CHAPITRE XXII
Fouclié se flatte d'avoir détruit les ])réventions de l'Empereur contre moi. — Il part pour le rejoindre à Dresde. — Portali.s rentre en grâce ; nommé premier président de la Cour d'Anger,-;. — Batailles meurtrières. — iMort de Hessières et de Duroc. — Siméon abandonne Cassel. — Bataille de Leipzig. — Mes préoccupations sur le sort de la Uévoluliou. — Adresses contre Bernadotte. — Cohortes de la garde nationale.
J'avais écrit à B'ouché ce qui s'était passé à mon égard dans le Conseil des ministres présidé par l'Empereur. Il me répondit : « Je profite du départ du sous-préfet d'Aix pour te répondre. « Je crois pouvoir t'assurer que les préventions qu'on a données « autrefois à l'Empereur contre toi se sont dissipées. Il me « semble l'avoir bien convaincu qu'il n'y a pas une préfecture « plus difficile et mieux administrée que celle des Bouches-du- « Rhône. Je désire que tes services soient récompensés; je « n'aurai pas du moins à me reprocher de ne pas les avoir fait « connaître. Aussi longtemps que l'Empereur me permettra de « le voir et de lui exprimer avec franchise et vérité mes senti- <t ments et mes opinions, je me ferai un devoir sacré de lui faire « connaître ceux qui le servent le mieux. J'ai eu du plaisir à « lui parler de M. de Jouques et de ses deux frères. Le premier « a été nommé préfet et les deux autres ne tarderont pas à être « employés. Ne crois pas à tous les bruits qu'on fait courir sur « mon compte ; je ne suis point encore rentré dans les affaires «i publiques. L'Empereur me traite avec affection, cela me suffit. « Un ministère ne peut plus être l'objet de mon ambition; je « n'y vois que des embarras et des périls. Le premier des biens (' pour moi, aujourd'hui, est le repos, et je sais en jouir. Comme « Barras doit être parti pour Rome, tu pourras plus facilement « traiter des Aygalades avec son fondé de pouvoirs. Donne-moi « des renseignements sur le prix et sur la maison d'habitation c qu'on dit très petite. Adieu, mille et mille amitiés pour toi et
« pour ton épouse. Je n'oublierai jamais de quelle manière vous « m'avez accueilli. »
Pour chef-lieu de sa sénatorerie, Fouché jetait son dévolu sur la campagne de Barras, qui venait, comme je l'ai dit précédemment, de faire malgré lui le voyage de Rome, et à qui il pouvait convenir de la vendre. Les Aygalades auraient bien convenu pour cette destination ; mais l'habitation, à laquelle on donnait le nom pompeux de château, était insuffisante pour la résidence d"un sénateur. 11 est vrai que^ sous Louis XV, le duc de Villars, gouverneur de Provence, avait longtemps habité cette maison et y avait reçu nombreuse société. En comparaison de Belombre, où Mme de Grignan tenait sa cour et reçut Mme de Sévigné, les Aygalades étaient un grand palais. Les temps étaient bien changés ; d'ailleurs, au prix de l'Empire, qu'était la petite monarchie des Bourbons? Qu'étaient les Grignan et les Villars auprès de Fouché de Nantes? A la représentation qu'on exigeait des grands fonctionnaires, il fallait des palais en ville, des châteaux à la campagne. Du reste, on avait alors d'autres soucis. Toutes les pensées se portaient vers la guerre ; on commençait cette campagne qui s'ouvrit encore sous de si brillants auspices et qui finit par un si grand désastre.
Fouché ne m'écrivait que par occasion. Au mois de mai, je reçus une lettre de lui par M. Breband, son ami de vingt-cinq ans, qu'il me recommandait vivement. « Celui-là, me mandait- « il, est un véritable inspecteur des droits réunis. » Il faisait ainsi allusion à Depéré que M. Breband venait remplacer. Depéré, dont l'élément était la police, qui avait été employé par Fouché et se disait son ami, était l'agent du ministre Savary à Marseille. Fouché ajoutait : « Nous n'avons rien de nouveau en <!■ ce moment. J'espère que la campagne de l'Empereur ne sera « pas longue. J'aurai quelque chose à t' apprendre dans quelques « jours ; je profiterai de la première occasion. »
Fouché ne me manda pas ce qu'il m'avait promis de m'apprendre et partit pour aller trouver l'Empereur à Dresde. On parla diversement des motifs de ce voyage, et l'on put croire que Fouché revenait sur l'eau. Mme Dévalues m'écrivit : « Voilà « donc le duc d'Otrante voyageant forcément. Personne ne sait
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« les motifs de cette nouvelle disgrâce. Le ministre de la Police « est triomphant d'être délivré des inquiétudes que lui donnait « la présence de Fouché. Plus de deux cents jacobins ont été « ou enlevés ou éloignés. »
Plus tard, Mme Devaincs me manda : « Le duc est à Dresde « parfaitement traité. On croyait qu'il allait avoir un gouverne- « ment des nouvelles conquêtes. Apparemment, l'armistice a « changé sa destination. Quelle qu'elle soit, il y a eu et il y a « une enveloppe mystérieuse qui a désolé le duc de Rovigo. « L'archichancelier lui a été utile dans cette circonstance et il « y a eu de la part du duc des lettres de remerciement et de t reconnaissance. Des gens très fins prétendent que Fouché a « été signalé par des puissances comme étant toujours à la tête « d'un parti; que, faute de preuves qui sont difficiles à avoir, « l'Empereur a voulu qu'il fût sous sa main, comptant bien par « ce moyen lui faire tort vis-à-vis de tous ceux qui croyaient « qu'il était à eux. Mon opinion à moi est qu'il a bavardé, ce « qui arrive parfois, et qu'on s'est servi de ce qu'il a dit pour « en faire un épouvantait. » (Lettre du 15 juillet.)
L'Empereur se défiant de Fouché n'avait pas voulu le laisser à Paris pendant son absence. Etait-ce le parti de Fouché que Savary avait voulu frapper en faisant une rafle de deux cents jacobins? L'Empereur blâma vivement cette mesure par une lettre du 8 juillet (Ij à l'archichanceHer, dans laquelle il traita comme deux réactionnaires stupides son ministre et son préfet de police Pasquier. Je n'eus plus aucun rapport avec Fouché jusqu'à la Restauration. Après la chute de l'Empire, il se vanta^ comme d'autres grands politiques, de l'avoir prévue plusieurs années d'avance et même d'y avoir contribué. Les uns lui en ont fait un mérite, les autres l'ont accusé de trahison. Le ton de ses lettres, les intérêts qu'il y traitait, n'annonçaient pas un homme qui désespérât de l'Empire, qui doutât de l'étoile de l'Empereur^ ou qui conspirât alors contre lui.
Portails était toujours à Aix, disgracié depuis trois ans, fai-
(1) Lettre reproduite par Thibaudeau, Empire, t. VI, p. 330.
sant triste figure. Il sollicitait son retour à Paris, sa rentre'e en grâce. Je le désirais aussi à cause de mon ami Siméon, son oncle. J'en e'crivis à Mme Devaines. Elle me répondit (13 janvier) qu'elle n'y prenait aucun intérêt, qu'elle n'estimait ni les ingrats, ni les ambitieux, ni les avares, et qu'elle détestait les dévots.
Portails fut enfin autorisé à venir à Paris. J'en fus informé, ie l'en prévins. Il me répondit: « C'est avec les sentiments d'une « juste reconnaissance que j'ai reçu la preuve d'intérêt que « vous m'avez accordée en voulant bien m'annoncer la décision « de Son Excellence le ministre de la police générale. J'en étais « déjà instruit. Je me propose d'aller vous renouveler en per- « sonne mes remerciements à Marseille dans le courant de la « semaine prochaine et de demander à Mme la comtesse Thi- « bandeau ses commissions pour Paris. M. le sous-préfet, ainsi « que M. le maire d'Aix, ont eu la bonté de me communiquer <t les ordres que vous leur avez transmis à mon égard. Recevez, « je vous prie, les assurances de mon attachement et de ma « haute considération. » (Lettre du 42 juin.)
Et, peu après : « Un enchaînement d'adaires et de contrariétés « que je n'avais pas pu prévoir me prive d';dler prendre en ï personne congé de vous et de Madame, ainsi que je m'en « étais flatté. La santé de Mme la comtesse Portails m'a retenu « une partie du temps, car elle voulait m'accompagner, bien « moins par la curiosité de voir Marseille que par le désir « de vous remercier des preuves d'intérêt que vous nous avez « données et dont nous sommes très reconnaissants (4). Les « embarras inséparables des préparatifs d'un long voyage, « d'un déménagement et des dispositions à faire, à la veille « d'une absence, pour l'administration et la surveillance de « mes propriétés ne m'ont ensuite laissé aucune liberté. Je me « fais un devoir de vous oifrir l'expression de mes regrets, et je « rae flatte que vous voudrez bien apprécier leur sincérité et » agréer l'hommage du véritable attachement et de la haute « considération. » (Lettre du 2 juillet.)
(1) On verra comment lorsque, pendant mon exil, M. Portails était ministre. (Note de Thibaudeau.)
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J'informai Siméon d'un événement qui devait lui faire plaisir. Il me remercia et me manda que son neveu avait encore un grand pas à faire, c'était d'obtenir de l'emploi. En effet, des affaires malheureuses avaient altéré la fortune de la famille; Mme Portails mère, femme respectable, mourut, dit-on, de chagrin. Une circonstance favorable se présenta pour Portalis; Mole, son ami, ayant été nommé grand juge, le fit nommer premier président de la Cour impériale d'Angers.
Le début de la campagne de 4813 avait été assez heureux, mais les batailles étaient meurtrières, les victoires n'avaient rien de décisif. Plusieurs généraux furent tués non loin de l'Empereur. La mort de Duroc fit surtout une grande sensation. Mme Dévalues m'écrivit, le 30 mai : « Ce malheureux Duroc a ï été blessé à mort d'un boulet à dix pas de l'Empereur; il a « conservé sa tête et a montré un courage admirable et tou- « chant. C'est une perte qu'un aussi honnête homme, aussi « attaché à l'Empereur et incapable de faire du mal. L'Empe- « reur est consterné de sa mort. Celle de Bessières est encore t un grand objet de regret pour lui, ce sont deux fidèles sujets « difficiles à remplacer. »
Ces pertes, le caractère que prenait la guerre étaient propres à inspirer de tristes réfiexions et de vives inquiétudes. Cependant, des hommes que les faveurs de l'Empereur n'attachaient pas à sa personne paraissaient toujours pleins de confiance dans son étoile. L'armistice de Plesswitz fut conclu le o juin, et Siméon m'écrivit de Cassel, le 22 : « Sans doute nous avons a eu l'ennemi très près de nous et s'il n'est pas venu à Casse! « le jour de Pâques ou le lendemain, c'est qu'il a manqué de « hardiesse. Notre bonne étoile l'a retenu. C'est une belle vic- « toire et au-dessus peut-être de celles de Lutzen et de Bautzen, <t que l'armistice. Il prépare de nouveaux succès à l'Empereur « et j'y crois plus qu'à la paix. Les ennemis n'ont pas perdu « leur présomption et j'entends dire qu'ils font d'insolentes « propositions; nous verrons. Je voudrais bien que cette paix, « que je désire plus que je ne l'espère, me permit d'obtenir ma « retraite. Je suis tourmenté du besoin de revoir Paris, la Pro-
« vence et mes amis. Je voudrais n'avoir plus rien à faire et a jouir de deux ou trois ans de repos. Je voudrais aller vous « faire une visite à Marseille. »
La confiance de Siméon n'était rien auprès de celle de M. de Jouques. Je ne crois pas qu'il y eût dans tout l'Empire un préfet aussi ardent, aussi dévoué, aussi confiant. Il voulait bien me tenir au courant de ses opérations. Son pauvre département était écrasé, abîmé, et, pour comble de malheur, les armées françaises d'Espagne s'entassaient sur les frontières. N'importe, il fournissait gardes d'honneur, conscrits, gardes nationales et des réquisitions en denrées pour plus d'un million. Le préfet était accablé d'embarras, de travaux, mais il se louait du bon t'Sj)rit de ses administrés. Il ne doutait pas surtout que les armes françaises ne reprissent bientôt tous leurs avantages. II m'écrivait, le 2 juillet : « Les positions sont arrêtées, les troupes j postées et les divers corps se lient les uns aux autres. On a a même repoussé Wellington, et la jonction attendue d'un mo- « ment à l'autre du duc d'Albuféra fera changer la face des « choses. Sans doute vous aurez reçu les nouvelles d'Espagne « avec toutes les exagérations que la malveillance ou les ter- « reurs populaires ajoutent ordinairement. Vous pouvez être « assuré de l'exactitude de tout ce que je vous dis. Je pense <i qu'avant quinze jours nous aurons repris la ligne de l'Ebre « et qu'il n'y aura ni Anglais, ni Portugais, ni insurgés entre € ce fleuve et les Pyrénées. »
« Nos nouvelles sont meilleures, m'écrivait-il le 23 juillet. La « présence du duc de Dalmatie, l'énergie, l'activité et l'ensemble « de ses mesures ont réorganisé l'armée et recréé son matériel î et sa discipline. Les troupes ont déjà en très grande partie et repassé les montagnes et débloqué Pampelune et Saint-Sébas- « tien. L'armée du duc d'Albuféra, toujours intacte et toujours « formidable par la discipline, son habitude de vaincre, les « talents et le caractère de son général, paraît manœuvrer pour « établir ses communications; les Anglais et les insurgés, « malgré la supériorité du nombre, ne pourraient tenir contre « les deux maréchaux agissant de concert. Nous sommes sans « crainte pour nos frontières, et nos vœux à présent vont plus