‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 101 sur 211 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

avait, à la nuit, fait renforcer les postes des autorités et des établissements publics. Les rapports qu'il me communiqua ne port^iientque sur des ouï-dire. Je restai néanmoins persuadé que le diaianclie avait été réellement indiciué pour un mouvement, mais que quelque circonstance imprévue avait amené un contreordre.

J'instruisis le ministre de la Police de cette alerte et je lui répétai que le parti menaçait toujours d"une explosion prochaine qui aurait lieu d'après des ordres que l'on attendait de la capitale.

Bientôt après, on apprit la tentative faite à Paris, le 23 octobre, par les généraux Malet, Lahorie et Guidai. On sait qu'il s'en fallut de bien peu qu'elle ne réussît. Le ministre eut beau faire publier que cette équipée avait été uniquement renfermée entre ces trois personnages et qu'aucun indice ne faisait soupçonner de complicité parmi les citoyens de Paris ou des départements, le public s'obstina à croire que cette conspiration devait avoir de grandes ramifications. Quant à moi, je ne doutai plus, d'après tous les antécédents^ que le général Guidai n'eût continué d'entretenir à Paris des relations avec son parti à Marseille, et il me fut démontré que, si le triumvirat avait réussi dans la capitale, ses nombreux adhérents eussent, à sa voix, levé le masque à Marseille et dans tout le Midi.

On y répandait que les trois généraux, en allant à la mort, avaient annoncé que l'Empereur n'existait plus ; qu'il avait dû être tué le 23. On racontait les détails de cet événement : « C'était dans le Kremlin même qu'il avait été assiégé par ses « propres troupes. L'armée se retirait en désordre, les Russes « étaient déjà à Varsovie, les fonds publics étaient en baisse, ï l'argent se resserrait. » Les nouvelles les plus sinistres arrivaient de toutes parts. Ces bruits étaient prématurés; mais lorsqu'on apprit officiellement, quelques jours après, la retraite deMoscou et la ruine de l'armée, on attribua toutes ces rumeurs à un pressentiment qui, chez les nations comme chez les individus, précède toujours les grandes catastrophes.

L'Empereur n'était pas mort, il s'était sauvé, mais seul avec Caulaincourt, sur un simple traîneau, fugitif, survivant à son

armée, à sa gloire, pour ainsi dire à sa puissance, et présentant sur sa route à ses gouverneurs, à ses alliés, à ses tributaires, une espèce de fantôme qu'un souffle pouvait anéantir, mais dont le nom seul imprimait encore la terreur et commandait le respect.

Cependant on se disait : « Comment, dans la capitale, au « centre du gouvernement, sous les yeux d'une police fortement « organisée, un seul homme, sans renommée, sans autorité, « prisonnier, a disposé des troupes, arrêté le préfet et le « ministre de la police, et a eu pendant quelques heures dans « ses mains les destinées de l'Empire ! » Ces réflexions, jointes aux déplorables résultats de la campagne, étaient propres à ébranler la confiance et la fidélité des citoyens. Elles donnaient de l'espoir aux mécontents et de l'audace aux conspirateurs ; elles redoublaient les sollicitudes des autorités locales. Elles craignaient surtout la honte d'une arrestation et elles n'avaient pas envie de faire le pendant du duc de Rovigo et du baron Pasquier, dont la piteuse mésaventure amusait le pu])lic à leurs dépens.

Le commissaire général, ayant ordonné beaucoup de recherches sur les causes de l'alerte du 4 octobre, me fit un long rapport pour étal)lir qu'en effet les conjurés avaient eu le projet d'éclater; qu'ils s'élaient rassemblés sur plusieurs points; qu'ils avaient fait des dispositions pour s'emparer du général Dumuy et de moi dans nos campagnes ; que le mouvement n'avait pas eu lieu parce qu'il avait été contremandé au moment de l'exécution ; que le contre-ordre était probablement venu de Paris, parce que Malet avait retardé son entreprise jusqu'au 23. Enfin, le commissaire général ne doutait pas que, si Malet eût réussi à Paris, les conjurés n'eussent bientôt éclaté dans le Midi. Ce rapport était une analyse de beaucoup de déclarations que le commissaire général avait reçues; ses assertions et ses conjectures avaient un degré de vraisemblance et de probabilité propre à frapper les esprits les plus incrédules. Sur le compte qui en fut rendu au ministère, il se borna à recommander de suivre cette affaire et de tâcher de trouver des preuves.

I/existence et le but de la conspiration anarchique du Midi

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furent enfin clairement reconnus. Le parti prenait un grand intérêt à Charabot fils et, craignant ses aveux, lui promettait de le sauver s'il se taisait. Oiioiqu(; les preuves de ses voyages à l'ennemi fussent accablantes, il tint donc ferme et nia toujours jusqu'au dernier instant. Mais, le 20 février d813, la commission militaire étant aux opinions, le défenseur Tardieu, qui pressentait que son client ne pouvait éviter une condamnation capitale, et que la police avait travaillé, dit à l'accusé qu'il était inutile de dissimuler davantage et qu'il ne pouvait plus détourner le coup qui menaçait sa tète (ju'en offrant de faire une révélation. Charabot, qui n'espérait plus que ces complices l'arrachassent à sa prison, parut disposé à parler. Tardieu en prévint la commission et demanda un sursis au jugement. Elle consulta le général Dumuy, qui vint conférer avec moi. Je fus d'avis qu'on ne devait pas surseoir au jugement^ mais qu'on pourrait en suspendre l'exécution pour recevoir les révélations de Charabot et prolonger cette suspension suivant qu'elle paraîtrait utile. La commission militaire le condamna à mort. Aussitôt après, le général Dumu3% le général Dejean, commandant de la place, le major de gendarmerie, président de la commission, le capitaine rapporteur et le commissaire général de police se transportèrent à la prison de Charabot, et il fit en leur présence sa déclaration.

Le général Dumuy ordonna de surseoir à l'exécution dit jugement. Comme il y avait dans cette révélation des faits relatifs à Charabot père qui était en fuite, on le fit engager par son fils à se représenter. Ce vieillard répondit qu'il ne pouvait se rendre, parce que le moins qui pût lui arriver serait d'être coudamné à un long emprisonnement trop onéreux à sa famille hors d'état de le nourrir. 11 ajoutait : « J'approuve, mon cher « fils, ta conduite et tes aveux; si tune l'avais pas fait, j'étais « décidé à le faire moi-même. Je m'étais rapproché dans l'in- « tention de perdre ma vie, pour sauver ou venger la tienne <r des monstres qui nous ont perdus si lâchement. Je suis d'un « âge avancé, je ne tiens plus à la vie pour moi-même. La « tienne m'est beaucoup plus chère, je la crois sauvée^ je suis « satisfait ; lu prendras soin de ma famille. » Ensuite, Charabot

père entrait dans le de'tail des faits qui le concernaient et terminait ainsi : « Adieu, conserve ta vie. J'écris ceci dans une cave, « sans table et sans lunettes. Tu sais que j'ai la vue bien basse. " J'ai perdu presque toutes les facultés de mon esprit. Depuis « six mois, je ne suis plus le même homme. Adieu, ton bon « père. »

Voici le résumé des révélations des Charabot père et fils : Le général Guidai, allié de Charabot père, le rechercha en 1810, le mena dîner deux fois chez Barras, et lui fit faire la connaissance de Paban. Guidai lui demanda, en présence de Paban, de le conduire à bord de l'amiral anglais. Le but de ce voyage était de soulever le Midi et d'obtenir des moyens d'exécution, c'est-à-dire des hommes, des armes et de l'argent. Giraud et Bergier étaient dans le projet. Paban acheta un petit bâtiment, le chargea de vin de son cru et, le 9 novembre 1810, Charabot père sortit de Marseille ayant à bord le général Guidai et Guidai fils, qui devait rester au pouvoir des Anglais comme otage de la conduite de son père. Le temps était mauvais. On avait navigué depuis quatre jours; Guidai ne pouvant plus supporter les fatigues de la mer, on le débarqua à la baie de Giens, le 13, après avoir reçu de lui une lettre pour famiral anglais. Charabot continua son voyage avec Guidai fils. Le 19, il aborda la frégate la Neraus, qui le conduisit à l'amiral CoUingwood, auquel il remit la dépêche où il était question, outre les affaires générales, du roi Charles IV. L'amiral remit une réponse à Charabot pour Guidai père et ne jugea pas à propos de garder Guidai fils. Il fut convenu que les Anglais retiendraient le bâtiment comme s'ils l'avaient pris et ils renvoyèrent l'équipage et les passagers. A son retour, Charabot père remit la réponse de l'amiral au général Guidai, en présence de Bergier et de Giraud. Le général Guidai s'embarqua avec Charabot une seconde fois à Saint-Rapheau, pour aller près de l'amiral, mais le mauvais temps ne permit pas encore d'approcher des Anglais. Sur la proposition de Paban qui fournit un bateau, Charabot fit un troisième voyage pour conduire à bord des Anglais trois prisonniers espagnols et remettre une lettre. Il alla à Mahon, où était l'amiral, et en rapporta une réponse qu'il remit à Paban

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