‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 159 sur 211 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

souveraineté du peuple, et, à Bourges, de Colchen (1), le plus doux et le plus pacifique de tous les hommes?

Tandis que je revenais à Paris, Carnot m'avait envoyé une ampliation de mission pour procéder à l'épuration des fonctionnaires de l'ordre administratif. A mon arrivée, il me conjura de repartir et me le demanda presque comme un service personnel. Je retournai donc dans la 18' division. Sur ma route, je trouvai tout changé; j'en fus vivement frappé. Les cris de : Vive l'Empereur! étaient rares; on ne me menaçait plus de casser les glaces de ma voiture lorsque je ne le répétais pas. A Dijon, même changement, baisse effrayante de l'esprit du peuple. « Nous vous l'avions prédit, me dirent les membres du Comité I révolutionnaire. C'est l'eifet de l'acte additionnel. » J'essayai en vain de faire valoir les dispositions libérales qui y dominaient; je ne pus les convertir. « D'ailleurs, me répondirent-ils, « vous ne gagneriez rien à triompher de notre conviction. Ce « n'est pas nous qui avons changé l'opinion; l'effet a été « simultané et prompt comme celui d'une commotion élec- « trique. Pour vous donner une preuve de notre bonne volonté, » quoique nous augurions mal de l'avenir, nous vous offrons t de vous aider dans vos opérations. » J'acceptai leur offre.

Maurice Duval, ex-préfet des Apennins, venait d'être nommé préfet de la Gôte-d'Or; je le connaissais beaucoup, c'était un protégé du duc de Bassano. 11 arrivait, très contrarié d'avoir été autant éloigné de Paris et désirant vivement s'en rapprocher, par un motif tout à fait personnel. Il me pria de lui venir en aide auprès de Carnot. Je crois que je lui aurais rendu service si je l'avais destitué. Dans cette disposition de cœur ou d'esprit, un préfet n'était guère à la hauteur des circonstances. J'écrivis au ministre de l'ôter de Dijon; il fut replacé à sa convenance dans les environs de Paris.

A Mâcon, le préfet Germain, cliambellan de l'Empereur et comte de sa façon, s'était enfui. Il avait été remplacé par le baron Ducolombier^ ex-préfet de Marengo. Il me parut embar-

(t) En 1789, il était clicf de division au ministère des AITaires étrangères, préfet de la Moselle en 1800, sénateur en 1804, pair de France en 1814, il fut exclu du Sénat en 1815.

rassé, sans confiance, sans énergie. Je m'étonnai qu'il eût accepté un poste qui exigeait du dévouement; il fut remplacé par Faypoul.

La mairie était vacante. La voix publique me désigna Bigonnet, ce membre du Conseil des Cinq-Cents qui, le 48 Brumaire, à Saint-Cloud, avait dit à Bonaparte : « Téméraire! Que faites- « vous? Vous violez le sanctuaire des lois! » Je lui fis une installation solennelle, où il y eut un échange d'allocutions patriotiques. A Châlons, l'enthousiasme fut admirable.

A Chaumont, la préfecture était occupée depuis douze ans par le baron Jerphanion. Louis XVIII l'avait conservé et nommé officier de la Légion d'honneur. L'Empereur Alexandre l'avait de sa propre main décoré de l'ordre de Sainte-Anne. Ses deux fils étaient dans une maison de Jésuites. C'en était bien assez pour qu'il m'épargnât la peine d'en faire justice. Il se défendit et voulut se justifier. Il avait cédé^ disait-il, à la force des circonstances; au fond, il était dévoué à l'Empereur; il avait tous ses intérêts dans la Haute-Marne; enfin, il était parent de Cambacérès, qui lui portait le plus vif intérêt. Toutes ces bonnes raisons ne me touchèrent pas, et je prononçai sa destitution.

A Troyes, je trouvai un préfet dévoué, capable, actif, le baron Rœderer, ex-préfet du Trasimène. Il mettait tous ses soins à l'armement des gardes nationales ; il avait ramassé une grande quantité d'armes. La préfecture était \m vaste atelier de réparation. Ce préfet allait droit au but et ne perdait pas son temps à se lamenter et à faire des phrases. Plût à Dieu qu'on en eût eu beaucoup de cette espèce !

Gamot, préfet à Auxerre de par la Restauration, était probablement redevable de sa place au maréchal Ney, son beau-frère. Il avait épousé avec ardeur la cause des Bourbons^, montré une grande déférence pour le parti royaliste, caressé l'ancienne noblesse et pesé de toute son autorité sur les patriotes et les bonapartistes. A la première nouvelle du débarquement de Napoléon, il avait fulminé contre l'usurpateur. Il y avait certainement assez de motifs pour le remplacer : la voix publique le demandait. Mais Gamot avait reçu Napoléon à la préfecture où il avait réintégré les portraits impériaux; l'Empereur y avait

CHAIMTRE XXIX 47»

reçu les hommages des autorités, il y avait ouvert ses bras au maréchal Ney. La réconciliation paraissait donc complète.

Cependant les patriotes n'y croyaient pas. D'ailleurs, elle n'effaçait pas les torts du préfet envers eux ; il n'inspirait aucune confiance, il ne pouvait faire le bien, c'était ma conviction. Par sa conversion subite, Gamot me faisait de la peine, il était dans une fausse position, j'en souffrais pour lui. Je ne le destituai pas par égard pour le maréchal Ney.

A côté d'un préfet véreux, il fallait au moins donner à Aux erre un maire de bon aloi. Les patriotes me désignèrent M. MaurCj marchand épicier en gros et en détail. C'était le fils de mon infortuné et courageux collègue à la Convention nationale;, Maure, qui, impliqué dans l'affaire de prairial an III, se poignarda.

Je fis prier Maure de venir à mon auberge et je lui dis que je me proposais de le nommer maire. <i — Comment ! me répont dit-il, vous n'y pensez pas, moi, maire ! Un pauvre épicier « qui est tout le jour dans sa boutique avec son tablier ! J'aurais « bonne grâce d'aller tout gras de mon métier à l'Hôtel de ville? « Et puis^ je n'entends rien aux affaires. Non, monsieur, je « vous remercie, vous me faites trop d'honneur, cela ne se peut « pas. »

Maure n'ambitionnait pas la place ; il aurait autant aimé qu'on le laissât à sa boutique. Afin d'éviter la charge, il s'humiliait beaucoup trop et aux dépens de la vérité; c'était ce que je lui fis sentir poliment. Certes, il n'avait pas une tournure ni des manières élégantes, mais il était loin de paraître ridicule. Il avait fait des études, il avait assez d'instruction, un sens droit, du caractère, de la fortune, et jouissait de l'estime générale. Je le pressai vivement, au nom de la Révolution, de la patrie, de l'intérêt de ses compatriotes, de sa ville. Enfin il fit le sacrifice et se résigna, toutefois moyennant conditions.

« — D'abord, me dit-il, je ne mettrai pas les pieds chez M. le « préfet.

« — C'est impossible Vous aurez nécessairement des rapports t journaliers ensemble ; il ne peut pourtant pas aller vous « chercher.

d — Vous ne comprenez pas. J'irai à la préfecture quand il t le faudra pour les affaires, mais non dans les salons, dans la « société, à la table de M. le préfet ; je n'accepterai pas ses invi- « tations.

« — Cela me paraît bien rigoureux ; et pourquoi?

» — Parce que j'y serais très déplacé. Nous n'avons ni les « mêmes manières, ni les mômes allures. Moi, je ne suis qu'un « bourgeois, un épicier. M. le préfet n'a vu que la noblesse ou « ceux qui la singent. Je les salirais, je ferais tache dans la « société : et puis cela n'est pas nécessaire. »

Il fut inébranlable, il me fallut céder.

« — Autre chose. Je ne serai pas obligé d'aller à l'église. Je ï n'en ai pas l'habitude, et Maure ne veut pas avoir cette com- « plaisance pour M. le maire.

« — Oh ! là-dessus, toute liberté. »

Le traité conclu, je le nommai, il accepta. J'ai su depuis que, dans l'exercice de ses fonctions, et pendant nos désastres, il se concilia l'estime de tous les partis.

Je ne parle pas de mon travail sur les sous-préfets, il avait moins d'importance; je n'en ai conservé aucun souvenir. Il en est ainsi des autres parties auxquelles s'étendait ma mission, telles que l'organisation et l'armement des gardes nationales. Je m'en acquittai avec le zèle consciencieux qu'exigeaient les circonstances, et quoi que je n'eusse pas travaillé, à beaucoup près, dans le sens impérial. l'Empereur me rendit la justice que j'étais, parmi les commissaires extraordinaires, celui qui avait le mieux compris et accompli sa mission. Ils ne prirent point de mesures de polii;e relativement aux personnes des royalistes qui ne se gênaient pas pour parler, mais qui n'agissaient pas. Quanta moi, je ne m'occupai que d'un seul individu.

Voici le fait : Dans sa marche sur Paris, l'Empereur, mécontent du sous-préfet de Semur (Gueneau d'Aumont), l'avait fait arrêter. Il était encore détenu à Avallon, on l'avait oublié. Sa femme vint me trouver, me protesta que son mari était victime d'un malentendu, que personne n'était plus que lui dévoué à l'Empereur. Je n'en crus pas nu mot, mais je le fis mettre en liberté.

CHAPITIU': XXIX 481

Pendant le cours de ma mission, une mauvaise nouvelle s'était répandue : c'était la défaite de Murât. Sa levée de boucliers avait fait grand bruit; les gazettes avaient exagéré ses forces et vanté ses succès. On croyait l'Italie en pleine insurrection et accourant sous son drapeau. Le 22 avril, le Moniteur publiait sa proclamation de Rimini, et, le 29, il débarquait à Cannes. Battu, renversé du trône, fugitif, il ne fut pas même un objet de pitié. On revint sur sa défection de 1814, on attribua son malbeur à l'ambition de régner sur l'Italie qui l'avait précipité dans une entreprise prématurée. Il portait un coup funeste à la France, dont il aurait pu être un utile auxiliaire en lui prêtant un concours plus désintéressé et dans un moment plus propice. Quelques amis qui lui restaient rejetaient tout le tort sur l'Empereur et sur le prince Joseph, qui lui aurait écrit de lever l'étendard et d'entrer en campagne. Il n'était pas probable que l'Empereur, alors qu'il n'était pas en mesure pour la guerre et qu'il frappait à toutes les portes pour négocier, eût écrit au roi de iXaples de commencer seul la lutte contre les Autrichiens.

LorS(|u'il .s'en était avisé, j'avais entendu tous les militaires le blâmer et prédire sa ruine. L'Empereur l'avait dit hautement. Cet événement eut une fâcheuse influence et fut un mauvais présage. Bassano me dit que pendant le Congrès de "Vienne Talleyrand avait reçu 1 500 000 francs pour le soutenir et, de ses ennemis, 4 millions pour le renverser. Talleyrand en aurait été capable.

Ma mission avait interrompu mes relations avec Fouché ; je les repris à mon retour. C'était, parmi les personnages politiques, celui qui avait la position la plus élevée. Il l'avait prise, et tous les partis, quoique se défiant plus ou moins de lui, concouraient à lui donner de l'importance. Dans ses circulaires aux préfets et ses instructions à ses lieutenants généraux, qu'il avait publiées, il s'était attaché à écarter de la police tout ce qui pouvait alarmer, et à la présenter sous des formes rassurantes et presque aimables. Il y avait des points qui nous rapprochaient, Fouché et moi, et d'autres sur lesquels nous n'étions pas d'accord. Il me ménageait ses confidences pour ne pas blesser ma conscience politique et dans la crainte de se

compromettre. Je le connaissais assez pour savoir qu'il ne fallait pas ajouter une foi entière à ce qu'il disait, et que, s'il avait quelque secret à cacher, il ne me le livrerait pas. Très causeur pour faire parler les autres, il pouvait difficilement empêcher qu'un observateur déjà prévenu ne vit pas quelque jour dans l'obscurité dont il s'enveloppait. Les bonapartistes ne m'offraient en général que le reflet de l'Empereur. Je tenais beaucoup à connaître le revers de la médaille, je le trouvais chez Fouché. Il affectait, on lui reconnaissait de l'indépendance, des idées, des vues à lui propres, de la ruse, de l'intrigue et de la résolution. Je l'avais beaucoup vu pendant la Restauration, je continuai de le voir ainsi par ha!)itude et autant que le permettaient ses occupations. J'allais chez lui ordinairement à l'heure de son déjeuner, qu'il prenait en famille. On n'y parlait pas d'affaires ; nous en causions avant ou après, et souvent en nous promenant dans son jardin.

J'appris d'une manière vague qu'il avait eu récemment des rapports avec le prince de Metternich, et les bonapartistes lui en faisaient un crime. Je n'en fus pas surpris ; je savais qu'en 1814 il avait correspondu avec ce personnage. Je lui parlai du bruit qui circulait, i — C'est vrai, me dit-il, je n'en fais pas I mystère Metternich m'a écrit. L'Empereur en a pris épou- » vante ; je lui ai montré la lettre, il en a parlé à tout le monde; « voilà le fd de la corres()ondance coupé.

•< — Tu l'avais donc entamée sans son autorisation ?

« — Eh! parbleu, quand cela serait? Mais c'est Metternich ï qui m'a écrit le premier. L'Empereur sait bien que ce n'est pas « avec lui, ni avec Gaulaincourt, qu'on ouvrira des négociations, ï Parce (ju'on me témoigne de la confiance, ils en sont jaloux. « A (jui veulent-ils qu'on s'adresse? II faut pourtant bien con- « naître les préteiilions des puis-» inc-es.

« — Elles sont assez connues. Tu sais bien que c'est la rcs- « tauration des Bourbons.

« — Ce n'est pas clair; les documents connus laissent une « certaine latitude.

« — Oui^ comme en 1814; on n'en veut qu'à Napoléon, on < n'entend pas imposer un gouvernement à la France. Qu'on

Page 1