CHAPITRE XXI
levée dans le sens rigoureux des instructions. Le contingent n'e'tait pas fixé, mais il y avait un minimum. On était prévenu que tout ce qui l'excéderait serait bien reçu et regardé comme une preuve de zèle et d'habileté. Je connaissais assez mon département pour faire moi-même les désiiinations. J'appelai tout ce qui me parut d'étoire à être garde d'honneur, environ une centaine. Ils réclamèrent presque tous. J'examinai, j'entendis moi-même les réclamants tète à tête dans mon cabinet. Un des nobles les plus riches cl les plus hostiles àl'Empire fit offrir à mon secrétaire une très grosse somme pour que son fils fût réformé. Réellement, il était, par défaut de taille, impropre au service. « J'en suis bien fâché, dis-je, mais je ne puis plus le « réformer; il partira. » Il partit pour Lyon où se formait le corps. J'étais sûr qu'il ne serait pas admis; sa famille remua ciel et terre à Paris et jusqu'auprès de Mme Devaines, qui m'écrivit : « Vous avez nommé le fds de M. d'Alhertas pour la « garde d'honneur; vous le deviez malgré sa petite taille et sa t faible constitution. Mais, à présent, il dépend de la réponse « que vous ferez au ministre de le sauver d'un état pour lequel « il n'est pas fait et de rendre son père le plus heureux des « pères. Dites qu'effectivement le physique est petit, mais que ï vous l'avez désigné parce qu'il le fallait. N'ajoutez aucune « mauvaise note en cas qu'il y ait quelques reproches à faire « sur le reste de sentiment aristocratique de la famille, vous « comblerez de bonheur le père et le fils et celui qui est venu « se recommander à moi pour obtenir de vous cette grâce. Je « dois ajouter que le père a déclaré au ministre que, s'il était « assez heureux pour sauver son fils de la carrière militaire, il « allait diriger ses études pour être auditeur auprès d'un tribu- « nal, la magistrature étant l'état qui lui convenait. Il me » semble que je ne vous demande rien que vous ne puissiez ï faire. Je vous répète que le ministre est parfaitement disposé, « au cas qu'il n'y ait pas de faits articulés contre la famille. « Dites-moi franchement ce que vous êtes décidé à écrire, t lorsque vous serez dans le cas de traiter cette alfaire. » (30 mai.) Avant de recevoir cette lettre, j'avais informé le ministre de
ma désignation et je m'étais expliqué sincèrement sur les sentiments de la famille. « Je suis fâchée, m'écrivit Mme Devaines, « que vous ayez été obligé de mettre cette réflexion sur la « famille d'A... Je ne doute pas qu'elle ne soit une des plus « encroûtées d'aristocratie, mais la voilà notée pour longtemps. » (15 juillet.)
Les gardes d'honneur qui n'avaient pas les moyens de s'équiper reçurent leur équipement. C'était le cas de plusieurs nobles qui n'en étaient pas moins fiers de leurs parchemins. Pour cette dépense et l'achat des chevaux je prélevai une contribution qui fut supportée en grande partie par le commerce de Marseille. Ce n'était pas la première fois que les nobles d'Aix se remontaient aux dépens des vilains. Cette ville fournit la plus grande partie du contingent; elle renfermait une phalange de jeunes nobles qui fatiguaient le pavé de leur oisivité, de leur orgueil et de leurs sots propos. Siméon me les avait signalés dès 1804. Des émigrés qui avaient porté les armes contre leur patrie rentrèrent à son service et obtinrent des grades qui leur furent ensuite conservés dans l'armée royale et n'en furent pas fâchés. Beaucoup de ceux qui rentrèrent après dans leurs foyers y revinrent certainement meilleurs qu'ils n'en étaient partis. Je mis en route pour Lyon soixante-seize hommes parfaitement montés et équipés, après leur avoir donné à dîner à la préfecture et leur avoir fait crier : Vive l'Empereur !
On a fait un crime capital, tantôt à un ministre, tantôt à un autre, de la levée des gardes d'honneur. Ils s'en sont déchargés lâchement les uns sur les autres. Il était tout simple d'en attribuer ridée à l'Empereur lui-même. Fouché, alors hors des aflaires et à Paris, m'écrivit : « On désire que les gens oisifs ï appartenant aux anciennes familles entrent dans cette garde. « C'est une porte qu'on leur ouvre et cette porte est magnifique ; « leur ambition et leur orgueil doivent être satisfaits. » Cela peut être pris pour une mauvaise plaisanterie; mais si l'Empire eût dur<^, l'ancienne noblesse se fût trouvée dans une superbe position.
Cette levée me fit beaucoup d'ennemis, parce que je l'exécutai
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en conscience et que je fus inexorable. J'envoyais, disait-on, à la boucherie la fleur de la noblesse, je portais le désespoir dans l'àme des parents. Leurs maladies, leur mort, c'était moi qui en serais la cause. Pour la ville d'Aix, c'était la fin du monde. J'en rendis un petit compte à Siméon, qui me répondit de Cassel, le 22 juin : « J'ai vu une preuve nouvelle de votre savoir-faire « dans votre levée de gardes d'honneur, vous avez choisi à mer- « veille et ce n'a pas été sans peine. Quant à la levée pour la « cavalerie, elle n'est plus guère facile en Provence qu'ici une « levée devin. Nous avons en Provence des ânes et des mulets, « mais bien peu de chevaux. »
M. Pages, chef de division au ministère de la Police, m'écrivit, le 2 juillet : "■ On a été très sati.sfait de votre travail sur les (! gardes d'honneur. Vous êtes au premier rang des préfets qui « ont le mieux saisi et exécuté les intentions du gouvernement. « Le général Saint-Sulpice a dit que c'était vous qui lui aviez « envoyé le contingent le mieux choisi. i>
M. de Jouques avait deux frères puinés, connus sous les noms de Bckjkï et Mison. Ils avaient émigré et étaient officiers supérieurs. Vu leur âge et considérant qu'on ne pouvait pas en faire de simples soldats, je ne pensais pas à les désigner. Ils désirèrent être compris dans la levée, à peu près assurés par l'appui de Fouché, du général Saint-Sulpice et ma recommandation, d'obtenir des grades supérieurs et flattés de rentrer ainsi au service.
M. de Jouques m'écrivit de Tarbes, le 13 mai : « Vos bontés t continuent de me suivre jusque dans l'éioignement où m'a « mis ma nouvelle destination. Permettez que je vous en exprime « ma reconnaissance qui me suivra partout et en tout temps. « Mes frères m'ont appris ce que vous aviez bien voulu faire « pour eux dans cette circonstance décisive pour leur des- « tinée. »
Ils ne tardèrent pas à être promus à des grades. Fouché fit beaucoup pour eux. M. de Fouques m'écrivit le 2 juillet : 1 Mes deux frères sont à Mayencc. Us sont tous deux premier « chef d'escadron. Mison, qui se défiait plus de sa santé que de «i son zèle, est aujourd'hui charmé comme son frère d'être rentré
ï dans la carrière des armes d'une manière aussi avantageuse e qu'honorable. Ils m'ont ruine' par leurs dépenses de chevaux, « d'uniformes, de voyages; mais je suis enchanté de ce qu'il « n'y a pas un individu dans ma famille dont l'existence ne soit « aujourd'hui consacrée au service de la patrie et du prince. Les « sacrifices pécuniaires sont peu de chose à côté de ce sentiment « de satisfaction intérieure. »
Et, le 2 octobre : « J'ai reçu des nouvelles de mes frères, de « Dresde. L'Empereur les a très bien accueillis. 11 a trouvé Baqui « surtout un très bel officier et le lui a dit. La riante franchise de « Baqui, qui répondit avec esprit à une question croustilleuse, « paraît avoir favorablement prévenu l'Empereur. — « Qu'avez- « vous fait à la bataille de Marengo? » — « Sire, j'espère faire « oublier à Votre Majesté tous mes anciens services. »
Les deux frères de Jouques passèrent du service de l'Empire à celui de la Restauration et y obtinrent le grade de maréchaux de camp.