CHAPITRE XX
en présence de Guidai. Dans le cours de ses voyages, Charabot sollicita et obtint la liberté de son fils, prisonnier depuis cinq ans, qui était revenu en effet à Marseille le 11 février 1811.
Le général Guidai vint le voir et linitia en partie à ses projets. Au mois d'avril suivant, Charabot père ayant rapporté une lettre de l'amiral Gh. Botton, écrite en anglais pour Guidai, celui-ci pria Charabot fils de la traduire. Elle portait, en substance : i J'ai su par vos lettres que vous étiez toujours malade t en mer: je vous engage donc à attendre la belle saison pour « venir me voir. J'ai écrit à mon gouvernement au sujet de vos « lettres : soyez persuadé que nous ne négligerons rien pour « favoriser vos entreprises aussi heureusement commencées. » En effet, dans le courant de l'été, le patron Furcon, avec son bateau, mena le général Guidai aux Anglais. Charabot père fut du voyage pour faire reconnaître Guidai, qui eut en particulier une longue conférence avec l'amiral.
Depuis, ce fut le patron Furcon qui fut chargé par Guidai de la correspondance. Charabot père n'y fut plus employé. Guidai dit au mois de mai à Charabot fils que Barras avait fait un voyage en Languedoc et avait rapporté que les esprits y étaient bien disposés; que, tandis que lui, Guidai, était chargé de l'extérieur, c'était Barras qui se chargeait de l'intérieur, et qu'il était instruit de la correspondance avec les Anglais.
Paban se rendit à Paris à la fin de 1811, sans doute pour èlre mieux en état de suivre les affaires politiques. Comme il y avait eu entre Guidai et Charabot père des discussions d'intér<H, ils se réunirent en janvier 1812 chez Jaume pour se concilier. Charabot fils y était présent. Après les explications, on parla politique et Guidai assura que les circonstances étaient plus que jamais favorables pour persister dans les projets.
Lors de Tarrestation de Guidai, Charabot père s'était enfui. Jaume et Giraud conseillèrent à Charabot fils de mener son père aux Anglais pour le soustraire aux dangers qui le menaçaient. Jaume reçut de Barras et fournit l'argent nécessaire pour acheter un bateau, ainsi que pour les autres dépenses et, le 21 mai 1812, Charabot fils conduisit son père à bord de la corvette anglaise le Blosstvm.
33i MÉMOIRES DE A.-C THIBAUDEAU
Depuis l'arrestation de Guidai et sa translation à Paris. Giraud l'ayant remplacé pour la correspondance avec les Anglais, Charabot iils le mena, le 2p, à bord de la frégate Lundaunter, d'où ils furent conduits à l'amiral sir Edouard Pellew (1), sur le vaisseau duquel était Charabot père. Giraud eut en particulier un long entretien avec l'amiral, et Charabot 111s en reçut un cadeau de 25 louis. Un second voyage et un semblable entretien eurent lieu du 10 au 12 juin. Giraud reçut 53 louis de l'amiral à compte d'une somme de mille louis promise pour les dépenses du parti dans Tintérieur. Dix à douze jours après, on fit un troisième voyage, Giraud portait des notes et toujours des gazettes; mais, cette fois, on n'alla pas à bord de l'amiral, le capitaine de la Blosswm se chargea de lui faire parvenir ces objets.
Environ vingt jours après, on entreprit un quatrième voyage. Le but de Giraud était d'obtenir les mille louis promis, mais l'amiral dit au sujet des propositions faites par Giraud, et qui exigeait une somme beaucoup plus considérable, qu'il attendait une réponse d'Angleterre.
Giraud et Charabot fils ayant eu quelque altercation pécuniaire, Jaume les fit appeler chez lui. Après qu'ils se furent conciliés, Bergier, qui était présent, dit ; « Le temps passe, il a faut prendre une détermination décisive, envoyer sans délai « une personne sûre à Mahon pour connaître la force des dé- « serteurs français qui s'y trouvent, s'assurer que l'amiral « anglais est en mesure de les armer et de fournir les fusils « qu'il a promis pour armer nos partisans dans l'intérieur. « L'époque de la foire Saint-Lazare (1" septembre) est le mo- « ment favorable pour exécuter le mouvement, le lieu le plus « propre pour un débarquement est aux embouchures de l'IIu- « veaune. Lorsque les troupes débarqueront, chacun des chefs, « à Marseille, ralliera ses hommes pour seconder l'entreprise, « s'emparer des principales autorités et des caisses publiques; « des affiches annonceront au peuple la diminution du prix du « pain, la délivrance des gages au mont-de-piété et d'autres « mesures de bienfaisance. »
(i) Cominaudant de la flotte anglaise dans la Méditerranée,
CFIAPITHE XX 335
Tl fut arrôté que Vernet, pharmacien, qui était aussi de la réunion, et Giraud porteraient le plan à l'amiral anglais. Charabot fils les y mena en efTet. Le plan était écrit de la main de Jaume sur des petits morceaux de papier. Vernet les recopia et les remit à l'amiral. Il répondit qu'il allait faire des dispositions pour exécuter ce qu'ils désiraient; il compta deux cents louis à Giraud et les invita à revenir le plus tôt possible pour recevoir de nouveaux fonds et apprendre le résultat des mesures qu'il allait prendre. Les deux cents louis furent partagés ainsi qu'il suit : cinquante à Charabot fds, cinquante à Jaume. Giraud paya les dépenses de son parti et garda le reste. Charabot fds ayant été arrêté le 21 août, sa révélation n'allait pas plus loin.
Que pouvait avoir de commun Charles IV avec ce parti? Il résultait des révélations des Charabot que le prince de la Paix avait conçu le projet de faire évader le roi et sa famille en Angleterre, et qu'il avait ouvert des négociations à cet égard avec les amiraux anglais, par le moyen de Guidai, auquel le prince avait compté 60 000 francs. Cette somme avait été une source de divisions entre les conspires. Giraud et Charabot père accusaient Guidai d'avoir gardé toute la somme, de n'avoir pas tenu ses engagements avec eux, et Paban de s'être aussi approprié une somme de cent louis par lui reçue pour l'évasion de trois prisonniers espagnols.
D'après toutes les données antérieures, il y avait assez des révélations de Charabot pour arrêter les personnages qui y étaient inculpés. Il était évident qu'ils avaient fait beaucoup de restrictions: cependant ces révélations méritaient d'autant plus de confiance qu'elles mentionnaient des faits sur lesquels l'autorité avait, à différentes époques, acquis des renseignements formels. Mais le secret ne fut gardé ni sur ces révélations, ni sur leur contenu. Dès que le parti sut qu'il avait été sursis à l'exécution de Charabot, les plus marquants, tels que Jaume, Bergier et Giraud, prirent la fuite, et Charabot père s'étant lui-mrme constitué prisonnier, il y eut une déroute générale parmi les conjurés.
Le ministre de la Police envoya à Marseille un de ses chefs de division, M. Pages, avec la mission spéciale de continuer
l'instruction de cette affaire. Il se mit en rapport avec toutes les autorités, mais principalement avec le commissaire général de police; dès ce moment, je me regardai comme étranger à tout ce qui se faisait et j'en prévins le ministre de la Police. M. Pages avait l'habitude des affaires, de la finesse, des manières douces, un caractère conciliant. Il arriva avec une opinion toute faite et n'en changea point. C'était celle du ministère depuis sept à huit ans, qu'il n'y avait point de conspiration et que le commissaire général avait fait mousser des billevesées pour se donner de l'importance. M. Pages se décida à interroger Barras, dont le valet de chamhre Courtaut avait été arrêté pour avoir porté chez Jaume des fonds qu'on soupçonnait avoir été employés aux affaires du parti ; mais Barras fut traité avec les égards dus à un ancien directeur. M. Pages voulait que cet interrogatoire eût lieu chez moi; je m'y refusai parce que cette manière de procéder me parut ridicule. Il rédigea d'avance une note des points sur lesquels il désirait des explications et, Barras ayant été invité à se rendre chez le commissaire général, M. Pages lui donna lecture de cette note qui fut le texte d'une conversation d'une heure, et consentit même à ce que Barras emportât la note pour y faire réponse par écrit. Deux jours après, il apporta cette réponse, remit en même temps à M. Pages une lettre pour le ministre, dans laquelle il le remerciait de ses bons procédés et dit : « Une garantie de ma conduite, c'est « que j'ai des fonds placés chez le receveur général. Quel est « le bon Français qui, dans ces circonstances^ n'est pas sincère- «( ment dévoué au gouvernement? Sa Majesté sait combien « j'étais fatigué du pouvoir. Elle a connu mon désir de rentrer <( dans la classe des simples citoyens. » Courtaut fut mis en liberté et Barras laissé tranquille chez lui. M. Pages retourna à Paris. Les conjurés dispersés et en fuite ne perdaient pas leur temps; ils se rassemblaient toujours et ils formèrent le projet de s'emparer de Toulon par surprise. Ils se réunissaient la nuit au Beausset chez Bevest. ex-maire de cette commune. Un nommé Blanchard était un des principaux conspires. Le commissaire général de police à Toulon, informé de ce projet, fit arrêter plusieurs individus du département du Var, l'autorité militaire