CHAPITRE XX
Les croisières ennemies bloquaient les ports, serraient de près les côtes, interceptaient toute navigation, faisaient des descentes pour détruire les batteries et s'emparer des convois pendant leur relâche. Elles se portaient rapidement d"un point à l'autre, on n'était nulle part en force pour résister, le peu de troupes qu'on pouvait réunir arrivait toujours trop tard, seulement lorsque le mal était fait et que l'ennemi s'était rembarqué. 11 jetait sur les côtes des écrits injurieux pour le gouvernement et provoquant à la révolte. Cet état de choses facilitait l'espionnage de l'étranger et exaltait l'audace des mécontents.
Le commissaire général de police et moi rendions exactement compte au ministre de tout ce qui se passait. Nous pensions qu'il était convenable et prudent d'éloigner du pays les principaux du parti, mais le ministre ne persistait pas moins dans son système d'incrédulité. Il m'écrivit le 10 août : « Je me suis t fait rendre compte de cette affaire depuis son origine^ et l'exa- » men particulier que j'en ai fait m'a démontré qu'en 181 2 comme « en 1811, et en 1811 comme en l'an XIII, il n'y avait jamais eu t l'apparence de conspiration; qu'on avait toujours donné trop « d'importance à quelques misérables qui avaient figuré dans les ï temps orageux de la Révolution et qu'on supposait peut-être à «t bon droit avoir des idées contraires à l'ordre de choses actuel.
« J'ai toujours été frappé de voir que malgré les instructions « faites à chaque période par la police de Marseille, quelque volu- » mineuses et quelque soignées qu'elles aient été, elles n'ont » jamais produit, je ne dis pas des preuves, mais même des pro- » habilités de complot, et il n'y a jamais eu d'autre résultat que « les soupçons de mécontentements manifestés dans l'obscurité.
« Au surplus, ces sortes de délits sont prévus par le Code pénal. « Lorsque la police a découvert des trames ou des complots de « cette nature, et que l'ensemble des faits lui paraît offrir des « preuves ou de grandes probabilités, c'est aux tribunaux à conï tinuer l'instruction et à appliquer les peines déterminées par le « Code. Mais ce n'est pas ici le cas; il n'y a lieu qu'à continuer « les mesures de surveillance déjà prescrites.
« A l'égard de l'ex-directeur Barras, qui est présenté comme » étant le point de mire des agitateurs, je dois vous faire observer
« que j'ai été étonné de la légèreté avec laquelle on proposait des « mesures de police à son égard, attendu que l'on convient que « sa conduite ne donne lieu à aucune plainte et qu'il ne figure « dans cette affaire qu'en raison de quelques prétendus propos <t qui lui sont étrangers et même qui sont loin d"ètre avérés. »
En effet, Barras ne cessait pas d'être très circonspect; il ne laissait échapper aucune parole, il ne faisait aucunes démarches qui pussent le cumprumettre; mais l'ensemhle de sa conduite n'en était pas moins propre à donner contre lui les plus grands soupçons. Il n'avait aucun rapport avec les autorités, auxquelles il n'avait jamais fait une visite (excepté le général Cervoni); il était notoirement mécontent et en avait ostensiblement toute l'attitude. Aux Aygalades, il continuait à passer sa vie avec Bergier, Jaume, Giraud et tout le parti. Il les recevait, leur donnait habituellement à manger et parfois de Targent. 11 continuait ses voyages à Montpellier, en Languedoc et dans le département du Yar. Malgré ces faits, le ministre s'étonnait que Barras parût suspect aux autorités locales!
Du reste, le ministre Savary, comme on l'a vu par les termes de sa lettre, paraissait avoir d'autres principes que son prédécesseur Fouché. Celui-ci voulait qu'on traitât administrativement ces sortes d'affaires; celui-là décidait qu'elles devaient être poursuivies devant les tribunaux. Il était dans la règle, mais elle ne fut jamais suivie sous l'Empire.
L'autorité s'occupa donc à suivre exactement les progrès du complot, à surveiller les côtes pour empêcher les communications du parti avec l'ennemi, ou pour en acquérir la preuve. On était constamment en haleine et sur la défensive. Pour mon compte, malgré les menaces qu'on me faisait dans les lettres anonymes, et malgré les rapports de police d'après lesquels on devait s'emparer de moi et du général Dumuy dans nos campagnes, je n'avais d'inquiétudes sérieuses ni pour moi, ni pour le gouvernement. J'allais et venais, suivant mon habitude, à la ville et à la campagne, de nuit et de jour, accompagné d'un seul domestique, et le plus souvent seul et sans armes. Il n'entrait i)as dans ma pensée tju'un mouvement en Provence pût avoir des résultats sérieux pour YEmpire, mais je savais que
cil A [MT RE XX 327
les eiïets de la moindre tentative seraient, au dehors et au dedans, grossis par la renommée; que l'Empereur, qui e'tait en Russie et qui tenait avec raison à ce que, pendant son absence, rintérieur lût à l'abri de toute agitation, en aurait eu beaucoup d"humeur; qu'il en ferait des reproches au ministre de la Police, qui ne man(|ueraiL pas de rejeter le tort sur moi et de me sacrifier. J'étais l)ien fatigué de ma place, mais je n'aurais pas voulu la perdre à la suite d'un événement qu'on aurait imputé à ma faiblesse ou à mon imprévoyance. Ce sont de ces taches qui, à quelque parti que l'on appartienne, ne s'ell'acent jamais entièrement. Les ennemis les font ressortir, et les amis eux-mêmes les imprègnent sur la réputation en cherchant à les elfacer. On en a vu beaucoup d'exemples. 11 vaut cent fois mieux avoir un tort réel que de se trouver innocemment sous le poids d"un événement malbeui'eux.
Un incident imprévu vint jeter le plus grand jour sur les conq)lots auxquels le ministère n'avait pas voulu croire. Le lieutenant de marine marchande Charabot, qui avait été signalé comme ayant conduit le général Guidai aux croisières anglaises, avait un fds (Joseph), aspirant de marine de deuxième classe, qui avait été fait prisoimier des Anglais et relâché par eux en 1811. Dix prisonniers américains ayant déserté, le 8 juillet 1812, de la frégate anglaise Lundaunter, le commissaire général les avait interrogés pour savoir s'ils n'avaient pas vu des Français à bord de cette frégate; ils avaient déclaré y en avoir vu venir plusieurs, et parmi leurs signalements il y en avait un qui s'appliquait à Charabot fds. Des ordres furent donnés par le commissaire général pour le rechercher et l'arrêter. Des agents de police le saisirent, le 21 août, à huit heures du soir, à une batterie de la côte où il était avec Giraud que, grâce à un malentendu, ils n'arrêtèrent pas. Charabot fds, interrogé, nia tout; mais, confronté avec les matelots américains, il fut parfaitement reconnu par eux pour être un des Français qui étaient venus plusieurs fois à leur bord. Un de ces matelots déclara même avoir fait partie de l'équipage qui avait ramené une nuit Charabot fds de la frégate à la côte.
Bien que dans une situation faite pour absorber toute son
attention, l'Empereur attacha à cette affaire plus d'importance que les ministres. Lorsqu'il en fut instruit, il venait d'e'vacuer Moscou. 11 ordonna, par un décret du quartier impérial de Forninkoé, que Charabot fds, prévenu d'espionnage, serait traduit devant une commission militaire, pour être jugé conFormément aux dispositions du décret du 17 messidor an XII. Le décret de l'Empereur était du 22 octobre et, le 23, éclatait à Paris le complot de Malet.
Mais, avant de raconter le jugement de Charabot fds, qui n'eut heu qu'en février 1813, et de rapporter les révélations importantes qu'il fit alors, il est nécessaire de suivre le fil des événements qui se passèrent à Paris et en Provence.
Le commissaire général fut informé par le maire de Nîmes que, le 14 septembre, il y avait eu une réunion d'anarchistes; qu'on y avait parlé d"un mouvement qui devait avoir lieu incessamment à Marseille et s'étendre en Languedoc. D'après tous les rapports, le parti annonçait en effet une explosion prochaine. A cette époque^ l'autorité eut une alerte. De la campagne que j'habitais pendant l'été, de la Capeletle, je venais tous les jours à la ville pour mon travail. Le dimanche 4 octobre, j'avais à dîner une douzaine de personnes. A sept heures du soir, on était encore à table, lorsqu'on vint m'annoncer qu'un mouvement avait éclaté à Marseille et que le général était arrêté. On courut aux informations; il n'en était rien arrivé, le plus grand calme régnait dans la ville. A dix heures, on m'apporta une lettre du commissaire général de police ; il écrivait qu'ayant su le matin par des rapports que les anarchistes se proposaient de faire un coup dans la journée, il avait pris toutes les mesures nécessaires pour éclairer leurs démarches etréprimer leurs tentatives; qu'il avait lieu de croire que la nuit serait tranquille et que, s'il arrivait quelque chose, il m'en informerait.
La coïncidence de cette lettre avec l'avertissement qui m'était parvenu trois heures auparavant, me donna lieu de penser que, quoique cet avertissement ne se fût pas trouvé exact, il devait cependant y avoir eu quelques projets. Je me rendis de suite en ville pour en juger par moi-même. Le commissaire général