus nécessaire que vous, il sera plus puissant. Mou seul sentiment est, si j'ose vous parler librement, que vous tâchiez de gagner l'estime et l'amitié du roi, et même des ministres ; s'ils sont assez mal habiles pour ne pas se rendre, alors vous songerez à vous faire craindre. 11 faut, ce me semble, commencer par les voies douces ; elles donnent moins de peine, et le succès en est iufaillîble. Pour gagner les ministres , il faut nécessairement leur donner une autre impression de vous que celle qu'ils ont. Ils vous croient un prince sans vues et sans ambition, éloigné de toute application; je voudrais leur faire changer de sentiment. Dans ce dessein, il seroit à propos de vous appliquer à l'étude et à la lecture des bonnes histoires : car là vous apprendriez plusieurs choses qu'on n'oserait vous dire , vous vous rendriez capable d'affaires, vous deviendriez considérable daus les conseils durai; et, quand même vous ne pourriez obtenir sur vous de lire quelque heure par jour , il faut vous enfermer dans votre particulier pour en faire le semblant, afin que Ton perde cette mauvaise opinion, que le cardinal Mazarin avoit jetée dans les esprits, que vous n'étiez capable que de bagatelles. Si nous étions dans un temps de guerre, vous avanceriez plus vos affaires en un jour par quelque action de fermeté , qu'en dix ans de lecture ; mais nous voici dans une profonde paix ; il faut songer a acquérir la réputation d'un prince prudent, secret, sage. »

Je dis toutes ces choses de suite à Monsieur avec force. L'affection que j'avois pour lui me rendoit orateur. 11 me témoigna que la lecture étoit fort opposée à son inclination ; qu'il s'y appliquerait pourtant quelquefois, et qu'il profiterait des autres avis que je lui avois donnés. Je lui parlai sur le même ton en beaucoup de rencontres semblables, le suppliant de considérer qu'il avoit trois choses à examiner et à régler :

Sa manière d'agir avec le roi,

avec les ministres , et avec le reste de la cour.

Pour la conduite qu'il devoit garder avec le roi , je lui dis qu'il falloit éviter sur toutes choses son mépris, mériter son estime et son affection ; qu'en l'état où je voyois les choses, cela ne pouvoit se faire qu'avec le temps; qu'il devoit effacer, peu à peu, de l'esprit de Sa Majesté les impressions qu'elle pouvoit avoir prises ; l'accompagner dans toutes les revues des gens de guerre; avoir une complaisance aveugle pour toutes ses volontés, le louer en toutes occasions , souffrir ses railleries sans s'emporter, témoigner un extrême attachememt et une grande tendresse pour sa personne; ne perdre aucune occasion d'être de ses divertissements, afin de se conserver et d'augmenter même auprès de lui cette familiarité que la nature lui avoit donnée; affecter de lui demander conseil pour sa conduite, particulièrement pour les affaires de sa maison ; parler pendant les conseils , et jamais qu'à propos ; soumettre toujours ses avis à ceux du roi ; lui demander peu de choses et toujours justes; rapporter tous ses désirs et toutes ses passions à plaire à i. io

Sa Majesté , sans pourtant oublier jamais l'honneur qu'il avoit d'être son frère, de peur de rien foire qui sentît trop la flatterie.

Pour la conduite qu'il devoit tenir avec les ministres , j'estimois que le moyen le plus avantageux et le plus infaillible de se faire aimer, ou de se faire craindre, étoit assurément celui de se bien conduire avec le roi, puisqu'on ne pouvoit douter que dès qu'ils s'apercevroient que Sa Majesté avoit de l'inclination et de la considération pour lui , ils lui fer oient leur cour avec assiduité , et rechercheraient même soigneusement les occasions de lui plaire ; qu'il falloit les louer en public , leur faire en particulier beaucoup d'amitiés, mais sans y avoir aucune confiance , de peur qu'ils ne s'en servissent pour lui nuire dans l'esprit du roi.

Je continuai en disant qu'avec la cour et avec les courtisans , je prendrois une conduite tout opposée à celle du roi ; qu'il paroissoit fier, peu familier, peu caressant : que lui, au contraire, devoit être doux, accueillant; que le roi passoit pour dur, difficile à accorder des grâces, louant rarement : que lui, au contraire, devoit entrer dans les intérêts de chacun , affectant de se réjouir de leur joie, de compatir à leur déplaisir. J'ajoutai que, comme il n'avoit aucun bienfait à donner, il falloit au moins suppléer par des paroles, et pour cela les choisir si flatteuses et si complaisantes , qu'elles valussent , en quelque façon , des effets, louant les belles actions, même avec excès, excusant les fautes avec bonté.

Je dis toutes ces choses à Monsieur avec beaucoup de précipitation, Monsieur m'ayant quitté, en une demiheure, dix ou douze fois pour aller donner ordre à des

bagatelles. J'espérois pourtant que, par nécessité ou par gloire, il songerait avec plus d'application que par le passé à sa conduite. Ce qui me le persuadoit, c'est qu'à la fin de chaque conversation, il me remettoit à une autre occasion à agiter plus au long les choses que je venois de lui dire. Je crus aussi que, si je les lui écrivois , il y pourrait faire plus de réflexion. Ces raisons m'obligèrent de lui écrire. Je confiai ma lettre à M. Mérille; celte lettre lui ex pliqu oit, un peu mieux que je n'a vois fait, combien de prudence il de voit mettre dans sa conduite avec les ministres; qu'il falloit les regarder comme des gens déjà établis dans l'esprit du roi, jaloux de tous ceux qui s'y pourraient bien mettre , ennemis généralement de toute la France, et tellement unis entre eux, qu'à moins que d'être dupe, on ne pouvoit pas donner dans les apparences extérieures de l'aversion qu'ils faisoient paroitre, de temps en temps, les uns pour les autres. Je lui représentai, avec beaucoup de liberté, l'humeur des deux ministres MM. Le Tellier et Colbert, comme je la connoissois; j'en dis le bien et le mal sans me contraindre. Je lui marquai les moyens de se pouvoir servir utilement de ce qu'ils avoient de bon , et se garantir de ce qu'ils avoient de mauvais. Enfin j'écrivis comme un très-fidèle et très-zélé domestique. Je priai pourtant M. Mérille de me rapporter ma lettre, et de faire connoitre à Monsieur qu'il pourrait arriver, contre son intention, de mauvais effets de ma franchise. Voici la ré|K>nae qu'il me fit :

w J'ai reçu votre lettre avec la plus grande joie du monde , et les avis que vous m'y donnez aussi , voyant

bien qu'ils viennent d'un bon fonds qui n'est plein que d'une grande amitié pour ma personne et pour ma réputation. Je vous assure que la dernière m'est bien plus chère que l'autre ; mais, pour venir à votre lettre, je vous dirai qu'elle tombe tout à fait dans mon sens, et que quand cela ne serait pas, je crois votre intention si bonne, que je suivrai vos conseils de fort bon cœur. Pour vous dire donc ce qui s'est passé , j'aurai plus tôt fait de ne vous rien dire du tout, ayant résolu, comme vous saurez , de laisser passer quelque temps sans rien dire. Je ne vous fais point de compliments, en vous disant que j'ai une estime toute particulière pour vous, et que vous êtes une des personnes du monde que j'aime le mieux , puisque cela est très-fort. Soyez-en persuadé, et continuez toujours d'aimer et mon honneur et ma personne. »

Je sus par Mérille , qui me rapporta cette lettre au lieu de la mienne , que Monsieur avoit témoigné qu'il vouloit la garder. Je fis alors d'inutiles réflexions sur les raisons qui le pouvoient obliger d'en user de la sorte; je trouvai que j'avois fait une imprudence de lui écrire si librement et de me confier à sa discrétion ; mais, comme c'étoit une chose faite, je cherchai à m'en faire un mérite. Dès la première fois que je vis Monsieur, je lui dis que j'étois bien aise qu'il gardât ma lettre, comme pour lui servir de caution. Monsieur me répondit que je ne devois rien craindre, qu'il avoit beaucoup d'amitié pour moi, et que, quand bien même je viendrais à faire quelque chose contre son service , ce qu'il ne croyoit pas , il n'étoit pas si malhonnête homme qu'il voulût se servir de cette voie pour me

perdre. Je lui dis qu'il ne m' étoit jamais venu en pensée que cette lettre me fit des affaires, et que j'étois si attaché à sa personne et à ses intérêts que, si ma perte lui pouvoit être bonne à quelque chose , j'y consentirois.

Feu de temps après, le roi s'en alla du côté de Compiègne faire une grande revue. Monsieur suivit Sa Majesté. Ce fut dans ce voyage que le gouvernement de Languedoc fut donné à M. de Verneuil. Sa Majesté le donna même en présence de Monsieur, sans lui en rien dire , ce qui lui causa un peu de chagrin , et l'obligea de s'en aller passer quelques jours à Villers- Coterets. Comme il y devoit faire quelque séjour, je crus qu'il étoit de la bienséance de lui aller faire ma cour en ce lieu. Avant que de partir, j'allai dans l'appartement de M. le duc de Valois et de Mademoiselle, pour porter de leurs nouvelles à Monsieur. Jusqu'à cette heure , je n'a vois eu non-seulement aucuqe habitude avec M*9 de Saint-Chaumont', gouvernante des enfants de Monsieur, mais à peine avois-je l'honneur de la connottre. Elle me parla de l'état auquel étoit M. le duc de Valois, qui déjà commençoit de se trouver mal de cette maladie dont il est mort. Elle s'ouvrit à moi des mauvais offices qu'on lui rendoit auprès de Leurs Altesses Royales, touchant le peu de soin qu'elle en prenoit , et m'ayant pleinement informé de toutes ses raisons , elle me pria de les représenter à Monsieur. En arrivant à Villers-Coterets, Monsieur me reçut de la plus tendre manière du monde ; il me mena dans son

1 La marquîae de Saint -Ghau mont était tœur du maréchal da Gramoat et tante do comte de G niche.

cabinet ; il me dit tout ce qui lui étoit arrivé , et la manière dont il s'étoit retiré de Sa Majesté. Elle me parut un peu brusque. Je lui dis mes sentiments avec franchise, et je crois que celte conversation ne contribua pas peu à la lettre qu'il écrivit au roi le même soir. Elle étoit à la vérité pleine de quelque chagrin, mais d'un chagrin tendre et respectueux, qui n'étoit fondé que sur l'appréhension qu'il avoit, que Sa Majesté ne l'aimât ni ne l'estimât pas assez. Ensuite je m'acquittai de la commission de M™ de Saint- Chaumont, avec toute l'adresse et le soin qu'il me fut possible, et, ce me semble, avec beaucoup de succès. Après avoir fait ma cour cinq ou six jours , je m'en retournai à l'Assemblée où je n'étois pas inutile. En arrivant à Paris, j'allai rendre compte à Mme de Saint-Chaumont de la manière dont elle étoit dans l'esprit de Monsieur et de Madame, et à quel point ils avoient été l'un et l'autre satisfaits de son affection et de ses soins, après les raisons que je leur avois dites. Cette dame me parut sensiblement touchée de ce petit service, et je sus que, pour le reconnoître,elle parloit fort avantageusement de moi, ce qui contribua à me faire souhaiter son amitié. Quelques jours après, Monsieur et Madame revinrent à la cour. J'appris par Monsieur que le roi lui faisoit des railleries qu'il souffroit avec peine , et auxquelles il ne pouvoit s'empêcher de répondre aigrement 9 ce qui nie paroissoit fort fâcheux pour Monsieur. Je lui remontrai que, s'il n'avoit pas la prudence de paraître complaisant envers Sa Majesté, qui étoit le maître, il étoit à craindre qu'a ce mépris dont il vouloit se défendre, il ne mêlât de la haine ; que delà manière dont

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cabinet ; il me dit tout ce qui lui étoit arrivé , et la manière dont il s'étoit retiré de Sa Majesté. Elle me parut un peu brusque. Je lui dis mes sentiments avec franchise, et je crois que cette conversation ne contribua pas peu à la lettre qu'il écrivit au roi le même soir. Elle étoit à la vérité pleine de quelque chagrin, mais d'un chagrin tendre et respectueux, qui n'étoit fondé que sur l'appréhension qu'il avoit, que Sa Majesté ne l'aimât ni ne r estimât pas assez. Elu* suite je m'acquittai de la commission de M™ de Saint- Chaumont, avec toute l'adresse et le soin qu'il me fut possible, et, ce me semble, avec beaucoup de suc* ces. Après avoir fait ma cour cinq ou six jours , je m'en retournai à l'Assemblée où je n'étois pas inutile. En arrivant à Paris, j'allai rendre compte à Mme de Saint-Chaumont de la manière dont elle étoit dans l'esprit de Monsieur et de Madame, et à quel point ils avoient été l'un et l'autre satisfaits de son affection et de ses soins, après les raisons que je leur avois dites. Cette dame me parut sensiblement touchée de ce petit service, et je sus que, pour le reconnoître,elle parloit fort avantageusement de moi, ce qui contribua à me faire souhaiter son amitié. Quelques jours après, Monsieur et Madame revinrent à la cour. J'appris par Monsieur que le roi lui faisoit des railleries qu'il souffroit avec peine , et auxquelles il ne pouvoit s'empêcher de répondre aigrement , ee qui nie paroissoit fort fâcheux pour Monsieur. Je lui remontrai que, s'il n'avoit pas la prudence de paroitre complaisant envers Sa Majesté , qui étoit le maître , il étoit à craindre qu'à ce mépris dont il vouloit se défendre, il ne mêlât de la haine ; que delà manière dont

les choses étaient dans l'Etat et à la cour, ce serait son dernier malheur, parce que le roi étoit puissant et autorisé, lui sans crédit et sans amis. Je lui dis même que par le moyen de Madame, que le roi considérait fort, il falloit se ménager une espèce d'éclaircissement, où il devoit ouvrir son cœur entièrement à Sa Majesté, et où il lui vouerait une affection , un respect et une fidélité inviolables , à condition, pourtant, que le roi le traiterait comme son frère. En effet, cette conférence se fit à Versailles, par les soins de Madame, et réussit au grand contentement de Monsieur.

C'était sans doute une conjoncture où je pou vois me promettre des grâces de Monsieur. Cependant, l'abbaye de Saint-Mesmin , qui étoit dans son apanage et à sa nomination, vint à vaquer, et je ne Feus point. Comme Monsieur me traitait fort honnêtement, étant le premier ecclésiastique de sa maison par ma charge, je pouvois raisonnablement la prétendre; j'étais à lui depuis plusieurs années, j 'a vois eu l'honneur de le marier, je n'avois jamais reçu de ses grâces. Mes amis me pressèrent fort de la demander; mais je savoisque Boisfranc la prétendoit pour un de ses beaux-frères; mon dessein étoit de m'en faire un mérite auprès de Boisfranc, avec lequel je vivois bien, et de qui l'amitié me pouvoit être de quelque usage. Le trouvant chez Monsieur, je lui dis: ce Voilà une belle abbaye vacante. » H m'interrompit me disant d'un air sérieux et moqueur : «Tout de l>on!» et puis me quitta. Je trouvai cette manière non-seulement incivile, mais insolente envers un homme comme moi ; j'en parlai de la sorte à ses amis et aux miens. Le lendemain, le P. Zoccoli me dit que les égards que Monsieur avoit pour moi, touchant

cette abbaye , lui faisoient de la peine. J'allai sur-lechamp dire à Monsieur, que je me tenois trop heureux de son amitié, et que la seule pensée qu'il a voit eue me contentoit plus que n'auroit fait l'abbaye même. Monsieur m'interrompit, me parut embarrassé, et m' ayant fait beaucoup d'amitiés, il s'en alla coucher à Saint-Germain. J'y allai, après avoir laissé passer quelques jours.

Dès que je fus dans la chambre de Monsieur, il me fit entrer dans son cabinet , et me dit qu'il avoit été bien fâché d'être engagé à Boisfranc; mais qu'il me destinoit des places plus considérables. Je lui répondis : « Monsieur, dans un temps où j'ar vois moins de bien , on ne m'a jamais vu d'avidité pour en acquérir ; à présent je n'en ai pas besoin. Si j'ai quelque chose à désirer, c'est votre gloire, c'est votre affection ; c'est que vous me fassiez la justice de juger de moi par mes actions, et non par les impressions que mes ennemis vous voudraient donner; et c'est la solide grâce que je vous demande. » Monsieur me promit très-positivement que jamais personne n'auroit le pouvoir de me nuire dans son esprit , et qu'il m'avertiroit de tout ce qu'on lui dirait contre moi. Depuis ce temps, je me reposai sur la foi de ses promesses, et je fis fort mal. Je sortis assez satisfait de cette conversation; elle adoucit les dégoûts qu'il m'avoit donnés, et je me trouvai dans la même passion de lui rendre service. Il me continua sa confiance comme auparavant, et je n'avois pas l'honneur de le voir, qu'il ne me dit tout ce qui lui étoit arrivé avec le roi et avec les ministres, et qu'il ne me demandât mes avis. Je me conduisis avec cette prudence, con-

noissant la faiblesse de Monsieur, que je ne disois jamais rien qu'il ne m'y obligeât par ses demandes, sans témoigner, ni empressement à lui donner conseil, ni affectation de désirer qu'ils soient suivis, et lui laissant toujours le choix et la liberté d'agir et de se conduire comme il le trouveroit à propos. D'ailleurs, les affaires où je me trouvois engagé ne me permettaient pas de le voir avec assiduité. J'étais trop occupé dans l'Assemblée du Clergé, et chez M. le Chancelier avec les commissaires du roi.

M. Colbert en était un. Son humeur sévère et en» nemie de tout privilège le portait à donner atteinte aux nôtres. H s'attendoit de trouver parmi nous, la même facilité qu'il trou voit à faire des taxes sur les financiers. H fut fort surpris de trouver une aussi grande résistance ; mais ce qui le choqua davantage, c'est que, nous disputant le privilège qui nous exempte de donner des aveux et dénombrements des biens d'église, et quelques évéques ayant répondu que nous avions les déclarations de Charles IX et de Henri 111 en notre faveur sur cet article, et lui, nous ayant objecté que ces deux rois nous avoient accordé ces privilèges comme par contrainte et durant les troubles, je pris la parole, et j'ajoutai que nous avions une confirmation très-authentique de Henri IV, qu'il nous avoit accordée dans un temps où il gouvernoit très-paisiblement et très-heureusement son royaume; que même elle nous avoit été accordée à titre onéreux, le clergé ayant donné des sommes immenses pour obtenir cette confirmation ; ensuite je produisis cette déclaration en forme. M. Colbert voulant à toute force nous ôter ce privilège, nous dit que cette déclaration

n'avoit jamais été vérifiée en Parlement. Je ne pus m'empêcher de sourire et de lui répondre : « Si c'étoit M. le Procureur général qui nous alléguât cette raison, elle pourroit nous faire quelque peine ; mais vous autres, Messieurs commissaires du roi, vous voudriez nous opposer, comme une nullité, le défaut d'une formalité que vous croyez sans doute, aussi bien que nous, n'être pas nécessaire. Le clergé a toujours agi avec nos rois dans la bonne foi, nous nous sommes fiés à leur parole ; il nous suffit de prouver que telle a été leur volonté, pour être assurés qu'elle sera suivie et exécutée, et par nous et par vous autres, Messieurs, avec toute la soumission que nous leur devons. » Cette réponse ne plut pas à M. Colbert, il eo changea de couleur, et voyant que les autres commissaires du roi l'avoient assez approuvée, il prit la chose de hauteur, et dit qu'il savoit bien que le roi ne passerait jamais cet article.

Il me fit passer auprès de Sa Majesté pour un esprit difficile, et opposé à ses intérêt». Le roi en parla en ces termes à Monsieur, et le railla publiquement de ce que je commençois à m'établir auprès de lui, de la même façon dont M. l'abbé de La Rivière, depuis évêque de Langres, avoit fait. Monsieur m'en fit confidence. Je lui répondis qu'au moins je méritois toujours que l'on y mit cette différence, qu'on ne pouvoit jamais dire que j'eusse sacrifié mon maître, pour me mettre bien à la cour. Je pris de là occasion de représenter à Monsieur que, m'honorant de son amitié, cela ne fit quelque peine au roi , et ne donnât quelque ombrage aux ministres, et que, comme assurément ils ne trou-

veroient pas en moi autant de complaisance ni de dévouement à leurs intérêts qu'ils pourraient le souhaiter, je devois craindre que, par leur autorité, ils ne vinssent à bout de me détruire dans son esprit ; mais que toute la faveur que je lui demandois étoit de ne me point priver de ses bonnes grâces sans m'entendre. Mais j'eus le déplaisir de connoilre, par le peu de sensibilité avec laquelle il écoutoit tout ce que je lui disois, que, loin d'avoir le cœur tendre et grand, il ne connoissoit pas même ce que c'était, et qu'encore qu'il eût assez de jalousie contre les ministres pour être fâché si je leur faisois ma cour, il n'avoit pas assez de reconnoissance pour me savoir gré de ce que je ne la leur faisois point.

Le peu d'inclination que M. Colbert avoit pour moi augmenta encore par une espèce de démêlé qui survint entre nous. J'avois été nommé commissaire avec M. de Luçon, son frère, pour examiner quelques différends du clergé avec les receveurs payeurs de rentes de l'Hôtel de Ville. Ma grande application me fit voir clair en cette affaire; j'en fis mon rapport à l'Assemblée. Le président dit d'abord que Messieurs les commissaires étaient suppliés de poursuivre l'arrêt du Conseil du roi, pour faire venir à compte lesdits receveurs payeurs, ainsi que j'avois conclu. M. de Luçon dit aigrement que, puisque j'avois commencé l'affaire sans sa participation, je l'achèverois de même. Cela me surprit; je l'appelai lui-même à témoin, si je ne lui avois pas offert plusieurs fois de lui en donner connoissance, s'il ne s'en étoit pas entièrement déchargé sur moi , me disant qu'il n'entendoit rien à tout cela. Il me répondit encore avec tant d'animosité, que je ne

pus m 'empêcher de dire : « J'avoue , Messieurs, que j'ai tort , et que je ne pou vois tirer de grandes lumières de F esprit de M. de Luçon. » M. de Bourlemont, archevêque de Toulouse, entièrement dévoué à la cour, ne manqua pas de se faire valoir auprès de M. Colbert par le récit de cette brouillerie; cependant ce ministre, soit qu'il fût plus reconnoissant que son frère de ce que je lui avois donné le moyen de demander l'évêché de Luçon, en le faisant députer par la province du Dauphiné pour l'assemblée de 1 660 , soit qu'en effet il eût de l'estime pour moi, ne me témoigna depuis ce temps-là aucune mauvaise volonté. Au contraire , quand j'eus fait ma harangue de la clôture de l'Assemblée du Clergé \ il fut le premier à me louer avec tel excès, que non-seulement il m'envoya faire des compliments chez moi , mais encore il en parla à plusieurs personnes avec des louanges outrées. Ensuite il me donna lui-même un arrêt par lequel Sa Majesté permettent d'imposer sur le Dauphiné la somme de seize mille livres, pour être employée à la réédification de mon église cathédrale de Die, démolie depuis les premiers troubles de la Religion. Je l'ai fait rebâtir depuis sur ses anciens fondements , et j'ose dire qu'il n'y aura personne qui , en voyant cet édifice , refuse de me croire quand je dirai , comme il est vrai , qu'outre le don fait par le roi, j'y ai employé dix mille écus de mon bien. L'Assemblée finie , je pris la résolution d'aller dans mon diocèse. J'étois alors assez bien avec Monsieur, j'avois peine à le quitter; mais j'y avois des affaires. Il

1 Cette harangue, prononcée le 17 mars 1666, est insérée à la suite des Mémoires.

s'opposa à ce voyage , et ne me le permit qu'à la charge que je reviendrais clans six semaines.

Avant mon départ , j'appris de M*9 de Saint-Chaumont qu'un manuscrit portant pour titre : Amours de Madame et du comte de Guiche , courait par Paris et s'impriraoit en Hollande. Madame appréhendoit que ce livre, plein de faussetés et de médisances grossières, ne vint à la connoissance de Monsieur par quelque maladroit ou malintentionné , qui peut-être envenimerait la chose. Elle me choisit pour lui en porter la nouvelle. Elle en écrivit à M*9 de Saint-Chaumont , qui étoit à Saint-Cloud , et à moi, à Paris. J'allai à Fontainebleau. D'abord, je vis Madame, pour m'instruire plus amplement; elle me dit que Boisfranc avoit déjà dit la chose à Monsieur, sans sa participation; mais que ce qui la touchoit davantage, c'étoit l'impression de ce manuscrit. J'envoyai exprès en Hollande un homme intelligent (ce fut M. Patin) pour s'informer de tous les libraires entre les mains de qui ce libelle étoit tombé. 11 s'acquitta si bien de sa commission, qu'il fit faire, par les États, des défenses de l'imprimer, retira dix-huit cents exemplaires déjà tirés , et me les apporta à Paris ; et je les remis , par ordre de Monsieur , entre les mains de Mérille. Cette affaire me coûta beaucoup de peine et d'argent; mais, bien loin d'y avoir regret, je m'en tins trop payé par le gré que Madame me témoigna.

Pendant le séjour que je fis à Fontainebleau, Monsieur voulut faire l'accommodement de Boisfranc et de moi. Si j'eusse jugé que Monsieur eût été capable d'ouvrir les yeux à la vérité, je lui aurais dit, sur ce sujet, des choses assez solides : c'étoit un liomme de petite

naissance, de petit mérite, de peu de biens, qui, après avoir passé sa jeunesse à être commis dans la province , avoit été élevé à la haute fortune de commis de M. de Bertillac, trésorier de la reine mère. Par le crédit de ce maitre , il avoit trouvé quarante mille livres, lorsqu'on fit la maison de Monsieur , pour acheter la charge de trésorier chez ce prince ; et il se trouvent alors, sans s'être mêlé d'aucune affaire , ni avec le roi ni avec les particuliers, riche de plus de deux millions de biens. Je laisse à juger si cela se pouvoit faire sans avoir confondu le bien de son maître avec le sien. H avoit pris un tel empire sur Monsieur, qu'il lui parloit presque toujours en le menaçant de l'abandonner, comme si Monsieur n'eût pu vivre sans son crédit, et il étoit si insolent, qu'il se vantoit partout de le gouverner. 11 y avoit là de quoi me venger; mais Monsieur étoit tellement prévenu de l'opinion, que cet homme lui avoit donnée dans son enfance, que toute la maison ne subsistoit que par ses soins et par son argent , que je jugeai toutes mes remontrances inutiles. Je donnai donc les mains à tout ce que Monsieur exigea de moi sur cet accommodement; je ne lui demandai autre satisfaction que celle de bien faire connoitre a Boisfranc que je n'avois demandé ni fait demander cette abbaye. Ce soupçon pourtant avoit été le fondement de tout le mal qu'il me vouloit. Nous nous flmes beaucoup de protestations d'amitié, qui ont été sincères, de ma part, jusqu'au moment que je quittai Monsieur; pour lui, il n'est pas besoin d'en rien dire: le monde en est assez informé !

Rien ne me retenant plus , et étant sur le point de partir, Mérille vint me dire qu'il avoit cru être obligé,

pour mes propres intérêts, voyant Monsieur en peine d'argent , de lui proposer qu'il en prit de moi; que Monsieur l'avoit agréé , et qu'il l'avoit envoyé pour réemprunter trois mille pis tôles. Je reçus avec plaisir cette occasion avantageuse , et j'en remerciai Mérille. J'avois assez d'argent à Valence, mais peu à Paris, et la chose pressoit. Depuis quelque temps, ayant su que Monsieur ne vouloit plus faire faire des avances à Boisfranc comme par le passé, j'avois pris mes me* sures pour persuader à ce prince que, dans l'occasion, sans son trésorier, il trouverait bien une somme considérable. J'avois rendu service à M. de Mennevillette, receveur général du Clergé ; il se disoit fort mon ami ; je l'avois soudé plusieurs fois si, au cas que Monsieur eût besoin d'argent, il serait homme à lui en prêter, et je lui avois fait connoitre les avantages qu il pourrait tirer d'un tel service. 11 m'avoit toujours répondu que, pourvu que Monsieur ne lui demandât que trois mille pistoles , il les lui donnerait en vingt-quatre heures. Il ajoutoit même souvent, ayant besoin de moi dans l'Assemblée, que ma considération seule suffi soit pour cela.

Comme il étoit Normand et connu pour tel, je lui avois dit qu'il ne me fît pas espérer cette grâce, s'il n étoit très-assuré de |X)uvoir et de vouloir me la faire ; il s'étoit moi |ué de ma précaution , m'avoit témoigne de l'impatience de me servir, et m'avoit prié de le prendre au mot. Je m en allai donc chez Mennevillette, et je crus les trois mille pistoles dans ma bourse. H me dit qu'il avoît fait de grandes avances, que nous étions dans de mauvais temps ; enfin, il ue me laissa pas douter qu'il ne voulût se dédire. Je le priai très-doucement

de considérer qu'il m'avoit donné sa parole , même depuis la fin de l'Assemblée , non-seulement pour trois mille pistoles , mais pour trente miUe ; et je lui demandai si, pour si peu de chose , il pourrait se résoudre à se moquer d'un homme comme moi. Après beaucoup de tours , il finit en disant qu'il verrait ce qu'il pourrait faire, et que, le lendemain matin, il me rendrait réponse. Je fis semblant, ayant besoin de lui, de me retirer fort satisfait. Le lendemain , après beaucoup de galimatias , il me dit qu'il ne vouloit point me prêter cet argent, à moins que Monsieur ne le fit traiter de la charge de surintendant de ses finances , ou de quelque autre charge de sa maison , comme de celle de chancelier. Je pressai fort cet homme de ne pas manquer si vilainement de parole; je me réduisis à lui demander seulement dix miUe livres ; mais il fut toujours inexorable, et en revenoit toujours à me dire que je lui procurasse quelque chose chez Monsieur, et qu'après cela il me rendrait ce service. Alors pleinement convaincu de sa mauvaise intention, et outré de dépit, je lui dis froidement : « Si Monsieur étoit dans cette pensée, je me mettrais à genoux devant lui pour le supplier de ne pas mettre dans sa maison un si malhonnête homme que vous. 11 y a longtemps que je vous connoissois pour une àme basse et pour un lâche ; mais les obligations que vous m'aviez m'avoient persuadé que vous n'oseriez pas l'être avec moi. » Après ces mots, je lui tournai le dos, et je poussai sur lui la porte de ma chambre.

Dans cet embarras, M. de Saint -Laurent, sou allié et son collègue dans la recette du Clergé, me vint dans la pensée. Je me souvins des offres obli-

DE DANIEL DE GOSNAC. 3îi

géantes qu'il m'avoit faites autrefois. J'allai lui demander s'il pourrait me prêter dix mille livres, il me dit qu'il ne m'en pourrait rendre réponse que dans deux heures. A peine fus-je arrivé chez moi que je le vis arriver avec cette somme, la joie peinte sur ie visage. Un des plus honnêtes hommes de chez Monsieur me prêta pareille somme, je pris le reste chez Sanguinières, mon banquier, et je donnai à Mérille les trois mille pistoles que je lui avois promises dans ce jour. Je partis le lendemain pour m'en aller à Fontainebleau ; je n'y demeurai que deux jours , pressé par l'impatience de me rendre dans mon diocèse, qui étoit fort augmentée par la passion que j'avois d'acquitter ces emprunts.

Monsieur me fit beaucoup d'amitié sur le sujet de cet argent, me fit donner son billet, afin, disoit-il, que s'il venoit à mourir, je n'y perdisse rien. Je lui ré|K>ndis que si je faisois une si grande perte, je ne serois pas en état de songer à une si petite, et ne pouvant faire autrement, je le laissai entre les mains de Mérille pour le lui rendre.

Madame me fit aussi mille remerclments sur ce libelle imprimé en Hollande et retiré par mes soins. Elle dit à Monsieur, en ma présence, qu'il falloit bien me rendre la dépense que j'avois faite pour elle; je lui dis en riant que je n'en serois pas ruiné. Cependant Madame me voyoit partir avec regret ; elle espérait que, par quelques intrigues que j'avois à Paris et en Hollande, je |M>urrois découvrir l'auteur de cette méchante pièce. Je lui fisconnoltre qu'il ne falloit pas témoigner d'empressement, et que l'auteur se découvrirait avec plus de facilité, lorsqu'il ne serait pas averti qu'on le i t!

cherchoil. Je lui dis encore, et il étoit vrai , que je laissois des ordres et de l'argent pour distribuer à quelques personnes intrigantes qui , en attendant mon retour, travailleraient soigneusement à cette affaire. Cette princesse me témoigna beaucoup de reconnoissanoe de mes petits services, et ses yeux et ses paroles me marquèrent une grandeur d'âme et une sensibilité fort au-dessus de tout ce que je pour rois dire.

Je partis de la cour à la fin de juillet de Tannée 1 666. Malgré toute ma diligence, je vis bien que je ne pouvois pas être de retour dans le temps que j 'a vois promis à Monsieur *. Je lui en écrivis pour lui en faire mes excuses. Voici la réponse qu'il me fit :

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite avec

joie, étant toujours de nouvelles assurances de votre

1 On lit dans le Recueil des Gazettes du 23 octobre 1666 un (kit qui te rapporte au court séjour que l'évéque de Valence fit à cette époque dans son diocèse :

« Valence, 45 octobre. — Le 6 de ce mois, on commença ici la cérémonie de la translation du corps de saint Romain , martyr, en l'église des Fille» de la Visitation de Sainte-Marie, auxquelles le cardinal Chigi l'avoit donné , passant par cette ville : notre évéque en ayant fait l'ouverture par les premières vêpres chantées avec une excellente musique. Le lendemain , la relique fut portée en procession dans une riche châsse sur un brancard de velours rouge , chamarré d'argent , suivie et précédée de près de trois cents ecclésiastiques et curés de ce diocèse , chacun un flambeau à la main , ayant eu ordre de ce prélat de demeurer après le synode pour rendre la fête plus auguste. Ix* consuls et le corps de ville y assistèrent pareillement avec toutes les communautés religieuses, et la procession étant arrivée en l'église de la Visitation , superbement parée, ce prélat , revêtu de ses habits pontificaux , exposa le corps saint sur l'autel. Ensuite la solennité fut continuée par la me»*c et les vêpres aussi chantées en musique, ainsi que les jours de l'Octave, avec un concours extraordinaire , notre évêque y ayant tout* les soirs donné la bénédiction du Saint -Sacrement, et l'abbé de Brissac prononcé l'un des panégyriques avec grand applaudissement de son auditoire. »

amitié qui est une chose que j'estime et considère, puisque je fais fort grand cas de vous, avec beaucoup de raisons. J'espère que les occasions me donneront un autre moyen de vous le faire connoître, que cette lettre. Cependant soyez assuré de mon amitié et de mon estime, et continuez toujours d'être pour moi dans les mêmes sentiments qne vous m'avez témoignés; pour moi, je vous assure que je continuerai d'être dans ceux que je vous ai promis. 11 s'est bien passé des choses depuis que vous êtes parti; j'attendrai votre retour pour vous les dire, celte lettre pouvaut être vue en chemin. »

Cette lettre me donna encore plus d'impatience d'être auprès de Monsieur, où j'arrivai le 13 de novembre. Monsieur eut pour moi la même confiance qu'il avoit eue, et il me parut que mon absence n'a voit rien diminué de ses bontés. Je payai à M. de Saint- Laurent, à Su mon et à mon banquier, les trois mille pistoles empruntées , et les forçai d'en prendre l'intérêt, quoique longtemps devant le terme échu.

Quelques jours après mon arrivée, M. le duc de Valois, qui étoit déjà malade, se trouva plus mal, et Monsieur, appréhendant qu'il ne mourût, désira que je lui donnasse les cérémonies du baptême '. La reine fut la marraine , et Monsieur le ducd'Enghien tint la place du roi d'Angleterre , qui étoit parrain. Il fut nommé Charles-Philippe du nom du roi d'Angleterre et de Monsieur. Ije lendemain de cette cérémonie , huitième de décembre, ce prince mourut. Il étoit bien fait dès

• Le dur de Valois, bien qu'âgé de prea de deux au* et demi , n'était pat encore baptisé , d'apréa l'otage d'ondoyer le* princes de la famiJU royale a leur naissance et de ne le* baptiser qu'à doue ans.

ce bas âge, il dounoit de grandes espérances, il étoit tils de mon maître : toutes ces raisons , jointes à l'intérêt que j 'a vois à sa personne , qui rendoit ma charge plus considérable et plus sûre, me le firent extrêmement regretter.

Madame fut inconsolable de cette perte, et en conçut toute la grandeur. Monsieur s'efforça de paraître beaucoup plus affligé qu'il n'étoit ; mais il joua son personnage si mal , que les plus grossiers connurent qu'il n'étoit pas capable d'un grand déplaisir. Dès que ce prince eut expiré, je donnai tous les ordres nécessaires pour les cérémonies de son enterrement , et je gardai toujours le corps, jusqu'à ce qu'il fût remis à Saint-Denis dans le tombeau de nos rois. «Ta vois déjà porté son cœur au Val-de-Grâce, et ses entrailles aux Célestins dans le tombeau des ducs d'Orléans , et j'accompagnai le corps jusqu'à Saint-Denis. M. le comte de Saint-Paul \ comme prince, fut, selon la coutume, choisi par Monsieur pour cette fonction. Il étoit arrivé à la mort de Madame , fille de France , que Monsieur l'évéque de Coutances, l'ancien, avoit cédé la première place dans le carrosse à M..., et M. deSaintot, maître des cérémonies , prétendoit que l'exemple servoit de règle et de foi ; mais je lui dis qu'étant en habit et en fonctions , je ne devois ni ne pou vois céder à personne, et en effet je me mis au-dessus de M. le comte de Saint- Paul \

1 Le comte de Saint-Paul ou de Saint-Pol , frère cadet do doc de Longuerille, descendait au sixième degré du fameux bâtard d'Orléans , le comte de Dunois, fils naturel de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI.

v On lit dans le Recueil des Gazettes le récit du baptême »'"« que des cérémonies qui suivirent la mort do duc de Valois :

Gazette du 41 décembre 1666 — • Le 6 du courant, M. le duc de Va*

Pendant la maladie de M. le duc de Valois, j'eus un peu plus de commerce avec M"* de Saint-Chaumont , que je n'avois eu par le passe. Je lui trouvai du bon sens, un bou cœur, du zèle et de l'amour pour Mousieur et pour Madame , et une affliction extrême de cette mort. Elle m'avoit d'ailleurs rendu de si bons offices, par rapport aux peines que j 'a vois prises, Mon-

lois l'étant trouvé beaucoup plut mal fut baptisé en son appartement du Palais-Ro^al, et tenu pour le roi d'Angleterre par le duc d'Enghien , qui le nomma Philippe-Charles , et par Mademoiselle pour la reine , que sa groasesae avoit empêchée d'y venir de Saint-Germain. La cérémonie se lit par l'évéque de Valence , accompagné du curé de Saint-Eustacbe et des aumôniers de LL. AA. RR., en présence du roi, de la reine d'Angleterre, de mademoiselle d'Alençon, du prince de Coudé, de la duchesse d'En* ghien , de la princesse de Carignan , de la princesse de Monaco , et dm beaucoup de personnes de la cour. Le S , sur les sept heures du soir, qui étoit le huitième de la fièvre continue, ce prince décéda , âgé de demi ans quatre mois et vingt-quatre jours , ensuite d'un redoublement dans lequel , après une forte agitation d'humeurs au cerveau , les convulsions survinrent qui remportèrent , n'ayant pu y résister à cause de la foibleas* où l'avoit réduit une extrême maigreur qui le rendoît incapable d'aucun remède.

« Aussitôt les Feuillants furent mandés pour veiller et prier autour du corps , qui fut le lendemain exposé sur un lit de parade , environné de eus religieux avec plusieurs ecclésiastiques de Saint-Eustache qui accompagnoient l'évéque de Valence, et sur le soir, le corps ayant été ouvert pour être embaumé , le cœur fut porté au Valdr-Grace pour y être dépoté auprès de celui de la reine mère , et les entrailles en la chapelle des ducs d'Orléans dans l'église des Célestina : l'évéque de Valence, accompagné du curé de Saint-Eustache , de l'abbé de Monuigu, et des aumôniers de Monsieur et de Madame, a\ant présenté l'un et l'autre par un beau dis* cour» , auquel il fut répondu par la supérieure dudit monastère du Valric-(«râ<e, ajustée de sa communauté, et par le prieur des Ccl«*stiiit à la tête de ses religieux. »

(miette du 18 décembre 1606. — c Le corps de M. le duc de Valois, a\ ani , comme «ou» l'avex su , été exposé sur un lit de parade v où le roi , M-iiftihlrmenl touché de la mort de ce prince , lui vint jeter l'eau bénite ain»i qu«* ht prime* rt princesse* , le» seigneurs et dame» de la cour, les

sieur et Madame m'en avoient si obligeamment mercié, que je souhaitai son amitié, par estime et par reconnoissance.

M. de Valois mort, Monsieur me témoigna un grand désir de demander au roi qu'il lui laissât la pension de cent cinquante mille livres qu'il donnoit à son fils ; je le confirmai dans ce dessein , il suivit mon conseil, et ne fut pas plus heureux que dans l'affaire du gou-

principaux de cette ville et une assistance extraordinaire de peuple. Le 10, sur les six heures du soir, l'évéque de Valence , accompagné du curé de Saint-Eustache , de l'abbé de Mon rai gu et de quantité d'ecclésiastiques, le fit lever, ensuite des prières accoutumées. Quatre gentilshommes ordinaires de Monsieur firent cette fonction et le portèrent dans le carrosse du corps de S. À. R. , les quatre coins du poêle soutenus par le premier gentilhomme ordinaire avec trois de la chambre , et ce prélat monta dans le même carrosse avec le comte de Saint- Paul , la marquise de Saint-Chaumont , gouvernante , l'abbé de Montaigu , le marquis de Oeuvres et la sous-gouvernante. Ensuite le sieur de Saint ot, maître des cérémonies, qui avoit tout disposé pour le convoi , ayant donné l'ordre pour la marelle des carrosses des seigneurs, ducs et pairs, princes et princesses, et de ceux de Mademoiselle, de madame la duchesse d'Orléans, de monseigneur le Dauphin , de la reine et du roi , les Suisses de la garde de Monsieur suivirent , chacun tenant une torche de cire blanche ; puis le carrosse où étoh le corps de M. le duc de Valois , environné des valets de pied et des pages du roi , à cheval , aussi chacun avec un flambeau. Après eux et oient les gardes du corps de S. A. R. avec une foule de ses domestiques ; et en cet ordre , à, la clarté d'un merveilleux nombre de flambeaux , on passa par les rues accoutumées tontes fourmillantes du peuple , ainsi que les fenêtres , chacun témoignant par ses pleurs la douleur qu'il avoit de la perte de ce jeune prince. Ise convoi étant arrivé à Saint-Denis dans la nef de l'église, l'évéque de Valence fit un discours sur le sujet avec tant de force qu'il tira les larmes de tous les auditeurs : ensuite de quor le supérieur de l'abbaye lui ayant répondu , le corps fut mis au chœur snr un mausolée pareillement des mieux éclairés, puis porté au tombeau de nos rois , suivi du comte de Saint- Paul , de la marquise de Saint-Chaumont et du marquis de Cœuvres ; grand nombre d'évéques en camail et en rochet sYtant trouvés à la cérémonie avec plusieurs princes, ducs et pairs et quantité d'autres seigneurs. »

veruemeut de Languedoc. Je lui dis que , saus se rebuter, il falloit, dans la première occasion qui se présenterait, faire de nouvelles instances. Je lui en parlai assez au long la veille de son départ pour Saint-Germain; mais ayant été interrompu, je lui écrivis tout ce qu'il devoit dire au roi sur ce sujet : que le roi étant toujours en état de lui ôter cette pension quand il voudrait, cela le reudroit de plus en plus dépendant; que cela ferait voir au monde que le roi avoit de la considération pour lui ; que Ton n'étoit heureux que du superflu (il avoit à peine de quoi suffire aux dépenses nécessaires); qu'on avoit à la vérité ôté à M. le duc d'Orléans la même pension après la mort de son fils , mais qu'il y avoit bien de la différence entre leurs conduites, Monsieur ayant toujours été inviolablement attaché à la volonté du roi, et feu M. le duc d'Orléans toujours chancelant dans son devoir ; que lorsqu'on lui ôla la pension , il avoit le gouvernement de tanguedoc et six cent mille livres de rente de plus que lui ; que pas un frère de roi n'avoit jamais si longtemps vécu sans gouvernement. Je lui marquois encore qu'il pou voit se plaindre obligeamment et adroitement de ce qu'on avoit donné le gouvernement de son apanage à M. le marquis d'Alluye sans sa partici- |>ation, et même à un homme qui ne lui étoit pas agréable; que cela, joint aux railleries publiques que le roi faisoit de lui, marquoit à toute la cour qu'il en étoit peu estimé, et qu'il ne savoit pas comment se conduire pour gagner ses bonnes grâces.

Je me doutois bien qu'il n'étoit pas assez ferme pour pousser ces raisons avec force; mais je crus que, pour peu qu'il se plaignit, le roi du moins le croirait plus

sensible que par le passé, et le traiterait un peu mieux. Mérille fut encore le porteur de cette lettre; je le priai fort de la retirer, quoiqu'à me faire justice, il n'y eût rien dedans qui passât le zèle et le style d'un serviteur très- fidèle. Monsieur la lut avec application, refusa de la rendre, et dit qu'il la vouloit lire plusieurs fois; mais il me fit la réponse seulement trois jours après. « Je ne vous ai point fait de réponse plus tôt, n'étant rien arrivé de nouveau. Pour ce qui est de votre lettre , je lai trouvée fort bien ; il y a des choses dedans qui se trouvent fort bonnes, et dont je ferai mon profit. Vous croyez bien que je ne laisserai perdre aucune occasion de faire mou devoir que je ne le fasse, ayant une fort grande envie d'avoir l'estime du roi et de tous les honnêtes gens. Je voudrois que tout le monde fût de votre sentiment; si cela étoit, je n'aurois rien à désirer. Voua voyez par là la confiance que j'ai en votre amitié, et que celle que j'ai pour vous est assurément trèsgrande. Voilà tout ce que je vous puis dire pour le présent. »

Quoique Monsieur m'eut écrit qu'il feroit son profit des choses que je lui avois mandées , il trouva à propos de ne s'en pas servir; il aima mieux prendre le parti du silence, et se contenter de faire connoître au roi , par les voyages qu'il venoit faire toutes les semaines à Paris pour un ou deux jours, qu'il n'étoit pas satisfait. Ces voyages étoient fort de son goût ; il croyoit qu'ils réussiroient admirablement ; qu'ils donneraient du déplaisir à Sa Majesté ; mais c'est qu'en effet, ils lui donnoient à lui la joie d'avoir une cour particulière : car il étoit ravi lorsqu'il voyoit dans le Palais- Royal une grande afHuence de beau monde qui venoit

pour l'amour de lui , à ce qu'il disoit, quoique ce ne fut que pour Madame. Il n'oublioit toutefois rien pour caresser chacun , et Ton remarquent visiblement qu'il étoit plus ou moins gai , selon qu'il y avoit chez lui une plus grande ou plus petite cour. Cependant, comme je ne voyois pas que ces voyages fissent l'effet qu'il devoit désirer, et qu'au contraire je jugeois, par ce que lui-même me disoit , qu'au commencement ils avoient aigri Sa Majesté , et qu'ensuite elle s'en étoit moquée , je ne pus jamais avoir la complaisance d'applaudir à cette conduite, et je lui dis que je ne croyois pas qu'il fût prudent de donner de petits déplaisirs à qui» conque pouvoit si aisément lui en donner de grands. Mais Monsieur étoit si satisfait de pouvoir, tous les soirs qu'il passoit à Paris , demander à dix ou douze personnes en particulier : « Eh bien ! n'ai-je pas bien du monde aujourd'hui ? » que c'étoit s'opposer à plaisirs que de lui représenter de telles vérités, et plaisirs remportaient toujours , dans son esprit , sur les plus importantes affaires.

A quelque temps de là , il s'en présenta une d'une assez grande conséquence pour sa gloire et pour son établissement. Il me dit en confidence que le P. Pé« rignan , théatin , avoit travaillé à son horoscope ; qu'il étoit venu l'assurer que, dans deux ans, il serait roi de Naples; que même des Napolitains réskiant à Paris avoient témoigné au P. Zoccoli qu'ils avoient dans ce royaume de puissantes intrigues et capables de faire réussir la chose; que voyant qu'il n'y avoit rien h faire en France, par le peu d'inclination que le roi avoit pour lui, il étoit résolu de songer sérieuse» ment à cette affaire , et qu'il serait bien aise que je

visse le P. Pérignan. Quoique cette astrologie ne me plût pas , je fus bien aise d'examiner si je trouvois quelque apparence de solidité dans son raisonnement. Je r allai trouver de la part de Monsieur. D'abord, il me voulut parler fort au loug de la connoissance qu'il avoit des astres ; mais il s'aperçut bientôt que je ne faisois pas grand cas de toute cette science, et que je n'étois pas tout à fait dupe. Alors il changea de langage, et me dit qu'il avoit des intelligences si bonnes et si sûres, que je serois étonné quand je viendrais à connoitre avec combien peu de temps cette entre* prise réussirent. 11 continua par me dire qu'il y avoit des personnes dans Paris, députées par la noblesse et par le peuple, avec ordre d'atteudre quelque conjoncture favorable pour agir et pour demander secours à la France ; qu'il avoit de grandes liaisons avec ces députés, et que même il leur avoit déjà inspiré de travailler pour Monsieur.

Après ce discours, je commençai à voir clair dans son astrologie ; je connus qu'ayant su par les députés que ce royaume étoit pour la seconde fois mécontent des vice-rois espagnols, il avoit pris de là occasion de faire l'astrologue et l'habile homme. Je demandai s'il n'y avoit pas moyen de voir ces messieurs; il me promit de leur en parler, et le lendemain il me manda qu'ils m'attendoient dans sa chambre. Je m'y rendis. J'y trouvai l'abbé Laudali, frère d'un duc du royaume de Naples, et don Louis de Sain t-Se vérin, gentilhomme du même pays. L'abbé I^audati commença cette conférence par me représenter les pouvoirs qu'il avoit, du temps des premiers troubles, pour venir solliciter le secours de France, et me (it une fort ennuyeuse rela-

DE DANIEL DK GOSNAC. 331

tion de ses services, des promesses du cardinal Mazarin, du peu de récompense qu'il en avoit tiré, n'ayautdu roi que mille écus de pension, et conclut en disant qu'il seroit nécessaire de lui faire donner quelque abbaye, pour faire voir à la noblesse de Naples la considération que le roi avoit pour lui. Je jugeai pour lors plus que jamais que toute cette intrigue pourrait bien n'être que chimérique, et l'intrigant qu'un fourbe. Mais don Louis de Saiut-Severin me parla plus raisonnablement. Il me dit qu'ils dévoient avouer de bonne foi qu'ils étoient en France pour attendre une rupture entre ce royaume et l'Espagne, ou quelque autre conjoncture favorable, qui leur donnât lieu de faire des propositions de la part de la noblesse et du peuple de Naples; que, toutefois, si M. le duc d'Orléans avoit la bonté de vouloir les secourir, ils écriraient à Naples , et que les esprits étant mutinés au point qu'ils I étoient , on leur enverrait assuré* ment tous les pouvoirs nécessaires pour agir dès à présent. Je trouvai cette proposition assez vraisemblable, et ayant conclu que nous attendrions des nouvelles, nous nous séparâmes.

Je rendis compte à Monsieur de tout ce qui s'étoit passé dans cette conférence. Je lui en parlai comme un homme qui ne vouloit, ni l'abuser par une espérance qui me paroissoit encore assez frivole, ni aussi le dégoûter par les difficultés que j'y prévoyois.

Le lendemain, l'abbé Laudatietdon Louis de Saiut- Severin me vinrent dire que le jour de devant, ils n'avoient pas voulu s'ouvrir devant le P. Pérignan, auquel ils n'avoient |x>inl de confiance, et qui eût voulu s'attirer tout le mérite du succès d'une affaire dans laquelle

il n'avoit aucune part, et qu'ils ne vouloient agir qu'avec moi seul. Je leur parlai longtemps des grands avantages que ce serait à leur pays d'avoir un roi de la naissance et du mérite de Monsieur, qui serait soutenu de la France et de l'Angleterre, et parmi tout cela, je leur insinuai pour eux d'infaillibles espérances d'une fortune très-considérable. Il fut arrêté que chaque semaine nous aurions une conférence ensemble, afin que par tous les courriers, ils pussent avancer les choses. Dans toutes nos conversations, nous supposâmes que le roi donnerait sa protection à cette entreprise. Nous arrêtâmes que ces messieurs de Naples leur enverraient par écrit un état de tout ce qu'ils croyoient nécessaire, afin que Monsieur pût trouver les moyens de réussir : de quelle quantité de vaisseaux , de troupes, d'argent, il falloit se munir; de ce qu'ils pouvoient faire de leur côté, et des sûretés qu'ils pouvoient donner pour l'exécution de leur parole.

Us m'apportèrent, environ six semaines après , une réponse de leurs amis qui commençoit par une description des misères de leur patrie, et du grand désir qu'ils avoient de s'en délivrer1; mais qu'ils avoient été si souvent abusés par la France , qu'ils ne pouvoient se fier aux bonnes dispositions dont l'abbé Laudati et don Louis de Saint-Severin les assuroient , tant qu'ils verraient durer la paix entre les deux couronnes; qu'ils s'en remettraient pourtant à leur prudence; mais que surtout ils ne donnassent aucune vue au roi

' La dernière tentative des Napolitains pour secouer le joug des Espagnols avait été la révolte promptement comprimée, en 1647, de Maaaniello, appuyé par ce fameux duc de Guise, |>etit-fils du BmUfrt*y surnommé de son temps le ttéro* de U Fmhie.

très-chrétien de prendre cette conquête pour lui , n'y ayant aucun homme à Naples qui n'aimât mieux encore être sous la domination espagnole, que d'avoir un roi qui ne résidât pas en leur pays, pour consommer les subsides qu'il y lèveroit et pour y donner les charges aux regnicoles; qu'en effet on ne pouvoit être plus las qu'ils l'étoient de vice-rois, qui n'ayant aucun intérêt particulier à leur conservation, ne songeoient qu'à s'enrichir en passant , et puis laissoient le royaume en proie à un successeur qui faisoit la même chose. Ils finissoient par exagérer l'inclination qu'ils avoient conçue pour la personne de Monsieur, sur les rapports que ces messieurs leur avoient faits de son mérite, et témoignoient qu'ils attendoient avec impatience de plus amples nouvelles de leur part, avant que de faire aucune proposition en forme et précise. Quoique cette lettre ne fût rien de décisif, qu'elle ne contint que des choses générales dont on ne pouvoit rien conclure, et que je la soupçonnasse d'être fabriquée à Paris, cependant je crus que, dans le doute, je ne pou vois pas m'ouvrir, et je contrefis le satisfait. Je leur dis que cette lettre étoit suffisante pour obliger Monsieur à faire le premier pas dans cette affaire, qui étoit d'en parler à Sa Majesté. En effet, en rendant compte à Monsieur de ce que contenoit cette lettre, je lui disque, s'il trou voit quelque favorable occasion, il ne ferait pas mal de sonder quelle serait la volonté du roi. Je lui donnai même un grand mémoire où je lui mis toutes les raisons dont il devoit se servir pour gagner Sa Majesté ; et parce que l'obstacle le plus considérable étoit la paix , je lui mis l'exemple d'Henri III f qui avoit secouru le doc d* Alençon , son frère , pour

la conquête de Flandre sans rompre avec l'Espagne. J'ajoutai que d'ailleurs le roi pouvoit lui donner du secours sous main, comme si Monsieur n'en recevoit que du roi d'Angleterre, sans sa participation.

Monsieur me promit fort d'en parler à Sa Majesté ; mais, voyant quelques semaines écoulées sans qu'il m'eût rendu de réponse, je lui demandai s'il avoit parlé au roi ; il me répondit qu'il n'avoit pas trouvé d'occasion , mais qu'on disoit qu'auprès de Naples il y avoit une montagne de feu qui rendoit cette ville si sujette aux tremblements de terre, que cela le dégoûtent. Ce discours pensa m'ôter toute espérance et me faire abandonner tout. Je jugeai que l'affaire seroit encore plus difficile de la part de Monsieur, que de celle des Napolitains ; mais comme il n'y avoit rien à faire en France , la paix étant profonde de tous côtés, j'eusse fort souhaité que Monsieur eût entrepris quelque chose de grand, et ce désir l'emporta sur mon dépit. Je lui répondis que ce tremblement de terre étoit une terreur panique; que depuis quarante ans on n'en avoit point vu ; que ces flots de feu et de soufre qui rouloient autrefois jusqu'aux portes de Naples, depuis que la montagne étoit élargie, demeuroient à moitié chemin ; que cette ville, qui avoit duré tant de siècles, dureroit encore plus que lui; ensuite je l'animai plus que jamais à eu parler au roi , et il me le promit.

Cependant nos deux Napolitains m'apportoient toutes les semaines de nouvelles lettres par lesquelles je voyois plus de facilité à cette expédition. Ceux de Naples demandoient que Monsieur vint en personne avec six mille hommes de pied et deux mille chevaux, dix vaisseaux armés , quinze cent mille livres d'argent

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pour la subsistance de ses troupes, et pour gagner d'abord quelques gouverneurs qui avoient promis de rendre leurs places. Us promettoient que le royaume de Naples s'obligerait à rendre au roi les quinze cent mille livres dans deux ans, parce qu'en ce temps , ils s'assuroient d'avoir établi Monsieur le roi paisible de tout ce royaume. La noblesse offrait de se déclarer dès que Monsieur paraîtrait, et qu'aussitôt on commence, roit par la ville de Naples, où ils avoient des intelligences certaines, et de laquelle ils se promettoient de se rendre maître absolu dès le premier jour, et, quelques semaines après, des châteaux, soit qu'ils les attaquassent par force, soit que l'intelligence qu'ils avoient dans les garnisons les aidât à cette conquête. Enfin, ils disoient qu'il n'y avoit dans tout le royaume que trois* mille hommes de garnison espagnole, la plupart mariés et faciles d'être gagnés. Tous ces projets commencèrent à me paraître assez solides; je leur représentai pourtant qu'ils dévoient bien prendre garde de ne pas engager légèrement, ni la réputation, ni la personne de Monsieur, et qu'il ne falloit pas que leurs amis trouvassent mauvais qu'on exigeât toutes les plus grandes sûretés, qui n'approcheraient point de celles que la France leur donnoit, en mettant entre leurs mains une tête aussi précieuse que celle de Monsieur; qu'ainsi ils songeassent à envoyer des otages dignes d'une telle confiance, et à mettre Monsieur en possession d'un poste dans le royaume, où d'abord il fût le maître. Je leur dis encore qu'il falloit que 1 un d'eux allât sur les confins de ce royaume, accompagné d'une personne que le roi ou Monsieur enverrait, afin que l'on concertât les choses de plus près. Toutes ces propoai-

lions leur plurent, et ils les acceptèrent avec grande joie.

Alors je n'oubliai rien pour persuader tout de bon Monsieur qu'il ne falloit pas laisser passer cette occasion, d'autant plus que, quand elle manquerait, elle serviroit toujours à lui acquérir une réputation immortelle, et à faire connoitre au roi qu'il étoit capable de grands desseins. Je lui dis que, pour engager plus facilement Sa Majesté à lui accorder cette grâce, Û ne demandât que quatre mille hommes et quinze cent mille livres; que , pour le surplus des troupes, il le pourrait faire de lui-même ; que, pour les vaisseaux, il falloit qu'il les obtint du roi d'Angleterre, qui ne les lui refuserait pas pour une telle occasion, surtout les lui demandant en payement de ce qu'il lui devoit pour la dot de Madame.

Après tant de raisons, Monsieur fit enfin sur lui un grand effort; il en parla au roi, mais une fois seulement et très-légèrement , et puis il se contenta de lui donner le mémoire que je lui avois dressé. Quelques jours après, il me dit que Sa Majesté lui avoit répondu qu'elle n'étoit pas en état de lui donner du secours , et qu'ainsi il ne falloit plus songer à cette affaire. Il m'annonça la nouvelle de ce refus, non-seulement avec tranquillité, mais avec autant de joie que s'il fût sorti de quelque mauvais pas , d'où je compris qu'il avoit eu grand'peur d'être roi.

Aussitôt que le roi eut fait cette déclaration, cette intrigue avorta, et par ordre de Monsieur, je remerciai nos deux Napolitains dans le temps qu'ils croyoient leurs afiaires en meilleur état : car on commençoit k parler de la rupture avec l'Espagne, et Sa Majesté n'a-

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voit plus )>esoin de prétexte pour appuyer Monsieur, outre que le roi empéchoit par là le secours que les Espagnols pouvoient tirer de Naples. Je ne voulus pourtant pas dire à nos négociateurs que Sa Majesté avoit refusé de secourir Monsieur ; mais qu'ayant à faire la guerre en Flandre, il ne pou voit pas pour cette année donner des troupes, outre que la saison étoit trop avancée pour commencer cette entreprise. Ces messieurs me témoignèrent grand déplaisir de ce retardement; mais, comme ils n'avoient pas d'autre parti à prendre, ils me dirent qu'ils tiendroient les choses en état pour le printemps de Tannée suivante; qu'il falloir toujours, ainsi que je Pavois proposé, un homme du roi ou de Monsieur en Italie, afin qu'on commençât à négocier. En effet, comme, durant cette rupture avec l'Espagne, le roi pouvoit changer de sentiment, je fis tout ce que je pus pour y envoyer un homme, la dépense en étant très-petite et m 'offrant d'en taire les avances. Mes raisonnements ne servirent de rien; Monsieur me dit toujours que ce voyage seroit inutile. Il n avoit alors dans la tête que de faire faire des tentes propres et galantes, ayant grand soin qu'elles fussent remplies de miroirs et de chandeliers de cristal. Cette manière d'agir de Monsieur me dégoûta si fort, que je piifi, plus absolument que jamais, la résolution d'aller dans mon diocèse. Monsieur, se doutant du sujet de mon chagrin, s'efforça de me témoigner plus fortement que jamais, que, cette fois, il ferait son devoir à l'armée, et qu'il vouloit que j'en fusse le spectateur et le témoin. Je lui dis alors, avec une liberté incroyable, que cette campagne étoit l'extréme-onction pour lui, et que, s il ne se tirait à ce coup de la bagatelle, il n'y * i. îî

auroit plus de salut pour sa gloire. Je lui fis ensuite une peinture de sa vie passée, qui n'étoit pas tout à fait si belle qu'il la croyoit. Je lui dis que, jusqu'ici, son esprit n'avoit été occupé qu'à des enfances, son affection qu'à des plaisirs assez mal expliqués; qu'il ne restoit plus qu'à porter jugement de son cœur. Enfin je lui parlai en domestique qui croit avoir droit de maltraiter son maître, parce qu'il l'aime. Monsieur me parut recevoir assez bien cet emportement, et me dit : « Vous serez content ; suivez-moi en Flandre sur ma parole. » Cela m'obligea à lui communiquer une pensée qui m'étoit venue, et que je croyois propre à l'a» nimer. J'avois espéré qu'il se pourrait trouver, dans cette rupture de paix avec l'Espagne, une conjoncture favorable pour obtenir du roi , par la prière du roi d'Angleterre, que Monsieur commandât l'armée, sous l'autorité du roi. J'en parlai à Madame, qui l'approuva, et dit qu'elle étoit prête d'en écrire au roi d'Angleterre. On attendoit , à toute heure , la nouvelle de la conciliation du traité; et ainsi, comme il étoit de la bienséance que Monsieur, en cette occasion, envoyât faire compliment au roi d'Angleterre, on trouva à propos que la personne qui serait envoyée se chargeât de la lettre de Madame.

Cependant, Sa Majesté partit pour se mettre à la tête de son armée et entrer dans la Flandre, et Monsieur se disposa à aller joindre le roi, dans cinq ou six jours, à Péronne. Pour moi, comme je n'avois pris la résolution de suivre Monsieur que depuis peu de temps, je ne pus être en état de marcher sitôt ; mais , venant à considérer que du commencement dépendoif toute la bonne ou mauvaise impression qu'on pren-

droit de lui, je lui fis un mémoire de toutes les choses que je crus qu'il devoit faire. Ce mémoire contenoit la manière dont il se devoit conduire avec le roi, les généraux, les officiers, les soldats, louant et caressant tout le monde, parlant des braves gens avec des éloges, même excessifs, pour les obliger à la pareille, envoyant visiter les blessés, donnant de l'argent aux pauvres officiers , et préférablement à ceux qui avoient le plus de réputation ; tout ce qu'il devoit faire dans la tranchée, dans une alarme, dans une rencontre, dans un parti, et généralement partout où il pou voit acquérir de la gloire, et même d'une façon où il ne serait que très-médiocrement exposé. Je lui insinuois qu'il falloit songer à acquérir de la réputation à force d'argent, de louanges et de caresses; parce que tout cela étant bien ménagé et bien conduit, étoit plus capable de le faire estimer que le courage même. Surtout je lexhortois à ne point témoigner de l'ennui de la vie qu'il ferait; au contraire, a faire connottre à tout le monde que c étoit le genre de vie qui lui étoit le plus agréable; que, pour le persuader, il ne falloit point qu'il abandonnât l'armée, quand même le roi s'en reviendrait. J'avois fait ce mémoire sur la connoissance que j'avois eue de ces choses pendant nos guerres civiles de Bordeaux; mais, parce que j'appréhendois que Monsieur n'ajoutât pas grande créance à un homme de ma profession sur le fait de la guerre, je lui dis que feu M. le prince de Conti ayant pris Cépée, avoit demandé une instruction à M. le Prince qui la lui avoit donnée par écrit, qu'elle m'étoit demeurée entre les mains, et que je n'avois ajouté que quelques choses particulières pour lui. Monsieur en lut quelques

lignes, et la serra fort soigneusement dans sa cassette, me promettant d'en faire son profit.

Le roi, comme j'ai dit, étoit déjà parti; toute la cour l'avoit suivi, et la plupart, pour se rendre à leurs emplois, avoient abandonné le soin de leur équipage* Madame la priucesse de Monaco ' étoit chargée de celui de M. son mari, et n'avoit pas un sol pour le foire partir ; elle avoit cherché de l'argent à emprunter sur des pierreries et sur la caution de madame sa mère, mais en vain. Je la trouvai un soir chez M*6 de Saint- Chaumont, dans un grand chagrin de cet embarras. Je m'offris de lui en trouver sur ces mêmes pierreries et d'être sa caution. Elle se sentit fort obligée de mon offre, et l'accepta. Monsieur entendit toute cette conversation, me vit sortir, me suivit et m'ayant appelé : « M. de Valence, me dit-il tout bas, j'ai vu dans votre mémoire que votre sentiment est que je donne beaucoup d'argent durant ma campagne, je crains d'en manquer ; au lieu de songer à M°" de Monaco, songez à moi, je vous donnerai des diamants, il me faudrait deux mille louis d'or. — Il est juste, lui répondis-je, que vous ayez la préférence; si vous m'aviez averti plus tôt, j'aurois trouvé d'autres expédients, et je n'aurois pas le chagrin de voir vos pierreries engagées; mais vous partez dans deux jours. — Oui, dit Monsieur, j'ai besoin de cet argent dès demain, et je vous donnerai sans regret des bijoux deux fois plus qu'il ne faut, il m'en reste assez d'autres. En effet, il me montra pour plus d'un million de rubis, de diamants

1 Elle était fille du maréchal de Gramont et nièce de la marquise de Saint-ChamnoDt .

DE DANIEL DE COSNAC. 34t

el de perles. Je lui dis en passant : « Voilà de quoi faire bien des amis. »

Tous ceux sur qui j'avois fait quelque fondement me manquèrent , et je fus réduit à m'adresser à mon notaire. Dès le soir, il me vint dire qu'il avoit trouvé un homme qu'il me nomma (il étoit des plus relevés dans la robe), qui prêterait dix-huit mille livres sur les pierreries pour un an , passé lequel elles lui seroieut acquises , et qu'il vouloit que l'obligation fût de dixneuf mille cinq cent livres. Ces conditions étoient bien dures ; mais je passai par-dessus, et ne dis mot à Monsieur des cinq cents écus que j'ai perdus , les ayant payés du mien. J'empruntai à gros intérêts de Sanguinières , banquier, les quatre mille livres restant, je changeai le tout à la monnoie eu louis neufs, je fournis quantité déçus blancs pour remplacer les faux qui s'y trouvèrent, et tout cela de peur de diminuer à Monsieur le plaisir que je lui faisois.

A l'égard de madame de Monaco, elle avoit reçu des nouvelles de ses receveurs que, dans huit jours, elle aurait de l'argent ; de sorte que n'ayant besoin que de mille écus pour faire partir l'équipage de M. son mari, je les lui prêtai du mien, et elle me les rendit même plus tôt qu'elle n'avoit espéré.

Monsieur partit de Paris le jour qu'il avoit résolu. En partant, il me témoigna fortement qu'il désirait que je le suivisse le plus tôt que je pourrais. Je lui dis que dès que les médecins m'assureraient de la grossesse de Madame, je partirais pour lui porter cette bonne nouvelle. Monsieur quitta Madame, et quelques autres dames qui s'y trouvèrent à son dé|>art, avec beaucoup de tendresse. Il remarqua fort celles qui pleuraient,

et madame de Thianges n'ayant pas été de ce nombre, n'a jamais été bien depuis dans son esprit.

Après que les médecins m'eurent donné des assurances de la parfaite grossesse de Madame , je m'en allai de compagnie avec M. l'évêque d'Orléans, premier aumônier de Sa Majesté. Comme le roi s'étoit avancé dans le pays ennemi, nous étions assez incertains où nous pourrions joindre l'armée , n'en ayant point de nouvelles positives. Nous arrivâmes à la Fère; là nous primes le chemin de Guise et d'Avesnea qui nous parut le plus sûr. A Avesnes, nous apprîmes que le roi étoit à Charleroi, où il faisoit fortifier ce poste que les eunemis avoient abandonné , après avoir fait sauter par des mines toutes ses fortifications. Comme il y avoit du danger d'aller d' Avesnes à Charleroi sans escorte, nous attendîmes deux jours un convoi qui devoit partir. Dans l'intervalle de ces deux jours, nous sûmes que Sa Majesté devoit arriver trois jours après à Avesnes, et qu'elle avoit mandé à la reine qu'elle y vînt. On m'assura aussi que Monsieur viendrait avec le roi. Sa Majesté, en effet, vint à Avesnes ; mais Monsieur étoit demeuré à Charleroi. J'eus bien du chagrin de ne m'être point servi du convoi qui étoit parti, pour me rendre auprès de Monsieur; il fallut nécessairement attendre que Sa Majesté s'en retournât, ce qui ne fut que sept ou huit jours après, ayant demeuré tout ce temps avec la reine à Avesnes. Je passai donc avec la cour. Monsieur vint au-devant de Sa Majesté à trois lieues de Charleroi. Après avoir marché quelque temps, il m'aperçut, s'en vint à moi avec grande joie, et me tirant en particulier, il me dit : « Je me suis bien servi de votre mémoire, et vous

trouverez que je ne suis pas trop mal établi à l'armée. » Je lui dis que j'étais ravi de ces beaux commencements; qu'assurément la fin en serait glorieuse, et je le louai fort d'être demeuré à Cliarleroi pendant l'absence de Sa Majesté, parce que cela seul étoit capable de faire passer la mauvaise opinion qu'on avoit de sa paresse.

De Charleroi, Sa Majesté passa à Tournai. Dans cette longue et ennuyeuse marche, j'eus beaucoup de conférences avec Monsieur, et je lui fis remarquer combien son procédé caressant commençoit à produire pour lui de Irons effets ; qu'il pouvoit s'en apercevoir dans cette suite nombreuse d'officiers qui lui faisoient leur cour. Je l'assurai que , pour peu qu'il voulut témoigner de vigueur, il acquerrait, en deux ou trois mois, une gloire dont il aurait le plaisir de jouir toute sa vie; qu'il falloit qu'il songeât, par son cœur et par son mérite, à obliger le roi de lui donner du commandement, ou que, du moins, il obligeât le monde d'avouer qu'on ne lui faisoit pas justice ; que jusqu'à présent il avoit eu la réputation d'avoir toutes les vertus douces et de la société, qu'il falloit désormais faire voir qu'il en avoit de grandes et d'héroïques. Monsieur reçut bien tout cela, et m'y répondit d'un assez bon air.

ta ville de Tournai fut investie par nos troupes '.

1 Cette campagne rat celle de 1667 entreprise par Louis XIV après la mort de Philippe IV, roi d'Kspagne, pour revendiquer tes droits sur las Pays-Bas du chef de la reine Marie-Tbéresc. Le maréchal de Turenne commandait le principal corps d'armer, sous les ordres du roi ; deoi corps dctarhé* avaient pour chefs le maréchal d'Aumont et le marquis de

On résolut d'ouvrir la tranchée, avant que notre canon fût arrivé. Dès le lendemain, je dis à Monsieur qu'il falloit y aller. Je le priai de se souvenir de bien louer les officiers qui y commandoient, d'aller jusqu'aux bornes donner de l'argent aux soldats, de refuser les louanges qu'on lui donneroit. Avant de partir, il prit une précaution toute chrétienne; il se confessa, ensuite il entra dans la tranchée. Comme je m'imaginai qu'il fût bien aise que je fusse témoin qu'il étoit tel qu'il m'avoit promis , j'y allai. En arrivant à la queue de la tranchée , tous les officiers des gardes le suivirent et dirent qu'ils n'avoient jamais vu un prince si honnête, plus caressant, ni plus intrépide, marchant avec une assurance qui leur faisoit honte. Je leur dis qu'assurément Monsieur n'étoit pas connu; mais que son coeur, son esprit, sa bonté se feraient bientôt connoître, et que, s'ils en étoient satisfaits dans ces commencements, j'osois leur dire qu'ils le seraient encore davantage, lorsqu'ils le verroient un jour à leur tête commander les armées de Sa Majesté ; qu'en leur particulier, je pouvois leur assurer qu'ils dévoient avec raison se louer de lui , qu'il avoit une estime particulière pour leur corps ; que le matin , il avoit dit au roi que, puisque c'étoient eux qui commandoient la tranchée, il devoit être en sûreté, que tout ce que la bravoure et l'expérience pourroient faire serait assurément fait.

Quelques jours après , le roi fut à la tranchée , et m'y ayant trouvé, il médit: «Quoi! M. de Valence dans la tranchée? — Sire, lui répondis-je, je ne suis venu que pour pouvoir me vanter d'avoir vu le plus grand roi du monde s'exposer comme un soldat. »

ir r*

Après cela, j'étois fort satisfait de la fermeté que Monsieur avoit fait paraître. Comme il avoit été le premier à la tranchée, qu'il avoit fait des largesses aux soldats, loué et caressé les officiers , on parla beaucoup plus de lui que du roi, sans doute parce qu'on s'étoit moins attendu à ce qu'il fit. Celte réputation lui attira encore dans sa cour beaucoup plus de monde, et chacun en étant bien traité, il sembloit aussi que chacun eût intérêt à le faire valoir. On commença à se persuader qu'il avoit, et la force pour résister au travail , et le coeur pour ne pas fuir les dangers ; enfin on le regarda comme s'il fut devenu un autre homme. La ville de Tournai capitula dès le lendemain que la tranchée eut été ouverte, quoique Ton n'eût encore ni canons, ni munitions. Sa Majesté y entra, y fit chanter le Te Deiun, et y laissa une forte garnison. Ensuite elle prit sa marche avec son armée du coté de Courtrai , comme si elle eut voulu attaquer cette place; mais, après s'être avancé une journée de ce côté-là , soit qu'on eût changé de dessein, soit qu'on eût fait cette fausse marche exprès, toute l'armée repassa devant Tournai, et on alla attaquer Douai. Le gouverneur de cette ville nous parut se mettre mieux en état de se défendre que celui de Tournai. Dès la première nuit , le roi fit lui-même faire la reconnoissauce de la place; Monsieur le suivit. Un coup de canon de la ville donna dans leurs troupes, un page du roi et un officier de la maison de Monsieur furent blessés d'un éclat. On ouvrit la tranchée le lendemain qu'on fut arrivé devant la place.

Ce même jour, Monsieur étant chez le roi , Sa Majesté , ni sa présence , appela dans la lente où il te-

noit son conseil , MM. de Turenne, de Bellefond, de Duras et d'Humières, et laissa Monsieur avec la foule des courtisans et plusieurs, officiers dans une autre tente. Cette espèce de mépris le piqua vivement. 11 ae retira dans sa chambre, je l'y suivis. 11 me fit ses plaintes, et je pris la liberté de lui dire : « La plus honnête façon de vous fâcher , c'est d'aller dans la tranchée; au retour, dire à Sa Majesté, que voyant qu'elle n'avoit pas besoin de vous dans son conseil, vous avez été dans un lieu où vous avez cru que vous lui seriez plus utile , et où peut-être il y aurait quelque chose à exécuter, pendant qu'elle ordonnoit. » Monsieur approuva mon avis, et sans en rien dire au maréchal du Plessis, il s'en alla dans la tranchée. M. Lesprit , son premier médecin , me vint dire que, si Monsieur venoit à être tué , on s'en prendrait à moi ; cela me donna du chagrin : car je ne voulois, ni être chargé du succès , ni être soupçonné par le roi d'avoir donné ce conseil. 11 revint de la tranchée, et trouva assez heureusement l'occasion de dire au roi tout ce qu'il avoit résolu, et cela fit un si bon effet, que depuis, dans tous les conseils qui furent tenus pendant le siège de Douai, Monsieur y fut toujours appelé. J'eus encore un autre soin, et qui ne contribua pas peu à étendre la gloire de Monsieur, c'est que, durant toute la campagne , je ne manquai jamais d'en* voyer à M. Renaudot des mémoires exacts et avantageusement tournés des choses que Monsieur avoit faites, et Renaudot, sans y rien changer, les plaça toutes dans les gazettes1.

1 Effectivement on peut remarquer en lisant le Recueil des G**HUs

Dès le commencement de ce siège, le roi s étoit déclaré qu'après la reddition de la place, il iroit voir la reine à Compiègne pour quinze jours, pendant lesquels on ferait rafraîchir les troupes fort fatiguées. Je pressai Monsieur fort instamment de demeurer à l'armée pendant cette absence. Je lui dis que le gain d'une bataille à peine lui donnerait plus de réputation d'être né pour la guerre ; qu'outre cela, s'il arrivoit quelque entreprise, il en aurait toute la gloire, le roi n'y étant pas pour r offusquer. J'ajoutai encore beaucoup d'autres raisons trop lougues à écrire ; mais on ne persuadoit point Monsieur , quand on lui parloit contre un plaisir. Il avoit une passion démesurée d'aller recevoir à Saint-Cloud, des mains des dames, des lauriers qu'il croyoit avoir si bien mérités. Ne pouvant rien obtenir , je le suppliai que , du moins, il s'en fît un mérite auprès de Sa Majesté, et qu'il fit semblant de vouloir demeurer ; mais il avoit si grande j>eur que Sa Majesté le prit au mot, qu'il fuit trois jours après notre arrivée devant Douai. Les eunemis capitulèrent. Sa Majesté devoit y entrer le lendemain, ensuite partir pour Compiègne. Monsieur devoit l'accompagner, l'y laisser, et de là s'en aller à Saint-Cloud; mais l'arrivée de M. l'abbé de Clermont, à présent marquis de Saissac, qui apporta la nouvelle que Madame s'étoit blessée, fit preudre à Monsieur ce prétexte pour partir sur-le-

qu'rlli^ t'occupent du duc d'Orléans pendant la campagne de 1607 plot qu Vile* ne Tout (ait depuis dan* aucune autre , et qu'elle* donnent à la ▼a leur de ce prince des éloge* nombreux.

Un tait que le Recueil des Gazettes, auquel Im Gazette de Frmmee a dit suite, fut fonde en 1634 par Théophrastt Renaudot, médecin , né à Loudnn es 1*»K4. mort «n 16N3. Set deux ftU , I«aae et Kum'Im» , continuèrent après lui la publication de /• Gazette.

champ sans attendre le roi. Alors je ne pus m'empécher de dire à Monsieur qu'il avoit perdu une belle occasion , et que, s'il eut suivi mon conseil , il eût eu tout ensemble la gloire d'avoir voulu demeurer et le plaisir de s'en aller. Le roi ordonna cinq cents chevaux pour l'accompagner. Il partit en carrosse où étoit le maréchal du Plessis , le comte du Plessis et moi. Au lieu de cinq cents chevaux pour l'escorte, il ne s'en trouva que cent, par les ordres que M. de Turenne avoit donnés , dont Monsieur fut fort en colère. En effet, en arrivant à Arras , la plupart de ces cavaliers ne purent suivre, et Monsieur marcha toute la nuit avec vingt-cinq ou trente cavaliers seulement. S'il se fût trouvé le moindre parti des ennemis , sa personne étoit fort en danger. Nous arrivâmes à sept heures du matin à Doulens , et à Senlis au bord de la nuit. On y trouva des carrosses qui avoient été envoyés de Paris pour Monsieur. Nous l'accompagnâmes jusqu'à Saint-Cloud, où il arriva à deux heures après minuit. Madame étoit encore assez malade. Je m'en allai à Paris , dès qu'il fit jour, pour me remettre de cette fatigue.

Le lendemain de mon arrivée, don Louis de Saint- Severin me vint trouver dans ma chambre au Palais- Royal, et m'abordant avec une joie qui paroissoit sur son visage, me dit que tout étoit si bien disposé, qu'il falloit tout de bon songer à notre entreprise ; que ses lettres marquoient qu'on donneroit , en arrivant , la place de Gaëte, qui étoit le poste le plus considérable du royaume de Naples ; qu'on s'engageoit à lui donner encore , huit jours après , Baye , autre poste bien avantageux ; qu'ainsi on accordoit tout ce que j'avois

demandé. 11 ajouta que, depuis la déclaration de la guerre avec l'Espagne, les esprits s' étaient tellement échauffés à Naples , qu'il y étoit déjà arrivé quelque commencement de troubles qu'on ménageoit si bien, qu'il n'y avoit plus de temps à perdre. Je témoignai la joie que j'avois de ces belles dispositions, et lui dis que, pour animer Monsieur, et l'obliger de presser Sa Majesté, il seroit important que lui-même vînt dire ces bonnes nouvelles.

Don Louis s'offrit de venir à Saint-Cloud. J'espérais que, par l'importance et la facilité de l'exécution, Monsieur seroit ravi de (aire encore de nouveaux efforts auprès de Sa Majesté qui pourraient réussir peutêtre; mais ce ne fut qu'avec bien de la peine que je pus le résoudre à voir ce gentilhomme. Enfin il fit cet effort. Don Louis fut assez satisfait de Monsieur qui lui avoit donné une audience favorable! lui avoit fait quelques caresses, et lui avoit promis qu'il parlerait au roi de cette affaire.

Le roi , qui étoit à Compiègne , vint peu de jours après à Saint-Cloud rendre visite à Madame sur sa maladie. Je pressai de nouveau Monsieur de faire encore une tentative auprès de Sa Majesté. 11 me dit, après que le rai fut parti , qu'il lui avoit parlé, mais qu'il n'y avoit rien à faire : que le roi l'avoit entièrement refusé, et qu'ainsi je rompisse tout commerce avec ces Napolitains , ce que j'exécutai dès le lendemain, ne voulant point les abuser plus longtemps.

Cependant, comme je m'obstinois résolument à tâcher que Monsieur eût dans la tête quelque grand dessein qui lui élevât le cœur, je recommençai à parler de l'affaire de la lieutenance générale de l'armée. Je lui

demandai s'il ne vouloit pas envoyer faire compli ment au roi d'Angleterre sur la conclusion de la paix avec la France. 11 me répondit qu'il n'avoit garde d'y manquer. J'ajoutai que , par même moyen, après en avoir parlé à Sa Majesté et obtenu son consentement, il pourroit faire proposer l'affaire dont je la vois entretenu, et que Madame avoit approuvée. Je lui dis encore qu'il falloit que la personne qui iroit de sa part en Angleterre pût lier, entre ce monarque et lui, une amitié plus forte et plus tendre que celle qui avoit été entre eux jusqu'alors ; que pas un de ses domestiques ne me paroissoit plus propre à ce voyage que M. de Saint-Laurent, son introducteur des ambassadeurs; qu'il avoit du bon sens, de l'esprit , de la probité , et qu'il pouvoit facilement inspirer au roi d'Angleterre une estime particulière pour le mérite et la personne de son maître. Monsieur reçut assez bien cette proposition ; il me promit qu'il enverrait Saint-Laurent en Angleterre, et que, dès qu'il auroit rejoint le roi, il lui en demanderait la permission. Il approuva fort toutes les réflexions que j'avois faites, et dit à Saint-Laurent qu'il se tint prêt pour ce voyage, pour lequel il lui enverrait de l'armée ses instructions.

On apprit , dans ce temps , à Saint-Cloud que le maréchal d'Aumont avoit pris la ville et la citadelle de Gourtrai en deux jours , et que le roi partoit de Compiègne pour s'en aller à l'armée. Cette nouvelle obligea Monsieur à partir aussi. 11 joignit Leurs Majestés a Mailly. \je roi ayant désiré que la reine et toutes les dames de la cour vinssent voir ses nouvelles conquêtes, toute la cour alla à Douai ! et de là à Tournai.

1 Ixrai» XIV fit une entrée notamelh» à Douai , le Î3 juillet 1067.

Le chevalier de Lorraine, qui avoit servi dans l'ar» mée du maréchal d'Aumont depuis le commencement de la campagne, vint à Tournai saluer Leurs Majestés. Monsieur, au commencement de l'hiver, avoit pris une forle inclination pour lui. 11 avoit demandé à Sa Majesté que le régiment de ce chevalier servit dans l'armée du roi, afin qu'ils pussent être ensemble durant la campa* gne. Sa Majesté lui avoit refusé cette grâce. Il lui fit alors la même demande, et le roi la lui accorda. Du plus loin qu'il me vit, il me dit que Sa Majesté le traitait en perfection : c'était une de ses manières de parler. Voyant son transport et la joie qui éclatait sur son visage, j'attendois quelque grâce extraordinaire, lorsqu'il me déclara ce que c'était. Je lui répondis fort sérieusement : « Monsieur, je suis bien aise ; voilà de fort beaux commencements. »

Après que la reine eut été quelques jours à Tournai , elle |>artit pour revenir en France , et toute notre armée marcha pour aller assiéger la ville d'Audenarde. Du côté où le roi avoit campé, on n'ouvrit point la tranchée. On avoit seulement mis sur une montagne qui commandoit la ville, une batterie de vingt canons dont les assiégés étaient fort incommodés. Monsieur, par mon conseil, y alla et eut le plaisir d'en voir l'effet sans aucun danger. 11 y distribua quelque argent aux officiers de l'artillerie, qui parlèrent fort avantageusement de lui. Le gouverneur d'Audenarde se rendit prisonnier de guerre dans vingt-quatre heures avec toute sa garnison.

Le lendemain , Sa Majesté marcha , avec toute son armée, vers Denderraonde. M. de Duras étoit parti, le jour de devant , pour aller se saisir d'un poste avait-

tageux ; en passant, il prit la ville d'Alost. Toute l'armée alla camper devant Dendermonde. Celte ville est entourée de rivières et de canaux , et ne peut être attaquée que par une langue de terre régulièrement fortifiée. Cette conquête eût été d'un grand effet pour nous rendre maîtres de la Flandre. Par là, on coupoit entièrement la communication de Bruxelles, de Gaod et d'Anvers ; mais cette place n'avoit pas été bien reconnue; car on ne pouvoit empêcher qu'il n'y entrât du secours que par une grande estacade de bateaux , dont on n'avoit pas songé à se munir. D'ailleurs, étant fort avancés dans le pays ennemi , nous ne pouvions (aire subsister nos gens que par des convois difficiles à faire venir, si le siège étoit long. On abandonna donc ce dessein , de peur qu'en levant le siège, on ne vint à perdre la réputation qu'on avoit déjà acquise.

Après six jours de marche, nous arrivâmes devant Lille. Celte ville étoit fort célèbre par la grande quantité de ses habitants, par ses fortifications , et par l'expérience du comte de Brouai qui en étoit gouverneur. On s'attendoil donc à avoir un siège long et régulier, ce que nous n'avions pas encore vu dans cette campagne. D'abord, ce gouverneur fit sortir cinq escadrons qui vinrent se poster à un quart de lieue de la place. Cependant il y alloit de la gloire de Sa Majesté de réussir dans cette entreprise , après l'espèce d'échec qui nous étoit arrivé à Dendermonde. On prit toutes les précautions possibles , on fit des lignes de contrevallation et de circonvallation , on disposa des corps de garde à tous les passages, à trois lieues aux environs, pour s'opposer aux secours; on fit venir toutes les

munitions nécessaires. Enfin on fut neuf jours devant cette place avant de l'attaquer.

Pendant ce temps, je pressai Monsieur de demander à Sa Majesté la permission d'envoyer en Angleterre faire son compliment sur la paix; ce qu'il n'a voit pu encore faire faute de loisir, à ce qu'il disoit, pour écrire les lettres nécessaires dans cette occasion. Monsieur obtint cette permission, et me commanda de faire les instructions pour M. de Saint-Laurent. Je les mis en chiffre , Monsieur m'ayant donné celui dont il se servait quand il écrivoit à Madame, et je les portai à Monsieur, qui, les ayant confrontées, les trouva bien et les envoya à Madame par un courrier, avec un ordre à Saint-taurent de partir.

Pour revenir au siège de Lille , je remarquai que , depuis l'arrivée du chevalier de Ix>rraine dans notre armée, Monsieur n'avoit plus les mêmes empressements de suivre le roi partout où il alloit, qu'il s exemptoit souvent des fatigues de cette guerre, qu'il négligeoit de visiter les postes, et que même il y avoit cinq jours que la tranchée étoit ouverte, sans que Monsieur eût parlé d'y aller. Il demeurait toujours enfermé avec ce chevalier. Je crus qu'il étoit de mon devoir d'avertir Monsieur que le monde s'apercevoit qu'il s'étoit relâché de sa première vigueur; qu'il étoit pourtant aisé de soutenir sa gloire, puisqu'il n'y avoit plus que ce siège à essuyer pour cette campagne. Mes remontrances tirent quelque impression sur son esprit ; il alla dans la tranchée, et, deux jours après, M. le chevalier de lorraine y étant avec son régiment, il y alla, pour la seconde fois, lui rendre visite. Cela fit d autant plus d'effet, que tout ce qu'il y a\oit de gens i 13

de la plus grande distinction avoient obtenu de Sa Majesté qu'elle ne s'y exposerait pas. Outre ces actions de courage , quelque argent que Monsieur envoya à des officiers blessés , beaucoup de louanges qu'il donna aux plus braves, contribuèrent beaucoup à lui faire acquérir la réputation de prince libéral et magnanime ; et quelques-uns, pour enchérir sur les autres, même prenoient à tâche de lui faire présent de beau» coup de bonnes qualités qu'il n'avoit point. Comme il songeoit à se faire aimer, chacun prenoit intérêt k l'élever, et on vouloit absolument que ce fût un grand homme. Pendant ce siège , les ennemis ne firent aucune défense considérable ; ils laissèrent prendre tous les dehors sans se mettre en état, ni par des sorties, ni par des travaux, de s'opposer à nos gens. On attaqua la demi-lune, et on l'emporta dans le moment. Le chevalier de Lorraine fut, dans cette occasion, légèrement blessé au pied de l'éclat d'une grenade. Monsieur en ayant appris la nouvelle, témoigna l'amitié qu'il lui portoit par son extrême inquiétude. Il passoit des jours entiers dans sa chambre, en faisoit les honneurs, caressoit ceux qui venoient voir le chevalier, et les obligeoit à louer la belle action qu'il avoit faite.

Le neuvième jour après l'ouverture de la tranchée, ce redoutable et tant vanté gouverneur demanda à capituler , et sortit le lendemain de sa place. Sa Majesté y entra pour faire chanter le Te Deum, et, dès le jour même , marcha avec son armée du côté du canal de Bruges, où elle avoit avis que les ennemis s'étoient assemblés. I-e chevalier de Lorraine, quoique incommodé encore de sa blessure, voulut venir à cette occasion , et prit une place dans le carrosse de Monsieur.

J'y étois seul avec lui, car Monsieur étoit à cheval avec le roi, qui n'a jamais marché autrement dans tout le temps de la campagne. Nous eûmes une grande conversation ensemble. Je connus que c'était un jeune homme sans expérience, sans habileté pour sa conduite, et qui, loin de pouvoir donner conseil à Monsieur, n'était pas capable de former aucun dessein pour lui-même, et n'envisageoit sa faveur que comme une chose utile à ses plaisirs. Cependant , comme il étoit fort bien dans l'esprit de Monsieur, je le ménageai fort , et je crus que je pouvois n'être pas incompatible avec lui. Le lendemain, il se trouva plus incommodé, et je lui donnai mon carrosse pour s'en retourner à Lille.

Alors j'eus avec Monsieur, qui n'était plus distrait par ce continuel attachement auprès du chevalier de Ix>rraine, de plus longues conférences que je n'en avois eu depuis quelques jours. H s'étendit fort sur les bonnes qualités du chevalier, et avec tant de plaisir, qu'il eut bien de la peine à parler d'autre chose. Il me dit qu'il vouloit absolument le mettre dans sa maison, et que c'était la plus avantageuse acquisition qu'il pût faire. Quoique j'eusse bien eu quelque chose à représenter là-dessus, je ne crus pas que ce fût l'affaire de son premier aumônier de s'opposer à ce dessein.

Sa Majesté poussa jusqu'à Dinant, petite ville à quatre lieues de (*and. Là elle apprit que les ennemis se retiraient ; elle s'arrêta avec une partie de son armée, et envoya le marquis de Créqui d'un côté, et M. de Bellefond de l'autre, pour tâcher de les couper. On apprit, la nuit même, que ces messieurs avoient tous deux rencontré les ennemis, et qu'ils étaient aux mains avec

eux du côté de Bruges. Le roi, Monsieur et toute l'armée accoururent de ce côté-là sans aucun ordre, tant on avoit d'ardeur et d'envie de se trouver à l'occasion. Sa Majesté s'arrêta sur un pont qui est sur le canal de Bruges, à demi-quart de lieue de la ville de Gand» Monsieur, qui sut que M. de Turenne s'étoit avance, passa le pont et s'en alla une lieue plus loin où il et oit. On vint dire à cet endroit que les troupes du roi avoient poussé les ennemis, et qu'après les avoir mis en déroute et pris beaucoup de prisonniers , il s'étoit retiré. Monsieur revint donc trouver Sa Majesté. Chacun croyoit que cet avantage, qui jetoit la consternation dans l'armée ennemie et une épouvante générale dans tout leur pays, obligerait le roi d'entreprendre encore quelque conquête, et même d'assiéger la ville de Gand; mais il jugea que cette entreprise étoit trop considérable pour s'y engager à la fin d'une campagne. Sa Majesté prit donc la résolution de se retirer, et laissa la conduite de son armée à M. de Turenne.

En repassant à Lille, nous eûmes le loisir de considérer cette grande ville, qui nous parut riche, pleine de commerce et peuplée autant à proportion que Paris. Dès que Monsieur y fut arrivé, il alla rendre visite au chevalier de Lorraine encore incommodé. Je l'y suivis. 11 me reçut fort bien, me demanda mon amitié, et me pria de lui écrire, le tout avec tant d'empressement que je le crus véritablement de mes amis. Le soir je me trouvai au coucher de Monsieur. Son premier valet de chambre demanda à M. Boyer, premier maître d'hôtel, deux cents pistoles pour payer une tenture de tapisserie que Monsieur avoit achetée à Audenarde. Per-

sonne n avoit d'argent, et si je ne les eusse prêtées, on emportait la tenture. Monsieur, qui me les voyoit compter au marchand, ne me fit pas seulement la grâce de s'en apercevoir.

Le lendemain, le roi et Monsieur s'en allèrent à Arras, où la reine l'attendoit. D'Arras, toute la cour passa à Péronne , où Monsieur la quitta pour aller à Villers- Coterets se délasser de ses fatigues. En arrivant, Monsieur y trouva Madame et toute sa cour, composée de M m "de Monaco, maréchale du Plessis, Saint-Chaumont, Thianges, Fiennes et Gourdon. Boisfrancy étoit aussi. Monsieur eut bien du regret de n'être pas arrivé un jour avant Madame , afin de pouvoir ordonner de ce qu'il falloit mettre dans les chambres , qu'il trouva, par malheur, toutes meublées. Il n'eut que la seule satisfaction de faire changer quelque chose , ce qui n'étoit pas contentement pour lui. Il s'y appliqua pourtant avec grand soin, et ces dames purent remarquer qu'il avoit extrêmement bien profité à l'armée. Il fit mettre toutes les chaises sur une même ligne» fortifia les ruelles de tableaux, tablettes, plaques; plaça les miroirs dans des |>ostes avantageux, flanqua chaque table de quatre guéridons ; enfin, disposa généralement de tout le corps de ses meubles avec un ordre merveilleux. Mon zèle me fit, dans ces commencements, regarder cette occupation avec dépit, et comme un mauvais présage de ce qui arriveroil dans la suite; et je fis réflexion qu'on avoit bien raison dedirequ'il étoit presque impossiblede changer la nature, quand elle avoit une fois pris sa pente.

Je connus, à la manière que Monsieur me traitait, que Boisfranc avoit renouvelé ses avis et ses mauvais offices contre moi; car, lui donnant de nouveaux con-

seils pour sa conduite , il me dit qu'on l'aroit averti que j'avois mes desseins et mes vues, et que, sous ces belles apparences d'amitié pour lui, je cachois une fort grande ambition pour moi. Je répondis à ce reproèhe sans m'émouvoir, que depuis dix ans que j'avois r honneur d'être chez lui, je ne lui avois rien demandé; qu'avant d'être dans sa maison, ma fortune étoit faite; que je ne voyois rien au-dessus de moi que la dignité de cardinal, à laquelle je ne pou vois porter ma pensée, tant à cause de mon peu de mérite, qu'à cause du peu de secours que je pouvois tirer de sa bonté , puisque cette dignité ne se pouvoit obtenir que par la volonté du roi ; que je ne me rendois pas fort favorable auprès de Sa Majesté , par le grand attachement que j'avois pour lui; que si j'étois touché de quelque ambition, elle n'avoit que ses intérêts pour objet ; que, s'il vouloit me rendre justice, il connoitroit que sa gloire étoit augmentée ; qu'il a voit plus besoin de s'élever et de faire fortune que moi, qui étois tout ce que je pouvois être ; mais que, du mérite et de la naissance dont il étoit, il me sembloit qu'il étoit au-dessous. Monsieur, voyant qu'il avoit tort et ne voulant pas maigrir, tâcha de m'adoucir par de fort obligeantes paroles. Je rendis compte à Madame de toute cette conversation; elle entra dans mes sentiments si obligeamment, avec tant de bon sens et de bonté, que cela m'engagea à lui faire ma cour avec plus d'attachement que je n'avois fait. Pour Boisfranc, je ne me vengeai que par un grand mépris , sans avoir aucune aigreur contre ses bassesses, qui lui étoient naturelles, vu sa naissance et son génie.

Dans ce temps, on reconnut un si grand attache-

nient dans l'esprit de Monsieur pour le chevalier de Lorraine, qu'on le regarda comme un favori déclare. Monsieur ne parloit jamais à Madame ni à toute sa cour, que de l'inclination qu'il avoit pour lui. Il dit même à Madame et à moi qu'il s' étoit engagé, par serment, de ne lui rien cacher. Il ne se passoit point de jour qu'il ne lui écrivit. Madame me parlant de cette grande passion , je lui répondis que , pourvu que le chevalier voulut songer à la gloire de Monsieur, à ses intérêts, à l'éloigner de la bagatelle, ce ne seroit peutêtre pas une chose désavantageuse qu'il y eut un homme qui eût du pouvoir sur son esprit. Madame me témoigna qu'elle croyoit avoir assez d'empire sur l'esprit du chevalier, pour l'obliger à prendre une bonne conduite.

Le lendemain , Monsieur m'appela dans son cabinet , et me consulta pour savoir si , au cas que le roi lui refusât le commandement d'une armée , il devoit servir en volontaire la campagne prochaine. Je lui dis qu'il n'y avoit rien qu'il ne dût faire pour commander une armée, et qu'on ne trouverait guère d'exemples qu'un fils de France eût fait même une campagne, sans commander ; que cela pourtant avoit un spécieux prétexte, qui étoit d'apprendre le métier et de montrer son cœur; mais qu'une seconde campagne, cela ne seroit pas bien reçu ; qu'il ne pourvoit guère acquérir de réputation comme particulier ; qu il failoit songer à quelque chose de grand, et profiter, non-seulement de ses belles actions, mais même de celles de toute l'armée, de sorte que mon sentiment étoit, qu'il fît tous ses efforts auprès de Sa Majesté et des ministres , pour commander; qu'il témoignât

qu'absolument il n'iroit point servir en volontaire, et qu'il laissât commencer la campagne sans lui. ce Toutefois, ajoutai-je , quand on ne vous donnerait point de commandement, je trouve fort à propos, pour votre réputation, que, dès qu'il y aura un siège, vous partiez pour faire connoître à Sa Majesté et au public que, malgré votre dépit, vous n'avez pas demeuré oisif, des que vous avez su qu'il y avoit de la gloire à acquérir et du service à faire. »

Monsieur ne me répondit rien; mais, changeant brusquement de discours , comme s'il y avoit longtemps qu'il eût eu son esprit ailleurs , il me dit que le chevalier de Lorraine devoit bientôt arriver , qu'il avoit résolu de le distinguer de tous les autres du royaume, de lui donner logement dans sa maison, grand crédit sur son esprit, sachant qu'il étoit attaché à sa personne préférablement à celle du roi, et lui ayant entendu dire plusieurs fois que, quoi qu'il lui pût arriver, il seroit toujours à lui, et de la même manière que M. le duc de Montmorency avoit été à M. le duc d'Orléans.

Ce discours de Monsieur, que je trouvai bien franc et bien délibéré, me fit rêver, ce qui l'obligea de me demander quel étoit mon sentiment. Alors je lui dis que l'acquisition qu'il vouloit faire de M. le chevalier de Lorraine lui pourroit être très-avantageuse; que c'étoit un homme de grande naissance, de beaucoup d'esprit et de cœur. Monsieur m'interrompit pour me presser une seconde fois d'ouvrir plus sincèrement ma pensée. Je lui repartis que, puisqu'il me commandoit de parler comme un fidèle domestique qui aimoit sa gloire et sa personne, je commen-

cois par lui dire que j'eusse voulu que M. le chevalier de Lorraine eût été préseut , et qu'aimant sans doute Monsieur autant qu'il fa i soit, il auroit été peut-être lui-même de mon sentiment. « Je ne crois pas, poursuivisse, que vous deviez faire un favori déclaré. Vous avez besoin de plusieurs chevaliers de Lorraine ; il faut que tout ce que vous avez de gens à votre cour se flattent d'être les premiers dans votre cœur. Dès que cette place sera remplie, tout le monde se retirera. C'est là le seul bieu que vous puissiez faire ; vous n'avez que votre amitié à donner, il faut la montrer à tout le monde, la faire espérer à chacun, non pas en enrichir une seule personne. Un favori est une étrange chose : s'il est habile, il ruine son maître de réputation, on lui attribue tout ce que le maître fait de bien; que s'il est maladroit, il donne de la peine à son maître pour le soutenir dans le haut rang où il l'a élevé ; il faut qu'on blâme son mauvais choix. M. le chevalier de Lorraine doit jouir en secret de votre amitié et de votre confidence; mais il ne doit pas désirer de passer dans le monde pour vous gouverner ; cela vous feroit également tort à l'un et à l'autre, auprès de Sa Majesté et auprès de tout le monde. Vous pouvez lui donner du bien ; mais ne fermez pas la [>orte à tous ceux qui voudront songer à vous plaire, et à s'attaclier à vous aussi fortement que lui. »

Monsieur me quitta dans le milieu de mon discours, sans me dire un seul mot, d'où je compris aisément que je n'avois pas persuadé ; mais, comme je parlois selon mon cœur et selon mon devoir, j'étois consolé du succès qui ne dépendoit pas de moi. Ce même jour, le chevalier de Lorraine arri>a à \ illers-Coterets; il

fut reçu de Monsieur avec des transports de joie in* croyables. Dès ce moment, sa faveur fut déclarée. Il me fit dans ce commencement beaucoup d'amitiés, et me témoigna qu'il étoit dans mes intérêts ; mais cela ne dura pas longtemps. Quelques jours après, Boisfranc lui fit connoître que son amitié lui seroit bien plus utile que la mienne. Ce jeune homme étoit si fier de se voir dans une faveur plus grande qu'il n'avoit espéré, qu'il ne voulut prendre aucune liaison avec Madame, n'écoutant ce qu'elle lui disoit pour son avantage ou pour celui de Monsieur, qu'afiu de lui en faire le récit. Je sus de Mérille que Monsieur ne cherchent plus qu'un prétexte pour ne me traiter plus de la manière qu'il avoit accoutumé, voulant sans doute sa* tisfaire la jalouse et peu commode humeur de ce chevalier, qui ne pouvoit souffrir dans le cœur de Monsieur ni petite ni grande amitié. Monsieur se plaignoit que j'avois trop d'assiduité auprès de sa personne, trop de conversation avec Madame, trop de commerce avec Mm6a de Saint-Chaumont et de Thianges. Ces grands sujets de mécontentement de Monsieur me firent plus de peine pour lui que pour moi. Mon assiduité ne lui avoit pas été inutile ; c'étoit par ses ordres que j'écrivois et déchiffrais avec Madame les lettres qui alloient en Angleterre et en revenoient; luimême traitoit MmM de Saint-Chaumont et de Thianges comme ses meilleures amies ; il ne s'agissoit entre nous d'aucune affaire : de sorte que je jugeai que Monsieur cherchoit seulement quelque occasion de se plaindre, bien ou mal à propos. Dans cette pensée , je pris la résolution de m'en aller à Paris , de là dans mon diocèse, et même de me défaire de ma charge. •

Quelques jours après mon départ de Villers-Coterets, Monsieur revint à la cour. Sa Majesté lui promit qu'il commandèrent, la campagne prochaine, l'armée de Catalogne. Monsieur me dit cette bonne nouvelle; je lui témoignai que ce qui m'obligeoit à m'en réjouir davantage, c'étoit que j'espérois que ce grand emploi lui servirait à obtenir le gouvernement de Languedoc. Il me répondit : « Vous n'êtes pas content ; pour moi je le suis, et ne demande plus rien au roi. — Je n'espère rien, lui dis-je, du gouvernement du Languedoc; ainsi , puisque vous êtes satisfait , j'aurois tort de ne le pas être. » Monsieur me sut fort mauvais gré de lui avoir souhaité ce gouvernement ; il en fit ses plaintes à Madame, qui ne put jamais lui persuader que tout mon crime étoit de le trop aimer et d'être trop attaché à ses intérêts.

Cependant, je voyois tous les jours que l'aigreur de Monsieur augmentoit, et je n'en demandois pas les sujets, sachant que le chevalier de Lorraine se plaignoit ouvertement que j'avois parlé à Monsieur contre lut et qu'il le tenoit de Monsieur même. Je coraprenois bien qu'il vouloit parler de cette conversation que j'avois eue avec Monsieur à Villers-Coterets , lorsqu'il me témoigna qu'il songeoit à en faire son favori déclaré. Je m'aperçus clairement que Monsieur avoit mal tourné cet entretien, |K>ur faire sa cour auprès du chevalier. Cependant, je ne voulus jamais faire aucune avance, ni auprès de Monsieur, ni auprès de son favori , et je vis ma disgrâce sans daigner m'en plaindre. Ce ne fut plus moi qui eus le soin de déchiffrer et de répondre aux lettres qui venoient d'Angleterre, ce fut le chevalier de Lorraine; et Mon-

3(>i MEMOIRES

sieur ôta à Madame tous les chiffres qui concernoient celte affaire. Dès ce moment, je prévis bien que toutes mes négociations s'alloient évanouir, et que Madame n'agissant plus, on ne pourroit jamais prendre les expédients nécessaires pour profiter des avantages qu'il étoit aisé de retirer de ce côté-là. Je fus tellement rebuté de cette cour, que je l'aurois quittée dès lors, si, avant mon départ, je n'eusse voulu faire arrêter cet homme qu'on croyoit auteur du libelle contre Ma* dame.

Je prenois mon temps pour entretenir Madame de mes soins pour cette affaire, lorsque Monsieur étoit absent, et elle l'avoil ainsi désiré, de peur de renouveler les chagrins de Monsieur là-dessus. Ses espions lui rendoient compte des conversations fréquentes que j'avois avec Madame, et il crut que je tramois quelque chose contre lui et contre le chevalier de Lorraine. 11 n'en fallut pas davantage pour augmenter son aversion contre moi. Un jour qu'il nrfavoit trouvé dans la chambre de Madame, il me demanda quels grands secrets j'avois avec elle ; je crus qu'en cette occasion , il eût été dangereux de déguiser la chose, je la lui dis sincèrement. Je vis bien qu'il ne me croyoit pas, et qu'il me soupçonuoit à faux d'avoir d'autres intrigues. Cependant je fis arrêter cet homme, qui se trouva être un distributeur, et non pas l'auteur de la pièce. On en tira pourtant de grandes lumières, qui auroient servi à trouver d'où elle venoit, si je n'eusse été obligé d'en laisser le soin à d'autres pour songer à mon départ.

Avant que de quitter la cour, je demandai une audience au roi. J'avois appris qu'il avoit parlé de moi peu obligeamment à Monsieur, qui pourtant ne m'a-

voit pas fait la grâce de m'en avertir. 11 me donna une audience très-favorable; je lui rendis compte de toute ma vie, et je finis par la grâce que je lui demandois, de juger de moi par mes actions seulement, et non par le rapport de mes ennemis. J'en sortis si plein d'estime et de vénération pour le roi, je le trouvai si rempli de bon sens, d'habileté, de justice, de véritable mérite, que je dis à M. de Luxembourg en sortant : « Je viens d'entretenir un grand homme , qui me dégoûte fort de mon petit maître. » Après cela, je ne songeai plus qu'à partir.

La veille de mon départ , Mérille me vînt dire que le chevalier de Lorraine lui ayant témoigné qu'il vouloit être de ses amis , il avoit cru qu'il devoit l'avertir de l'amitié qui nous lioit; qu'il lui avoit fait remarquer que , voulant toujours vivre avec moi aussi bien qu'il y vouloit vivre, il seroit difficile que M. le chevalier lui contiuuât sa bienveillance; que cependant, puisqu'il lui témoignent tant de bonne volonté, il croyoit être obligé de lui dire qu'il ne me connoissoit pas; que mes conseils lui pouvoient être utiles; que le rapport de mes ennemis l'avoit trompé; que j'avois toujours parlé de lui avec estime; enfin, il le pressa par tant de raisons, qu'il lui fit promettre qu'il se trouverait le soir chez M** de Saint-Chaumont , et que là nous nous éclaircirions de toutes choses. Je m'y rendis; le chevalier étant arrivé, nous commençâmes une conversation sur tout ce qui s'étoit passé entre nous, dans laquelle je prouvai nettement qu'il avoit peu, ou plutôt point de sujets de se plaindre de ma conduite. Il me demanda mon amitié avec empressement, et me fit des protestations si

grandes de la sienne, que je crus qu'à ce coup il étoit dans le dessein d'être de mes amis ; mais je regardai alors son amitié comme une chose très-inutile, et je partis le lendemain pour aller dans mon diocèse, bien résolu de ne plus venir à Paris que ma charge ne fût vendue, et ayant laissé pour l'exécution de ce dessein une procuration à M. de Saint-Laurent , receveur du clergé.

Un mois après que je fus parti de la cour, j'appris que le maréchal du Plessis avoit montré à Monsieur une lettre à moi adressée, qu'il disoit avoir trouvée sur les degrés de son appartement. Elle contenoit des finesses grossières , à la vérité , mais qui ne laissoient pas de faire un aussi grand effet , que si elles eussent été plus délicatement inventées. Voici un des endroits : « Que ne venez-vous détruire le chevalier de Lorraine, qui profite de votre absence ? » Et cent autres choses qui tend oient à faire croire que je gouvernois Monsieur. Le maréchal aidoit encore cette lettre par des commentaires de sa façon , et affecta d'en faire confidence au chevalier, a Boisfranc , et à tous ceux enfin qu'il pût soupçonner n'être pas dans mes intérêts. Quand mes amis demandèrent à la voir, il contrefit le charitable, il dit qu'il Tavoit brûlée de peur qu'elle ne me fit tort. Il faut avouer qu'il n'y avoit que ce parti à prendre pour un homme qui , après m'a voir noirci par cette lettre, ne vouloit pas demeurer exposé à être confondu par cette lettre même. On me manda ce beau trait de subtilité d'un vieux courtisan ; je ne voulus point m'en plaindre , et je crus que ne pouvant point apporter remède pendant mon absence, il valoit mieux quitter la chose et la traiter de ridicule. Cependant, je

ne doutai point que Monsieur , qui avoit très-grand'peur que je ne le voulusse gouverner malgré lui, n'ajoutât foi à cette lettre supposée, et je suis encore persuadé que ce fut là un des plus solides motifs qui l'ont obligé à me traiter comme il a fait.

Cependant, je regardai cette conjoncture comme favorable pour me faire obtenir la permission de vendre ma charge. M. de Tré ville vouloit Tacheter, ainsi que me l'avoit mandé M. l'archevêque de Vienne; et j'allai me rendre à Paris pour cela, après quatre mois d'absence. A mon arrivée, je sus que Monsieur étoit à Saint-Germain et qu'il devoit revenir dans trois jours. J'attendis son retour sans impatience, il me reçut fort froidement , et dit tout bas à Benserade : c Vous avez été témoin comme je lai reçu, rendez-en bien compte au chevalier de Lorraine. » Quand on m'en avertit, je connus bien qu'il falloit me presser de quitter la partie. Je voulus pourtant aller rendre visite au chevalier de Lorraine, pour voir s'il en userait avec moi aussi bien qu'il me l'avoit promis en nous séparant. Il fit merveilleusement bien son devoir de fourbe; il m'embrassa avec une tendresse si cordiale, qu'elle me deviut suspecte.

Pendaut ce temps-là, tous les desseins de guerre avec l'Espagne avortèrent1. Monsieur avoit résolu, lorsqu'il croyoit aller à l'armée, de chasser en par-

* La paix entre U France et l'Eapagne fut lignée à Aix-la-Chapelle le 2 mai 1608. l~i conquête rapide de U Franche-Comté an cceur de rhhrcr, par le roi ni penonnr , .avait alarmé l'Angleterre, la Suède et la Hollande, qui Munirent par* une triple alliance pour forcer lx>ui» XIV à déposer le* armes et a conclure un traité de paix qui n'en fut pat moint glorieux pour le roi , puiaque t'il abandonnait la Franche-Comté , il anr» «lait Iâïle et len conquête* ilea Par»- Bat.

tant M11* de Fienne, fille d'honneur de Madame : cette fille aimoit éperdu ment le chevalier de Lorraine et en étoit aimée de même. Leur amour étoit si public , que le P. Zoccoli , confesseur de Monsieur, avoit été obligé , le jour de Pâques, de l'avertir qu'en conscience il de voit faire cesser ce scandale. Monsieur y étoit assez porté de lui-même ; l'attachement du chevalier pour cette fille ne lui plaisoit point. Le chevalier lui fit généreusement ce sacrifice, et Benserade fut chargé de porter à cette fille Tordre de sortir de la maison, sans en parler même à Madame. Le chevalier s'en alla à la campagne pour quelques jours, soit pour n'être point importuné de ses plaintes , soit pour être en droit de feindre qu'il n'avoit rien su de son malheur. Benserade s'acquitta de ces ordres; cela fit grand fracas. Madame avertit cette fille qu'elle n'avoit en rien contribué à cette affaire. M1* de Fienne publiant cela partout, donna lieu aux ennemis du chevalier de Lorraine de dire que la jalousie de Mon-» sieur avoit exigé ce sacrifice du chevalier , et ce mauvais discours fit un terrible tort à la réputation de tous les deux.

Comme j'allois rarement chez Monsieur et que l'éclat de cette affaire le chagiïnoit, il lui plut de se figurer, ou de se laisser persuader, que c'étoit moi qui avois poussé son confesseur à l'engager dans cette démarche, sans faire réflexion que, dès le jour de Pâques, il lui avoit promis de donner cet ordre, et qu'alors j'étois encore dans mon diocèse. Ceux qui lui a voient donné cette fausse idée lui faisoient remarquer, comme l'objet de ma politique, de faire, ou que le chevalier de Lorraine rompit avec Monsieur, en lui refusant le sa-

crifice de cette fille, ou qu'en la lui sacrifiant, il se perdit d'honneur, et Monsieur aussi. On poussa contre moi la calomnie bien plus avant. Madame ayant su que M™ Desbordes, sa première femme de chambre, avoit la cassette de M"* de Fienne, se la fit apporter, la garda un jour entier, et en retira cinq ou six lettres, soit par curiosité, soit pour trouver des lettres qui pourraient nuire au chevalier, dont elle nYtoit pas satisfaite, peut-être même pour en supprimer des lettres importantes à l'honneur de Monsieur. M,u de Fienne en fit d'étranges vacarmes, et tout ce procédé fut mis sur mon compte. On dit à Monsieur que je l'avois conseillé à Madame. Quoique tout cela me parût grossièrement inventé, je priai Mérille de dire à Monsieur de ma part, sur ce sujet, qu'il m'avoit promis de ne me jamais condamner sans m'entendre. Monsieur lui répondit d'un air si obligeant pour moi, que Mérille vint à Paris exprès me quereller de ce que je prenois l'alarme si légèrement. Il parla encore au chevalier, qui loin de lui témoigner de l'aigreur, lui promit de me venir voir, quand il serait à Paris. Cependant , le lendemain , premier jour de mai , il y vint et ne me rendit point de visite, de sorte que, soupçonnant qu'il se tramât quelque chose contre moi, je voulus m'en éclaircir.

J allai donc à Saint-Germain, dans le dessein de parler à Monsieur de tous les bruits qui couraient, de m'en justifier , et de lui demander ensuite la liberté de me défaire de ma charge. Dès que Monsieur fut en état d'être vu, j'entrai dans sa chambre avec quelques autres ; il me sembla qu'il m'évitoit. Cela me confirma , de plus en plus, dans mes soupçons, et i. U

me fit prendre une plus forte résolution de lui parler absolument. Il connut mon intention, et dès qu'il fut habillé, il s'en alla chez Madame. En revenant de chez elle, il se pressa de rentrer dans son cabinet avec le chevalier de Lorraine, et dit qu'on ne laissât entrer personne. J'attendis à la porte. Monsieur sortit avec le chevalier et lui parla à l'oreille tout le temps qu'il fut à aller au bas du degré où étoit sa chaise. Je le suivis ensuite à sa messe, comme je faisois d'ordinaire, et à la fin, m'étant approché pour lui demander audience, il se tourna brusquement vers le chevalier, pour éviter de m'entendre. Cela fut si visible que tout le monde s'en aperçut, de sorte que je me retirai, résolu, ou de lui écrire, ou de lui faire parler. De là, je m'en allai chez Madame que je n'avois point vue depuis dix jours. Je la trouvai seule dans son cabinet; je lui dis tous les bruits qu'on faisoit courir , et qu'absolument je voulois vendre ma charge ; que je n'étois, ni de condition, ni d'humeur à vouloir être à Monsieur malgré lui. Je la suppliai de dire à Monsieur que j'étois venu dans ce dessein; elle eut la bonté de s'y opposer fortement. Elle me dit qu'il n'y avoit pas d'apparence que mes ennemis eussent le pouvoir de me nuire ; qu'elle ne vouloit pas, tant par l'estime qu'elle avoit pour moi que par l'amitié qu'elle avoit pour Monsieur, que je quittasse sa maison , et qu'elle répondoit qu'il n'étoit pas capable de me faire une si grande injustice. Elle s'offrit très-obligeamment de parler à Monsieur, et après l'avoir encore suppliée très-instamment qu'en demandant elle-même la permission pour me retirer, elle voulût bien m'épargner la honte d'être encore refusé : je m'en revins à Paris.

Dès que je fus de retour, Mérillc vint chez moi. Je lui appris tout ce détail, et dans le temps que nous raisonnions sur mes affaires, on m'avertit que Varangeville, le fils du secrétaire des commandements de Monsieur, me demandoit. Je dis à Mérille : « Je crois qu'il m'apporte un ordre de me défaire de ma charge. » Mérille rebuta cette proposition comme impossible. Varangeville me tira en particulier, et me dit qu'il étoit bien fâché que Monsieur lui eût ordonné de me venir dire qu'il me commandoit de me défaire de ma charge. J'appelai Mérille, et, devant lui, je répondis à Varangeville : ce Je vous supplie de dire à Monsieur que je ne suis, ni surpris, ni affligé de son ordre; que je lui obéirai avec toute la diligence possible; que si, avec vous, il m'eût encore envoyé un marchand , je n'en aurois pas fait à deux fois. J'ai tant de passion de lui plaire en cette rencontre, que bien que ma charge doive valoir beaucoup davantage que je ne l'ai achetée, parce qu'alors elle n'étoit pas établie, je ne la mets qu'au même prix, c'est-à-dire vingt-cinq mille écus; que même, pour obéir plus promptement, je me contenterois de moins. » Varangeville me dit que Monsieur me laissoit la liberté de la vendre à qui je voudrais ; mais qu'il vouloit que je m'en allasse dans mon diocèse. Je lui dis que, si Monsieur avoit commencé par ce dernier ordre, je n'eusse pas pu lui désobéir, étant encore à lui; mais que le premier commandement qu'il m'avoit fait étoit le dernier qu'il eût droit de me faire, et que je ne connoissois plus de maître que le roi. Varangeville ajouta que, si je ne partois pas, dès le lendemain. Monsieur avoit résolu de inVnvover un ordre de Sa Majesté. Je lui répondis que je ne doutois

pas que Monsieur n'obtînt celte grâce du roi, et même avec plus de facilité qu'un gouvernement. Ensuite, Varangeville me donna un paquet cacheté. Je trouvai les trois lettres que je lui avois écrites sur sa conduite avec le roi, avec les ministres et avec les courtisans, sur les moyens de garder sa pension de cinquante mille écus du duc de Valois , après qu'il fut mort. Comme je l'ouvrais, Varangeville me dit que Monsieur IV» voit chargé de me dire qu'il n'avoit pas voulu les garder, parce que, si on les voyoit , elles me pourraient nuire. « Dites à Monsieur, lui répondis-je, que je n'ai rien fait , ni rien écrit qui puisse me perdre , et que quand on verrait ces trois lettres, si elles faisoient un mauvais effet pour mes intérêts, elles n'en feroient pas un guères meilleur pour sa gloire. »

Dès ce soir , je sortis du Palais-Royal , et j'allai loger chez M. de Saint-Laurent, receveur généra) du clergé. Le lendemain , Varangeville vint encore me presser de partir; je lui dis, sans m émouvoir, que j'attendois cet ordre du roi. A peine étoit-il sorti de ma chambre, que j'appris, par un de mes amis, que Boisfranc, dont jamais je n'ai pu vaincre la lâche jalousie, avoit fait des merveilles contre moi. Deux jours avant ma disgrâce , à toutes les batteries ordinaires il avoit ajouté cette noire calomnie, que ma cabale étoit si forte et mes mesures si bien prises avec Madame, que par mes conseils, dans trois jours, elle devoit proposer à Monsieur de rompre avec le chevalier ou avec elle. Monsieur en conçut une si horrible frayeur, qu'il ne fut plus capable de raisonner; ce fut là ce qui acheva de le déterminer de se défaire promptement de moi comme d'un homme formidable, et de plus de trois mois après,

il ne put se rassurer de celte crainte. Il s'imaginoit toujours que j'étois caché dans Paris, et que je l'oblige rois par mes machines imaginaires à chasser ce digne favori.

L'après-diner, le généreux Boisfranc vint me faire compliment sur ma disgrâce, et me dire que Monsieur lui avoit commandé de me rendre trois mille louis d'or, et qu'il étoit prêt de les donner à quiconque les viendroit prendre chez lui, de ma part. Je fis l'étonné et lui dis assez froidement : « Comme depuis trois ans que j'ai prêté cette somme à Monsieur, il ne m'en avoit jamais parlé, je croyois qu'il l'eût oublié, et javois cru que je devois l'oublier aussi. — Loin de cela, me répliqua-t-il, j'ai ordre d'y ajouter mille écus pour les intérêts. — Monsieur, lui dis-je, qui ne m'a jamais bien connu, me connoit encore moins que jamais en cette occasion; je suis gentilhomme, et non pas banquier; l'usure n'est point permise, mais surtout à un homme de ma profession. Dites, s'il vous plaît, à Monsieur, que j'ai pris l'usure par avance, et qu'elle consiste en l'honneur que j'ai eu de lui faire ce petit plaisir. » J'écrivis au roi pour le supplier qu'il me permit de lui aller rendre compte de ma conduite, qui, par ma disgrâce* |>ouvoit lui être devenue sus|>ecte, outre que, sans son commandement, je ne croyois point devoir quitter Paris. Je reçus ce soir là même cette lettre de Madame :

« \ ous m'avez toujours vue si attachée |>ar mon inclination, aussi bien que par mon devoir, aux intérêts de Monsieur, que, si je ne savois bien distinguer les véritables amis d'avec ceux qu'on voudrait lui faire

passer pour tels, vous auriez sujet de douter de mon amitié par sou procédé envers vous ; mais comme ce n'est pas la première fois que le malheur des particuliers Ta emporté par-dessus la justice des princes qui en avoient le plus dans le fond de leur cœur, je veux vous conter ce qui s'est passé comme un effet de la destinée dont on ne peut se défendre, et vous assurer que cette fatalité qui vous a fait perdre les bonnes grâces de Monsieur, ne s'est point étendue jusqu'à moi, et que vous me trouverez toujours avec la même estime pour vous que j'aie jamais eue, et avec beaucoup plus d'envie de vous le témoigner par mes actions. »

Madame avoît été touchée de ma disgrâce, et par l'injustice qu'on me faisoit, et parce qu'on disoit que l'attachement que j'avois ù ses intérêts et les conseils que je lui avois donnés en éloient la principale cause. Elle étoit, outre cela, fort animée contre le chevalier de Lorraine, qui, deux jours auparavant, lui avoit fait mille protestations d'un respect et d'un zèle inviolables. La reine d'Angleterre me fit l'honneur aussi de m'envoyer quérir pour m'assurer qu'elle en parlerait fortement à Monsieur. Je reçus une infinité de visites de la plupart des gens qui ne se trouvoient pas liés d'intérêts et de parenté avec le chevalier de Lorraine, et si tous ceux qui me firent des compliments, les firent de bonne foi, le parti de mes ennemis n'étoit pas assurément le plus nombreux. Le lendemain, la reine d'Angleterre et Madame firent tout leur possible pour obtenir de Monsieur qu'il se contentât de me faire vendre ma charge, sans vouloir encore exiger de moi que je quittasse Paris et mes affaires; mais la peur fut plus

forte dans son cœur que les remontrances de la reine d'Angleterre et de Madame.

Cependant, M. l'abbé de Lesseins, qui avoit rendu ma lettre au roi , me vint dire qu'il l'avoit lue avec beaucoup d'attention et qu'il lui avoit dit ensuite: « Dites à l'évèque de Valence, qu'étant comme il est avec mon frère , il ne seroit pas honnête à moi de le voir, et qu'il ne doit pas lui refuser la satisfaction qu'il désire, en s'en allant dans son diocèse. » Cette réponse me fit résoudre à partir. Je laissai à M. l'abbé de Bellébat et à M. de Saint-Laurent, ma procuration pour vendre ma charge, le plus tôt qu'ils pourraient. J'arrivai à Valence le 1 7 mai '. Les premières nouvelles que je reçus m'apprirent que Monsieur et mes ennemis ne pouvoient se remettre de la frayeur qu'ils avoient eue que je ne fusse encore dans Paris, et que jamais homme ne leur fut plus redoutable dans sa mauvaise fortune. J'attendis avec impatience qu'on m'accusât de quelque crime, et qu'on justifiât par là le mauvais traitement qu'on m'avoitfait, et qui passoit,dansle monde, pour uue ingratitude effroyable de Monsieur envers moi ; mais je suis encore à attendre. Un de mes amis m'avertit seulement, par une de ses lettres, que Monsieur se plaignoit, en général, que je faisois des cabales dans sa maison. Voici la réponse que je lui fis :

« J'ai reçu votre lettre et j'ai vu les motifs de consolation que vous m'y donnez; mais j'avoue, avec grande confusion, qu'ils n'ont pas fait sur moi tout l'effet qui eût été nécessaire. Ceu'est pas la faute du remède; je sais qu'il a servi depuis près de dix-sept cents ans,

1 Url'ano*» t*88

avec un merveilleux succès, à une infinité d'infortunés, et je demeure d'accord avec vous que c'est le seul que Ton devroit chercher dans le monde ; mais, afin que ce remède agisse, il faut de la vertu, et je ne m'en sens pas assez. Je regarde en profane les choses qui me sont arrivées , et je me laisse bien plus emporter, en cette occasion , aux mouvements de la raison et de la nature, qu'à ceux de la grâce. Le moyen de supporter tranquillement une telle injustice ? après avoir acheté fort chèrement l'honneur d'être à Monsieur; après avoir dépensé en cinq ou six voyages à Paris, à celui que je fis pour faire son mariage avec Madame, à celui de Marseille, à celui du baptême de M. de Valois, à celui de l'armée, plus de cinquante mille écus de frais extraordinaires ; après avoir passé les nuits et les jours à songer aux moyens de lui faire acquérir de la gloire, après avoir employé plus de six cents pistoles, en pure perte, à payer de gros intérêts pour lui prêter ou lui faire prêter; après avoir sacrifié plus de deux cents louis en Hollande à gagner des gens pour supprimer ce libelle fabuleux dont vous avez entendu parler, et pour en découvrir l'auteur; pour tout prix de mes travaux et de mes dépenses, Monsieur, de guet-apens, me fait une querelle étudiée, comme un particulier qui, se trouvant trop redevable à un domestique de ses grands services, cherche à se défaire de lui à contretemps, de peur de lui donner récompense; et tout cela sous le prétexte de cabales imaginaires. Cela est surprenant. 11 faut pourtant que j'avoue que j'ai eu des desseins chez Monsieur. J'ai tenté toutes sortes de moyens, afin que Monsieur eût toutes les qualités d'un grand prince, qu'il fût estimé de tout le monde, et

surtout de Sa Majesté; qu'il tâchât de se rendre utile ou agréable au roi ; qu'il aimât et considérât Madame, comme la grandeur de son âme et la bonté de son cœur le méritoient ; qu'il fît grâce et justice à ses domestiques autant que leur fidélité, leurs services et la raison le demandoient : voilà quelles ont été mes cabales. »

Après ma retraite, je crus que je n'avois plus d'autres affaires que de vendre ma charge, et j'en avois laissé le soin à M. l'abbé de Bellébat et à M. de Saint- Laurent, receveur général du clergé. Je craignois que Monsieur n'ajoutât à l'injustice qu'il venoit de me faire, celle de nie forcer de donner ma démission, pour un prix modique, à quelque créature naissante du chevalier de Lorraine. La reine étoit prête d'accoucher : ce pouvoit être d'un (ils, comme en effet ce fut de M. le duc d'Anjou; par là j'eusse vu ma charge diminuer. Dans tout le royaume, il ne se présenta que deux personnes : M. l'abbé de Tressa n, depuis évéque du Mans, et M. l'abbé de Tréville. Ce dernier auroit fait ma condition beaucoup meilleure; mais l'autre, étant, déjà maitre de la chapelle chez Monsieur, obtint d'abord l'agrément , par le moyen du chevalier de Lorraine. Mes amis conclurent donc avec lui à vingt-cinq mille écus. Le chagrin que ja vois de ce qu'il s'étoit servi de la faveur du favori, de ce qu'il m'empêchoit d'en tirer davantage, mais, plus que tout cela, le peu de bien qu'il avoit, me poussèrent à le presser pour le paiement, avant que de donner ma démission. Il me surprit ; il trouva de si bous amis, qu'il s'en acquitta avec toutes sortes d'honneur et de diligence.

Quand je faisois réflexion à tant de temps et tant de

bien employés au service d'un maitre qui l'avoit si mal reconnu, je n'étais pas sans chagrin ; mais il était adouci par la joie de me voir en état d'être et de vivre à moi ; je n'avois eu, jusqu'à ce jour, que de fausses ou foibles idées de l'indépendance dont je n'avois jamais encore goûté la douceur ; mais alors je me trouvai assez désabusé des promesses du monde, et je n'eus plus d'autre passion que celle de régler mes diocèses.

Dans le temps que je travaillois avec plus d'application, je reçus une lettre de M. l'archevêque de Paris qui m'avertissoit que le roi souhaitait que je ne sortisse plus de mon diocèse , sans son ordre. Cette disgrâce m'affligea plus que la première. Il me sembloit qu'elle faisoit quelque tache à mon honneur. J'appris par le même ordinaire que Madame s'était excusée de me mander cette nouvelle.

Je voyois bien que c'était par bonté; mais celte bonté ne me paroissoit pas avantageuse pour moi, parce que, si elle eût accepté la commission, elle au* roit été par là engagée à demauder plus tôt mon retour. J'en écrivis à M. de Paris; il entretint le roi là-dessus, et je fus fort consolé d'apprendre, par sa réponse, que Sa Majesté n'avoit aucun sujet d'être mécontente de moi ; mais qu'elle n'avoit pu s'empêcher de satisfaire Monsieur qui lui demandoit cette grâce. Je mettais une grande différence entre ces deux colères. Mes amis obtinrent de Monsieur, en peu de jours, qu'il ne s'opposerait plus à mon retour daus Paris où mes affaires domestiques et de famille périssoient par mon absence. Ils concertèrent là-dessus avec M. de Paris. Il se chargea de cette commission et en parla au roi. 11 se défendit d'abord sur le diagrin qu'en aurait Mon*

sieur. M. de Paris l'assura que son esprit étoit adouci. Alors le roi, se voyant pressé, remit au premier jour à lui rendre réponse. Dès le lendemain, Madame en parla au roi qui, soit qu'il prit tout ce procédé pour une intrigue, soit qu'il trouvât que Madame prenoit trop fortement mes intérêts, loin d'accorder ce qu'on demandoit, fit des reproches à Monsieur d'avoir si légèrement changé. On peut aisément s'imaginer le déplaisir que j'eus, quand j'appris tout ce détail. Je ne pus m'empécher d'en écrire au roi. M. de Paris, poussant jusqu'au bout la défense d'un innocent, lui rendit encore ma lettre ; mais il n'eut d'autre réponse, sinon que je pouvois aller par tout le royaume, hors à la cour et dans Paris.

Dans l'accablement où j'étois, je reçus des lettres de Madame, mais si pleines de bonté, si généreuses, si touchantes, que je ne pouvois quelquefois m'empécher de croire qu'il y avoit peu de prospérité plus douce et plus gracieuse que ma disgrâce. Beaucoup de mes amis demeurèrent encore fermes ; mais M" de Saint- Chaumont surpassa tous les autres. Cette dernière injustice lui paroissoit si dure, qu'elle ne la pouvoit digérer, et elle y prenoit d'autant plus de part, qu'en effet elle s'imaginoit y en avoir la plus grande. Elle se représentent que mes malheurs venoient de mon trop d'attachement aux intérêts de Madame ; que c'étoit elle, la première, qui m'avoit engagé, et qu'elle et oit, par conséquent , comme obligée de me tirer d'affaire. Elle ne cachoit pas tous ses bons sentiments, et elle s'attira par là l'inimitié du chevalier de lorraine, et toutes les affaires fâcheuses qui depuis lui sont arrivées, et qui eu furent la suite.

Ce chevalier, ou par crainte, ou par jalousie, ou par tous les deux ensemble, ne pouvoit souffrir que je survécusse, pour ainsi dire, à moi-même dans l'âme de Mousieur. Peut-être aussi croyoit-il que je nourrisson la juste aversion que Madame avoit pour lui. Ce jeune homme sans expérience se tenoit si fier de la faveur de son maître, que non-seulement il auroit cru se faire tort d'avoir de la complaisance pour Madame, mais que fort souvent il lui attirait des procédés fort désagréables de la part de Monsieur. Peut-être aussi cela pouvoit-il venir de ce qu'il n'avoit pas l'adresse de l'obliger à vivre bien avec elle.

Quelque touché que je fusse de ma situation, je regardai comme un nouveau malheur la mort de M. de Saint-Laurent, receveur général du clergé. Comme il se trouvoit des personnes puissantes qui avoient intérêt qu'il mourût, on parla diversement de cette mort, qui arriva le troisième jour de sa maladie, quoiqu'il eût peu de fièvre, et qu'il fût dans la fleur de son âge. Pour moi, j'avois grand intérêt qu'il ne mourût pas; il étoit ami généreux et solide, très-digne d'une plus grande fortune et d'un meilleur sort. Tout l'argent que Monsieur m'avoit rendu, et celui de ma charge, étoit chez lui ; comme sa mort étoit un cas fortuit qui ne pouvoit pas avoir été prévu, une si grande somme chez le comptable du clergé rendoit ma personne nécessaire pour la tirer. Madame crut ne rien hasarder en faisant pour moi un dernier effort; cependant, maigre toutes ses raisons , le roi demeura toujours inflexible.

Après tant de mesures prises inutilement, il étoit aisé de juger qu'il n'y avoit plus rien à tenter pour moi, ou du moins que ce ne pouvoit plus être par la

voie de Madame. Cependant ni elle, ni M"* de Saint- Chaumont, en perdant l'espérance, ne perdirent ni le courage ni l'envie de me servir. Au contraire , les difficultés les animèrent. Madame crut que M. de Louvois et M. le coadjuteur de Reims1 seroient bien aises de se faire un mérite auprès d'elle, en faisant agir M. Le Tellier, et en agissant eux-mêmes pour moi auprès de Sa Majesté. Elle leur en parla avec des termes qui marquoient quel étoit son empressement et quelle seroit sa reconnoissance ; ils répondirent à leur tour avec autant de véhémence, et furent prodigues en promesses magnifiques. Mm* de Saint-Chaumont donna assez dans cet expédient, soit par l'opinion où elle étoit qu'il pouvoit réussir, soit parce qu'aussi bien il n'y en avoil plus d'autre à prendre. Quand je reçus cette nouvelle, j'en fus fort fâché ; j'avois grand regret aux avances qu'on avoit faites à ces messieurs; je crus que, non-seulement elles me seroient inutiles, mais que même elles me pouvoient être fort dommageables. Je connoissois que la maxime et la politique de ces messieurs étoient de rendre de mauvais oflices à tout le monde, afin de passer dans l'esprit de Sa Majesté pour sujets habiles et fidèles; de tourner en ridicule tous ceux qui leur demandoient des services et des grâces, afin de lui faire voir qu'ils n'avoient point de secrets pour Sa Majesté, ni d'intention de servir personne qu'autant qu'elle l'agréeroit; que, par conséquent, ils lui sacrifieroient la confiance que Madame avoit en eux ; que même, selon leur louable coutume, ils y ajou-

* Charirft-Maurice le Tellier, fil* de Michel le Tellier. et frère du marquis de Lomoi»

teroient, de leur chef, beaucoup de malignes circonstances, pour rendre leur sacrifice plus complet et pour mieux faire leur cour.

Depuis ce temps, j'ai toujours cru que cette envie de me servir, que Mme de Saint-Chaumont et Madame témoignèrent à ces messieurs, et que, sans doute, ils dépeignirent encore plus grande au roi qu'elle ne leur avoit paru , avoit été le plus puissant motif qui eût empêché mon retour. Le roi crut que Madame ne poovoit pas conserver un si violent et si continuel désir de mon retour, sans que nous eussions ensemble de grandes liaisons, et sans que je lui fusse fort nécessaire; et ces liaisons, selon les idées qu'on lui en avoit données, lui paroissoient une cabale formée, qu'on ne pou» voit détruire avec trop de soin. J'aurais évité ce nouveau malheur si j'avois pu le prévoir; mais je n'en fus averti qu'après le coup. Tout le remède que je pus y apporter, ce fut de leur faire part de mes soupçons, de les avertir qu'elles missent, à l'avenir, une grande circonspection daus leur conduite avec ces deux messieurs , et qu'elles n'espérassent pas grand succès de leurs périlleuses promesses.

Les choses étoient en cet état, lorsque, par un exprès, je reçus une lettre de Madame. Il est important de la mettre ici mot pour mot, parce qu'elle est comme la suite de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis.

« A Saint-Qoud , ce 10 juin 1669.

« Dans la douleur que vous devez avoir des injustices qu'on vous fait, il y en aurait beaucoup que vos amis ne songeassent pas aux consolations qui peuvent vous aider à supporter vos disgrâces. M"* de Saint-

Chaumont et moi avons, pour y parvenir, résolu que vous auriez un chapeau de cardinal. Cette pensée, je m'assure, vous paroitra visionnaire d'abord, voyant ceux de qui dépendent ces sortes de grâces si éloignés de vous en faire; mais, pour vous éclaircir cette énigme, sachez que parmi une infinité d'affaires qui se traitent entre la France et l'Angleterre, cette dernière en aura, dans quelque temps, à Rome d'une telle conséquence, et pour lesquelles on sera si aise d'obliger le roi mon frère, que je suis assurée qu'on ne lui refusera rien ', et j'ai pris mes avances auprès de lui, pour qu'il demandât, sans nommer pour qui, un chapeau de car* dinal, lequel il m'a promis, et ce sera pour vous; ainsi vous pouvez compter là-dessus. Si j'avois pu obtenir votre retour, les mesures que nous aurions eu la commodité de prendre auroient assurément facilité la chose ; mais quelque éloigné que vous soyez, il ne faut pas laisser d'y travailler, et de savoir vos pensées et la manière de faire agréer la chose en ce pays. Je remets à M** deSaint-Chaumont à vous rendre compte du reste, et vous prierai seulement de croire que, comme j'ai entrepris ce dessein avec beaucoup de joie par les avantages que vous en pouvez retirer, je le soutiendrai avec toute la force nécessaire pour le faire réussir, *

M™ de Saint-Chaumont, par le même porteur, m'envoya une ample relation de l'état auquel étoient les affaires, et quoique cette résolution de Madame se

1 Lr Saint-Siège et Charte* II étaient *ecretcment d'accord po«r le rrtahliue ment dr b religion catholique en Angleterre ; osait l'exécution de ce projet rencontrait de* obttaclea que la *uite des évenementi insurmontable*.

présentât d'abord à mon imagination comme un emportement de bonté pour moi dont le succès étoit fort difficile, l'exécution n'en devoit pourtant pas sembler impossible à tout homme bien instruit de ce qui se traitait. Car, quelque ambitieux qu'on m'ait cru dans le monde, je puis dire avec sincérité que ce qui me flattoit le plus dans cette lettre, c'éloit d'y voir l'augmentation de l'amitié de Madame. Ce fut, à vrai dire, ce seul honneur auquel je fus sensible; aussi répondis-je à Madame et à M™ de Sain t-Chaumont , non-seulement avec modération, mais avec tant d'indifférence, que je reçus de toutes deux, plus d'une fois, de grands reproches. Comme j'avois envoyé un chiffre à M"1* de Saint-Chaumont , elle ne manquoit pas un ordinaire, sans m'apprendre tout ce qui se passoit, et, par le progrès et par la suite des choses, elle me marquoit, de plus en plus, un succès infaillible.

Quelques jours après, elle trouva la commodité d'une personne sûre, et elle la chargea de cette se» conde lettre de Madame pour moi.

A Saint-Cloud , le 19 septembre 1669.

u Je vois par votre lettre que vous êtes informé du procédé bizarre qu'on a eu pour moi, dans un État où il avoit passé jusqu'à présent pour constant qu'il y avoit du péril à lâcher les gens; mais les règles ordinaires ne sont pas faites pour telles personnes. Une marque convaincante de cette vérité, c'est que je les

ai fait forcer1, aise de dire d'abord que j'ai

résisté à la chose, et qu'ils ont eu la même presse à

* Lacune d'une ligue dans le manuscrit.

DE DANIEL DE COSÏfAC. 385

desavouer leur dessein, qu'ils avoient eue à le conclure. Ce seroit une assez grande vengeance pour moi, et qui me devroit faire assez de plaisir, si j'en pouvois recevoir d'une chose dans laquelle Monsieur se trouve toujours un peu barbouillé ; mais, en vérité, cette considération m'est aussi sensible que le premier jour, et je ne m'accoutume point à lui voir faire des fautes, quoique le nombre en est assez grand pour que je la dusse être. Quant à l'affaire dont je vous ai déjà parlé, c'està-dire celle du chapeau, elle va comme je le puis souhaiter. J'ai des confirmations de la parole de la personne de qui cela dépend, et je ne vois plus rien qui puisse l'empêcher, que votre malheur; mais je ne le puis croire assez grand, pour faire manquer de parole à un homme tel que celui qui me la donnée. Pour vous, je souhaiterais qu'il ne fût pas plus difficile de vous faire venir à l'Assemblée du Clergé. Vos amis et moi croyons que, jusqu'à ce temps-là , il n'est pas à propos que je fasse de nouvelles tentatives pour votre retour. Cependant je n'ai pas laissé de prier M. le coadjuteur de Reims d'obliger son père à sonder le roi làdessus ; il m'avoit promis une réponse ; mais la mort de la reine, ma mère1, l'a empêché de me la donner.

' Le Recueil des Gazrttes, à U date du 10 septembre 4 099, annonce en cet terme* U mort de U reine d'Angleterre :

« Marie-Henriette , reine d* Angleterre , troisième et dernière fille dt « Henri le Grand , décéda sur les quatre heures du matin , en sa -Miram t de (U>lomhe%, a quatre lieues de Paris, en ta soixantième année , d*one « langueur qui lui restoit d'une pleurésie dont elle avoit été attaquée, il t y «voit environ six mois. Cette princesse étoit depuis longtemps préps) t rée à sa dernière heure par sa piété , qui ne la faisoit pas moins admirer « que 1a constance héroïque arec laquelle elle a soutenu les derniers os*-

• trages de la fortune dans les révolutions d* Angleterre. Madame étoit

• alors à Saint-Qottd ; aussitôt Leurs Majestés vinrent anpfss d'elle peur

i. ts

Celle de votre frère ' m'a été très-sensible, sachant combien elle vous a touché, et vous me trouverez toujours , dans toutes les occasions , telle que je la doit être. »

Mme de Sain t-Ch au mont joignit à cette lettre une des siennes, dans laquelle elle s'étendoit fort sur toutes les circonstances qu'il m'importoit de savoir. A les considérer attentivement, à mettre ensemble les motifs et les engagements pressants, les divers intérêts, fes mesures particulières qu'on avoit avec le roi d'Angleterre, il sembloit qu'il y avoit de l'opiniâtreté à ne pas se rendre à ce que disoit Madame, surtout connoissanft la fermeté du roi d'Angleterre, et à quel point sa parole étoit inviolable. J'écrivis donc enfin à Madame que, puisqu'elle le vouloit absolument, je cessois d'être incrédule ; mais que, dans le dessein qu'elle avoit, elle ne devoit pas laisser passer la moindre occasion pour vaincre les obstacles qui pouvoient m'arriver de la part du roi; que toute sa complaisance, ses soins, son adresse, étoient nécessaires pour le rendre favorable.

Je commençai de mon côté à songer à la députation. Il y avoit encore un an jusqu'à la convocation de l'Assemblée; mais il me falloit prendre des mesures avec M. l'archevêque de Vienne* pour me ménager sa

t témoigner leur part à sa douleur, et Monsieur fut à Colombes pot» ksi t rendre les derniers devoirs, s

1 Clément de Cosnac qui n'avait jamais pu parvenir à se remettre complètement de la dangereuse blessure reçue au combat de Solsonae. Voir la note pag. 3. Il ne laissait point d'enfants de son mariage avecM,u Turpin de Crissé.

* Armand de Mouchy d'Hocquincourt, archevêque de Vienne depnU le 6 mai 166S jusqu'au 20 octobre 1679.

voix, laquelle, avec les deux de mes diocèses, rendoient ma nomination infaillible. Cette voie me paroi»» soit assez naturelle pour saluer Sa Majesté, obtenir d'elle une conférence, et par là détruire les fâcheuses impressions qu'on lui avoit données de moi. «Ta vois à craindre à la vérité que mes ennemis ne me fissent donner l'exclusion, malgré ma nomination; mais outre que , dans le fond , j'étois assuré de mon innocence, c'était une chose dont on n'avoit jamais vu d'exemple. Je ne me vis point trompé dans mon espérance que j 'a vois fondée sur ma province. Non-seulement M. de Vienne m'offrait sa voix, mais M. de Viviers1, seul concurrent que je pusse craindre, abandonna ses prétentions en ma faveur, et me fit dire qu'il n'avoit garde de me priver de la seule voie qui me restait pour me mettre bien à la cour.

Sa générosité fut de peu de durée, soit que cela vint de lui, soit que cela lui fût inspiré par sa famille, qui crut que la députation lui pourroit faire obtenir la coadjutorerie de Viviers pour son neveu. Il me l'envoya pour me demander mes deux voix. Quoique ma surprise fût fort grande, je ne la lui fis point connoitre ; je me contentai de lui dire que, dans le temps de l'Assemblée, on verrait ce qui se pourroit faire pour le service de son oncle. Cependant, comme il m'était fort aisé de me passer de lui, ayant pour moi M. de Vienne, je ne songeai plus qu'à me précautionner contre les empêchements que j'avois à craindre du côté de la cour, et qui m'étaient bien plus redoutables que les siens. Dana

1 LoaM-Pnnçois de U Bmmmt <k Snt, *r*p» de Vitim d*p«» k • a?ril 161! jatqa*aa 5 teptratae 1690.

cette vue, j'avertissois souvent M01* de Saint-Chaumont dans mes lettres , qu'elle fit souvenir à Madame dans toutes les occasions, de me ménager M. de Louvois et M. le coadjuteur de Reims. J'écrivis à ce dernier sur le sujet des aumônes de mon diocèse pour le secours de Candie1 que je lui envoyois, et j'y mêlai même des compliments pour lui assez engageants. Il m'y répondit fort civilement, et Mme de Saint-Chaumont me manda que tous ces messieurs avoient assez bien reçu les avances auxquelles Madame étoit descendue envers eux, pour me les rendre utiles. M. l'abbé de Gémadeuc, depuis évêque de Saint-Malo, les avoit aussi très-souvent

1 En 1 669, toute la France était attentive aux diverses phases du siège de Candie par les Turcs. Bien que cette île fût une possession de la repu* blique de Venise , la chrétienté tout entière s'intéressait au soutien de la lutte contre les infidèles. Le siège était commencé depuis l'année 1667, et la ville résistait encore. Des quêtes furent faites dans tons les diocèses. Une troupe de volontaires français était partie sous les ordres du comte de Saint-Paul et du duc de Roannais ; Louis XIV, voulant à ton tour accorder un secours direct aux assiégés, envoya un détachement de la première compagnie de mousquetaires sous les ordres de M. de Maupertuis , un détachement de la seconde sous ceux de M. de Montbron » une partie du régiment des gardes et quelques autres troupes commandées par le duc de Na vailles. La flotte mit à la voile du port de Toulon sous les ordres du duc de Beau fort, qui reçut, avant rembarquement, on étendard béni aux armes du Saint-Siège t et un bref du pape le déclarant généralissime des troupes pontificales. Le duc de Beaufort , arrivé à Candie , disparut au milieu du désordre causé par l'explosion terrible d'un «"igitin à poudre renfermé dans une grotte. Comme son corps ne fut pas retrouvé, quelques-uns de ceux qui ont cherché à pénétrer le mystère de l'homme au masque de fer enfermé à l'île Sainte-Marguerite , ont prétendu que le duc de Beaufort, secrètement enlevé à Candie , était ce prisonnier. On comprend peu l'intérêt que Louis XIV aurait en à le faire disparaître ; on était loin du temps, et plus encore des idées de la Fronde , au commencement de laquelle le duc de Beaufort avait joué un rôle en se mettant à la tète de la cabale, dite des Importants. Candie capitula honorablement le 19 septembre 1669.

tretenus de l'estime que j'avois pour eux. Enfin j'avois, ce me sembloit, quelque lieu d'espérer qu'ils ne me rendroient pas de mauvais offices.

J'appris, peu de jours après, que M. le coadjuteur de Reims devoit passer à Valence, pour aller voir M. le cardinal Antoine1, qui attendoit auprès d'Aix la fin des chaleurs, dans le dessein d'aller en Italie. Je le reçus, je lose dire, avec toute la magnificence avec laquelle j 'aurais pu recevoir un premier ministre. 11 souffrit tous ces honneurs en grand homme, comme chose qui lui étoit due. Peut-être eut-il la bonté d'avouer en son âme que je faisois mou devoir, mais il ne s'abaissa jamais jusqu'à me le témoigner par la moindre parole* Il repassa quinze jours après. J'ajoutai à tous mes soins et à toute ma dépense des paroles encore plus civiles que les premières, et, si je le puis dire, à la honte dune fierté qui m'est assez naturelle, j'y en mêlai même de flatteuses. Il reçut tout cela avec quelques civilités, mais toujours avec cette gravité dont usent les grands ministres envers ceux qui ont besoin d'eux. Je connus qu'il réservoit toute sa bonne fortune pour lui seul, et j'eus alors quelque dépit d'avoir affaire d'un tel homme. Je ne laissai pas d'espérer que, si ma façon d'agir ne pouvoit rien sur lui, l'envie d'obliger Madame le mettroit dans mes intérêts, et peut-être la chose se seroit ainsi passée; mais ma députation fut empêchée par des malheurs où il n'eut point de part.

Mon frère, en mourant, m'ayant laissé son bien, ra *voit aussi laissé quelques a flaires. Elles m'obligèrent

' Aatouio Bârbrrioi.

de faire un voyage en Auvergne; j'y demeurai cinq maines. J'y reçus plusieurs lettres de Madame, par lesquelles elle me faisoit connoltre qu'il étoit impossible de prendre de si loin les mesures nécessaires pour l'affaire du cardinalat, et pour rendre ma députation infaillible. Elle ajoutoit que, d'ailleurs, on étoit averti que souvent ses lettres étoient ouvertes; mais, puisqu'en allant à mon abbaye1, je passois à Orléans, il m'étoit aisé de m'avancer jusqu'en quelque lieu près de Paris, où, dans deux ou trois conférences, on pourroit régler et conclure toutes choses. Il n'y a point de prudence humaine qui eût pu prévoir que ce dessein dût avoir des suites funestes ; car, par la lettre de M. l'archevêque de Paris, j'avois la liberté d'aller par tout le royaume, hors Paris et à la cour. Je partis d'Auvergne le second de novembre. J'avois compté, pour être moins connu , de passer par le Berry ; mais dès la première couchée, deux marchands nous avertirent que cette province étoit infectée d'une dyssenterie si mortelle, qu'elle passoit pour contagion. Je repris donc le grand chemin, et sans avoir trouvé personne de connoissance, j'arrivai à Milly*, où je passai la nuit, mais très-mal. La fièvre m'y prit, et sur le point du jour redoubla.

La résolution étoit de me rendre à Saint-Denis, où Madame devoit aller faire faire un service pour la reine d'Angleterre, et là, de conférer avec elle, sans être connu ni vu de personne de sa suite , hors de M** de Saint-Chaumont , qui , sous quelque prétexte , la feroit

* L'abbaye de Saint-Taurin d'Évreux.

• Petite ?Ute du GâtinaU à cinq lieues Est d'Éunpes.

passer dans une chambre où je serais. De Milly jusqu'à Saint- Denis, je n'avois qu'une journée à faire; cependant mon mal devint si violent, que quand j'eus gagné Villejuif , pressé par sa violence , je me forçai de déférer aux conseils d'un gentilhomme de mes parents1 en qui j' a vois beaucoup de créance, et j'entrai dans Paris à deux heures de nuit, espérant y trouver, et plus de secours, et plus de facilité à me cacher que dans un malheureux village.

J'allai descendre dans la rue aux Ours, chez un maître tireur d'or, de la fidélité duquel il me répondit. Le lendemain, mon hôte me fit venir M. Akakia, son médecin. Je donnai avis à MM de Saint-Chaumont de mon arrivée et de l'état où j'étois. J'ai toujours eu quelques pensées que ce médecin, ou par mon inquiétude , ou par Tembarras qu'il remarquoit dans l'esprit de mes gens , ou peut-^tre par la connoissance qu'il eut de mon visage, se douta de quelque chose, et qu'il n'alla à Saint-Germain, comme il me le disoit, pour voir des malades , mais pour avertir M. de Louvoisdu lieu de ma demeure. J'ai su depuis , par M. de Roquépine, qui l'avoit appris de M. Le Tellier, que mes soupçons contre ce médecin étoient bien fondés , et que ce fut lui qui me trahit.

Le lendemain de son second voyage, qui fut le

' O geotilhoflitne luit diode de Gosnac , de U branche cadette de la Marque ou I* Mark , coaain germain de l'éréque de Valence; il fo% tué quelques année» après , à la journée de Saverne , oè il remplissait le* fondions d*aide de camp du maréchal de Turenne , ton parent. Le bulletin de cette journée intérêt dama le Accueil àt» Gmtetus de 1674, porte :

« Canave, eacuyer du ricotate de Torrnne, et La Mark, son ayde «V

« amp, ont été plus ou moins blessés en donnant tons les témoignage* d'un grand courage. »

neuvième de mon séjour, et le dixième de ma maladie, l'exempt des gardes, dès huit heures du matin, vint à mon logis, accompagné de dix-huit ou vingt archers , se saisit des avenues , monta et frappa à la porte de ma chambre, où j'étois couché, n'ayant dans ma chambre que M. de La Marque, mon parent, et mou valet de chambre, qui ni'avoit veillé toute la nuit. .Pavois une fièvre violente; l'exempt s'étant approché de mon lit , commença par dire : « C'est lui que je cherche; » et ensuite il me déclara qu'il m'arrêtoit en vertu d'un arrêt du Parlement, et lui ayant demandé sa commission , il me dit qu'il feroit voir ses ordres quand il seroit temps. Je compris par son discours qu'il avoit envoyé avertir la cour. 11 me garda toujours à vue ; mais malgré son exactitude à m'observer , et malgré celle de trois ou quatre de ses gens qui étoient entrés dans ma chambre , je trouvai le moyen de me défaire des chiffres des deux dernières lettres de Madame et de Mme de Saiut-Chaumont, sous prétexte d'un remède que j'avois pris. J'aurois été sensiblement affligé que ces deux lettres eussent été vues , parce qu'elles auroient fait connoitre que j'avois entrepris ce voyage par l'ordre de Madame, ce qu'elle avoit grand intérêt de cacher. Sur les trois heures, l'homme que l'exempt de la maréchaussée avoit envoyé à Saint-Germain étant de retour, il me dit qu'il falloit me lever et qu'il venoit de recevoir Tordre de me conduire au For»rÉvêque. Je lui représentai l'état où il me voyoit, et, dans la vérité, j'étois si malade et si faible, qu'on ne pou voit m'exposer à sortir du lit et de la chambre, sans danger de la vie. Cet homme me répondit qu'il falloit obéir, et que ses gens me porteraient dans un carrosse qui

DE DANIEL DE GOSIfAC. 393

étoit préparé pour moi dans la rue ; et en effet il se mit en état de me faire lever par force. Je pris donc ma robe de chambre. Cet homme se saisit de mes ha* bits, et ayant visité mes poches, il y trouva un billet de M°" de Saint-Chaumont que j'avois oublié, ayant cru qu'il étoit avec les autres dont je m'étois défait. Je voulus m'en saisir; mais il me prévint. Quoiqu'il fut en chiffre , il ne contenoit que des offres de services. Il demanda ensuite ma cassette qui lui fut remise entre les mains, et daus laquelle il trouva plusieurs papiers qui ne concernoient que les affaires de mes revenus, et environ trois cents louis d'or dont il se chargea* J'eus bien de la peine de me conduire au For-1'Evéque, m étant évanoui deux fois. Ce gentilhomme et mon valet de chambre y furent aussi menés. Je ne parlerai point du traitement que j'y reçus ; l'infection du lieu où je fus logé étoit si grande, que ce médecin, dont je ne soupçonuois point la trahison, m'étant venu voir, ne put la supporter et en sortit un moment après y être entré. Sur les sept heures du soir, le prévôt vint me dire qu'il étoit là pour m'inlerroger ; il me demanda mon nom avec insolence, faisant semblant d'ignorer qui j'élois. Comme je ne daignois pas répondre, il me menaça de me faire mon procès comme à un muet volontaire. Après que je lui eus fait connoitre que j'avois pitié de ceux qui l'obligeoienl de me traiter avec tant d'indignité, il se relira et me lit garder à vue par trois archers qui fumèrent, burent et chantèrent toute la nuit dans la même chambre où j'étois. Le lendemain, sur les neuf heures du matin, l'exempt revint dans ma chambre, et après avoir contrefait l'affligé et m avoir fait de grandes excuses de ne m'avoir pas

connu, il me dit que le roi l'avoit fort grondé de s'Atre mépris et de m'avoir arrêté ; en même temps me rendit une partie de mes louis d'or, et donna ordre au concierge de me laisser en pleine liberté.

La maladie et le mauvais traitement que j 'a vois reçu m'avoient mis dans un état où je ne croyois pas jouir longtemps de cette grâce. Comme je n'a vois rien fait qui pût autoriser une telle violence, je balançai quelque temps sur la résolution de demeurer dans cette prison, afin de supplier Sa Majesté de me faire faire mon procès, si j'étois coupable , ou de châtier ceux qui avoient attenté sur ma personne , si je ne Tétois pas. Je ne pouvois m'imaginer qu'on pût faire passer pour un crime mon entrée dans Paris, dans une occasion si pressante que celle de ma maladie. Je fis écrire au roi que je lui demandois cette justice, et ma lettre ayant été remise entre les mains de M. de Louvois, qui se trouva à Paris, il crut sans doute que la résolution que j 'a vois prise ferait trop d'éclat, et que le mauvais traitement que j'avois reçu paraîtrait un peu trop fort pour une faute si légère. Ainsi, ce fut par son ordre que les agents du clergé vinrent me solliciter de sortir de ce lieu, et par son ordre aussi que le médecin m'étoit venu dire que si je passois encore une nuit, c'étoit fait de ma vie. Je donnai dans ce piège, et la crainte que j'eus que , venant à mourir dans la prison , le monde ne s'imaginât que j'avois commis quelque grand crime, m'obligea d'en sortir sur les cinq heures du soir, et de m'aller remettre dans le même lit où j'avois été arrêté.

Le lendemain , je reçus une lettre du roi qui me fut rendue par M. de Lafond, gentilhomme ordinaire de

sa maison, par laquelle il m'étoit ordonné de partir incessamment de Paris , pour me rendre à l'Ile-Jourdain1, jusqu'à nouvel ordre. Je me mis en chemin; mais M. de Lafond eut une si grande pitié de l'état où j'étois , qu'il eut la charité d'envoyer de lui-même un courrier à M. de Louvois, dès le premier jour, pour lui mander qu'il étoit impossible que je pusse continuer longtemps ce voyage. M. de Louvois lui fit réponse qu'il me conduisit jusqu'à A m boise et que là on me donnât le temps de rétablir ma santé. Je me traînai jusqu'à File- Jourdain , malgré cette permission, et j'y arrivai le vingt-deuxième jour après mon départ de Paris.

J'appris sur le chemin qu'on avoit obligé le prévôt à faire un verbal contre moi, qui contenoit des faussetés si grossières, que je ne pus assez in'étonner comment mes ennemis avoient voulu se servir de voies si basses et si indignes d'eux et de moi. H exposoit qu'il m'avoil vu déguisé avec un justaucorps d'écarlate, une perruque et une épée. J'avois une soutanelle de drap fort obscur, doublée de rouge à la vérité, comme ont tous les évéques qui vont par la campagne, et la même qui m'avoit servi durant tout le temps de la visite de mon diocèse. La perruque étoit au gentilhomme qui étoit avec moi lorsqu'on m'arrêta, et l'épée étoit à mon valet de chambre. J'étoîs, non-seulement actuellement dans le lit, mais de plus affligé d'une cruelle maladie , qui dura encore avec violence plus de quatre mois après mon arrivée à l' Ile-Jourdain.

* L Ile-Jourdain, petit» vtU* de l'ancien Armagnac, aujourd'hui chef» lieu dr canton d« département do Ger».

J'appris bientôt après , avec un extrême déplaisir , que les ennemis de Mme de Saint-Chaumont s'étoient servis de ce billet qu'elle m'a voit écrit, pour lui rendre de mauvais offices; qu'on lui avoit fait un crime de la charité qu'elle avoit eue pour moi , et qu'elle avoit été obligée de se retirer de la maison de Monsieur, et même de Paris \

Les calomnies que Ton avoit inventées contre moi, et l'injuste traitement que l'on avoit fait à MM de Saint-Chaumont, me perçoient si vivement le coeur, qu'à peine faisois-je réflexion sur ma disgrâce et sur mon exil. Comme je ne pou vois réparer le tort que tout le monde, hors elle, vouloit que je lui eusse fait, je crus qu'au moins il falloit justifier ma conduite , et par là, indirectement la sienne. Dans cette vue, j'écrivis aux Agents ; mais leur timidité les empêcha d'agir pour moi auprès de Sa Majesté. Je priai M. de La Marque d'aller à Paris dire la vérité à ceux qui voudroient l'entendre, et prendre attestation , en bonne forme, de mon hôte , du médecin et des chirurgiens.

M. de Louvois, qui craignit que ce procédé ne pût faire quelque mauvais effet contre lui-même, leur fit envisager le mauvais traitement que j'avois reçu comme une juste violence de sa part, ordonna au prévôt de faire une information nouvelle par laquelle on pût justifier, en quelque façon , l'injurieuse conduite

1 Ia marquis*' de Saint-Chaumont conçut un vif chagrin de l'injustice dont elle étoit l'objet ; après en avoir vainement poursuivi la réparation pendant quelque temps, dégoûtée du monde, elle se retira aux Carmélites Je la rue du Bouloy, couvent affectionné de la reine , qui y allait faire ses dévotions ; elle y prit le voile sous le nom de sœur Thérèse de Jean*. Mme de Saint-Chaumont fut remplacée dans sa charge de gouvernante des enfants de Monsieur par la maréchale de Qatrembault.

qu'on avoit tenue avec moi. Il me fut facile d'y répondre; car, comme j'avois encore à Paris quelque ami véritable , elle me fut envoyée dès le lendemain que le prévôt l'eut fabriquée. Si je ne montre pas ici ma réfutation , c'est de peur d'ennuyer par des particularités ridicules. Par exemple, on relevoit, comme une circonstance fort grave , que je n'avois point de croix. Un évêque couché ne la met pas dans son lit, quand même il ne serait pas malade; mais elle étoit sur la table, et la table étoit dans le milieu de la chambre. Je me contenterai seulement de dire en général que cette information , dans tous ses chefs , contenoit des choses si puériles, si |>eu prouvées , si fort contre le sens commun , que la vraisemblance même ne s'y trouvoit pas. Aussi, n'osa-t-on jamais la rendre publique, ce qu'on n'auroit pas oublié, dans 1 intention qu'on avoit de me faire paroitre coupable , si mes ennemis n'avoient appréhendé qu'il eût été facile de les convaincre de leurs impostures.

On dit qu'un homme heureux ne sauroit connoltre s'il est véritablement aimé. J'en ai fait une fâcheuse expérience. 11 ne me resta que deux amis. 11 y eut un de ces déserteurs qui se signala sur tous les autres : je l'avois servi au delà de ce que son mérite et sa naissance pouvoient lui faire espérer ; je puis dire qu'il me devoit tout ce qu'il étoit; cependant, il fît semblant do ne me connoitre qu'à peine; il ne mérite pas d'être nommé. Je ne puis cependant m'eropécher d'en marquer un autre : c'est l'abbé de Bellébat. 11 avoit fait l'empressé auprès de moi durant ma faveur, afin d'en profiter; et en effet, en plusieurs occasions, elle ne lui avoit pas été inutile. Il avoit même tâché de faire le

généreux dans ma première disgrâce; mais quand il crut que, cette fois, j'étois maltraité de la part du roi, il fut le premier à m'insulter dans les compagnies , et même ii ajouta beaucoup de méchantes plaisanteries aux fables qui coururent contre moi. S'il en étoit demeuré là , je ne me plaindrois pas de lui ; mais je ne puis souffrir qu'il ait voulu abuser impunément du nom d'amitié , en faisant passer dans le monde son abandonnement et sa lâcheté pour une action d'un bon cœur, qui ne pouvoit souffrir que j'eusse manqué de confiance pour lui, en lui cachant mon voyage el mon séjour dans Paris. H devoit , au contraire , me savoir gré de ce que je n'avois pas voulu hasarder de l'embarrasser dans ma mauvaise fortune. Je n'en dirai pas davantage : ceux qui l'ont connu savent bien si son procédé doit s'appeler délicatesse de cœur ou bassesse*

Le clergé ne fit pas mieux. Autrefois, une affaire de bien moindre éclat aurait obligé tout le corps d'aller demander à Sa Majesté, ou ma punition selon la sévérité des canons, si j'étois coupable, ou réparation de l'injure faite à moi et à mon caractère, si j'étois innocent ; mais, dans cette occasion , on se conduisit avec plus de prudence : le corps demeura sans mouvement, et les particuliers supposèrent que j'étois criminel, afin de s'exempter des devoirs que la bienséance les obligeoit de me rendre. Je croyois avoir des amis parmi eux, et par les manières honnêtes dont j'en avois usé envers quelques particuliers en diverses rencontres 9 et par le zèle que j 'avois témoigné assez utilement pour nos intérêts communs dans l'Assemblée. J'en fus pleinement désabusé. De cent treize évéques , je

reçus des lettres que de huit , encore y en eut-il deux qui me deraandoient des grâces : M. de Viviers me demandent mes suffrages pour sa députation, et M. d'Usez1 des démissions pour son neveu.

M. l'archevêque d'Audi* fut le premier qui dans mon exil me vint consoler, et de l'injure qu'on m'avoit faite, et de la manière si violente et si peu canonique dont on s'y étoit pris. M. de Lombez', depuis de Mimes , dont l'évéché n'est qu'à trois lieues de l'Ile- Jourdain, fut le second. M. de Conserans* passa aussi chez moi en allant à l'assemblée d'Auch, et je n'ai point sujet de me plaindre ni de ses amitiés, ni de ses promesses. M. d'Aire1 vint diner chez moi eifpassant. Enfin, M. de Daxf, allant prendre possession de son nouvel évèché de Lectoure , effaça de mon cœur avec assez de tendresse l'oubli dont je pouvois lui faire des reproches. Voilà tous les évéques qui me virent. M. du Puy" fit plusieurs voyages à Toulouse, et comme il ne manquoit pas une fois de me faire écrire qu'il me verrait dans deux jours , il crut sans doute

1 Jacquea-Adhémar de Monteil de Grignan , évéque dlJiez depuii le 18 février 1660 jiuquVo septembre 1674

* Henri de La Motte-Houdancourt, archevêque d'Auch dépoli l'année 1663 jusqu'en l'année 1684.

* Jean-Jacques Seguier de La Verrière , évéque de Lombes depniâ le 6 août 1662 jusqu'en janvier 1671.

4 Bernard de Marniette, évéque de Coopérant depuii l'année 1653 jus> quYn l'année 1680.

• Bernard de Sariac, évéque d'Aire depaU l'année 1657 jusqu'en l'année 1672.

• Hugues de Bar, évéque de Oas dépôt» l'année 1666 jnaqn'an 8 janvier

' Armand de Bétnuae, évéqne du Puy, depuis le 1t juillet 1665 jusqu'au 10 décembre 1703.

<(ue plusieurs promesses de me voir valoient une visite. MM. devienne, d'Arles1, deMende', de Marseille*, de Montauban* m'écrivirent. Voilà tous ceux qui m'ont donné des marques de leur souvenir.

H seroil à souhaiter pour moi que tous les autres s'en fussent tenus au silence et à l'oubli. Il s'en trouva quelques-uns qui se faisoient un saint zèle de leur mauvaise volonté et de leur lâche colère, et qui, le même jour qu'on me porta eu prison si malade, allèrent chez M. Le Tellier lui dire qu'il falloit faire un exemple en ma personne. Je leur ai fait demander depuis quel crime j'avois commis ; j'ai su qu'ils n'en étoient pas mieux informés que moi. Il y en eut un qui, passant devant le lieu de mon exil, qui est sur le grand chemin, eut la prudence de se cacher ; je le reconnus , et j'ai eu de sa foiblesse la pitié qu'il devoit avoir de mon malheur. Si j'avois un esprit de vengeance, je nomme* rois tous ces héros en malhonnêteté ; mais il semblèrent que j'aurois compté leur amitié ou leur inimitié pour quelque chose. Grâce à Dieu , j'avois le cœur trop plein de la joie qui me restoit par l'estime, l'affection et la tendresse , si je l'ose dire , d'une illustre personne , qui m'eût racquitté de la perte et de l'oubli de toute la terre. Je l'avoue , le redoublement des bontés de Madame m'aida , non-seulement à suppor-

1 François-Adhémar de Monteil de Grignan, archevêque d'Arles Tannée 4643 jusqu'en Tannée 1689.

* Hyacinthe Serroni, évéque de Mende, depuis Tannée 4661 jusqn*< Tannée 1676.

* Toussaint de Forbiu-Janson, éréque de Marseille depuis Tannée jusqu'en Tannée 4679.

4 Pierre de Uerthiet, éréque de Montauban depuis le 8 septembre 4 6&Î jusqu'au 98 juin 4674.

ter ma disgrâce, mais même me dormoit une satisfaction intérieure, qui me faisoit croire que je n'achetois pas trop cher la perte d'une haute fortune.

Lettre de Madame.

« Si je n'avois reçu de vos nouvelles par de vos amis, qui mont dit que vous leur aviez écrit, je serois fort en peine , et je craindrois que l'incommodité du voyage n'en eut apporté à votre santé ; mais en apprenant qu'elle n'avoit pas été mauvaise depuis votre départ, je vois, par l'expérience que j'en ai faite moimême, que la bonne disposition du corps ne dépend pas du contentement de l'esprit, et que l'un peut être sans l'autre. Si cela n'étoit , je ne me trouverais pas comme je suis, après avoir eu la sensible douleur de vous avoir perdu , et vos forces n'auroient pas résisté comme elles ont fait aux fatigues de la saison la plus rude, et au chagrin de me quitter. M"* de Fienne a montré votre lettre à Monsieur, et quoiqu'elle dût l'attendrir, je ne puis répondre qu'elle l'ail fait; il y a déjà longtemps qu'il n'entend plus le françois et que sa langue est réduite à suivre aveuglément les intentions du chevalier de Lorraine; et le pis que j'y trouve, c'est qu'il y a peu d'apparence qu'il se reconnoisse : pour moi, je ne l'espère plus. Vous croirez aisément combien cette espèce de certitude me rend heureuse, et les bonnes heures que je passe, quand, en dépit de moi , je fais toutes les réflexions qui se peuvent faire en pareilles rencontres. Si le roi me tient les paroles qu'il me donne journellement, j'aurai moins de chagrin à 1 avenir; mais vous savez le cas que je fais de semblables paroles, surtout d'une personne qui a tant i. «6

lettres qu'elle recevrait de cette princesse dont j'ai retenu des copies. Elles me servoient à adoucir les peines d'un exil assez rude, et me faisoient connottre l'état auquel les affaires de Madame et de M™ de Saint- Ch a u mont étaient à la cour, auxquelles je prenois grand intérêt. Je crois qu'il ne sera pas inutile d'en mettre ici quelques-unes.

Peu de temps après, j'appris que la faveur du chevalier de lorraine auprès de Monsieur étoit montée au plus haut point qu'elle pou voit être depuis la retraite de M0* de Saint-Chaumont, et l'avoit tellement ébloui que, non-seulement il ne gardoit aucune mesure avec Madame, avec laquelle il continua de vivre insolemment; mais encore qu'il donnoit à Monsieur des conseils dont le roi n'étoit pas satisfait, et qui l'obligèrent à le faire arrêter et à le faire conduire ensuite dans le château de Pierre-Encise '. Monsieur fut sensible à cette disgrâce de son favori , autant qu'il étoit capable de l'être. Il témoigna son ressentiment par sa retraite à Villers-Coterets, et par les manières dont il en usa avec Madame, qu'il prétendoit toujours être l'unique cause de cette disgrâce, quoique, dans la vérité, ce fût la mauvaise conduite de ce chevalier envers le roi qui en fût le principal motif. Voici ce que Madame écrivit à M™ de Saint-Chaumont sur ce sujet :

* \jf chevalier de tan-aine fut arrêté par le comte d'Aven , capitaine des garde*. Sa captivité dan* le château de Pierre-Enciac , prêt de L\oo, tut bientôt changée en une récluiion plui térère au château d*If f dana une île voisine de Marseille ; mais il ne tarda paa à être rendu à la liberté, avec defetiw tculement de reparaître à la cour. 11 se retira a Rome où il te fixa quelque tempe ; il fut rappelé à la cour en !A70f immédiatement aprft la mort de Madame.

De Paris, le 3 janvier 1670.

« Vous avez besoin de toute votre dévotion, pour résister à la tentation que la prison du chevalier vous offre pour être aise du mal de votre prochain. Vous saurez par tout le monde le parti violent que Monsieur prend, et je suis persuadée que vous le plaindrez, malgré les mauvais traitements que vous en avez reçus; mais, quand j'aurois le temps de vous conter tout ce qui se passe, je le laisserois pour vous parler de l'injustice que vous me faites. Je vous aime, et vous devez, ce me semble, en être persuadée ; je n'ai rien fait pour les autres, en comparaison de ce que j'ai fait pour vous ; et toutes fois et quand vous le voudrez, je suis prête à déclarer que je vous préfère à tout le reste. Après cela, ne jugez pas de ce que je ferai par ce que je fais, et croyez que mes souhaits sont tels que vous le pouvez désirer; le temps vous le fera connoitre, et que rien ne peut jamais changer les sentiments de tendresse que j'ai pour vous. »

M°* de Saint-Chaumont m'écrivit là-dessus, et me donna quelque espérance d'une meilleure fortune. Elle me flatloit et se ilattoit elle-même , avec quelque raison, qu'il y alloit de l'honneur de Madame de nous rétablir, et il se passoit aussi fort peu de courriers qu'eUe n'en reçut de nouvelles assurances de la part de Madame , et pour l'un et pour l'autre.

Cependant Monsieur s ennuya de la solitude de Vil* lers-Coterets ; il obtint que la prison du chevalier de Lorraine fût changée en liberté de sortir du royaume et d'aller voyager dans l'Italie, et revint à la cour.

lettres que Madame écrivit sur ce sujet à M"" de Saint- Chaumont étaient pour elle et pour moi , et faisoient connoitre l'état où étaient lors les affaires. Celle du 10 mars, écrite de Paris à Mm# de Sain t-Chaumont , étoit en ces termes :

« Je ne vous ai point écrit de Villers-Coterets, parce que les voies sûres étoient rares, et la poste trop périlleuse, pour y commettre plus qu'un compliment qu'on veut bien qui soit perdu. J'y ai reçu la réponse de celle où je vous mandois la disgrâce du chevalier de Lorraine, et ne m'étonne nullement de vous voir recevoir avec tant d'indifférence une vengeance que le bon Dieu vous a si promplement faite. Monsieur continue toujours à croire que j'y ai part, et que c'est l'effet des promesses que je vous ai faites. C'est un honneur que je ne mérite pas, et il n'y a rien de coupable en moi (si c'étoit l'être que de travailler à la ruine d'un homme qui a cause' tous mes malheurs), que les souhaits. Votre dévotion a retranché même les pensées de vengeance; je vous avoue que je ne suis pas dans une pareille perfection, et que je vois avec plaisir qu'on a rendu justice à un homme qui n'en avoit jamais fait à personne. Ijes mauvaises impressions qu'il a laissées dans l'esprit de Monsieur font qu'il me voit toujours avec chagrin. Le roi nous a raccommodés ; mats, voyant qu'il ne peut encore, de quelque temps, donner les pensions qu'il a destinées au chevalier, il m'en fait lamine, et veut, par des traitements rudes, me faire souhaiter le retour du chevalier. J'ai pris la liberté de lui faire connoitre que sa politique n étoit pas bonne, ou du moins qu'elle ne I étoit [>as à mon égard. Il me répond avec des airs

que vous aurez pu retenir des derniers temps que vous avez été dans ce pays. H me paroît toujours de l'aigreur contre vous dans l'esprit du roi; il faut espérer qu'il reconnoitra votre innocence, et qu'il se repentira du traitement qu'il vous a fait; mais, hélas! il De plus temps, votre place est remplie; et Monsieur si honteux et si offensé de vous avoir fait une injustice, qu'il ne vous le pardonnera jamais. Je vous répondrai une autre fois à la lettre que vous m'avez écrite avant la dernière, et je vous reprocherai seulement de m'avoir soupçonnée d'avoir oublié à vous justifier ; je n'oublie rien de ce qui vous regarde, et vous trouverez en moi la plus constante et la plus tendre amie qui ait jamais été. »

Cette lettre fut suivie d'une autre écrite le 26 mars à Saint-Germain, dont voici la copie :

« Il me semble que toute la tranquillité de ma vie soit partie avec vous, et que l'injustice qu'on vous a faite, ne laisse ni paix ni repos à ceux qui en sont la cause. Il est vrai que j'en souffre, quoique personne ne le dût moins faire par cette raison ; mais il est vrai encore que tout ce que fait Monsieur me touche de si près, qu'il n'est pas possible que ses chagrins ne retombent sur moi. Il en a eu de fort grands de ce que le roi, mon frère, avoit envie que je F allasse voir. Ces chagrins même l'ont porté à une extrémité où vous ne l'avez jamais vu; car, sans craindre les bruits du monde, pour autoriser ses plaintes contre moi, il a dit que je l'avois traité de misérable, que je lui avois reproché la vie qu'il fait avec le chevalier, et beaucoup de choses de cette sorte, qui ont fort diverti le prochain

charitable. Le roi a fort travaillé pour lui faire entendre raison ; mais jusqu'à présent fort inutilement, parce que son but est de me faire obtenir des grâces pour le chevalier, en me traitant de la sorte, et que le mien est de ne me rendre pas aux coups de bâton. Ces avis différents n'ont point encore permis de raccommodement, et Monsieur ne vient plus chez moi, et ne me parle plus, ce qui ne m'étoil jamais arrivé jusqu'à présent, quelque démêlé que nous eussions eu. Cependant un reste d'apanage que le roi lui a donné a un peu adouci sa colère, et j'espère que devant Pâques tout ira bien. Je vous dirai , en général , que je suis contente du roi autant qu'on le peut être ; que je prévois qu'il naitra du reste de la faveur de M. le chevalier, ainsi que des cendres du dragon, beaucoup de matière à me rendre malheureuse. Monsieur croit le petit Marsan1 et le chevalier de Beuvrou, sans compter la fausse capacité du marquis de Villeroy *, qui se fait gloire d'être son ami et place cela où il peut, sans ménager, ni les intérêts de Monsieur, ni même ceux du chevalier. Pour moi, je suis résolue à travailler toute ma vie à raccommoder ce que ces messieurs auront gâté, sans espérance de raccommoder le fond. Par là, vous pouvez bien croire qu'il m'est nécessaire de beaucoup de

' IVunc hranchr cadette de U maison de Lorraine.

• Madame juge dans cette lettre, avec un tact admirable le marquis de Villcro* (François de NmfVille,fils de Nicolas de Nenfville, duc et mare» < liai de Villrroy) ; il ne dut qu'à l'amitié du roi contractée de» l'enfance le* haute* charges dont il fat revêtu ; nommé comme son |ierr duc et marcclial de France , il ne se signala que par ses fautes, et perdit en 17061a hataille dr Romilics, ce qui lui lit enlever enfin le commandement des .innée». Ixmis XIV le choisit néanmoins pour gouverneur de Wmis XV Il mourut disgracié »ousla régence.

patience ; aussi suis-je tout étonnée d'en trouver : car, à vous dire la vérité, les matières sont sensibles. Pour mon voyage d'Angleterre, je ne désespère pas de le faire, ce qui me sera fort agréable. Toutes ces affaires m'ont empêchée de parler des vôtres, quoiqu'elles ne m'aient pas empêchée d'y penser, et que rien au monde ne me peut divertir du dessein que j'ai de vous donner des marques de mon souvenir et de ma tendresse; mais vous savez qu'il y a des conjonctures qui peuvent tout gâter et qu'il faut laisser passer. Cela seul est cause que je ne vous dirai rien de ce qui vous regarde ; mais comme je vous l'ai déjà dit, on ne peut vous aimer plus tendrement que je le fais. »

Le 6 avril, Madame écrivit cette autre lettre à Mme de Saint-Chaumont. Je la place ici, parce qu'elle conte la suite de celte histoire mieux que je ne pour* rois faire.

« Pour le raccommodement qui s'est fait entre Monsieur et moi, vous verrez que les conditions pour mon voyage qu'on vous avoit mandées sont de ces jugements favorables dont le monde m'honore de temps en temps, sans que je puisse seulement me douter qu'on m'accuse de pareilles choses , pour le peu de fondement qu'il y a. J'ai souhaité, il est vrai, de voir le roi mou frère; mais, dans les oppositions que Monsieur y a faites, il n'a jamais été question du retour du chevalier; il m'a seulement déclaré qu'il ne pouvoit aimer, que son favori ne fut en tiers; et depuis, lui ayant fait voir combien, quand je pourrois désirer son retour, il me seroit impossible de l'obtenir, il n'y a plus pensé, et a cru, sans qu'il y eût d'autres raisons,

DE DANIEL DE COSIf AC. 409

qu'en faisant du bruit sur mon voyage d'Angleterre, il feroit voir au monde qu'il veut être le maître, et qu'il me traitoit aussi mal pendant l'absence du chevalier, que lorsqu'il étoit avec lui. Cette politique lui a fait prendre la chose où elle n'a jamais été; il parloit fort haut de notre mésintelligence, ne venoit plus chez moi, et prétendant par une telle conduite faire aussi connoitre que, s'il y a eu des choses qu'il a ignorées, comme on s'est imaginé, qu'il sait se venger d'un pareil traitement, en me faisant pâtir des fautes des deux rois, si telle chose étoit.

« Cependant, après tout ce fracas, il a trouvé bon de se rapaiser pourvu que je fisse les premiers pas ; je les ai faits avec beaucoup de joie par le moyen de la princesse Palatine1. Il m'avoit accusé de lui avoir dit mille extravagances. Je l'assurai que cela n'étoit pas; qu'il auroit fallu que j'eusse été folle, et que je serois au désespoir qu'il eût mal entendu ; que sans avoir rien dit, je voulois bien lui demander pardon. Toutes ces choses l'apaisèrent, et dans le raccommodement, après de grandes promesses d'oublier le passé et de bien vivre à l'avenir, sans nommer le chevalier, non plus que s'il n'eut pas été au monde, il convint que non-seulement j'irois en Angleterre, mais qu'il iroit

1 Cette princesse, connue par set aventure* galante* ri par U dévotion qui lrt < xpia, était en ton nom Anne de Gonzague» fille du duc de Net en, établi par le» armes de Krauce dans le duché de Mautoue. Klle fut destinée «l'abord à la *ie monastique; mai* a\ant été vue au couvent par k* duc de Guivr, alors uoromé a l'archevêché de Reims, celui-ci Tenir ta et l'épousa, «lit-on , *c< rètcmriit. Quoi qu'il en soit , le duc de Cuise a\ant épousé ensuite Honorée de C$\\ me*, veuve du comte de Bossu, Anne de Gonrague •e maria, de son côté, avec Edouard de Bavière, UU H c l'électeur Palatin, roi de Bohême

aussi. J'en écrivis dans le moment au roi mon frère; je n'ai point encore eu de réponse, et Ton ne dit rien encore de tout ceci. Chacun raisonne de sa tête. Tout le monde croit assez que j'irai ; mais personne ne se doute que Monsieur veuille être de la partie, après tout ce qu'il a dit contre le roi mon frère, en déclarant qu'il lui vouloit faire le dépit de ne me pas laisser aller, pour se venger de lui. Avouez, après cette relation, que celle qu'on vous a faite en l'air est bien opposée à ce qui en est; et, une fois pour toutes, croyez que je ne ferai point des choses absolument extravagantes, comme seroit celle de m'offrir à faire revenir le chevalier, quand son retour dépendrait de moi, ce qui n'est pas. Pour ce qui vous regarde, il y a huit jours que je suis à Paris ; je n'ai encore pu, par cette raison, parler au roi. Ne pensez pas, quand je vous dis cela, que je prétende que votre séjour à trois journées de Paris soit une grâce, je la demanderai parce que vous voulez rendre ce respect au roi ; mais comme une chose qui ne peut être refusée, puisqu'elle vous étoit promise quand vous partîtes ; et il seroit bien extraordinaire que vous ne puissiez aller présentement, où on vous permettoit d'être au commencement. J'espère même qu'après ce premier pas, on voudra bien ne vous honorer plus de la qualité de dangereuse personne, et que vous pourrez être où vous désirez, tant pour vos affaires que pour votre santé. Enfin, vous pouvez compter que j'ai sur tout cela pensé les mêmes choses que vous, et que je ferai tout ce que je pourrai. Vous savez que ce n'est pas toujours ce que je veux, et je vous avancerai à mon grand regret que, quelque belles que soient les apparences pour moi, je ne vois pas

toute la bonté sur les grâces que je pourrais espérer, el que, dans les occasions où il a semblé que je dusse être la plus contente, je n'ai pas laissé d'avoir des dégoûts terribles dont je ne me suis vantée à personne du monde, parce que je n'aime pas à me plaindre, et encore parce que je ne saurais à qui parler. Je vous ai, dans ce temps, souhaité mille fois la journée, et quoique vous me reprochiez toujours autrefois que je ne pouvois parler, il me paraît que je l'aurais bien fait, si je vous eusse eue. Mais hélas ! c'est un plaisir sur lequel je puis peu me flatter. Croyez, au moins, que j'en sens la perte, et que je n'oublierai jamais ce que vous souffrez pour l'amour de moi, et ce que je dois a l'amitié que je vous ai promise. »

Pour moi, je n'écrivois plus à Madame, de peur de l'embarrasser; mais j'avois toujours mon parent à Paris qui Tinformoit de ce que je croyois nécessaire qu'elle sût ; je reçus cette lettre de sa part, le 8 avril1.

M"1* de Saint-Chaumont en reçut une autre, datée de Saint-Germain le 1 4 avril , en ces termes :

« Dans le temps que je pensois parler de vos intérêts au roi, et des raisons que vous avez pour être bien aise d'avoir la liberté d'aller où vous voudrez, on a prévu mes bonnes intentions par de ces bons oflices, lesquels votre malheur empêche qu'on approfondisse. Ije rai appela votre frère* et lui dit qu'on l'avoit assuré que vous aviez été à Paris déguisée, et qu'il savoit que

1 I,e texte de cette lettre, qui devait «livre immédiatement re» dernière* ligne* ne se trotm» point copié dam le manuscrit. 1 Im' maréchal deGranoot.

sures, elles étoient toujours par la poste, et tous les courriers sont à M. de Louvois. De plus, vous savez que la connoissance des affaires est le seul endroit par où Monsieur se plaint de vous. J'ai toujours attendu à répondre à la lettre que j'ai reçue de vous à Villers-Coterets, que quelque homme exprès vous allât trouver. Celui de M. de Valence me donnant toute la liberté que je puis désirer, je vous dirai que tout est fini et d'accord entre les deux rois, qu'il reste très-peu de chose à faire que je pourrai achever dans le voyage. Personne qui sauroit cela ne pourroit douter que je ne fusse en état de faire ce que je voudrois. Cependant, quoique le roi, de lui à moi, soit très-bien disposé, je le trouve, en mille endroits, insupportable, faisant des fautes et des imprudences incroyables , sans en avoir l'intention. Pour vous expliquer cela, je l'avois presse d'accorder à Monsieur la permission de donner des |>ensions au chevalier, comme une chose qui me faisoit un mérite auprès de lui et qui le remettrait de bonne humeur ; il me refusa, disant que c'étoit l'envie d'aller en Angleterre, et que je ne me misse pas en peine, que j'irois sans cela, parce que je lui étois nécessaire. Il en parla à Monsieur, qui saute aux nues , et fait tout le vacarme dont vous avez ouï parler, pendant lequel temps il me donna parole de ne rien donner au chevalier qu'à ma prière ; de sorte que voulant apaiser Monsieur, il permet à son favori de voyager, ce qu'il ne devoit pas, parce que la crainte d'être mis en prison retenoit Monsieur des violences dont il se faisoit présentement honneur ; donne le surplus de r apanage, et promet les pensions au retour du voyage, pourvu que j'y consente, et tout cela sans son-

ger a me raccommoder, après avoir promis d'agir de concert. Avouez qu'un esprit un peu droit est bien étonné d'une pareille conduite, et qu'il est difficile de faire les choses aussi bien qu'on le pourroit , si on étoit

cru.

ce J'avois encore assuré le roi que s'il me permettait de promettre les pensions que je remettrais à Monsieur1 ; il ne veut pas me l'accorder, de peur que je

commette sa gloire, en laissant croire au monde que les gronderies de Monsieur attirent des grâces; et deux jours après, il donne plus qu'on ne lui demande, et permet que Monsieur aille en Angleterre lui-même, sans songer à l'embarras que' ce serait au roi mon frère, qui ne lui voudroit dire les affaires que jusqu'à un certain point. Aussi, quand la proposition lui en a été faite, il l'a refusé tout net, disant que mon frère le duc d'York ne pourroit venir à Calais, pendant que Monsieur seroit à Douvres, et qu'il ne vouloit pas que les choses se passassent sans l'égalité. Ce refus a aigri Monsieur contre moi de nouveau, de sorte qu'il a la douleur que l'honneur m'en demeure, et pour se venger de moi, il consent à mon voyage de mauvaise

grâce.

« Ses amis et son conseil présent est M. de Marsan, le marquis de Villeroy et le chevalier deBeuvron. Le marquis d'Effiat', est seul de sa troupe un peu moins fripon que les autres , mais pas assez habile pour redresser Monsieur; tellement que les trois premiers ont tout le crédit parce qu'ils conseillent de mal vivre

• La phraar u>tt pas complète.

9 Petit-fil» du maréchal d'Effiat qui avait été chargé en 1614 de la *ttm de négocier Ir mariage de Henriette de France avec Charles I°*.

avec moi pour faire revenir le chevalier, et Monsieur, dans tous ses radoucissements, me dit qu'il faut que je le convainque de mon amitié pour lui, m'assure qu'il n'y a qu'un moyen ; or, à vous dire la vérité, ce serait de ces remèdes qui d'abord paraissent bons, mais qui sont suivis d'une mort assurée. Aussi on a parole du roi que de huit ans il ne le fera revenir. Il faut espérer qu'avant ce temps Monsieur sera guéri ou éclairé. L'un ou l'autre lui fera voir les fautes que cet homme lui a fait faire, et il ne peut s'en apercevoir sans le haïr autant qu'il Ta aimé. C'est toute mon espérance; quoique, quand cela seroit, je ne puis me flatter d'un bonheur. Partant, le naturel jaloux de Monsieur et la peur qu'il a qu'on ne m'aime et qu'on ne m'estime, me donnera toute ma vie des affaires ; et le roi n'est point de ces gens à rendre heureux ceux qu'il veut le mieux traiter. Ses maîtresses, à ce que nous voyons, ont plus de trois dégoûts la semaine. Voyez à quoi ses amis se doivent attendre.

« ta comtesse de Gramont viendra avec moi à Douvres et M. d'Hamilton1. Tout ce que vous connoissez en France vouloit suivre; mais le roi mon frère n'a pas voulu, et Monsieur en a été ravi, pour que je n'eusse personne avec moi, croyant cela moins ho* norable*. Je verrai dans mon voyage ce qu'il y aura

1 Antoine , comte d'Hamilton , d'une illustre famille écossaise , resté toujours fidèle è U cause des StuarU ; écrivain spirituel , il a laisse plusieurs ouvrages dont le plus connu est celui qu'il publia sous le titre de Mémoires du comte dt Gramomi. Le comte de Gramont avait épousé sa •orur.

* Comme il entrait dans les vues de Louis XI\ de divulguer le moins posMhle le projet de voyage de Madame en Angleterre, toute la cour partit d«* Saint-Germain tous le prétexte d'aller visiter la Flandre. I* roi , la

à faire pour le pauvre M. de Valence, sur le cardinalat, et je vous assure que j'ai plus d'envie de le servir que jamais. Je dois parler aujourd'hui au roi pour qu'il lui permette de retourner chez lui ; je ne sais si je réussirai. Celui qui vous portera cette lettre vous en instruira, car peut-être n'aurai-je pas le temps de vous en instruire moi-même. Je ne sais comment j'ai trouvé celui de faire une si longue lettre. Je la finirai après vous avoir assuré que je ne me console point de votre absence, qu'en toutes les occasions je vous trouve à redire, et, comme je vous l'ai déjà dit, je ne puis être heureuse que vous ne soyez avec moi. »

Madame lui écrivit encore cette lettre le 28 avril :

« Je ne croirois pas que mon voyage pût être heu* reux, si je le commençois sans vous dire adieu. Jamais rien n'a été plus traversé, et, à l'heure qu'il est, Mon* sieur veut que je ne demeure que trois jours avec le roi mon frère. Ce terme vaut toujours mieux que rien ; mais il n'est pas suffisant pour toutes les choses que deux personnes qui s'aiment autant que lui et moi avons à nous dire. Monsieur est toujours trop aigri sur mon sujet, et je dois m'attendre à bien des chagrins au retour de ce voyage. Vous croirez aisément

reine, le dauphin, Monsieur et Madame, M"* de Montpensier étaient da voyage ; on marchait à petites journées sous la brillante escorte de la maison militaire, commandée parle duc de Lauzun. A Dunkerque, Madame s'embarqua pour Douvres , le 2 juin 4670 , sur un vaisseau commandé par le comte de Sandwich. La suite de Madame se composait , outre les personnes dont elle parle dans sa lettre, du comte d'Albons, son chevalier d'honneur, de M. de Rocheplate, lieutenant des gardes de Monsieur, des comtesses d'Albons et du Plessis , et de ses Clles d'honneur, parmi lesquelles se trouvait M1I# de Kérouaille ou Kérotiet qui devait devenir la célèbre duchesse de Portsmouth.

ce que je vous dirai lk-dessus, quand vous vous souviendrez que je prévis tout ce qui arriverait après ma couche, quoiqu'il fût impossible de l'éviter. Il en est de même à présent. Monsieur veut que je fasse revenir le chevalier, ou bien me traiter comme la dernière des créatures. Avant qu'il fût chassé, il dit à Monsieur qu'il falloit trouver des moyens pour nous séparer. J'en avertis le roi qui se moqua de moi; mais depuis il a trouvé cela vrai. Monsieur le lui ayant proposé. Ainsi je lui dis qu'il voyoit la nécessité de ne laisser jamais revenir cet homme qui feroit bien pis encore à l'avenir. Je n'ai point le temps de vous en dire davantage ; je n'ai que celui de vous assurer que rien n'est capable de diminuer la tendresse que j'ai pour vous. »

Cette lettre fut suivie d'une autre du 2G juin, et ce fut la dernière que cette Princesse lui écrivit; elle est datée de Saint-Cloud.

« Je ne suis pas surprise de la joie que vous me témoignez avoir de mon voyage d'Angleterre; il m'a été très-agréable, et quelque persuadée que je fusse de l'amitié du roi, mon frère, je l'ai trouvée encore plus grande que je ne l'espérois; aussi ai-je trouvé dans toutes les choses qui dépendoient de lui tout l'agrément que je pouvois désirer. Le roi même, à mon retour, m'a témoigné beaucoup de bonté; mais pour Monsieur, rien n'est égal à son acharnement pour trouver moyen de se plaindre. Il me fit l'honneur de me dire que je suis toute- puissante, et que je puis ce que je veux ; que, par conséquent, si je ne fais pas revenir le chevalier, je ne me soucie pas de lui plaire, et » joint ensuite des menaces pour le temps à venir. Je i 17

M. de Sain t-Laurens , introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, qu'elle avoit heureusement réussi dans son voyage, et me fit l'honneur de compter, entre ses sujets de contentement, la parole que le roi son frère lui avoit encore donnée touchant ma grande affaire \ et T espérance très-sûre qu'elle avoit de nous revoir bientôt. M™ de Saint-Chaumont et moi, auprès d'elle ; mais à peine eus-je le temps de faire réflexion sur tant de choses agréables , que j'appris la nouvelle de sa mort. Le 29 juin, sur le soir, elle demanda un verre d'eau de chicorée à la glace; elle le prit, et dix heures après, elle expira dans toutes les douleurs de la plus violente colique *. Je n'entreprendrai pas d'exprimer l'état où je me trouvai. Puisqu'il y a eu des personnes qui sont mortes de douleur, il m'est honteux d'avoir pu survivre à la mienne. Tout ce que le respect, l'estime, la reconnoissance, l'ambition, l'intérêt peuvent inspirer de réflexions affreuses, me passa mille fois dans l'esprit. Mon tempérament y résista, je n'en fus pas même malade ; mais ma vie devint si chagrine et si languissante , qu'elle ne valoit guère mieux que la mort. Pour la perte de ma fortupe, je n'y fus pas trop sensible ; je n'avois jamais pu hie persuader que les

1 I*r ihapcau de cardinal.

* Madame mourut le 30 juin 1070, âgée de vingt-six an* , laissant, de m>o mariage avec le duc d'Orléans, deux fille» : la princeate Marie-Louise, qui a cpouae Cliarlet II, roi d'Espagne , et la princeate Anne-Marie, ma rire à Victor-Amédée II, roi de Sardaigne.

Le duc d'Orléans te remaria Tannée qui suivit la mort d'Henriette d'Angleterre avec la princeate Charlotte, fille de l'électeur Palatin. Ottr princeate abjura le luthéranisme pour épouser ce prince, auquel elle donna deux enfants : Philippe d'Orléans, régent du royaume pen* dant la minorité de Louis XV, et la princesse Elisabeth, ■sriée au duc de lorraine.

blanc et uni au delà de toute expression , sa taille médiocre, mais fine; on eût dit qu'aussi bien que son âme, son esprit animoit tout son corps. Elle en avoit jusqu'aux pieds, et dansoit mieux que femme du monde.

Pour ce je ne sais quoi tant rebattu, donné si souvent en pur don à tant de personnes indignes , ce je ne sais quoi qui descendent d'abord jusqu'au fond des cœurs , les délicats convenoient que chez les autres il étoit copie, qu'il n'étoit original qu'en Madame; enfin, quiconque l'approchoit demeuroit d'accord qu'on ne voyoit rien de plus parfait qu'elle1.

Je n'ai plus rien à dire de cette princesse, sinon qu'elle au roi t été la gloire et l'honneur de son siècle, et que son siècle l'auroit adorée , s'il avoit été digne d'elle.

Avec cette princesse, je perdis l'envie et l'espérance de mon retour, et pleinement dégoûté du monde , je tournai toutes mes vues du côté de mon ministère.

Cependant, M. l'archevêque d'Auch, par I amour qu'il avoit pour l'épiscopat, obligea sa province de charger M. de Conserans, député , de faire intéresser toute l'Assemblée du Clergé dans la réparation de mon injure, la province de Narbonne chargea M. d'L-sez de la même chose. M. d'Agde* eut la même commission de ma province de Menue, qui crut avec honneur

• (> portrait de Madame te trouve reproduit, preiqur en entier, dans Vdbrrgè thrvnoivgiifue de f histoire de France, du président Hénaolt , avec cette indication entre parentliètes : Mmmm. de C.

'LouU Kouquet, evéque depuis le 28 juin 1658 jusqu'au 4 I70i.

ne pouvoir pas se dispenser de suivre ces deux exemples ; mais tout cela n'eut point d'effet. L'Assemblée commença, continua, finit, sans qu'on trouvât à propos de faire aucune mention de nous; chacun, à ce qu'il disoit, avoit peur d'aigrir Sa Majesté contre M. d'Agde et contre moi; mais la vérité, c'est que personne ne voulut hasarder de nuire à ses propres intérêts.

Il m'étoit resté deux amis qui avoient plus de mérite et de bonne volonté que de pouvoir : M. de Saint- Laurens, introducteur des ambassadeurs de Monsieur, et M. Mérille , le premier valet de chambre. Ce dernier avoit souvent des intrigues avec M. de Louvois, et se trouvant , tous les jours, en état de lui rendre quelques services, il lui parla de moi, et l'engagea, ce lui sembloit, dans mes intérêts. M. de Louvois lui promit de me servir auprès du roi, si l'occasion s'en présentoit, et lui dit qu'il n'oseroit en parler le premier, craignant la délicatesse du roi ; mais que si on pouvoit obliger quelque personne de rompre la glace, il feroit son devoir. 11 insinua même qu'on pouvoit se servir du P. Ferrier, qui, par sa qualité de confesseur, pourrait, plus naturellement qu'aucun autre, demander qu'un évêque fût remis dans les fonctions de son emploi. Mérille rendit compte de cette conversation à un homme à moi qui se trouva dans Paris , et qui savoit que M. l'archevêque avoit des liaisons avec le P. Ferrier. Us concertèrent ensemble que cet homme supplieroit M. de Vienne de vouloir obliger le P. Ferrier de demander au roi mon retour dans mon diocèse, sous prétexte des désordres qui y étoient arrivés depuis mon absence. M. de Vienne écrivit au

V. Ferrier, qui s'engagea d'en parler au roi; mais lorsqu'il voulut lui en faire la proposition, Sa Majesté l'arrêta dès le premier mot, et lui dit : « Monsieur, je sais tout ce que vous avez à me représenter, » et lui répéta, mot à mot, la lettre de M. de Vienne, ajoutant qu'il ne devoit pas se mêler d'une telle négociation.

Tout cela fut fait avant que j'en eusse connoissance ; peut-être que si j'en avois été averti , j'aurois mieux disposé la chose; mais enfin, soit que M. de Louvois eut vu la lettre de M. de Vienne, comme on disoit en ce temps-là qu'il voyoit toutes les lettres qu'on écrivoit , et qu'il en eut informé le roi ; soit, comme je le crois plus vraisemblable, que M. de Vienne en eût envoyé une copie à M. le marquis de Villars, son frère, qui étoit à Paris, et qu'il eût voulu faire sa cour en la montrant au roi, cette voie innocente passa pour une cabale, rendit mon exil encore plus long, et me mit en état de n'en pouvoir espérer la fin par de bons oflices.

Il y avoit déjà quelque temps que j'avois été obligé, pour empêcher la dissipation des biens de ma famille, d'en prendre soin. Mon frère1, qui étoit d'une humeur fort facile, avoit ses affaires en désordre ; je me piquai d'honneur de les rétablir, ce que je fis avec beaucoup d'application et d'argent, et ayant trouvé dans la |ktsonne de mon neveu1, son fils aine, les inclinations

1 Arma ml, manjim dr Cornac , frrrr aine de l'auteur de» M<imnrrt; il moiu ut è Pari* tu I IJ9£

' François, nianjuU de Oiuiac , capitaine de «atalrrir au rvgimrnt d'Alhrrt, jwic de U prince**' <l' Kg mont dont il «M longuement question dans la ttronde >ersion dr% Mêrmuirt

d'un honnête homme , je me fis le plaisir de le faire bien élever.

Comme je ne pouvois pas prendre toutes les mesures nécessaires à ces vues sans sortir de mon exil, et que les mouvements que demandent les affaires veulent la présence d'un homme libre, je résolus d'écrire à M. Le Tellier, de qui j'étois plus connu que des autres ministres, et qui en avoit toujours usé assez honnêtement avec moi, pour le supplier de m'obtenir de la bonté du roi, ou des lettres d'état pour surseoir mes affaires , ou une évocation générale dans un tribunal où j'eusse la liberté de m'aller défendre des poursuites que me faisoient une infinité de personnes, qui vouloient profiter de ma disgrâce. Sa Majesté, sur ma supplication , m'accorda une évocation de toutes mes causes au sénéchal de Toulouse et, par appel, au Parlement de la même ville , avec la liberté d'y aller faire mon séjour.

Trois mois après , je fus rappelé. J'allai saluer le roi, qui me reçut d'une manière si tendre et si obligeante, que ce seroit une grossière ingratitude à moi de ne conserver pas le souvenir d'une obligation à laquelle je fus fort sensible. Je remerciai Sa Majesté d'une manière fort respectueuse; mais quelques-uns trouvèrent que je lui parlai trop audacieusement, lui disant que si, outre mon entrée dans Paris causée par ma maladie, j'avois encore fait quelque chose qui lui pût déplaire, je n'avois pas été assez puni de deux ans d'exil, parce que je ne me repentois de rien, et que, si j'étois dans les mêmes occasions je ne ferais que ce que j'avois fait ; mais que j'osois lui dire avec confiance que mes plus grands ennemis n'auraient

pas la hardiesse de m'accuser de rien. Après cela, ayant passé dans les terres de ma maison, je me retirai dans mon diocèse1.

M. l'évéque de Conserans, Marmiesse, m'écrivit, étant dans l'Assemblée générale du Clergé , qu'il étoit bien mortifié de ne trouver aucun moyen pour me retirer de l'exil où j'étois; je lui répondis que je lui étois sensiblement obligé; mais que je n'étois pas si sensible à mon malheur, que je n'eusse une consolation , qui étoit que, si j'avois pu rendre quelques grands services à Sa Majesté et même à l'État, je ne pourrois pas désirer une plus grande récompense que d'avoir deux évéchés à simple tonsure , n'étant pas en pouvoir de faire aucune fonction d'évèque \

Je ne manquai pas d'occupation pour rétablir lieaucoup de désordres qui s'étoient introduits pendant mon absence, surtout je m'appliquai à faire les conversions par des missions et par beaucoup de soins que je pris pour remettre dans la voie les malheureux qui s'en étoient écarlés, ce qui me réussit. JVus même l'avantage de faire abattre dans mes diocèses , avant même la révocation de ledit de Nantes, et le plus souvent à mes dépens, les temples qui avoient été établis contre les ordonnances.

Je passois tranquillement mes jours dans ces occupations, jusqu'à ce que j'en fus détourné par une let-

' O fut pendant le long séjour que Daniel dr Comte fit dans son diocè*r à partir de cette époque , qu'il reçut M— de Sérigné, ainsi qu'elle noui l'apprend |»ar m lettre à m fille, dater dr Valence, le 6 octobre

■ (>t alinéa est mi* bor* de ta place : il srmhlr qu'on d errait le reporter à la p. 423, atant cet roots : // » miott tirjè fiir/eiir temps... . ou bien, à la p. Ait, avjnt ««•» mot» : // m' finit tette Jet** mmn.

tre du roi que je reçus, par laquelle, sans l'avoir demandé ni désiré, j'eus la liberté d'aller à la cour et à Paris. Comme je n'avois employé pas un de mes amis pour obtenir cette grâce, j'en attribuai l'effet à ce qui arriva peu de temps après , qui fut un ordre à tous les prélats du royaume de députer à l'Assemblée que le roi avoit permis de tenir à Paris , touchant les différends qui étoient arrivés entre le pape et le roi sur l'extension de la régale, et les plaintes de M. l'évéque de Pamiers1 contre M. de Toulouse1, son archevêque. Il fallut députer, dans chaque province, deux du premier ordre et deux du second. Notre province de Vienne n' étoit composée que de M. l'archevêque, de M. l'évêque de Viviers , de M. de Grenoble et de moi. M. de Vienne refusa cette députation : il avoit assisté à l'Assemblée tenue en 1680, où il s'étoit passé des choses qui lui persuadèrent qu'il ne serait pas agréable à la cour. M. de Viviers étoit dans un âge qui ne pouvoit pas trop lui permettre d'être en état d'y assister. M. de Grenoble 8, qui commençoit dès lors à prendre des mesures pour son élévation du côté de Rome, témoignoit qu'il ne serait pas si favorable à la cour de France qu'on l'aurait souhaité, de sorte qu'il étoit de nécessité que je fusse député, et en effet je le fus seul; M. de Viviers ne fut

1 François-Etienne de Caulet, évoque de 164-4 à 1680. Set différends avec l'archevêque de Toulouse, son métropolitain, ne furent soumis qu'a près sa mort à rassemblée dite de 1682, qui se réunit à Paris le 1er octobre 1681.

* Joseph de Montpczat de Corbon, archevêque du 17 août 1674 an 27 juin 1687.

* Etienne LeOmus, depuis cardinal , évoque du 24 août 1671 an 12 septembre 1707.

nommé que pour faire le nombre de deux, et n'assista point, n'étant plus en état de se rendre ii l'Assemblée.

Passant par Fontainebleau, où Sa Majesté étoit , je priai M. de Reims, qui y étoit aussi, de vouloir bien me faire la grâce de dire à Sa Majesté que j'étois arrivé, et de savoir quand elle voudroit bien que j'eusse l'honneur de la saluer. Le roi lui dit que je vinsse à son lever, et après, il lui dit que cela peut-être me feroit de la peine de me présenter devant lui, en présence de tout le monde. Sa Majesté ordonna qu'on m'ouvrit la porte de son cabinet , et , quand je serois arrivé, qu'elle me verroit i\ son particulier. Je saluai le roi avec tout le respect que je devois, dans son cabinet, et après un compliment fort court , Sa Majesté eut la bonté de me dire qu'elle n'avoit eu aucune part aux choses désagréables qui m'étoient arrivées, que de l'avoir souffert, n'ayant pas pu le refuser à Monsieur. Elle me demanda si je ne verrois pas Monsieur. Je lui répondis qu'ayant l'honneur d'être son frère, je satisferais au respect que je lui devois.

Ijc lendemain, Sa Majesté étant sur son départ |>our se rendre à la tête de son armée, un nombre infini de personnes étant dans sa chambre, elle m'ap|>cla, et dans une embrasure de fenêtre, elle me dit qu'elle cro\oit bien que jétois persuadé que je n'avois aucun sujet de me plaindre d'elle; que je savois bien aussi qu'il ne s'étoit rien passé dont elle eût sujet d'être mal satisfaite de ma conduite, et quelle espéroit bien que, dans l'Assemblée du (ller^é, je ferois mon de- >oir en tout ce qui la trgarderoit, et ajouta que je lui ferois plaisir de me conformer aux sentiments de M. lai

chevêque de Paris1. Les courtisans et un assez grand nombre d'évêques qui étaient présents furent assez surpris de la manière favorable dont Sa Majesté avoit paru me parler. Je ne trouvai pas à propos de leur en faire confidence.

Je fus dans l'appartement de Monsieur, et après l'avoir salué, il jugea bien qu'un entretien public ne serait pas convenable ; il entra dans son cabinet, me dit de le suivre et ferma la porte. Il me témoigna assez obligeamment qu'il étoit bien aise de mon retour à la cour, et qu'il l'avoit ainsi témoigné, lorsque le roi lui en avoit fait la proposition, et dit qu'il serait bien aise de trouver occasion de me faire plaisir. Je pris la liberté de lui répondre que je n'avois qu'une seule grâce à lui demander, après avoir passé onze années à son service avec tout l'attachement qu'il m'avoit été possible, qui consistoit à savoir quel sujet Son Altesse Royale avoit eu de se plaindre de moi, et par où j'avois mérité sa disgrâce. Il me répondit que j'a vois été dans les intérêts de feu Madame plus que dans les siens ; que c'était moi qui lui avois donné le conseil de faire enlever la cassette de Mlle de Fienne, ce qui lui avoit attiré beaucoup d'embarras ; qu'on lui avoit fait connoître qu'il ne devoit pas se fier à moi. J'avoue que je ne pus m'empêcher de lui dire que je trouvois ce conseil fort bon , et que j'étois si malheureux que je ne l avois pas donné; que c'était M™ de La Baume '. Cette repartie le toucha, et avec

1 François de Harlay de Chanvalon.

* La marquise de La Baume, belle-sœur de la trop célèbre marquise de Courcelles , et mère du maréchal de Tallard , est connue par sa liaison avec le beau duc de Candalc, et par nombre d'autres attachements qm

raison, j'avoue mon tort. 11 ouvrit la porte de son cabinet, se retira dans un endroit de son appartement; mais, comme peu de temps après m'avoir fait donner ordre de me retirer de sa maison , il avoit su que je n'avois pas eu de part à l'enlèvement de cette cassette , et qu'il en avoit témoigné son ressentiment à M™ de La Baume , à laquelle il avoit fait défense d'entrer chez lui, je pou vois m'assurer du retour de ses bonnes grâces.

L'Assemblée étant convoquée , je fus nommé par elle pour faire la relation des sept brefs que le pape avoit fait signifier à l'occasion de la régale, qui étoit la commission la plus importante et la plus difficile, et je crois que je défendis nos droits avec quelque succès, et peut-être qu'on en conviendroit par le rapport que je fis, dont je mets ici la relation1. Sa Majesté en parut satisfaite ; mais comme il s'étoit passé beaucoup de choses dans lesquelles on s étoit engagé plus avant qu'on ne devoit, cette Assemblée fut révoquée, et il n'y eut point de verbal, ayant été le tout retiré et remis à Sa Majesté \

aboutirent à la faire enfermer dans un couvent en vertu d'une lettre de cachet sollicitée par ton mari. On tait que ton indiscrétion livra i la publicité, contre le gré de ton auteur, V Histoire amoureuse des Gaules , par Hussv-Rabutin, qui contenait le récit transparent, sous des noms empruntés, de tout les scandalet du temps.

' Ce rapport n*ett point transcrit i la suite des Mémoires, mais se trouve dans un volume de pièces détachées , dont un grand nombre sont également relatives i la célèbre assemblée de 1682. On trouvera ces diverses pièces dans le second volume.

• Le 9 mai I68i , le président de Y Assemblée lui donna connaissance d'un bref du pape, du 1 1 avril, qui cassait tout ce qui avait été arrêté par elle au sujet de la régale. Depuis ce jour, l' Assemblée intei lompit ses séances jusqu'au 13 juin, où il lui fut donné lecture d'une lettre du rot qui l'ajour*

En Tannée 1685 je fus encore député à l'Assemblée générale du Clergé. Ce fut dans cette Assemblée que Sa Majesté prit la résolution de révoquer l'édit de Nantes, qui étoit si pernicieux à l'Église1. Je crois que je puis dire que je n'épargnai ni mes soins , ni mes biens, pour profiter de la bonne disposition du roi pour le maintien de la religion. Quand je fus nommé évêque de Valence et de Die, j' a vois agi pour inquiéter les huguenots , qui avoient pendant plusieurs années rendu leur religion prétendue bien plus considérable et plus avantageuse que ledit de Nantes ne l'avoit souffert. Je m'y appliquai avec tant de succès, par le secours de Sa Majesté , qu'avant que ledit de Nantes fût révoqué, j'avois entièrement fait détruire leurs prêches et fait faire des conversions par plus de trente mille hommes, dont plus de la moitié a heureusement persévéré dans la religion

Dès ma première entrée dans les États*, je trouvai de

naît au mois de novembre de la même année ; mais les différends arec la cour de Rome ayant continué , cette deuxième convocation n'eut pas lien. Le procès-verbal ne fut point supprimé à la lettre , comme l'auteur semblerait le donner à entendre ; seulement , en raison de la révocation de l'Assemblée, il ne fut point déposé aux archives du Clergé, suivant l'usage ordinaire. Il fut conservé par M. Le Teilier, archevêque de Reims , ua des présidents de l'Assemblée ; mais après sa mort , en 1710, ce procèsverbal fut remis aux archives par l'abbé de Louvois , son neveu , et par M. de Chauvelin, son exécuteur testamentaire.

1 \jA harangue de clôture de l'Assemblée de 1 685 fut adressée an roi par l'évéque de Valence, le 14 juillet ; on peut la lire à la fin des Mémoire*.

* On s'aperçoit qu'il existe ici une lacune dans le récit. L'auteur devait naturellement donner des détails sur sa promotion à l'archevêché d'An , avant de parier des difficultés qu'il rencontra dans son nouveau diocèse. Cette lacune est du reste comblée par la deuxième version des

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grands obstacles. M. l'archevêque d'Arles, frère de M. le comte de Grignan, s'opposoit à ne pas me donner une place que mes prédécesseurs avoient eue. Son mérite et son crédit, ajouté à celui de M. son frère, qui avoit l'autorité du roi sur les députés des communautés, me rendoient non-seulement inutile, mais méprisable. Il ne me rcstoit que Tunique ressource de porter mes plaintes à Sa Majesté, et de la supplier de régler les différends que ces messieurs me faisoieut.

ije roi en prit connoissance, et dans son Conseil d'Ktat, après un examen fort exact, Sa Majesté me rétablit dans la place que mes prédécesseurs avoient occupée , ce qui obligea M. l'archevêque d'Arles de se retirer des Assemblées et de me laisser les fonctions de mon emploi, avec le même pouvoir et la même autorité qui m'étoient dus. Je puis dire sans vanité que cela fut avantageux pour l'autorité de Sa Majesté, m étant fort appliqué, et avec succès jusqu'à présent, à réussir à ce qu'elle et MM. ses ministres ont demandé et désiré, et surtout avec un si grand désintéressement , que depuis vingt-quatre ans que je suis archevêque dAix , je n'ai pris ni reçu aucun présent ni aucune restitution des grandes dépenses que j'ai faites, uniquement pour le bien de la province et pour son unique intérêt, quoique mes prédécesseurs fussent en usage de prendre des gratifications et des payements j>our les dépenses qu'ils avoient faites pour leurs voyages à la cour ou dans la province, lorsqu'il y avoit de justes raisons de leur être utile ou nécessaire, et que tous les présidents des autres Assemblées des Ktats eussent de grandes sommes pour y satisfaire.

Le roi m'offrit d'obliger les États de me donner une pension pour me dédommager, comme il se pratique en Languedoc, en Bretagne et en Bourgogne ; mais je suppliai Sa Majesté de me permettre de ne rien prendre de la province , afin d'être plus en état d'empêcher que ceux qui étoient employés ne prissent plus que ce qui leur étoit justement dû, ce qui a réussi comme je le pou vois désirer, ayant épargné à la province des sommes excessives et considérables, par l'application que j'avois à arrêter les grandes dépenses par les Procureurs du pays1, et ce fut un grand avantage pour moi d'en avoir usé de la sorte, Sa Majesté ayant eu la bonté de me donner, pour cette considération et ce désintéressement, une abbaye1 qui me mit en état de me passer du bien de la province , et de soutenir mon emploi avec honneur.

Je ne fus pas heureusement sorti de cette affaire, que je fus obligé de me défendre contre un nombre de personnes qui s'étoient proposé de gouverner comme elles avoient fait par le passé'

ma qualité de chancelier de l'université d'Aix, qui avoit été, dans son principe, seule autorisée pour présider, et attachée à la qualité d'archevêque. C'étoit un président du Parlement , marié , qui s' étoit mis à la tête de ce corps composé de tout ce qu'il y avoit de gens de justice et avocats, qui me disputaient

* On appelait Procureurs du pays les représentants des communes ou communautés à P Assemblée des États qui se tenait chaque année.

1 L'abbaye de Saint-Riquier, diocèse d'Amiens.

* Lacune de quelques lignes dans le manuscrit.

les honneurs attachés dans tout le royaume à la qualité de chancelier. Il fallut s'adresser à l'autorité du roi, qui me fut toujours également favorable. J'obtins tout ce que je pouvois raisonnablement désirer, et fus maintenu, sans pouvoir pourtant rendre ce corps rai* sonnable. Ce n'étoit pas par l'intérêt qui m'en pouvoit revenir, n'ayant rien retiré des émoluments qui m'étoient dus, et ayant, autant qu'il m'avoit été possible, rendu tous les bons offices que les intéressés pouvoient attendre.

Parmi les grandes occupations que j'a vois à remplir, mes devoirs envers le roi et la province , je n'oubliai pas la visite de mon diocèse, qui, n'ayant été faite depuis longtemps , m'engageoit à ne pas la retarder davantage. Je tâchai de mettre dans les paroisses tout le meilleur ordre qui me fut possible, d'y établir en plusieurs lieux de nouvelles églises paroissiales qui en avoient besoin , et mis , par mes ordonnances ', et les prêtres et les séculiers dans un état de satisfaire à leurs devoirs, en tâchant de rompre tous les obstacles que je trouvois dans leur doctrine et dans leur mauvaise conduite. Je trouvai , en quelques endroits , les religieux peu appliqués à l'observance de leurs règles, et beaucoup d'autres désordres dans leurs maisons, qui alloient jusqu'à de terribles scandales. Je pris la résolution de visiter les églises des Réguliers qui n'avoient pas profité des avis que je leur avois donnés. Je ne trouvai point de difficulté dans les monastères de la

' I/auteur publia an Recueil d'ordonnance* synodales dans fon premier %yuode diocésain, le 13 octobre 1094 (â Ai*, par la y cuve de Charles David et Antoine David, imprimeur* du roi, du clrrgc et dr la ville, 1904 , petit in-4#de 73 pages).

par sa lettre ; ils eurent tout le temps qu'il leur plut d'examiner ma demande et recevoir l'agrément de leur provincial. Ensuite, ils me rendirent réponse par écrit, qu'après avoir consulté mon mémoire, ils n'apporteroient aucune difficulté à ma visite. Je pris encore aussi la précaution de leur demander si je trouverois des oppositions à deux maisons religieuses de leur ordre qui étoient conduites par eux. Le prieur de la ville d'Aix dit que le provincial ayant donné son consentement à ma prière, je n'y trouverais point d'opposition. Je fus dans le jour marqué, accompagné de trois ecclésiastiques en habits d'église, revêtu de mon camail , précédé par ma croix archiépiscopale, à l'église des Jacobins. Le couvent est près de la place la plus peuplée et la plus nombreuse de la ville.

Le prieur me reçut à l'entrée de l'église , et commença par me faire un discours auquel je ne devois pas, ce me semble, m'être attendu. 11 me traita d'une manière à vouloir exciter le peuple à m'empécher d'entrer dans leur église; il me menaça des anathèmes donnés par les souverains pontifes contre ceux qui vouloient entreprendre sur leurs privilèges ; et après une assez longue et mauvaise harangue, il se retira, n'ayant été accompagné que d'un frère lai , tous les autres religieux n'ayant point paru en public. Je ne fus point surpris d'une action aussi mal conçue et exécutée1....

de leur faire autre réponse que de continuer d'aller à l'autel , de faire apporter des cierges qu'il fallut aller prendre à la paroisse la plus proche, d'y faire les

* Lacune d'une ligne dans le minutent.

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trouver tout ce qu'on peut attendre de personnes qui mènent une vie entièrement opposée à leur état, et aux intentions de Sa Majesté , qui y a envoyé les deux sœurs supérieures pour y rétablir la réforme. J'avois été averti de leur mauvaise entreprise contre moi, et même qu'elles avoient cabale dans toutes les maisons régulières pour ne pas me recevoir. La prieure se mit en tête de former un parti pour m'empêcher de remplir ma fonction ; elle croyoit être bien appuyée à la cour, dans la ville, dans la province, à Paris et ailleurs, par les appuis qu'elles avoient par leurs parents, et en l>eaucoup d'autres endroits où elle se flattoit de trouver toute la protection nécessaire1.

' O récit de la visite de l'archevêque dam les couvents de la ville d'Ail est incomplet ; on trouvera plus de détails dans la seconde version des Mémoires. Le manuscrit des pièces détachées renferme les lettres diverses et le bref du pape qui furent échangés à l'occasion de ces différends

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de mer qui étaient sous les ordres de M. de Vendôme.

Ce fut à l'occasion de ce voyage , qui avoit été trèslong et de quelque considérable dépense, que Sa Majesté lui donna des lettres patentes pour l'augmentation d'un péage à Valence ; elles furent enregistrées au Far» lement de Grenoble et dans la cour des aides de Vienne, à ses frais, sans en avoir pu jouir, et sans avoir reçu aucun dédommagement de la dépense qu'il avoit faite. Il en a les preuves.

3* En 1 657 il eut une autre commission de Sa Majesté pour se rendre à Grenoble à l'occasion des dés* ordres et des divisions qui étoient entre le Parlement et M. Pellot, pour lors intendant du Dauphiné, touchant la subsistance des troupes de Sa Majesté, qu'on demandoit à cette province, et qu'elle avoit refusée, ce qui avoit obligé le roi de douner des ordres au sieur président de Saint-Julien et aux sieurs conseillers de Bressac et de Pisanson, de se rendre à la suite de la cour pour rendre compte de leur conduite.

Cette affaire fut terminée par sa médiation , il ne demanda point les frais qu'il avoit faits pendant un long séjour qu'il lui fallut faire à Grenoble et dans une maladie qu'il y contracta.

Mais Sa Majesté lui accorda une pension de quatre mille livres à prendre pendant sa vie sur les tailles de Dauphiné, dont il fut payé la première année; mais M. Pellot ayant été envoyé dans une autre intendance, il n'a jamais rien reçu que cette somme. Il en a les preuves bien vérifiées.

4* Sa Majesté lui donna seize mille livres à pren-

dre sur la province de Dauphiné, pour rétablir l*é{ cathédrale de Die, qui avoit été démolie entièrement dans le temps des troubles des huguenots.

11 y a ajouté plus de vingt-quatre mille livres de ses revenus , et elle est à présent, par ce secours, plus belle et plus magnifique qu'elle n'avoit jamais été.

Les quittances , le devis , le marché et le payement des maçons et des architectes, font preuve de l'emploi de ces vingt-quatre mille livres.

5° M. le cardinal Mazarin se trouvant pressé de satisfaire à beaucoup d'engagements et de promesses qu'il avoit faites pendant la tenue de l'Assemblée générale du clergé, lui fit demander de la part de Sa Ma* jesté de lui résigner le prieuré de Maza; non-seulement il lui accorda ce bénéfice, mais il lui offrit encore un autre prieuré qu'il avoit et qu'il accepta. Le prieuré de Maza fut donné à M. l'abbé de Besmaux , et celui de Saint-Severin à M. l'abbé Valot, qui est encore vivant évéque de Nevers. Le Cardinal, à sa mort, témoigna qu'il étoit fâché de n'avoir pas reconnu cette honnêteté. M. le cardinal de Coislin étoit présent, et la reine mère ayant été présente quand il donna la démission de ces deux bénéfices à la Fère en Tard en ois, elle en donna connoissance à Sa Majesté. Ce fut par ce motif que le roi lui donna à Fontainebleau l'abbaye d'Orbestier. 11 avoit été privé pendant deux ou trois ans du revenu de ces prieurés, et les revenus de l'abbaye étoient moins considérables; cependant il se trouva très-obligé à Sa Majesté de la grâce qu'il lui avoit plu de lui faire.

0° Dans le temps de la révocation de l'Édit de

Nantes, Sa Majesté lui fit donner une somme d'argent pour distribuer aux nouveaux convertis, et pour rétablir quelques églises de l'évécbé de Valence et de Die.

M. Le Bret , alors intendant de Dauphiné, et messieurs les commandants des troupes de Sa Majesté dans le Dauphiné et dans le Languedoc, pourront peut-être se souvenir que dans cette occasion il n'épargna ni ses soins , ni ses biens , ayant fait raser les prêches des huguenots avant la révocation de l'Édit de Nantes, à ses dépens.

7° Sa Majesté ayant désiré de séparer les deux évéchés de Valence et Die pour le bien et l'intérêt de la religion , le nomma à l'archevêché d'Àix en Provence ; l'obéissance qu'il a toujours rendue à Sa Majesté, en toute occasion, l'obligea de l'accepter contre son inclination et son intérêt.

Sa Majesté ayant été informée que, par ce changement, il avoit beaucoup plus de dépense à soutenir et bien moins de revenu , lui donna l'abbaye de Saint- Taurin d'Evreux, sans l'avoir demandée.

8° Mais comme cette abbaye ne se trouva pas capable de fournir aux frais des Assemblées, ni de satisfaire aux frais des voyages qu'il étoit souvent obligé de faire pour les intérêts du roi et de sa province, dont il n'avoit jamais retiré aucun denier, ni pris aucun présent, espérant que ce désintéressement le mettroit mieux en état, et lui donnèrent plus de crédit d'arrêter et de modérer les excessives dépenses qui se faisoient contre les intérêts du roi et de la province, Sa Majesté retira l abbaye de Saint-Taurin el lui donna

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qu'il se flatte d'y avoir eu quelque part. Sa Majesté a donné à son neveu1 la prévôté de l'église d'Aix, et par démission l'abbaye d'Orbestier et à même temps l'évéché de Die. Encore que ce soit un effet de la pure bonté du roi , il lui est bien permis de dire qu'il est persuadé que son neveu n'aura jamais de plus ardents désirs que de tâcher de bien remplir ses devoirs envers Dieu et envers Sa Majesté.

11* Le consentement qu'il a plu à Sa Majesté de donner au mariage de sa petite-nièce* avec M. le comte d'Egmont , et la grâce et la justice qu'elle lui a faite de lui faire restituer soixante mille livres qu'on lui avoit enlevées dans le temps qu'il étoit sous la domination du roi, les arrêts que Sa Majesté a donnés pour lui faciliter le payement des dettes que ses auteurs avoient contractées contre les lois , et d'avoir eu la bonté de demander et d'obtenir du roi d'Espagne le commandement de la cavalerie des Pays-Bas, sont des engagements qui l'obligeront , lui et ses descendants (s'il en a), à être toujours très-soumis et très-fidèles sujets de Sa Majesté , et d'employer tout ce qu'il a de bien et de vie pour son service et de sa royale postérité.

1 2* Il n'y a point d'expression ni d'exagération qui puisse faire connoltre combien il est redevable et sensible à la grâce que le roi lui a accordée, en l'honorant du titre de commandeur de ses Ordres, de son propre

1 Gabriel de Cotnac , nommé agent général do cierge de France à l'AMemblee de 1700, promu à revécue de Die en 470*.

inc de Coanac.

dans le combat de Solsonne en Catalogne, commandant la compagnie des gensdarmes de feu M. le prince de Conti.

I-e fils aine de son frère1 mourut à Perpignan d'une maladie qu'il avoit contractée commandant une compagnie de cavalerie dans le régiment de M. le maréchal d'Albret, qu'il avoit faite à ses dépens, et servi pendant toute la campagne.

Un cousin germain de son nom et de sa famille fut tué dans une bataille que donna M. de Turenne quelque temps avant sa mort, étant son aide de camp *.

In autre cousin germain du même nom et même famille fut tué à la bataille de la Marsale en Italie , capitaine dune compagnie de dragons qu'il avoit faite dans le régiment de Fimarcon, et à ses dépens \

De sorte qu'il n'est resté de la branche des aines que l'archevêque d'Aix, l'évéque de Die et la comtesse d'Kgmont*. Ce ne sera point par une fausse vanité qu'il instruira deux cadets1 qui restent de ce même nom et même famille :

* ^ °y* !>• 423 et la note.

■ Voy. p. Ml et la note.

1 Daniel de Cosnac, de la branche d*K*pcvruc. — L'auteur oublie dau« son énumération le frère aine de ce dernier : FrançoU de Cornac , capitaine de catalrric, tué a Qiarlrmout en IM73, san* alliance.

4 hllr mourut a Paris au inoit d*a\ril 1717, tans postérité , âpre* avoir fait, le 1 1 du même moi*, ton testament, par lequel elle donuait l'usufruit <1«a terre* de Cornac, Dainniac, KnvaJ, la Guetle, le Chariol, a ton ourle (iahriel de (ÀHiiac , étrque de Die, a la cliarge de 1rs remettre a Jean de (!u«nac frère de* deux prêYedeiitt.

" Le* deux cadet» de deux brandie* distincte* de la maison de Coanae dont «rut parler l'auteur, étaient :

1" Jean, marqua* de Coatiac, de la branche de» seigururs d'Espeynic devenue hraiiihe jiure par l'extinction de celle de l'arclievèque d'Ài*. Il

ment que ce ne soit la même maison dont on prouve par des mariages, testaments et autres actes, depuis Fan mil quarante-sept jusqu'à présent , surtout étant très-difficile de pouvoir prouver par testaments et mariages dans les maisons les plus qualifiées avant Fan mil deux cent.

rilf DE LA MEHIÉai TK&SIOM ET DU FUMU TOLCVE.

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