CHAPITRE XXIX
« abandonne l'Empereur, la division sera dans le camp et on t nous mettra d'accord sous le joug des Bourbons. Je ne com- « prends pas que tu puisses en douter.
« — Je ne comprends pas, je ne comprends pas ! Les cir- « constances ne sont pas les mêmes. Les Bourbons viennent « d'éprouver un fameux échec. Les puissances sont inte'ressées « à ce qu'il y ait un gouvernement stable en France. Avec une t politique absolue, on se casse le couj ou il faut rtre le plus i fort. La vraie, la sa^ee politique est celle des concessions. Il € n'y a qu'un seul point de'cidé, il est irrévocable : les puis- € sances ne veulent pas de l'Empereur.
t — Ou je ne m'y connais pas, ou c'est bien là de la politique « absolue.
« — Non ; il reste encore un vaste champ aux négociations.
ï — Ainsi il faut abandonner l'Empereur /
« — Je ne dis pas cela ; mais si on ne peut pas l'éviter, faut-il * nous enterrer avec lui, nous et la France?
ï — Metternich t'a donc envoyé son dernier mot?
d — Sa lettre n'en dit rien, c'est une simple invitation à nous € entendre.
t — Que lui as-tu répondu?
« — Rien du tout. L'Empereur est venu à la traverse. Il m'a « fait toutes sortes de tripotages; cest une mine éventée. Du t reste, ce que Metternich ne m'a pas écrit, il l'a dit à une nuée t de gens que l'Empereur lui a envoyés, à lui et à Talleyrand.
« — A Talleyrand !
t — Cela félonne, c'est pourtant vrai : Montrond, Dufresne « Saint-Léon.
« — Ce sont les amis, les âmes damnées de Talleyrand.
« — Qu'aurais-tu voulu qu'il lui envoyât?... De ses ennemis?
« — Personne, car à quoi bon? Ils ne sont pas allés à Vienne t pour servir l'Empereur et dire du bien de nous.
« — Pour faire parler.
« — Ils ont rapporté ce qu'ils ont voulu.
« — Il a fait faire des offres à Talleyrand...
« — Qu'il a proscrit I
« — Et pourquoi pas? Talleyrand n'est pas homme à se
« fâcher. 11 pèse les choses de sang-froid et se décide pour le « côté de la balance qui l'emporte...
« — Et le Congrès l'a emporté!.. Qu'ont rapporté ces Mes- « sieurs?
« — L'Empereur à aucun prix, jamais. Excepté lui, tout ce « que l'on voudra : la régence, d'Orléans, la République.
t — C'est trop beau pour que j'y croie et je le traduis ainsi : « les Bourbons, rien que les Bourbons.
« — C'est le pis-aller. Cela dépendra du sort de la guerre. Si « nous avons des victoires... Dans tous les cas, il faut négocier « et mettre de côté les susceptibilités, les scrupules, remuer « ciel et terre. Si on voulait me laisser faire, je m'adresserais <i au diable.
« — Même à Louis XVIIL
« — Sans doute. Eu diplomatie, comme à la guerre, il faut t explorer le camp ennemi et savoir ce qui s'y passe. 11 y a des « correspondances royalistes avec Metternich, Wellington, € Gand, et nous aurions la bêtise de nous en gêner! Si nous « nous obstinons à mettre sur nos drapeaux : » Napoléon ou la « mort, » sais-tu ce qui nous arrivera ?
« — Ma foi non, mais tu crois que c'est la mort?
« — A moins que nous ne battions toute l'Europe une fois, « deux fois, trois fois. De bonne foi, la partie est-elle égale?
« — La nôtre aurait pu être meilleure, si l'Empereur avait « mieux compris sa position.
« — Ce qui est fait est fait; il faut la prendre telle qu'elle est.
« — Enfin, quelles sont tes espérances.?
« — La Régence.
< — Ah! nous y voilà; c'est ta marotte.
« — Tu ne t'en contenterais pas?
« — Je ne dis pas non, mais je n'y crois pas...
« — Et moi, j'ai quelques raisons d'y croire. L'Angleterre « ne s'y opposera pas. Entre nous, je suis sûr de Metternich. « (Juant à la Russie, pourquoi n'y consentirait-elle pas? « D'ailleurs nous nous en passerions.
« — Il est possible que l'Autriche paraisse favorable^ mais t pour nous diviser ou nous endormir. Et quand il faudra
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i fondre la cloche... Elle n'en a pas voulu en 1814, pourquoi en « voudrait-elle en 1815?
t — En 1814, nous n'étions pas maîtres du terrain comme » aujourd'hui. Ce coquin de Talleyrand était là : je n'y étais pas. « On n'avait pas fait l'épreuve des Bourbons. La situation « n'est plus la mrme... Mais il faudrait profiter de nos avant tages, aller vite en besogne, saisir Tà-propos au vol.
» — J'y vois encore une petite difficulté : le consentement de € l'Empereur et son avenir. Lui en as-tu parlé?
i — Certainement.
ï — Eh bien?
ï — Rien ne peut l'ébranler. Il battra l'ennemi, il en est sûr. t II veut faire son va-tout.
ï — Mais son avenir? Cela est embarrassant et bien fait t pour le retenir.
tt — Les États-Unis, il n'y a que cela pour lui. Comme je « suis le seul qui lui dise la vérité, il croit toujours que je veux « l'ôter de là pour prendre sa place, ou que j'ai un roi tout prêt t dans ma poche.
ï — Ainsi, toute notre affaire dépend du sort des batailles. « Si nous n'avons pas de victoires, malheur aux vaincus!
î — C'est pour prévenir ce malheur qu'il faut se réserver ï une planche de salut et s'organiser dans l'intérieur. Si l'Emt pereur était battu, s'il était tué, nous aurions des Chambres « pour représenter la France, la Révolution, les défendre et « stipuler pour elles.
« — C'est-à-dire nous ramener les Bourbons. S'ils doivent « revenir, j'aime encore mieux que ce soit tout seuls avec les « étrangers, qu'avec des Chambres qui imprimeront encore « une tache au pays, comme en 1814.
« — D'après toutes les apparences, la Chambre des représen- « tants sera patriote et celle des pairs nécessairement bonapar- « tiste ; elles seront contre les Bourbons jusqu'à la dernière « extrémité; alors elles feront des conditions.
« — Ah! bien oui; si nous sommes battus, les Chambres « fderont doux, elles abandonneront l'Empereur, il sera fusillé. « Si elles veulent marchander, les cosaques les jetteront
€ dans la Seine. Et toi, je te Tai déjà prédit, tu seras pendu.
. — Et toi ?
» — Peut-être, avant d'en venir au fretin, on expédiera les « gros poissons. A tout seigneur tout honneur.
« — Il n'y a pas de quoi plaisanter.
« — Ma foi, je ne suis ni duc, ni seigneur de derrières, ni « ministre. Je ne puis rien à tout cela. Tout ce que je sais, c'est « que, bon gré mal gré, je dois vaincre ou périr avec l'Empe- « reur, c'est-à-dire à sa suite, et que, quoiqu'il arrive, je ne « transigerai jamais avec les Bourbons.
« — Tu es fou. Je ne suis pas romain à ce point-là. Mon « patriotisme consiste à tenir bon, à disputer le terrain pied à « pied et à faire la part du feu pour ne pas perdre tout; mais « nous n'en sommes pas là.
« — Je l'espère aussi. »
L'Empereur s'était flatté que la publication de Tacte additionnel apaiserait les exigences libérales qui s'étaient manifestées. Son intention n'était pas de le mettre de suite à exécution. Lorsqu'il avait besoin de toute sa liberté d'action, il craignait, en convoquant les Chambres, de se donner, au lieu d'appuis, des contrôleurs embarrassants. Il avait un autre motif très plausible qu'il pouvait avouer : on ne devait pas exécuter l'acte additionnel avant son acceptation par le peuple, acceptation qui ne serait reconnue et constatée que dans l'Assemblée du Champ de Mai convoquée pour le 26. Avant cette époque, toute l'attention serait absorbée par la guerre, et l'élection des députés serait indéfiniment ajournée. Le gouvernement garda donc le silence; mais, déjà mécontente de l'acte additionnel, l'opinion libérale s'irrita. Fouché fut un des plus ardents à l'exciter. La question de la mise en activité de l'acte additionnel fut discutée chez lui En apparence, ses motifs étaient tout patriotiques et dans l'intérêt môme de l'Empereur. La présence des Chambres était nécessaire pour lui donner de la force. Le chef de l'État, appuyé par les représentants de la nation, imposerait davantage à l'étranger. En cas de malheur, ils seraient une ancre de salut. L'opinion de Fouché était partagée par les
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royalistes constitutionnels, tels que Benjamin Constant et Lafayetle, et par les plus dévoués bonapartistes, Sebastiani, Mathieu Dumas, Lavallette et même le roi Joseph. C'était la pente vers laquelle inclinaient presque tous ceux qui prenaient part aux atl'airos. On s'était émancipé ; le bras de l'Empereur ne comprimait plus, on craignait de paraître trop bonapartiste. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély se chargea de vaincre lopposisition de TEmpereur, et ne put y parvenir quen le menaçant de donner sa démission, qui serait suivie de plusieurs autres. Je fus consulté; dès que l'Empereur n'était pas revenu comme simple chef militaire et révolutionnaire, je pensai qu'il y avait plus d'inconvénients à ajourner indéliniment les Chambres qu'à les convoquer, bien que je fusse persuadé qu'une collision entre elles et lui était inévitable; que, victorieux, il les musèlerait, et qu'elles le renverseraient s'il subissait des revers. L'Empereur céda et convoqua les collèges électoraux pour élire les représentants qui devaient se réunir au Champ de Mai. Cette concession fut considérée comme une grande victoire et satisfit les ambitions qui aspiraient à entrer dans les Chambres.
Benjamin Constant contribua beaucoup à ce résultat. Il se félicitait de ce que la nation serait dans quelques semaines en pleine jouissance de sa constitution. Il n'était pas cependant sans inquiétude sur la composition de la Chambre des représentants. Si elle se divisait, il craignait des orages, mais il s'en consolait en disant : « J'ai rempli mon devoir, advienne que « pourra. > Il était en relations intimes avec Lafayelte. C'étaient les coryphées du parti constitutionnel qui, en 1814. croyait à la monarchie représentative avec les Bourbons. Avant le 20 mars, ce parti leur avait garanti que, s'ils l'appelaient au ministère et s'abandonnaient à sa direction, l'Empereur n'arriverait pas à Paris. Cette conciliation de la Révolution et des Bourbons avait été, de 1789 à 1792. le rêve de Lafayette. Sa désertion forcée, les cachots d'Olmutz, l'épreuve récente de la Restauration ne l'avaient pas guéri. Aussi, loin d'imiter son ami Benjamin (lonstant lorsque l'Empereur arrivait à Paris, Lafayette, qui lui avait toujours été opposé, s'était-il retiré dans sa tente, c'està-dire à sa terre de Lagrangc, observant ce qui se jjassait et ne
voulant pas y prendre part. La convocation de la Chambre des représentants lui parut le seul moyen de salut; il fut séduit par les termes du décret de convocation où l'Empereur abdiquait la dictature; il changea de résolution et ambitionna d'être nommé représentant pour reparaître sur la scène.
Si lEmpereur n'était pas favorable aux fédérations formées à la fois pour la défense de la liberté et le maintien de l'ordre, il l'était bien moins encore aux fédérés qui, n'ayant rien à gagner pour leurs intérêts privés dans la crise où se trouvait la France, offraient cependant leurs bras à la patrie, à l'Empereur. Nombreux à Paris, ils demandaient des armes et l'honneur d'être passés en revue. On eut bien de la peine à le leur accorder. Douze mille ouvriers vinrent aux Tuileries, la plupart anciens militaires, dans leurs habits de travail, livrée du prolétaire. Le discours de leur orateur ne respirait que le plus noble dévouement, les sentiments les plus purs. Dans sa réponse, l'Empereur leur montra la plus grande confiance et, louant leur fidélité à l'honneur national, l'opposa à la lâcheté de ces hommes des hautes classes de la société qui avaient déshonoré le nom français. Il leur promit des armes, en disant qu'ils seraient les éclaireurs de la garde nationale. Après la revue, sa Majesté impériale et ses courtisans, soulagés du poids de cette corvée, firent des fumigations pour se purifier de leur contact avec cette canaille. L'Empereur écrivit à Carnot : i Je ne pense I pas qu'il faille habiller les fédérés des faubourgs; cela nous « conduirait à des dépenses énormes et sans but d'utilité. Je ne « pense pas non plus qu'il faille leur donner des fusils. » Le motif apparent était qu'il n'y avait pas déjà assez d'armes pour les gardes nationales d'élite. Il ne fallait donc pas en promettre aux fédérés et les passer en revue; c'était une amère dérision. D'ailleurs, dans l'intérêt public, la capitale justifiait une exception. Elle était exposée à l'invasion, on ne pouvait prendre trop de précautions pour .sa défense. Sans insulter à la garde nationale, les fédérés, qu'on aurait facilement portés à trente mille hommes, étaient plus capables de faire tête à l'ennemi qu'aucune des légions de Paris. C'eût été, en outre, un contrepoids pour arrêter la bourgeoisie sur sa pente vers les accommode-
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ments et les transactions. On n'osait pas avouer la véritable raison pour laquelle on n'armait pas les fédérés : c'est (ju'on les regardait comme une armée révolutionnaire, et qu'ils eOrayaient les hautes classes et le pouvoir monarchique. Cela, disait-on, sentait furieusement la llépublique. Cependant, le dédain avec lequel on traitait les fédérés et l'abandon dans lequel on les laissait, excitèrent une telle rumeur qu'on finit par en organiser quelques bataillons.
Dès qu'on avait fait la faute de ne pas comprendre tous les hommes vaUdes dans la garde nationale, les fédérés formaient avec elle comme un double emploi. On n'avait pas réellement assez d'armes pour en fournir à tous les hommes appelés par le gouvernement et à ceux qui se présentaient volontairement. L'intérêt public et le bon sens indiquaient du reste quil fallait commencer par armer les hommes de bonne volonté et de dévouement de préférence à ces trois mille bataillons de gardes nationales dont on faisait un pompeux étalage sur le papier; un grand nombre n'auraient été nullement fâchés de céder leur place à des fédérés. Il fallait préférer la qualité à la quantité.
Les fédérations, soit de prolétaires, soit de l)Ourgeois comme en Bretagne, avaient l'avantage de lier une plus grande masse de population à la cause nationale, de l'intéresser à la défense du pays, de lui donner une attitude révolutionnaire, de contenir les royalistes à l'intérieur, de rabaisser leur insolence. L'Empereur le sentait très bien: dans ses accès d'humeur contre eux, il disait : « Je n'aurais qu'à dire un mot, qu'à faire un « signe. Si je lâchais le peuple... » Mais ses principes, ses habitudes, sa dignité reprenaient le dessus. Il répétait qu'il ne ne voulait pas être le roi de la Jacquerie. C'était aussi le mot des anciens sans-culottes, titrés, dorés, brodés, qui l'entouraient. La Jacquerie I La plupart ne savaient pas seulement ce que c'était. Ils ignoraient que les anciens Jacques, tout en brisant le joug insupportable de leurs seigneurs, repoussaient linvasion étrangère. Ici^ ils ne s'agissait plus de seigneurs; en 89 leur affaire avait été faile. Les Jacques de 1815 avaient certainement plus de qualités morales que les seigneurs du quatorzième siècle, et plus de patriotisme que leurs pâles copies
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du dix-neuvième. Cependant, pour balancer la mauvaise influence des salons aristocratiques de Paris et pour les effrayer, on ouvrit un club au théâtre Montausier. A côté de la cour impériale et de l'allure froide et méthodique du (îouvernement. ce club révolutionnaire formait un gros contresens et un contraste ridicule.
J'avais témoigné quelque désir d'être nommé à la Chambre des représentants dans mon département (la Menne); je ne me donnai pas beaucoup de peine et l'on ne me fit pas cet honneur. Les uns s'excusèrent sur ce qu'ils avaient ignoré mon vœu, les autres sur ce que j'étais conseiller d'État, ce quils avaient cru incompatible avec la députation. Tout simplement, il s'était trouvé sur les lieux des ambitions plus actives que les miennes. Depuis que, relégué dans la préfecture des Bouches-du-Rhône, je n'avais plus eu auprès du Gouvernement un crédit à exploiter pour mes compatriotes, ils avaient oublié mes services passés rendus à eux et à la patrie, et ils me payaient d'ingratitude. J'y fus peu sensible, et encore moins pour moi que pour eux; car, en parcourant la pauvre liste des hommes publics que mon pays natal avait fournis depui.'^ la Révolution, je pouvais sans trop de vanité me placer au premier rang et me glorifier, moi, borgne, d'être roi dans le pays des aveugles.
L'acte additionnel fut accepté par 1 532 457 suflrages et rejeté par 4 802. Il y avait loin de là aux trois et quatre millions qui avaient sanctionné le Consulat à vie et l'Empire. Beaucoup de pati'iotes et les royalistes s'abstinrent de voter, les uns parce qu'ils attendaient les armées étrangères, les antres pour ne pas approuver l'acte additionnel, ou encourager les royalistes en le rejetant. Une quantité de citoyens ne votèrent pas aussi, par apathie ou indifférence. On n'avait plus pour les stimuler l'éclat et les prospérités de TEmpire; mais ce résultat ne prouvait rien en faveur des Bourl)ons. Les mêmes causes influèrent dans les collèges électoraux; ils furent en général peu nombreux. Dans le département des Bouches-du-Rhône, une poignée d'élticleuis nomma l'ex-conventionnel Granet et le royaliste Siméon (1 ).
(1) Son neveu Portails (Hait niemlne de la fédération brelorino et a.'^slsta au Cliamji do MhI. (Note de Tlilhaiiiirau.)