‹ MémoiresChapitre 7 sur 8 · PREMIÈRE VERSION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE VERSION

Si la Providence m'avoit élevé au-dessus ou abaisse au-dessous de ma naissance, je me flatterais que ce qui m'est arrivé depuis mon entrée dans le monde pourrait amuser ou instruire ; mais ma vie, quoique longue et plus remplie que ne Test ordinairement celle d'un seul homme, n'a été que la vie d'un particulier qui ne doit pas s'attendre que les hommes fassent assez d'attention sur lui pour profiter de ses fautes. Je n'écris donc ces Mémoires que pour ceux qui m'aiment, et pour justifier dans leur esprit quelques endroits de ma vie, dont ils pourraient avoir conçu des idées peu fa* vorables pour moi.

Ce n est pas que je prétende par une vanité ridicule

faire passer toutes mes actions |>our les effets d'une

prudence consommée, ni donner à ma conduite les

bons succès que, même les plus habiles, ne doivent

souvent qu'au hasard ; je sais me faire plus de justice, et, content d'écrire partout la vérité, je laisse à ceux qui me liront, le droit et la liberté de me juger. Les personnes qui m'ont connu, verront bien que je ne me suis pas fardé, et me reconnoîtront encore, et les autres ne pourront sans injustice, ou sans envie, douter des choses que j avance. Car, outre que mes témoins sont en si grand nombre, qu'on ne croira jamais que j'aie pu les corrompre tous, il s'en trouve parmi eux d'une telle importance et si illustres, qu'on jugera facilement qu'il ne seroit pas aisé de leur imposer, ni de les surprendre.

Le bien de mes parents étoit assez considérable pour leur faire naître l'envie de pousser leur fortune à la cour. Mais le malheur du comte de Chalais1, mon oncle, qui, maître de la garde-robe du roi Louis XHI, périt misérablement par des intrigues de cour, fit renoncer mon père à toute ambition : ne pouvant plus se flatter d'être agréable au cardinal de Richelieu, il se retira dans sa province. Ainsi, mon nom n'ayant pas été fort connu dans ces derniers temps, je crois que je dois dire que je suis né gentilhomme d'une des plus anciennes maisons de Limosin , dont la noblesse se prouve par dix-sept générations de mâle en mâle, sans mésalliance, sans interruption, sans changements

1 Henri de Talleyrand , comte de Chalais , frère d'Éléonor de Talleyrand , mère de Daniel de Cosnac , favori de Lonis XIII , s'était distingué par sa valeur aux sièges de Montpellier et de Montauban . Ayant trempé avec la duchesse de Chevreuse, dont il était l'amant, et avec le duc d'Orléans dans une conspiration contre Richelieu , le cardinal l'accusa d'avoir conspiré contre le roi lui-même, et le livra à une commission tirée du parlement de Bretagne. Condamné à mort , Chalais eut la tête tranchée à Nantes , le 1 9 août 1 626. Il était Agé de vingt-six ans.

de nom, d'armes, ni de terres. Mon frère aine1, suivant la coutume de notre province , ayant presque tout le bien de la maison , le second * se trouvant peu d'inclination pour les lettres, mes parents, dès mes premières années, me destinèrent à la profession ecclésiastique , et regardèrent comme une succession certaine pour moi des bénéfices de cinq ou six mille livres de rente possédés par un de mes oncles s.

Je commençai mes études à Périgueux. Je les continuai à Paris dans le collège de Navarre. Je pris le degré de bachelier en Sorbonne, et je fus examiné, approuvé et reçu pour entrer en licence. Mais, me trouvant encore beaucoup plus jeune qu'on n'est d'ordinaire après avoir fait toutes ses études, me sentant d'ailleurs une grande aversion pour la province, je pris la résolution d'aller voir la première ville du monde, et de connoitre une cour qui avoit pour maître le chef de

1 Armand , marquis de Cornac , mettre de camp du régiment de Cognac , infanterie ; ce régiment , qu'il avait équipé à se* frais , fit sous ses ordres les campagnes d'Italie depuis Tannée 1 656 , et fut licencié en 1660 , après la paix des Pyrénées.

• dément de Cosnac , enseigne de la compagnie àe» gens d'armes du prince de Conti ; il mourut des suites d'une blessure qu'il reçut au combat de Solsona en Catalogne. Le Recueil des Gazettes du 1 5 septembre f 655 rend compte en ces termes de ce fait d'armes, en donnant par erreur à Clément de Cosnac le titre qui appartenait à son frère aine : • Le Marquis de Cosnac , entre les gens d'armes du prince de Conti , fut dangereusement blessé d'un coup de pistolet à travers le col. s Ise numéro do 30 septembre 1655, qui contient des détails plus circonstanciés sur ce combat , cite parmi ceux qui se sont distingués par leur bravoure : • le marquis de Cosnac , enseigne des gens d'armes de Conti , lequel eut aussi un cheval tué sous lui. »

* dément de Cosnac, né le 15 mars 1596, bachelier de Sorbonne, prieur de Croixe , prévôt de Ou m ont et archiprétre de Brive.

la profession que j'avois embrassée. Langlade1 fut le premier à qui je communiquai ce dessein : je n'avois point d'amis en qui j'eusse plus de confiance ; nous avions passé nos premières années dans le collège, et il s'étoit formé entre nous une liaison d'amitié qui s'étoit fortifiée par l'âge et par le temps : il l'approuva. Le duc de Bouillon1 pouvoit me donner des lettres de recommandation pour m'en servir auprès des cardinaux de sa connoissance. Comme il avoit fait quelque séjour à Rome dans le temps qu'il fut nommé général des armées du pape Urbain VIII, il y avoit fait beaucoup d'amis et y avoit acquis un grand crédit. L'honneur qu'un de mes aïeux a eu d'être beau-frère des seigneurs de Turenne, et celui qu'avoit ma mère, Éléonor de

1 Langlade , baron d'Ausmières , né au château de Limeuil en Périgord, était secrétaire du duc de Bouillon ; après la mort du duc il devint secrétaire du cabinet du cardinal Mazarin. On lit à son sujet ^n» le* Mémoires de Gourville : « II était fort amoureux de MB' de Saint -Loup qui lui fit un jour accroire qu'une croix avait été gravée sur sa main par une intervention miraculeuse. Ils affectaient tous les deux une grande dévotion ; ayant une fois cependant Gourville à dîner, bien que ce fut un jour de carême , ils se faisaient servir devant eux un potage gras et des volailles , faisant servir devant Gourville un potage maigre et de la morue ; ils citèrent force passages de saint Augustin , et s'excusèrent fort sur leur santé. Langlade épousa M11' de Campagnac , et mourut, diton , de dépit de ce que Louvois passant près de sa maison de campagne en Poitou ne voulut pas s'y arrêter. »

• Le duc de Bouillon , de la maison de La Tour, était seigneur de la vicomte de Turenne en Limousin ; il était frère aîné du maréchal de Turenne.

I^e cardinal de Retz . dans ses Mémoires , dépeint le duc de Bouillon en ces termes : « M. de Bouillon était d'une valeur éprouvée et d'un sens profond. Je Mii* persuadé, par ce que j'ai vu de sa conduite, que l'on a fait tort à sa proMié quand on l'a décriée. Je ne sais si Ton n'a point fait quelque faveur à *on mérite en le croyant capable de toutes les

mdes choses qu'il n'a point faites. »

Talleyrand deChalais, d'appartenir au duc de Bouillon, me fit espérer que j'obtiendrais facilement cette grâce. Je chargeai Langlade de cette petite négociation. Quand il en parla à son maître, il le chargea de me représenter que le voyage de Rome lui paroissoit une chose assez inutile; qu'il falloit qu'une personne comme moi, qui avoit moins de biens que de naissance, songeât à établir sa fortune ; qu'à Rome la plupart des cardinaux eux-mêmes cherchent un patron, et qu'au lieu d'aller perdre du temps en Italie, il me conseilloit de m'attacher à M. le prince de Conti1 qui, par sa qualité et par l'état des affaires de France, se trouvoit non-seulement à la tête des affaires du clergé, mais le seul prince ecclésiastique qui put faire la fortune d'un ecclésiastique de qualité, le cardinal Mazarin se trouvant hors du royaume '. H eut même la bonté pour moi, d'ajouter que le bonheur qu'il avoit eu de rendre quelque service à MM. les princes pendant leur prison3, lui faisoit espérer que M. le prince de Conti

1 Armand de Bourbon , prince de Conti , frère cadet du grand Condé ; il était pourvu de nombreux bénéfice» , destiné au cardinalat , mais n'était point encore engagé dans les ordres.

* En 1651 , le cardinal Mazarin avait été obligé de céder momentanément à la répulsion générale et à l'arrêt du parlement de Paris qui prononçait son exil. Apres s'être rendu au Havre pour ouvrir lui-même les portes de leur prison aux princes , dont il espérait ainsi s'attirer la reconnaissance , il s'était retiré a Bruebl, château sur les bords du Rhin , dans lequel l'électeur de Cologne lui avait offert un asile. Malgré son éloignement , il avait conservé sa puissance dans les conseils d'Anne d'Autriche.

* Le duc de Bouillon appartenait au parti des princes. En 1650, il avait reçu dans son château de Turenne la princesse de (x>nde et le duc de La Rochefoucauld ; il le» suivit à Bordeaux où ils résistèrent longtemps aux troujK»» auûégeante* commander» par le maréchal de la Meilleraye, qui suivait le parti du roi.

ne refusèrent pas un homme de sa main ; qu'il s'oflroit de me présenter, et qu'il espéroit réussir.

Je trouvai qu'en effet cet établissement me seroit plus avantageux que le voyage de Rome. J'attendis quelques mois dans Paris l'effet de la proposition qui m'avoit été faite ; mais y voyant naître tous les jours de nouvelles difficultés, par l'opinion qu'on avoit que M. le prince de Conti alloit épouser M"6 de Chèvre use1, et en ce cas jugeant bien que des ecclésiastiques seroient fort inutiles auprès de ce prince, je pris le parti de me retirer dans ma province , pour y attendre ce que deviendroit ce mariage. Deux mois après que j'y fus arrivé, je reçus une lettre de Langlade qui me donnoit avis que le mariage étoit rompu ; que je pou vois revenir à Paris, où je trouverais mon affaire assurée. J'y arrivai le jour que MM. les princes en sortirent pour se retirer à Saint-Maur. Dans ce temps,

1 Marie de Rohan , veuve de Charles d'Albert , premier duc de Luynes, avait épousé eu secondes noces le duc de Chevreuse, de la maison de Lorraine ; sa qualité de favorite de la reine Anne d'Autriche la fit exiler par Richelieu. De retour en France après la mort de ce mi* nistre , au moment de la réaction politique que voulaient imprimer au gouvernement le duc de Beaufort et les importants , on la crut destinée à avoir le plus grand crédit. L'attente générale fut bien trompée quand on vit l'accueil froid que lui fit la reine mère , décidée à suivre, avec l'aide du cardinal Mazarin , la politique qu'elle avait détestée durant toute la vie de Louis XIII.

M11' de Chevreuse , fille du duc de Chevreuse et de Marie de Rohan , avait pris une part active aux intrigues de la Fronde. Elle passait pour n'être pas insensible à la galanterie du coadjuteur. Un jour, quelques misérables apostés par les princes l'ayant assaillie de propos injurieux à la sortie d'une séance du parlement , le lendemain les bourgeois de Paris se réunirent au nombre de quatre mille pour l'accompan gner, et pour donner, en la protégeant, un éclatant témoignage de sympathie pour leur archevêque.

M. le duc de Bouillon témoigna le peu de satisfaction qu'il avoit de MM. les princes, et, au lieu de les suivre dans leur retraite, il parut entièrement attaché aux intérêts de la reine. Ce contre-temps m'auroit fort éloigné de l'espérance d'entrer chez M. le prince de Conti, si Langlade ne se fût avisé d'une autre voie. M. le duc de Bouillon avoit conservé de grandes mesures et une grande liaison avec M. le duc de La Rochefoucauld ', qui étoit tout-puissant sur l'esprit de M. le prince de Conti. Langlade obligea son maître de proposer à M. de La Rochefoucauld qu'il me présentât à M. le prince de Conti. M. de La Rochefoucauld le promet, me présente dans Saint* Maur, me fait accepter : me voila donc attaché à ce prince.

J'avoue que, quelques jours après, il me vint de grands dégoûts de cette nouvelle qualité. Je me voyois fort au-dessous de deux ou trois ecclésiastiques qui certainement n'avoient pas plus de naissance que moi, et qui même, ce me sembloit, n'avoient pas plus de mérite. J'étois camarade de sept ou huit autres qui n'avoient ni mérite, ni naissance; j'étois sans fonction, je n'avoispart à rien, et je ne pouvois pas me consoler par l'espoir de l'avenir. Comme j'avois été donné par une personne qui étoit dans d'autres intérêts que ceux de mou maitre , je ne pouvois douter

' François , duc de Lu Rochefoucauld , connu d'abord sou* le nom de prince de Marsillac , épris de la duchesse de Ixraguevillr , Hait entre! dans le parti de la Fronde pour plaire à cette princesse. Il a lame un recueil célèbre fie Maximes et de» Mémoires historiques. Le cardinal de Reu lui refuse dans ses Mémoires toute capacité pour les affaire» politiques ; il prétend qu'il aurait mieux fait de se contenter de passer pour le courtisan le plus poli et pour le plus honnête homme de son siècle.

mi? jtf ne fusse suspect ; car il* étoit visible que M. de La Rochefoucauld n étoit, pour ainsi dire, que la cause •econde de mon entrée. Je me trouvoisà la cour d'un prince que je n'avois la liberté de voir que durant ses repas. Toutes ces fâcheuses réflexions me donnoient de temps en temps des pensées sombres et chagrines, et ensuite des tentations très-forles de l'abandonner. Je crois même qu'enfin j'y aurois succombé, si Langlade, par ses conseils et par les espérances qu'il me donnoit de moments en moments d'une meilleure fortune, n'eût adouci mes déplaisirs et ne m'eût soutenu.

Cette inquiétude où j'étois de me voir attaché à un prince pour qui je n'avois pas encore conçu une grande inclination , me fit recevoir avec quelque espèce de joie une marque de son mépris que j 'aurois eu bien de la peine à digérer, si je ne l'avois considérée comme une occasion très-propre à me dégager d'un lieu où j'étois peu satisfait.

M. le prince de Conti étant sur le point de partir pour s'en aller à Mourron commencer cette guerre civile qui a coûté tant de sang à la France1, donna, en ma présence, à chacun de ses domestiques*, l'or-

1 On était alors en 1652; les troubles de la Fronde avaient cessé dans Paris , mais la guerre civile s'était rallumée plus vive dans les provinces. Le prince de Condé était sur le point de laisser la direction de la guerre de Guienne au prince de Conti , son frère , à la princesse de Condé, sa femme , à la duchesse de Longue ville , sa scrur, pour aller en personne se mesurer contre Turenne aux combats de Bléneau et du faubourg Saint- Antoine.

* Le mot de domestique avait à cette époque , comme pendant tout le moyen âge , une signification différente de celle d'aujourd'hui. Les gentilshommes de la suite des souverains et des princes s'hono-

dre de ce qu'il devoit faire. Je fus le seul auquel il ne dit rien , ni ne fit rien dire. Il me donna Heu par là de juger qu'il me traitoit comme une personne ou suspecte ou inutile. J'allai dès ce moment trouver Langlade, à qui j'exagérai avec tant d'aigreur l'injure que j'avois reçue, qu'il connut bien que toutes les raisons de politique et d'intérêt qu'il pourrait m'alléguer, ne feraient sur mon esprit aucune impression. Je le priai de faire agréer à M. le duc de Bouillon que je me retirasse d'un lieu où j'étois si peu considéré ; mais, sitôt que je le vis, il me dit que la considération de mon établissement devoit m'empécher de me laisser emporter si vite à mes premiers mouvements ; que c'étoit encore une chose douteuse de quel côté pencheraient ses affaires ; qu'il n'étoit pas si fort assuré des bonnes intentions de la reine qu'il ne pût se rengager dans les intérêts de MM. les princes; et, qu'en ce cas , il seroit bien aise de me trouver dans un lieu où il pourroit ne métré pas inutile; et que, s'il demeurait à la cour, il me donnoit sa parole de m'y appeler aussitôt que sa fortune l'auroit mis en état de contribuer à la mienne.

Cette manière honnête avec laquelle M. le duc de Bouillon me parla , me fit passer par-dessus tant de dégoûts. J'allai trouver M. le prince de Conti à Mourron, où j'arrivai quelques jours après lui. Je fus reçu si froidement de ce prince que, quelque résolution que j'eusse prise de souffrir et d'attendre l'efTet des dernières promesses de M. le duc de Bouillon, je sen-

rairnt du titre de domestiques qui les daignait, ainsi que lVtymologie l'indique Miflisammeut , coininr des personne» attachées a leur» mai-

«ODS.

tis non-seulement renaître , mais encore augmenter mes premières inquiétudes , et je ne pus jamais résister à la forte envie qui me vint de quitter une cour qui m'étoit si peu favorable.

Comme M. le prince de Conti partoit pour s'en aller à Bourges , j'allai prendre congé de lui pour me retirer tout à fait, et ce congé me parut accordé de sa part sans beaucoup de répugnance. Dans le moment que je me disposois à partir, un de mes amis en avertit madame de Longueville *, qui étoit demeurée à Mourron. Soit qu'elle considérât que le peu de satisfaction que j'avois reçue pourroit donner quelque déplaisir à M. le duc de Bouillon qu'elle vouloit encore ménager, soit qu'elle vît que la guerre civile devoit commencer dans une province où j'avois des parents considérables et qui pourroient servir à ce parti, elle résolut de ne rien oublier pour m'engager de nouveau avec monsieur son frère. Elle me fit appeler et exigea de moi que je m'en allasse à Bourges pour parler encore une fois à lui.

En ce temps-là , M. le prince de Conti a voit, pour tout ce que désiroit sa sœur, une si grande déférence qu'il suivoit tous ses sentiments, n'agissoit que par ses conseils, ne vivoit et ne respiroit que pour elle. Elle me chargea d'une lettre pour rendre à M. le prince de Conti. Je ne sais pas ce qu'elle contenoit; mais,

* Anne de Bourbon , qui joua le rôle le plus actif dans les troubles et

les guerres de la Fronde , était sœur du prince de Condé et du prince

de Conti; elle avait épousé Henri d'Orléans, duc de Longueville,

sixième descendant du fameux Dunois , bâtard de Louis , duc d'Orléans,

t de Charles VI. La duchesse de Longueville répara par la piété

ilaire des dernières années de sa vie les légèretés de conduite de sa

DE DANIEL DE GOSNAf. Il

aussitôt qu'il eut achevé de la lire, quoiqu'il fiit plus de minuit, il me commanda de demeurer et fit retirer tous ses autres domestiques. Dès qu'il se vit seul , il me fit des caresses si extraordinaires, me témoigna tant d'envie que je m'attachasse à lui, qu'elles suspendirent tout mon chagrin , et qu'elles m'engagèrent à y répondre par les protestations les plus vives et les plus respectueuses.

Deux jours après, il m'envoya en Guienne pour instruire M. le Prince de l'état auquel étoit réduite la province de Berri , pour lui porter des lettres imj)ortantes qu'il venoit de recevoir de Provence, et pour en rapporter des nouvelles de Guienne. Je trouvai M. le Prince à Agên. Je rendis compte de ma commission, et, en le suivant par son ordre dans toutes les villes de son gouvernement qu'il visitoit, nous apprîmes que le roi avoit poussé M. le prince de Conti hors de la province de Berri , et que lui et M** de Longueville se retiroient en Guienne. Cette nouvelle m'obligea de quitter M. le Prince pour aller au-devant de mon maître, que je trouvai à Coutras. Il continua à me traiter assez obligeamment ; mais, dans un temps de guerre, je me voyois un domestique fort inutile. Je n'avois aucune part ni dans les affaires publiques, ni dans les secrets de mon maître : cela ne eonvenoit ni à mes vues, ni à mon caractère. Je cherchois un établissement plus utile et plus agréable , et je ne m'accommodois pas d'une vie si oisive et si languissante. Ainsi , je ne pouvois raisonnablement former d'autres desseins chez M. le prince de Conti que d'attendre reflet des promesses obligeantes d^M. le duc de Bouillon. J'appris alors avec beaucoup de joie

1t MÉMOIRES

<j*r la reine et le cardinal Mazarin avoient rendu justKV à son mérite, et qu'il avoit la confiance entière de lune et de l'autre. Mais, à peine eus-je le loisir de me tl&tter de la pensée que je pourrois par son moyen sortir honorablement d'un lieu où j'étois avec peu de satisfaction, que j'appris la nouvelle de sa mort. Elle nie fut extrêmement sensible , non-seulement par la reoonnoissance que je devois à ce grand homme, mais encore par la perte que je faisois en sa personne de toutes mes plus solides espérances. Je me voyois fort jeune avec peu de bien, sans patron, sans expérience , n'ayant que quelque savoir et quelque connoissance de l'histoire ecclésiastique et de la théologie, talents fort peu considérés et de fort peu d'usage auprès d'un prince qui , quoique d'église, menoit une vie fort opposée à sa profession. Je me trouvois donc auprès de lui tout à fait inutile , et , selon les apparences, incommode.

Ces réflexions firent renaître dans mon esprit pour la troisième fois l'envie de me retirer, et je l'aurois sans doute suivie , si mon aversion naturelle pour ma province, augmentée encore par le goût que j'avois pris pour la cour pendant le peu de temps que j'y a vois demeuré, ne m'eût fait résoudre à tenter les derniers efforts pour éviter le malheur de m'en aller faire un séjour éternel en Limosin. Je pris donc alors le parti de servir le Prince avec plus d'assiduité que je n'avois fait dans le temps où j'avois d'autres espé-

ices , bien résolu , ou de m'en détacher pour une ïh f( je recevois du dégoût , ou de m'y établir

] ii it tout à fait si , par de bons traitements, on

i it lieu de m'y plaire.

DE DANIEL DE COSNAC. il

Je n'avois pas suivi M. le prince de Conti dans tous les voyages qu'il avoit faits à l'armée; je voulus le suivre dans celui qu'il fît en ce temps-là à Péri gueux. J'eus un peu plus d'empressement auprès de sa personne, et je fus même assez heureux pour l'entretenir, dès le premier jour, plus que je n'avois fait depuis un an que j'étois à lui. Je m'aperçus dans cette conversation que je ne lui étois pas désagréable, et que, si je voulois en prendre le soirf , je me ferois considérer plus que je n'avois été jusque-là. J'appris, dès ce soirlà même , qu'il avoit parlé de moi avec assez d'estime, et en effet , le lendemain , il me reçut tout autrement qu'il n'avoit accoutumé. Comme il reconnut que souvent , par discrétion, je me retirais d'auprès de lui de peur d'être incommode, il me dit que je pouvois entrer dans les heures les plus particulières. Cette manière douce, honnête , obligeante , commença à m'engager d'inclinatitft auprès de ce prince, car j'avoue que jusque-là mes intérêts seuls m'y avoient attaché ; mais , dès ce moment , je me dévouai à lui tout entier.

Barbézières - Chémeraut et Sarrasin1 étoient alors ses favoris et les seuls qui entroient dans ses plaisirs. I^e premier lui en proposoit de toutes les manières; il

1 Sarrasin était dans la maison du prince de Conti en qualité de crétaire des commandements ; sans naissance , il devait cette place à la protection de M. de Chatignv. secrétaire d'Ktat, auquel il avait su plaire. Il consacrait à écrire le peu de moments qu'il dérobait à ses plaisirs. Ses principaux ouvrages sont : ta Conspiration de f'alstein, la Pompe funèbre de t oiture ; riiistoirr de Dunkeraue; S'il faut qu'un jeune homme soit amoureux ; Opinions du nom et du jeu des échecs ; Dulot vaincu ou la D* faite des houts-rimes. Boileau disait : » Il y a dans Sarrasin 1 matière d'un excellent esprit ; mais la forme n'y est pas. »

avoit de 1 esprit et assez de cour ; artificieux , hardi , fort bien fait de sa personne, il étoit peu sévère sur la probité et ne gardoit ni règle ni mesure dans sa conduite. Sarrasin , connu pour être l'homme du monde qui avoit le plus d'esprit le plus agréable , étoit fin , adroit et avoit assez de bon sens; mais il étoit fourbe et intéressé au delà de toute expression. Ces deux hommes paroissoient liés d'une amitié étroite; mais elle n'étoit sincère qu'autant qu'elle peut l'être entre deux personnes de cette humeur. Comme ils sentoient leur crédit , ils en étoient si fiers qu'ils n'eussent pas aisément reçu un tiers dans leur amitié. J'aurois tenté inutilement aussi de songer à entrer dans les plaisirs du prince ; mon humeur m'en éloignoit autant que ma profession , et quand je F au rois pu , la prudence me défendoit de donner quelque ombrage à ces deux favoris, qui, sur le moindre sujet de jalousie, m'auroient fait perdre jusqu'aux avantages que j 'a vois déjà acquis d'avoir mes entrées un peu plus libres, et d'être un peu plus considéré que les autres. Ainsi, loin de former des desseins pour m'élever, je voyois que j'avois besoin de toute ma conduite pour me maintenir même dans le poste de subalterne.

Cet état ne m' étoit pourtant pas si agréable que je ne souhaitasse d'en sortir. Dans cette pensée, je ne vis d'autre expédient que de m'insinuer dans l'esprit de mon maître, sans éclat et sans bruit, par mon zèle et par ma complaisance.

M. le prince de Conti , en ce temps-là , tomba malade d'une fièvre fort longue et fort opiniâtre. L'as&iduité que j'eus pendant tout ce temps fit pour moi dans son cœur un effet admirable.

Ses favoris étaient tous deux fort sujets à leurs plaisirs. Comme ils avoient des habitudes qui les atta* choient plus agréablement que le service et l'entretien d'un malade, quoique ce malade fût un prince du sang et leur maître , ils se dispensoient de se trouver dans sa chambre beaucoup plus souvent que moi , qui faisois tout mon plaisir de mon devoir. Leurs absences étoient si fréquentes et mon attachement si remarquable, que, quelque volonté qu'eût M. le prince de Conti pour ces messieurs, il ne put s'empêcher de faire réflexion sur la différence qu'il y avoit entre leur affection et la mienne, et de me faire souvent confidence du peu de satisfaction qu'il avoit de leur conduite. J'écoutais toujours ses plaintes et recevois ses louanges avec beaucoup de modération. D'un côté, je craignois de désobliger deux hommes qui pouvoient se mettre mieux que jamais dans son esprit au premier jour, et, de l'autre, je croyois qu'il étoit plus honnête de ne point affecter de faire parade de mon service.

Cette maladie fit naître dans l'esprit de M. le prince de Conti une forte envie de vivre selon sa profession d'ecclésiastique. Son cœur fut vivement touché des sentiments d'une vraie piété. 11 passa les premiers jours de sa convalescence ou dans la prière, ou dans la lecture de l'histoire ecclésiastique et des conciles. Comme j'avois autrefois donné beaucoup de temps à cette étude, je fus le seul confident de ses plaisirs; et Barbézières et Sarrasin se virent beaucoup moins puissants et moins nécessaires que moi. Je voyois de moment à autre augmenter ma faveur et diminuer celle de ces messieurs. Dans les premiers jours, ils proposèrent

inutilement les divertissements passés. Comme l'hu meur de ce prince le portoit à prendre toutes choses avec violence , sa dévotion étoit austère, et ces adroits favoris jugèrent bien qu'ils étoient perdus, s'ils ne suivoient l'inclination de leur maître. Dès lors, on vit ces deux radines hypocrites blâmer hautement le vice qu'ils pratiquoient en secret, et servir chaque jour publiquement à la messe de M. le Prince , avec une dévotion aussi affectée que peu exemplaire : car tout le monde, excepté le prince , connoissoit les motifs qui les obligeoient d'en user de la sorte. Us surent se maintenir quelque temps par cette voie, et, comme un prince jeune et naturellement enclin à la vie voluptueuse semble être hors de son élément quand il s'en est séparé, ils n'eurent pas beaucoup de peine à réveiller en lui ses premières inclinations pour les plaisirs. Chacun d'eux reprit donc son premier poste avec plus de facilité qu'il ne l'avoit perdu, et je me vis aussi inutile que je l'avois été. Tout ce qui me resta de cette courte faveur ce fut d'être traité plus honnêtement , et de leur dérober de temps en temps quelques petites confidences que je ménageois avec toute la prudence d'un homme de vingt-deux ans.

Comme je m'étois assez bien conduit avec nos deux favoris, dans le temps où j 'a vois été plus nécessaire et plus agréable qu'eux, et que j'avois évité avec un soin extrême de leur donner de la jalousie, lorsqu'ils furent rétablis, ils ne songèrent point à détruire mon petit crédit ; je crois qu'ils me regardèrent comme un homme qui avoit assez d'assiduité auprès du maître pour leur donner le loisir et la liberté de satisfaire leurs goûts , et qui n'avoit pas assez d'expérience et de capacité pour

leur ravir leurs postes et se rendre confident de ses plaisirs. La différence de nos professions me mettoit à couvert de leur envie. Us considéraient que je remplissois une place qu'aussi bien un autre aurait occupée, et que cet autre leur auroit peut-être donné plus de peine que moi. Je menois une vie assez douce, sans ennemis, content de mon maître, et même il me sembloit être assez en état d'obtenir de lui quelque grâce. La première que je demandai fut celle de faire les fonctions de maitre de chambre, le jour du baptême de feu M. le duc de Bourbon f. Cette cérémonie se devoit faire avec grand éclat, M. le Prince ayant voulu que la ville de Bordeaux donnât le nom à son fils. M. l'abbé de Sillery*, qui étoit maître de chambre de H. le prince deConti, avoit été arrêté quelque temps auparavant dans Pierre- Ancise, en allant porter quelques ordres à son maitre en Provence. Je regardai comme une chose honorable et avantageuse de faire ce jour-là les fonctions de sa charge. Je considérais que si M. l'abbé de Sillery prenoit l'amnistie comme le bruit avoit couru , n'ayant point d'autre moyen de sortir d'une prison fort ennuyeuse, je prenois comme une espèce de possession de cette charge que je désirais ardemment, non-seulement parce que c'étoit la première de la maison, mais plus encore parce que c'étoit la seule qui fût convenable à ma profession. J'ob-

• Cet enfant, fil» du prince de Coudé et de (Hômeiice de Maillé, lot baptisé à Bordeaux le 8 février I6S3 ; il fut porté par le comte èm Martin et tenu par le premier jurât , comme parraiu , au nom de la ville, et par la duchesae de Longuet ille , m taule, comme mai raine. On le nomma l/oui* de Bordeaux.

* L*abbéde Sill«-rx descendait de Nicolas Brut lard . marqui« de Sillery , chancelier de France tout Uenri IV .

lins d'abord avec assez de facilité cette grâce ; mais j'eus bien de la peine à me la conserver.

L'abbé de La Hillière qui étoit attaché à M. le prince de Conti depuis le commencement des dernières guerres civiles , désira le même honneur que j'avais demandé. 11 l'avoit suivi dans tous ses voyages, et la familiarité qu'il avoit acquise auprès du prince m'aurait donné de la peine, si, pendant le séjour de Bordeaux, il ne se fût beaucoup plus attaché à une fille de Mme de Longueville nommée Terméli , qu'il a depuis épousée, qu'à faire sa cour à son maître. Aussi, dans cette conjoncture, ne se trouvant pas assez fort de luimême, il employa le crédit de Mme de Longueville qui, comme je l'ai déjà dit, avoit un absolu pouvoir sur monsieur son frère. Cette princesse, incessamment sollicitée par cette fille, parla si fortement en faveur de cet abbé que, malgré l'inclination qu'avoit pour moi M. le prince de Conti, j'eus lieu de croire que ce qui m'arriveroit de plus avantageux dans cette concurrence , ce seroit que nous aurions de belles paroles, et mon rival l'honneur que je désirais. Pour éviter la honte qui eût suivi ce refus , je suppliai M. le prince de Conti que , s'il étoit résolu d'accorder cette grâce aux pressantes sollicitations de madame sa sœur, au moins il accordât à mon fidèle attachement quelque apparence d'honneur qui pût faire connoître au public que mon maître n'avoit point de mépris pour moi. Je lui représentai que l'abbé de La Hillière n'ayant au-dessus de moi ni qualité, ni services qui dussent lui faire avoir cette préférence, M™6 de Longueville étoit trop juste pour trouver mauvais qu'après m'avoir fait espérer cette grâce , il remit au sort

à décider entre nous deux à qui appar tien droit cet honneur.

M. le prince de Conti avoit envie de nie contenter, mais il ne pouvoît se résoudre à rien faire qui fût opposé aux volontés de madame sa sœur. Quoique l'expédient que je lui avois proposé lui plût , il falloit le consentement de celte princesse pour s'en servir. Je dis à M. le prince de Conti qu'il l'obtiendroit sans difficulté, s'il avoit la bonté de lui représenter qu'il s'étoit déjà engagé à moi, avant qu'elle eût songé à le prier pour un autre. La chose fut ainsi résolue. Je passai la nuit dans des soupçons que je croyois bien fondés , mais que je reconnus très-injustes. Le lendemain M. le prince de Conti prit lui-même le soin de nous faire tirer au sort. Je fus plus heureux que mon rival; mais ce qui m'en toucha le plus, je fus redevable de ma bonne fortune bien moins au hasard qu'à la bonne volonté du prince. Il m'avoit averti de la manière dont il falloit me conduire pour réussir infailliblement. Quoique j'eusse assez ponctuellement observé ce qu'il m'avoit dit, la crainte qu'il eut que je tombasse dans quelque méprise, l'obligea de me faire encore signe en présence de l'abbé de La llillière, qui eut le regret de se voir déchu de sa prétention, et de s'apercevoir que son maître étoit de concert avec moi contre lui. Je fis donc la charge de maître de chambre dans cette cérémonie, et comme je l'avois prévu, j'eus ensuite la commission de la faire durant l'absence de l'abbé de Sillerv. Cette charge, dans toutes les autres fondions, étoit importante par l'honneur et par l'autorité qu'elle donnoit dans la maison de ce prince; mais elle I étoit beaucoup plus par rattachement et par la familiarité qu'elle

donnoit auprès de sa personne. Comme son humeur étoit fort particulière, et sa santé fort délicate, il passoit des jours entiers dans sa chambre. Ainsi ceux qui a voient à parler à lui, étant obligés de parler à moi, cette charge étoit d'un grand commerce et me donnoit une grande facilité pour entrer dans ses affaires et dans ses secrets. Sitôt qu'il étoit seul avec ses confidents, j'aflectois de sortir par respect, et quand je me trouvois obligé d'y rentrer, c'étoit toujours avec tant de circonspection que ma manière d'agir plaisoit fort à mon maître, et ne donnoit aucun ombrage à nos deux favoris.

.le 1 accoutumai à moi peu à peu, et si bien que, lorsque j étois seul avec lui, ce qui arrivoit très-souvent, il me donnoit bien autant de connoissance de ses plus secrètes pensées qu'à ses deux confidents déclarés. Souvent même, le peu d'assiduité qu'ils avoient, et quelques petits sujets de plaintes qu'ils donnoient à ce prince, me faisoient comme 1 arbitre de leur sort, et me mettoient en état de décider de 1 estime et de l'amitié qu'il devoit avoir pour eux. Leur bonheur alors ne me faisoit point envie. Leur état, quoique plus heureux en apparence et plus éclatant, ne me paraissoit ni si solide, ni si agréable que le mien. Je ne me seutois pas assez fort pour prendre sur moi le poids des affaires du parti et de la maison ; j'avois assez d'honneur pour ne pas désirer l'intendance des plaisirs, et j'aurois agréablement borné mon ambition à demeurer dans l'état paisible où j'étois ; mais il étoit bien mal aisé de vivre tranquillement auprès d'un maître naturellement trop facile, dont toutes les passions étoient violentes et qui prenoit aisément toutes les impres-

DE DANIEL DE COSNAC. il

sions que ses deux confidents entreprenoient de lui donner.

Je ne sais si ce fut l'envie de cette trop grande autorité que Mœe de Longueville avoit sur l'esprit de monsieur son frère, qui poussa Cbémeraut à rendre à cette princesse de méchants o fi ices, ou si, jugeant bien par sa conduite qu'il se feroit haïr d'elle, la crainte qu'il en eut l'obligea de la prévenir et de songer à ruiner cette grande intelligence ; mais il sut, avec tant de sujet et d'adresse, donner de la jalousie ù M . le prince de Conti contre elle, et après avoir fait naître cette passion dans l'esprit du monde qui en étoit le plus susceptible, il sut si bien l'y nourrir et l'y faire croître, qu'il n'eut point de peine à le porter ensuite à toutes les extrémités où se porte un cœur qui en est fortement prévenu. M. le prince de Conti commença à lui témoigner le mécontentement qu'il avoit par quelques paroles injurieuses et par quelques invectives, et ensuite il survint entre ces deux personnes une aigreur si forte et si publique, qu'étant dans une même ville, ils ne se voyoient pas.

Sarrasin instruit de l'humeur de son maître, qui vouloit que ses gens entrassent dans tous ses intérêts et qu'ils épousassent toutes ses passions, persuadé d'ailleurs du pouvoir que M°" de Longueville aurait sur cet esprit, toutes les fois qu'elle voudroit prendre le soin de lui plaire, se ménageoit, selon son génie (in et intéressé, avec beaucoup de politique et peu de bonne foi. 11 applaudissoit aux emportements de son maître, et les approuvent en sa présence ; et en particulier, il donnoit des avis à M** de Longueville de tout ce qui se disoit et se faisoit contre elle, et sa-

crifioit ainsi le plus adroitement et le plus secrètement qu'il pouvoit son bon maître et son cher ami Chémeraut. Pour moi, j'avois le bonheur que Mmede Longueville et nos deux favoris croyoient que j'étois ignorant de tout ce qui se passoit, et quand mon maître me faisoit, en particulier, quelques confidences et quelques plaintes, je les écoutois avec un grand respect, sans me mêler de décider ni pour ni contre, et je ne répondois que par des protestations de fidélité et d'un attachement inviolable à son service. J'évitais également de perdre le respect à Mme de Longueville comme Chémeraut, et de trahir mon maître comme Sarrasin. Cependant l'animosité de M. le prince de Conti alloit si loin et pouvoit faire de si méchants effets contre l'honneur de Mme de Longueville, que cette princesse jugea qu'il étoit important , et pour le bien du parti et pour son intérêt particulier, de se mettre bien avec monsieur son frère. Elle savoil par expérience qu'il n'étoit pas au pouvoir de ce prince de résister à ses caresses. En effet, dès qu'elle eut un peu modéré sa trop grande fierté, on vit la colère de ce prince apaisée, et dès les premières avances d'amitié qu'elle lui fit, elle s'en retourna maîtresse absolue d'une personne qui , un moment auparavant, ne parloit que par menaces et ne songeoit qu'à la vengeance. Jamais foible amant ne fut plus soumis à une impérieuse maîtresse que le fut ce frère à sa sœur , et jamais faveur ne fut plus tôt évanouie que celle deChémeraut, qui, ne pouvant tenir contre une si puissante et si agréable ennemie, prit •usez prudemment le parti de s'en aller à l'armée1.

|oe le» prince* et leur état-major résidaient à Bordeaux, la

Dès que M°" de Longueville sut que Chémeraut s'étoit retiré, ne voyant plus personne qui pût animer M. le prince de Conti contre elle, elle raleutit les soins qu'elle venoit de prendre pour le ménager et pour le radoucir. Elle étoit bien aise de s'épargner les peines que lui donnoit la conduite de cet esprit naturellement inquiet et jaloux. Elle avoit bien affaire ailleurs de son esprit et de ses pensées. Ainsi, comme c'étoit bien la crainte et non pas l'inclination qui 1 avoit obligée à se remettre bien avec monsieur son frère , se voyant délivrée de cette nécessité pressante, elle ne se soucia plus de se contraindre. Elle ne pouvoit croire que ce prince eût de lui-même assez de force pour la haïr et manquer de considération pour elle, et se fioit un peu trop à ce pouvoir qu'elle avoit eu si longtemps sur son esprit. Cependant , comme ce prince n'étoit revenu de ce grand emportement que dans l'espérance qu'il seroit mieux traité, la jalousie revint insensiblement dans son cœur, lorsqu'il s'aperçut que M°* de Longueville, après son raccommodement, ne prenoit aucun soin d'effacer les mauvaises impressions qu'elle lui avoit données. 11 est vrai que celte jalousie fut plus modérée que dans le temps où elle étoit aigrie par Chémeraut ; mais pourtant elle parut assez forte pour devoir inspirer à cette princesse une juste crainte de ses suites, si dans ce temps elle n'eût pris la résolution de négliger tout ce qui en pourrait arriver, aimant beaucoup mieux s'exposer aux effets de la haine de son frère qu'à ceux de son amitié.

guerre civile était allumée en Limousin, eu Périgord et en Guienne. Les troupes royale* tendaient a no rapprocher turcetoi veinent de Bordeaui pour en rutrepn min le »u*£t .

fcUta vil donc les commencements de cette seconde rupture avec tant d'indifférence et d'insensibilité, m» elle souffrit que Chémeraut vînt reprendre auprès de lui cette place de favori dont elle a voit eu tant d'empivvitinent de le chasser. Quoique la faveur de ce confident, depuis son retour, fût beaucoup plus grande qu'elle n'avoit été autrefois, et que l'aigreur de M. le prince de Conti fût plus forte, cette princesse ne témoigna ni inquiétude de cette faveur de Chémeraut , ni douleur de cette aversion du prince. Je crois qu'elle auroit été longtemps dans cette indolence, s'il ne fût arrivé une affaire qui l'obligea de pousser Chémeraut et de prendre de là une occasion de satisfaire tout à la fois son honneur et sa haine.

Cet homme n'étoit pas mal propre à se faire aimer pour peu qu'il en voulût prendre le soin. Une fille1 de Mme de Longueville, nommée La Chastre, l'aima , et comme il étoit hardi et sans jugement , il poussa sa passion sans respect ni du lieu, ni de la personne qu'elle servoit, et causa, par le malheur et l'imprudence de cette fille, un si grand scandale , que Mme de Longue* ville ne put plus avec honneur dissimuler son ressentiment contre Chémeraut.

Elle n'étoit pas auprès de monsieur son frère en un état qui lui permit d'en espérer des grâces; mais il y avoit tant dejustice à cequ'elle vouloit demander, qu'elle ne doutoit point qu'elle n'y dût réussir. Elle étoit si fort animée qu'elle voulut elle-même venir demander

1 Une fille d'honneur. Depuis Catherine de Médicis, l'usage s'était introduit à la cour de placer a la suite des reines et des princesses du sang un certain nombre de jeunes GUe* noble* qu'on appelait filles •^honneur.

à son frère la punition de cet homme. M. le prince de Conti avoit été le confident et même le conseiller des amours de son favori, et sur les plaintes que madame sa sœur lui fit, il voulut traiter la chose de bagatelle, mais voyant la colère de cette princesse montée à un point qui lui donnoit de la frayeur, considérant l'honneur de sa maison , la honte qu'une telle action impunie pourroit lui causer, et par-dessus tout cela, touché de quelques paroles de tendresse que cette princesse sut adroitement mêler parmi ses plaintes , il promit d'éloigner Chémeraut; mais dès qu'il ne voyoit plus M"* de Longueville, il se moquoit avec Chémeraut des promesses qu'il avoit faites. Cependant , comme le bon oflice que M™* de Longueville m'avoit rendu à Mourron m'inspiroit autant de reconnaissance que son mérite et sa naissance me donnoient de respect pour elle, je prenois grand soin de si bien ménager ma conduite qu'elle ne put déplaire à cette princesse , ni choquer Chémeraut qui éloit le favori de mon maître. J'avois heureusement évité jusqu'alors de prendre parti; mais je me voyois à tout moment réduit à me déclarer ou pour l'un ou pour l'autre, et c'est ce qui me paroissoit également dangereux.

Dans cette extrémité que mon peu d'expérience me faisoit regarder comme un écueil où je pourrais voir échouer ma fortune , je pris la résolution de me mettre à l'abri dans quelque endroit éloigné jusqu'à ce que Forage, que je connoissois tout prêt à fondre, fût passé. Je feignis donc d'avoir reçu un courrier qui venoit m'avertirque mon père étoit dangereusement malade, et qu'il désiroit avant sa mort avoir la consolation de me voir. Je fus avec toutes les marques d'un (ils affligé

porter ma lettre supposée à M. le prince de Conti, et je sus si bien lui représenter mon devoir et lui exagérer ma douleur, que malgré la peine qu'il a voit à me laisser partir dans un temps où il croyoit que je lui serois nécessaire, il m'accorda la permission de faire ce voyage que je disois ne devoir être que de huit jours. J' a vois laissé à Dumesnil, capitaine de ses gardes, des ordres secrets et une adresse pour m'avertir de ce qui se passeroit pendant mon absence, et ne ni'éloignant que de vingt lieues1 de Bordeaux, j'attendois à presser mon retour ou à le retarder, selon les nouvelles que je recevois.

A peine étois-je arrivé chez mon père, qu'un valet de pied de chez M. le prince de Conti vint m'apporter des ordres de sa part de l'aller retrouver au plus tôt. J'appris par la lettre de ce prince le départ de Cbémeraut qu'enfin Mme de Longueville avoit obtenu par ses importunités , mais qui pouvoit s'appeler plutôt une absence qu'une disgrâce. Je remarquai dans son style une grande passion de me voir auprès de lui , comme me croyant la seule personne en qui, pour lors, il pût prendre une entière confiance. Je cachai au valet de pied le mieux que je pus le véritable état de mon père, et dans la crainte que cet homme ne fût plus clairvoyant qu'il ne me convenoit, je lui donnai assez pour l'obliger à faire l'aveugle , et je le fis repartir presque aussitôt qu'il fut arrivé.

J'écrivis à M. le prince de Conti que j'aUois tout quitter pour lui obéir. En effet je partis le lendemain.

'• ' d'< qui étaient plot du double de nos lienet de poste

J'allois à petites journées sous prétexte de mon peu de santé, mais dans la vérité, pour attendre sur le chemin des nouvelles qui m'informeraient encore mieux de toutes choses. En passant par Sarlat, je trouvai l'armée de M. le Prince qui venoit de prendre cette ville1. J'allai rendre visite à M . de Marsin * qui commandoit cette armée ; cet homme me reçut si inci vilement que cette visite fut le fondement d'une aversion qui, dans la suite, fit beaucoup d'éclat en public, et en particulier, quelque tort à ce général. J'arrivai à Bordeaux également souhaité de M. le prince de Conti et de M™ de Longueville.

Depuis le départ de Chémeraut , ce prince n'a voit personne à qui se pouvoir plaindre de madame sa sœur, ce qui étoit une grande contrainte pour lui. Il n'y avoit pas un seul de ses domestiques en qui il prit créance, et il ne se familiarisoit avec aucun d'eux ; et

1 Sarlat fut pris dans les premiers jours d'avril 1653; son gouverneur, M. de Chavagnac, dont le frère, qui a laissé des Mémoires, serrait dans les rangs opposés , fut fait prisonnier après avoir failli être assassiné. Sa femme et son fils périrent à coups d'arquebuse.

1 Jean Gaspard , comte de Martin, naquit en 1610 d'une famille de Liège. Son attachement pour le prince de Condé l'ayant rendu suspect, le cardinal Mazarin lui avait ûtc la vice- royauté de Catalogne pour la donner an duc de Mercoeur. Pendant la captivité des princes, Marsin lut enfermé au château de Pignerol. Lorsque le grand Condé quitta la Guicnne pour aller combattre sans succès à Blesnau et au faubourg Saint-Antoine , et se mettre ensuite à la tête des Espagnols dans les Pays-Bas , il laissa au comte de Marsiu , en qui il avait toute confiance , le commandement de ses troupes. Après la paix de Bordeaux , ce générai fat rejoindre le prince de Coudé dans les armées espagnoles , et ne rentra en France qu'en 1672, à condition que Louis XIV lui donnerait quarante mille écus et une compagnie de gens d*armes pour son fila , issu de son mariage avec Marie de Baliac d'Kntraigucs. Marsin mourut en 1673. Son fils fat naturalisé et nommé maréchal de France en 1703.

t$ MÉMOIRES

Sarrasin qui eùl été le seul à y prétendre, non-seule* ment lui étoit suspect par rattachement qu'il avoit auprès de Mm" de Longueville ; mais les preuves de son infidélité étoient devenues si claires qu'il ne pouvoit plus le souffrir. D'autre côté, Mme de Longueville étoit bien aise de mon arrivée et de ma nouvelle faveur. Elle la regardoit comme un obstacle insurmontable au retour de Chémeraut, qu'elle craignoit encore et avec raison. J'avois toujours gardé avec elle, comme je l'ai déjà dit, toute la circonspection possible. Depuis qu'elle avoit eu la bonté de me retenir auprès de monsieur son frère, je la regardois, en quelque façon, comme ma bienfaitrice. Ainsi persuadée que j'allois être attaché à ses intérêts, elle n'étoit point fâchée que je remplisse la place de Chémeraut. Dans une conjoncture si favorable, je ne pouvois manquer d'être bien reçu de l'un et de l'autre. M. le prince deConti, après m'avoir fait mille démonstrations d'amitié, me raconta tout ce qui s'étoit passé, avec tant de plaintes contre madame sa sœur, que son aversion me parut être à son dernier période. 11 me dit qu'il avoit fait défense à tous ses domestiques d'aller chez elle, et que m'aimant autant qu'il faisoit, et voulant à l'avenir avoir une entière confiance en moi, il croyoit bien que je ne ferois aucune difficulté de ne lui rendre point visite. 11 me parla assez indifféremment de Chémeraut, et assez légèrement du déplaisir que son éloignement lui causoit. Mais il s'emporta fort contre Sarrasin dont il prétendoit avoir été trahi, et sa colère fut si violente qu'il me commanda de lui aller porter de sa part l'ordre de se retirer.

Sarrasin étoit peu sûr dans son amitié, il régloit sur

sou utilité les mouvements de son cœur. J'avois beaucoup plus de raison de me réjouir de sa disgrâce que de l'empêcher; mais quoiqu'elle me fût avantageuse, l'amitié que j'avois pour mon maître l'emporta sur mes intérêts. Je considérois que cet homme, par l'agrément de son esprit, étoit comme nécessaire auprès du prince, et cette réflexion me fit naître l'envie de l'y retenir. Je songeai d'ailleurs que quand il sauroit que je lui avois rendu un service si important, peut-être il auroit pour moi plus de fermeté et plus de fidélité qu'il n'en avoit eu pour ses autres amis. Enfin je m'imaginai que, ruiné de réputation, au point où il étoit dans l'esprit du maître, il ne pourrait jamais prendre la première place dans son cœur. Toutes ces réflexions m'obligèrent, après avoir écouté fort paisiblement les ressentiments de M. le prince de Conti, de lui représenter que je n'avois pas pour Sarrasin une amitié si tendre que sa considération pût m'obliger à lui rendre de bons offices, et que connoissant son peu de probité, j'étois bien éloigné de faire une liaison particulière avec un tel homme, mais que je ne pouvois m'empêcher de le regarder comme une personne nécessaire pour son divertissement; qu'ainsi j'osois lui représenter qu'il devoit le garder comme un esprit agréable , et non pas comme un fidèle domestique à qui il put confier ses affaires et ses secrets. Cependant mes remontrances n'eurent point d'effet, et tout ce que je pus faire fut de différer la chose au lendemain.

Comme j'avois fort à cœur les défenses qui mavoient été faites de voir M"" de Ixmgueville, je commençai à penser aux moyens de les faire révoquer. Je m'étois flatté de l'espérance que je pourrois rétablir quelque

union, du moins apparente et de bienséance, entre ce prince et cette princesse. Cet ordre trompoit mes mesures, et j'en étois fâché. Je songeois que M"* de Longueville se rétablirait quand elle voudroit dans cette plénitude de puissance qu'elle avoît eue si longtemps auprès de son frère, et qu'elle n'avoit perdue que par une négligence volontaire, et qu'en ce cas, si elle n'étoit informée que j'avois témoigné de la douleur de cette mésintelligence, elle me perdroit infailliblement. 11 me parut peu honnête et très-dangereux de la voir secrètement, et même de lui faire parler, après les défenses d'un maître qui me montrait tant de confiance. Dans cette perplexité, je pris le parti de témoigner à M. le prince de Conti que la défense qu'il m'avoit faite m'aiïligeoit et me touchoit sensiblement , non pas par l'attachement que j'avais aux intérêts de madame sa sœur, pour laquelle je n'en aurois jamais qu'autant qu'il me l'ordonnerait luimême, mais parce que cela me marquoit le peu de confiance qu'il avoit eu moi, me traitant comme le reste de ses domestiques dont il pouvoit avoir sujet de se plaindre ou de se défier. Je voulus encore lui représenter que peut-être il ne lui seroit pas inutile que je rendisse quelquefois mes respects à Mm" de Longueville. Je pourrais mieux que personne lui faire connoitre l'intérêt qu'elle avoit de se conserver l'amitié d'un tel frère, et en même temps lui faire craindre les malheurs qui lui pourroient arriver de la continuation de leur désunion; mais quoique je me servisse des termes les plus tendres et les plus puissants, quoique j'employasse son propre intérêt pour tâcher de faire révoquer un ordre que je trouvois si fâcheux et si dur,

je connus bien que mes raisonnements ne lui plaisoient pas. Il répondit avec chagrin à toutes les assurances que je lui donnois de ma fidélité pour sa personne. A la fin pourtant, il me permit de rendre mes de* voirs à madame sa sœur ; mais ce ne fut qu'après la protestation que je lui fis que, dès son premier ordre, il verroit mon obéissance; et même la manière dont il m'accorda cette permission forcée, me fit aisément comprendre qu'il la révoquerait bientôt.

Je fus ensuite chez Mmc de Longueville. Dès qu'elle m'aperçut, elle me fit entrer seul dans son cabinet, et avec les paroles du monde les plus flatteuses et les plus obligeantes , ce qu'elle savoit faire mieux que femme de France , elle me témoigna qu'elle avoit de la joie de me voir en l'état où elle me voyoit auprès de son frère. Elle me dit avec cet air agréable et insinuant qu'elle étoit ravie que M. le prince de Conti eût choisi pour ami un honnête homme qui aimeroit sa gloire et serait attaché à ses véritables intérêts. Elle me fit ses plaintes de la conduite que monsieur son frère tenoit avec elle, de la peine qu'elle avoit eue de faire chasser Chémeraut, dont elle me parla avec tout le ressentiment imaginable. Ensuite elle me dit que,connoissant M. le prince de Conti comme je devois le connoître, je pouvois bien juger que son amitié n'étoit pas la chose du monde la plus sure , et redoublant en cet endroit ses caresses, elle me dit qu'elle espérait que je l'avertirais de toutes les choses que M. le prince de Conti me confierait, afin qu'agissant de concert avec elle, je pusse me conserver par ses conseils et par son secours, dans le |>oste que j'occupois. Je répondis avec tout le respect possible aux choses engageantes que cette prin-

3î MÉMOIRES

cesse me dit ; je marquai une passion si sincère de voir rétablir une parfaite intelligence entre elle et monsieur son frère, el une si grande envie d'y travailler, que je crus qu'elle devroit être satisfaite de mon respect et de mon zèle. Mais comme je ne répondois pas si précisément qu'elle désiroit touchant la correspondance qu'elle exigeoit de moi, elle me pressa avec tant d'instance, que je me trouvai contraint de lui dire que je la suppliois de ne trouver pas mauvais que je me conservasse son estime, ce que je ne pouvois sans doute faire qu'en demeurant fidèle à mon maître; j'ajoutai que je saurois bien, parmi mes devoirs, lui garder le respect et lui rendre les services que je lui de vois; mais que je ne pouvois jamais me résoudre à trahir les secrets d'autrui , ni m'engager à promettre des choses qu'il me seroit honteux de tenir. Je ne sais si une réponse si simple et si sincère parut crue et brusque à Mme de Longueville, et si la surprise qu'elle en eut lui donna du dépit ; mais elle me répondit avec assez d'aigreur : ((Non, monsieur, je ne trouve point cela mauvais ; mais ne trouvez pas mauvais aussi que, dans les occasions, j'appuie d'autres intérêts que les vôtres, et que je cherche des amis moins scrupuleux et plus solides.— Il est juste, madame, lui repartis-je, que Votre Altesse suive ses inclinations , et je me trouve bien malheureux de ce que l'honneur et la foi m'obligent à perdre votre amitié que j'achèterois de bon cœur à tout autre prix. » Et après avoir fait une profonde révérence, je me retirai.

Je ne crus pas que je fusse obligé de rendre compte à M. le prince de Conti de tout le détail de cette conversation; je lui dis seulement que j'avois eu l'honneur

de rendre visite à madame sa sœur, et qu'ayant satisfait ii ce respect que je lui de vois, je ferois a l'avenir mon devoir envers lui ; que je n'aurois plus l'honneur de la voir que par son commandement, et que, si j'avois désiré le jour de devant qu'il me traitât mieux que ses autres domestiques, je prétendois bien me distinguer encore plus par mon obéissance que par ses bontés. Ce compliment fut reçu avec beaucoup de démonstration de joie et d'amitié, et ne contribua pas peu à achever de me donner toute sa confiance; il m'avoua que tout ce que je lui avois dit le jour précédent sur le sujet de Mme de Longueville lui avoit fait beaucoup de peine, et, après m'avoir fait cent protestations d'amitié, il m'accorda la grâce de Sarrasin que je ne lui avois demandée que pour son propre intérêt. Depuis ce jour-là, je me trouvai une espèce de favori assez établi pour pouvoir même disputer cette place à Chémeraut. Je craignois pourtant son retour, et quoique j'eusse obtenu là-dessus plusieurs déclarations en ma faveur, je ne pouvois être en pleine sûreté, connaissant la facilité de mon maître et l'ascendant que cet homme avoit sur son esprit. Otte jalousie troubloit un peu la douceur de ma naissante fortune. J'eusse bien désiré que l'esprit de M. le prince de Conti eût été un peu plus radouci |K>ur M™* de Longueville, non-seulement pour la considération que j'ai toujours eue pour cette princesse, mais encore parce que, si elle eût été en crédit auprès de monsieur son frère, elle s'en seroit servi pour éloigner Chémeraut une bonne Ibis sans retour. Je fa i sois tout ce que je pouvois pour diminuer cette aigreur, et insensiblement l'esprit de M. le prince de Couti devenoit plus calme; il y i. 3

v **-^ apparence que l'avis qu'on en donna à Ché- ,.v.t«ut [obligea à partir du Poitou. Il craignit sans *v»v4U; quc% si cet accommodement venoit à se faire, son v viî uc lut éternel; il hasarda de venir à Bordeaux sans , u aw>ir donné connoissance à M. le prince de Conti. ii \uit uu soir chez ce prince dans le temps où on ne x attendoit pas de le voir, et où même, ce mesembloit, il uïtoit pas trop souhaité; cependant il fut beaucoup mieux reçu que je n'eusse souhaité, et il me parut presque avec le même pouvoir qu'il avoit lorsqu'il étoit parti.

Après que l'ardeur des premières caresses fut passée, je m'aperçus qu'il y avoit quelque changement. Chéîneraut navoit la liberté de voir M. le prince de Conti que la nuit, le respect qu'il devoit à M™ de Longueville ne permettait pas qu'il se montrât le jour, ni qu'on le reçut en public, et cette princesse, ayant été avertie de son retour, recommença à presser monsieur son frère de le chasser. Enfin, soit par le pouvoir seul de M™ de Longueville, soit par quelques autres considérations qui s'y mêlèrent, je vis tout à coup diminuer sa faveur, et j'eus ordre de lui dire qu'il se retirât et qu'il sortit de Bordeaux dans une heure.

J'obéis avec assez de diligence à ce commandement. Jamais homme ne parut plus surpris, ni plus irrésolu que ne le fut Cbémeraut. Je lui dis qu'enfin Mme de Longueville avoit obtenu de M. le prince de Conti, quoique avec peine, l'ordre que je lui portois de se retirer; mais que la chose étoit si bien résolue que même, s'il étoit plus de deux heures dans Bordeaux, il seroit arrêté. D'abord, il me dit qu'il n'obéiroit point qu'il n'eut reçu lui-même ce coraman-

clément de la bouche de M. le prince de Contî; mais lui ayant fait connottre qu'il étoit impossible qu'il pût avoir cette satisfaction, et que j'étois chargé de lui en ôtcr l'espérance, il s'emporta dans des injures si grandes et si atroces contre son bienfaiteur, que, quand il n'auroit été coupable d'aucun autre crime que celui-là, il auroit mérité le traitement qu'il recevoit. J'écoutai ses plaintes avec toute la modération possible, et je souflrois tous ses emportements sans y rien répondre, et, après que je crus qu'il s'étoit assez agité, je lui demandai froidement ce qu'il désiroit que je disse à M. le prince de Conti sur l'ordre que je lui avois apporté de sa part. Il persista à jurer qu'il n'obéiroit point, qu'il étoit à M. le Prince, et point du tout à M. le prince de Conti, qu'ainsi il n'y avoit que M. le Prince, sou traître, qui eut le pouvoir de le chasser du parti. Après cela, il demanda encore la liberté de voir M. le prince de Conti et de prendre congé de lui, me prenant à partie et m' accusant d'avoir élé gagné par M"' de I-ongueville pour lui porter un tel ordre. Je ne lis pas semblant de prendre garde à ce qu'il disoit; je lui dis seulement qu'il me paroissoit impossible de voir M. le prince de Conti; mais que, puisqu'il vouloit demeurer, ei qu'il croyoit que son séjour à Bordeaux serviroit à ses affaires , il feroit peut-être bien ; qu'en effet la seule chose qu'il devoit craindre, c'étoit ({11*011 le mit en prison, mais que cela n Y toit rien, puisqu'il en sortiroit aisément en épousant cette fille qu'il avoit abusée; que La Chastre étoit fille de qualité, que sans doute il l'aimoit, si que par le mariage toutes choses se rétahliroirnt ;i sou avantage. Dès qu'il entendit parler de mariage, il lui prit une si grande frayeur

qu'il me dit qu'il vouloit bien s'en aller, mais que la seule grâce qu'il demandoit à M. le prince de Conti, c'était quelque argent pour se retirer, n'ayant pas un sou pour faire son voyage. Je m'offris à lui pour aller représenter sa nécessité à M. le prince de Conti; j'ajoutai pourtant que mon sentiment étoit qu'il ne devoit pas demander cette grâce s'il pouvoit trouver le moyen de s'en passer; que s'il vouloit accepter une centaine de pistoles, je les avois à son service et les lui offrais de bon cœur, étant touché du fâcheux état où il se trouvoit. Je lui représentai qu'il n'étoit pas aisé d'obtenir cette grâce de ce prince, quand une fois il avoit commencé à maltraiter les gens; qu'un refus n'étoit pas plaisant à essuyer; qu'ainsi, s'il pouvoit se contenter de cette somme , je croyois qu'il devoit éviter d'avoir cette obligation à ce prince. Chémeraut goûta fort ma raison et accepta mon offre. Je lui donnai mes cent pistoles sur-le-champ avec beaucoup de joie. Il crut que ce prêt m'engagerait dans ses intérêts, et que je consentirais bien plus agréablement à son retour, lorsque je verrais qu'il m'en reviendroit cent pistoles qu'il savoit être alors une somme considérable pour moi. Il me fit mille protestations d'amitié auxquelles je n'ajoutai point de créance ; aussi espérois-je de n'en avoir pas besoin. Je le vis partir avec bien plus de joie d'avoir cent pistoles en bourse, que de chagrin d'avoir perdu les bonnes grâces d'un maître, sur l'amitié duquel il avoit fondé les espérances d'une fortune considérable , soit que cela vînt de son peu de bon sens, soit qu'il se persuadât de regagner facilement son poste au premier jour.

Après ce départ, que je jugeai sans retour, je me

trouvai beaucoup mieux affermi. Je commençai à prendre connaissance des affaires du parti, et il ne se faisoit rien dans la ville et dans l'armée dont je ne fusse informé. Je sus par une lettre qu'on écrivit à M. le prince de Conti du camp qui étoit aux environs de Bergerac, que M. de Marsin ayant frappé un officier qui lui avoit parlé de la part des troupes avec un peu de hauteur, toute l'armée avoit témoigné du mécontentement de cette action, et qu'il étoit à craindre qu'ayant déjà reçu quelque échec1, toutes les troupes ne se jetassent dans le parti du roi. M. de Marsin écrivit en même temps que cette affaire n'étoit rien, et qu'il apaiserait cette mutinerie dans vingt-quatre heures par le châtiment de quelques séditieux. Comme je n'aimois point M. de Marsin à cause du mépris qu'il avoit eu pour moi dans Sarlat, je ne fus pas fâché de cette occasion de lui nuire. J'exagérai son emportement, et je m'opiniâtrai fort à soutenir que M. le prince de Conti devoit aller à l'armée apaiser lui-même cette sédition , et que c'étoit une affaire importante; qu'il devoit profiter de cette occasion pour se rendre le maître de l'armée, où il n'étoit presque pas reconnu ; qu'il au roi t toute sa vie un déplaisir mortel si, ayant pu empêcher par sa présence la perte de ses troupes , il les abandonnoit par sa paresse ; que M. le Prince ni le public ne lui pardonneraient jamais une telle faute, qu'il y alloit de sa gloire et de son intérêt de faire ce \oyage. Enfin je sus si bien mettre au jour toutes mes raisons que, quoiqu'il eût lieaucoup de répugnance

1 La petite ville de Saint -Justin venait d'être prise , et le* troti|>rs du colonel Halthaiar ■▼aient été vigoureusement poursuivie* par le cheta- Imi «l'Aubrterrr.

à ce voyage , il s'y résolut et partit le lendemain. A son arrivée !, il trouva que les choses étoient encore plus aigries qu'on ne le lui avoit mandé, que celte armée étoit toute remplie de mécontents et que Ton avoit à craindre un soulèvement général. M. le prince de Conti ralentit le ressentiment des plus animés par sa douceur et par ses caresses, et M. de Marsin s'étant retiré dans Bordeaux , toutes choses demeurèrent calmes ; les troupes furent employées à la prise de plusieurs places de peu de considération *, et, dans le

* Le prince de Conti arriva à Bergerac » où était le quartier général , le 18 juin 1653.

' Bourdeilles et le château de Fories.

Le colonel Balthasar battait en même temps, près de la rivière de l'Isle en Périgord, les marquis de Montausier et du Plessis-Bellière, lieutenant» du comte d'Harcourt , qui venait de quitter furtivement le commande* ment de l'armée du roi pour aller s'enfermer dans Brisach , et faire, de cette place, ses conditions avec la cour dont il était mécontent.

Le comte d'Harcourt fut immédiatement remplacé par le duc de Caudale. Ce choix fut fait au préjudice des droits de généraux plus anciens; mais le cardinal Mazarin affectionnait particulièrement le duc de Caudale, auquel il souhaitait depuis longtemps de donner une de ses nièces en mariage. Si l'intérêt politique eût été le seul mobile du cardinal dans cette circonstance, il eût demandé peut-être un choix moins antipathique aux habitants de Bordeaux, qui avaient reporté sur le fils la haine qu'ils avaient eue contre le père. En 1649, le duc d'Épernon, père du doc de Candale, étant gouverneur de la Guieune, avait excité le mécontentement de sa province par la construction de plusieurs forts sur la Dordogne, et notamment de la citadelle de Libourne. Six mille Bordelais, autorises par arrêt du parlement , furent en armes attaquer les travailleurs et détruire leurs ouvrage*; ils revenaient à Bordeaux joyeux et fiers de leur expédition, lorsqu'ils se trouvèrent face a face avec les troupes du gouverneur, qui les massacrèrent sans qu'il en échappât presque un seul. Aussi une des conditions de la paix , eu 1650 , avait été que le gouvernement de la Guicnne serait ôté au duc d'Kperuon ; on lui avait donné en conséquence celui de Bourgogne , et on avait nommé à sa place le prince de Condé. A un autre point de vue, le choix du duc de (Vandale pouvait aussi être considère connue un coup de vigueur destiné à intimider les révoltés;

temps qu'on sedisposoit à entreprendre quelque chose de plus grand, M. le prince de Conti fut obligé de se retirer à Bordeaux sur les avis qu'on lui donna des conjurations qu'on avoit découvertes.

I) apprit qu'il y avoit deux partis dans Bordeaux, celui de l'Ormée et celui de Messieurs du parlement1 ;

mais, dans le premier moment, il u'eut d'autre effet que de donner une nouvelle activité à la guerre civile.

• Comme le parti du parlement se subdivisait en deux, il y avait, pour préciser davantage, trois partis dans la ville de Bordeaux. Ou les désignait aiu*i : la grande Fronde, la ]>etite Fronde et POrmée.

I*a grande Fronde était composée de ceux des conseillers du parlement et de leurs partisans qui étaient dévoués à la personne des princes depuis le commencement des troubles. Us avaient, en 1050, entraîné le |»arlcmcnt de Bordeaux à envoyer le conseiller Voisin s'entendre avec le parlement de Paris pour réclamer la liberté des princes, prisonniers à Yinceiines. 11* avaient continué a donner de* preuves de leur dévouement lors du siège de Bordeaux , qui fut fait la même année par le maréchal de I*a Meillerayc. ïm 1053, leur zèle était resté le même. !*•* principaux d'entre eux étaient : MM. de Trancas, de G u\ on net, de Mitrat et de (tondrin.

\jk petite Fronde était formée des conseillers attachés avant tout a leurs privilèges. Ijeur participation à la révolte avait pour motif le soutien du droit, ou, |ioiir mieux dire, de la prétention des parlements à s'immiscer dan* le* affaires de l'État. I^es plu* marquants étaient : MM. de Némon, de la Chaise et Le Rousvau. l>es conseiller* de la petite Fronde, effravés des excès de la populace et peu soucieux des intérêts des princes, furent les premiers a se soumettre lorgne, par ordre du roi, le parlement de Bordeaux fut transféré à Ageii.

I/Ormée était la réunion tumultueuse de tout ce que la ville renfermait de gens portés au pillage et à tous les désordre*. Indifférents à l'ambition «h-* princes <-t aux privilèges parlementaire, il* ne cherchaient, dans la rt'Xilti , qu'un iiiommi de satisfaire lnirs mausai* instincts, et s'eut retenait* rit dan* un état continu» 1 d'exaltation par une haine aveugle du nom de Ma/arin. Ottr faction tirait sou nom d'une première émeute qui , rha%tre de devant la porte de l'hôtel du gouvernement, s'était portée dans un nidroit plante d'ormes, près du château du lia, lieu qui était devenu le rrndcj-voiit habituel de »rs réunions. 1 /Or mer fut a m m origine secrètement lasorisér par les princes, qui l'envisagèrent comme un moyen de

que la ville étoit partagée, qu'on en étoit venu si avant que chaque parti a voit mené du canon, et qu'on avoil tiré de part et d'autre avec une si grande animosité qu'il y avoit eu beaucoup de morts.

Une nouvelle si importante obligea M. le prince de Conti à quitter toutes ses entreprises de guerre pour aller tâcher d'apaiser par sa présence et par son autorité les désordres de cette ville, dans laquelle résidoient toutes les forces du parti. En arrivant il trouva que l'Ormée avoit pris le dessus, et que le parlement avoit été chassé de la ville.

Les chefs de l'Ormée étoient Villars1, avocat, et le nommé Dureteste, solliciteur de procès. Ce dernier remplissoit la place du premier président dans le Palais, et, avec quelques gens de sa cabale, s'asseyoit tous les jours sur les fleurs de lis pour rendre la justice. Il recevoit de grands applaudissements du peuple, parce que, sur les plaintes que faisoient une infinité d'artisans que les présidents et les conseillers leur dévoient le travail et les fournitures qu'ils avoient faits dans leurs maisons, sans que depuis vingt ans ils eussent pu tirer aucun payement, ce juge sévère ordonna qu'on allât se saisir des meubles des débiteurs, et qu'en les distribuant à leurs prétendus créanciers jusqu'à concurrence de ce qu'ils assuroient leur être dû , le reste fût pour les frais de justice. La providence divine ne laissa pas

retenir, par la crainte de ses violence*, tous ceux qui auraient pu songer à abandonner leur parti

1 Quelques écrivains, entre autres l'auteur des notes de la collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France publiée par Michaud, ont, à tort, confondu Villars, chef de l'Ormée, avec le marquis de Villars, père du maréchal. U est question du marquis de Villars dans la suite de ce» Mémoires.

impunis ces iniques jugements. Elle permit que ces gens, qui durant la guerre, avoient tranché des souverains, fussent, après que la paix fut faite, soumis à leurs sujets et payassent bien cher les violences qu'ils avoient exercées. On ne tarda pas longtemps à se lasser du terrible tribuual ; on en craignit avec raison les suites. Chaque jour on découvrait quelque nouvelle conjuration qui se faisoit pour détruire ce nouveau parlement.

Celle qui fit plus d'éclat fut la conjuration du père Ithier, gardien des Cordelière de Bordeaux, à présent évoque de Glandève1. J'avois fait connoissance avec ce religieux dès que j'arrivai dans Bordeaux, et il y avoit entre nous une liaison d'amitié assez particulière, qui m'avoit engagé à lui confier mes secrets, et même de lui demander des conseils , et pour ce qui regardoit ma conduite, et pour les affaires du parti. Je Tavois trouvé fort honnête homme et de bon sens, et, jugeant qu'il ne me seroit pas inutile auprès d'un maître auprès duquel le mieux établi avoit toujours besoin d'aide, je l'avois obligé à venir faire la cour à M. le prince de Conli, et j'avois supplié le prince de le recevoir comme une personne de mérite qui avoit beaucoup de crédit dans Bordeaux. Le père Ithier lui plut; il prêcha avec succès en présence de Mme de Ixuigueville, et, s'étant ensuite attaché à notre cour, il devint un homme im- |H>rtaut et eut toute la confiance du prince de Conti. Klle fut portée si loin que, dans le voyage qu'il fit à l'armée durant cette émotion des troupes, il confia à ce

• Jean-Dominique Ithier, evtque de Glandève, le il juin 1654; mort en leplemhre 167i.

religieux tous les papiers qu'il avoil. Je crois qu'en ce temps le père Ithier agissoit de bonne foi avec nous, et que dans son âme il ëtoil aussi porté pour le service des princes, qu'il le paroissoit être par ses actions et par ses discours; mais depuis étant sollicité par M. l'évêque d'Amiens, qui avoit été cordelier, qui lui avoit envoyé le père Bertaud1 du même ordre, il entreprit de chasser les princes de Bordeaux, porté, à ce qu'il a dit depuis, par rattachement qu'il avoit de tout temps à la personne de la reine , et par son devoir, mais beaucoup plus à la dignité qu'il possède, et qu'il a, ce me semble, un peu trop méritée. 11 crut que le meilleur moyen dont il pût se servir pour faire réussir son dessein, étoit d'engager Villars, chef de l'Ormée, qu'il connoissoit un peu. Il lui proposa sans détour et sans précaution de trahir les princes, de se rendre maître d'uue des portes de la ville et de la livrer aux troupes du roi, qu'on feroit avancer pour cet effet. Il falloit des récompenses considérables et bien pressantes pour engager un homme dans une entreprise aussi hardie et aussi périlleuse; le père Ithier n'avoit à donner que des espérances d'une grande fortune. Il devoit bien prévoir qu'il n'étoit pas vraisemblable qu'un homme qui étoit maître de la ville par son crédit et par son adresse, qui faisoit tous les jours des gains immenses, ne quitteroit pas aisément un bien qu'il trouvoit réel et solide pour se repaître des belles promesses d'un moine. Aussi Villars ne feignit d'approuver les

'Le P. Bertaud ou Bertod était gardien des Cordeliers de Brioude; mais depuis longtemps raélé à diverses intrigues des troubles et des guerres de la Fronde, il n'habitait plus son couvent . Il a laissé des Mémoires sur le siège de Bordeaux , et en particulier sur la conspiration du P. Ithier.

propositions de ce l'ère que pour découvrir plus facilement tout son secret, et, après s'être bien instruit et avoir pris jour pour exécuter l'entreprise, il vint la déceler à M. le prince de Conti.

Ce prince fut surpris, lorsqu'il apprit que ce religieux, qu'il avoit honoré de son amitié et de sa confiance, avoit formé le dessein de le trahir et même de l'exposer au danger où une telle entreprise pouvoît l'envelopper. Il eut la bonté de me le dire le même jour qu'il le sut. Cette action, que je trouvois noire, me donna de l'horreur et de l'indignation contre le père Ithier; dans mes premiers mouvements, j'aurois souhaité une punition exemplaire de ce crime. Mais peu après, faisant réflexion sur cette affaire, songeant que j'avois reçu des services considérables «;e cet ami, et voyant sa perte comme inévitable pour une entreprise qu'après tout son devoir et sa conscience rendoient, en quelque sorte, légitime, j'eusse souhaité de le pouvoir faire avertir qu'il se retirât. Je songeois que, dans des conférences que nous avions eues ensemble, je lui avois témoigné quelque désir de |x>rter M. le prince de Conti à faire sa paix avec la cour. Je craignis que ce religieux, pour se rendre moins criminel, ne parlât de moi dans ses interrogatoires, et qu'il ne dit que sou intention n'avoit jamais été que de travailler a remettre M. le prince de Conti bien avec Leurs Majestés conformément aux entretiens qu'il avoit eus avec moi sur ce sujet. Je ne doutois pas que s'il parloit de moi je ne fusse |>erdu sans ressource, et je prévoyois qu'il ne seroit plus au pouvoir de M. le prince de Conti de me garder auprès de sa personne, ni peut-être même de me garantir de la fureur du petit jieuple. J'avoue

^p><\ tUns un tel embarras, si j 'a vois eu quelques per- ^hn^ik^ À qui j'eusse pu me fier, je ne sais si je n'aurois |v*s trahi le secret de mon maitre pour sauver la vie 4o mon ami et ma fortune ; mais, ne sachant à qui me «^couvrir dans une si délicate et si importante conjoncture, et faisant d'ailleurs réflexion qu'en sauvant crt homme, j'exposois la vie d'un maitre qui me traitoit avec tant de bonté, je ne pus me déterminer à rien, ni former aucune résolution.

Je passai la nuit dans d'étranges inquiétudes, et enfin je me vis réduit à attendre avec douleur le succès de ce qui pouvoit arriver. Le lendemain M. le prince de Conti me dit que le père Ithier, étant sorti de son cloitre à dessein de me rendre visite, avoit été arrêté à l'entrée de la rue où je logeois ; qu'il avoit été conduit chez M™ de Longueville, où l'on commençoit à l'interroger, et que son procès lui seroit fait dans le jour. Je témoignai à M. le prince de Conti que j'avois bien de la joie de le voir délivré d'un aussi grand danger que celui auquel il eût été sans doute exposé, si ce religieux eut réussi dans son entreprise. Mais, après cela, je ne pus m'empêclier de témoigner le déplaisir que je ressentois de voir un homme qui avoit été mon ami exposé l\ mourir d'une mort aussi ignominieuse que celle qu'on lui feroit souffrir. Jecrus même, voyant qu'il n'étoit plus en état d'exécuter ses pernicieux desseins, qu'il n'étoit point contre mon devoir de supplier M. le prince de Conti de vouloir bien lui être favorable ; mais ce prince me marqua si fortement que je ne devois point parler pour cet homme, que je jugeai bien qu'il ne tireroit point un fort grand secours de mon amitié. Ce pauvre Père, dans les interrogatoires

qu'on lui fit, répondit avec tant de foi blesse, de crainte et de trouble , qu'ayant avoué beaucoup plus de mal qu'il n'avoit eu dessein d'en faire, on n'eut pas grand'peine à instruire son procès.

Dès le lendemain il fut jugé par une espèce de conseil de guerre, qui étoit composé des principaux officiers de l'armée qui se trouvèrent dans Bordeaux, et de quelque canaille du petit peuple. Comme le conseil étoit fort nombreux, on ne put pas acbever les opinions dans une seule séance; ou remit au lendemain ; mais tous ceux qui avoient opiné jusque-là ayant été d'avis de la mort, il ne paroissoit plus d'espérance de sauver ce religieux. Heureusement pour lui, le lendemain se trouva la fêle de Notre-Dame de mars; ainsi il fallut remettre l'affaire encore au jour suivant. Ce petit espace de temps donna lieu à quelques personnes de chercher les moyens de sauver la vie au père Ithier. M"* de Ixmgueville s'y employoit avec grand succès, et, soit que vingt-quatre heures suffissent pour ralentir le feu de la colère, soit que les esprits les plus animés eussent, en quelque façon, assouvi les premiers désirs de leur vengeance en opinant à la mort, le jour qu'on revint aux opinions, il fut condamné seulement à faire amende honorable en cinq ou six endroits de la ville, et à être renfermé le reste de sa vie entre quatre murailles, au pain et a l'eau.

Quoique cet arrêt ne fut guère moins rigoureux que celui qui auroit condamné à la mort, il ne plut pas à ce peuple naturellement cruel, et on eut toutes les peines du monde à garantir ce religieux de la fureur dune populace qui vouloit à toute force le déchi-

rer. I«es choses allèrent si loin que, le jour qu'on lui fit exécuter son arrêt, il fallut faire entourer et suivre la charrette où il étoit par des compagnies de gens de guerre, afin de contenir le peuple, qui, n'osant plus se jeter sur lui, chercha à se satisfaire par des imprécations et par des injures. Après avoir fait amende honorable, il fut renfermé dans un cachot de la Maison de ville. Tous les Cordeliers furent mis dans un bateau et bannis de Bordeaux. La première nuit ils pillèrent le village où ils couchèrent, et y causèrent beaucoup plus de dommages que les soldats les plus déterminés n'auroient pu faire. M. le prince de Conti Ta réparé depuis en rendant aux habitants la valeur de ce qui leur avoit été pris, et c'est une des plus grandes restitutions qu'il ait faites.

Quand le père Ithier fut dans sa prison, j'employai avec succès pour lui des offices que je n'avois pu lui rendre dans les premiers temps de son malheur. Si dès lors je ne pus le délivrer, je fus du moins assez heureux pour adoucir la rigueur de ses souffrances, dont il m'a toujours paru depuis fort reconnoissant.

Trois jours auparavant, M. le prince de Conti avoit déclaré hautement qu'il feroit jeter par les fenêtres ceux qui lui parleroient de paix. Malgré cette menace, cette conjuration me donna lieu de lui parler du danger où étoient exposés ceux qui prenoient un parti contraire à leur devoir. Je commençai à jeter dans son esprit des semences d'une paix que je désirois passionnément, un peu pour mon intérêt, et beaucoup pour l'intérêt de mon maitre. Si son état présent ne me paroissoit pas fort heureux , ni son autorité fort solide, l'avenir medonnoit encore de plus grandes inquiétudes.

Il falloit cependant me conduire en cela avec beaucoup de prudence , n'osant jeter que des paroles en l'air, dans l'espérance qu'elles pourroient un jour produire leur effet. Je me maintenois dans la confidence de ce prince par mon zèle et par mon assiduité, et, comme personne ne pouvoit lui parler que par mon moyen lorsqu'il étoit dans sa chambre, il ne se passoit rien auprès de sa personne dont je ne fusse informé ; souvent lui-même il avoit la bonté de m'en faire confidence, et souvent je prenois la liberté de lui demander ce qu'il ne me disoit pas, et il ne le trouvoit pas mauvais. Je m'étois si bien établi dans sa chambre que tout ce qu'il y avoit de valets me rendoit compte de ce qui s'y passoit. lin matin que je me promenois dans le jardin de la maison où il logeoit en attendant qu'il fut éveillé, on vint m'avertir que M. d'Angerville, enseigne de ses gardes , lui avoit fait demander une audience secrète, et qu'il l'avoit fait entrer. La juste défiance où j'étois de l'humeur inconstante du prince m'obligeoit à ne rien négliger. Je m'en allai droit à sa chambre ; j'y trouvai Angerville à genoux au-devant de son lit, dans une conversation qui me parut assez animée et assez particulière; je crus même m apercevoir que ma présence les troubloit , cela m'empêcha d'avancer et me fit tenir à la porte. Cet entretien fut assez long. Angerville s étant retiré, je demeurai dans le même endroit où j'étois, rêvant à ce qui pouvoit avoir donné malirre à ce long et secret entretien, et attendant que le prince m'ordonnât de m'approcher; il rêva aussi pendant quelque temps, et enfin il m'appela. Je m'approchai de son lit, il retomba dans une profonde rêverie, et puis tout d'un coup il me demanda ce que

j'avois Tait le matin. Je lui rendis compte de tout ce qui m'étoit arrivé, jusqu'au temps que j'étois entré dans sa chambre. Pendant ce récit, je remarquai qu'il avoit l'esprit fort distrait; il demeura quelque temps en cet état, puis il me dit : « J'ai eu une grande conversation avec Angerville. » La, il demeura tout court, ce Je lai vu, lui répond is-je, je crois même savoir tout ce qu'il vous a dit, et je vais vous l'apprendre : car, s'il vous est libre, monsieur, de me cacher vos affaires, il ne mYst pas libre à moi de vous cacher ce que je pense. Je vois bien que je n'ai plus l'honneur d'être votre confident , mais je veux bien que vous soyez le mien : Angerville vient de vous proposer une maîtresse. » Je pris garde que M. le prince de Conti rougit à ce discours. Cela me donna la hardiesse d'ajouter : « Je connois Angerville : c'est un homme peu propre à vous entretenir d'aucune affaire de conséquence, de l'humeur dont il est ; mais il s'est mis dans la tête de devenir important par quelque intrigue d'amour. » Le prince n'eut pas la force de me désavouer cette vérité. Il me raconta non-seulement toutes les propositions qu'Angerville lui avoit faites pour le mettre en état d'être infailliblement aimé de Mm# de Calvimont; mais il me dit même qu'il avoit exigé deux choses de lui : la première, qu'il ne me diroit jamais rien de cette affaire; la seconde, qui ne m'étoit pas moins sensible que l'autre, qu'il donneroit le premier bénéfice vacant de sa nomination à un frère ecclésiastique qu'il avoit. Je me divertis fort du service et de la nature de la récompense ; mais, comme je crus que cette folie n'auroit pas de suite, et que, d'ailleurs, j'ai toujours eu beaucoup de honte , bonne ou mauvaise , pour ces

sortes de choses, je ne cherchai point à méclaircir des résolutions que ce prince avoit eues avec Angerville. Cependant j'appris deux jours après par M. le prince de Conti même , qu'étant allé au rendez-vous qu'Angerville lui avoit ménagé, il avoit réussi dès sa première déclaration . 11 me fit donc confidence du peu de vertu de cette femme. Cependant, comme elle étoit une des plus belles de France , cet amusement devint une occupation continuelle ou une fort grande passion; je n'en fus pourtant entièrement éclairçi que par un grand éclat que la jalousie du prince lui fit faire sur quelque ombrage qu'il eut d' Angerville même* 11 lui fit défendre d'entrer chez Mm° de Calvimont, et à elle de le souffrir. Ce prince me raconta les sujets de plainte et de soupçon qu'il avoit contre Angerville, et me parla contre lui avec tant de transport et de mépris qu'il étoit aisé de connoitre qu'il avoit effectivement de l'amour. Ainsi ce pauvre homme voit tout à coup sa fortune tomber par le vice des fondements mêmes sur lesquels il avoit prétendu l'élever. Dès ce moment 1 amour de M. le prince de Conti ne fut plus un secret.

Il avoit coutume d'aller se promener tous les soirs sur le port, de là chez M™* de Calvimont. Un jour, contre sa coutume, au lieu de me renvoyer chez moi, il me fit entrer dans son carrosse ; lorsqu'il fut à sa porte, il s'appuie sur moi pour monter l'escalier, et quand il fut près de sa chambre , je voulus me retirer. « Non , me dit-il , je veux que vous la voyiez. » Je n'avois jamais parlé à cette dame; elle étoit fort parée et dit d'abord trois ou quatre choses qui me firent douter laquelle des deux étoit plus surprenante, ou sa beauté

ou sa sottise. Aussitôt que M. le prince de Conti l'eut saluée , il lui dit : « J'ai voulu faire voir mon ami à ma maîtresse et vous dire à l'un et à l'autre que, comme vous êtes les deux personnes que j'aime le mieux, je souhaite aussi que vous ayez beaucoup d'amitié l'un pour l'autre. *> Il parla ensuite fort avantageusement de moi ; mais, quoique les louanges et les témoignages de bonté de la part d'un prince soient toujours bien, venus, l'occasion et le lieu m'embarrassoient si fort qu'à peine pus-je répondre quelques mots entrecoupés à toutes les choses obligeantes que me disoient le maître et la maltresse.

J'étois alors dans un Age si peu avancé et je me trouvois si peu engagé dans la profession ecclésias* tique , n'ayant ni bénéfice , ni ordre , que j'eusse bien pu , sans être déshonoré dans le monde , souffrir qu'un maître qui m'aimoit me fit confidence de ses plaisirs; mais mon naturel étoit opposé à toutes ces sortes d'intrigues.

Sarrasin , sur ce sujet-là, étoit d'un sentiment bien contraire. Dès qu'il vit la passion de son maître m hautement déclarée , il chercha avec une affectation incroyable les moyens d'entrer dans ce commerce. 11 commença par rompre toutes les secrètes intelligence» qu'il avoit conservées avec M"* de Longue ville, et ne s'appliqua plus qu'à se bien mettre dans l'esprit de ce prince par la complaisance qu'il avoit pour ses plaisirs. Il désiroit avec une passion extrême d'avoir entrée chez M"* de Calvimont ; mais il vouloit que ce fat M. le prince de Conti qui la lui procurât. L'exemple d'Angerville lui faisoit peur. Il tenta toutes les voies que son esprit adroit lui suggéra pour obtenir cette grâce de son

DE DANIEL DE COSNAC. Si

maître , et toujours inutilement ; de sorte qu'il fut contraint d'engager M™ de Calvimont de demander à M. le prince de Conti qu'elle pût avoir le plaisir de le voir, et de prendre le prétexte de sa curiosité sur le rapport qu'on lui avoit fait que c'étoit l'homme du monde le plus divertissant et le plus enjoué. M"* de Calvimont s'acquitta assez bien de sa commission ; mais toutes ses pressantes sollicitations furent inutiles. Le prince lui résista toujours, et l'aversion qu'il avoit pour Sarrasin se trouva encore plus forte que la complaisance qu'il avoit pour sa maitresse. Enfin un jour cet adroit courtisan , sous prétexte de quelques affaires qui étoient survenues , alla parler à M. le prince de Conti dans le temps qu'il étoit chez cette dame. Dès qu'elle sut que Sarrasin étoit dans la salle , elle s'avança pour le faire entrer. Après qu'il eut exposé son affaire en particulier, il entra en conversation avec ces deux amants, et comme il s'étoit sans doute préparé à les divertir, il y réussit admirablement bien , et dit des choses si spirituelles et si folles que M. le prince de Conti longtemps après ne pou voit s'empêcher de rire du souvenir de tout ce qu'il avoit dit. Cette première entrevue avoit eu trop de succès pour n'être point continuée f et Sarrasin se trouva bientôt dans le poste qu'il avoit souhaité , et qui lui avoit coûté tant de soins et tant de peines. Il se flatta quelque temps de la peusée qu'il pourroit , par le moyen de cette femme , non-seule* ment rétablir ses affaires , que son attachement à M"* de Longueville avoit ruinées, mais même pousser plus avant sa fortune pour l'agrandiésenietit de laquelle il avoit beaucoup d'ardeur; mais par malheur pour lui , cette femme , comme je l'ai déjà dit , n'ayant guère

plus d'esprit que de vertu , ne se soutenoit auprès du prince que par la beauté qui dégoûte en peu de temps. Quelques instructions que Sarrasin lui donnât, elle ne put jamais s'en servir ni pour elle, ni pour les autres.

Pour moi, je ne clierchois à me mêler que des affaires du parti , non-seulement dans la vue de me rendre utile et nécessaire , mais encore parce que je les trouvois plus conformes à mon inclination qui me portoit autant à l'ambition, qu'elle m'éloignoit de lamour. Je recevois toutes les dépêches de l'armée et j'y faisois les réponses par l'ordre de mon maître. J'avois beaucoup d'intrigues dans la ville, où nous n'étions point sans affaires. M. de Marsin et M. Lenet ■ tâchoient adroitement de s'en rendre les maîtres et de ruiner le crédit que M. le prince de Conti y avoit acquis. Ils avoient attiré dans leur parti M"* de Longueville, et chaque jour j'étois assez occupé à observer tout ce qu'ils faisoient et à rompre leurs mesures.

En ce temps, on trouva à propos dans le conseil d'envoyer une personne à Madrid pour solliciter le secours d'hommes et d'argent que les Espagnols nous avoient promis et dont on commençoit d'avoir un assa grand besoin. M. de Marsin avoit proposé d'y envoyer un de ses confidents, et la chose avoit été presque résolue , lorsque je fis considérer à M. le priuce de Conti de quelle importance il étoit de se servir en cette occasion d'un homme qui fut attaché a ses intérêts. Je

1 Lenet, descendant d'une famille de Bourgogne, était lui-même conseiller au parlement de Dijon. Tout dévoué aux intérêts particuliers do prince de Condé, il les représentait i Bordeaux avec le tèle le plus ardent. Le prince , de son coté , plein de confiance en son dévouement, correspondait directement avec lui pour les affaires de son parti. Lenet a laissé des Mémoire* dans lesquels cette correspondance est insérée en entier.

lui représentai que s'il obtenoitdu secours, il lui étoit bien plus glorieux que ce fût par un de ses gens que d'en laisser l'honneur à M. de Marsin; que celui-ci ne manqueroit pas de s'en attribuer tout le bon succès et de profiter, comme lui et M. Lenet avoient déjà fait, de l'argent qu'on donnerait, sans se mettre trop en peine de l'employer pour soutenir un parti dont il n'étoit pas le chef \ et dont il ne répondoit pas comme faisoit M. le prince de Conti; que s'il n'y avoit rien à espérer du côté de l'Espagne, il étoit nécessaire que M. le prince de Conti en fut sûrement et promptement averti, afin de prendre ses mesures pour son accommodement; au lieu que, si M. de Marsin envoyoit un homme à lui, on pourrait abuser M. le prince de Conti, et par là exposer et son honneur et sa |>ersonne Os considérations obligèrent M. le prince d'envoyer M. de Chouppes f en Espagne. Je proposai cet homme , et parce qu'il étoit mon ami particulier, et parce qu'il étoit ennemi de Marsin. Ce coup que je donnai assez adroitement pour n'en être point soupçonné, est assurément ce qui a le plus contribué à la paix de Bordeaux. Chouppes avoit ordre secret de s'informer de tout l'argent qu'on avoit envoyé d'Espagne, et qui avoit passé par les mains de Marsin et de I^enet , afin de savoir ce qui en avoit été employé à leur usage particulier; mais sa principale instruction fut de bien

' Lr prince de Conti remplirait en Guienne 1rs fonction» de généralissime.

* Anna ml , marquis de Chouppes, colonel d'infanterie, était entré avec ton régiment dan» le parti des princes. Apre» la paix , lorsque le prince de Conti , rentré en grâce . eut obtenu le commandement de Parmée de Catalogne , M. de Chouppes «rnrit sous lui avec distinction et obtint en récompense la lieutenance générale du Roussillon.

pénétrer quel secours infaillible les Espagnols pourraient donner, et dans quel temps on en pouvoit faire état. M. de Chouppes s'acquitta fort bien de sa commission ; il revint chargé de belles espérances d'un secours très-considérable d'hommes et d'argent; mais en particulier il assura M. le prince de Conti que tout cela n'étoit que de belles paroles, et qu'il n'y avort rien à attendre de ces Espagnols , qui étoient eux-mêmes, dans une si grande disette de l'un et de l'autre, qu'A ne falloit faire aucun fondement sur leurs promesses. Il apporta aussi quelques états de l'argent que l'Espagne a voit envoyé et que M. de Marsin et Lenet avoient touché; mais nous eûmes alors des affaires bien plus importantes que celle de leur faire rendre compte de leur administration.

M. de Candale ', après avoir mis sous l'obéissance du roi toutes les villes qui étoient entre Agen et Car» dillac, tenoit la ville de Bordeaux comme bloquée par terre. M. de Vendôme f étoit avec une armée navale à l'embouchure de la rivière , et empéchoit qu'il ne nous arrivât des vivres. Notre armée n'étoit plus

1 Louis-Charles-Gaston de Nogaret de Fois, doc de Candale, était fils de Bernard de Nogaret, duc d'Épemon, et de GahrieUe-Àngébque, légitimée de France, fille naturelle de Henri IV ; il était petit-fils du fameux duc d'Épemon.

•César, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de GabrieUt outrées, né en 1594, épousa la fille unique du duc de Mercosur, qui loi céda, par contrat de mariage, le gouvernement de Bretagne. Compromit, dans la conspiration du comte de Chalais , le cardinal de Richelieu le fil enfermer à Vincennes arec ton frère le grand prieur. Au commencement de la Fronde, il devint avec son fils, le duc de Beaufort, un des chefr d» la cabale des Importants, et fut exilé; mais, s'étant réconcilié arec le cardinal Mazarin , il avait obtenu le commandement de l'armée navale «U Guienne.

en corps ; on avoil été contraint de la retirer dans la ville , non-seulement parce qu'elle n'étoit plus capable de résister aux troupes du roi , mais encore pour contenir ces peuples et empêcher l'effet des continuelles conjurations qu'on faisoit !. Cette approche des armées de terre et de mer donnoit de nouvelles occasions et de nouveaux moyens aux malintentionnés pour entreprendre de nous chasser, et, quoique l'on eût découvert par miracle toutes les entreprises qu'on avoit jusqu'alors faites contre nous, et que les auteurs, en eussent été sévèrement punis , il se trouvoit chaque jour de nouvelles conjurations. Toutes ces choses m'obligèrent de supplier M. le prince de Conti de vouloir, pour une bonne fois, considérer sérieusement l'état de ses affaires.

Je lui mis devant les yeux qu'il n'avoit plus de troupes en corps d'armée , et qu'il étoit renfermé dans Bordeaux assiégé par terre et par mer, bloqué de tous côtés sans espérance de secours ni de France, ni d'Espagne, sans argent au milieu d'une infinité de traîtres, et que, si jusqu'alors il avoit eu assez de bonne fortune pour découvrir les entreprises qu'on avoit faites , il étoit peut-être à la veille d'en voir réussir une qui causerait la perte de sa liberté et peut-être de sa vie. Je le priai de faire réflexion sur cette union qui étoit entre M"9 de Longueville , Marsin

• Les principal» conspiration* que l'auteur rappelle tan* lea rifiifntr furent : celle de Fïlhot, trésorier de France, et de Duaaaut, conaeuler au parlement de Bordeaux , qui voulurent reprendre l'uutrepriat avortée du P. Ithier; on lea découvrit, la preuûar endura la question, et loua les deux furent jetés en priaon ; une demoiselle du Lut* voulut aussi sanuur un parti pour le roi ; uuûs trahie avant rexécution de son dessein , enV fut

et Lenet; comme ils travailloient avec soin à se rendre les maîtres, pour faire sans doute leur paix avantageusement et sans sa participation. Je lui parlai du peu de cas que monsieur son frère faisoit de lui , après tant de dangers qu'il avoit courus, après tant de peines qu'il avoit prises pour conserver par son autorité et par sa prudence la ville de Bordeaux ; et que, nonobstant de tels services, il avoit donné sa confiance à ces trois personnes à son exclusion ; que ce toit à eux à qui il euvoyoit tous ses ordres sans lui en donner aucune connoissance. Enfin, je le fis souvenir de ce projet d'accommodement que M. le Prince avoit fait avec la cour après la bataille de Saint-Antoine, dans lequel il n'avoit point été question de ses intérêts, où ce mot de prince de Conti n'avoit pas seulement été employé. Je pris la liberté de lui dire qu'après un tel mépris , il devoit songer lui seul à ses affaires , tâcher de ne pas se mettre à la merci de ce triumvirat; qu'il devoit enfin être las de se voir exposé au mépris de ses proches. Je lui dis que la nécessité l'obligerait bientôt d'abandonner honteusement cette ville dont il pourrait glorieusement sortir par une paix avantageuse, prévenant M™6 de Longueville , Marsin et Leuet qui , sans doute , a voient déjà conçu ce dessein et travailloient secrètement à le faire réussir.

Ces raisons touchèrent M. le prince de Conti. Il prit sans beaucoup balancer la résolution de sortir de l'état où il étoit, qui commençoit fort à le dégoûter, tant à cause des fatigues qu'il lui falloit prendre et qui n'étoient pas trop selon son humeur, qu'à cause des dangers qu'il courait tous les jours. Après avoir eu avec M. le prince de Conti plusieurs conférences sur

ce sujet , il fut résolu'qu'il enverrait quelqu'un à la cour pour traiter de notre accommodement avec elle. Nous fûmes longtemps à résoudre de la personne que Ton choisirait. Il falloit pour cet emploi un homme secret, sûr, habile. Un domestique n'étoit pas propre, à cause qu'il eut donné du soupçon à M"* de Longueville, à Marsin et à Lenet; et d'ailleurs M. le prince de Conti n'en avoit point alors à qui il eût voulu confier une affaire de cette importance , excepté moi qui ne pouvois aller à la cour sans découvrir tout le sujet de notre négociation. Enfin, après avoir longtemps cherché, je proposai M. de Chouppes, qui, ayant eu un démêlé avec Marsin , pourrait assez naturellement feindre d'être mal content, demander à se retirer du parti , et ensuite s'en aller à la cour sans qu'on soupçonnât que M. le prince de Conti l'eût envoyé. Ce pri nce approuva mon choix , et me commanda de parler à Chouppes, avec lequel javois d'assez grandes liaisons d'amitié. Je lui fis connoitre qu'on pourrait peut-être dans peu l'envoyer négocier quelque chose d'important à la cour, sans pourtant m'engager à lui découvrir encore ce que c'étoit ; mais qu'il falloit , afin qu'il ne donnât |>oint d'ombrage à M™* de Longueville , à Marsin et à Lenet , que , sur quelques sujets de mécontentement , il allât prier Mm de Longueville de demander son congé à M. le prince de Conti. Cela fut ainsi exécuté dès le lendemain. Cette princesse qui étoit entièrement dans les intérêts de Marsin , et qui trauvoit Chouppes un homme fort incompatible et fort épineux , ne fut pas fichée de cette résolution , et après s'y être foiblement opposée, elle promit de demander son congé et se fit fort de l'obtenir.

En ce temps l'aversion n'étoit pas si grande entre M. le prince de Conti et madame sa sœur. Il y avoit seulement une grande indifférence et peu de commerce. Ainsi, l'intelligence n'étoit pas assez bien établie pour faire que M™ de Longueville eût voulu hasarder de demander une grâce ; mais ne voulant pas perdre l'occasion de rendre ce service à Chouppes ou plutôt à Marsin , elle m'écrivit ce billet :

« Chouppes m'est venu dire qu'il vouloit se retirer chez lui , et qu'il me prioit de demander son congé. Je crois que mon frère le lui doit accorder. Si l'abbé de Cosnac lui en disoit un mot , il me feroit plaisir, et s'en feroit peut-être un à lui-même , de l'humeur obligeante dont je le connois , s'il pouvoit rendre ce service à Chouppes pour l'amour de moi. »

Je n'avois point vu Mme de Longueville chez elle depuis le jour qu'elle m'avoit témoigné qu'elle n'étoit point satisfaite de moi , de sorte que je fus surpris , quoique bien agréablement, de recevoir d'elle un tel ordre. Je laisse à juger s'il me fut difficile de l'exécuter. M. le prince de Conti pigna le passe-port de M. de Chouppes , que j'envoyai sur l'heure à M"* de Longueville avec cette réponse :

« J'ai bien de la douleur, madame , de ce que je n'ai pas l'honneur de porter moi-même à votre altesse le passe-port de M. de Chouppes. Elle sait bien que Je respect que j'ai pour elle m'empêche ; mais le malheur que j'ai de lui être peu agréable ne m'empêchera jamais d'être avec plus de respect que personne. . . »

Chouppes fut par ce moyen en état d'aller à la cour sans donner aucun soupçon. Il fallut songer à lui donner des instructions. J'étois le seul confident de

cette négociation : M. le prince de Conti l'avoit cachée à sa maîtresse et à Sarrasin. Je me trou vois assez embarrassé, et du conseil que je venois de donner, et des moyens de le faire réussir. En proposant M. de Chouppes, je voyois que je m'étois rendu responsable de sa fidélité et du bon succès de sa négociation ; il pouvoit manquer de bonne intention , d'intelligence, et, ce que je craignois le plus, de bonne fortune. Je souflrois d'étranges inquiétudes dans l'appréhension que cette intrigue fût découverte. Je craignois , s'il ne réussissoit pas , de me trouver chargé et même puni de tous les mauvais succès qui en pour» roient arriver.

Ce même soir, entrant tout rêveur dans le jardin , j'aperçus au bout d'une allée M. le prince de Conti qui revoit pour le moins aussi profondément que moi. Je l'abordai , et d'abord s'appuyant sur moi : « Je ne sais d'où vient cela , me dit-il , mais j'ai quel* ques inquiétudes touchant notre nouveau projet. Notre manière d'agir me parolt assez incertaine et assez embarrassée. 11 me semblerait bien plus à propos de faire en sorte que la cour envoyât à M. de Candale des pouvoirs de traiter avec nous, n A ces paroles , sans témoigner l'inquiétude dont je sortois , je commençai h respirer, et je donnai fort dans cet expédient qui me paroissoit plus avantageux pour mon maître et moins dangereux pour moi. H n'étoit question que de faire savoir à M. de Candale qu'il falloit qu'il envoyât à la cour, pour demander les pouvoirs de faire la paix avec M. le prioce de Conti. Il étoit visible que, par ce moyen, le traité se ferait plus secrètement; qu'outre la considération et l'amitié que M. de

«t MÉMOIRES

dans le temps que je me disposois à partir sous prétexte d'en aller prendre possession , j'en fus détourné par une aventure assez fâcheuse. Le cardinal Mazarin avoit envoyé Langlade , qui étoit attaché à lui depuis la piort du duc de Bouillon, en Guyenne, pour y demeurer auprès de M. de Candale comme une espèce d'homme du roi. M. de Candale lui confia tout le se* cret de cette négociation ; il m'écrivît une lettre par une voie qu'il croyoit sans doute très-sûre ; mais la lettre ne laissa pas d'être interceptée par nos séditieux de l'Ormée, qui tenoient tous les postes des environs de Bordeaux. Quoique ce ne fût en apparence qu'un compliment , il y avoit quelques termes obscurs assez capables de donner de la défiance à ces gens qui avoient grand intérêt à faire durer les désordres. Ils députèrent à M. le prince de Conti pour lui apporter cette lettre qui m' étoit adressée, et pour lui faire en même temps des remontrances sur la trop grande confiance qu'il pouvoit avoir en moi.

Dureteste porta la parole. Je l'introduisis moimême dans la chambre du prince , et je fus présent à toute la harangue qu'il fit contre moi. Dès que j'entendis mon nom , je crus que tout le secret étoit découvert, et, s'il eût pris garde à mon visage et même à celui de M. le prince de Conti qui ne fut pas moins surpris que moi, il eût facilement connu que les soupçons de ses gens n'étoient que trop bien fondés; mais M. le prince de Conti, ayant lu la lettre et n'y trouvant rien de fort important , les remercia de leurs bons conseils, et leur dit qu'à la vérité il avoit beaucoup d'amitié pour moi ; mais que je ne me mélois de rien; qu'à l'avenir, je m'en

encore moins, et qu'il me défendrait toutes oes sortes de commerce. Avec ce discours il les renvoya assez satisfaits.

Dès que ces gens furent sortis, je me remis de la grande frayeur que j'avois eue; et M. le prince de Conti et moi jugeâmes que je n'étois plus propre à aller traiter son accommodement , étant devenu suspect par cette aventure. On examina s'il ne se trouverait point quelqu'un qui pût remplir ma place , et après avoir nommé ceux même qui pourraient s'acquitter de cette commission, M. le prince de Conti entre les autres choisit Guilleragues ' dont je fus bien aise, parce qu'il étoit fort de mes amis. Nous nous étions connus au collège de Navarre , et l'ayant trouvé à Bordeaux , qui étoit le lieu de sa naissance , je Pavois retiré de la débauche ; je l'avois comme forcé de songer a sa fortune et de s'attacher à mon maître. Par son esprit et par son assiduité, il s'étoit rendu agréable au prince. Guilleragues, en un moment, se vit homme d'importance et plénipotentiaire d'un prince du sang. Comme il avoit du bien à la campagne , il ne manquoit pas de prétextes de demander des passe-ports pour y aller donner des ordres. Il avoit si peu paru et fait si petite figure auprès de M. le prince de Conti, qu'il n'y avoit |>as d'apparence qu'il put être soupçomu' d'aller négocier; il étoit déjà tout instruit, et même à la veille de son départ , lorsqu'il en fut détourné |>ar ce qui arriva dans la suite.

M. de (Vandale s'impatienta de n'avoir point eu des

' Voici li* portrait qu'en trace l'abbé de Choiay : « (»a*coo qui importunai i Ira autre» pour qu'on fît cai de ta naiaaance ; jaaia honnête homme. »

nouvelles de M. le prince de Conti depuis quelques jours, et, craignant qu'il n'eût changé de dessein, l'envie qu'il eut de s'éclaircir l'obligea d'envoyer son capitaine des gardes avec un trompette sous un assez foible prétexte, avec ordre de dire publiquement qu'il alloit faire un compliment 4 M. le prince de Conti de la part de son maître, pour le remercier de quelques gardes qu'on lui avoit fort facilement renvoyés. En particulier il avoit ordre de savoir de M. le prince de Conti ou de moi, au cas qu'il ne put lui parler secrètement, les raisons qui empé* choient qu'on ne fit le traité de paix pour lequel on avoit témoigné tant d'empressement. Ce capitaine et ce trompette furent arrêtés par l'Ormée qui gardoit les postes avancés. Comme on les conduisoit chez M. le prince de Conti , sur le bruit qui courut que ç'étoit le capitaine des gardes de M. de Candale, il s'assembla une multitude de gens qui le suivirent chez M. le prince de Conti, pour satisfaire la curiosité de savoir ce que ce capitaine venoit faire dans la ville* Il s'acquitta publiquement du compliment qu'il avoit eu ordre de faire. Après qu'il eut achevé, ces séditieux lui demandèrent assez insolemment s'il n'avoit pas d'autre commission que celle-là, et ayant répondu que non, ils commencèrent à crier qu'ils n'étoient point dupes, qu'il falloit absolument qu'il eût des ordres secrets , et que sans doute il y avoit quelques conjurations dans la ville.

Ce bruit se répandit parmi tout le peuple, qui commença d'en venir aux injures , et sans doute ils en seroient venus jusqu'à s'en prendre à la personne de ce capitaine des gardes, si M. le prince

DE DANIEL DE GOSIfAC. 65

de Conti n'eût eu la présence d'esprit et la prudence de lui dire fort fièrement et fort brusquement que, puisque sa commission étoit finie, il pouvoit s'en retourner; ensuite, continuant d'un ton plus doux, il représenta à cette canaille qu'il y alloit du droit de* gens de ne pas maltraiter une personne qui étoit venue à lui sur la bonne foi; mais que, pour éviter les désordres, que cet homme auroit peut-être dessein d'exciter dans la ville, il le falloit faire sortir à même temps. Il commanda ensuite à son capitaine des gardes de raccompagner, tant pour mettre sa personne en sûreté, que pour lui venir rendre réponse qu'il étoit effectivement hors de Bordeaux. Par ce moven M. le prince de Conti évita le malheur qui seroit infaillible* ment arrivé , si cette populace , qui avoit une aversion mortelle pour tout ce qui portoit le nom d'Epernon et de Caudale, n'avoit été adroitement contenue.

Cette affaire fit un grand éclat dans Bordeaux , et fut cause qu'on prit résolution dans le conseil que Ton ne donneroit plus d'entrée à qui que ce fût qui vint du dehors, excepté aux trompettes qu'on avoit la liberté d'observer et de garder. 11 fut aussi résolu qu'on ne donneroit plus de passe-|>ort à personne pour sortir de la ville. Cet ordre rompit le voyage de Guillcragties, et M. le prince de Conti fut dans la nécessité de chercher quelque nouvel expédient pour traiter avec M. de Caudale. Malgré tous les raisonnements contraires que Ton avoit faits d'abord, on ne put en imaginer de plus commode, ni de moins dangereux que celui de notre troui|>ette. II portoit tous les jouis à M. de Caudale quelque billet pour l'assurer de la bonne disposition en laquelle demeuroit M. le

prince de Conti. Enfin , par ce moyen , un écrit fui envoyé à M. de Caudale, signé de la main de M. le prince de Conti , par lequel il s'engageoit de sortir de Bordeaux dans deux mois au plus tard , et M. de Candale renvoya un écrit signé de la sienne , par lequel , en vertu des pouvoirs qu'il avoit de Sa Majesté, il promettait à M. le prince de Conti le rétablissement dans toutes ses charges et gouvernements et une amnistie générale de tout le passé tant pour lui que pour tous ceux qui la voudroient accepter. Voilà les seuls articles qui furent signés et arrêtés de part et d'autre, remettant à un temps plus favorable à agiter quelques autres demandes particulières que M. le prince de Conti pouvoit faire.

Cependant les affaires du parti alloient de plus en plus en décadence. On avoit été obligé, à cause des continuelles conjurations qui se formoient dans Bordeaux, comme je lai déjà dit, de faire venir les troupes qui restoient. M. le prince de Conti sans cela n'eût pas été en sûreté , de sorte qu'on avoit comme abandonné la campagne. M. de Candale s'étoit saisi de tous les environs de Bordeaux; il étoît campé à une lieue de la ville; d'autre côté, M. de Vendôme s'étoit approché à quatre ou cinq lieues , et empécboit par son armée navale l'entrée des vivres qui venoieot par la mer. La populace timide commençoit à crier famine, à faire quelques assemblées, et même à s'emporter aux menaces si on ne débouchoit le passage de la rivière. On n'avoit aucune nouvelle du secours d'Espagne ; nous voyions qu'insensiblement les affaires se réduisoient à un accommodement , et que bientôt les princes et le reste du parti seraient bien aises de pro-

iïter du traité que M. le prince de Conti avoit déjà fait à leur insu. Cependant nous savions bien qu'il n'y avoit que l'extrême nécessité qui pût obliger ces personnes à y donner leur consentement. M™6 la Princesse ' ne se mêloit point des affaires, et se laissoit conduire par Marsin et Le net. M*6 de Longueville étoit tellement attachée aux intérêts de M. le Prince, qu'elle n'eut jamais consenti à aucun traité de paix sans sa participation. M. de Marsin étoit persuadé qu'il ne devoit pas espérer de grâce à la cour, et que l'article de son rétablissement avoit déjà empêché la paix de M, le Prince; aussi il ne songeoit qu'à perpétuer le désordre. M. Lenet étoit l'homme de M. le Prince ; il n'y avoit pas d'apparence qu'il consentit à la paix dans un temps où son maître étoit à la tête des armées d'Espagne. Toutes ces personnes prenoient continuellement des mesures tout à fait opposées à la conciliation; mais, comme le peuple ladésiroit et coinmençoit à le dire assez hautement , elles eussent été inutiles, s'ils n'eussent habilement profité d'une occasion qui se présenta et qu'ils ménagèrent avec une grande adresse. Cette occasion leur fut si favorable, que non-seulement elle servit à détourner les vues de la paix pendant quelques jours , mais qu'elle pensa même rendre la guerre immortelle.

Depuis le commencement des troubles de Bordeaux , un conseiller de ce parlement , nommé Trancart , avoit été envoyé en Angleterre pour tâcher d'obtenir de Crom-

1 Clémence de Maillé, prinrewe de Condé, qui était rester à Bordeaux avec ton lilt aiué , le jeune due d'Enghien ; ton second fila , le duc de Bourbon , dont l'auteur a parle à propos d'un incident survenu Ion de la cérémonie de ion baptême, était aaort peu de moi* après ta natft/uuK*.

well quelque secours, et pour faire quelque ligue avec la nation. Il y avoit longtemps qu'on ne parloit plus de cette négociation 9 et personne ne s'attendoit plus à rien de ce côté-là. Cependant, dans cette conjoncture déplorable de nos affaires , ce M. Trancart écrivit que Oomwell lui avoit proposé un secours très-considérable d'hommes et d'argent, et qu'il s'engageoit de chasser les troupes du roi de la province, pourvu qu'on voulut lui donner la ville de Bordeaux pour place de sûreté '. Cette lettre contenoit encore beaucoup d'offres avantageuses pour le parti , et surtout on y voyoit de si belles espérances d'un prompt secours, que la plupart des gens, qui ne considéroient que l'avantage présent de cette affaire, l'acceptoient avec grand empressement. Marsin étoit celui qui paroissoit le plus ardent à faire recevoir cette proposition ; il exagérait les avantages qui en pourraient arriver, qu'il dépeignit comme étant infaillibles; il disoit que par là, non-seulement on relèveroit le parti abattu , mais qu'on serait en état de donner la loi aux ennemis. Il donnoit déjà des récompenses à chacun , et flattoit tout le monde de la promesse d'une fortune et considérable et assurée. Cette affaire fut généralement reçue avec applaudissement, et, quoique la condition en fut honteuse et périlleuse, on vouloit bien détourner les yeux des maux qui en pourroieut arriver peu de temps après, pour songer seulement aux maux présents qu'on évitoit. M. le prince de Conti même, quoique depuis peu de

1 M. de Traîna*, oai l 'est son véritable nom, avait eu également : de proposer aux Anglais , comme places de sûreté, la Rochelle et Blaye, avec engagement de concourir, de tous les efforts du parti des princes , à la prise de ces deux villes t qui étaient restées sons l'autorité du rot.

jours il eût signé un traité bien différent, étoit tenté et ébloui des avantages qu'on lui faisoit voir dans celui-là. Je crois pouvoir dire que je rendis eu cette occasion un service important à mon roi , à mon maître et à l'État. Je m'opposai fortement en particulier à une si pernicieuse résolution. Je représentai à M. le prince de Conti le danger qu'il courrait, en rendant Cromwell le maître d'une ville en laquelle résidoit toute sa puissance; la honte dont il se couvrirait, lui qui étoit ecclésiastique, d'établir un hérétique dans une ville catholique; lui qui étoit prince du sang de France (dont il pouvoit devenir quelque jour le roi légitime), et un tyran qui, ayant fait mourir son roi, ne manquerait jamais de le traiter de même, pour peu qu'il lui fût utile d'en user de la sorte. Si M. le prince de Conti eut accepté les offres de Cromwell , je ne doute point que Cromwell, de son coté, n'eût tenu les paroles que T rancart avoit données pour lui ; mais ce prince fut arrêté par mes remontrances, et ayant examiné ensuite de plus près le danger qu'il y avoit dans cette affaire , il s'en dégoûta |>eu à peu, et par là donna le temps au monde, qui s'étoit échauffé au premier bruit de cette nouvelle, de se refroidir aussi et de considérer les mouvements qui sembloient être inséparables d'un parti si périlleux. L'état où nous étions occupoit d'ailleurs assez les esprits, pour ne pas les laisser amuser longtemps à ces propositions qui n'étoient pas tout à fait présentes. M. de Vendôme avoit pris la ville de Bourg , qui étoit une place que les Fs|>agnols avoient fortifiée, et qui leur avoit été donnée comme une place de sûreté. File étoit munie de l>eaucnup d'hommes et d artillerie: rependant «'Ile fut si mal défendue, qu'en

cinq jours elle fut emportée. Aussi don Dorio, commandant, qui s'étoit si lâchement rendu , en fut-il puni: car il fut pendu aussitôt après son retour en Espagne. La prise de Bourg donna lieu à M. de Vendôme de s'approcher avec toute son armée navale jusqu'à Lormont !, qui n'est qu'à une lieue de Bordeaux ; ainsi cette armée d'un côté, et celle de M. de Candale de l'autre, tenoient cette ville tellement bloquée, que malaisément y pouvoit-il entrer des vivres. Si les provisions qui étoient dans cette grande ville eussent été bien ménagées, et qu'on eût pris les précautions qu'on prend ordinairement dans les places où on craint la famine , il y avoit pour plus d'une année de vivres ; mais on n'y observent aucune police , et les choses s'y conduisoient avec confusion. M. le prince de Conti ne se mettoit pas beaucoup en peine d'y apporter de l'ordre, Ije petit peuple murmura bientôt, et, au lieu de l'apaiser en lui

1 Voici quelle avait été la marche des opération! militaire* : le limonun était entièrement soumis depuis un avantage décisif remporté à Saint* Robert, dans le comté d'Aven, par le marquis de Pompadour, gouverneur de la province ; Sarlat avait été pris comme on l'a vu précédemment ; la Teste était tombé au pouvoir du duc de Candale; le marquis du Pleasis-Bellière, à la tête du régiment d'Auvergne, avait emporté de vive force la ville de Châtillon , défendue par don Dominique Melon et un corps d'Espagnols. Le 18 juillet 1653, le duc de Vendôme entra dans Liboume, dont le gouverneur, M. de Mayat, eût pu obtenir une capitulation avantageuse, s'il n'eût été empêché par la révolte de ses propres soldats. Kafin la prise de Bourg mit le comble au désastre du parti des princes en permettant au duc de Vendôme de s'avancer jusqu'à Ijormont ; le château, propriété de l'archevêque , était occupé par cinq cents Irlandais sous les ordres du colonel DU Ion ; ils capitulèrent sans combat et s'enrôlèrent dans l'armée royale. Aussitôt après avoir pris possession du château de Lor^ mont , le duc de Vendôme ordonna à quelques-uns de ses vaisseaux de poursuivre ceux des princes à coups de canon jusque dans le port du Cîha peau -Rouge.

DE DANIEL DE COSIf AC. 71

donnant quelques distributions de blé , ou préteudoit le contenir par la crainte du châtiment. Quelques-uns même qui se plaignoient le plus hautement furent punis; mais les cris ne laissoient pas d'augmenter chaque jour, de sorte qu'il fut trouvé à propos d'occuper les postes les plus fortifiés de la ville, afin d'empêcher la canaille de s'en saisir et de nous contraindre de faire la paix selon leur caprice. Je voyois tous ces désordres avec quelque joie, parce qu'ils avançoient l'envie que j'avois de sortir de cet état malheureux. M. le prince de Conti, non plus que moi, n'étoit pas trop f&chédes mécontentements de cette populace; il ne prenoit nul soin de la réprimer et de la maintenir. M"* de Longueville, Marsin et Lenet agissoient d'une autre manière : ils vouloient maintenir le parti; pour cela, ils flattoient les uns, intimidoient les autres, et n'oublièrent rien de ce qui pouvoit éloigner la paix ; mais, malgré tous leurs efforts , on voyoit à vue d'oeil grossir le nombre de ceux qui s'ennuyoient de la guerre.

J'avois rendu quelques services à un bourgeois de la ville nommé Barberin , à qui appartenoit un jeu de paume de même nom. Pour me donner des témoignages de sa reconnoissance , il venoit de temps en temps me rendre visite , et m'entretenoit souvent des affaires de la bourgeoisie. Cet homme avoit du crédit dans son quartier, et ne manquoit ni de hardiesse ni de bon sens. In jour que quelques désordres étoient arrivés dans la ville à cause du pain qui manquoit , il me vint trouver. Je pris occasion de ce qui étoit arrivé pour m'entretenir plus particulièrement avec lui, et pour tâcher de découvrir quel étoit son sentiment sur les affaires présentes. Il me dit fort librement que tout ce qui s'appeloit bons

bourgeois et bons habitants avoient dans le cœur un extrême désir de la paix ; qu'en effet la guerre les ruinoit entièrement; que le commerce étoit interdit, leurs maisons de campagne pillées, leurs biens sans culture ; que même le petit peuple commençoit à entrer dans les mêmes sentiments, et qu'il ne restoit plus personne dans la ville qui ne désirât la fin des désordres; qu'il n'en exceptoit que quelque canaille de l'Ormée ; mais il ne falloit pas s'étonner qu'ils aimassent l'état présent qui leur assuroit la liberté de piller, l'autorité d'exercer toutes leurs violences dans la ville et l'impunité. Enfin, je connus que cet homme étoit de ceux qui souhaitoient ardemment la paix.

Cela m'obligea, pour le faire parler un peu plus clairement, de lui dire : « Il me semble que les choses ne sont pas réduites en si mauvais état que vous croyez. Nous n'avons rien à craindre du côté des ennemis; loin d'être en état de nous attaquer de force, ils ne peuvent pas empêcher qu'à toute heure il ne nous entre du secours, et à peine s'aperçoit-on qu'ils soient aux environs delà ville. La nécessité n'est point pressante; il y a des vivres dans Bordeaux pour plus de deux années, et, si quelques misérables se sont plaints, on a découvert que c'é» toient des gueux gagnés, et qui n'avoient pas d'autre but que de mouvoir quelques séditions. » Je lui dis encore, qu'outre les officiers et les soldats de notre armée qui étoient dans la place et qui pouvoient composer un corps considérable et capable de contenir les habitants dans leur devoir, il v avoit encore l'Ormée composée de plus de douze mille habitants qui étoient et seroient toujours dans les intérêts des princes, tant pour les avantages considérables qu'ils trouvoient

dans le parti , que pour ce que les chefs ne pou voient espérer du roi ni grâce ni sûreté pour leur vie. Je disois toutes ces raisons à Barberin pour l'animer à me répondre, et pour découvrir plus certainement par ses réponses quel étoit le sentiment des bons bourgeois. Cet homme persistoit toujours à soutenir que le parti de l'Ormée ne seroit pas le plus fort; que la plupart des gens qui étoient parmi eux se retireroient dès que l'habitant considérable se déclareroit contre l'Ormée, parce qu'elle étoit composée de beaucoup d'artisans à qui le bourgeois faisoit gagner la vie. Après avoir continué assez longtemps cette conversation , je commençai à faire semblant de goûter les raisons de Barberin. Je lui témoignai qu'en effet il y avoit beaucoup à craindre qu'un jour sans pain, qui pourroit arriver lorsqu'on y pensoit le moins, ne changeât bien la face des choses, et cet entretien finit par là.

Quelques jours après, cet homme étant encore venu me rendre visite, je lui dis qu'il m'avoit donné plus de crainte que je ne croyois être capable d'en prendre; que depuis que je m'étois entretenu avec lui, il m'avoit pris des frayeurs pour M. le prince de Conti; que j'étois bien fâché de le voir embarrassé dans tous ces désordres, et qu'il seroit à désirer qu'il fût contraint de faire la paix, pourvu qu'il le fût sans violence et sans trahison; que, pour moi, je souhaiterais que le bon bourgeois s'assemblât, pour le supplier de vouloir faire réflexion sur l'état présent des affaires, d'examiner s'il n'y aurait aucun secours étranger ou domestique à espérer, de considérer comment il pourrait soutenir cette guerre, et, au cas qu'il n'en trouvât pas les moyens, d'avoir la bonté de songer sérieusement à

leur procurer une paix qui leur seroit à tous égale* ment honorable et avantageuse; qu'assurément il trouverait cette manière de remontrance très-honnête et très-prudente, et qu'elle ne pourrait jamais produire qu'un bon effet.

Barberin entra assez dans mon sentiment, et nous demeurâmes d'accord que, sans me commettre, ni lui non plus, il conférerait avec quelques-uns de la ville. Peu de temps après, ce même homme vint me dire que les choses s'acheminoient au point où je les avois souhaitées ; il m'avoua qu'il avoit eu de longs entretiens avec beaucoup de bons habitants; qu'on avoit presque pris la résolution que je lui avois inspirée, et, s'ouvrant un peu plus, il me nomma beaucoup de monde qui étoit dans le même sentiment, entre autres MM. de Virlade et de Bacalon. Je fus fort aise que ces deux hommes eussent été consultés : chacun d'eux avoit un intérêt domestique, c'est-à-dire une femme, qui leur devoit faire souhaiter la paix et notre sortie de Bordeaux. Je ne doutai point qu'ils n'appuyassent de bonne foi ceux qui voudraient finir la guerre civile. En effet, la chose fut si prompte ment ménagée que deux ou trois jours après cette dernière conversation que j'eus avec Barberin, plusieurs de œa considérables bourgeois vinrent faire leur remontrance à M. le prince de Conti, à peu près de la manière que je l'avois projetée avec Barberin.

Cette remontrance , quoique en apparence fort civile et en termes très-respectueux , ne laissa pas d'être vive et pressante. M. de Marsin, qui s'y trouva, en fut extrêmement touché ; il ne s' étoit pas attendu à voir un si grand nombre de personnes , même assez qualifiées ,

dans de pareils sentiments. On assembla le conseil pour opiner sur cette affaire . M. de Marsin proposa de faire une punition exemplaire de celui qui avoit porté la parole (c'était un marchand), et n'opinoit pas à moins qu'à livrer quelques autres de ces principaux demandeurs de paix à la fureur et à l'avidité de l'Ormée. 11 y eut des avis plus modérés , qui soutènement que cette violence attirerait la ruine infaillible du parti, et on allégua là-dessus ce qui était arrivé à la Maison de Ville de Paris, où une pareille violence avoit très-mal réussi \ Il se trouva des gens zélés pour la vie de M. le duc d'Enghien, de M. le prince de Conti et des princesses, qui dirent qu'on les exposoit un peu trop par cette violence. On se contenta, pour satisfaire l'humeur sauvage de M. de Marsin et la furie de l'Ormée qui demandoit des vengeances, de chasser quelquesuns de ceux qui avoient paru les plus animés à demander la paix.

Je fus bien aise que Virlade et Bacalon ne fussent pas du nombre des proscrits. Ils n avoient point paru dans cette multitude , et leurs femmes avoient d'assez

1 Après le combat du faubourg Saint-Antoine , le prince de Condé, le duc d'Orléans, frère de Louis XII 1 , et le duc de Longue* illc réunirent à l'Hôtel de Ville de Paris une assemblée de bourgeois pour leur demander des subside* et aviser avec eux aux motens de continuer la guerre. Les princes, trouvaut les dispositions de rassemblée peu favorables, sortirent en disaut : « (>s gens-ci ne veulent rien faire pour nous, ce sont de» Ma/arins. » Aussitôt la populace se rua sur l'Hôtel de Ville à coups de fusil , mit le feu aux portes , et l>eaucoup de paisibles habitants périrent dans le tumulte. Cet événement fut cause du rapide déclin de l'autorité des princes ; le vœu général rappela dans Paris le jeune roi qui y fit son entrée au moi* de mars de Tannée 1653. Le prince de Condé se vit forcé de «c rrtirrr en Flandre, où il prit, conjointement avec le comte de Fi saldagne , le commandement de Tannée espagnole.

bons amis dans notre cour pour sauver leurs maris d'un bannissement, parce qu'elles eussent été obligées de les suivre, et que l'absence de ces dames ne convenoit pas à nos courtisans. Cela me donna d'autant plus d'espérance de voir renouer cette intrigue. Barberiu n'étoit point du nombre de ceux qui avoient été chassés. Aussi cet exil n'effraya pas trop les esprits; au contraire, ceux qui ne s'étoient pas déclarés par la crainte des châtiments, voyant qu'il n'y avoità craindre qu'un bannissement, que même la plupart désiraient, la partie commençoit de s' échauffer dans Bordeaux.

Il se fit, quelques jours après, un parti de ceux qui demandoient la paix, beaucoup plus fort et plus nombreux qu'il n'avoit encore été, et on parloit assez publiquement par toutes les rues et dans les assemblées. On témoignoit la désirer d'une manière, et on s'expliquoit en des termes, qui firent appréhender qu'on ne se vit bientôt en état de la faire accepter par force et à des conditions un peu dures. M. de Marsin, qui, jusqu'alors, avoit paru féroce contre ceux qui parloient de la paix, commença à s'humaniser et à craindre que, si la paix venoit à se faire sans sa participation, il n'eût ni le temps, ni la commodité de se retirer. 11 appréhenda même qu'on ne le sacrifiât, et, comme il ne doutoit pas que, s'il étoit pris, il ne perdit sa tête sur un échafaud, il écouta la raison et fut lui-même d'avis, tant le danger lui parut extrême , de faire le lendemain une assemblée générale, où on examineroit ce qui seroit plus à propos de faire, ou la guerre, ou la paix.

Cependant , comme c'étoit par force qu'il étoit de cette opinion, il fit chez M. I^net une assemblée particulière de ses plus confidents et de ceux qui

étoient les plus attachés aux intérêts de M. le Prince, soit par les charges qu'ils avoient dans sa maison et dans les troupes qui portoient son nom, soit par d'autres intérêts. Il appela dans cette assemblée les chefs de l'Ormée, qui n avoient pas de moindres engagements que lui à empêcher la paix. Lorsque rassemblée eut pris séance, M. de Marsin leur fit la peinture du triste état auquel étoit réduit le parti, et de l'appréhension qu'il avoit que le lendemain on ne résolut, dans rassemblée générale qui devoit être convoquée, de faire la paix; que c étoit a eux, qui étoient les seuls fidèles à M. le Prince, de lui parer ce coup le plus rude qu'où put jamais lui porter et dont les suites seroient irréparables ; que, pour lui, s'il ne regardoit que ses intérêts personnels, il trouveront autant que tout autre des avantages considérables dans un accommodement ; mais que son honneur et l'attachement qu'il avoit à la personne de M. le Prince, non -seulement 1 empêehoit d écouter toutes les propositions de paix qu'on lui pou voit faire; mais même qu'il étoit résolu de périr pour s'y opposer.

Il leur dit ensuite qu'il étoit obligé de leur faire part d'un secret qu'il avoit découvert : que ce grand désir de la paix , qui paroissoit parmi les habitants de Bordeaux, étoit l'ouvrage de M. le prince de Couti, qui avoit lui-même ménagé les esprits et les avoit sollicités à demander la paix ; quils en demeureroient pleinement persuadés, s'ils se souvenoient de ce qu'il fit dans le temps de la première sédition que les l>ourgeois avoient faite ; qu'au lieu d'arrêter leur mauvaise volonté par une punition exemplaire, il avoit seulemeut opiné au bannissement. Il lit observer encore beaucoup de choses

à quoi M. le prince de Conti n'avoit pas songé, et conclut enfin en disant qu'il falloit se rendre maître de la personne de ce prince, qu'on le traiteroit avec le respect qui étoit dû à sa naissance et au frère de leur commun maître ; que le prince de Conti lui-même leur sauroit gré un jour de l'avoir délivré d'une occasion où il étoit sur le point de manquer à la fidélité qu'il devoit à son frère et à ce qu'il se devoit à lui-même. Enfin, il leur représenta que ce prince avoit été abusé par Sarrasin et par moi, qui avois sans doute été gagné par la cour, et qu'ainsi il falloit se défaire de moi. Plusieurs de cette assemblée applaudirent à ce sentiment, et ajoutèrent beaucoup d'invectives et contre M. le prince de Conti et contre moi. Les autres témoignèrent donner leur consentement par leur silence. On résolut pourtant de ne rien entreprendre, qu'on n'eut vu encore plus précisément quel train prendroient les choses dans rassemblée du jour suivant.

Je fus averti presque aussitôt de tout ce qui se passoit dans cet extraordinaire conseil. Ce fat par M. le chevalier de Feuquières, qui étoit assez de mes amis» mais qui me donna cet avis bien plus par l'horreur qu'il eut d'une telle proposition, que par amitié qu'il avoit pour moi, ni par dessein de s'en faire un mérite auprès de M. le prince de Conti : car il exigea de moi que je ne le nommerois point, et me fit voir des conséquences si lâcheuses pour lui, si Ton venoit k savoir qu'il m'avoit donné cet avis, que je n'a vois garde de manquer pour lui de foi et de reconnoissance. Je portai même la précaution si loin, que, de crainte que M. le prince de Conti, à qui j'étois obligé de dire ce qui s' étoit passé dans ce conseil, ne me demandât d'où

me venoit cet avis , je me le fis écrire par un homme inconnu, à qui je dis, en le lui donnant, que je ne pouvois pas douter de la vérité de ce que contenoit cet avis, quoique j'en ignorasse Fauteur, puisque j'avois su que cette assemblée s'étoit tenue chez M. Lenet.

M. le prince de Conti fut assez surpris; mais, comme il ne lui étoit pas difficile de se précautionner et de se mettre à couvert d'un aussi indigne attentat, on y donna ordre. M. le prince de Couti étoit logé dans la Maison de Ville; ce lieu étoit fort et très-bien muni. Avant que M. le prince de Conti sortit pour aller à cette assemblée convoquée ù la Bourse, on envoya dans le lieu où elle devoit se tenir pour voir la disposition des choses, et les gardes du prince se saisirent des portes et des avenues, ta plupart des officiers de l'armée s'étoient rendus à la Maison de Ville pour accompagner M. le prince de Conti. Dans cette occasion, Sarrasin qui, depuis quelque temps, par le sacrifice qu'il avoit fait à son maître de M** de Longueville et par la complaisance qu'il avoit eue pour la maîtresse de ce prince, s'étoit un peu rétabli dans son esprit, et avoit attrapé son secret sur le sujet de la paix et sur le dessein de Marsin, parloit aux officiers» et di* soit en confidence à ceux qu'il croyoit les plus attachés à M. le prince de Conti : qu'on étoit averti qu'on vouloit attenter à la personne de M. le prince de Conti; qu'on avoit des nouvelles que Marsin avoit fait son accommodement à la cour et qu'il avoit promis de livrer M. le prince de Conti. Il s'attachoit à exagérer toutes ces choses, particulièrement a ceux qui avoient des espérances de leur fortune foudées sur la personne de ce prince, et les exhortoil de ne le point abandonner.

J'agissois de mon côté. J'avois envoyé quérir Barbe* rin pour lui dire qu'il Ht courir le bruit parmi les habitants, que Marsin vouloit rendre la guerre perpétuelle, ne se souciant point de perdre toute cette ville pour se venger de ce qu'il n'avoit pu obtenir de la cour le pardon de la perfidie qu'il avoit faite; et que, comme il n'étoit pas né dans la France, il ne sembarrassoit guère d'exposer le royaume, dont la ruine pouvoit arriver par la continuation des désordres qu'on y avoit causés. Cet homme me promit d'agir ; et, en effet, nous trouvâmes dans rassemblée une foule innombrable de gens qui, dès qu'ils virent paroitre M. le prince de Conti, commencèrent à crier la paix. M. le prince de Conti se retira dans une chambre particulière, où, étant avec les principaux de la ville et du parti, et commençant à agiter les affaires, la populace commença à redoubler ses cris avec tant de furie, qu'on fut obligé d'envoyer trois ou quatre des principaux de la ville pour tacher d'apaiser ce peuple ; mais, après d'inutiles efforts pour se faire écouter, ils furent contraints de revenir, et la confusion fut si grande, que, loin de songer à raisonner sur ce qu'il falloit faire et de quelle façon on procéderoit à la paix , on put à peine conclure seulement que c'étoit une nécessité de la faire au plus tôt, et on remit à s'aller assembler dans la Maison de Ville où logeoit M. le prince de Conti.

Dès que ce prince sortit de la chambre, il se fit un silence d'un moment ; il s'en servit pour leur dire : « Messieurs, vous aurez la paix. » A peine eut-il prononcé ces paroles qu'on entendit crier de toutes parts : « Vive M. le prince de Conti ! » et ces cris firent bien juger que celle bonne nouvelle étoit reçue avec un

applaudissement général !. Toute cette populace accompagna Son Altesse jusque dans sa maison , et là avec les jurats* et les principaux de la ville et du parti, il fut résolu d'envoyer à M. de Candale. I^e chevalier de Taudias , premier jurât , fut député par le corps de ville avec MM. de Virlade et de Bacalon, et pour M. le prince de Conti et mesdames les princesses , il fut trouvé bon d'y envoyer Gourville \

Il y avoit cinq ou six jours que cet homme étoit arrivé dans Cordeaux sans qu'on sût par quelle aventure, ni avec quel dessein. Je ne sais si ce fut, comme il disoil lui-même, un coup de son étoile qui le faisoit trouver partout où il se passoit quelque chose de considérable, et qui, depuis quelque temps, lui avoit donné occasion de se mêler dans les négociations les plus importantes, ou si, en effet, comme il est plus vraisemblable, il étoit venu tenter, sachant la déca-

* Le peuple se répandit dans U ville en pointant don cris d'allégresse ; le vert , signe de la rébellion , fut foulé aux pied* ; le drapeau rouge arboré aux clochers de* églises en témoignage d'alliance avec l'Espagne, fut abattu et remplace |>ar des bannières blaucbcs On courut aux prisons délivrer ceux qui y étaient enferme* à cause de leurs tentatives jx>ur la paix; le sieur Filbot fut rendu à la liberté, et le P. Itbier sortit du cacbot où il était étroitement gardé depuis sa condamnation.

9 Magistrats municipaux de la ville de Bordeaux ; ils étaient au nombre de six , élus pour deux années. (Iliaque année on nommait trois nouveaux jurats |>our remplacer les trois jurats sortants.

* Jean Hérault, sieur de (»ourville, né en !6â!i, d'abord valet dt eliambre du duc de La Rocbefoucauld t puis son secrétaire, fut ensuit* atta< lie - la personne du prince de Condé. (iourville prit une part active a la Fronde, et assista a toutes les affaire* important es du parti des priuces dont il était un des plut b.xbilcs conseiller. 11 a laissé des Mémoires dans lesquels il accuse 1 abbe de Cosuar, Sarrasin et <»uilleraguts d'avoir conseille de le faire jeter a la rivière.

dence du parti, s'il ne pou voit pas se jeter dans l'intrigue et profiter de raccommodement.

Gourville étoit homme capable de négocier, habile et fertile en expédients. Comme il arrivoit dans une cour qu'il connoissoit depuis très-longtemps, il n'y prit point de fausses mesures. M. de La Rochefoucauld étoit alors non-seulement sans commerce, mais même en froideur avec M. le prince de Conti, et cruellement brouillé avec Mme de Longue ville. Ainsi, Gourville qui avoit eu une fort grande part aux intrigues et aux amours de son maître, ne pouvoit douter qu'il ne fut très-mal reçu de l'un et de l'autre, et qu'il ne trouvât de grands obstacles à entrer dans leur confidence. Mais la connoissance qu'il avoit de l'humeur facile de M. le prince de Conti, lui fit espérer qu'il le pourrait vaincre, pourvu qu'il ne fût traversé de personne auprès de lui. Dans cette vue, il songea bien moins pendant ces premiers jours à faire sa cour à ce prince, qu'à gagner l'amitié de ceux qui avoient quelque crédit sur son esprit. Comme il vit que j'en étois assez considéré, il tenta, par son adresse et sa complaisance, de me rendre de ses amis; mais aussitôt qu'il se fut aperçu que je ne répondois pas à ses avances aussi favorablement qu'il l'avoit espéré, il s'avisa, pour me déterminer, d'un expédient qui lui réussit. M. l'abbé de Sillery avoit depuis peu pris l'amnistie; Gourville seul à Bordeaux le savoit. 11 ne doutoit pas que, dès que M. le prince de Conti l'apprendroit, il ne me donnât la charge de maître de chambre que je faisois par commission; il prit le parti de ménager la connoissance qu'il avoit de cette nouvelle, de telle sorte qu'il pùts'eu faire un mérite auprès de moi. Il me vint rendre

visite, et après m avoir témoigné la passion qu'il avoit de se lier à moi, il ajouta, pour me le mieux persuader, que, quoique M. l'abbé de Sillery fût allié à M- le duc de La Rochefoucauld dont lui-même il étoit créature , il ne pouvoit cependant s'empêcher de trouver cet abbé un si pauvre homme et si peu capable de la charge qu'il avoit, qu'il vouloit me donner un moyen infaillible de l'obtenir dans peu de jours. Gourville continua en me disant que, si je voulois, aucas qu'il réussit, lui promettre d'être de ses amis, il sefaisoit fort de venir à bout de cette affaire , sans qu'il me coûtât autre chose que d'avoir agréable qu'il me fit ce plaisir. Les fonctions de cette charge me paroissoient agréables ; je voyois que je devois a l'exercice que j'en faisois une partie de ma faveur; il m'eût été très-sensible d'en être dépouillé, et il étoit indubitable que je le serois, si je n'en étois pas pourvu avant la paix. Gourville , d'ailleurs, me parloit du succès avec tant de certitude, que je crus qu'il dépendoit tout de son adresse. Je m'engageai donc fort agréablement à me faire son ami et à être reconnoissant d'une obligation que je ne pou vois nier qui ne fût très-grande. « laissez-moi faire, me dit-il, en finissant cet entretien, je ne vous demanderai rien entre-cy que j'aie réussi, ce que j'espère faire dans moins de vingt-quatre heures, que de dire à M. le prince de Conti quelque bien de moi, en cas que I occasion s'en présentât naturellement. Je ne désire de vous que des louanges générales, encore je ne les demande que pour mieux et plus facilement réussir dans votre affaire. »

Dès le même jour je trouvai à placer le bon office que Gourville avoit exigé de moi; mais je parlai de

Si MÉMOIRES

lui fort sobrement, craignant que cet homme ne fût une espèce de hâbleur, qui peut-être ne vouloit autre chose que se servir de moi pour l'introduire.

Le même soir, comme j'étois à table, on me vint avertir, suivant la coutume que j'avois établie, que Gourville parloit à M. le prince de Conti en particulier; j'en fus bien aise, persuadé que, si Gourville n'étoit pas un fourbe, je verrois bientôt les effets de ses promesses. En effet, avant que de sortir de table, on me vint dire que M. le prince de Conti me demandoit. En entrant dans sa chambre, il me dit : « Monsieur l'abbé, je m'en vais vous apprendre une nouvelle qui ne vous déplaira pas : j'ai commandé que l'on vous expédiât les lettres de maître de ma chambre. » Je lui répondis : « Quand Votre Altesse me donneroit tous les bieps du monde, elle ne me feroit pas une plus grande grâce, ni qui me plût davantage, puisqu'elle m'attache à son service pour le reste de ma vie. » J'appris ensuite que M. l'abbé de Sillery avoit pris l'amnistie, et que M. le prince de Conti, animé de ce qu'il l'avoit quitté, avoit été bien aise de disposer dans ce même moment de sa charge. Je ne savois si cette nouvelle d'amnistie, si aisément crue, étoit une adresse de Gourville ou une vérité ; mais, par quelque occasion que cette charge me fût donnée, je ne pouvois dire que Gourville n'eût fait son devoir, et qu'il ne m'eût tenu parole. Cela m'obligea d'en user plus honnêtement et plus familièrement avec lui que je n'aurois fait. Ainsi, lorsque, avec une effronterie incroyable, il se proposa lui-même pour aller faire le traité avec M. de Candale; qu'il promit à M. le prince de Conti de lui rendre compte

DE DANIEL DE GOSlfAC. 85

plus exactement et plus adroitement que tout autre des demandes que feroient M0* de Longueville, Marsin et Lenet ; qu'il sauroit de M. de Candale tous les sentiments de la cour ; qu'il l'obligeroit de faire en faveur de M. le prince de Conti au delà même de ses pouvoirs, s'il étoit nécessaire , je ne voulus point lui nuire dans son dessein , ni m'opposer à cette négociation qu'il avoit fort envie de faire. Non-seulement je crus devoir cet égard au service qu'il venoit de me rendre; mais je n'avois d'ailleurs nulle intention d'aller traiter cette paix, trouvant cet emploi peu important après ce qui s'étoit passé.

(iourville , de son côté , sut si bien se louer , que M. le prince de Conti fut persuadé qu'il s'acquitteroit mieux de cet emploi que tout autre , et le choisit pour aller ménager ses intérêts, qui ne consistoient qu'à obtenir la liberté de prendre l'amnistie. Il fit trouver bon à M. le prince de Conti qu'il allât solliciter M"* de Longueville , Marsin et Lenet d'envoyer quelqu'un de leur part, pour y traiter de ce qui les regardent. Mais comme ils y consentoient malgré eux, et qu'ils ne désiroient que la liberté de sortir de Bordeaux et de s'en aller, savoir : M"" de Longueville dans une de ses maisons, et les autres en Espagne, ils crurent que Gourville suffi soit pour cela. Quoi qu'il en soit, il se trouva le seul plénipotentiaire du prince de Conti, des princesses et du parti. Le traité n'étoit pas difficile à conclure ; chacun de nos gens ne demandent que la permission de sortir d'un lieu ou l'on avoit grande envie de ne se voir plus. On minuta toutefois quelques articles qui furent concertés. M. de Candale en auroit accordé de plus difficiles, ayant une fort

grande envie que la paix se fit par son ministère , et craignant que, s'il y apportait quelques difficultés, on ne s'adressât à M. de Vendôme, à qui la cour, pour ne lui pas donner sujet de mécontentement, avoit envoyé les mêmes pouvoirs qu'à lui. La jalousie qu'ils auraient eue l'un contre l'autre auroit sans doute été trèsavantageuse pour le parti, si l'on eût songé à en profiter ; mais en l'état où les choses étoient réduites, ni le peuple de Bordeaux , ni M. le prince de Conti même, n'auroient pas eu la patience d'attendre le temps qu'il eût fallu pour ménager cette jalousie.

Pendant que Gourville convenoit avec M. de Candale des articles du traité, il se passoit une chose incroyable dans Bordeaux. M. le prince de Conti alla rendre visite à M"6 la Princesse ; il la trouva en conférence particulière avec Mme de Longueville, Marsin et Lenet. M"* la Princesse, touchée du pitoyable état où elle se voyoit réduite d'être obligée de s'en aller par mer avec M. le duc d'Enghien , son fils, trouver M. le Prince qui devenoit par cette paix encore plus malheureux, fondoit en larmes. M™ de Longueville n'étoit guère moins affligée de l'incertitude de ce qu'elle deviendroit. A l'arrivée de M. le prince de Conti les pleurs redoublèrent, et cette lugubre conversation ayant continué, M. le prince de Conti fut si ému de pitié et si touché par une infinité de reproches tendres qu'on lui fit, qu'il ne songea qu'à justifier sa conduite et à détruire les soupçons qu'on avoit si injustement conçus contre lui. On en vint si avant que, soit faiblesse, bonté ou tendresse, ce prince songea à conduire M™ la Princesseet M. lcduc d'Enghien en Espagne. Une telle entreprise n'étoit pas aisée : il falloit sortir

secrètemeut de la ville et se dérober à la vigilance des habitants qui en gardoient exactement les portes. Il n'y a voit point de doute qife, s'ils se fussent aperçus de cette fuite, on ne les eut arrêtés. Il ne parut pas de meilleur expédient que de résoudre de sortir la nuit par les fenêtres de l'archevêché, où Mror la Princesse logeoit, et qui répondoient dans les fossés de la ville. Là on devoit faire trouver des chevaux pour se conduire jusqu'à l'armée navale d'Espagne, qui étoit à l'embouchure de la Garonne. Ce dessein, quoique assez mal digéré, fut ainsi résolu. Jecroisque l'appréhension qu'a y oit Marsin que la cour n'eût défendu à M. de Candale de le comprendre dans le traité, ou qu'elle n'eût même donné ordre de l'arrêter, ne contribua pas peu à faire prendre cette résolution.

J'étois cependant dans la salle de l'archevêché avec notre escorte ; j'y attendois avec assez d'inquiétude la sortie de M. le prince de Conti, qui n'avoit pas trop accoutumé de faire en ce lieu de si longues visites. Je craignois qu'on ne l'eût arrêté ; mais, m'étant plusieurs fois approché de la chambre où il étoit , je m'étois rassuré par le son de sa voix que j'eutendois de temps en temps et qui me paroissoit dans son naturel. Enfin, après deux heures de conversation , il sortit tout seul de cette chambre. Dès qu'il parut, je m'approchai de lui à mon ordinaire. Il n'y ré|>ondit pas avec la même liberté qu'il avoit accoutumé ; il fit plusieurs tours en cette salle, parlant indifféremment à diverses personnes, mais avec si |ieu d'application, que moi qui le connoissois jusque dans lame, je sou|>çonnai que, dans l'entretien qu'il venoit d'avoir , il s'étoit passé quelque chose

qui l'occupoit étrangement. Il s'alla appuyer sur les fenêtres qui regarde* i en t dans les fossés; c'était cet endroit-là qu'on avoit remarqué comme le plus propre pour sortir de Bordeaux. Je pris garde qu'il mesuroit des yeux avec assez d'attention l'espace et la hauteur de cette fenêtre, et il me vint dès ce temps un soupçon de la vérité.

Je ne pouvois douter qu'il ne se tramât quelque chose de considérable dont je n'étois point informé. Ce qui acheva de me confirmer que ce' secret était important, c'est que je savois que M. le prince de Conti avoit résolu, en sortant de chez Mme la Princesse, d'aller chez Mm* de Calvimont, et cependant il me dit : « J'ai depuis une heure une migraine assez violente, et comme peut-être il faudra que je revienne ici ce soir pour savoir ce .que Gourville aura fait , je suis d'avis d'aller reposer deux ou trois heures dans mon lit. » Ensuite il monta dans son carrosse avec moi et quelques autres de ses domestiques, et vint se retirer dans sa chambre. Dès qu'il y fut, il congédia tout le monde. Pour moi , qui avois une charge qui m'obligeoit d'y être dans ces occasions, je le vis déshabiller et lui donnai sa chemise sans qu'il me dit un seul mot. J'étois dans une si grande tristesse et si agité de pensées différentes, que je ne savois que lui dire. Dès qu'il fut dans son lit, après y avoir rêvé quelque temps, il me dit qu'il alloit tâcher de dormir et que je pouvois me retirer pour deux ou trois heures; l'air dont il me dit ces paroles me donna un certain dépit qui m'obligea de lui répliquer assez brusquement : ce Je ne crois pas, monsieur, que vous soyez si malade que je ne puisse bien pour un moment retarder votre

sommeil, et me plaindre à vous de la manière dont vous me traitez. Sans doute mes ennemis que vous venez de voir Font emporté sur mon zèle pour vous, et vous ont fait oublier tous mes services. Je vois bien que vous avez résolu de leur donner la satisfaction de me perdre. Quoi ! monsieur, vous êtes trois heures enfermé avec des personnes qui ne m'aiment pas, parce que je suis trop à vous, et vous me faites finesse de ce ce qui s'est passé dans un si long entretien, à moi, monsieur, de w,r plus grands secrets le grand dépositaire. »

M. le prince de Conti écouta toutes mes tendresses avec une dureté de cœur incroyable; il me répondit froidement : « On n'a pas seulement nommé votre nom ; on a bien d'autres choses à songer dans l'état où on est , qu'à vous nuire. » Enfin, voyant que par la tendresse je ne pouvois rien obtenir, je lui dis : f< N'espérez pas m'abuser. Il faut nécessairement de deux choses l'une : ou qu'on vous ait fait prendre quelque résolution contre moi, ou qu'on vous ait en* gagé à ne pas signer le traité de paix et à vous en aller en Espagne. » Je ne sais si la pensée que j'avois eue sur les fenêtres touchant cette fuite m'avoit préoccupé, ou si la surprise que mes paroles mettoient sur le visage de ce prince m'avoit de nouveau confirmé que ce que je craignois étoit véritable ; mais je crus lire clairement dans ses yeux que j'avois découvert son secret. M. le prince de Conti m'interrompant brusquement avec colère, me dit : u Ce sont là de vos visions, laissez-moi en patience. » Je lui répliquai : w Je n'ai plus que ce mot à vous dire, après lequel je me retirerai. Vous n'avez aucune raison de me cacher vos

affaires. Ma fidélité, mon attachement, mou zèle, doivent vous être assez connus pour vous persuader que, quoi que vous ayez résolu, je ne puis pas le trouver mauvais. Si vous avez dessein d'aller en Espagne, je vous y suivrai d'aussi bon cœur qu'à Paris, si ma personne et mes services vous sont agréables. Songez, je vous en supplie, que si vous vous cachez de moi, vous faites tort à la passion extrême que j'ai eue et que j'aurai toute ma vie pour votre service ; et peut-être aurezvous de la peine à trouver un domestique aussi sûr que moi. D'ailleurs je puis vous dire qu'il sera mal aisé de me tromper ; car, que ce soit folie ou terreur panique qui m'ait donné cette pensée, je la pousserai à bout. Il ne vous sera pas facile d'exécuter ce dessein, si vous l'avez, sans que je m'en aperçoive. Je ne vous quitterai point, et j'observerai si exactement vos démarches, que je ne crois pas que j'en sois la dupe, » M. le prince de Conti m'interrompit un peu plus humainement , et me dit : « Mais qui peut vous avoir donné cette pensée? » Je lui avouai que l'action qu'il a voit faite de regarder avec tant d'attention par la fenêtre de la salle de l'archevêché m'avoit fait croire que ce n'étoit pas sans dessein, et qu'il n'en pouvoit avoir d'autre que celui de se retirer ; que sa feinte maladie, ses rêveries, son retour dans sa maison contre l'intention qu'il avoit eue avant que d'avoir ce long entretien avec M""' la Princesse , m'avoient assez fait connoitre qu'il songeoit à quelque grande entreprise. Je m'aperce vois que M. le prince de Conti prenoit assez de plaisir que je lui disse le fondement de mes soupçons. En effet, dès que j'eus cessé de parler, il m'avoua tout ce qui sYloil passé chez Mmc la Princesse; il me

dit qu'il croyoit son honneur engagé à mettre sa famille en lieu de sûreté, et qu'après avoir satisfait à ce devoir, il reviendroit jouir du repos qu'il sou liai toi t. Je lui répondis qu'étaut aussi attaché à son service que je 1'étois, j'osois le supplier seulement de songer mûrement à ce qu'il alloit faire, afin qu'ayant pesé et prévu tous les inconvénients, il jugeât lui-même ce qui lui seroit et plus honnête et plus utile. Je lui représentai l'engagement de parole et par écrit qu'il avoit avec la cour; que cet engagement feroit peut-être deux méchants effets contre lui : le premier, de le faire passer par toute l'Europe pour un prince sans foi, et le second, de le mettre par là en état de ne revenir jamais en France. Je le pressai de considérer quelle figure il pouvoit faire en Espagne, où apparemment on ne lui donneroit, ni part dans les conseils, ni commandement dans l'armée , n'étant pas de leur politique de mettre leurs troupes et leurs affaires entre les mains de deux frères, princes du sang de France, contre lesquels ils auroient toujours du soupçon. Je le fis souvenir des mécontentements que les Espagnols avoient donnés et donnoient tous les jours à M. le Prince ; qu'il se falloit résoudre, en prenant ce parti, d'être un habitant perpétuel de Madrid, sans autre emploi que de solliciter ses pensions, qui, avec tout cela, lui seraient encore mal payées; qu'on pouvoit juger par ce qu'ils avoient fait pour le parti où résidoient leurs véritables intérêts, de ce qu'ils feraient pour un prince qui ne leur seroit jamais si considérable que leurs propres affaires, et qui, loin de cela, par succession de temps leur deviendrait de plus en plus à charge, ou du moins seroit regardé et traité comme une personne inutile ; et qu'en-

fin, en prenant celte résolution, il devoit se préparer i souffrir d'étranges misères, .le finis ce discours en lu faisant comprendre qu'il n'étoit pas charge de M™* I; Princesse, ni de M. le duc d'Enghîen, son neveu puisque M. le Prince avoît eu si peu de confiance ci lui qu'il s'éloit toujours adresse à Mmt de Longueville à Marsin et à Lenet, non-seulement à son exclusion mais même à son insu; outre que e'étoît assez pour voir à la sûreté de sa famille que de lui procurer li liberté de se retirer, sa personne n'étant nullemen nécessaire pour assurer leur retraite. Je lui lis menu craindre le danger qu'il y avoil à s'évader de la sorte à la merci de Marsin qui nelaimoit pas. .l'ajoutai que s'il alloit être arrêté, ou par les bourgeois de Bor deaux, ou par les troupes du rot, comme il étoit près que indubitable, on se prendroït à lui d'une telle im prudence qui lui coùteroil à la fois sa liberté, celle di M"" la Princesse et celle de M. son neveu....

Il me sembloit que je n'avais jamais parlé avec tan de force : aussi mon discours eut-il tout le succès qui j'en pouvois attendre. Dès ce moment M. le prince di Conti me témoigna qu'il se rendoit à mes raisons, e me dit qu'il trouveroit les moyens de s'excuser. Je lu fis avouer qu'il auroit exécuté ce dessein sans ro'ei rien communiquer, ne doutant pas qu'il ne m'y trou vàt opposé, et qu'il m'auroit laissé dans Bordeaux san: songer ce que je pourrais devenir. Depuis ce temps là celte action m'est toujours demeurée dans le cœur et jamais je n'y ai pensé qu'avec beaucoup de cbagrii et quelque peu de diminution de mon affection poui un tel maille, dont je voyois mes services si mal re connus, .le cachai pourtant avec loute l'adresse pos

sible le raisonnement et les réflexions qui me passoient dans l'esprit sur cet endroit , et j'écoutai avec un visage ouvert et coûtent toutes les choses obligeantes qu'il me dit, à dessein sans doute d'effacer de mon cœur toutes les mauvaises impressions que cette affaire y pouvoit laisser.

Cependant Gourville revint de son ambassade. Comme M. de Caudale avoit une fort grande impatience de finir cette guerre, il envoya dire par Gourville qu'on n 'avoit qu'à dresser les articles, et qu'il étoit tout prêt à les signer. M. le prince de Conti ayant ordonné à Gourville d'aller rendre compte de son heureuse négociation à M™' de Longueville, à Marsin et à Lenet, et de leur dire qu'ils se rendissent chez Mm* la Princesse où il se rendroit aussi lui-même , il se leva et s'habilla pour y aller. J'exigeai encore de lui de nouvelles assurances qu'il n'iroit point en Espagne. Avant qu'il Ait en état de sortir de sa maison, Gourville fut de retour et lui dit eu entrant dans sa chambre qu'il venoil de rendre compte à Mœ* de Longueville de ce qui s étoit passé, et qu'il y avoit trouvé M. de Marsin qui avoit reçu cette nouvelle avec beaucoup de joie, et, sur cela, il raconta combien de précautions il l'avoit chargé de demander pour sa sûreté particulière, lorsqu'il alla trouver M. de Caudale au nom de tout le parti; entre autres, qu'outre la parole du roi, M. de Caudale s'engageroit en son propre et privé nom, et feroit engager M. de Vendôme, qu'il ne lui seroit donné directement ni indirectement aucun empêchement pour sa retraite, et qu'ayant obtenu tout ce qu'il avoit désiré, M. de Marsin avoit été très-satisfait.

M. le prince de Conti fut à l'archevêché où étoient

déjà arrivés M"* de langue ville , Marsin et Lenet. J'eusse bien souhaité d'entrer dans le cabinet de M"* la Princesse, comme j'avois accoutumé d'y entrer quelquefois avec mon maitre; mais M. le prince de Conti ne le trouva pas à propos , ne voulant pas qu'on pût croire que c'étoit par mes conseils qu'il avoit rompu le dessein auquel il s'étoit engagé le même jour. Dans cette conférence, Gourville rendit compte de tout ce qu'il avoit fait avec M. de Candale , et il fut résolu qu'on dresserait des articles, et que Gourville retournerait le lendemain pour les faire signer. Aussitôt que Gourville fut sorti , on parla de la résolution qui avoit été prise quelques heures auparavant de se retirer la nuit par les fossés de la ville ; mais ce ne fut que pour résoudre qu'il n'y falloit plus songer. Je ne sais si M. de Marsin avoit changé de sentiment, croyant qu'il pou voit se retirer avec sûreté, ou s'il avoit plus mûrement pensé aux inconvénients qui pouvoient arriver de cette fuite clandestine , du succès de laquelle il étoit d'autant plus chargé que c'étoit lui qui l'avoit proposée; ou si même il fit réflexion que la personne de M. le prince de Conti lui serait plus à charge qu'utile; mais, quoi qu'il en soit, ce voyage se trouva rompu de lui-même, sans que M. le prince de Conti eût la peine de se déclarer, ni de manquer à l'engagement qu'il avoit pris et quitté en un même jour. Je crois même que chacun d'eux, dans son âme, étoit fort content de voir que la fortune lui avoit épargné la honte de se démentir et de se dédire ; car enfin il eût bien fallu en venir là, tant ce dessein étoit mal concerté. On résolut donc de ne plus songer qu'à sortir avec bienséance, et dresser des articles qui furent donnés à

(ioui ville pour les aller faire signer à M. de Candale. (tourville partit dès le lendemain et revint le même jour avec les articles signés par M. de Candale. En voici la teneur :

« Nous soussignés déclarons que, pour parvenir à la paix de Bordeaux , sommes demeurés d'accord et avons promis d'observer inviolablement ce qui suit, à savoir :

« Nous , duc de Candale , général des armées du roi en Guienne, promettons, au nom de Sa Majesté et au nôtre particulier, de donner et faire donner les escortes, sauf-conduits et passe-ports ci-après spécifiés, et de faire jouir de reflet d'iceux sincèrement et de bonne foi , à quoi nous engageons notre honneur et parole, sur laquelle tout ce qui s'ensuit a été accordé :

« Premièrement , à M"* la Princesse et à M. le duc d'Enghien, son fils, à tous leurs domestiques, officiers de troupes, train et équipage, pour s en aller par mer ou parterre, à leur choix, à Stenay-sur-Meuse, ou près de la personne de M. le prince de Condé, en quelque lieu qu'il puisse être, tant dedans que dehors le royaume.

« A M. Lenet, conseiller d'État ordinaire, sera donné semblable passe-port pour suivre M"" la Princesse au* dit voyage, ou s'y rendre de son chef par les chemins que bon lui semblera, comme aussi au sieur chevalier de Taudias.

« A M. le prince deCnnti, pour se retirer dans telle de ses maisons qu'il lui plaira, avec ses domestiques, officiers de ses troupes, train et équipage, en prenant toutefois l'amnistie, du fruit de laquelle il jouira pleinement»

« A M'"' la duchesse de Longue vil le, |H>ur se retirer à

Neufchàtel, ou dans telle de ses maisons qu'il lui plaira, avec ses domestiques , train et équipage , en prenant aussi l'amnistie.

« A M. de Marsin, capitaine général, pour se retirer, par mer ou par terre, en ses terres de Liège ou en Hollande, à son choix, et à madame sa femme, pour se retirer dans une de ses terres en Normandie , où elle jouira pareillement de l'amnistie, en l'acceptant, chacun d'eux avec leurs domestiques, trains et équipages.

« A M. le comte de Maur, général de M. le Prince, et à M. le comte de Mata, pour se retirer avec leurs domestiques, trains et équipages, en tel lieu que bon leur semblera.

« À tous autres officiers généraux sera accordé semblables passe-ports, et aussi à tous bourgeois de Bordeaux qui voudront se retirer; sera aussi accordé aux troupes de cavalerie et d'infanterie étant aux environs de Bordeaux, sauf-conduits, route et étape pour aller joindre l'armée de M. le prince de Condé , en quelque lieu qu'elle puisse être , tant dedans que dehors le royaume. Toutefois, si quelques-uns des officiers généraux en particulier veulent prendre l'amnistie, elle leur sera accordée pour se retirer chacun es lieux de leur domicile.

« Et nous, princesse de Condé, duc d'Enghien, prince de Conti et duchesse de Longueville, promettons et engageons nos honneurset paroles de consentir, comme dès a présent nous consentons, au traité de la paix de Bordeaux , et d'y porter et disposer nos serviteurs et amis , et d'y travailler, conjointement et de concert avec eux et MM. les bourgeois de Bordeaux, le plus

promptement el sincèrement qu'il se pourra ; et au cas que la paix ne soit pas conclue le 17 d'août prochain, nous promettons de sortir de Bordeaux et de nous retirer es lieux et en la manière ci-dite, et toutefois, si, pour le repos de Bordeaux, nous sommes obligés d'en sortir plus tôt , M. le duc deCandale sera tenu de nous donner les sûretés ci-dessus exprimées à la première réquisition, et au cas que lesdits passe-ports de Sa Majesté ne fussent pas arrivés, il nous donnera les siens comme dit est , et les fera valoir, tant par mer que par terre, et même fera donner des vaisseaux équipés et propres à porter ceux d'entre nous qui voudront faire voyage par mer.

«(Nous promettons aussi d'envoyer, suivant le passeport qui, pour ce, nous sera accordé, un homme à l'armée navale d'Espagne, pour révoquer les ordres que nous avons pu donner à ceux qui la commandent, et les avertir que nous ne pouvons plus les assister d'aucune chose, particulièrement des vaisseaux et troupes que nous avons en notre pouvoir, attendu la trêve accordée et le présent traité ; afin que, si , nonobstant le présent article, ils venoient à donner combat ou à faire d'autre acte d'hostilité, il ne nous en puisse être imputé aucune chose , voulant de bonne foi et avec sincérité exécuter le traité ci-dessus, pour sûreté de quoi nous engageons tous de part et d'autre nos honneurs, paroles et confiances.

« Fait et arrêté par nous , princes et princesses cidessus nommés, et ceux étant sous notre charge, à Bordeaux, d'une part, et par nous duc deCandale, d'autre, à Beigle, ce 24 juillet 1653.

« Ainsi signé :

« (i ASTON DE FOIX DE LA VaUTITE. »

L original de ce traité me fut remis entre les mains; il y est toujours demeuré \ il restoit à faire signer ce iiMtaie traité à M. de Vendôme , dont les passe-ports étaient nécessaires. M. de Candale, craignant que M. de Vendôme, homme difficile et peu traitable, ne fût chagrin de n'avoir pas eu de part à cette paix et n'apportât des obstacles à ce qui venoit d'être accordé, prit la résolution d'aller lui-même lui porter ce traité. En même temps il dit à Gourville d'obtenir de M. le prince de Conti qu'il lui plût d'envoyer un homme à lui vers M. de Vendôme, pour lui demander les passe-ports dont on avoit besoin pour Mme la Princesse, M. le duc d'Enghien, Marsin , Lenet et toute leur suite, afin que cette civilité le radoucît. Il fut résolu que M. le prince de Conti enverrait un de ses domestiques à M. de Vendôme. Il désira que ce fût moi, comme m'y jugeant plus propre que Gourville, qui n'avoit pas de qualité et n'étoit pas domestique.

Comme je n'avois qu'une lieue à faire pour aller trouver M. de Vendôme à Lormont, et que d'ailleurs j'étois bien aise de donner le temps à M. de Candale, qui en étoit un peu éloigné , d'y arriver plus tôt que moi, je ne partis de Bordeaux que sur les dix heures du matin. J'arrivai à Lormont avant midi, dans un ha* teau où j'étois accompagné de deux ou trois de mes amis. Dès que je fus sur la rive, beaucoup de monde accourut pour savoir qui c'étoit qui venoit de Bordeaux, et quel sujet m'amenoit en ces lieux. Je répondis à ceux qui me firent ces demandes, que j'étois venu pour faire

1 L'abbé de Choisv fait mention de ce fait dans set Mémoires : il dit que Daniel de Cosnac lui montra l'original du traité de Bordeaux écrit de sa main.

DE DANIEL DE GOSlf AC. 90

compliment à M. de Vendôme de la part de M. le prince de Couti. On me dit qu'on alloit avertir M. de Vendôme, et que, cependant, si je voulois m'avancer, je trouverais M. de Candale qui se promenoit avec beaucoup d'officiers. En l'abordant , il me demanda tout haut des nouvelles de M. le prince de Conti. Après ces paroles, il me dit qu'il ne vouloit pas m'arrêter, et, s'avançant comme pour s'en aller aussi où j'allois, il me sépara de la multitude et me dit assez bas : « J'ai trouvé ici le plus difficile homme du monde; ne lui dites point qu'il y ait aucun traité signé avec moi, et faites comme si vousveniez luidemander toutes les sûretés nécessaires pour la mer. » Je n'eus le loisir de lui répondre que d'un signe de tête, et, après cela, M. de Candale, s'arrêtant, me dit tout haut : « Monsieur, vous êtes moins fatigué que moi, vous n'avez pas la botte, je m'en vais vous suivre un peu plus à mon aise ; M. de Vendôme est déjà averti que vous êtes ici ; il vous attend sans doute, m Cela m'obligea de me séparer de M. de Caudale. Je m'en allai suivi d'un grand nombre d'officiers jusqu'à la maison où logeoit M. de Vendôme. En arrivant à la porte, je trouvai les gardes sous les armes, et l'officier me vint recevoir en cérémonie d'ambassadeur. M. de Vendôme vint même au-devant de moi jusque dans la salle où je le saluai, et lui fis, en présence de tous ceux qui mavoient suivi, les compliments que j'avois à lui faire. Dans ce moment, M. de Candale arriva, et alors M. de Vendôme dit qu'il croyoit que nous se* rions mieux dans sa chambre en particulier, et y étant entré et assis, je dis à ces messieurs que M. le prince de Conti avoit pris la résolution de remettre la ville de Bordeaux dans l'obéissance du roi, et qu'il espérait de

la boulé de Sa Majesté qu'elle lui accorder oit l'amnistie; et que, comme M"" la Princesse se trouvoit en? gagée par son devoir d'aller trouver M. le Prince et d'y mener son fils, que même M. de Marsin et beaucoup d'autres étoient dans les mêmes engagements, je venois supplier M. de Vendôme de vouloir bien donner les sûretés , les passe-ports et quelques commodités pour faire le voyage par mer en Espagne.

M. de Vendôme commença par un grand compliment touchant les respects qu'il a voit pour M. le prince de Conti et pour Mme la Princesse ; qu'il plaignoit leur malheur; qu'il voudroit qu'il fut à son pouvoir de l'adoucir sans manquer à la fidélité qu'il devoit au roi son maître, et conclut qu'il étoit prêt de faire pour eux avec joie tout ce qu'il pourroit faire avec houneur. Je lui répondis, que M. le prince de Conti s'éloit bien attendu à toutes les civilités qu'il lui faisoit, et que sans doute il en aurait toute la reconnoissauce possible; ensuite, je le remerciai de sa part de toutes les bonnes dispositions où je le voyois, et lui dis qu'il ne falloit que lui lire les mémoires où étoit le détail de toutes les choses que j'avois à lui demander. M. de Vendôme écouta la lecture de tout mon mémoire sans m interrompre ; mais, dès que j'eus achevé, il me dit : « Je n'ai pas seulement Thonneur d'être amiral de France , j'ai encore celui d'être généralissime des troupes du roi, et j'ai commandement sur la terre comme sur la mer. 11 se pourroit faire que, si on ne prenoit des sûretés que pour la mer, les troupes arrêleroient même les navires où MB#la Princesse seroit, y ayant des forts sur la rivière. Il y a encore d'autres inconvénients où il est bon de pourvoir, m Je fus quelque temps sans répondre, dans la pen-

sée que M . de Caudale prendroit la parole , ne sachant point s'il n'avoit pas quelque intérêt dans cette remontrance; mais M. de Candale ne répliquant rien , je dis : « Monsieur, l'intention de M. le prince de Conti est assurément de prendre toutes les sûretés possibles pour lui, pour M™* la Princesse et pour les autres du parti, et si vous jugez celles que vous me proposez nécessaires, vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de me les donner. On obtiendra aussi, je crois, de M. de (Vandale toutes les mêmes sûretés. » M. de Candale répondit que lui et M. de Vendôme avoient toujours vécu avec tant d'intelligence, et qu'ils avoient toujours été si unis, qu'ils feraient en cette occasion l'un et l'autre tout ce qu'il faudrait, et qu'il étoit venu exprès à Lormont pour concerter avec M. de Vendôme tout ce qui se pourrait faire, en vertu des pouvoirs de Sa Majesté, pour la satisfaction de M. le prince de Conti et du parti. M. de Vendôme me dit que, si je voulois lui remettre le mémoire que j1 a vois fait, je lui ferais plaisir, et qu'il me prioit de témoignera M. le prince de Conti qu'il n'oublierait rien pour lui faire connottre la considération qu'il avoit pour sa personne. Après cela, il me témoigna qu'il étoit bien aise d'envoyer la réponse et mon mémoire par un gentilhomme, pour mieux persuader son respect. Je lui remis donc mon mémoire, et, comme je n'avois point d'ordre d'apporter l'expédition des demandes que j'avois faites, mais seulement d'en faire la proposition , je me retirai. J'arrivai dans Bordeaux avant trois heures , et je rendis compte à M. le prince de Conti de ma commission. Deux heures après, le capitaine des gardes de M. de Vendôme arriva, H vint faire compliment de la part de non maître,

au prince et aux princesses, et apporter tous les passeports que j'avois demandés. 11 retourna ensuite à Lormont où il rendit compte à MM. de Vendôme et de Candale, non-seulement de la bonne réception que M. le prince de Conti lui avoit faite, mais encore de la bonne disposition où il avoit trouvé les habitants de Bordeaux , qui avoient témoigné à son arrivée une si grande joie, qu'il ne tiendrait qu'à MM. de Vendôme et de Candale, s'ils vouloient, d'y aller coucher dès le soir. Cette assurance fit prendre la résolution à M. de Candale de s'en retourner par la rivière à son quartier, qui étoit à une petite lieue au-dessus de Bordeaux, la marée étant favorable, et évitant par ce moyen un détour de trois lieues par terre. En effet, il s'embarqua avec soixante officiers de son armée qui lavoient accompagné à Lormont. Dès que son bateau approcha de Bordeaux , il fut remarqué par une infinité d'habitants, et comme il y avoit beaucoup de monde fort leste et fort brodé, qu'il sembloit venir à la ville, chacun accourut pour satisfaire sa curiosité, et pour savoir à quelle intention cette barque venoit à Bordeaux. Le port fut en un instant rempli d'une foule de peuple, et M. le prince de Conti même y alla. Comme cette barque fut vis-à-vis de la ville, on reconnut M. de Candale qui se faisait assez remarquer par sa bonne mine, par le blond de ses cheveux, et par le respect que tous les autres officiers avoient pour lui , étant lui seul couvert et élevé au-dessus des autres; mais au lieu d'aborder, il passa faisant route devers son quartier, et alors M. le prince de Conti et lui se saluèrent d'assez loin pour ne pouvoir se parler. Nous remarquâmes que ce peuple, naturellement cruel et méchant, s'anima à la vue de M. le duc

d'Épernon, disant qu'il passoit ainsi en triomphe pour les braver. Ils murmurèrent si hautement que nous fumes persuadés que, si les choses eussent été bien moins disposées à la paix, ce passage eût été fort avantageux au parti. Dès que ce bateau disparut, le ressentiment des plus mutins se calma, et nous ne songeâmes plus qu'à sortir de Bordeaux.

Par le traité que Gourville a voit fait avec M. de Candale , nous avions trois semaines pour nous disposer à quitter cette ville; il n'en falloit pas moins ponr régler le départ de chaque personne, ayant à démêler tant de différents intérêts. Mais comme ce temps ne laissoit pas de paraître trop long à l'impatience de M. le prince de Conti , il envoya, le lendemain que M. de Candale eut passé, lui proposer une entrevue. M. de Candale accepta avec joie cette proposition ; le rendez-vous fut à Beigle, maison à un quart de lieue de la ville. L'entrevue se fit deux jours après avec beaucoup de démonstrations d'amitié du côté de M. le prince de Conti, et de respect de la part de M. de Candale. Il fut résolu que M. le prince de Conti sortirait de Bordeaux le samedi, à six heures du matin, qui étoit près de trois semaines avant le jour arrêté par Gourville , et qu'il séjournerait quelques jours à Cadillac, pour y attendre son équipage qui devoit le conduire dans une de ses maisons, dont le choix n étoit pas encore fait. M. de Candale promit de se rendre à une portée de mousquet de la ville, pour le recevoir et l'accompagner jusque dans Cadillac , maison de M. le duc d'Eperaon. Après cela , chacun se retira.

M. le prince de (^onli passa tout le lendemain chez

M™ de Calvimont, et le soir, de retour chez lui, il nous fit appeler, Sarrasin et moi. Après avoir donné les ordres pour n'être point interrompu, il commença par le vers de Cinna :

Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène.

Ensuite il nous dit qu'il nous avoit assemblés pour nous demander notre conseil sur une affaire importante. Cette affaire étoit que M™ de Calvimont lui avoit proposé de le suivre, et lui avoit en même temps fait considérer que c'était non-seulement pour lui donner par là un témoignage de sa passion , mais encore que c'était une nécessité, pour sauver sa vie de la fureur d'un mari qui étoit informé de l'amour qu'elle avoit eu pour lui , et qui , violent comme il étoit, la tueroit infailliblement ; qu'ainsi il auroit le déplaisir d'avoir causé la mort d'une personne qu'il avoit honorée de son amitié, et même la honte d'avoir abandonné une femme qui ne s'était perdue que pour l'avoir trop aimé ; que sans cela même, elle étoit obligée de l'avertir qu'elle étoit capable de se donner la mort, ou du moins de se laisser mourir de déplaisir d'avoir été si cruellement abusée.

M. le prince de Conti nous exprima la douleur et la passion de cette femme, avec des termes qui nous témoignoient assez qu'il avoit été touché de pitié et de tendresse ; il nous dit pourtant que, quelque affliction qu'il eût de son départ, son plaisir ne lui serait jamais si cher que son honneur; qu'il nous demandoit làdessus nos sentiments , qu'il vouloit que nous lui dissions avec toute liberté et sans aucune complaisance. Je ne sais s il attendoit de moi en cette occasion

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plus de complaisance qu'à l'ordinaire; mais je ne me démentis point, et je m'opposai fortement au dessein qu'il avoit d'emmener avec lui cette femme ; je le suppliai de considérer quel fracas ferait cette affaire, qu'un prince ecclésiastique enlevât une femme à son mari et la fit suivre dans tous ses voyages, et à la vue de tout le royaume ; qu'à la vérité, à l'égard du monde, il n'étoit pas contre l'honneur d'avoir des galanteries; mais qu'on vouloit du moins qu'elles fussent secrètes, et que la mode n'étoit pas introduite d'enlever hautement la femme d autrui, sans s'attirer une espèce d'infamie. Je lui dis que par là il alloit donner une mauvaise impression à la cour, qu'il n'efTaceroit jamais, et que, si le mari s'alloit plaindre au roi, ou si les ministres lui vouloient donner quelque chagrin , il aurait le déplaisir de se voir enlever cette femme par un ordre de Sa Majesté ; qu'il ne devoit pas donner à ses ennemis une si juste et si facile occasion de lui nuire et de lui insulter impunément ; que, si le pitoyable état auquel elle serait réduite le touchoit, il pouvoit y remédier en la mettant dans un monastère ou dans quelque autre lieu de sûreté, ce qui serait honnête et pour lui et pour elle, et qu'après, avec le temps, par promesses, par menaces, ou par quelque autre moyen, on la réconcilierait avec son mari; qu'il faudrait cependant l'assister de conseil, d'argent et de protection; mais qu'il ne falloit point s'embarrasser de sa personne.

Sarrasin , qui ne songeoit jamais qu'à plaire et qui y réussissent merveilleusement, crut que Ta vis contraire seroit plus agréablement reçu, disant que le monde il oit uu |K'ii plus humain qu'un jeune bachelier de Soi lionne, et ajouta, que, quand le monde seroit

assez critique pour vouloir blâmer cette action , M. le priuce de Conti pourroit en montrer la plus belle excuse du monde. Quoique son compliment fît son effet, mon brusque conseil avoit touché M. le prince de Conti ; il n'osa se déclarer sur-le-champ , et nous dit qu'il y songerait , et qu'il avoit encore quelques jours pour prendre sa résolution.

Comme cette affaire lui faisoit beaucoup de peine, un jour qu'il se trouva seul avec du Mesnil, capitaine de ses gardes, il lui proposa la chose et lui demanda son avis. Du Mesnil avoit beaucoup d'attachement à l'honneur et à la personne de son maître; mais il n'étoit pas l'homme du monde le plus scrupuleux sur de telles matières ; il voulut payer par sa complaisance la confidence que son maître lui avoit faite. Il fut d'avis que M. le prince de Conti n'abandonnât point cette femme; il est vrai qu'il y apporta ce tempérament , qu'au lieu de la faire suivre dans l'équipage de ce prince, on l'envoyât quelques jours auparavant dans l'endroit où il devoit se rendre. Il proposa de donner sa conduite à Démeno, son cousin , qui étoit exempt des gardes de ce prince , et de la fidélité duquel il répondoit. Il ouvrit même l'avis d'aller à Pézenas, l'une des terres de ce prince, où il opinoit qu'il devoit aller faire son séjour, comme étant un lieu agréable et hors de soupçon pour le roi.

Sarrasin arriva dans le temps que du Mesnil proposoit toutes ces choses, et s' étant joint, il fut arrêté qu'on ferait tout ce que du Mesnil avoit proposé , et M. le prince de Conti défendit à ces messieurs de me découvrir cette résolution, voulant par bonté, à ce qu'il m'a dit depuis, retarder le chagrin qu'elle me

donnerait. Mais Sarrasin et du Mesnil qui, outre qu'ils vivoient assez bien avec moi, avoient intérêt de me ménager, prirent le parti de me découvrir le secret ; ils trouvèrent seulement à propos d'attendre jusqu'à ce que cette femme fut partie, soit de peur que je n'y apportasse quelques obstacles, soit de crainte que je ne pusse m' empêcher d'en parler à M. le prince de Conti.

Je crois qu'il ne sera pas ici hors de propos, pour faire voir combien nous étions alors éloignés du péril de la famine que nous appréhendions pour l'avenir, de dire que, deux jours avant que M. le prince de Conti quittât Bordeaux, je lui donnai un repas où tout ce que pouvoient fournir le soin et la dépense dans le temps le plus favorable pour la bonne chère au milieu de Paris, fut servi avec la dernière propreté et la magnificence la plus délicate.

Pour revenir à M"* de Calvimont, elle partit ce même jeudi, à cinq heures du soir, sous la conduite de Démeno qui la porloit en trousse, et un garde portoit de même une espèce de demoiselle suivante qui eptendoit fort bien son métier ; avec cet équipage, ils s'en allèrent à Pézenas le vendredi matin. Du Mesnil vint me trouver pour me rendre compte de ce qui s'étoit passé. Il me parla de cette affaire dune manière qui aida beaucoup à apaiser le chagrin qu'elle me pourrait causer. Il me fit considérer que je n'en a vois pas usé en habile homme, et que je n 'avois pas fait réflexion au grand intérêt que j 'avois que Gourville, qui étoit venu avec intention de rétablir M. le duc de La Rochefoucauld dans l'esprit de M. le prince de Conti, et qui, pour cet effet, vouloit l'amener chez ce duc en

Poitou, ne réussît dans son dessein ; que, si M. de La Rochefoucauld voyoit M. le prince de Conti, il étoit presque indubitable qu'il reprendrait, dès la première entrevue, toute l'autorité qu'il avoit eue autrefois, et que je serois entièrement détruit. Du Mesnil ajouta que ma seule considération l'avoit obligé de prévoir et de détourner ce coup, et qu'il avoit conseillé à M. le prince de Conti d'envoyer M*6 de Calvimont à Pézenas, afin que la passion qu'il avoit pour cette femme l'obligeât d'y aller aussi lui-même. Gourville, en effet, avoit jeté quelques paroles qui tendoient à persuader M. le prince de Conti d'aller faire sa demeure du côté de Poitiers, afin d'être, disoit-il, plus proche de ses affaires et de Paris, de sorte que le raisonnement de du Mesnil me paroissoit assez vraisemblable.

D'ailleurs, voyant que cette femme étoit déjà partie et qu'il n'y avoit plus de remède, je souffris la chose un peu plus tranquillement que je n'aurois fait. Sarrasin vint un moment après me dire les mêmes choses que du Mesnil, et exagéra avec beaucoup de chaleur le grand danger que nous eussions couru, lui et moi, si on n'eût pas détourné cette entrevue de M. le prince de Conti et M. de La Rochefoucauld. Il me fit considérer la sa* tisfaction qu'auroit eue M. le prince de Conti de pouvoir faire des plaintes de Mm# de Longueville à M. de La Rochefoucauld, qui, étant encore beaucoup plus aigri que lui contre cette princesse, les auroit écoutées avec une grande complaisance ; que cela seul auroit été capable de le rétablir auprès de ce prince, et que, après cela, de l esprit adroit dont il étoit, il auroit chassé d'auprès de lui tout ce qui lui auroit pu faire obstacle, pour y placer ses créatures et ses parents, auxquels il

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auroit fait distribuer loules les grâces, comme il avoit toujours fait. J'étois déjà consolé par le discours de du Mesnil , et j'achevai de l'être eucore mieux par ce que me dit Sarrasin , outre la satisfaction intérieure d avoir fait mon devoir et de n'être pas chargé du succès de cette affaire.

M. le prince de Conti de voit sortir de Bordeaux le lendemain samedi, et, comme il l'avoit promis à M. de Candale, il alla dire adieu à M™ la duchesse de IvO ngue ville, et désira que je fusse témoin de ce qui se passeroit dans cet adieu. Il me fit entrer dans la chambre de cette princesse qui étoit seule , toute habillée sur son lit ; et parce que quelques personnes ont publié que tout s'y passa avec aigreur de coté et d'autre, j'ai cru qu'il ne seroit pas inutile que j'en fisse une relation très-exacte.

M. le prince de Conti, après s'être assis dans la ruelle, commença par ces mots : « Ma sœur, je viens vous dire adieu. » M"* de Longueville, en l'interrompant : « Quand partez- vous, mon frère? — Demain, à six heures du matin, dit le prince. — C'est bientôt, repartit RT" de Longueville. — Quand on a une chose à faire , répliqua-t-il , de laquelle on ne peut se dispenser, il vaut autant la faire promptement que de la remettre. — Peut-on vous demander, dit-elle, où vous allez? — En vérité, ma sœur, dit le prince, je ne suis pas bien encore déterminé; peut-être que j'irai à quelqu'une de mes maisons proche Paris, peut-être en Languedoc. Je dois demeurer à Cadillac pendant huit ou dix jours; là je prendrai ma résolution, et je vous la ferai savoir, si vous le voulez. — Vous m'obligerez, dit M"* de longueville, et je serai fort aise d'apprendre

de vos nouvelles; je n'ose pas dire de vous donner des miennes, vu le peu d'intérêt que je crois que vous y prenez. » M. le prince de Conti répondit qu'il auroit toujours pour elle tous les sentiments qu'un frère doit avoir pour une sœur, « Je m'estimerois bien heureuse, si j'en pou vois être persuadée,» lui dit elle ;et ensuite il se fit une conversation qui me parut assez pleine d'amitié. Us se promirent de se donner avis des lieux où ils seretireroient, et d'entretenir un commerce, tel qu'il devoit être entre deux personnes si proches. M"* de Longueville se leva pour saluer M. le prince de Conti; ils s'embrassèrent, selon les apparences, avec beau* coup de tendresse. Elle vint accompagner monsieur son frère jusqu'à la porte de sa chambre; j'étois demeuré derrière pour lui faire une profonde révérence, et puis me retirer, sitôt que M. le prince de Conti serait passé; mais Mm' de Longueville s'en étant aperçue, me fit la grâce de me dire : « Non, monsieur, je veux vous saluer. » Alors elle avança toute sa personne vers moi, et je la saluai ; mais sans dire un seul mot, ce qui me parut la plus éloquente manière de reconnoitre l'honneur qu'elle m'avoit fait, parce que c'étoit la plus respectueuse .

Le lendemain, à l'heure arrêtée, M. le prince de Conti sortit de Bordeaux. Sarrasin et moi fûmes près* que les seuls domestiques qui l'accompagnèrent, chacun étant assez occupé à donner des ordres pour ses affaires particulières. Villars, un des chef de l'Ormée, prit fort prudemment le parti de nous suivre, et M. le prince de Conti obtint sa grâce dans la suite, quoique avec beaucoup de peine. Dureteste, l'autre chef, demeura ; soit qu'il fût mal avisé pour se fier à sa basse

naissance, et pour s'imaginer qu'on négligerait sa punition , soit qu'il eût regret d'abandonner le fruit de ses brigandages. Il ne tarda guère à s'en repentir; car, dix ou douze jours après, sachant qu'on avoit ordre de la cour de l'arrêter, il essaya de se sauver dans le milieu d'une charrette de foin; mais ou le reconnut, il fut pris et roué vif. Son corps fut exposé sur la roue dans l'Ormée, et ses quatre membres placés sur les quatre portes de la ville, pour servir de leçon et d'exemple à tous ses semblables '.

Revenons à M. le prince de Conti. Nous trouvâmes

* Deux jouit après le départ du prince de Conti , le 3 août 1653 , le* ducs d<> Vendôme et de Candale, accompagné» de LouU de Guron de Rechigne- Voiâin , nouvellement sacré évéque de Tulle , qui leur tentait de conseiller , firent leur entrée solennelle dans Bordeaux. Les compagnies de bourgeois étaient sous les armes pour les recevoir ; les jurats les haranguèrent sur le quai des Chartreux. Le cortège, au milieu des cris d'allégresse de tout la peuple, se rendit à l'église de Saint-André, ou un Të Deum fut chanté , et un sermon sur le rétablissement de la paix prononcé par le P. Ithier, quatre mois après la terrible condamnation qu'il avait encourue. Ce même peuple qui l'avait alors insulté et aurait vouln le mettre en pièces , s'empressait de célébrer ne» louanges.

I* 5 août , l'élection annuelle des jurats lut faite comme à l'ordinaire; on dérogea seulement à la coutume, en ce qu'ils furent tous renowelés, c'est-à -dire qu'on en nomma six au lieu de trois , chaque jurât étant en fonctions pour deux années ; mais on voulut éviter de laisser l'autorité municipale à aucun de ceux qui avaient participé à la rébellion.

Peu de jours après on reçut l'amnistie accordée par le roi à tous ceux qui avaient pris part à la guerre civile ; il n'y avait d'exceptés que Iran* cas , Villars , Dureteste , Blaru , Désert et Clairs t. On connaît le sort de Dureteste et de Villars; M. de Trancas, conseiller au parlement, était encore en Angleterre pour négocier l'alliance projetée avec Cromwetl , il y demeura ; les trois autres furent pendus. Lr roi ordonnait la reconstmlc tion des châteaux Trompette et du Hâ , et déclarait que le parlement ne serait pas rétabli dans Bordeaux ; il le transferait d'Agen , ou il siégeait depuit le mou de mars , à la Réole , et commandait à ceux des conseillers qui étaient restés à Bordeaux , de rejoindre sur-le-champ leur corn-

Ut MÉMOIRES

M. de (Vandale à deux mille pas de Bordeaux avec trois cents officiers de son armée. 11 conduisit le prince jusqu'à une grande campagne où il avoit fait mettre Tannée en bataille ; tous les officiers s'étoient parés, et M. le prince de Conti fut si charmé, qu'il dit à plusieurs reprises qu'il y avoit bien de la différence entre de vieilles troupes et celles qui étoient nouvellement levées. Après qu'il eut passé quelques heures à admirer cette armée que nous croyions trouver beaucoup plus délabrée qu'elle n'étoit, il s'en alla à Cadillac, où M. de Candale le reçut, et ensuite le supplia de lui

pagine. Ces mêmes lettres patentes nommaient le comte d'Estrades, lieutenant général, maire perpétuel de Bordeaux.

D'après l'usage, l'amnistie du roi, avant d'être publiée, devait être enregistrée par le parlement , elle fut donc envoyée à la Réole. Le parlement, qui renfermait encore dans son sein des ferments de discorde, mécontent de se voir éloigné de son siège ordinaire , malgré les efforts de M. de Pontac , son premier président , resté toujours fidèle à la cause royale, refusa d'enregistrer l'édit, et fit des remontrances sur ce que les besoins de la justice nécessitaient sa présence à Bordeaux. Il demandait que lea chaV teaux Trompette et du Hà ne fussent pas rétablis , comme ayant excité de tout temps l'animosité des habitants , ou suppliait au moins qu'on y mit des gouverneurs particuliers autres que celui de la province.

Le conseil du roi cassa l'arrêt du parlement et ordonna que l'enregistrement de l'édit serait fait par le sénéchal. Les châteaux furent rétablis à la demande des jurats eux-mêmes, et l'ingénieur d'Argencourt entreprit immédiatement la transformation de leurs vieilles tours en bastions modernes.

La soumission de Bordeaux fut pour ainsi dire le dernier épisode de la Fronde. M. du Dognon avait vendu au roi la ville de Brouage pour le bâton de maréchal de France. Périgueux restait la seule ville qui ne fat pas encore soumise ; mais à l'approche de l'avant-garde de l'armée royale, commandée par le marquis de Sauvebœuf , un soulèvement eut lien ; lea habitants ayant à leur tête le sieur Bodin , procureur du roi au présidial, massacrèrent le gouverneur Chanlos , firent prisonniers les soldats du régiment de Condé, commandés par M. de La Baume, leur lieutenant-colonel, et ceux du régiment de Montmorency , et ouvrirent leurs portes, même avant l'arrivée du duc de Candale avec le gros de son année.

DE DANIEL DE COSNAC. m

permettre de retourner au camp, n'osant se dispenser d'y aller dans cette conjoncture où il avoit beaucoup d'ordres a donner. Comme le chaud et la fatigue du jour avoient beaucoup incommodé M. le prince de Conti, dès que M. de Candale fut parti, il se mit au lit. Sarrasin et moi demeurâmes dans sa chambre pour l'entretenir. Ce prince étoit tellement plein de celte armée, qu'il ne nous parla que du plaisir qu'il y avoit de commander des troupes auxquelles rien ne mauquoit, et qui pouvoient vous attirer de la gloire à bon marché ; il exagéroit même , avec quelque espèce de jalousie , Thonneur qu'avoit M. de Candale de se trouver dans un poste si avantageux. Je laissai Sarrasin avec ce prince, et je montai à l'appartement de Lauglade qui avoit la fièvre.

Pendant que j'étois avec lui, Sarrasin parloit au prince de la plus importante affaire qui lui soit jamais arrivée. Je l'a vois laissé parlant toujours de cette armée, et disant que M. de Candale étoit bien heureux de se voir à son âge au plus glorieux poste du royaume, et que si rien au monde étoit capable de lui donner de l'envie, c étoit cet emploi. Sarrasin lui dit là-dessus qu'il ne tiendroit qu'à lui de commander cette armée ; et M. le prince de Conti lui ayant demandé comment il l'entendoit, Sarrasin ajouta : « Faites ce que va faire M. de Candale, général d'armée \ » Ce fut le premier mot qui lui en fut dit, et la première idée qui lui en lut donnée. Il y rêva quelque temps, et Sarrasin, voyant qu'il u'a\oit pas été rejeté, continua cette proposition

1 Allusion .m ui.uiage projt-fr riilrv 1« dur «le (initiait- cl une Mirer du « ui<1iim1 M.t/.u m

et en examina toutes les suites avantageuses. Gomme il avoit infiniment desprit et une adresse merveilleuse à jiersuader, non-seulement il fit comprendre à M. le prince de Gonti qu'il devoit songer à ce mariage, mais il se mit lui-même dans la tête qu'il trouverait par ce rooven une fortune considérable. Je ne doute point que la crainte qu'il avoit de M. le Prince ne lui vint encore dans l'esprit, et voyant que par là il se mettrait à couvert d'insulte, il devint tellement amoureux de ce UvHScin , qu'il employa toute son éloquence poqr le Élire agréer à M. le prince de Conti.

(> prince, comme je l'ai déjà remarqué, étoit homme d'extrémités, à qui il étoit facile d'inspirer les choses, pourvu qu'elles flattassent sa passion, que l'exécution en fût prompte, et qu'elle ne dépendit pas de sou application et de ses soins. Celleci n'étoit pas tout à fait de cette nature. 11 y donna pourtant , sur des espérances que Sarrasin lui fiùsoit paraître très-solides et très-considérables. 11 lui mcttoit devant les yeux la politique de feu M. le Prince, son père, qui, pour établir sa maison, fit prudemment marier M. le Prince, son frère, avec la nièce d'un favori ', qui n'avoit pas plus de mérite ni tant de bien que celui-ci, et, ce qui étoit le principal, qui avoit beaucoup moins de pouvoir; que par là ce prince, dont les affaires étoient fort dérangées , s'étoit rendu le plus riche sujet de l'Europe; il disoit qu'un tel exemple , non-seulement autoriserait ce qu'il ferait, mais même lui montreroit ce qu'il devoit faire. 11 lui

1 Le grand Condé a Tait épousé Clémence de Maillé , nièce du cardinal de Richelieu.

faisoit craindre qu'il ne trouvât jamais aucun autre poste pour rentrer à la cour, ni aucune sûreté pour demeurer en France. Quoi qu'il en soit, dans cette première et unique conversation , on conclut que c'était le seul bon et sage parti qu'il falloit prendre, et M. le prince de Conti n'y trouva aucune difficulté que celle de me le faire agréer, il avoit effectivement de l'amitié pour moi ; il étoit persuadé, avec raison, que je l'aimois par-dessus toutes choses, et il appréhendoit que je ne lusse contraire à cette résolution. Four prévenir ce chagrin, il dit à Sarrasin qu'il approuvoit assez sa pensée, mais qu'il me la fit trouver bonne, sans qu'il eut la peine de s'en mêler, ajoutant que je ne le laisserois jamais en repos, sij'étois d'un sentiment contraire. Sarrasin accepta cet emploi et crut qu'il y réussirait facilement. 11 me trouva, comme je sortois d'auprès de Langlade, et me proposa d'aller promener dans le jardin, où il avoit à me dire des nouvelles tout à la fois surprenantes et agréables pour moi. Dès que nous fûmes dans une allée écartée, il me dit que M. le prince de Conti lui avoit déclaré qu'il vouloit absolument prendre des liaisons avec la cour, et qu'après avoir examiné quelle devoit être sa conduite, ils étoient demeurés d'accord qu'il falloit se rendre le cardinal Mazarin favorable; quil croyoit qu'il n'y pourrait jamais mieux réussir, après tout ce qui s'étoit passé, qu'en épousant une de ses nièces. « Cette proposition, dit Sarrasin, m'a d abord paru fort extraordinaire; mais en repassant et pesant toutes choses, je me la suis familiarisée. Depuis enfui, j'ai trouvé qu'en effet c'étoit le seul moyen qui puisse rétablir M. le prince de Conti dans le rang où il doit être à la cour. » Ensuite il mit en œuvre

i espérance et la crainte ; il nie fit voir les grands -àiitaffes que nous pouvions, lui et moi, retirer de <wte affaire, et me voulut faire appréhender que nous oe fussions obligés de quitter la France, lorsque M. le Prince reviendrait. Enfin , il me dit que c'étoit une chose résolue, qu'en m'y opposant je me perdrais sûrement auprès de M. le prince de Conti, sans l'en détourner, parce qu'il vouloit absolument commander l'armée du roi. Quand il eut fini , je lui dis : « Cette proposition m'a d'abord effrayé, et c'est ce qui a causé mon silence; je suis demeuré stupéfait et n'ai pu vous interrompre. A présent, je vous déclare que je ne puis avoir de complaisance pour une chose si grave, qui me paroît si fort contre l'honneur de mon maître. Epouser la nièce du persécuteur de sa maison, une fille inconnue ; un prince du sang quitter cent mille écus de rente en bénéfices pour s'attacher à la fortune d'un étranger qui pourrait encore être chassé honteusement hors du royaume, et peut-être sans espoir de retour; renoncer à l'avantage d'être à la tête du premier corps de l'Etat , sur l'espérance incertaine d'être à la tête d'une armée, avec si peu de santé, avec une si mauvaise constitution: c'est bien vouloir avancer sa mort, troubler et déshonorer sa vie. » J'étois jeune, brusque, violent, et m'emportai fort sur cette proposition.

Cependant, M. le prince de Conti ayant appris dans son lit que Sarrasin et moi nous nous promenions dans le jardin. l'impatience le prit. Le chaud du jour étoil passé; il se lit habiller et vint seul a nous. Il me trouva dans une colère qui me mettoit hors de moi. .le commençai à lui dire assez imprudemment, avec

la même violence, tout ce qui me passoit |>ar l'esprit, |>oiir lui témoigner que cette proposition d'alliance étoit horrible, il m'écouta quelque temps; mais comme parmi les choses que je lui dis, il y en eut qui l'aigrissoient, il m'interrompit en me disant : « Je ne crois pas avoir besoin de vos conseils; je sais me conduire et connoitre ce qui m'est avantageux ou non, et je pense pouvoir me marier sans votre congé.» Ensuite il se mit si fort en colère contre moi, que je fus obligé de lui dire : « Monsieur, j'ai tort; la passion m'aveugle d'une manière à ne pouvoir voir, comme vous et M. Sarrasin , les grands honneurs et les grands avantages que vous pouvez acquérir par cette belle alliance.» Eu disant ces paroles, de dépit de me voir si maltraité, je me retirai dans ma chambre, dont je ne sortis plus de la journée. Sarrasin fut tout le soir seul auprès de ce prince, à qui il inspira encore plus d'envie de faire ce mariage. En se retirant de la chambre de .M. le prince de Conti, il vint heurter a la porte de celle où j'étois couché, il me dit qu'il venoit de me rendre une partie des l>ons offices qu'il avoit autrefois reçus de moi; que le prince de Conti avoit été dans une si cruelle colère contre moi, qu'il avoit eu toutes les peines du monde à l'apaiser. « Il faut avouer, contiuua-t-il, que vous êtes aussi un étrange homme, m Après cela il me redit toute» les mêmes choses qu'il m avoit déjà dites; j'y répondis de même; il se retirade ma chambre, encore plus mécontent que du jardin.

I,e lendemain, il est aisé de croire que je n'eus pas grande peine à méveiller. Je me levai dès la pointe du jour, et je m en allai dans le jardiu, si triste et si accablé, qu'il «toi! aisé de connoitre que j'étois cruelle-

ment agité. Des que M. le prince de Conti fut éveillé, il demanda où j'étois. Un de ses valets de chambre lui ayant dit que j'étois depuis quatre heures dans le jardin tout seul, il y vint et me trouva dans une allée, appuyé sur une couverture qui regarde la campagne. 11 commença par des reproches obligeants qu'il me fit sur quelques paroles un peu fortes que je lui avois dites le jour précédent ; ensuite il me parla avec tant de bonté, que je fus sensiblement touché de cette conversation. I) ajouta, touchant son mariage : ce Ne vous y trompez pas, je veux le faire; c'est moi qui me marie, et non pas vous; je ue suis pas un enfant. » Il me dit toutes les raisons qu'il avoit pour s'y déterminer, et finit par mille caresses obligeantes, m'assurant que le premier article de son mariage seroit de me faire donner un ëvêché.

Je voyois M. le prince de Conti si fort opiniâtre à ce mariage, que j'avois résolu de lui dire : « Monsieur, hier je fis mon devoir en m'opposant à vos désirs; je le fais aujourd'hui en respectant vos volontés.» Mais, dès qu'il m'eut proposé de me donner un évéché , je crus que ma complaisance lui pa* roitroit intéressée, ce qui m'eût cruellement affligé ; je pris donc le parti, sans paroitre me rendre tout à fait, de témoigner moins d'aigreur et plus de respect. Le peu d'engagement quej'avois dans la profession ecclésiastique, et mes vingt-trois ans, m'empéchoientde me flatter de l'espérance d'un évéché; ainsi, je demeurais là-dessus fort en suspens, ne sachant que penser, ni que dire. Dans ce moment, Sarrasin arriva, et M. le prince de Conti l'entretint fort longtemps. Le monde qui survint interrompit leur conversation, et Sarrasin

prit ce temps pour venir à moi, et me dit qu'il voyoit avec un très-grand déplaisir que je voulois me perdre. Je lui répondis froidement que je m'y attendois bien, mais que je tâcherois de me oonsoler par le plaisir d'avoir fait mon devoir avec honneur : « Et que diriezvous, ajouta-t-il en me regardant fixement, si on donnoit la charge de connétable à H. le prince de Conti, et Brouage en souveraineté et propriété ? Soutiendriezvous encore que c'est une méchante affaire que d'épouser une nièce? M. le prince de Conti ne prétend se marier qu'à ces deux conditions. » — «La charge de connétable , répondis-je tranquillement , rend le mariage honorable et Brouage utile 9 et console de la perte des bénéfices1 : à ces conditions, je me rends. »

Sarrasin là-dessus me quitte brusquement, et va dire à M. le prince de Conti qu'à ce coup j'étois devenu plus traitable. Ce prince en eut une joie qui me témoigna , beaucoup plus que tout ce qu'il m'avoit dit, qu'il m'aimoit; il me répéta souvent qu'il ne songeoit à ce mariage que sous ces deux conditions ; après cela, ce ne fut que conseils secrets, comment on se conduirait dans cette affaire.

La pensée me vint de faire entrer Langlade dans cette négociation. M. le prince de Conti ne le connoissant |>oint, je n'y voyois guère d'apparence. Cependant, la passion de le servir l'emporta sur cette considération. J'allai sur l'heure lui rendre visite, lui confier le secret de cette affaire et le dessein que j'avois pour lui. Il comprit bien qu'elle était capable de lui faire sa

1 Le princr H«* Conti poféédait let ahba>n de Saint-Drftv», de Clun> . <\r l>rint, tir Mnletmrt. de Saiut -Germain (TAutrrrr rt plntictirt antre*.

ISO MÉMOIRES

fortune. J'eusse bien souhaité qu'il eût été en état de venir rendre ses devoirs à M. le prince de Conti, de lui plaire dans une conversation , et ensuite le proposer; mais il étoit encore trop malade. J'avois déjà parlé, de lui au prince fort avantageusement , comme d'un homme considéré par le cardinal Mazarin, et qui pourroit ne lui être pas inutile, mais M. le prince de Conti, qui ne poûvoit souffrir les visages nouveaux, aversion commune et naturelle à tous les princes du sang de Bourbon, a voit toujours éloigné cette proposition. Le lendemain, comme il passoit devant la chambre de Langlade , je le pressai en riant d'y entrer, et même, en badinant, je le portai presque au milieu de cette chambre; ainsi, malgré lui, il vit mon ami, qui, de son côté, ne s'attendoit pas à une telle visite.

Il la reçut avec beaucoup de respect ; mais elle fut trop courte pour faire remarquer à ce prince s'il avoit de l'esprit et du mérite. Je pris pourtant cette occasion de dire à M. le prince de Conti , que ce qui m'avoit obligé de désirer qu'il connût Langlade, étoit parce que j'avois bien prévu qu'il ne voudroit pas faire proposer lui-même son mariage au Cardinal, et que personne ne me paroissoit plus propre à le négocier que Langlade; qu'étant à M. le Cardinal, il lui en feroit envisager la proposition comme d'une affaire qui lui seroit également honorable et avantageuse; qu'ayant de l'esprit et de l'adresse , il pourroit le faire venir au point que Ton souhailoit, et le disposer à accorder les grâces qu'on lui vouloit demander; qu'enfin je lui répondois de sa fidélité comme de la mienne; qu'il falloit qu'il se chargeât de faire cette ouverture, comme si lui, Langlade, l'avoit faite ici à M. le prince de Conti, et qu'il eût

trouvé en ce prince quelques dispositions à y entendre ; qu'après la réponse ou le retour de Langlade , M. le prince de Conti enverrait quelques-uns de ses domestiques au Cardinal. Cette proposition ne fut pas ma) reçue; je la fis approuver aussi de Sarrasin, qui trouva qu'il étoit de la bienséance d'en user ainsi. Je le menai ensuite dans la chambre de Langlade, où il se fit entre eux une grande liaison d'amitié , au moins en apparence. 11 fut résolu que le lendemain Langlade feroit un effort sur son mal pour voir M. le prince de Conti, ce qu'il fit. Dans cet entretien, il plut assez à M. le prince de Conti ; et Sarrasin et moi ayant fort élevé son mérite, M. le prince de Conti prit la résolution de lui confier son affaire, après m'avoir engagé de nouveau d'être garant de sa probité. 11 se fit plusieurs conférences sur ce sujet pendant cinq ou six jours, et il fut arrêté que Langlade partiroit dès que sa santé pourroit le lui permettre ; qu'il feroit la proposition du mariage toute simple, sans articles, ni conditions; si elle étoit bien reçue , il écrirait à Pézenas , ou viendroit lui-même, s'il lejugeoit plus à propos; et qu'ensuite M. le prince de Conti enverroit une personne de sa part pour faire la demande dans les formes.

Pendant ce séjour de Cadillac, M. le prince de Conti et M™* de Longueville s'envoyèrent visiter plusieurs fois, et s'écrivoient, comme ils se l'étoient promis, le lieu où chacun s'en alloit \ M. de Caudale vint aussi

1 Lit duchesse de Longueville partît de Bordeaux toi» l'escorte de M. de Coramiiige» qui la conduisit à Platsac; de là elle se rendit a Moulin* au couvent de «a tante, la duc liesse de Montmorency.

la princesse de (x>ndé avec le jeune dur d'Engbien sortit de Bordeafta conduite par M. dr Giavagnac, frère du gouverneur de Sarlat, qui coofr-

lui dire adieu. Avant son départ, plusieurs marchands et artisans de Bordeaux se rendoient en ce lieu pour demander le payement des fournitures qu'ils avoient faites. M. le prince de Conti avoit cru que Sarrasin , qui étoit intendant de sa maison, avoit donné ordre à ses menues dettes ; mais il n'avoit pas jugé à propos d'en prendre le soin , de sorte que M. le prince de Conti fut contraint d'emprunter dix mille livres de M. de Candale, pour apaiser ces personnes qui commençoient à se plaindre, même avec insolence. D'ailleurs je me trouvai heureusement mille louis d'or que j 'a vois empruntés de mes amis en sortant de Bordeaux, dans l'incertitude du lieu où je devois aller. Cette précaution ne nous fut pas inutile. Sarrasin , qui avoit toutes les finances de la maison de ce prince en sa disposition , et seul le secret de ses affaires , eut toujours la dureté de laisser son maître dans cet extrême besoin , dont il pouvoit facilement le tirer, comme nous allons voir.

On partit donc de Cadillac ; il n'arriva rien de considérable dans ce voyage, si ce n'est que toute la suite de M. le prince de Conti, qui étoit composée de plus de deux cents hommes, passa par trente lieues de pays affligé de la peste, sans que pas un en fût attaqué. On arriva à Béziers ; quoiqu'il fût assez tard et qu'on eût fait une grande journée, qu'il y eût encore quatre lieues à faire et qu'il fit nuit, M. le prince de Conti , ayant

mandait pour le roi le fort César et le pays de Lesparre. Cette princesse, qui se rendait en Espagne, s'embarqua à l'embouchure de la Gironde sur le vaisseau vice-amiral de la flotte espagnole ; elle était accompagnée de madame de Tourvillc, sa dame d'honneur, du comte de Martin et de Ijrnvt.

trouvé le carrosse d'un gentilhomme appelé M. deSérignan, voulut arriver chez lui près de Pézenas. J'avois Thonneur d'être auprès de sa personne dans le fond du carrosse. Il me dit : « Vous verrez à Pézenas un de nos amis que vous serez surpris de voir. » Je le suppliai de m'en dire le nom ; il me répondit : « En arrivant, vous le verrez aujourd'hui. » Je voyois bien que c'étoit M™ de Calvimont ; mais je n'avois garde d'en faire semblant, pour ne pas nuire ù Sarrasin et à Dumesnil qui m'avoient fort recommandé le secret. Ils étoient dans le carrosse avec M. le prince de Conti, et se divertissoient avec lui de mon inquiétude, qu'ils savoient bien être affectée. Enfin, après avoir fait plusieurs plaisanteries sur ce sujet, M. le prince de Conti me dit que c'étoit Mme de Calvimont. Je feignis quelque temps qu'il se vouloit moquer, et puis, le voyant assurer la chose, je pris mon sérieux et le suppliai de ne point faire loger cette dame à sa maison de La Grange; mais de la laisser dans Pézenas où il la pourrait voir sans faire tant d'éclat. Il me le promit. Le soir même qu'il passa dans Pézenas, il se contenta de lui envoyer faire un compliment par Sarrasin , et, le lendemain , il fut lui rendre visite dans une maison où elle était logée chez un nommé Dejean , trésorier de ce prince.

Deux jours après notre arrivée à Pézenas, M. de Candale envoya un gentilhomme nommé M. de Manias à M. le prince de Conti, pour lui porter un ordre du roi, par lequel il étoit ordonné à ce prince d'aller à l'abbaye de Bourgueil jusqu'à nouvel ordre. Comme cet ordre avoit été donné avant que Langlade pût être à Paris, M. le prince de Conti ne se mit pas en étal d'obéir , jugeant que l'arrivée de Langlade le ferait

changer, et, en effet, Sarrasin lui écrivit là-dessus une lettre inutile : il l'avoit déjà fait révoquer. On sut par une de ses lettres que M. le cardinal recevrait fort agréablement quiconque lui serait envoyé de la part de M. le prince de Conli; qu'il avoit trouvé dans son esprit les plus belles impressions du monde, et qu'il falloit y envoyer au plus tôt. Ce fut là une grande affaire à traiter; il n'y avoit personne qui sût le secret de ce mariage que Sarrasin , Guilleragues et moi. Guilleragues n'étoit pas encore si bien établi auprès de ce prince, qu'il put espérer d'avoir cette négociation à conduire; d'ailleurs il n'étoit pas considéré tout à fait comme son domestique, n'ayant point de charge dans sa maison ; de sorte que cette négociation rouloit entièrement sur Sarrasin ou sur moi.

Sarrasin la soubaitoit avec grande passion ; il s'en étoit ouvert à moi, m'avoil prié de lui être favorable, ce que je lui avois promis, d'autant plus agréablement que le peu d'expérience et le peu de connoissance que j 'avois de la cour me faisoit croire que cet emploi surpassoit mes forces. J'avois toujours ouï parler du cardinal Mazarin comme d'un homme si artificieux, que je crus que je ne pourrois éviter de tomber dans quelque piège qu'il me tendrait, et que, venant à ne pas réussir, je ne m'en relèverois de ma vie. Je considérois les articles d'un tel mariage comme bien plus difficiles à arrêter qu'ils ne furent. J'avois encore de grandes raisons qui m'obligèrent de demeurer auprès de mon maître. Je ne doutois pas que, pendant mon absence, sur la moindre difficulté qui arriverait dans ma négociation, ou même sur la moindre longueur, il ne fut facile à Sarrasin ou à d'autres de me

ruiner dans son esprit. Je déclarai donc à M. le prince de Conti, qui avoit, à ce qu'il paroissoit, quelque envie que je fisse le voyage de la cour, que je ne m'en sentois pas capable. Je lui fis considérer que de l'humeur brusque dont j'étois, j'étois capable de tout rompre à la première contradiction que je trouverais ; que mon zèle in'emporteroit, et qu'enfin, dans de telles affaires, il falloit être patient, traitable, et que je ne le pouvois être sur ce qui le regardoit. J'ajoutai que je ne pourrais me séparer de sa personne, à laquelle j'étois si agréablement attaché , sans une mortelle douleur.

Toutes ces raisons obligèrent ce prince de ne m'en pas presser davantage. Je proposai Sarrasin ; mais M. le princedeConti ne pou voit avoir deconfiance en lui, tant à cause des choses passées où sa fidélité avoit paru peu solide, qu'à cause d'une lettre qu'un domestique de ce prince avoit reçue de Bordeaux, et qu'il lui avoit montrée. Parmi beaucoup d'autres nouvelles, on y mandoit : « Mm' de Bacalan, (c'étoit une dame que Sarrasin aimoit éperdument), a été a l'article de la mort, et a déclaré qu'elle avoit en déj>ot vingt mille écus qui appartenu i en t à Sarrasin. » Cette nouvelle aigrit fort M. le prince de Conti, qui se souvenoit qu'il l'avoit laissé dans l'embarras d'emprunter de l'argent de M. de Caudale et de moi, sans lui en offrir; de sorte que, s'il eut eu quelque autre personne ix qui donner <et emploi. Sarrasin ne i au mit jamais eu. Il obtint donc ce qu'il avoit tant désiré; il est vrai qu'il eut le déplaisir de voir que M. le prince de Conti ne voulut jamais lui donner aucune lettre de créance, ni aucun pou\oir de rien arrêter ni conclure. Il le chargea î*euliment d une lelt ie de compliment, et de faire quelques

*^i^***s n*k hm- lesquelles il se réservoit de donner ses s.^.^ ^k^Ui**». Il me disoit même en riant, ^ * »;*•.• vi M* opiner une lettre de créance, il lui en * vi^'^M^ *w* de mécréance. Et, en effet, il écrivît % ^^ ^m il prît garde à Sarrasin, lui donnant par \ *v*%, ft cvmtiance qu'il ôtoit à son domestique.

t, è ~v(lints point fâché que toutes choses ne dussent ^ *<à*M/v£*v qu'où je serois. Je voyois que, par ce «*;mja*.. j'*urois plus de part à cette affaire, que si j'as*„4Kvttf envoyé à la cour. Je n'aurois pas même voulu s dur avec si peu de pouvoir. Sarrasin ne fut pas si riitivtlf, et, quoique assez mal content, il espéra que ,V* affaires et le temps lui donneroient un peu plus ^autorité et plus de crédit auprès de son maître, tomme on attendoit encore des nouvelles de Lanlobule, avant que de partir, il vouloit s'assurer de M0*6 de t'«alviniont, et l'obliger par quelque service important à lui être toujours favorable. Cette dame désirait passionnément de demeurera La Grange; elle l'avoit proposé sans y réussir. Sarrasin avoit déjà remarqué que M. le prince de Conti étoit fort las de la peine qu'il avoit de l'aller voir à la ville. Un jour qu'elle demeura fort tard, sans doute avec dessein de ne pas partir, Sarrasin , avec ses plaisanteries , obtint qu'elle y demeureroit à coucher. Depuis ce temps, elle n'en sortit plus. Je vivois fort civilement avec elle, et, soit qu'elle n'eût jamais su tout ce que j'avois dit sur son sujet, soit que, n'étant sensible qu'à son plaisir, elle n'en eût aucun ressentiment, jamais je n'en ai reçu de mauvais offices, au moins qui soient venus à ma connoissance.

Aussitôt qu'elle fut logée dans I^a Grange, elle proposa d envoyer chercher des comédiens. Comme j 'a vois

l'argent des menus plaisirs de ce prince, il me donna ce soin. J'appris que la troupe de Molière et de la Béjart étoit en Languedoc ; je leur mandai qu'ils vinssent à La Grange. Fendant que cette troupe se disposoit a venir sur mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas qui étoit celle de Cormier. L'impatience naturelle de H. le prince de Conti, et les présents que fit cette dernière troupe à M°" de Calvimont , engagèrent à les retenir, lorsque je voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étais engagé à Molière sur ses ordres, il me répondit qu'il sétoit depuis lui-même engagé à la troupe de Cormier, et qu'il étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui a la sienne. Cependant Molière arriva et, ayant demandé qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avoit fait faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il y eût beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti avoit trouvé bon de s'opiniâtrer à cette bagatelle. O mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de les faire monter sur le théâtre à Pézenas, et de leur donner mille écus de mon argent, plutôt que de leur manquer de parole. Comme ils étoient prêts de jouer à la ville , M. le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir, et pressé par Sarrasin que j'avois intéressé à me servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le théâtre de I Jà («range. Cette troupe ne réussit pas dans sa première représentation au gré de M** de Calvimont, ni par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoique, au jugement de tout le reste des auditeurs, elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. IVu de jours après, ils représentèrent encore, et Sar-

rasin , à force de prôner leurs louanges , fit avouer à M. le prince de Conti qu'il falloit retenir la troupe de Molière, à l'exclusion de celle de Cormier. 11 les avoit suivis et soutenus dans le commencement à cause de moi ; mais alors, étant devenu amoureux de la Du Parc, il songea à se servir lui-même. Il gagna Mme de Calvimont, et non-seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière. On ne songeoit alors qu'à ce divertissement , auquel moi seul je prenois peu de part1.

J'étois plongé dans une grande mélancolie, qui venoit de la réflexion que je faisois sur la faveur de mon maître, qu'une bagatelle pouvoit à tout moment me ravir. Mes dépenses avoient presque absorbé la légitime d'un cadet de Limosin. Mon principal soutien consistoit désormais dans la très-périlleuse affection de ce prince , aisée à perdre , difficile à conserver, et mon peu de santé aigrissoit peut-être ce chagrin, que mes réflexions avoient fait naître. M. le prince de Conti m'en demandoit souvent la cause avec bonté, sans que je voulusse la lui dire, feignant de ne la connoître pas moi-même. Il arriva dans ce temps que M. Deslandes-Payen , prieur de la Charité , fut a l'agonie, et

1 Du vivant du cardinal de Richelieu qui aimait beaucoup les spectacle^ Molière avait commencé à paraître à Paris sur un théâtre appelé : C Illustre Théâtre. Après la mort du cardinal , il se mit à parcourir les provinces a la tête d'un»' troupe dont les principaux acteurs étaient Du Parc. Gros- René, la Béjnrt et la Du Parc. Il ne serait pas impossible que l'insistance que mit l'auteur des Mémoire* a le taire jouer cher AI. le prince de Conti, n'ait eu quelque iiiflu< n< e sur l'avenir de Molière. Ce prince à son retour à la cour, dut l'y faire eoimaitie par ses éio^e*. et trois ans après les représentations données a l«i (■ range, Molière obtenait du roi de jouer avec ta troupe au théâtre du P< tit-bourhon

comme on eut assuré qu'il étoit mort, M. le prince de Conti m'envoya quérir, et me dit en riant : « Si votre mélancolie n'est point à l'épreuve de trente mille livres de rente à simple tonsure, vous y trouverez quelque remède dans ce papier. » lii-dessus il me donna les provisions du prieuré de la Charité. Comme j a vois su que lpbbé Fouquet avoit envoyé demander ce bénéfice à M. le prince de Conli ; que je n'ignorois pas de quelle importance il lui étoit de s'acquérir cet homme aupn s du cardinal Mazarin, je le refusai si nettement et si absolument, que je ne lui laissai aucun soupçon que ses intérêts ne me fussent beaucoup plus chers que les miens.

Cependant, cette marque de bonté ne put dissiper mon humeur noire , qui donnoit assez de déplaisir à M. le prince de Conli. Sarrasin en paroissoit aussi fort touché. I n jour que j'étois allé, selon ma coutume, dans le petit bois, il vint m'y trouver, et après m'avoir demandé avec des paroles assez tendres le sujet de ma mélancolie, il me dit que, puisque je ne voulois pas lui confier mon secret , il vouloit bien m'avertir qu'il lui étoit connu malgré moi, et qu'il s' étoit aperçu que j'étois amoureux de M"* de Calvimont. Dès que Sarrasin eut prononcé ce nom, je rougis de colère, songeant que, s'il en disoit autant à M. le prince de Conti, c'éloit un moyen infaillible de me jicrdre. Hn effet, il n 'étoit [>as au pouvoir de ce prince de se défendre des mauvaises impressions qu on eût voulu lui donner de quelqu'un sur ce chapitre, qurlqu 'éloignées quelles pussent être de toute apparence. Le dépit et la crainte me firent si cruellement cnqiorter contre Sarrasin, que je me suis souvent étonne comment il avoit si facilement digéré la » 9

dureté des injures que je lui dis; mais, comme je l'ai déjà remarqué, il croy oit qu'il aurait besoin de moi, et c'en étoit assez pour me faire écouter de lui avec modération. Il me protesta qu'il avoit déclaré ses sentiments de bonne foi pour me servir, me garder le secret, me donner conseil au cas que j'en eusse besoin, et nous sortîmes de cette conversation, au moins de ma part, un peu plus amis. Le lendemain, il ne fallut plus me demander le sujet de mon chagrin ; la violente émotion que Sarrasin m'avoit donnée, acheva ce que ma mélancolie avoit commencé, et me causa la fièvre. Ainsi Ton crut que tout mon chagrin passé ne venoit que d'une disposition à être malade. Pendant ma maladie, je reçus des témoignages de l'amitié de mon maître au delà de ce que j'en avois espéré, et Sarrasin passoit auprès de moi tout le temps qu'il n'étoit pas nécessaire auprès de M. le prince de Conti. Enfin la fièvre me quitta.

Pendant le temps de ma convalescence, Sarrasin partit pour Paris. La confiance qu'il me témoigna en me chargeant de toute sa fortune, et s'engageant de me rendre un compte particulier de ce qu'il ferait, m'obligea de lui rendre toutes sortes de bons offices. Ses lettres et celles de Langlade pour M. le prince de Conti m'étoient adressées, et j'avois assez d'occasions de louer sa prudence et la fidélité de l'un et de l'autre. Nous apprîmes que M. le Cardinal avoit reçu les compliments et les propositions de mariage que Sarrasin avoit faits de la part de M. le prince de Conti, avec toutes les démonstrations de joie, et même de respect, qu'on pouvoit désirer, et qu'on commençoit déjà d'entrer en matière.

Il n'y avoit alors en France que deux nièces : M"8 de Martinozzi, qui depuis a été M"" la princesse de Conti, et Mu* de Mancini , depuis Mm* la comtesse de Soissons '. Sarrasin faisoit dans ses lettres les portraits de Tune et de l'autre ; et comme, en effet, celui de M11* de Martinozzi plaisoit davantage, il inclina fort à désirer qu'on Taccordât à M. le prince de Conti Un rival, qu'on croyoit dangereux, et par rengagement du Cardinal avec lui, et par l'amitié de M. le prince de Conti pour ce rival, embarrassoit : c'était M. deCandale. Sarrasin m'écrivit particulièrement que je lui fisse envoyer des ordres pour demander instamment M"* de Martinozzi, ne doutant point que la différence qu'il y avoit de la qualité de prince du sang à celle de M. de Caudale, n'obligeât leCardinal de manquer à sa parole, dont on était assez informé qu'il n'était pas fort esclave.

Cette affaire, qui paroissoit difficile, ne le fut nullement. M. le prince de Conti dit qu'il ue se soucioit pas quelle nièce on lui donnât, qu'il épousoit le Cardinal, et point du tout une femme. D'autre côté, Sarrasin ayant communiqué à Langlade la peiue où il était pour obtenir le choix de ces deux nièces, il en fut bientôt délivré. Langlade savoit le secret de M. de Candale, qui ne désirait rien tant que de rompre, s'il le pouvoit, son mariage avec la nièce du Cardinal, ou du moins de le retarder, soit qu'il eût de son chef peu d'inclination pour cette alliance, soit qu'il y trouvât

1 On disait à Paris que le Cardinal enverrait bientôt en Italie y faire une recrue de nièces; effectivement on en vit arriver deux autres : une autre Maiicùii, qui devint la duchesse de Mercœur, il une seconde Martin owi , Mrur dr la prince»*' de Conti , qui fut mariée au prince Alphonse d'Kstr , fils aine du duc de Modene.

beaucoup de répugnance dans l'esprit de M. le duc d'Épernon, son père. Langlade se chargea donc de négocier avec M. de Candale, et de ménager qu'il céderait à M. le prince de Conti M"* de Martinozzi ; mais il ne laissa pas de faire à M. de Candale un grand mérite envers M. le prince de Conti , de 1'eftbrt qu'il se faisoit en lui faisant ce sacrifice. M. de Candale en usa de même avec M. le Cardinal, le faisant prier, malgré son engagement, de songer seulement à ses propres intérêts et à la gloire de sa maison ; et qu'il se tiendroit trop heureux, après cela, d'avoir une autre nièce. M. le Cardinal fut fort aise de se voir si heureusement tiré d'embarras : car, sur la demande que Sarrasin lui avoit faite de MUe de Martinozzi, il ne savoit comment se dégager. Si M. de Candale eût songé à profiter de cette occasion, il en aurait tiré de grands avantages, avant que de donner son consentement ; mais il étoit si content d'avoir pu rompre ou du moins éloigner son mariage, qu'il crut avoir assez gagné. M"* de Martinozzi ne pensoit pas de même, et j'ai su depuis, par elle-même, que, si on l'eût consultée, elle n'auroit pas consenti à changer d'amant, non pas tant à cause de la relation peu avantageuse qu'on lui avoit faite de M. le prince de Conti, qu'à cause du progrès que M. de Candale avoit déjà fait dans son cœur. Ce fut là la seule chose importante que Sarrasin écrivit touchant ce mariage, le reste des conditions étant renvoyé à une entrevue avec M. le prince de Conti pour l'en éclaircir de vive voix, Langlade et lui ayant résolu de venir en I^anguedoc, après qu'ils auraient connu à fond les intentions du Cardinal et conféré sur les articles.

Pendant ce temps, M. d'Aubijoux1, qui étoit venu plusieurs fois rendre ses devoirs à M. le prince de Conti, avec lequel il vivoit assez familièrement, avok obtenu de lui qu'il lui feroit l'honneur de venir dans son gouvernement de Montpellier et de sjy arrêter quatre ou cinq jours. J'étois alors, comme j'ai déjà dit, sans fièvre, mais dans une grande langueur. Cependant, comme je sa vois bien de quelle conséquence il m étoit de ne pas abandonner uu moment M. le prince de Conti, je le suppliai instamment de me permettre de le suivre. Je lui fis considérer que ce n'étoit qu'un jour de fatigue, et qu'à Montpellier je trouverois d'excellents médecins; et, comme il ne s'y opposoit que par bonté et parce qu'il craignoit pour moi une rechute, j'obtins cette grâce. Mm" de Calvimont aurait aussi fort désiré être de ce voyage ; mais la crainte qu'eut M. le prince de Conti que la présence de cette femme ne causât en ce lieu quelque scandale, l'obligea de lui refuser ce qu'elle souhaitait, et il eut soin d'adoucir ce refus par de grandes promesses de revenir avant la se* maine.

M. d'Aubijoux reçut M. le prince de Conti avec toute la magnificence possible. Dès le moment de son arrivée, on ne songea qu'à festins, bals, ballets, comédies. M. d'Aubijoux étoit un homme de plaisir; sa charge de lieutenant de roi en I^anguedoc et de gouverneur de Montpellier lerendoit absolu, de sorte que toute la meilleure compagnie étoit toujours dans sa maison, et tâchoit de contribuer aux divertissements de ce

1 PrancoU d*Amboite, comte d'Aubijoux , mort ro 1656, dernier detit-ncUni dr U maifton d'Ambour, était ûlt de Louii d'Amboise et de BUmbe de !>>i*

prince. Il lui en proposent de toutes sortes, et n'avoit point d'autre application. Cette vie lui plut un peu davantage que la solitude de La Grange; il recula son retour de quinze jours, et avant la fin de ce terme, il prit des engagements assez capables de l'arrêter. Il devint amoureux, par les conseils de M. d'Aubijoux, de M0* Rochette, à présent M"» de Calvière. Elle étoit jolie, elle avoit de l'esprit et une certaine humeur enjouée qui persuadent assez facilement qu'elle ne serait pas fâchée de mettre un prince du sang au nombre de ses conquêtes. M. le prince de Conti n'avoit point de médiocres passions, de sorte que, ne songeant qu'à faire l'amoureux, il le devint. Cependant j'étois dans les remèdes ; mais, comme je logeois en même maison, il avoit la bonté de venir tous les soirs me dire ce qui lui étoit arrivé le jour. Il m'apprit cette nouvelle passion. Je craignis d'abord que M. d'Aubijoux ne voulût par cet amour se rendre le maître de son esprit; mais je reconnus bientôt que, quoique M. d'Aubijoux eût du mérite assez pour avoir de l'ambition, il n'aimoit que son plaisir, et qu'il n'avoit embarqué M. le prince de Conti dans cette galanterie, que pour plaire à M* d'Aumelus, parente de M"6 Rochette, pour qui il avoit beaucoup de complaisance et qui mériterait bien que je fisse ici une petite digression. Elle n'avoit qu'une médiocre beauté, mais beaucoup d'agrément et d'esprit; et c'est à sa mort qu'un nommé Grilles, de Montpellier, homme fort riche et son dernier amant, se jeta de désespoir par une fenêtre et mourut après elle; mais cela ne fait rien à mon histoire : je reviens donc à M. d'Aubijoux.

Avant que d'avoir reconnu qu'il n avoit aucun des-

sein que celui de se bien acquitter du régal qu'il faisoit à M. le prince de Conti, je combattois l'amour naissant de mon maître. Je trouvois alors l'engagement qu'il avoit pour M"* de Calvimont encore moins blâmable; mais mes raisons et M™ de Calvimont furent trop foiblés pour l'arrêter. Il avoit la liberté de voir cette fille le soir, à l'insçu de ses parents. Cette grâce lui donnoit des espérances qui lui plaisoient plus que les faveurs effectives de l'autre. Elle fit en vain des plaintes de son retardement, puis des reproches de son infidélité, ensuite des menaces de venir elle-même à Montpellier troubler sa partie. Tout cela fut mal reçu , ne servit que de divertissement et de sacrifice à la nouvelle mattresse, et enfin aigrit le prince si fort, qu'il résolut de la quitter entièrement. Il désira que je portasse à M"" de Calvimont l'ordre de se retirer, et voulant faire passer pour une affaire de bon sens et de bienséance, ce qui n'étoit que l'effet de son inconstance naturelle et de son dégoût , il me dit que les choses que je lui avois représentées l'avoient touché ; que ce n'étoit pas la première fois que je lui avois parlé comme un homme qui aimoit sa gloire et sa personne, et que cela lui persuadoit que je me chargerais fort volontiers d'aller expliquer à M™ de Calvimont les intérêts d'honneur qui le forçoient à ne la plus voir. Il me donna un billet pour son trésorier pour lui faire donner six cents pistoles. Je partis le lendemain avec une joie troublée par la crainte de nouveaux et plus fâcheux engagements. J'arrivai à midi dans IVzenas.

Dès que M** de Calvimont me vit, elle crut que je lui portois de bonnes nouvelles, me reçut avec un visage riant, et me demanda avec empressement quand arrive-

roit M. le prince de Conti. Je répondis d'un air fort sérieux que je venois lui parler de sa part ; ensuite je la pris en particulier et je lui dis les ordres que j' a vois. Elle ne s'y attendoit pas ; elle demeura d'abord interdite et immobile. Cette première surprise fut suivie presque aussitôt d'une si grande abondance de larmes, que je fus persuadé qu'elle aimoit sincèrement ce prince; mais, peu après, elle m'épargna toutes les paroles que je cherchois pour la consoler, et entra en conversation sur des choses indifférentes avec autant de tranquillité, que s'il ne se fût rien passé dans son âme. Dès que ma commission fut faite, je lui dis que j'avois un ordre pour lui faire donner six cents pistoles; à ces paroles, ses pleurs recommencèrent avec tant d'abondance, que je crus qu'elle n'étoit pas contente d'une si petite somme. La compassion que j'en eus m'obligea de lui dire que je lui en ferais donner davantage, ne doutant pas que M. le prince de Conti ne me sût fort bon gré de l'avoir fait plus libéral; et j'allai lui quérir mille pistoles. Dans le peu de temps que je fus dehors, sa philosophie opéra si bien et eut tant de pouvoir sur elle, pour lui faire supporter son malheur, que je la trouvai qui jouoit avec son hôtesse. Cela me surprit. M'étant approché, je lui dis que je n'interromprois que pour un moment son divertissement, et je lui donnai les mille pistoles. C'est le seul présent qu'il lui ait fait, excepté un diamant de deux mille écus qu'il lui avoit donné a Bordeaux, le second jour qu'il l'a voit vue. Comme je lui disois adieu, elle recommença à pleurer et me pria fort d'assurer M. le prince de Conti que ses premières et secondes larmes ne venoient que de l'amour extrême qu elle avoit pour lui, et que, pour le pré-

sent, elle n'y avoit pas fait la moindre réflexion. Je lui dis adieu encore une fois, et j'arrivai chez M. le prince de Conti, dans le temps qu'il venoit seulement de se retirer. Je lui rendis compte, dès ce soir, de ce qui s'étoit passé dans mon voyage. Quand il eut eu dans le cœur quelques restes de tendresse pour cette femme, elle se serait évanouie par le récit que je lui fis de Tinégalité de son humeur et de la légèreté de son esprit; mais cette idée étoit déjà tellement effacée, qu'il ne lui en restoitaucun souvenir, et depuis ce temps, je ne me souviens point de lui avoir ouï nommer son nom.

Voilà donc M. le prince de Conti paisiblement et uniquement engagé avec Mlu? Rochette ; mais cette galanterie n étoit pas le seul plaisir que M. d'Aubijoux lui procurait. Comme il aimoit la bonne chère et le vin, il l'engageoit à boire, et après avoir bu , à d'autres débauches qui eurent une suite bien plus malheureuse. Si ma santé, qui n'étoit pas encore tout à fait rétablie, m'eût permis d'être le S|>ectateur et, si on peut le dire, le compagnon de toutes ces parties-là, j'en eusse sans doute ou rompu, ou du moins modéré le cours; mais je n'en pouvois être que le confident. Un jour, jour funeste à cinq ou six des plus l>e)les années de sa vie, après être sorti de table, M. d'Aubijoux, échauffé par les fumées du vin, envoya quérir une de ces femmes dont les caresses sont vénales et qui les prodiguent in* différemment à quiconque les paye. C'est là que M. le prince de Conti prit cet horrible mal qui, |M>ur avoir été trop tôt guéri par le zèle inconsidéré de Montjelet, son chirurgien, ne le fut |M>int du tout. I)e là vient que, ne se défiant point d'être malade, il communiqué, sans le sa\oir, .1 \\m* la princesse* de Conti cette même tuala-

die, dont les médecins ignorèrent si longtemps la nature et le nom , et dont l'un et l'autre ne se retirèrent que par les remèdes qu'ils firent à Saint-Maur en 1 661 • Cependant, cette affection pour M* Rochette ne fit pas tout le progrès que j'avois appréhendé ; elle commença par une grande passion, continua comme une intrigue agréable, et finit comme une bagatelle. Je crois même que la maladie de M. le prince de Conti ne contribua pas peu au ralentissement de sa passion, et que l'arrivée de Sarrasin et de Langlade acheva de dissiper tout à fait ce nouvel engagement. Il fallut songer à des affaires plus importantes et plus solides. Ils inspirèrent tellement à ce prince l'envie d'aller à Paris, que ce fut depuis ce temps-là l'objet de ses plus ardents désirs. Il sut d'eux que le cardinal Mazarin n'avoit pas voulu entrer en matière sur les articles du mariage, qu'auparavant il n'eût rendu à M. le prince de Conti les civilités et les compliments qu'il en avoit reçus , et c'étoit par cette raison que Langlade étoit revenu. Sarrasin qui ne voyoit rien à négocier pendant l'absence de langlade, trouva bon de l'accompagner; mais, quoique le Cardinal ne se fût point expliqué précisément, ces deux messieurs avoient pourtant assez pénétré dansson esprit, pour savoir qu'il ne falloit pas espérer la charge de connétable, ni la propriété de Brouage. Comme je persistois toujours à soutenir de bonne foi qu'il falloit les obtenir, et que M. le prince de Conti étoit de mon sentiment, ils prirent leur temps pour lui faire connoîtreen particulier, qu'il n'y avoit pas d'apparence que, dans un temps où il venoit de quitter les armes qu'il avoit prises contre le service du roi , et où Monsieur son frère étoit à la tête des armées ennemies,

on lui donnât d'abord tant d'autorité et taut de moyens de recommencer une guerre civile ; qu'il falloit premièrement établir la confiance par une alliance, et qu'après cela ce ne serait pas une affaire. Ce prince se rendit facilement à leurs raisons, et consentit que Ton remit à un autre temps à faire ces deux demandes. Ils concertèrent entre eux de me cacher ce secret, et de me faire toujours accroire que ces deux articles seraient facilement accordés; tous les autres ayant paru peu importants en comparaison de ces deux-là, on les remit à l'habileté de ces messieurs. J'ai cette obligation à M. le prince de Conti qu'il écrivit au Cardinal en termes très-forts pour me faire donner le premier évêché vacant, et qu'il recommanda à Langlade et à Sarrasin d'obtenir cette grâce; ils me promirent tous deux d'engager le Cardinal à donner sa parole que mon affaire seroit la première résolue.

Le prince de Conti commençoit à s'ennuyer des plaisirs de la province; il donna ordre à nos négociateurs de lui envoyer au plus tôt des ordres, pour pouvoir s'avancer du coté de Paris. Il voulut même aller attendre ces ordres à Bagnols , ville dont il étoit seigneur, plus près de la cour que Montpellier de deux journées. Il fut à Bagnols près de trois semaines , et alla passer la fête de Noël ! à demi-lieue de la Chartreuse de Valbonne. J avois suivi M. le prince de Conti à l'office, et durant qu'il y étoit, le courrier que langlade et Sarrasin lui dévoient envoyer lui apporta une permission du roi de venir à Paris. Sarrasin m'écrivit que ce prince ne devoit point témoigner d'empressement, afin que l'on

* Norl Itfttft.

put obtenir plus facilement du Cardinal ce qu'on avoit à lui demander; outre qu'il n'étoit pas à propos qu'il arrivât à la cour avant que tout fut réglé ; mais je ne pus retenir l'impatience qu'il avoit de sortir de Languedoc. Pour la satisfaire , il voulut aller à deux de ses abbayes, Cluny et Saint-Germain d'Auxerre, et partit de Bagnols le lendemain de Noël. En arrivant à Vienne , son maréchal des logis trouva les consuls tellement alarmés, qu'à peine vouloient-ils permettre qu'il entrât dans la ville, le traitant encore comme s'il eût eu les armes à la main contre le roi ; mais, quoi qu'on pût leur en dire , il fut impossible d'en obtenir un logement pour sa personne. M. le prince de Conti ne seroit pas entré dans la ville , s'il eût pu trouver un autre endroit à loger ; mais il y étoit déjà. Il logea donc dans le cabaret.

M. le marquis de Villars, neveu de l'archevêque, se trouva dans Vienne, et vint rendre ses devoirs au prince. Il étoit bien fait, et avoit beaucoup de mérite; mais ce qui charma davantage M. le prince de Conti, ce fut la réputation que Villars avoit acquise dans le combat qu'il fit, servant M. de Nemours, lorsqu'il fut tué par M. de Beaufort, son beau-frère1. 11 s'imagina que , prenant Villars auprès de lui , cela lui donnerait dans le monde une réputation de bravoure, dont, pour lors, il étoit plus entêté que de toute autre chose; de sorte que Villars fit sa cour bien mieux qu'il ne l'avoit espéré. Ce prince lui fit de très-grandes avances d'a-

1 Cette rencontre avait eu lieu à Paru au Marché aux Chevaux ; le quis de Villars s'y était fait remarquer par son courage et par la mort do gentilhomme qui était son adversaire. Le marquis de Villars est le père du maréchal de Villars.

initié , et , dès qu'il fut retiré , il me dit de lui mille choses avantageuses, me témoignant qu'il eût souhaité de l'attacher à son service, et de lui donner la charge de premier gentilhomme de sa chambre. Voyant qu'à tout cela je ne répondois rien , il me dit qu'il avoit une antipathie naturelle contre M. le duc d'York qui avoit acquis en France beaucoup de réputation , qu'il étoit résolu de se battre contre lui , et que Villars lui paroissoit plus propre à le servir dans cette occasion que pas un de ses domestiques. Cette pensée me fit de la peine; je ne pouvois pas avoir la basse complaisance d'approuver un dessein extravagant. Le duc d'York u'avoit jamais eu aucun démêlé avec lui ; ce n étoit qu'une jalousie de bravoure très-bizarre, et, quoique je crusse bien que cette fantaisie passeroit aussi aisément qu'elle étoit venue, je prévoyois que, auparavant de s'é\anouir, elle seroit capable d'établir Villars auprès de ce prince.

In commencement de faveur si brusque et si prompt me faisoit craindre qu'il ne fût bientôt plus considéré que moi. Agité de ces réflexions , je ne crus pas qu'il fut à propos de m1 opposer ouvertement aux volontés de ce prince, qui, dans leur naissance, étoient toujours très- violentes; mais je le lis souvenir qu'il étoit engagé a donner cette même charge au marquis de Tors, de la maison de Pons. Comme ce marquis étoit absent, quand il auroit eu plus de mérite qu'il n avoit, il ne 1 auroit pas emporté sur cette inclination qui étoit présente et qui avoit l'agrément de la nouveauté. Aussi, M. le prince de Conti me ré|>oiidit qu'il avoit besoin, dans cette charge, d'une personne qui lui fut agréable; que Villars avoit beau-

coup plus d'esprit et qu'il connoissoit mieux le inonde que Tors, qui, après tout, n'était qu'un bon garçon et qui n'était jamais sorti de sa province. Tout ce que je pus obtenir, fut que M. le prince de Conti attendit quelques jours pour mieux connoître Villars; mais dès le lendemain , en le revoyant , il lui fit de nouveau tant d'avances que Villars ne douta point qu'il ne trouvât auprès de lui tout l'établissement qu'il vouloit , et que l'état de ses affaires lui faisoit souhaiter avec passion. Son père vivoit et n'avoit qu'un bien très-médiocre ; lui-même il s' é toit retiré dans sa province, assez mal à la cour, parce qu'ayant fait l'appel à M. de Beaufort de la part de M. de Nemours, toute la maison de Vendôme, alliée déjà à M. le Cardinal, lui était peu favorable. Avant que M. le prince de Conti sortit de Vienne, Villars obtint le pardon des consuls, et les lui présenta pour lui rendre leurs respects. C'était un signe de faveur qui ne pouvoit être équivoque, après la résolution que ce prince avoit prise publiquement de demander leur punition à la cour.

Villars suivit M. le prince de Conti. Nous arrivâmes à Lyon le dernier jour de Tannée 1653. M. l'abbé d'Ainay, depuis archevêque de Lyon , vint au-devant de M. le prince de Conti et le conduisit dans son abbaye. Comme il étoit averti du mariage qui se traitait, cet abbé, grand courtisan, n'oublia rien pour faire honneur à ce prince , qui put bien s'apercevoir que la figure qu'il alloit faire à la cour, par cette alliance, ne contribuoit guère moins à cette réception, que le respect qui étoit du à sa naissance et à son mérite.

L'abbé de Roquette, depuis évéque d'Autun, étoit arrivé à Lyon dans le dessein de venir au-devant de

M. le prince de Conti. Il étoit son domestique depuis cinq ou six ans, et grand vicaire de ses abbayes. Il avoit reçu de ce prince deux bénéfices de dix mille livres de rente. 11 avoit été fort agréablement auprès de lui et ne s en étoit éloigné , dans le commencement des dernières guerres de Bordeaux , que pour aller à Rome demander le chapeau de cardinal pour ce prince. On apprit que le coadjuteur de Paris ' avoit déjà ce chapeau ; l'abbé de Hoquette demeura donc à Paris, où il trouva le moyen de négocier en plusieurs rencontres pour son maître, le prince de Conti, avec lequel il entretenoit d'étroites correspondances. Il avoit pourtant gardé depuis tout ce temps-là de grandes mesures avec M"* de Longucville, ce qui avoit un peu diminué la faveur qu'il avoit auprès de M. le prince de Conti; mais, comme il avoit eu beaucoup de crédit sur son esprit , et qu'il étoit de ma profession , j'eus un peu plus de jalousie contre ce nouveau rival que contre Yillars, dont l'ambition n'alloit pas le même chemin que la mienne. Je fus donc fort alarmé de la bonne réception que lui fit M. le prince de Conti, et que ma jalousie me fit encore paroitre meilleure qu'elle n étoit. Dans cette situation , bien loin de songer à nuire à Yillars, je crus que je devois m'en faire un ami, pour me servir de rempart contre un rival qui me paroissoit redoutable. Cette raison m'obligea, le lendemain, de parler à I^arcoust, ami de Yillars, et entièrement dans mes intérêts, tant par l'alliance qui étoit entre nous, que parla charge de mestre de camp du régiment de cavalerie que je lui avois fait avoir. Je lui demandai si Villars

1 Le cardinal de Rcl*.

étoit une personne en qui Ton pût prendre confiance; je lui dis qu'ayant besoin d'amis, s'il croyoit que Vil* lars voulut être le mien, je pouvois lui faire donner la charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le prince de Conti, après que je Taurois quittée, c'està-dire après le mariage de ce prince ; mais que, ne connoissant point Villars, je voulois que lui Larcoust me fût caution de sa fidélité. Larcoust s'engagea très- volontiers à me rendre cet office et à son ami, qu'il m'amena bientôt après sous les arbres de l'allée d'Ainay. Villars me fit de grandes protestations d'amitié, qu'il a quelque temps fort fidèlement observées; je lui promis que je lui ferois donner, dans peu de jours , les engagements pour cette charge de premier gentilhomme de la chambre.

Toute cette liaison fut faite avant que M. le prince de Conti fût éveillé ; je m'en allai ensuite à son lever. Il me trouva un peu plus rêveur qu'à l'ordinaire. Comme il avoit remarqué que les longs et particuliers entretiens qu'il avoit eus pendant tout ce soir avec l'abbé de Roquette m'avoient donné quelques chagrins, il eut la bonté de m'appeler auprès de son lit, et me dit : «Monsieur l'abbé, avouez le vrai; vous êtes jaloux de M. l'abbé de Roquette. » Je lui répondis, avec ma franchise ordinaire, qu'il entroit un peu de cela dans mon sérieux , et qu'en effet ce seroit une chose bien cruelle, qu'un homme, qu'on pouvoit en quelque façon appeler un nouveau venu, l'emportât sur moi dans son cœur. Le prince me dit tant de choses obligeantes pour moi, et si peu pour l'abbé de Roquette, que tous les nuages de mon soupçon en furent dissipés. 11 m'assura que toute cette grande conversation qu'il

avoit eue avec lui, n'étoit que pour apprendre des nouvelles de Mm' de Longueville, qu'il avoit vue. En effet, un peu après, le monde étant entré dans la chambre et l'abbé de Roquette aussi, ce prince affecta de ne lui rien dire, et l'après-dinée, étant dans le particulier avec nous deux , il dit mille choses avantageuses de moi, et d'une manière si tendre et si forte, que, quand l'abbé de Hoquette auroit eu le dessein de me nuire, je crois qu'il auroit perdu l'espérance d'y réussir. Aussi , dès ce temps-là , il rechercha avec des soins assez grands le moyen d'avoir mon amitié. 11 n'y est jamais bien parvenu. Trop de gens, et M. le prince de Conti même , m'avoient donné des impressions désavantageuses de sa probité.

Ce même jour, M. le prince de Conti me parla de Villars. Je pris occasion de lui dire que j'avoisfait réflexion sur les vues qu'il m'avoit témoigné avoir pour lui; qu'il lui falloit une personne agréable et selon son cœur pour être gentilhomme de sa chambre, et qu'en effet, sans cette précaution, ils se donneraient bien de la peine l'un à l'autre ; qu'il étoit donc à propos que la personne qui rem pli roi t cette place fut de son choix; que, quand il m auroit donné la liberté de me défaire de ma charge, je n'aurais jamais entrepris de lui proposer qui que ce fut pour cet emploi , sachant qu'il serait bien habile et bien heureux, s'il lui plaisoit toujours également; que, puisqu'il avoit jeté les yeux sur M. de Villars, il ne pouvoit se plaindre que de lui seul, s'il arrivott qu'il n'en eut pas toute la satisfaction qu'il en pouvoit attendre; que toute la grâce que je lui demandois, c'étoit de me donner la permission de lui dire de sa part cette nouvelle, étant bien juste i. 10

qu'en perdant ma charge1, je pusse du moins gagner un ami. M. le prince de Conti trouva bon que je m'en fisse même un mérite auprès de M. de Villars, ce que je fis le lendemain , avec des circonstances qui lui persuadèrent que j 'a vois plus de part au bon succès de son affaire que je n'en avois en effet. Je lui dis qu'au lever du prince, il n'avoit qu'à le remercier, afin que luimême lui en donnât sa parole. Il le fit et en sortit fort satisfait.

M. le prince de Conti avoit résolu de demeurer dans Lyon huit jours, tant pour se reposer que pour recevoir plus commodément des nouvelles de la cour; mais, en parlant avec ses domestiques du château de Pierre- Encise, quelqu'un dit, en riant, que ce lieu serait fort propre pour arrêter M. le prince de Conti, ai -ses affaires alloient mal à la cour. Cette idée, si peu vraisemblable, ne laissa pas de lui faire de la peine. Il s'en alla dès le lendemain à Cluny, où il fut douze jours, non-seulement pour y attendre des nouvelles de la cour, mais encore pour y rétablir sa santé, qui, depuis cette débauche de Montpellier, s'altéroit de plus en plus. Pendant ce temps, on reçut des lettres de Sarrasin et de Langlade, qui donnoient de grandes assurances d'une prompte satisfaction, et qui mandoieot que M. le prince de Conti n'avoit qu'à s'avancer jusqu'à Auxerre, où ils dévoient lui porter les articles de son mariage. Langlade m'écrivit en particulier qu'il avoit la parole du Cardinal qu'il me feroit donner le premier évéché vacant, et qu'il écrivoit au prince de

1 11 était contraire à tous les usages que le prince de Conti, renonçant à l'état ecclésiastique et se mariant , conservât près de lui un premier tUhomme de la chambre qui n'était pas laïque.

DE DANIEL DE C0SÏ1ÀC 147

Conti que le Cardinal lui avoit commandé de lui en donner de sa part toutes sortes d'assurances. Je trouvois pourtant fort incivil, et, qui pis est, fort peu sûr, que le Cardinal, au lieu de répondre lui-même à la lettre de M. le prince de Conti sur ce sujet, se contentât d'en faire écrire par Langlade.

Il fallut partir de Cluny pour Auxerre; nous y arrivâmes le quatrième jour, et, deux jours après, Langlade et Sarrasin s'y rendirent. Us vinrent saluer M. le prince de Conti à la promenade, où il étoit avec cinq ou six personnes de sa maison. Comme je savois que ce n étoit point sa coutume de vouloir de témoius de ses premières conversations, je me retirai aussitôt par respect. I^e prince les entretint fort longtemps tous deux, et après il prit Langlade seul et lui parla. Sarrasin prit ce temps pour s'approcher de moi, et me dit en général qu'ils apportoieut les articles, qu'on avoit fait les plus avantageux qu'on avoit pu ; mais que, pour mes affaires, elles étoient entièrement achevées, et que le Cardinal s'étoit engagé à me faire donner le premier évéché vacant. Je demandai s'il avoit donné quelque assurance par écrit; il me répondit que non, mais que la j>arole du Cardinal suffiroi t. Je répondis assez froidement : ce Non pas pour moi. n Sarrasin, voyant que j'avois quelque chagrin, me dit : « Notre ami vous en |>arlera; c'est lui qui a tout fait auprès du ( ardinal, et tout ce que j'ai pu pour vous a été de me faire dire, pour la seconde fois, la même chose par le (Cardinal, ce qu'il a fait de si l>onne grâce que je crois qu'il ne vous doit rester aucun doute du succès.» Dans ce moment, M. le prince de Conti quitta langlade et reprit Sarrasin en particulier. Alors

Langlade vint à moi, me parla fort affirmativement de mes affaires, et me dit : «Peu avant mon départ, le Cardinal m'a prié de faire agréer à M. le prince de Conti que l'évêché de Fréjus, qui venoit de vaquer, fut donné a l'abbé Ondedei* , à qui il avoit été promis depuis six ou sept ans. » Cette preuve ne me parut pas aussi convaincante qu'à Langlade. Je voyois au contraire que dans le même temps que le Cardinal avoit donné sa parole, il y uianquoit, et même pour un de ses domestiques, qu'il pouvoit faire attendre plus facilement que tout autre. Je considérais que ce mariage étant une fois fait, je me trouvois sans charge, sans évéché, n'ayant pour partage que des espérances que mille accidents pouvoient rendre vaines. Je faisois réflexion, que, si, dans un temps où j'étois en quelque façon nécessaire au Cardinal, il me manquoit de parole, il ferait bien pis lorsqu'il pourrait se passer de moi. Toutes ces preuves m'aigrirent l'esprit, et me firent croire que mes amis ne m'avoient pas servi avec assez de chaleur, et qu'ils n'avoient pas assez témoigne au Cardinal quelle figure je faisois auprès du prince. Je fus aussi très-sensiblement touché de ce que Langlade s'étoit si facilement chargé de faire agréer une telle chose à M. le prince de Conti, sans m'en avoir parlé. Je reçus très-mal ce qu'il me dit, et je ne pus m'empécher de lui reprocher qu'il avoit été plus soigneux de faire sa cour au Cardinal et de plaire à Ondedei, que de m'obliger.

M. le prince de Conti eut la bonté de me rapporter toute la conversation qu'il avoit eue avec Sarrasin et

1 Italien, créature du cardinal Mazarin.

Langlade ; il oie dit qu'il partirait dans cinq ou six jours pour s'en aller à Paris, et qu'il vouloit que je portasse les articles de son mariage après qu'il les aurait signes, afin que le Cardinal crut m'avoir quelque obligation, et qu'il me tint plus sûrement sa parole. Il me témoigna du chagrin de ce que Frëjus ne m'avoit pas été donné, et cet entretien eut été fort long, s'il n'eût été interrompu par le monde qui vint lui faire sa cour. Il arrivoit tous les jours des personnes de Paris, entre autres Barbezières-Chémeraut, dont la faveur n'étoit plus en état de me faire ombrage. Ce prince l'avoit assez froidement reçu , et le considérait comme un courtisan du dehors, qui n'a part ni aux secrets ni aux affaires.

Sarrasin apporta en ma présence les articles du mariage qui avoient été projetés avec le Cardinal. M. le prince de Conti se retira au bout de la salle de son abbaye de Saint-Germain d'Auxerre, laissant tout le monde qui étoit avec lui, et m'appela pour me donner les articles à lire. Ilsconsistoient presque tous en ce seul, que le Cardinal dounoit à sa nièce, Anne- Marie Martinozzi, deux cent mille écus en mariage. Je m étois attendu à de grands avantages, et je ne m'étois pas encore désabusé de la charge de connétable ni de la propriété de Brouage; de sorte qu'après en avoir fait la lecture, je demandai où étoient donc les articles secrets. M. le prince de Conti me dit que je parlois comme un homme qui ne connoissoit pas la cour, et qu'il n'y en avoit point. L'amitié quej'avois pour mon maitre, et plus encore cette humeur imj>ét ueuse qui ne m'est que trop naturelle, m'obligèrent a jeter les articles parterre, et a m écrier : •« Eli ! mon-

t*/ MÉMOIRES

»**ir, nous êtes trahi! On vous marie au denier deux.» \ oulant dire que, pour deux cent mille écus une fois payés, il quittoit cent mille écus de rente en bénéfices. M. le prince de Conti fut tellement piqué de cet emportement, qu'il me sauta à la gorge et me poussa en sa chambre. Là, il me dit que je lassois sa bonté et sa patience. Après plusieurs remontrances, il s'apaisa, tant par la considération de l'excès de mon zèle, que parce qu'il se figura qu'à cause de la longueur de la salle, personne n'avoit remarqué mon action ni entendu mes paroles. Je connoissois bien que je manquois de prudence; mais, outre que le mauvais état où je croyois mes affaires pou voit causer mon emportement et le faire excuser , mon peu d'âge méritoit quelque indulgence.

Depuis ce temps, M. le prince de Conti ne me parla plus de me faire porter les articles, soit que lui-même il eût changé d'avis, soit que Sarrasin , profitant de ma boutade, eût demandé cet emploi comme une suite de sa négociation. Le temps approchoit; je voulus m'en éclaircir, ne pouvant me persuader que M. le prince de Conti voulut me manquer de parole dans une conjoncture où il me traitoit d'ailleurs mieux que jamais. Revenant avec lui de la promenade dans le fond de son carrosse, où étoient le chevalier de Caderousse, Lavardin, Guilleragues, Villars, Sarrasin et Langlade, je lui dis assez bas : « Monsieur, vous ne me parlez plus de mon voyage. » Il me répondit: «De quoi vous souvenez-vous? N'êtes-vous pas assuré de mon amitié? — J'en serois bien peu assuré, luidis-je, si vous me manquiez de parole. — Je ne puis pas , répliqua t-il, \ous fane faire ce voyage; j'ai mes rai-

sons; mais n'en soyez pas inquiet : vous devez encore être assez content de l'affection que j'ai pour vous. » Ces paroles me touchèrent d'une si cruelle manière que, sans songer à ce que je disois ni à qui je parlois, je dis , en élevant la voix d'un ton aigre : « Quel cas puis-je faire de votre amitié, si vous me manquez de parole? » M. le prince de Conti, frappé de cette extravagance, me tourna le dos, en s écriant : «C'est trop souvent des emportements; ce sera ici le dernier. »

Sarrasin avoit fait le soir de devant un conte qui a voit fort diverti ce prince. Quoique ce conte soit sans grâce hors de la bouche de Sarrasin , qui , outre son esprit , avoit une manière de conter agréable au delà de tout ce qu'on peut imaginer, cependant, comme il sert à la suite de mon histoire, je ne laisserai pas de le rapporter ici.

« Un garçon nommé Aulerac , de fils de paysan (tant devenu gouverneur de place frontière, par bonté de naturel, y fit venir son père, et pour le distinguer des autres, l'instruisit et le fit major. Un jour qu'il fut obligé d'aller hors de la ville, il donna ordre à son père major de faire exactement la garde sur le rempart; mais dès qu'il fut parti, il se mit à hoir* avec des soldats, sans se souvenir de sa charge. Le gouverneur de retour trouva toute sa garnison en désordre, point de corps de garde, point de sentinelles posées ; il fit ap|>eler son père et lui demanda fièrement : « Qui est major dans cette place? — C'est moi, répondit le père. — Vous, vous êtes major! Vous êtes le Diable, » répliqua-t-il , et continua d un ton colère et gascon de le menacer. l>e major piqué se souvint dans oe

temps qu'il étoit père et lui dit : «Aulerac, Aulerac, tu te cabres , je suis ton père. » Le fils lui répondit : « Cap-de-bioiis! père ou non , je vous casserai comme un pot. »

Comme ce conte avoit diverti la première fois, Sarrasin prit pour lors son temps, et d'un accent malin s'écria: « Aulerac, Aulerac, tu te cabres, je suis ton père, je te casserai comme un pot. » Ces paroles me percèrent le cœur, et je fus bien plus outré de sa malice que de la colère de mon maître. Kn descendant de carrosse, M. le prince de Conti, au lieu de s'appuyer sur moi à l'ordinaire, me tourna encore le dos, et je m'en allai dans ma chambre fort étonné. Un moment après, tous ceux qui étoient dans le carrosse, excepté Sarrasin, me vinrent rendre visite. J'étois assez aimé pour croire qu'ils avoient un véritable déplaisir de ma disgrâce , qui vraisemblablement devoit avoir de la suite. Chacun d'eux vouloit que j'allasse demander pardon à mon maître* Je fus de contraire avis, non pas par opiniâtreté, ni par vaine gloire, mais par la connoissance que j'avois de l'humeur de ce prince. « Il faut qu'il me pardonne lui-même, leur dis-je, ou jamais il ne me pardonnera. Si dans une heure il ne m'envoie quérir, je suis perdu dans son esprit sans retour. » Ces messieurs n'a voient pas encore fini leurs consolations, qu'un valet de pied me vint dire que Son Altesse me demandoit. .le vous laisse à juger si j'allai promptement. Dès qu'il me vit, il vint à moi les bras ouverts en me disant : « Vous êtes un fou , mais vos folies mêmes me persuadent que vous m'aimez, il me suffit ; mais avez-vous pris garde à ce coquin de Sarrasin? Comme il vouloit profiter de ma

colère, lui qui vous a tant d'obligations! Il n'en aura pas le plaisir, et dès ce soir je prétends en sa présence vous traiter mieux que jamais. » Je fus trop sensible à cette dernière bonté de mon maître, et je ne crois pas qu'il ait rien dit et rien fait de sa vie qui m'ait si fort touché. Après le souper, Sarrasin étant entré dans la chambre, ce prince me tint parole et commença à dire : « L'abbé et moi sommes raccommodés sans maréchal de France; quiconque feroit fond sur notre rupture, se tromperoit; nous sommes inséparables à la vie et à la mort. » Et dès le lendemain, je vis Sarrasin me faire mille protestations d'amitié. Comme je n'étois ni habile, ni fourbe, je ne pus m'empêcher de lui témoigner qu'il n'avoit pas tenu à sa piquante raillerie que M. le prince de Conti ne m'eût aussi maltraité que je le méritois. « Quoi ! répondit Sarrasin, vous prenez si mal la chose! J'ai prétendu vous rendre un grand service, apaiser son ressentiment, faire diversion et tourner le tout en plaisanterie. Quel intérêt aurois-je à vous nuire? non-seulement vous êtes mon meilleur ami, mais le seul que je veux; que me peut-il arriver de voire perte ? je ne prétends point être évoque. » Et ensuite il me dit beaucoup de choses qui, sans les réflexions que je fis que lui seul ne m'avoit pas rendu ce soir-là visite, m'auroient entièrement persuadé Je lui dis que je croyois tout cela, et qu'à l'avenir son procédé et son attachement à mes intérêts me le |>ersuaderoient encore mieux. Il étoit extrêmement souple et promettoit toutes choses, lorsqu il s imaginoit que cela lui étoit avantageux. Enfin nous nous séparâmes assez bien.

Le lendemain il partit avee l^anglade. pour aller

porter les articles du mariage que M. le prince de Conti a voit signés de la manière que le Cardinal les avoit concertés ; et ce prince se mit en état de partir d'Auxerre trois jours après, ta veille de son départ, se promenant appuyé sur mon bras dans la grande salle de cette abbaye : « Voici un assez beau bénéfice ; je veux vous le donner. Le Cardinal ne me refusera pas la liberté de m'en défaire en votre faveur, en lui donnant la démission des autres. Pour peu que vaille Tévêché qu'on vous a promis, il se trouvera dans le royaume des ecclésiastiques plus mal établis. — Je le serois beaucoup mieux que je ne le mérite, lui répoodis-je ; mais je ne me suis jamais attaché à vous par intérêt ; laissez-moi faire comme j'ai commencé. Vous avez voulu me faire donner un évêché; c'est assez. J'ai eu trop de part à toutes vos affaires pour ne pas donner lieu de dire que cette abbaye est la récompense de vous avoir porté à vous marier ; je suis déjà assez brouillé avec M. le Prince; ne m'exposez pas davantage. Quand je ne serai qu'évêque, il ne pourra pas m'accuser d'avoir profité des dépouilles de sa maison. D'ailleurs, de la manière dont on parle du Cardinal , il me regardera comme ayant volé ce bénéfice , et me croyant assez récompensé, il m'empêchera d'être évéque. Puisque vous avez résolu de lui donner vos abbayes, faites-lui ce présent tout entier. » M. le prince de Conti se moqua de cet honneur chimérique qui me faisoit refuser un bien considérable, sous le ridicule prétexte qu'on m'accuseroit de l'avoir trahi. Il voulut aussi me railler sur la crainte quej*avoisde M. le Prince; mais ce que je lui a vois dit que le Cardinal pourroit lui savoir mauvais gré d'avoir partagé son présent, fit

sur son esprit l'effet que je désirais, assez mal à propos pour moi, et il ne songea plus que faiblement à vaincre les difficultés que j'avois apportées ; c'est pourtant ce qui ne lui eût pas été bien difficile, s'il l'eût un peu plus fortement souhaité. Il partit le lendemain pour Paris. En arrivant à Joigny, il y trouva M. de la Marguerie, pour lors premier président de Dijon , que le Cardinal lui avoit envoyé pour demander la démission de ses abbayes, sur ce que Sarrasin avoit dit, de la part de ce prince, que son intention étoit de s'en démettre en faveur du Cardinal. Les démissions furent toutes données, dès ce soir, et envoyées au Cardinal, excepté celle de Cluny, où il al loi t, par ordre du roi, pour faciliter l'élection du Cardinal.

Le lendemain et les jours suivants, on continua le voyage. Le Cardinal vint au-devant de ce prince avec tout ce qu'il y avoit de grands seigneurs à la cour. L'entrevue se fit dans Villejuif, avec toutes les démonstrations d'une grande amitié cimentée par une nouvelle alliance. Le prince deConti entra dans le carrosse du Cardinal qui le conduisit au Ix>uvre et le présenta à lueurs Majestés '.

Je ne fus pas à cette première entrevue; mais j'appris le soir, de M. le prince de (x>nti, que jamais faveur n'avoit été si absolue que celle du Cardinal, et qu'il l'avoit reconnu à ce grand accueil qu'il avoit reçu du roi et de la reine, et à ce qu'ils lui avoient dit de l'alliance qu'il alloit faire. Il me dit aussi qu'il avoit été rendre sa première visite a M"* de Martinoezi, dont il

1 I .♦ Huncil tltt ilazrttr» tonMatr '|ur l'arnwr «lu |>riu< t* fl«* O'Uti 4 l'iri». «ut lu . |. Ifl f.vrirr !«!>!

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étoit assez satisfait. Les premiers jours de son arrivée, M. le prince de Conti logea chez Prudhomme '. Dès le premier soir, M. l'archevêque de Sens et M. de Vardes vinrent faire leur cour a ce prince; M. le prince de Conti désira qu'ils m'honorassent de leur amitié. Après que ces messieurs se furent retirés, M. le prince de Conti me dit qu'il vouloit lui-même me présenter au roi et à la reine le lendemain; mais que, pour le Cardinal, il suffi soit que ce fût Sarrasin, auquel il ordonna de m'y conduire. Sitôt que Sarrasin eut dit au Cardinal que j'étois dans son antichambre, il sortit, et du plus loin qu'il m'aperçut, il vint à moi les bras ouverts, m'embrassa de la manière du monde la plus obligeante, et, en me conduisant par la main dans sa chambre, il me dit : « Je sais les services que vous avez rendus à l'État ; je sais que vous avez fait la paix de Bordeaux. Sa Majesté en est tellement satisfaite, qu'elle veut faire votre fortune, et vous avez en ma personne un ami qui sera votre solliciteur. » Il ajouta encore beaucoup de paroles qui me laissèrent pleinement convaincu qu'il étoit l'homme du monde le plus libéral de promesses et de caresses. Il ne me parla jamais du mariage, soit que Sarrasin l'eut averti du peu de part que j'avois eu à la première résolution qui en fut prise, soit qu'il ne voulût pas, dans l'élévation où il étoit, donner à croire que ce fût une grâce pour lui. Je m'attendois pourtant qu'il y seroit plus sensible qu'à la paix de Bordeaux , et que ce seroit principalement sur cela qu'il fonderait toutes les ami* tiés qu'il me ferait. Je répondis à toutes ses caresses

1 Fameux baigueiu de Paris-

avec le respect que je de vois, et me retirai fort satisfait.

Le soir, M. le prince de Conti me mena chez la reine; il me laissa dans la chambre du lit , et une heure après , il me fit entrer dans celle où étoient Leurs Majestés, le Cardinal et M11' de Martinozzi. En me présentant au roi, il lui dit : « Sire , voilà l'abbé de Cosnac ; c'est une personne de qualité, attachée à moi, pour qui j'ai beaucoup d'amitié, et on ne le trouvera pas mauvais, quand on saura que, si j'ai l'honneur d'être dans les bonnes grâces de Votre Majesté , c'est à lui seul à qui j'en ai l'obligation. » Sa Majesté me répondit qu'il n'y avoit qu'à prier Dieu qu'il vaquât un bon évêché, et qu'elle me le donneroit. Cette manière de me présenter au roi selon mon cœur, est encore une des plus grandes grâces que j'aie reçues de mon maître. Après avoir (ait ma cour un moment, je sortis de cette chambre.

M1* de Martinozzi repassa |>eu de temps après pour se retirer. Je crus que je devois lui aller rendre mes premiers devoirs; je n'avois pas besoin, ce me sembloit , d'y être introduit, et M. le prince de Conti avoit tout fait, .le priai pourtant Langlade de m'y accompagner. M11* de Martinozzi me recul avec une froideur incroyable; à peine me fit-elle 1 honneur de me regarder ; elle entretint toujours I^auglade, sans tourner la tête de mon côté , et s'il n'eut eu pitié de moi, en l'avertissant que j étuis un homme dont M. le prince de Conti faisoit grand cas , je crois que je serois sorti de sa chambre sans avoir eu un seul de ses regards. Kn fin. elle me dit deux mots, mais avec tant de crainte, que je ni imaginai qu'on m avoit rendu de mauvais offices

l$$ MÉMOIRES

aupws délie , ou que son humeur étoit bien extraordinaire. Jeu fis mes plaintes à M. le prince de Conti, qui % pour me consoler, me dit qu'il m'y présenterait lui-même. En effet , dès le lendemain , il lui parla de moi si avantageusement , qu'elle s'est fort bien sou* venue, depuis ce temps-là, de me mieux traiter.

Le mariage se fit quatre jours après , dans le Louvre, par M. l'archevêque de Bourges1. Le jour qu'il se fit, je donnai , pour la dernière fois , la chemise à M. le prince de Conti , non sans quelques larmes. Je remis ma charge à M. de Villars. Je ne fus point le soir au Louvre, ne croyant pas que je fusse nécessaire dans une telle cérémonie ; mais, le lendemain, je me servis de l'ancienne liberté que j'avois : j'entrai le premier dans la chambre de M. le prince de Conti. Dès qu'il entendit du bruit, il demanda qui c'était, et me voyant, il me commanda d'approcher de son lit ; je me mis à genoux sur l'estrade pour l'entretenir avec plus de commodité.

1 On lit dans le Recueil des Gazettes de Tannée 1654 :

« Le 21 février, sur les six heures du soir, ont eu lieu les fiançailles du prince de Conti. La fiancée étoit vêtue d'un habit de velours noir tout brillant de l'éclat de» diamants dont il étoit couvert. L'archevêque de Bourges célébra la cérémonie. Il y eut ensuite bal à la cour, la chambre étoit éclairée de vingt candélabres de cristal garnis de bougies de cire blanche; il y eut après une superbe collation. »

« Le 22, M11* de Martinozzi , revêtue d'un habit de brocatel, enrichi de perles de grand prix , ayant été conduite dans la chambre de la reine où étoient lueurs Majestés, Monsieur, M. le prince de Conti, Son Éminence, et les principaux de la cour , elle fut introduite dans la chapelle de la reine, où le même prélat lit la cérémonie du mariage des fiancés, à l'issue de laquelle la princesse de Conti donna à diner au prince son époux. Le soir , il y eut la tragédie du Ci<t, après laquelle Son Éminence donna aux nouveaux époux un magnifique souper suivi d'un bal. »

Depuis mon retour à Paris , Langlade et moi étions raccommodés. Il avoit désiré de moi un service que je mourais d'envie de lui rendre ; c'étoit ce qui m'avoit obligé d'entrer si matin , croyant le temps plus favorable. Je suppliai ce prince de demander à M. le Cardinal la charge de secrétaire des commandements de la reine, lorsque Sa Majesté se marierait, pour Langlade. Je représentai au prince les services considérables qu'il en avoit reçus; qu'il y alloit de son honneur de faire quelque chose d'éclatant pour lui; qu'il pourrait témoigner au Cardinal qu'il vouloit procurer à Langlade quelque grâce qui pût faire voir au monde la joie qu'il avoit d'être son neveu , en faisant donner une telle récompense à celui qui en étoit la principale cause. Je pressai M. le prince de Conti jusqua lui dire qu'il ne falloit point quitter le Cardinal sans avoir réussi ; parce que, s'il venoit à être refusé d'une grâce qui n'étoit même qu'un bien à venir, cela donneroit dans le monde une mauvaise impression de son crédit. M. le prince de Conti estimoit et aimoil Langlade; ainsi il s engagea sans peine à en parler. Dès qu'il fut babillé, il alla dans la chambre du Cardinal. Après beaucoup de protestations d'amitié de part et d'autre, M. le prince de Conti demanda cette charge pour Langlade avec beaucoup plus de force que je n'en eusse osé espérer. Le Cardinal dit que c'étoit une charge qui avoit déjà été donnée à M. Colbert \ et qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'il l'otât à un domestique qui le servoit si utilement; il promit à M. le prince de Conti de faire

* I.4 iiitiiif* q:n .»| iri** U mort du cardinal Ma/ann «M dctcun l'un de* (jaiiiU miin«lrr« <\u\ ont omtiihnr a la |*l<»irt- fin leynr dr Ijoiik XIV

«1 ailleurs la fortune de Langlade. Ce prince s'opiniàtra toujours à demander cette charge , mais sans aucun effet. Le Cardinal sut, sans doute par M™* la princesse de Conti, que j'avois obligé monsieur son mari de se rendre aussi pressant qu'il l'avoit été, et il m'en sut très-mauvais gré. 11 accorda , quelque temps après, à Langlade une somme d'argent considérable qui l'aida à acheter la charge de secrétaire du cabinet.

Le Cardinal voyoit avec quelque chagrin le crédit que j'avois auprès de ce prince. Pour le détruire, il voulut se servir de Mrae la princesse de Conti, à qui il fit connoitre qu'elle devoit être la seule qui eût du pouvoir sur l'esprit de monsieur son mari, et que, pour cet effet, elle devoit me rendre de mauvais offices, afin de me perdre peu à peu. Cependant, dans le temps qu'il donnoit ces conseils, il redoubloit ses caresses, et se servit même de moi pour lui rendre un service qu'il estimoit de la dernière importance.

Du temps du cardinal de Richelieu, soit qu'il se fût rendu redoutable par sa grande autorité, soit qu'il eût rencontré en M. le Prince un prince un peu trop civil, il prenoit le pas devant lui. M. le Prince, son fils, n'avoitpas été si complaisant envers le cardinal Mazarin, et celui-ci, dans un temps de minorité, n'a voit pas osé entreprendre de soutenir le rang qu'avoit eu le cardinal de Richelieu. Ainsi, il a voit, à son tour, par politique, laissé perdre ce que le père de M. le Prince, par politique aussi , avoit abandonné; il désiroit fort de reprendre le rang qtie le cardinal de Richelieu avoit usurpé; il se vojoit plus de pouvoir et ne se

DR DANIEL DE GOSNAC. iti

croyoit pas moins de mérite. Il crut que je pourrais lui être utile. Il me fit prier, par Langlade, de proposera M. le prince de Conti qu'ils vécussent sans cérémonie, et sans observer régulièrement ce qui avoit été observé jusqu'alors; mais qu'il put passer, sans affectation pourtant, quelquefois devant lui. Il disoitquece qu'il avoit l'honneur d'être à M. le prince de Conti, lui faisoit espérer qu'il ne lui refuserait pas cette grâce, qui n'étoit de nulle considération pour ce prince, mais qui étoit à lui d'une très-grande importance, pour s'attirer l'amitié des cardinaux et la considération du pape. J'obtins cette grâce de M. le prince de Conti, en la lui proposant comme une bagatelle; autrement, il eût eu de la peine à l'accorder. Quoique je fusse secrètement fort animé contre M. le Cardinal, à cause des conseils qu'il donnoit tous les jours â Mm* la princesse de Conti, dont elle-même avoit la bonté de me faire confidence, cependant, comme j'avois besoin de lui, j'étois bien aise de lui rendre un service et de le ménager. Il me remercia fort, et, dans la suite de cet entretien, il me dit une chose qui me surprit et qui me donna l>eaucoup de chagrin. Je ne sais s'il eut dessein de me brouiller avec Langlade, ou s'il me dit la chose naturellement comme elle étoit ; mais il me fit connoitre que I*in^lade lui avoit témoigné qu'il avoit un jxnivoir si absolu sur moi, qu'il me ferait toujours agir comme il désirerait. Jaiinois fort I^anglade, mais je n'aimois pas qu'il me fit passer, auprès d'un homme de qui ma fortune dépendoit, pour une personne qu'il ^ouvrrnoit à son gré, ni qu'il voulût s'attirer par là tout l'honneur et tout le profil de ce que je ferais d'agréable au Cardinal, ayant toujours eu d'ailleurs i il

grande antipathie avec la qualité de dupe. Je n'ajoutai pourtant point une entière foi à tout ce discours, et je crus que c'était plutôt une marque de l'adresse du Cardinal qu'un témoignage de sa sincérité; mais, quelque temps après, je fus mieux éclairci du peu d'amitié de Langlade.

M. le prince de Conti, quelques jours après son mariage, avoit témoigné à M. le Cardinal le désir qu'il avoit de commander une armée. Sarrasin n'avoit pas manqué d'avertir le Cardinal que ce motif avoit été le plus fort sur son esprit, pour l'engager à épouser M1* de Martinozzi. Nous n'avions en Italie qu'un corps de deux mille hommes, commandé par le maréchal de Grancei ; cet emploi étoit peu considérable. La grande armée de Flandre étoit commandée par M. de Turenne ; il n'y avoit pas d'apparence de lui en ôter le commandement, outre que c'eut été opposer M. le prince de Conti à M. son frère, qui étoit à la tête de l'armée ennemie dans ces pays. 11 ne restait que le seul emploi de Catalogne. M. le Cardinal le lui donnq* avec beaucoup de belles promesses de le rendre considérable par la grande quantité de troupes et par les grands desseins de conquête que l'on faisoit de ce côtélà. M. de Candale n'avoit pas moins de passion que M. le prince de Conti d'être à la tête d'une armée; en Italie , c'était peu de chose , comme nous venons de dire; d'aller en Flandre sous M. de Turenne, cela lui paroissoit déchoir, ayant commandé en chef; d'y aller comme égal, M. de Turenne, nécessaire et considère comme il l'étoit, ne l'auroit pas souffert. EnGn, pour ne quitter pas le service, il souhaita d'aller sous M. le prince de Conti. Il considéra, avec assez de rai-

son, <|iic ce prince, par son peu de santé, s'ennuierait bientôt des fatigues de la guerre; il espéra même qu'il en seroit peut-être rebuté dès la première campagne, et qu'ainsi il se trouverait bientôt général; que cependant ce prince n'en auroit que le nom, et lui toutes les fonctions et toute la gloire, et qu'enfin il n'y avoit point de honte à commander sous un prince du sang.

foutes ces raisons lui firent souhaiter cet emploi ; mais, comme il crut bien que le Cardinal ne le lui accorderait pas sans le consentement de ce prince, il voulut s'en assurer. Ce dessein avoit été concerté avec Langlade, qui, prévoyant bien que je m'y opposerais, dit qu'il me le falloit cacher. Langlade se chargea d'obtenir le consentement du prince , et il s'y prit avec beaucoup d'adresse. Il lui fit entendre l'avantage qu'il recevoit d'avoir sous lui une personne de la qualité de M. de Candale; qu'il ne pouvoit avoir un officier général plus attaché h lui; que, d'ailleurs, il en avoit fort bien usé dans Bordeaux et dans son mariage. Enfin, la chose réussit si bien, que, non-seulement M. le prince de Conti témoigna qu'il la désiroit, mais il voulut même se charger de la faire agréer au Cardinal. I /affaire se fit dès le même jour. Le Cardinal y apporta d'abord quelques difficultés; mais les réflexions sur 1rs services de M. de Candale, Tesj>érance que cette nouvelle obligation engagerait M. le prince de Conti à déterminer M. de Caudale au mariage avec une nièce, ce que le Cardinal souhaitoit au delà de toute expression, remportèrent. Il promit d'en parler au rai, eVst-à-dire qu'il accorda cet emploi à M. de Candale.

I a* princedei -onti, par le conseil de tangladc, m'avoit fait un secret de toute cette affaire; mais, dès qu'elle

fut conclue, il m'en dit la nouvelle comme d'une des plus agréables choses qui lui fût arrivée en sa vie. Je l' écoutai avec toute la patience qu'il désira, mais avec froideur. « Je vois bien , me dit-il , que cela ne vous plaît pas. M. de Candaleet Langlade me l'avoient bien dit; mais, quand vous devriez en mourir de chagrin, la chose est faite > et j'en suis ravi. — Quand vous devriez, lui répondis-je, m'accuser encore de craquerie, vous me permettrez de vous dire que vous n'en avez pas grand sujet. Je n'ai en cela aucun intérêt que le vôtre. Je considère que M. de Candale a beaucoup de choses qui le rendent votre inférieur : la naissance, l'esprit, sans flatterie, même le cœur. Il en a quelques unes où il est pour le moins votre égal. Il en a même où il a de l'avantage sur vous : il est colonel d'infanterie ; il a commandé ; il a obligé tous les officiers de votre armée , et surtout il n'a pas encore épousé de nièce. Tout cela le fera valoir, et lui donnera, dans tous les bons succès qui arriveront, plus de part que vous ne devez souhaiter; c'est un rival enfin qui partagera votre gloire, ou qui l'obscurcira. Peut-être l'amitié et la douceur de sa conversation vous ont porté à désirer cela. Je suis bien étonné si la campagne se passe dans cette belle union, et, pour vous faire voir qu'il y a quelque chose qui n'est pas net dans tout ce procédé, c'est qu'il a désiré que je n'en fusse point averti. Pour Langlade, je ne lui pardonnerai jamais cette trahison; je vois bien qu'il est beaucoup plus dans les intérêts de M. de Candale que dans les vôtres, et c'est ce qui me paroit très-injuste. »

domine ce que je disois faisoit de la peine à M. le prince de Cnnti , soit parce que la vérité se décou-

vroit Irop à lui, soit parce que tout cela choquoit son inclination , il me dit assez sérieusement : « Je vous remercie de vos conseils, mais je n'ai point de jalousie de M. de Candale.» Je me retirai sur ces paroles. Le lendemain, j'allai chez le Cardinal ; il me dit, dès qu'il me vit : « D'où vient que le prince de Conti m'a demandé avec tant d'instance M. de Candale pour servir sous lui en Catalogne ? » Je lui répondis que je n'en savois point d'autres raisons que l'amitié qui étoit entre eux ; que cela s'étoit fait, non-seulement sans que j'en fusse averti, mais qu'on avoit même été si bien persuadé que je n'en serois pas d'avis, qu'on avoit pris de grandes précautions pour me le cacher. « Mais, ajouta M. le Cardinal, M. de Candale n'étoit pas de vos amis. )> Je lui répondis que je n'a vois aucun sujet de me plaindre de lui, ni lui de moi, mais que la raison qui m'eût fait opposer à cette affaire étoit la crainte (pic j'avois, que M. le prince de Conti et lui partant bons amis, ne revinssent pas de même; que la jalousie [KHirroit aisément les brouiller et donner ensuite de la peine à Son Kminence. M. le Cardinal ne répondit rien; mais il ménagea tout ce qu'il falloit pour rompre ce voyage, et en seroit venu à bout, si M. de Candale ne l'eût encore leurré par de nouveaux engagements d'épouser une nièce. Le prince de Conti fut le dé|K>sitaire des paroles et des écrits qui en furent faits de part et d'autre, et ainsi son voyage de Catalogne s'exécuta.

Lu ce même temps, il arriva une affaire qui me devoit donner plus de gloire qu'elle ne m'en donna. Barbézicres-Chémeraiit continuoit de faire à Paris sa cour à M. le prince de Conti. dans Tesjiérance qu'il jMHirroit servir sous lui en Catalogne 11 étoit venu imprii-

demment dans Paris, sans faire réflexion qu'il avoil été condamné par le Parlement à avoir la tête tranchée, pour avoir enlevé MUc de La Basinière, qu'il a voit épousée par force, et qui depuis étoit morte. Comme il n'étoitpas homme à prendre de fort grandes précautions, il fut arrêté et conduit dans la Conciergerie du Palais , à la poursuite de M™ de La Basinière. Cette femme ne pouvoit se consoler de l'affront qu'elle avoit reçu, ni de la mort de cette fille, dont elle croyoit que l'enlèvement étoit la cause. Ainsi elle n'oublia rien pour se venger. Dès le lendemain , on commença à instruire le procès , et , comme toutes les procédures étoient déjà faites par contumace, l'arrêt eût été bientôt prononcé, et Barbézières exécuté. Ceux de ses parents qui se trouvèrent à Paris eurent recours à M. le prince de Conti, pour le supplier de demander sa grâce à Son Éminence. Chémeraut-Tabouret , son frère, fit auprès de ce prince toutes les plus pressantes instances; mais ce prince étoit retenu au lit. 11 envoya Sarrasin pour en parler au Cardinal , qui fit réponse que, pour ses propres domestiques, il n'avoit jamais voulu interrompre le cours de la justice; qu'avant la prise de Chémeraut , il eût pu y apporter quelque remède , mais que l'ôter des maies du Parlement étoit contre les lois du royaume , contre la volonté du roi et particulièrement de la reine, qui soutenoit en cela le bon droit de la mère.

Sarrasin revint avec cette réponse. Chémeraut- Tabouret, l'affaire pressant de plus en plus, revint encore le lendemain faire de nouvelles supplications, n'y voyant plus de remède que d'employer l'autorité du prince de Conti. Ce prince pria M. le duc de

Damville, qui se trouva présent, d'aller encore de sa part supplier Son Éminence d'accorder cette grâce. Il y alla et revint avec le même succès que Sarrasin, ce qui acheva de jeter ce frère affligé dans le dernier désespoir. Je fus touché de sa douleur et du malheur de llarbézières, que j 'a vois vu favori de mon maître. Je pris à cœur de réparer, par cet important service, les choses que je pou vois avoir faites contre lui. Je dis à Chémeraut - Tabouret qu'il obtint de M. le prince de Conti que ce fût moi qui parlât au Cardinal, et que je périrois ou sauverois son frère. Il alla pour la dernière fois se jeter aux pieds de ce prince. Il fit quelque difficulté de lui accorder cela, craignant mon tempérament brusque. J'arrivai làdessus, et lui dis : «Monsieur, il n'y a pas grande apparence que je réussisse; mais, puisque cela satisfait ce gentilhomme, et qu'il s'agit de sauver une f>crsonne qu'à la vue de toute la France vous avez honorée de votre amitié, faites ce dernier effort dont l'éclat témoignera à tout le monde que vous n'avez rien oublié [Kiur en venir à bout. — Je le veux bien, » me dit-il tout haut ; puis, me faisant approcher, il me dit tout bas : « Je vous défends les moulinets. » C'est ainsi qu'il appeloit mes emportements.

J'allai sur l'heure chez le Cardinal ; je lui exposai ma commission avec res[>cct, mais avec force. Il éleva fort sa voix, et me dit d'un ton aigre toutes les mêmes choses qu'il avoit déjà dites à Sarrasin et à M. le dur de Damville. J'écoutai tout , et puis m'approchant et baissant ma voix, je lui dis : « Monseigneur, je suis obligé d'avertir Votre Kminence, que, si elle n'accorde pas cette grâce à M. h» prince de Conti, elle l'expose ;i une étrange

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nécessité ; il est résolu de s'en aller, avec tout ce qu'il a d'amis, forcer les prisons, délivrer le prisonnier ou mourir. Il ne s'agit pas d'un criminel d'État. Quoi ! Monseigneur, Votre Éminence voudroit-elle bien que M. le prince de Conti souffrît qu'un gentilhomme, que toute la France a vu si longtemps dans ses bonnes grâces, fût exposé, à sa vue, sur un échafaud pour une affaire qui, dans le fond, n'est point un crime, puisque la fille consentoit à son enlèvement ? Il faudroit que M. le prince de Conti fût sans honneur, et qu'il renonçât à l'espérance d'avoir jamais des amis et des serviteurs. Quel tort fait-on à la justice ou au Parlement ? Le roi n'a-t-il pas le pouvoir de donner des grâces? Ces parties mêmes qui le poursuivent et qui sont dans son alliance, connoîtront bientôt qu'elles vous ont obligation d'avoir sauvé leur famille de cette infamie. Enfin, Monseigneur, si Votre Eminence ne veut point accorder cette grâce à M. le prince de Conti, je la supplie d'envoyer des gardes pour l'arrêter. »

Quand le Cardinal vit que je lui parlois de la sorte, il tâcha, par ses raisons et par sa colère véritable ou étudiée, de me vaincre ; mais voyant que je ne me rendois point, qu'au contraire je soutenois toujours que M. le prince de Conti ne pourrait plus vivre avec honneur, ni avec plaisir*, s'il ne réussissoit dans cette affaire, il retourna chez la reine, d'où il ne faisoit que de sortir, en me disant qu'il lui alloit proposer tout ce que je lui avois dit. Le Cardinal fut longtemps avec la reine, et, en sortant, il me donna un billet pour M. le garde des sceaux Mole, afin qu'il signât et scellât la grâce de Chémcraut, exagérant fort la peine qu'il avoit eue à l'obtenir de la mue. Chémoraut-Tabouret

avoit des lettres d'abolition toutes dressées; je les pris; j'allai avec mon billet chez M. Mole, et, quoiqu'il fut dans son lit déjà endormi, je lui fis sceller mes lettres ; de là je retournai au Louvre pour demander à M. de Noailles ' un exempt. Nous allâmes dans la Conciergerie. Là, cet exempt, qu'on appeloit M. Lambert, fit si bien sa charge, que, malgré toutes les oppositions qu'on lui vouloit faire, il délivra le prisonnier. Je le conduisis sur l'heure chez M. le prince de Conti, qui fut d'autant plus surpris de le voir, que tout cela fut fait en trois heures. Mais ce malheureux gentilhomme ne jouit pas longtemps de la vie que je lui avois sauvée; car, quelques années après, il eut la tête tranchée pour avoir enlevé, aux |>ortes de Paris, (iirardin, riche partisan, dont il espéroit une grosse rançon.

Comme M. le prince de Conti étoit assuré du commandement des armées de Catalogne, et qu'on en avoit déjà fait l'état, il me donna le choix, ou de l'accompagner, ou de demeurer à la cour pour y solliciter ses affaires et les miennes. Je le suppliai de me donner quelques jours pour me résoudre. J étois assez embarrassé : d'un côté, je considérais qu'allant en Catalogne, j'abandonnois mes affaires entre les mains d'un autre qui, n'ayant pas le même intérêt que moi,

1 Le comte, plu* tard premier duc de Noailles, exerçait depuis peu de temps la charge de capitaine de* garde* en remplacement du marquis de Qiundenicr, de la maison de Rochechouart , devenu «uspect a la cour par »a liaison avec le cardinal de Retz. Le roi lit dire à ce dernit r de se démettre de ta charge t-n faveur du comte do Noaille*, moyennant une somme de soixante mille ecus. Ix> inafïjuisdr (lhaiideiiier lie voulut passe démettre , mai* iiVii (ut |m» moins remplacé; il refu*.i toujours opiniâtrement de re- «evoir du comte de Noaille» le prit de sa «itarge

i ^ MÉMOIRES

ut* les jK)ursuivroit pas avec la même vivacité, ni peut-être avec le même succès que je pouvois faire; ce i[ui s'étoit passé avant le mariage m'avoit rendu méfiant, et je n'avois pas été, sur ce sujet, trop content de mes deux amis ; — d'autre part aussi, je savois que toute ma fortune dépendoit de conserver l'amitié de mon maître, et j'avois mille expériences que l'absence étoit un moyen infaillible de la perdre. Dans cette résolution, je consultai Langlade. J'examinois la chose avec lui , lorsque Gourville arriva par hasard. Nous lui demandâmes son avis ; il me dit qu'il n'y avoit pas à balancer, qu'il falloit que je demeurasse à la cour chargé des affaires du prince de Conti, et qu'ainsi, en servant mon maitre, je me servirais moi-même, ma présence étant un moyen assuré, pour obliger le Cardinal à tenir sa parole. Mme la princesse de Conti en usoit si honnêtement avec moi, que je ne crus pas devoir résoudre rien sans prendre ses conseils ; je lui dis que, si elle jugeoit que je pusse lui rendre service auprès de monsieur son mari , mes intérêts ne me seraient rien. Elle me témoigna qu'elle ne serait pas fâchée que je demeurasse auprès d'elle, et j'achevai par là de croire que Gourville avoit raison. Je suppliai M. le prince de Conti de me permettre de ne point quitter la cour.

Quelques jours après, ce prince et madame sa femme furent contraints, par bienséance, de sortir de Paris, à cause des poursuites qu'on faisoit dans le Parlement contre M. le Prince, que l'on déclarait criminel de lèse-majesté \ Ils se retirèrent à Chilly

1 Depuis le «uni mène eiiR-nt <U Pan me lttî>4, le prince de Condé, qui

pour huit jours. M. de Vardes1 y vint aussi, et il me désabusa bien de .l'opinion que j'avois qu'il étoit de mes amis. 11 n'avoit alors aucun établissement; il en cherchent, et, pour y parvenir, il faisoit fort assidûment sa cour au prince de Conti depuis son mariage. Il crut que ce n 'étoit pas assez, et qu'afin de réussir, il falloit gagner les bonnes grâces de madame sa femme. Il y prit des soins qui sentoient fort l'amant. Un jour que le prince de Conti étoit allé à Paris voir le Cardinal, M. de Vardes, se trouvant seul avec la princesse, il lui fit considérer qu'il y alloit de sa gloire d'être maîtresse de l'esprit de son mari, de ne pas souffrir qu'un jeune homme sans expérience comme moi le gouvernât ; que cela leur faisoit tort à tous deux dans le monde ; qu'il falloit m'oter d'auprès de lui, pour y mettre des |>ersonnes qui fussent des créatures entièrement à elle. Cela se dit avec toute l'adresse dont

était toujours en Flandre a la tête de l'armée espagnole , avait été ajourné à comparaître; et comme il n'avait point obéi, le roi accompagné d« s duc 5 de Guise, de Joyeuse, d*Kpcrnon» de Caudale, des maréchaux de Gramont et du Plessis-Praslin , de l'archevêque de Reims et de l'évéque de lieautai», se rendit au Parlement le 21 mars j>our ordonner que ce prince fût jugé par défaut. I>e 28 mars HK4, en présence du roi, des pairs de France, des cliamhres du Parlement awmhlécs, fut prononcé un arrêt déclarant le prince de Coudé déchu du nom de Bourbon , du privilège de prince du ung , de la pairie de France . de ses gouvernements et autres dignités, et enfin condamné à souffrir la mort dans la forme qu'il plairait au roi de l'ordonner.

\a- même arrêt déclarait les «ietir* Viole, I^enet, de Persan et de Ma min roiivainrut de lév-majcsté et félonie, les condamnait a avoir la tête tranchée et a être exécutés en cfiigie en place de Grève , en attendant leur taptttrc.

* \a- in.inpiii ili* \ .udo, ami du comte de Guithr, c*l un des hommes <|ui jou.i !«• plus ^i.nid rôle, non |miut «tan-» h"» aifain ■> politique, mais dan» l« * intrigtiei de (oui de telle c|hm|u« . Il atail «|nhim M11* d«- Nicol.ii

l'esprit de Vardes étoit capable, et toujours sous le favorable prétexte de la gloire du prince et de l'intérêt de la princesse, qui servoit de refrain.

M. le prince de Conti revint le soir à Chilly ; il prit Vardes en particulier pour l'entretenir, et je demeurai seul avec la princesse. Elle eut la bonté de me faire le récit des bonnes intentions que Vardes avoit pour moi, et me recommanda le secret. Je me retirai dans ma chambre fort content d'elle, fort outré contre Vardes. Je craignois son crédit auprès de mon maître , et je connoissois la délicatesse de ce prince sur le sujet de ce prétendu gouvernement ; maïs il en usa bien mieux que je n'espérois. Sitôt que Mme la princesse de Conti lui eut raconté toute la conversation de Vardes, il dit : «Il faut en avertir l'abbé ; » et, m'ayant envoyé quérir dans le moment, il me raconta ce que je sa vois. Je lui exagérai la malignité de Vardes, qui prétendoit élever sa fortune sur les ruines de la mienne ; je raillai fort sur ce gouvernement , qui étoit un artifice usé pour perdre ceux dont on ne pouvoit attaquer l'affection ; j'ajoutai qu'il étoit d'autant plus ridicule de l'employer contre moi, que toute ma conduite faisoit assez connoitre que personne n'avoit jamais été plus éloigné de cette folle prétention que moi ; enfin je dis tout ce que je crus capable de parer le coup qui m'avoit été porté par ce malin courtisan, et qui, quelque mine que fit le prince, n'eût jamais manqué de lui donner de moi quelques impressions désavantageuses, sans la bonté de Mme la princesse; mais, éventant la mine, elle l'avoit rendue sans effet.

Le lendemain, Langlade vint à Chilly ; je lui parlai de Vardes, quoiqu'il lut son ami, comme je devois. Il ne nie

répondit pas comme il devoit ; je fus fort surpris quand je vis qu'il l'cxcusoit. au lieu de s'emporter contre lui, et qu'il vouloit lui-même se rendre médiateur entre nous. Villars n'en usa pas de la sorte; dès qu'il sut la chose, il blâma le procédé de Vardes, et dit que, s'il entreprenoi t de me choquer par des voies si peu honnêtes, il trouverait sur son chemin des personnes qui l'arrêteroient. Quoique Villars m'eut quelqueobligation, j'avois fait bien plus de fondement sur l'amitié de Langlade; aussi, sa froideur pour moi, dans cette occasion, commença à m'en donner une grande pour lui. Dès ce jour-là je ne l'aimai plus tant, et la première marque certaine à quoi je le connus, c'est que je lui cachai une partie de mon dépit, ce que je n'avois jamais fait dans nos autres brouilleries. Pour Vardes, non-seulement je rompis tout commerce avec lui, mais je me promis bien de reconnoitre ses bons offices ; l'occasion ne se fit pas attendre.

Huit ou dix jours après, M. le prince de Conti , se promenant dans le Cours avec moi, Vardes, qui rêvenoit de la chasse, passa à cheval devant son carrosse. M. le prince de Conti s'arrêta pour lui parler, et le pressa d'aller souper avec lui chez l'abbé de l-a Rivière, depuis évoque de Langres. Vardes s'en excusa sur la peine qu'il auroit de changer d'habit, et sur la lassitude qui Tobligeoit de s'aller mettre au lit. M. le prince de Conti, avant de se rendre chez l'abbé de La Rivière, alla au Louvre; mais, y étant demeuré plus longtemps qu'il n'avoit cru , il changea de dessein et s'en retourna chez lui. Il entra dans la chambre de madame sa femme qui gardoit le lit pour quelque légère incommodité; H ne s'attendoit pas d'y trouver Vardes à la ruelle, plus

i 74 MEMOIRES

propre et plus frisé qu'il ne Tavoit vu de sa vie. Le prince, sans attendre le compliment de Vardes et sans lui parler, se retira brusquement dans sa chambre , sous prétexte d'une colique qui l'avoit empêché, disoit-il, de souper en ville. Comme Vardes avoit une présence d'esprit admirable , et qu'il avoit déjà dit à la princesse que, ne s'étant pas trouvé si las qu'il pensoit , il étoit venu attendre le retour du prince à qui il avoit quelque chose à dire, il n'eût pas ainsi paru déconcerté, s'il eût pu trouver le moyen de lui parler; mais ce prince, qui l'étoit pour le moins autant que lui , ne lui en laissa pas le temps. De l'humeur dont il étoit , il ne lui en falloit pas tant pour lui donner une violente jalousie. Je ne laissai pas échapper l'occasion qui s'offrit; j'avois pris garde, le soir de devant, que jouant à la prime, cette princesse avoit dit : « Si j'avois un cœur, je ferois flux; » et que Vardes lui avoit répondu avec un grand sérieux : « Assurément vous ferez flux, madame. » Je plaçai mon conte; il fit son effet : la jalousie acheva de s'emparer du prince , l'aversion succéda , et depuis elle n'est jamais bien sortie de son esprit.

dépendant le temps d'aller en Catalogne arriva. Le prince me promit qu'il parlcroit au Cardinal de mes intérêts devant moi , et d'une manière qui lui ferait connoître, mieux que jamais, quelle part il y prenoit. Je pris grand soin de le suivre, lorsqu'il alla prendre congé du Cardinal. Dès qu'il y fut, ils s'enfermèrent seuls pendant une heure. M. le prince de Conti sortit, prit congé, et, sans rien dire en ma présence, se mit en carrosse avec Mroc la princesse. Je montai aussi dans le même carrosse ; mais comme durant tout le chemin il

n'eut de conversation qu'avec elle , je ne pus savoir si , dans le particulier avec le Cardinal , il avoit fait mention de moi. Dès que nous fumes dans Fontainebleau , je lui dis avec un grand sérieux : « M'avez-vous oublié en effet, ou avez- vous bien voulu m'oublier ? » Le prince me dit : '< Ne soyez plus en peine de vos affaires, j'en réponds, vous serez satisfait ; M. le Cardinal m'a promis, sur votre sujet, tout ce que je pouvois désirer ; » et s'étant approché de la princesse, il lui dit : « Madame, M. le Cardinal m'a encore promis le premier évêcbé vacant pour l'abbé; je vous supplie de lui dire que, s'il y manquoit, ce seroit à moi à qui il manquerait de parole. En un mot, savez-vous ce que vous avez à faire là-dessus? Tout ce que l'abbé vous dira. » 11 dit ces paroles d'un air si obligeant et si tendre, qu'au lieu des reproches que j'avois préparés, je ne songeai qu'à lui faire des remerciments ; mais j'avois le cœur si plein de joie et de reconnoissance, que, mes paroles s'empressant trop pour sortir à la fois, je n'en pus former une seule. Avant le dernier adieu, il lui dit encore : ((Madame, je vous laisse l'homme du monde que j'aime le mieux, et en qui j'ai le plus de confiance. » Ensuite il lui parla tout bas de quelques affaires, il l'embrassa et partit. Dès qu'il fut à cent pas, Mmc la princesse monta dans son carrosse pour retourner à Paris; j'eus l'honneur d'y aller avec elle; elle fut toujours enveloppée dans ses coeffes sans dire un seul mot, depuis Fontainebleau jusqu'à Essonne. Elle y dina, remonta dans son carrosse, et d'Essonne à Paris, elle ne parla que du regret qu'elle avoit de l'absence de son mari, et de l'estime qu'elle avoit pour lui. Peu de jours après son retour à Paris, il fallut que

\e suivisse la cour qui alloit à Reims pour le sacre du roi. M1"* la princesse de Conti fit le voyage avec la reine. Ce fut le 8 juin 1 654 que cette cérémonie fut tàtte avec beaucoup d'éclat et grande affiuence de monde1. Le lendemain le roi et Monsieur prirent aussi Tordre du Saint-Esprit'. En revenant de l'église , je suivis M. le Cardinal que je n'avois vu depuis Paris; il me fit beaucoup de caresses , me demanda depuis quand j'étois à Reims, et si j' a vois vu la reine. Je lui répondis qu'étant arrivé quelques jours après la cour, n'ayant pas eu l'honneur de saluer Son Éminence à cause de ses grandes occupations, je n'avois pas cru à propos d'aller chez la reine. (1 me dit qu'il y alloit dans un moment, et qu'il désiroit que je le suivisse. 11 me présenta à la reine d'une manière si obligeante, que je fus tout surpris de me voir si bien traité. H proposa ensuite à la reine de jouer et de me faire jouer avec elle. Ce fut la première fois que j'eus cet honneur, que j'ai conservé jusqu'à sa mort. Je perdis ce jourlà de l'argent assez pour m'incommoder dans l'état où étoient mes affaires; mais j'étois si content d'avoir si bien fait ma cour, que cette perte ne me fut pas du tout sensible. En sortant de là, je m'en allai chez Mmo la princesse de Conti, à qui je dis d'un air content : « Madame, si vous avez des affaires à la cour, je crois que ce sera fort prudemment fait à vous de menaployer; je ne sache personne en France qui ait plus de

1 Ix; sacre fut fait par l'cvéque de Soissons ; le duc de Nemours , arche» véque de Reims , n'étant pas prêtre.

* Le roi , avant réuni les chevaliers du Saint-Esprit , se prétenta en habit de novice, et se fit recevoir chev alier ; il reçut ensuite lui-même ton frère le duc d'Anjou, depuis duc d'Orléans.

pouvoir. Je viens vous offrir mes bons offices auprès de M. votre oncle; l'accueil que j'en ai reçu me fait croire que j'y suis beaucoup mieux que vous. »

Le lendemain, à six heures du matin, je reçus un courrier de Paris, de la part d'un de mes gens. Il me donnoit avis de la mort de l'évêque de Valence1. Sans perdre de temps, je m'en allai dans la chambre de M"* la princesse de Conti, et après lui avoir demandé pardon de l'avoir éveillée, je lui dis le sujet qui m'y avoit obligé. Je la suppliai de considérer de quelle importance il étoit pour ma fortune de ne pas perdre cette favorable occasion, et de prévenir Son Éminence, avant qu'elle pût dire qu'elle étoit engagée. Cette princesse s'habilla et alla chez M. le Cardinal. Dès qu'il l'aperçut : « Madame, lui dit-il, je sais bien ce qui vous amène si matin. » Ensuite il la fit entrer dans son cabinet, où il fut près de deux heures en conversation avec elle. J'attendois son retour avec grande impatience, sachant que ce moment décidoit de mon sort pour toute ma vie. Klle revint dans sa maison où je logeois aussi. J'y attendons dans une chambre qu'elle m'envoyât quérir ; mais elle ne témoigna pas d'empressement pour faire sa réponse; j'en pris un fort mauvais augure.

I / heure du dîner venue, je me mis à table sans qu'elle me dit rien pendant tout le repas ; mais son sérieux ne meconfirmoitquetrop dans ma première appréhension. Après le diner, voyant qu'elle ne s'expliquoit pas encore à moi, je crus qu'il falloit lui épargner la |>einede m annoncer elle-même une méchante nouvelle : « J'en-

1 Otarie* Jnc<|ur* dr (tt'hit «le I^rheron . rtiVjur cl romtr île Yalmr* *t <\c lh«'. mort 1«* !» juin 16S4.

i li

tends assez votre silence , madame, lui dis-je ; mai m'est important de savoir nettement , pour l'avenir, que je dois ou craindre ou espérer. » Elle me re'[> dit avec uu visage ni triste ni gai : « M. le Cardinal i positivement assuré que de celte affaire-ci vous se évêque; c'est tout ce que j'en sais. — Le seraî-je Valence, madame? lui dis-je. — Je ne réponds pas cela, répliqua-t-elle, mais enfin vous le serez. » Je savois que conclure de tout ce discours qui ne m' prenoil rien de positif. L'après-midi , M. l'abbé On dei , nommé à l'évèclié de Eréjus , vint rendre visit M™ la princesse de Conti. Elle lui parla de mon faire en ma présence. Je crus que cet homme, étoit au Cardinal, ne manquerait pas de lui fain récit de toute notre conversation. Je n'oubliai r pour exagérer les services que j'avois rendus; les p messes positives du Cardinal au prince de Conti p< le premier évêcbé vacant; l'affront qu'il feroil ù prince, s'il manquoit à une parole qu'il lui avoit t de fois donnée; le tort qu'il se feroit à lui-même; ferme résolution où j'étois d'aller, au cas de refus, Ir lendemain trouver mon maître, et de lui t que, ayant si mal fait mes affaires à la cour, je ne croyots pas capable de me mêler des siennes. Eulî: dis tout ce qui me vint dans l'esprit d'aigre et de do ians l'espérance que l'un ou l'autre feroit son effet ne sais si Ondedei en fit le récit au Cardinal , mai se pressa de me donner quelque espèce de satisl lion. Dès le lendemain, il médit : » Vous n'avez qu'à mercier le roi, il vous adonné l'évèclié de Saint-Mo — Monseigneur, lui réparlis-je froidement , je remei leroi et Votre Eminencesansattfndredav.inLi.i i

supplie de me pardonner la manière de remercie* ment ; c'est que je n'en veux point. Votre Éminence a promis à M. le prince de Conti le premier évéché vacant : c'est Valence qui vaque, ce n'est pas Saint-Flour. m M. le Cardinal voyant ma manière de lui répondre si fière, soit par adresse, selon sa coutume, soit par un mouvement naturel, s'emporta fort contre moi. 11 me dit que Saint-Flour valoit plus de vingt mille livres de rente, et que M. de Saint-Flour n'en vouloit sortir, que parce que l'air lui étoit contraire. Je lui répondis que je le supplioisde considérer, que j'avois bien fait voir que je n'étoispas intéressé, puisqu'il n'avoittenu qu'à moi d'avoir quelques unes des abbayes dont Son Eminence étoit pourvue; mais que je croyois qu'il y alloit de l'honneur de M. le prince de Conti de me faire donner Valence; que j'étois de même tempérament que M. de Saint-Flour, et que je savois bien que je n'y pourrois vivre. M. le Cardinal tâcha, par une infinité de paroles, à me faire consentir à ce qu'il vouloit ; mais me voyant inflexible, il me dit : « Eh bien, monsieur, si vous le voulez, j'en parlerai encore au roi ; mais prenez garde que cela ne ruine vos affaires. » Cette réponse ne me paraissant pas fort favorable, je lui répliquai, pour l'engager davantage, d'un visage et d'un air contents : « Monseigneur, puisque vous me faites la grâce de me promettre que vous demanderez au roi révècbé de Valence pour moi, je m'en tiens aussi assuré que si j'avois les bulles. I,a manière dont votre Eminence sert tous les jours l'État, ne laisse aucun lieu de douter qu'on ne vous accordât de plus grandes choses. Pour un homme de votre im|>orlance, la demande d'un évtVhé n'est pas une grâce, ce n'est

qu'une bagatelle. » Il airaoit passionnément les louanges, même jusqu'aux plus grossières. Il se radoucit et me dit encore une fois : « J'en parlerai au roi, revenez demain matin. » Ces dernières paroles, mais bien plus encore l'air dont il les prononça, me donnèrent une grande espérance.

L'abbé Fouquet lui avoit porté les nouvelles de la mort de l'évêque de Valence , et lui avoit en même temps demandé cet évêché pour M. de Saint-Flour. M. le Cardinal , désirant l'obliger, eût été bien aise que je me fusse contenté de Saint-Flour. 11 en avoit parlé à M"6 la princesse de Conti , qui n'avoit pas voulu me le dire. J'allai lui raconter toute la conversation que j'avois eue avec Son Éminence, et je la suppliai de se trouver chez la reine, lorsque le cardinal y viendroit, pour la faire souvenir de parler au roi, et même pour y appuyer mes intérêts. M"6 la princesse de Conti demeura toute l'après-dinée et tout le soir, jusqu'à ce que le Cardinal envoyât faire ses excuses au roi et à la reine de ce qu'il ne venoit pas ce soir leur rendre ses respects, à cause de la quantité d'affaires étrangères qui lui étoient survenues; de sorte que j'imaginai que mon affaire étoit retardée. Comme il m'avoit commandé de le venir trouver le lendemain matin, je crus que ma présence le solliciterait d'en parler ce jour-là. Je ne manquai pas de me trouver dans sa chambre. Du plus loin qu'il m'aperçut, il m'appela et me dit : « J'ai parlé au roi (quoiqu'il ne l'eut pas vu), et Sa Majesté vous a accordé l'évêché de Valence à ma prière; mais je vous défends d'en parler à qui que ce soit, j ai mes raisons pour cela, » Ensuite il me dit qu'il savoit que j'avois de l'étude, et

qu'il seroit à propos que je prêchasse une fois avant qu'on me donnât le brevet, afin qu'il parût que ce n'étoit seulement pas à mes services, mais à mon mérite aussi, que le roi accordoit cette grâce. Je lui fis de grands remerciements, et je m'offris à prêcher dix jours après, qui étoit le jour de la Saint-Jean.

Je me retirai de cette conversation fort satisfait, quoique, de temps en temps, il me revint quelques soupçons sur cetle exacte défense de parler de la grâce que je venois de recevoir. Je sus qu'il y avoit à la cour beaucoup de prétendants à cet évêché, jusque-là que deux ou trois se vantoient d'en avoir la parole du Cardinal. Pour découvrir s'il agissoit de bonne foi et me retirer de cette inquiétude, je m'avisai, de concert avec M"* la princesse de Conti, de remplir un des blancs-signés que M. le prince m'avoit laissés. J'écrivis une lettre au (Cardinal, par laquelle le prince de Conti lui demandoit cet évêché avec instance. Je crus que par la ré* ponse du Cardinal, je saurois quelle étoit sa résolution. Ce soir là un valet de pied de ce prince , demeuré à Paris malade , étoit venu à la cour après sa guérison , pour savoir si M"* la princesse de Conti ne voudrait point écrire à monsieur son mari qu'il alloit retrouver. J'instruisis ce valet, et jugeant que M. le prince de Conti pouvoit avoir appris la mort de l'évcque de Valence en passant par Valence, je datai la lettre de ce lieu-là. Je m'en allai avec ce valet de pied, qui paroisse )it tout crotté et fort fatigué de la poste, chez Son Kminence. Je lui présentai moi-même la lettre. Dès qu'il eut achevé de la lire, il me dit que M. le prince de Conti ne devoit pas avoir envoyé pour celte raison ; qu'il étoit pourtant bien aise de s'en servir pour quel-

fM MÉMOIRES

ques ordres qu'il avoit à lui envoyer, et que , dès le soir, je vinsse quérir des dépêches. Je n'y manquai pas. Dès qu'elles furent en mon pouvoir, je les portai chez Mme la princesse de Conti, et là, ayant ouvert la lettre de Son Éminence, nous trouvâmes qu'il mandoit précisément que le roi m'avoit donné l'évèché de Valence, et qu'il n'avoit garde d'avoir manqué à une chose qu'il savoit lui devoir être si agréable. Alors, pour la première fois, j'eus une assurance et une joie tranquilles de ma fortune. J'envoyai ce valet de pied à M. le prince de Conti, à qui j'écrivis tout ce qui s'étoit passé. Il reçut cette nouvelle à Montpellier avec un grand transport de joie.

La cour cependant s'en alla à Rethel où elle demeura quelques jours, et y passa la fête de Saint- Jean. Je prêchai devant le roi dans l'église des Minimes. Ed sortant de chaire, passant au milieu de l'église devant le Cardinal, il me donna le brevet de l'évêché de Va» lence ' en présence de toute la cour, et me dit : « le roi vous fait maréchal de France sur la brèche, n C'est un mot que depuis d'autres se sont attribué. Je remerciai dans l'église même Leurs Majestés, et dès que je fus en état de sortir des Minimes, je m'en allai

1 Daniel de Cosnac fut nommé évéque et comte de Valence et de Die le 24 juin 1654, étant à peine âgé de vingt-quatre ans. Les évéchés distincts de Valence et de Die, exposés à des vexations continuelles de la part des Dauphins, souverains du pays, avaient été réunis en 1273 par le pape Grégoire X, pour leur donner une plus grande force de résistance. Cette réunion avait eu lieu après la mort d'Amédée de Genève, évéque de Die, et sous le pontificat d'Amédée de Roussillon , évéque de Valence. Malgré cette réunion, Pévéque recevait toujours des bulles distinctes pour les deux évéchés. Lorsque Daniel de Cosnac fut promu à l'archevêché d'Aix en 4687, les deux évéchés furent de nouveau sépares.

citez le Cardinal pour lui témoigner ma reconnoissance. Il reçut mes compliments, comme si je lui eusse fait injure de croire que cela fût une grâce proportionnée à l'amitié qu'il avoit pour moi et au bien qu'il me vouloit. Il me fit remarquer qu'en me donnant luimême le brevet, il ra'avoit épargné cent pistoles qu'on donnoit ordinairement au commis du secrétaire d'État. Il désira que je partisse promptement pour aller à Paris donner ordre pour mes bulles, et qu'ensuite je me rendisse au plus tôt auprès de lui, parce qu'il étoit nécessaire qu'il eût quelqu'un pour solliciter les expéditions |>oiir la Catalogne; et après m'avoir fort embrassé, il me promit d'écrire à Rome pour le gratis de mes bulles. Je pris congé de lui pour m'en aller dès le lendemain à Paris, et toute la cour partit sur le minuit, a cause des chaleurs, pour s'en aller à Sedan. La ville de Stenay fut investie, et quand je fus de retour à Sedan ' , la ville de Stenay fut prise ; ce qui lit que la cour se mit en chemin pour les ennemis. En passant par Ham, ville de Picardie, où on séjourna un jour, j'eutrai dans la chambre du Cardinal pour lui communiquer quelques dépêches de Catalogue. Je fus interrompu par un courrier du maréchal de la Meilleraye, qui lui apprenoit que le cardinal de Retz s'étoit sauvé du château de Nantes. Cette nouvelle le surprit et l'affligea si fort, qu'il ne put dissimuler son chagrin. Il s'emporta contre le maréchal de la Meilleraye, jusqu'à le menacer de lui faire faire son procès. La prise d Arias ou la perte d'une bataille ne lui auraient pas

• 4> fut pendant et «rjoar de U cour a Sedan que Daniel de Coanae tenu une faveur dont il tu» parle point ici : il fut nommé conwt lier du roi ru v» <<in>nU |mi liilic» patrute» datée» du £2 juilkl IUS4.

été plus sensibles. Je sortis de sa chambre effrayé de ses premiers transports, ne pouvant comprendre que la retraite du cardinal de Retz pût faire d'aussi grands maux que ceux qu'il paroissoit craindre.

Le lendemain toute la cour arriva à Péronne, où Ton songea à secourir Àrras ! . Pendant que tout le monde étoit occupé à ces préparatifs de guerre "

si le roi n'a voit eu pour moi une bonté excessive. Je n'oubliai point de faire l'ignorant et l'étonné. Ensuite il me raconta avec tant d'exagération et d'emportement ce qui s'étoit passé dans le bal, que je n'eus pas lieu de douter qu'il ne fut fort éloigné d'approuver cette action. Quand il eut cessé de parler, je lui dis que je ne savois pas les raisons qui avoient porté M*9 la princesse de Conti à en user de la s<5rte; mais que je me croyois obligé de lui dire qu'il y avoit déjà quelque temps qu'on s'étoit aperçu à la cour que le roi téraoignoit pour elle un peu plus d'inclination qu'à l'ordinaire; que sans doute quelque indiscret l'avoit raillée là-dessus, comme si elle n'en eut pas été fâchée, et que peut-être elle auroit voulu faire voir mal à propos, par cet éclat, qu'il n'en étoit rien ; mais qu'il devoit considérer que madame sa nièce étoit une

1 Le fait le plus important de la campagne de 1654 fut la délivrance d'Arras, qui était investi par l'armée espagnole commandée par le prince de Condé; les Espagnols furent complètement battus par le maréchal de Turenne.

* U existe dans le manuscrit une lacune de quelques feuillets qui noue empêche de savoir quoi genre d'éclat la princesse de Conti crut devoir faire au bal, pour répondre à la galanterie, sans doute un peu compromet* tante, du jeune roi.

jeune personne d'une sincérité extraordinaire, éloignée de son mari, et qui avoit bien plus de vertu que de prudence; qu'enfin Son Éminence, avec un mot à lueurs Majestés, raccommoderoit tout. 11 fut bien aise de m'entendre parler de la sorte. Il me commanda d'aller représenter à la princesse combien étoit grande la faute qu'elle avoit faite, et ensuite de revenir chez lui où il vouloit chercher les moyens de remédier à ce qui s'étoit passé. J'allai chez elle, et je lui rendis un compte fort fidèle de tout l'entretien que j'avois eu avec M. le Cardinal ; je lui dis que javois devant lui blâmé son procédé, de crainte qu'on ne s'imaginât qu'elle l'avoit concerté avec moi ; je la suppliai même de ne point s'opposer à tout ce que M. le Cardinal lui proposerait, lui faisant connoitre que, quoi qu'elle piït faire, son action auroit tout l'effet qu'elle en avoit attendu. Je la conduisis chez M. le Cardinal, elle souffrit doucement ses reproches, et la chose se réduisit à des excuses qu'elle avoit promis de faire au roi; mais, depuis ce temps, le roi, comme je l'avois prévu, n'eut pour cette princesse que des civilités ordinaires, et tourna toutes ses inclinations du coté de M11* de Mancini, depuis connétable de Colonne, qui a été la première grande passion qu'il ait eue.

Dans le temps que toutes ces choses se passoient ii la cour, M. le prince de Conti en eut quelque vent en Catalogne, et voici la lettre qu'il m'écrivit sur cela :

« On dit ici publiquement que le roi est amoureux : mandez-moi bien précisément ce qui en est ; car de telle seroit, que je |K)urroib y a\oir intérêt. Encore nue fois dcchilfrez ceci vous seul. Nous savez ce

t|ue vous m'avez promis. Ceci est du dernier chiffre que vous m'avez envoyé. Adieu, i'rûlez cette lettre, n

Je la portai sur l'heure à la princesse, et je la suppliai de me prescrire la réponse qu'elle vouloit que je fisse. Elle trouva à propos que je fisse confidence de cette lettre à M. le Cardinal, afin qu'il ne blâmât pas tant sa conduite auprès du roi. Son Éminence me témoigna qu'elle ne seroit pas fâchée que je rendisse compte à M. le prince de Conti de tout ce qui s'étoit passé et de quelle manière sa nièce s'étoit conduite ; non-seulement alors il l'excusa, mais il lui donna des louanges. Ce qui l'avoit apaisé, c'est que, comme j'ai dit, le roi commencent à avoir de l'inclination pour M"* de Mancini, qui, aussi bien que l'autre, étoit sa nièce. Après avoir concerté la réponse avec la princesse, j'écrivis à monsieur son mari tout ce qui s'étoit passé ; mais de l'humeur jalouse dont il étoit, l'impression qu'il avoit prise n'étoit pas facile à détruire. Il voulut absolument que madame sa femme r allât trouver en Languedoc ; je fis tout ce qu'il étoit possible pour détourner ce voyage : j'opposai la volonté du Cardinal, celle de la reine, celle de la princesse ; mais après plusieurs lettres qui marquoient qu'il étoit insensible, enfin je reçus celle-ci :

« De Puvcerda, ce 22 octobre.

« Je veux absolument que ma femme revienne, c'est là ma dernière résolution , ainsi elle n'a qu'à partir celle-ci reçue, sans qu'il soit besoin de concert de famille pour cela. Que ma femme vienne donc promptement »

Je vis bien alors que ce voyage étoit d'une nécessité indispensable ; j'écrivis à M. le prince de Conti que

dans quinze jours, j'aurois moi-même l'honneur de la lui conduire. Le jour du départ avoit été fixé au 12 de novembre ; mais il fut différé par un accident. Le neuvième, cette princesse étant à la chasse avec le roi dans le parc de Yincennes, son cheval, en galopant, trouva un trou de lapin et trébucha ; elle tomba sur la tête. Ou la porta à Paris où les médecins, après lui avoir donné quelques remèdes, remirent au lendemain à juger quelles suites cette chute pourrait avoir. Je revins assez tard à l'hôtel de Condé ; dès que j'entrai, j'appris ce qui étoit arrivé ; je courus à la chambre de la princesse qui prit le soin de me consoler par des assurances réitérées que son mal n'étoit rien.

M. le prince de Conti avoit heureusement terminé sa campagne par la prise de trois ou quatre villes * où il avoit toujours été en personne, sans avoir laissé échapper une seule occasion d'agir et de s'exposer. Ainsi la bravoure de M. de Candale n'avoit nui ni à la réputation , ni à la gloire de ce prince. Il étoit déjà revenu à Montpellier, et on commençoit à y disposer les choses pour y tenir les États. 11 m'avoit écrit quelques jours auparavant que je demandasse à M. le Cardinal deux grâces: lune, d'accorder à Sarrasin l'emploi d'être le second homme du roi pour assister aux Ktats avec M. de Bezons, intendant; l'autre, la charge de lieutenant général des armées du roi pour M. de \ illars, premier gentilhomme de sa chambre.

Sarrasin m'avoit envoyé l'ordre de ce prince sur ce qui le concemoit, et m'écrivoit avec de si grauds empressements, qu'il n'aurait pas employé de plus forts

* ViUcfrancke , Putccnla. l'igrl et lr r bateau de fiehci

termes, quand il se fût agi de tout son établissement. J'eusse fort désiré de le pouvoir satisfaire; l'amitié que j' a vois pour lui étoit plus grande que jamais; mais M. le prince de Conti m'avoit écrit une lettre par laquelle il m'ordonnoit , non-seulement de ne point parler au Cardinal pour Sarrasin , mais d'empêcher qu'il ne lui accordât ce qu'il lui demandoit. J'étois (aché de ce que ce prince mettoit si peu de franchise dans son procédé avec un domestique pour lequel il pouvoit ne pas se contraindre, et qui d'ailleurs avoit beaucoup d'excellentes qualités. Il fallut pourtant obéir, et ce fut sur mon opposition que le Cardinal donna cet emploi à M. Bouchera t , depuis chancelier de France. J'étois bien facile que M. le prince de Conti me fît passer en cette occasion, dans l'esprit de Sarrasin, pour un faux ami ; mais je crus qu'il ne me serait pas dit fîcile de me justifier, lorsque je lui ferais voir en secret les ordres contraires que j'avois reçus.

Pour l'affaire de M. de Villars , je n'avois pas de contre-ordres; je lui étois obligé, et j'aurais été bien aise de pouvoir obtenir ce qu'il désirait. Je fus à Vincennes en parler au Cardinal ; Guilleragues s'y trouva et fut témoin de quelle manière je pressai Son Éminence. Il se mit en colère et dit qu'il quitterait plutôt le royaume ; que c'étoit une honte à M. le prince de Conti de faire de telles demandes ; qu'il y avoit ceut personnes dans le service qui avoient eu des emplois plus considérables, a qui il refusoit cette grâce. Comme je vis que je n'y pouvois réussir, je songeai à demander à M. le Cardinal qu'il lui donnât un régiment de cavalerie, perlé que cet emploi étoit plus solide, et qu'il servirait, la prochaine campagne, à le faire lieutenant gé-

DE DANIEL DE COSIfAC. 189

néral. Le Cardinal me l'accorda. Je crus avoir beaucoup fait ; mais un régiment ne satisfaisoit point l'ambition de Villars. Il crut que je n'avois pas bien sollicité ses affaires, et son amitié pour moi diminua.

Le dernier de novembre ', comme j'avois écrit à M. le prince de Conti, madame sa femme partit, et j'eus l'honneur de la suivre dans ce voyage.

Nous trouvâmes M. le prince de Conti à Remoulins. Il reçut madame sa femme avec mille caresses, et après ce premier abord, il vint à moi pour me témoigner que mon absence ne m'avoit rien fait perdre de son affection. Je lui rendis compte, en général, de ses affaires. Je lui dis la peine que j'avois eue à faire consentir Son Éminence au départ de madame sa femme, et il me |iàrut fort satisfait de mes services. Nous allâmes coucher à Nimes, où nous apprîmes que Sarrasin étoit à l'extrémité dans Pézeuas.

Les États étoient convoqués à Montpellier1, où nous arrivâmes le jour d'après. Sur le soir, M. le prince de Conti m'ayant pris seul dans son carrosse, s'alla promener dans le jeu de mail. Il me fit conter tout ce qui s'étoit passé â ce bal entre le roi et la princesse. Sa jalousie me parut forte , et , malgré ce que je lui avois écrit , et ce que je lui disois, il n'en revenoit qu'à |K»ine. Comme il révoit encore sur ce sujet, il aperçut un vieillard, autrefois aumônier de feu M. Vemont- Morenei, nommé Berger, qui venoit du côté de Pézeuas. Il me dit : « Voici un homme qui nous apporte sans doute des nouvelles de la mort de Sarrasin. » Kn

1 IV l'annrV 1H54.

* (V fut a <vttc **>tion rir f (Kft des Ktatt t\v Languedoc, que fut prise b «Irlihrratiuti ouiltc b rotituine Jet ducb rapportée dans U uotior.

effet, cet ecclésiastique lui rendit une lettre du P. Talon, confesseur de ce prince. Elle commençoit par ces mots : « Frater noster mortuus est. » Ensuite, il écrivoit toutes les particularités de sa maladie et de sa mort, la douleur qu'il avoit eue de sa vie passée, et le bon état auquel il étoit, quand Dieu l'avoit appelé. Le prince de Conti parut plutôt surpris qu'affligé de cette mort ; pour moi , j'en fus véritablement touché. Son esprit étoit agréable. au delà de toute expression ; sa conversation, charmante; il m'étoit même nécessaire en beaucoup d'occasions auprès de mon maître; d'ailleurs, il servoit un ami le plus adroitement du monde, quand il le vouloit. J'étois au désespoir de ne m'être pas justifié en lui montrant la contre-lettre du prince ; j'en étois d'autant plus chagrin que je savois que, durant sa maladie , il s'étoit plaint de mon peu d'amilié. M. le prince de Conti rentra dans Montpellier, et monta à la chambre de la princesse pour lui dire cette nouvelle; je me retirai dans la mienne, d'où une heure après, il me renvoya quérir. Je trouvai autour de lui beaucoup de gens devant lesquels il faisoit fort le triste ; il me prit même à témoin des larmes qu'il n'avoit pas versées, et je lui en fis crédit; mais dès le même soir, ne sachant à quel moyen recourir pour sa consoler, il fit jouer chez lui la comédie. Pour moi, je fus bien éloigné d'y vouloir assister, et je reconnus que j'aimois Sarrasin beaucoup plus que je n'eusse pensé : car je dois lui rendre cette justice qu'il mourut dans les plus chrétiennes dispositions du monde, s'écria nt à tous moments, les yeux baignés de larmes : « Discite justitiam moniti, et non temnere diiw. » Je dois encore à sa mémoire et à la vérité l'éclaircis-

sèment d'un faux bruit, dont l'impression est demeurée dans l'esprit de la plupart des gens. On disoil que, lorsqu'il refusa de prêter de l'argent à M. le prince de Conti, ce prince lui donna un si grand coup de la pelle du feu sur la tête, qu'il en étoit mort quelque temps après. Ce prince étoit incapable d'un tel emportement, même envers le moindre de ses domestiques. D'autres ont dit qu'il avoit été empoisonné dans un potage, par un mari dont il aimoit la femme, à Perpignan : cela n'étoit pas sans fondement, car elle mourut quelques jours avant lui. Quoi qu'il en soit, son mal commença par une grosse fièvre qui le prit au milieu d'uu bal, en dansant devant M. le prince de Conti.

Le lendemain de la mort de Sarrasin, M. le prince de Conti destina la charge de secrétaire de ses commandements, qu'il possédoit , à Guilleragues , pour lors retiré dans Bordeaux. En cette occasion , je puis dire que je ne lui fus pas inutile pour l'intendance de sa maison, que Sarrasin possédoit. Aussi Guilleragues y étoit en ce temps-là si peu propre, que ce prince ne songea pas à l'en pourvoir. Il se trouvoit même assez empêché à qui la donner. Sarrasin avoit bien introduit insensiblement dans les affaires un certain sous-intendant, nommé I)e Pille, qui étoit assez instruit; mais c'éloit un homme de petit génie , d'une figure désagréable, en qui M. le prince de Conti n'avoit aucune confiance. lie voyant dans cet embarras, je m'offris à prendre ce soin pour un an , en attendant qu'il eût jeté les \eux sur quelques personnes capables de bien remplir cette place. Je lui disque je croyois que toutes ses affaires consist oient a régler la dé[>ense de la maison, ;i bien examiner ses revenus, à les faire sotgneu.

«tt MÉMOIRES

>ro>ont éviter; que, pour sa dépense, j'y travaillerais axant son départ, et qu'il avouerait peut-être que je u a vois pas mal profité de mon apprentissage, ayant do depuis six mois comme intendant de madame sa tomme. M. le prince de Conti reçut agréablement mes offres, et trois jours après, je lui fis voir les états de la dépense de sa maison avec plus d'ordre qu'il n'en a voit jamais vu. 11 me trouva plus économe qu'il n'avoit pensé; mais comme, après avoir fait ce règlement, il falloit avoir de quoi l'exécuter, et que pour lors l'argent nous manquoit, je lui fis connoitre que, presque tous ses revenus dépendant de la cour, je pourrais mieux que tout autre, en sollicitant Son Éminence pour des affaires de la guerre, le solliciter aussi pour ses affaires domestiques. Il me donna tous les pouvoirs que je lui demandai avec une si grande confiance, que j'avois, à cet égard, la même autorité qu'il aurait pu avoir lui-même.

Outre les affaires dont je fus chargé, j'eus aussi ordre de songer à obtenir de la cour les choses qui étoient nécessaires pour la campagne prochaine. Il me commanda aussi de demander le gouvernement deGuyenne, qui se trouva vacant par la condamnation de M. le Prince , son frère. Je m'étois extrêmement opposé à cette demande; je trouvois peu honorable à M. le prince de Conti de prendre les dépouilles de monsieur son frère ; je ne trouvois pas même cet établissement solide, comme il est arrivé depuis ; que lorsque M. le prince de Condé feroit sa paix, on le rétabliroit dans ses charges et dans ses gouvernements.

Je m'étois mis en tète de rendre la vice-royauté de Catalogne perpétuelle , et d'en faire un gouvernement

pour lui, qui serait aisément devenu considérable par la quantité de places qu'il eût eues en sa disposition, par le commandement de l'armée, et par les conquêtes qu'il y pouvoit faire. C'était une province frontière proche de Languedoc où il pourrait aller tenir les États tous les hivers, et dont il pourrait retirer plus de cent mille livres de rente. Mais les conseils de Sarrasin lui avoient fait venir l'envie du gouvernement de < Juvénile, et cet homme et oit si adroit et si persuasif que, même après sa mort, ils restèrent si bien imprimés dans l'esprit du prince, qu'il ne fut pas possible d'en détourner l'effet. Cependant, ce que Sarrasin en avoit fait, n'étoit que parce qu'il vouloit aller revoir, à Bordeaux, M"" de Bacalan, sa maîtresse. Je fus aussi chargé de faire à Son Eminence la demande du Château Troni|M»tte, avec cette restriction pourtant que si j'y trou vois trop d'obstacles, je pourrais ne m'y |>as obstiner. M. le prince de Conti me dit encore que, pour obtenir plus facilement la (iuyenne, j'offrisse de sa part, de remettre le gouvernement de Berry à la personne que Son Kminence en voudrait gratifier; enfin je fus chargé de demander à M. le Cardinal que M. le prince de Conti put ôter le gouvernement de Damvilliers à M. le marquis de Sillery, pour y mettre à sa plaee le marquis de Villars.

■le partis à minuit de Montpellier el j'arrivai à Paris le premier jour de Tannée lli,V). Dès que je fus arrivé, j'allai rendre compte à M. le Cardinal de l'heureux \o\;i^c de sa nieee. Je lui parlai des desseins qu'on a\oit faits pour la eampague prochaine en Catalogne, des Nerourh d'hommes et d'argent qui \ étoient nécessaires. Je lui demandai le gou\ernement dcCuyetine; i 13

nuis comme si en cela M. le prince de Conti eût cru l obliger, parce qu'au cas que M. le Prince revint, il le retireroit facilement de ses mains. I,e Cardinal approuva ce dessein , et me promit de le faire réussir auprès du roi. Je ne voulus point parler dans cette première conférence du Château Trompette, l'affaire étant un peu plus délicate , et j'attendis que je fusse sûr du gouvernement de Guyenne. Je fis connoître à M. le Cardinal la résolution que M. le prince de Conti avoit prise de retirer le gouvernement de Damvilliers des mains de M. de Sillery, et le Cardinal le trouva bon; mais il me dit qu'il falloit ménager cette affaire sans éclat , et il voulut se charger de cette négociation , pour faire plaisir, sans doute, à M. le président de Rellièvre, cousin de M. de Sillery. Je dis aussi à Son Éminence que M. le prince de Conti le supplioit d'agréer que je lui rendisse compte de ses affaires domestiques, que Sarrasin, en mourant, avoit laissées en grand désordre, tant pour lui demander ses conseils, que son secours. Dès le lendemain, j y travaillai avec une application incroyable. Je trouvai qu'il n'y avoit pas un sol entre les mains du trésorier, qui étoit commis de feu Sarrasin ; que le revenu consistoit en :

Cent cinquante mille livres de rente en fonds de terres ;

Cent mille livres de pension que le roi donnoit;

Six vingt mille livres dont Son Éminence gratifioit tous les ans ce prince , en forme de pension , sur les bénéfices qu'il lui avoit remis.

Tous les revenus des terres avoient été payés, ex* cepté quelques restes demeurés entre les mains des fermiers les plus mauvais payeurs. On avoit reçu un

quartier par avance de la pension du roi et de celle que donnoit Son Eminence, de sorte que je ne sais comment Sarrasin, s'il eut vécu, auroit pu faire subsister la maison, à moins qu'il n'eût quelques ressources qui n'étoient pas connues. L'état du revenu et des dettes étant fait, je le portai à Son Eminence; je lui justifiai que M. le prince de Conti devoit dans Paris huit cent mille livres , dont il payoit quarante mille livres d'intérêt tous les ans; que les gages et les pensions des domestiques montoient par an à soixante et dix mille livres; que, pour la réparation des fermes tous les ans, pour les cas fortuits, pour les procès, il falloit diminuer trente mille livres sur le revenu des terres, de sorte qu'il ne restoit pas en tout deux cent mille livres de bon, ce qui uYtoitpas capable d'entretenir les maisons de Leurs Altesses six mois, principalement lorsque le prince commandoit les armées du roi. Je lui dis ensuite, car il étoit vrai, que j'avois laissé la maison du prince tellement engagée en Languedoc, que j'appréhendois qu'il ne lui arrivât quelque affront, avant vécu toujours à crédit depuis qu'il y étoit. Je le suppliai de lui (aire avancer soixante mille livres sur la pension qu'il payoit volontairement, afin qu'avec cette somme, et ce qu'on retireroit des Étals, on put dégager sa maison, et avoir du temps pour pourvoir à sa subsistance. M. le Cardinal me fit donner quarante mille livres, que j'envoyai par un courrier exprès en Languedoc, avec un ordre au trésorier des Etats de payer comp* tant, par avance, 1<» présent qu'on faisoit à M. le prince de Conti. Ainsi, avant mis ordre aux affaires de la maison pour quelque temps, je commençai à parler de nouveau à Son Eminence du gouvernement de Guyenne.

IVs la seconde fois que je l'en pressai, elle me dit \|Uo Sa Majesté l'avoit agréablement accordé à sa prière; qu'il commanderait à M. de Laurillères de mon délivrer l'expédition. Pour lors, je crus que je [Htuvois lui faire ouverture du Château Trompette. Pour rendre ma négociation sur cet article plus facile, je ne voulus pas en faire une affaire, et, dans ce dessein , je supposai que c'était une dépendance certaine du gouvernement de Guyenne. Ainsi je lui dis : « Votre Éminence désire-t-elle qu'en expédiant les provisions du gouvernement de Guyenne, on y comprenne aussi le ("bateau Trompette, ou aime-t-elle mieux que ce soit par des provisions séparées? — Comment ! me répondit le Cardinal en colère, le Château Trompette ! Le roi ne veut point donner aux gouverneurs de province des gouvernements particuliers. On a vu, par des expériences, quels grands désordres cela peut causer; c'était un des plus grands abus qui fût dans le royaume. » Je le suppliai déconsidérer que jamais le gouvernement de Guyenne n'avoit été donné qu'on n'eut aussi en même temps donné le Château Trompette; que M. d'Epernon et M. le Prince avoientété pourvus de l'un et de l'autre; qu'il y alloit de l'honneur de M. le prince de Conti de n'être pas plus maltraité ; qu'il lui seroit honteux de voir démembrer en sa personne ce gouvernement. Il m'interrompit pour me dire que tout le conseil du roi s'élèverait contre lui, s'il vouloit seulement proposer une chose qu'ils avoient tous condamnée. Je lui dis qu'assuré* ment, quand Son Éminence y auroit bien songé, elle ne trouverait pas trop à propos qu'on commençât k faire exécuter cet ordre en la personne de M. le prince

île Conti, et qu'il sembleroit à toute la France qu'on le tieudroit suspect. I>e Cardinal s'emporta fort contre moi, ce discours lui paroissant un \hu trop pressant. Il me dit qu'il en écriroit à M. le prince de Conti, qu'il ne doutoit pas que, quand il en auroit envie, il ne s'en relâchât a sa considération , étant certain que cela lui feroit une affaire auprès du roi.

Comme je vis que M. le Cardinal s'emportait fort, je lui dis que je serois bien aise qu'il prit la peine de lui en écrire, parce que mon ordre étoit de lui en faire la demande, et que je n'osois pas m'en dispenser. Son Fminence se remit à ce discours, et il en écrivit dans les plus forts termes qu'il put. J'écrivis de mon côté et suppliai M. le prince de Conti de tenir bon, et je lui promis que j'emporterois la chose, que je croyois pour lui de très-grande importance, Cagné par mes raisons, il fit réponse à Son Kminence qu'il ne pouvoit pas servir le roi dans Bordeaux, où il avoit beaucoup d'ennemis, s'il n'y avoit du crédit, et qu'il n'y avoit que le Château Trompette qui put 1 y faire craindre et respecter; de sorte que le Cardinal, voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir par celte voie, me dit que le roi avoit déjà donné le gouvernement du Château Trompette à M. d'Estrades, depuis maréchal de France, qui étoit un homme de grand mérite et fort de ses amis. Je savois que M. d'Estrades se soucieroit peu du Château Trompette, s'il n 'avoit la lieutenance de roi de (■menue. Le (Cardinal donnoit de grands dégoûts à M. de Saint-Luc pour l'obliger à se défaire de cette charge qu'il |>ossé<Ioit. J'allai trouver M. de Saint-Luc; je lui représentai «pie s'il quittoit sa charge, il ne seroit plus qu'un courtisan inutile; qu'il ne s étonnât

t*« MÉMOIRES

point des menaces du Cardinal; qu'il serait absolu dans la Guyenne, M. le prince de Conti passant les étés à la tète des armées, et les hivers à tenir les États de Languedoc et à la cour; qu'il se reposât sur la protection et l'amitié de M. le prince de Conti, qui ferait sa paix avec le Cardinal. M. de Saint-Luc me crut, et M. d'Estrades, désespérant d'obtenir la lieutenance de roi, ne songea plus au Château Trompette.

Je profitai de cette favorable conjoncture pour redoubler mes instances, et j'obtinsenfin que M. de La Vrillière me donnât la provision du gouvernement de Guyenne et celle du Château Trompette. En sortant de chez M. le Cardinal, je trouvai M. de La Vrillière dans l'antichambre ; je rentrai avec lui et je suppliai M. le Cardinal de lui donner Tordre nécessaire. Comme il venoit d'accorder cette grâce, il ne put s'en dédire. Il sembloit que je prévoyois ce qui devoit arriver. Je fis expédier sur-lechamp ces deux provisions , je les portai chez M. le garde des sceaux, je les lui fis signer et sceller, et tout cela devant la nuit. Le lendemain sur les dix heures du matin, un valet de pied de Son Éminence me vint dire de sa part de l'aller trouver. Il me dit d'abord qu'ayant voulu parler au roi et à la reine du gouvernement du Château Trompette, Leurs Majestés avoient témoigné y avoir tant de répugnance, qu'il n'avoit pas osé leur dire qu'il eut déjà donné Tordre d'en expédier les provisions; qu'en attendant qu'il pût les y faire consentir, il falloit qu'il eût les provisions en son pouvoir, et que je les lui allasse chercher. Je lui ré* pondis que j'étois bien fâché de n'être pas en état de lui obéir, parce que dès le moment que je les avois retirées, j 'a vois fait partir un courrier pour ne pas tarder

un moment la joie de M. le prince de Conti. Sur cela M. le Cardinal se mit dans une colère capable d'étonner tout autre que moi; il me dit qu'il savoit bien que c'étoit moi qui avois porté M. le prince de Conti à demander ce gouvernement ; que c'était pour le donner à mon frère; qu'il romprait bien mes mesures; qu'on verrait qui l'emporterait, de nous deux, dans l'esprit de M. le prince de Conti; qu'il savoit mieux que moi ce qui étoit pour ou contre les intérêts de ce prince ; qu'il lui manderait qu'un domestique comme moi étoit capable de ruiner toutes ses affaires auprès du roi ; que je devois prendre exemple sur l'abbé d'Estrées, depuis cardinal, dont on venoit de révoquer le brevet pour Tévêché de Laon.

Tous ces emportements m'obligèrent de lui répondre que je n'avois pas l'honneur d'être connu de lui ; que mon intérêt n étoit pas capable de me faire agir; que le gouvernement du Château Trompette étoit déjà promis à tavardin , frère de M. le duc de Roquelaure, et non pas au mien ; que je n'étois pas si fou que d'espérer de l'emporter sur Son Éminence dans 1 esprit de mon maître; que quand je serais assez puissant pour m'en flatter, j'étois trop attaché à M. le prince de Conti pour le vouloir ; que je savois le respect que je lui devois, et que je me retirerais dès le moment que je lui serois désagréable. Mes paroles le radoucirent un peu. Il me proposa de renvoyer après ce courrier; mais je lui dis qu il étoit |>arti d'ici, il y avoit plus de vingt heures, outre que je ne savois s il avoit pris le grand chemin de Lyon ou celui de Bourgogne. Cette difficulté le remit non-seulement dans sa première colère , mais l'augmenta de Ixaucoup. Il jeta

sa calotte par terre, et se mit sur son lit, si transporté, qu'il en avoit presque perdu la parole. M. 1 evêque de Rodez, depuis archevêque de Paris, entra dans la chambre en ce moment. Dès que M. le Cardinal le vit, il s'écria : « Voyez 1 état où cet homme ma mis; qu'on me laisse un peu de repos; je n'en puis plus. » Ce discours obligea M. de Rodez de se retirer, aussi bien que moi.

Quand je fus de retour, je fis réflexion à toutes les choses qu'il m'avoit dites; mais rien ne me donna tant d'inquiétude que la menace de révoquer le brevet de l'évêché de Valence. Je navois pas encore obtenu mes bulles, parce que peu de temps après ma nomination Innocent X étoit mort , et l'élection d'Alexandre Vil étoit à peine achevée. Cela m'obligea d'envoyer un courrier exprès à Rome pour presser l'expédition de mes bulles, aimant beaucoup mieux renoncer au gratis, qu'on me faisoit espérer, que de demeurer dans cette alarme. Deux jours après, le Cardinal m'envoya quérir. Il exigea de moi que j'allasse en Languedoc, pour obliger M. le prince de Conti de lui renvoyer la commission du Château Trompette. Comme j'avois demandé la permission pour M. le prince de Conti de vendre son gouvernement de Berry pour acquitter une partie de ses dettes, je pris occasion d'insister sur cette permission. Son Eminence y consentit et régla le prix à deux cent mille livres , à condition que M. le maréchal de Clérembault eu auroit la pré* férence. Je m'avisai encore de demander la pension de premier prince du sang , puisqu'il l'étoit en effet par la condamnation de M. le Prince. M. le Cardinal approuva fort cette proposition, et me loua

d'y avoir songé; il ajouta que le roi le trouveroit bon , et me permit d'en assurer mon maître. Il me proposa ensuite de mettre dans les affaires de M. le prince de Conti, sous moi , un Italien nommé Marquisio, dont il me dit beaucoup de bien. Il me promit qu'à mon retour, je trouverais le marquis de Sillery tout prêt à sortir de Damvilliers, et après m'avoir encore fort recommandé de lui rapporter les provisions du Château Trompette, je pris congé de lui, le lendemain matin , vingt-quatrième jour du mois de mars de Tannée 1655; et parce que j'avois dessein d'établir dans la charge de trésorier de la maison M. de Jasse, qui étoit attaché à moi, et dont je cotinoissois la fidélité et l'habileté, je Tameuai avec moi. Je ne doutai pas que M. le prince de Conti ne le prit et n'avouât quelque jour, comme il Ta fait depuis si hautement, qu'en cet homme je lui avois fait un grand présent.

En arrivant à Lyon, je vis M. l'archevêque; il me demanda ce qui me faisoit aller en si grande diligence. Comme toute la cour l'avoit su, je ne lui en fis point de secret. Il s'informa de moi si je croyois y réussir. Je lui dis qu'il étoit bien malaisé que je pusse répondre rien de positif sur ce sujet. Notre conversation finit là. Je partis de Lyon et j'arrivai à Montj>ellier le cinquième jour après mon départ de Paris.

M. le prince de Conti étoit si satisfait des soins heureux que j'avois pris pour ses affaires, qu'il me reçut mieux que jamais. Après lui avoir rendu compte de cette pension de premier prince du sang, de la permission de vendre son gouvernement de lierry, de vingt mille t'eus que je lui apportois en lettres de change, et du détail des autres aflàires que j'avois conduites

^^ ufaMiewent , je vins au principal sujet de mon V'v^ It lue demanda mon sentiment sur ce point; v .iâc retranchai longtemps sur la seule volonté de lui ^x u . Il me pressa de nouveau ; alors je lui dis que ce u doit qu'une bagatelle que le Cardinal avoit prise de tt a\ ers sans que je susse pourquoi , si ce n'est que j'a- \ois connu qu'il vouloit établir en Guyenne M. d'Estrades. J'ajoutai que cette vue étoit opposée aux intérêts de M. le prince de Conti, ne doutant point que Son Éminence ne regardât M. d'Estrades comme sa créature, et qu'il ne lui donnât toute sa confiance; de sorte que ce seroit en quelque façon lui donner un gouverneur dans son gouvernement même ; qu'il falloit qu'il tint bon ; que la colère du Cardinal passerait ou qu'elle tomberoit toute sur moi ; que cette affaire avoit tant fait d'éclat, qu'il y alloit de son honneur de n'en plus démordre; qu'en ce cas, il seroit toujours à temps pour faire valoir cette déférence au Cardinal et en tirer de grandes récompenses.

M. le prince de Conti étoit alors si satisfait de moi , que dès que je proposois une chose, j' a vois le plaisir de la voir réussir. Je lui fis agréer M. de Jasse pour son trésorier, Marquisio pour intendant de ses affaires, le père de Langlade pour intendant de Guyenne ; et Guilleragues s1 étant mis dans la tête que la qualité de secrétaire n'étoit pas assez noble pour un garçon, je lui fis donner des provisions ad honores avec quelques fonctions sur les domestiques. Je trouvai qu'il étoit fort mal avec le marquis de Villars, jusque-là que M. le prince de Conti n'avoit pu concilier ces deux esprits. Guilleragues croyoit que je me déclarerais en sa faveur, et se fondoit sur notre ancienne amitié, née dans

le collège , et fortifiée par ce qui s'étoit passé à Bordeaux , et par quelques services que je lui avois déjà rendus. 11 les regardoit comme des gages de mon amitié, parce qu'on ne veut jamais perdre ses avances, et qu'on aime ordinairement les gens à qui on a fait du bien plus que ceux de qui on en a reçu. Villars étoit persuadé que je lui serois favorable, à cause de l'obligeante délation qu'il avoit faite pour moi contre Vardes. Chacun d'eux jugeoit bien qu'il lui sei oit avantageux de m'avoir de son côté, de sorte que c'étoit à qui me feroit plus d'avances. Je voulois d'abord être neutre et les raccommoder; mais la chose n'ayant pas réussi, je crus qu'il étoit de ma générosité de n'abandonner pas C.uilleragues qui me paroissoit le plus foible. Je le regardois comme une personne dont la fortune étoit plus dépendante de moi que celle de Villars, et je crus par conséquent qu'il seroit plus engagé à m'être fidèle. Villars me sut si mauvais gré de cette déclaration, qu'il rompit avec moi fièrement. Je reconnus d'ailleurs que j'avois dans la maison un ennemi secret qui nevoyoit pas sans chagrin le crédit que j'y avois. C'étoit Esprit , celui que Sarrasin apj>ela , durant la dispute de Jol> et iïl'rftnie\ M. Esprit de r Oratoire.

Cet homme s'étoit établi auprès de M. le prince de Conti par l'esprit qu'il avoit assez agréable, et plus encore ]>ar une complaisance si fade, qu'il me déplut d'al>ord. Il s'étoit attendu que je le considérerois assez |N>iir lui confier toutes les affaires de la maison, et que je lui donnerois par là le moyen d'être intendant , et

• Deux Minnrtt qui partagèrent en ce teinpê-là toute U cour ; criai <k Job avait été fait par Braaeradc, cl celui àWrmmit par Voiture.

il le désiroit fort. Comme je ne répondois pas à son attente, il prit une forte haine contre moi, et cette haine a été depuis le fondement et le principe de tous les désagréments qui me sont arrivés dans cette maison. 11 forma le dessein de me nuire auprès de M. le prince de Conti et auprès de la princesse. 11 comprit bien qu'il n'y réussiroit pas en ma présence; il attendit donc à y travailler après mon départ. Il vivoit civilement avec moi , comme un vieux courtisan qui sait s'accommoder au temps et à la faveur. Pour moi , je croyois bien qu'il avoit des accès familiers auprès de l'un et de l'autre, et qu'il étoit prudent de le gagner; mais j'a» vois, comme lui , beaucoup d'ambition , et d'ailleurs une humeur brusque qui ne me permettoit pas de le ménager. 11 arriva en ce temps-là une chose de rien , s'il faut ainsi dire, qui mit le comble au mépris que j'a vois pour lui. M. le prince de Conti s'étoit mis dans la tête d'aller en masque courir les bals de Montpellier ; je fis pour l'en détourner tout ce que je pus. Je lui donnai assez à connoître que le seul plaisir étoit de se masquer et de n'êlre pas connu. Cependant f personne que moi ne s'y opposant , il se masqua. Dès qu'il eut achevé de s'habiller, Esprit entra dans sa chambre, et l'ayant considéré longtemps avec un étonnement affecté, il s'approcha de moi, et d'un ton de voix extrêmement fort, quoique étouffé, il me demanda : «Qui est celui-là?» Je sortis de là en m'écriant : « Oh ! le lâche flatteur ! » On peut juger si Esprit me le pardonna.

Cependant je songeois à retourner à la cour. Je pris de M. le Prince toutes les instructions et les ordres nécessaires, et je me rendis à Paris. En y arrivant, on me

remit une lettre que le courrier de Lyon apportait. La voici; elle ëtoit du cardinal Mazarin :

« Monsieur, j'ai été surpris d'apprendre que vous ayez dit que M. le prince de Conti n'iroit pas à cette campagne servir le roi en Catalogne; que sa santé ne le lui permetloit pas, et que vous étiez d'avis qu'il s'en allât servir en Guvenne; car vous m'avez tenu des dis* cours tout contraires. Je ne sais point à quoi attribuer ce changement, et d'autant plus que, n'y ayant personne qui s'intéresse avec plus de sincérité et de passion que moi à la santé de mondit prince et à son véritable bien et avantage, vous ne deviez pas me cacher ses sentiments, ni les vôtres , sur ce que dessus. Quoique je sois persuadé que M. le prince de Conti se conformera toujours avec plaisir à ce qu'il reconnoîtra être de mes intentions , et qu'il déférera quelque chose à mes conseils , je ne laisse pas pourtant de souhaiter que vous m'éclaircissiez des motifs du discours que vous avez tenu , vous ayant promis de vous faire savoir sincèrement ce qu'on me diroit sur votre sujet.

c< Je suis, monsieur, votre très-aflectionné serviteur,

«l^e card. Mazaiun. »

# Cette lettre, toute écrite de la main de Son Emi-

nence, me surprit , ne me souvenant d'avoir jamais rien dit d'approchant. Je m'en allai chez Son Kminence, croxant que le mauvais succès de mon voyage et ce nouveau reproche l'obligeroient à me faire une étrange réception. Comme il avoit déjà su par une lettre de M. le prinec de Conti qu'il s'ohstinoit à garder le Château Trompette , Sou Kminence me parla d'abord de

ce qui étoit dans sa lettre. Il eut la bonté de me dire que l'archevêque de Lyon lui avoit donné cet avis. Je ne fis que sourire , et F assurai que je ne lui avois pas dit un mot de tout cela, mais qu'il avoit voulu faire sa cour à mes dépens. Après cela, à peine me parla-t-il du Château Trompette ; il me fit seulement connoitre qu'il croyoit assez que j'avois porté M. le prince de Conti à ne se point relâcher là-dessus. Je m'étois muni d'ordre par écrit de ce prince , par lequel il m'étoit fort expressément ordonné de ne point démordre sur cet article; en le montrant, j'aurois pu me justifier, mais comme je ne me trouvois point fort pressé , je crus faire plaisir au prince de n'en point parler. Le Cardinal s'étendit sur les desseins de Catalogne, l'armée devant bientôt se mettre en campagne, et je sortis de cette conversation plus satisfait que je n'avois espéré en y entrant.

Quelques jours après, j'allai entretenir le Cardinal des affaires domestiques de M. le prince de Conti. J'avois apporté un pouvoir pour traiter du gouvernement de Berry, et je reçus ensuite deux cent mille livres du maréchal de Clérembault, avec qui le marché avoit été conclu. J'employai aussitôt cette somme au payement de deux cents artisans ou marchands. 11 y en avoit quelques-uns de si pauvres, que je fus obligé d'en envoyer chercher plusieurs dans les hôpitaux. En trois jours, je payai cent trente mille livres, dont le plus fort créancier ne pouvoit prétendre au plus que quatre mille livres ; les autres soixante et dix mille livres servirent à acquitter les arrérages de quelques pensions que M. le prince de Conti devoit à MM. de Chevreuse et de Joyeuse, du temps qu'il étoit

abbé de Saint-Denys et de Cluny. Avec cette somme j'eus une quittance générale de ces messieurs , à qui il étoit dû près de deux fois autant. Après cela je m'occupai fort à rétablir les affaires particulières de mon maître : j'augmentai assez considérablement le revenu de ses terres et diminuai de beaucoup ses dépenses.

Environ ce temps-là , M. le prince Thomas \ qui avoit eu la charge de grand maître de la maison du roi par la condamnation de M. le Prince, vint à mourir. J'écrivis à M. le prince de Conti que, puisqu'il avoit bien voulu prendre le gouvernement de Guyenne, je croyois qu'il ne sèroit pas f&ché que je demandasse encore pour lui celte charge, mais que je n'avois pas osé le faire sans son ordre. En attendant sa réponse, je trouvai une conjoncture favorable pour cette affaire, et j'en fis usage : je parlois un jour à M. le Cardinal et j'exagérois, à mon ordinaire, la pauvreté de M. le prince de Conti; Son Éminence en parut assez touchée, et me témoigna de l'inquiétude et du désir d'augmenter le bien de ce prince. Voyant le Cardinal en si bonne disposition , je lui proposai cette charge. 11 me dit que la princesse de Carignan la demandoit avec grande instance pour un de ses fils, mais qu'il la demanderait au roi pour M. le prince de Conti. Deux jours après, il me dit que Sa Majesté la lui avoit accordée. Ce]>endant je reçus la réponse de ce prince , qui me défendoit d'en parler de peur de l'exposer au déplaisir d'un refus. Je laisse à penser combien cet ordre augmenta la joie que j'eus d'y avoir réussi. Cette

' ThoiDM-Françoif de Savoie, prince de Carignan, Cl* de Charte»» Kaimaiiuel , duc de Savoie.

charge, outre l'autorité qu'elle donnoit dans la maison du roi, valoit quarante mille livres de revenu. Après quelques semaines écoulées, je représentai au Cardinal que le prince de Conti, dans ce commencement de campagne , n'avoit pas un sol pour remettre son équipage; M. le Cardinal lui fit régler mille écus par mois, et me fit donner quarante mille livres pour son équipage.

Je me servis encore des prétentions que M. le prince de Conti avoit sur les biens de M. le Prince, en qualité d'héritier de feu madame sa mère. Je remontrai à Son Éminence qu'il n'étoit pas raisonnable que le bien de M. le prince de Conti fût en dépôt entre les mains de séquestres ou des créanciers de M. le Prince, et je la suppliai de vouloir lui faire donner par provision la jouissance de la terre de Châteauhriant et de Saint- Maur , ce qui étoit encore bien moins que ce qui lui étoil légitimement dit, et qui ne lui seroit pas adjugé, lorsque le Parlement jugeroit le procès dont il s'étoit saisi à ce sujet , et que par générosité on n'avoit pas voulu poursuivre pendant la disgrâce de ce prince ; que ce n'étoit pas une faveur, mais une justice, M. le prince de Conti étant le premier et le plus privilégié créancier de monsieur son frère. Sur cette prétention, j'obtins aussitôt la jouissance de ces deux terres , qui valoient soixante mille livres de rente.

Je ménageai encore, en passant en ]>oste, la bonne volonté des habitants de Pierrelate en Dauphiné , et leur ayant procuré la décharge de l'étape, je les obligeai de se donner a ce prince, et mille écus de revenu chaque année.

Dans le temps que je travaillois avec tant de soin

et de succès à rétablir les affaires de mon maître, Esprit travaillent à détruire les miennes. Un des meilleurs moyens qu'il s'imagina pour y réussir , ce fut de réunir Villars et Guilleragues, et de les intéresser à se joindre à lui pour me nuire. Il n'eut pas de peine à gagner Villars, déjà aigri contre moi , et pour Guilleragues , il en vint à bout, en lui remontrant sans cesse qu'il n'étoit guère habile de s'attacher à moi, qui étois bien plus son maître que M. le prince de Conti ; que, dans l'état où étoit Guilleragues, il ne ferait jamais que le personnage d'un misérable subalterne, au lieu qu'il ne devoit songer qu'à remplir insensiblement ma place auprès du prince et même à la cour ; enfin il sut si bien flatter et prendre ce Gascon par la vanité, qui éloil son foible, qu'il le persuada. Ainsi tous trois conspirèrent à me détruire.

Guilleragues a voit naturellement beaucoup de penchant au plaisir, et peu aux affaires, bon, facile, croyant aisément les choses qu'il désiroit. Il crut que, d'agir comme il faisoit, n'étoit pas une trahison formelle, et que j>eut-ctre, à l'aide de ses deux amis, il s'élèveroit à une meilleure fortune. Ce nefut pas la seule chose qu'Esprit trouva contre moi : il s étoit a|>erçu, comme je l'ai déjà dit , que la princesse avoit assez de bonté |>our moi , ce qu'il sup|>ortoit fort impatiemment. 11 songea, mais toujours par des voies souterraines et secrètes , à saper cette intelligence. Tantôt, à ce qu'on m'en a dit, il disoil quelque |>etit mot contre moi ; s il étoit bien reçu, il s'avançoit un |>eu davantage; tantôt il tâchoit de se rendre agréable par sa basse complaisance , et voyant que sa conversation plaisoit à la princesse , il se flattoit que c étoit sa personne. 11 eût bien voulu i 14

nie rendre de mauvais offices auprès de M. le prince de Conti, mais, à chaque courrier, il é toit si content de mes services, que n'y voyant pas de jour, Esprit fut contraint d'attendre quelque moment favorable.il ne perdoit pas la moindre occasion ; son principal ressort étoit le prétexte d'une dévotion qu'il affectai t. Il me louoit d'être un fidèle domestique; mais il disoit que j'étois évéque, et qu'il ne savoit si, en conscience, je pouvois agir pour d'autres affaires que pour celles de mon diocèse. Quoiqu'en ce temps-là le prince se moquât de ses raisonnements , Esprit jugea avec assez de bon sens qu'enfin ils pourraient faire leur effet. C'est ainsi que cet homme ne pouvoit pas manquer d'être fort dangereux , puisque, pour me perdre» il se servoit de Dieu et du diable.

M. le prince de Conti s'en allant en Catalogne, Esprit aima bien mieux demeurer auprès de la princesse que d'aller à l'armée. Dans ce temps, j 'a vois une autre personne auprès du Cardinal, qui tâchoit de lui faire sa cour à mes dépens : c'étoit Gourville. Il avoit une extrême démangeaison de se mêler de quelque chose ; il n'y avoit plus de guerre civile ni d'intrigues capables de l'occuper. Il apprit l'affaire du Château Trompette par le bruit commun ; il s'avisa , par cette hardiesse qui lui a si souvent réussi, par la connoissance qu'il avoit de M. le prince de Conti, de venir s'offrir au Cardinal, et s'engagea positivement à lui en rapporter les provisions ; il ajouta que, quand même il n'y réussiroit pas , son voyage ne serait pas inutile à Son Éminence , puisqu'il savoit tout ce qui se passoit dans l'esprit et dans la maison de ce prince , et dans toute l'armée. Quoique le Cardinal ne témoignât plus

DE DANIEL DE GOSNAC. 21 i

d'empressement pour ravoir le Château Trompette , il eut été bien aise, ou pour satisfaire M. d'Estrades, ou pour faire voir son pouvoir sur l'esprit de M. le prince de Conti, de ravoir les provisions ; mais, étant incertain du succès, il nevouloit pas ouvertement me faire l'injure d'envoyer cet homme sans m'en parler. Il me dit qu'il avoit plus de confiance en moi qu'en Gourville , et me demanda si je vôulois l'empêcher d'y aller, en y allant moi-même. Je lui répondis que je n'aurois pas de jalousie de qui que ce soit qui pût lui rendre un service agréable ; que même je lui donnerois une lettre pour supplier M. le prince de Conti, par son propre intérêt, de donner à Son Éminence la satisfaction qu'elle désiroit.

Cej>endant , comme je me défiois de la fermeté de ce prince, je lui écrivis toute cette conversation, et toutes les raisons qui lui pouvoient faire connottre le tort qu'il se feroit dans le monde, s'il rend oit ses provisions à Gourville. J'écrivis encore à Guilleragues ; je lui mandai qu'il prit bien garde que les ordres de Gourville n'aient point de succès ; qu'après avoir rendu ce service au Cardinal, il prétendrait que Son Eminence ellemême l'établit dans la maison du prince, ce qu'il avoit grand intérêt d'empêcher, parce qu'en cela il se verroit entièrement détruit. Il me souvient des propres termes

de ma lettre : « Je conuois M. le prince de Conti,

et je vous comtois aussi, et si l'un et l'autre suivez vos manières accoutumées, voici comme la chose ira : le premier jour, Gourville ne sera pas regardé, on ne voudra pas le voir ni l'entendre; le second, il demeurera toujours dans l'antichambre, sans demander seulement à entrer; le troisième , il s'introduira dans la

chambre et contera des nouvelles de la cour et de la ville ; le quatrième jour, il proposera son affaire, et la fera. Voilà ce qui est pour M. le prince de Conti. Voici pour vous : il vous louera , vous fera voir les empires du monde, vous l'adorerez, et après cela vous prendrez plus de liaison avec lui qu'il ne voudra.» Mes lettres furent rendues assez à temps , et voici la réponse que je reçus de M. le prince de Conti. Après m'avoir parlé dans sa lettre des affaires de l'armée et du siège qu'il avoit mis devant Châtillon : « .... Au reste, Gourville sera reçu d'une façon qu'il n'aura pas lieu de s'en vanter ; mais j'ai lieu de me plaindre de vos soupçons. 11 n'y a pas moyen de vous pouvoir mettre l'esprit en repos ; cela est vilain ; en vérité, je suis en colère. A vous entendre parler, il semble que le dernier venu m'empaume ; défaites-vous , s'il vous plait , de ces belles pensées : car, de tous les hommes du monde, vous êtes celui qui les devez moins avoir. Voici ce qui s'appelle une correction fraternelle.

« Armand de BOURBON. »

Guilleragues se défendit encore plus fortement des soupçons que j'avois pris de sa faiblesse; mais les choses arrivèrent à la lettre comme je les avois écrites, de façon qu'on eût dit que c'étoit une prophétie après coup. Le premier jour que Gourville arriva, M. le prince de Conti dit en riant à du Mesuil, capitaine de ses gardes, qu'il falloit retenir quatre gardes des plus forts, parce qu'il avoit un homme à faire berner le lendemain. Si Gourville avoit vu ma lettre pour l'instruire, il n auroit pas mieux concerté ses démarches. Il demeura tout le jour dans l'anti-

chambre avec une si grande opiniâtreté, qu'il sembloit être d'intelligence avec moi. Le troisième jour, il se mêla avec les valets de chambre pour entrer, et commença à s'introduire par quelques historiettes des ruelles de Paris, qui divertirent M. le prince de Conti. Dès que Guilleragues vit que le prince prenoit plaisir à interroger Gourville, il ne put s empêcher de le faire souvenir de ma prédiction ; ce prince sourit en se moquant \ Dès le lendemain , Gourville entra en ma-

1 II est assez curieux de faire le rapprochement de ce passage avec les Mémoires de GounriUe. S'il omet de faire connaître l'objet de son voyage, et |>asse sous silence l'affaire du Château Trompette, on peut facilement l'expliquer par cette remarque, qu'avec son caractère remuant et intrigant, cette affaire n'était qu'un prétexte, et le but était pour lui de se mêler de quelque chose qui le rendit important et nécessaire ; mais on reconnaît parfaitement que son voyage se rapporte aux mêmes circonstance». Voici ce qu'il raconte de sa réception :

u Quelqu'un manda à ces messieurs qui étoient auprès de Son Altesse, qu'ils n'avoient qu'a se bien tenir ; et que j'allois partir pour la Catalogne. Quoiqu'ils se crussent maîtres de l'esprit de M. le prince de Conti, ayant mis dans leur cabale M. le marquis de Yillars, qui avoit été fait premier gentilhomme de sa chambre, ils ne laissèrent pas, à ce que j'ai su depuis, d'être fort embarrassés de mon arrivée, se souvenant de ce qui s'étoit passé a Ko rd eaux. Je ne sais comment ils avoient fait; mais je fus surpris d'être reçu de M. le prince de Conti avec un peu de froideur; et ces messieurs me regardant fort de coté , à proprement parler, personne n'osoit m'approcher ni me parler. I* nuit étant venue et ne sachant où la passer, l'aumonier de M. le prince de Conti, à qui j'ai eu depuis l'occasion de faire plaisir, me donna la moitié de sou matelas. Le lendemain, M. le prince de Conti , qui faisoit le siège de Qiastillon , devant aller à la tranchée , je montai mon cheval de potte , et j'allai l'y attendre. M 'étant approché de lui quand il mit pied à terre, il s'appma sur mon bra< pour lui aider a marcher ; il me demanda comment j'étoU avec M. le ( Cardinal. . . Il use dit qu'on lui atoit donné de l'ombrage de mon arrivée; mais qu'il etoit très- persuadé de mon affection. Quand il fut qui stion de sr mettre a table . il m'ordonna de m'y mettre , au grand étonnemeiit fie la compagnie . et tr soir j'eus un lit par son ordre. »

ÏH MÉMOIRES

tière,etparses raisons qu'il avait bien préparées, il I parole de M. le prince de Contî qu'il rendroit ses p visions. Guilleragues eût été lâché de laisser ma p diction imparfaite : sur les espérances donlGourv le flatta de lui rendre de bons offices auprès du C dioal.et de lui donner toute la gloire de la belle acti que M. le prince de Conti faisoit, il s'ouvrit à lui et j même des liaisons contre moi, à ce que Gourville me depuis, quoique je fusse et son bienfaiteur et son ai Sitôt que Gourville eut les provisions, il revin Paris, tout triomphant, les apportant au Cardinal pour se faire valoir, il dit que toute la résistai passée n'étoit venue que de moi. Je ne savois ni bon succès, ni son arrivée, quand j'allai chez le C dînai lui parler de quelque autre affaire. Eu entra il commença par m'insulter, et me dit qu'il avoit provisions du Château Trompette, et qu'il les a1 malgré moi; que le prince de Conti lui en avoit é en ces termes. Ensuite il me dit cent choses injuriei et me lit cent menaces. Je n'y fus pas tout à fai sensible qu'à celles qu'il avoit faites autrefois de r< quer mon brevet : mes bulles avoient passé à Hoi mais j'eus un grand dépit de l'affront que je rece de la part de M te prince de Conti, et de la du qu'il avoit eue de me faire un crime auprès du ( diual d'un service si important. Je m'en allai chez sans répondre un seul mot, persuadé que Son £ nence ne me le pardonneroit pas, et qu'elle n'au jamais aucune créance en moi.

Au milieu des plus violents transports de mon < grin, je me souvins heureusement que j'avois t lettre dont j'ai déjà parlé, écrite et signée de la mail

DE DANIEL DE COSNAC. Si 5

prince, par laquelle il me recommandent de ne point lâcher de mes instances pour le Château Trompette sous peine de sa disgrâce. J'allai le lendemain chez le Cardinal, et quoiqu'il ne me regardât qu'a peine , je dis d'un air assez résolu : « Monseigneur, je vous vis hier tellement prévenu contre moi, que je n'eus ni la force ni la volonté de rien répondre. » Après cela je lui donuai cet ordre en lui disant : « Je vous supplie de considérer que je suis à M. le prince de Conti, que je tiens tout de lui , que je dois obéir aveuglément. » J'ajoutai, contre la vérité, que j'avois reçu cet ordre depuis mon retour de Montpellier. M. le Cardinal fut fort surpris de la trop grande facilité de ce prince, et me dit : « Vous voyez pourtant que (iourville m'a rapporté ces provisions. — Il a trouvé M. le prince de Conti , lui dis-je, en meilleure humeur que moi. Peut-être même sa vanité n'a pas peu contribué, ne manquant pas un ordinaire sans lui faire valoir la manière obligeante dont vous lui faites obtenir tant de grâces du roi. » M. le Cardinal étoit extrêmement bon et humain, et soit, qu'il fut touché de s'être emporté contre moi, soit qu'il oubliât aisément les injures qu'on luifaisoit, il me dit que cela nveni]>êcheroit pas qu'il ne fût toujours de mes amis, et cela d'un air si obligeant, que je connus bien , en ce moment , que l'estime qu'il avoit pour M. le prince de Conti étoit fort diminuée; qu'au contraire il faisoit grand cas d'un serviteur fait comme moi ; qu'en son âme, il en souhaitoit |>our lui de pareils. Dès le lendemain , je m'a|ierçus que je ne me flattois pas dans l'opinion que j'avois conçue. Il m'envoya chercher, et me donna pour remplacer, â ce qu'il me dit, l'argent de mes bulle», un billet de comptant, sur

lequel je reçus, le même jour, dix mille écus chez M. Janin de Castille.

J'étois heureusement sorti de cet embarras; mais j' a vois sur le cœur la cruelle manière dont en avoit usé M. le prince de Conti. Cela me fit prendre la résolution de quitter le soin de ses affaires. Je pris le parti de songer à la députation du clergé qui devoit s'assembler le 25 d'octobre de Tannée 1 655 ; mais parce que pour parvenir à cette députation , il falloit aller en Dauphiné prendre possession de mon évêché et concerter tout ce qui étoit nécessaire pour être nommé, je dis à Son Éminence que , dans la pensée que je ne lui serois pas inutile, j'avois songé à la députation. J'écrivis ensuite à M. le prince de Conti, que M. le Cardinal m'ayant témoigné qu'il désirait que je fusse député de l'Assemblée du clergé, il falloit indispensablement que je fisse le voyage de Dauphiné, et que, quand j'y serois pour mes affaires , il me pardonnerait bien si je passois jusques en Catalogne pour avoir l'honneur et le plaisir de le voir, ne pouvant pas douter que je n'eusse bien des choses à lui dire. J'ajoutai que je laissois ses affaires domestiques en état de ne pouvoir souffrir par mon absence; que celles de l'armée éloient réglées, et qu'ainsi je croyois que je ne pouvois mieux prendre mon temps , et que je n'attendois que sa permission pour partir.

Je partis, en effet, sitôt qu'elle fut arrivée, sur la fin du mois de juillet. Je m'assurai en passant à Vienne de la voix de M. l'Archevêque pour être nommé, persuadé qu'elle me suffi soit; par des raisons trop Ion* gués à dire, je négligeai les autres, et pressé par mon intérêt et par mon inquiétude, je m'en allai à Pézénaa.

DE DANIEL DE COSIfAC. 217

Je trouvai la princesse malade dans son lit , et Esprit auprès d'elle. Je connus dans cet homme, dès la première conversation , une grande affectation de me faire paroitre qu'il étoit bien avec la princesse. Je lisoisdans ses yeux obscurs et enfoncés une certaine joie pleine de confiance que tout ce qu'il disoit, plaisoit; il faisoit le dévot auprès de M. le prince de Conti, et le plaisant auprès de la princesse.

M. le prince de Conti étoit déjà fort avancé dans les pays ennemis et avoit assiégé Palamos \ Je fus reçu , à mon ordinaire, le plus obligeamment du monde. Je lui rendis compte de l'état auquel j 'a vois laissé ses affaires à la cour. Je lui fis des plaintes du traitement qu'il m'avoit fait dans l'affaire du Château Trompette; je m'emportai fort contre Guilleragues, ne pouvant

' 1.4 campagne de 1655 avait été partager en deux partie* par le» forte» chaleurs de Pété qui avaient fait suspendre le* opérations ; dans la première partie, le prince de Conti , vaillamment «econdé par le marquis de Jiougi , avait auiégé et pris en huit jours Cap-de-Quiers , et attaqué ensuite la ville de Ca»teloii»d'Ampurias avec tant de vigueur que don Juan d'Autriche t'étaiit avancé pour la secourir, trouva la capitulation déjà faite et «e vit contraint de se retirer; la rapidité de et» succès fut due principalement à M. de la Vietiviltc et à M. de Gouy , exempt des gardes du prince, qui fut tué. Ce fut pendant une ahsrnce momentanée do prince de Conti que fut litre, le il août flti35, par le comte de Mérinville contre don Juan d'Autriche, le combat de Soltona où les Français furent victorieux ; quatre officiers généraux espagnols et les deux fils du vice-rot d'Aragon et de Valence restèrent sur le champ de bataille; un des frères de l'auteur de* Mémoires, Clément dcCosuac, enseigne de* gens d'armes de Conti , reçut une blessure mortelle. I^e siège de Palamos, commencé dan» la nuit du 7 au H septembre et promptement abandonné a cause de la mésintelligence du prince de Conti et du duc de Vendôme, marqua l'omcrture de la seconde partie de la campagne, qui se termina par une bataille natale engagée par le duc de Vendôme contre la flotte espagnole; aprè* mie < aiionuade de six heures t cette dernière profita de l'obscurité de la nuit pour prendre la fuite.

assez blâmer sa foiblesse, et je rétablis assez bien le tort que les mauvais offices de mes ennemis m'avoient fait en mon absence.

Comme la ville de Palamos est située sur le bord de la mer, M. le prince de Conti l'assiégeoit par terre ; et Tannée navale de France, commandée par M. de Yen* dôme, amiral, devoit empêcher qu'on ne lui donnât du secours du côté de la mer ; mais, comme il n'a voit que de gros vaisseaux et que les ennemis avoient des galères, ils jetoient toutes les nuits des vivres et des hommes dans cette place. Cela fit prendre à M. le prince de Conti la résolution de lever le siège, se plaignant fort de M. de Vendôme, qui, de son côté, se plaignoit de lui. H. de Vendôme m'envoya une frégate et un gentilhomme pour me prier de F aller trouver ; je le refusai la première fois, feignant d'être indisposé; mais le lendemain, m'ayant encore envoyé un gentilhomme, M. le prince de Conti, qui jugea qu'un second redis serait une incivilité trop grossière, m'obligea d'y aller. Comme M. de Vendôme savoitque j'étois fort serviteur de M"* de Mercœur, sa belle-fille, et que lui m'avoit toujours témoigné beaucoup d'amitié, il espérait que du moins je ne refuserais pas de dire ses raisons à M. le Cardinal. La principale étoit qu'il étoit impossible que des vaisseaux pussent empêcher des galères de passer. Je sortis d'auprès de lui fort satisfait de son accueil obligeant, et l'assurai que M. le prince de Conti ne trouverait pas mauvais que je fisse ses excuses à Son Éminence. Je reçus, par son ordre , en partant , un honneur qui pensa me coûter cher. Il fit tirer quantité de coups de canon, qui persuadèrent aux assiégés que j'étois M. le prince de Conti. Il firent tirer sur moi une douzaine

de volées de canon, dout quelques boulets frisèrent de fort près ma frégate. Le lendemain , je pris congé de M. le prince deConti,et je partis pour m'en retourner. Je trouvai à Pézénas la princesse encore indisposée, et je la laissai en cet état, pour continuer ma route.

Kn passant à Valence, j'appris qu'on avoit fait à Vienne la députation de l'Assemblée générale du clergé , et que messieurs les évèques de Grenoble et de Viviers s'étoient opposés à ma nomination , prétendant que, n'ayant point pris possession de mon évéché avant qu'on eût nommé pour la députation, je ne pouvois pas être valablement député comme évèque. J'arrivai a Paris à la fin du mois de septembre. J'allai rendre compte à Son Éminence de mon voyage, et après lui avoir parlé de la levée du siège de Palainos , selon les sentiments de M. le prince de Conti, je ne laissai pas de lui apporter fidèlement toutes les raisons qui pouvoient justifier M. de Vendôme.

L'Assemblée du clergé étoit convoquée au 25 octobre. Afin d'y avoir entrée, je me mis en état de me faire sacrer. M. le prince de Conti, dès le temps que mes bulles étoient arrivées, avoit désiré que ce fût par les mains de l'archevêque de Sens. Il s'y offrit dès lors de bonne grâce. I>e temps approchant , je lui envoyai un courrier à Sens; mais il s'en excusa sur d'assez mauvaises raisons. Je me vis fort en peine, n'ayant plus que trois jours ; en effet , je ne le pus être que le '24 d'octobre, (le fut dans Senlis, y ayant grande difficulté à Paris par rapport à M. le cardinal de Retz, |M>ur lors archevêque, et hors du royaume. Ijs lendemain j'assistai à l'Assemblée. MM. les evéques de (•retioble et de Viviers s'opposèrent a ma réception.

L'Assemblée nomma des commissaires pour examiner nos raisons. Le jour précédent de celui où ils dévoient faire leur rapport, M. de Viviers se départit de son opposition. M. de Grenoble voulut hasarder le jugement de l'affaire; il en fut débouté tout d'une voix, et moi reçu.

En ce temps-là, M. le prince de Conti finit sa campagne et revint en Languedoc, dans le dessein d'y tenir les États, et ensuite de retourner à la cour, et de laisser le commandement de l'armée , la campagne prochaine, à M. de Candale.

Je continuois à la cour mes soins pour les affaires domestiques de ce prince , et pour être en état de toujours ménager ses intérêts , je ne perdois aucune occasion dans notre Assemblée, autant que l'honneur me le permettoit, d'eu rendre compte à M* le Cardinal. 11 s'en présenta une, d'une autre nature, où je lui rendis un service très-important. J'avois depuis peu, par l'entremise d'un homme attaché à moi , des liaisons d'amitié fort étroite avec M. de Bellièvre, premier président du Parlement de Paris. Son mérite, et le grand crédit qu'il avoit dans son corps, me firent juger qu'il pouvoit ne ru être pas inutile. J'allai le voir durant les vacations à sa terre de Grignon , où il avoit une cour, et faisoit une dépense, qui ressembloit plutôt à celle d'un roi qu'à celle d'un particulier. Je ne voulus pas m absenter de l'Assemblée, sans dire à M. le Cardinal que j'allois, pour quelques jours, rendre visite à M. le Premier Président. Je fus fort surpris, quand M. le Cardinal me dit : « Connoissez-vous cet homme-là? Je n'ai point de plus cruel ennemi. C'est un homme plein de vanité. Il a, depuis peu, fait donner un arrêt contre

DE DANIEL DE GOSIfAC. *ti

la Cour des Monnaies, dont le roi est fort en colère; il s'embarrasse dans des affaires qui peut-être ne lui réussiront pas. » Je répondis à Son Éminence que j'étois fort surpris de ce qu'elle me disoil; que j'avois cru le Premier Président fort attaché à ses intérêts; qu'ayant toujours passé pour un homme de grand sens , je m'étonnois qu'il hasardât de s'attirer la colère du roi et l'aversion de Son Eminence. Je lui demandai s'il ne trouverait pas mauvais que je lui parlasse , sans qu'il parût que ce fût par autre motif, que pour tâcher de lui persuader qu'il y alloit de son intérêt de prendre une autre conduite. Le Cardinal me témoigna qu'il n'en serait pas fâché. Étant à Grignon, je mis M. le Premier Président sur le chapitre de M. le Cardinal. H s'ouvrit assez librement à moi. 11 m'en fit beaucoup de plaintes, me disant qu'il n'avoit pas tenu à lui qu'il ne fût son serviteur; mais que M. le Cardinal avoit toujours fourbe ; qu'à la vérité , il lui avoit envoyé offrir depuis peu par M. de Louvois cent mille livres; mais qu'il le connoissoit mal ; qu'il avoit plus de bien qu'il n'en dépensoit; qu'il n'étoit sensible qu'à l'honneur; que, sur cet article, le Cardinal lui avoit toujours manqué, nommément à la parole qu'il lui avoit donnée de ne faire aucune grâce à Messieurs du Parlement que par son canal, et que cependant il n'en faisoit que par les mains de M. le procureur général Fouquet, à dessein d'accréditer cet homme pour le lui opposer en toutes rencontres; qu'aussi M. de Louvois lui étant venu parler de cet arrêt, il lui avoit ré|K>ndu que Son Éminence n'avoit qu'à faire parlera M. Fouquet, et non point à lui, qui n'avoit plus aucun crédit dans son corps, Son Éminence le lui ayant <>té, pour établir celui de M. Fouquet.

J'écoutai toutes ses plaintes , et je lui dis qu'il éloit fâcheux qu'un homme de son mérite, et dans son poste, fut mal avec le premier ministre; que s'ils étoient d'intelligence, chacun d'eux en retireroit de grands avantages. Alors je reconnus que M. le Premier Président étoit, en quelque façon, convaincu decequejeluidisois; j'ajoutai : « Monsieur, j'ai grand accès auprès de M. le Cardinal ; il va même quelquefois jusqu'à la familiarité; trouveriez-vous bon que je lui dise quelque chose de la justice de vos plaintes, sans faire paraître que ce fût de concert avec vous ? 11 est tout-puissant auprès de Leurs Majestés, il vous y peut nuire; vous êtes aussi adroit et aussi habile que lui; j'aimerois mieux, si j'étois à votre place , que cet homme ne se déclarât pas ouvertement contre vous. » M. le Premier Président y consentit, à la charge que, de sa part, je ne ferais d'avances au Cardinal qu'autant qu'il y répondrait bien.

Dès que je fus à Vincennes , je rendis compte de mon voyage à M. le Cardinal ; je lui dis que je n'avois trouvé dans l'esprit du Premier Président aucune animosité contre Son Éminence; qu'au contraire il m'en avoit toujours parlé avec grande estime et grand désir d'être de ses amis ; mais que je ne pouvois lui dissimuler que j'avois reconnu que le Premier Président n1 a voit pas toute la confiance en ses paroles et en son amitié qu'il eût été à désirer; qu'il se fondoit sur ce que Son Éminence lui avoit promis beaucoup de choses qu'elle n'avoit pas exécutées, nommément sur le chapitre du Procureur Général. I^e Cardinal ra'interrompant, me dit : « Cet homme est d'une telle jalousie contre M. Fouquet, qu'il ne le peut souffrir; cependant c'est lui qui m'a sollicité le plus puissamment pour lui

faire donner la charge de premier président ; mais assurez-le que j'ai bien d'autres sujets de me plaindre de lui; que je suis bien informé qu'il fait des railleries de moi continuelles; que ces jours passés, dinant avec trois hommes qui disoient que tout me réussissoit admirablement : que la ville de Valence, en Italie , venoit d'être prise, que Valenciennes, en Flandre, étoitàmoi; que M . de Langres étoit mort pour me laisser la disposition de cinquante mille écus de rente ; il dit avec un souris malicieux : Valenia non è altramente presa, il fescovo di Langria non è altramente morto; et qu'ensuite il parla de ma fortune , comme pouvant être facilement remise en l'état où elle étoit pendant les guerres de Paris. De ces trois hommes, deux mêle vinrent dire, et l'autre me l'écrivit. Je sais de plus qu'il ne fait rien que par les conseils de M*9 de Chevreuse; tant qu'il sera bien avec mes ennemis , nous ne pourrons pas être bien ensemble. » Peu de jours après, les vacations (mirent, et M. le Premier Président revint à Paris. Je lui rendis compte de toute cette conversation. Il fut surpris de la perfidie de ces trois hommes, qu'il reconnut pour espions, et qu'il avoit crus de ses amis. Il me nomma le commandeur de Souvré et le commandeur de Jars; mais il me cacha le troisième. Il s'emporta fort sur la pensée que M. le Cardinal avoit, qu'il se laissoit gouverner par MM de Chevreuse. Cela se termina pourtant par une proposition que je lui fis, de venir rendre visite à Son Rminence. Il y donna les mains, et ayant averti M. le Cardinal, je l'y accompagnai le lendemain. Son Éminence le reçut parfaitement bien.

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