CHAPITRE XXX
avait été comme un effet de théâtre. L'ennemi s'était mis en déroute dans toutes les directions; on avait déjà plusieurs milliers de prisonniers et quarante pièces de canon.
Ces détails, donnés par un homme grave, le major général, et cent une salves d'artillerie répandirent une grande joie dans Paris. On voyait déjà TEmpereur à Bruxelles, les Anglais jetés dans la mer, les Prussiens au delà du Rhin, l'armée belge et les populations insurgées pour la France. Le même jour arriva la nouvelle d'un combat décisif livré aux révoltés de la Vendée où un La Rochejacquelin avait été tué. En faisant la part des exagérations, il était encore permis de concevoir de belles espérances. Les royalistes baissaient de ton, les hommes douteux, inquiets ou chagrins, reprenaient de l'assurance, les patriotes se réjouissaient, les bonapartistes étaient dans l'ivresse. Nous eûmes deux jours de bon temps.
Le 20, on attendait des nouvelles ; le Moniteur fut muet. Pendant tout le jour l'agitation fut extrême. De la joie on passa au doute, à l'inquiétude, aux conjectures les plus sinistres. Je vis Carnot et Fouché. Carnot n'était pas inquiet et présumait qu'on avait été absorbé par la poursuite des ennemis. Fouché médit : « Deux jours sans nouvelles ! Il n'est pas possible qu'on « ne se soit pas battu. Je crains bien que Soult ne nous ait fait « une carmagnole » Il me sembla, je ne sais trop pourquoi, que Fouché savait quelque chose. Le soir, les rumeurs étaient effrayantes; je ne pus rien découvrir de précis. Je me retirai en proie à de sombres pressentiments ; ils n'étaient malheureument que trop bien fondés.
Le 21, de bonne heure, j'appris que l'Empereur était arrivé à l'Elysée après avoir perdu une grande bataille. Je courus aux informations chez Bassano. Je le trouvai descendant de voiture et tel qu'il était en quittant le champ de bataille. Le désordre de ses vêtements, la profonde tristesse empreinte dans ses traits, sa fatigue physique et morale, malgré Telfort qu'il faisait pour les vaincre, me révélèrent, avant qu'il me l'eût confirmé, un immense, un fatal revers.
Les frères de l'Empereur, Joseph et Lucien, les ministres, les officiers du palais, les courtisans, les curieux étaient accourus
à l'Élysée. L'Empereur était revenu avec l'intention de tenir une séance impériale, d'exposer aux Chambres le danger de la patrie, de leur demander les moyens de le conjurer, et de retourner à l'armée. Mais il revenait après un grand désastre, il revenait malheureux, c'était une mauvaise recommandation auprès des Chambres, qui ne s'étaient associées à sa fortune qu'avec réserve, surtout auprès de celle des représentants qui s'était montrée défiante et jalouse. On disait à l'Empereur qu'il ne pouvait compter sur elles. D'un autre côté, on criait aux représentants déjà très mal disposés que l'Empereur était revenu pour dissoudre les Chambres^ et s'emparer delà dictature; qu'il fallait se hâter de prévenir un coup d'État; qu'après le grand revers dont il ne pouvait plus se relever, elles étaient pour le pays la seule ancre de salut.
Je ne doutais pas que, dans un moment aussi critique, Fouché ne se crût appelé à jouer un grand rôle et ne déployât toute son activité. J'avais de bonnes raisons pour être sûr qu'il agissait contre l'Empereur. J'allais chez lui vers dix heures du matin; j'avais à peu près mes entrées libres. Je le trouvai dans son cabinet avec un personnage à moi inconnu.
« — Général, lui dit Fouché, c'est mon ami et collègue Thi- « bandeau; il n'est pas de trop ici. » Et, s'adressant à moi : « C'est le général Lafayette. »
Dans Tassez forte corpulence et le costume simple d'un riche fermier qui s'appuyait sur une petite béquille, il m'aurait été impossible de retrouver le svelte et élégant marquis, commandant de la garde nationale parisienne. Je ne l'avais pas vu depuis la grande Fédération de 1790. Nous échangeâmes quelques compliments.
« — Eh ! bien, général, lui dit Fouché, c'est entendu. 11 n'y « a pas un moment à perdre.
« — Oui, oui, répondit Lafayette, soyez tranquille. Je me t rends de suite à la Chambre; » et il sortit.
« — Ainsi, demandai-je à Fouché, tu as déjà pris ton parti?
« — 11 le faut bien, répliquait-il. Tout est f.... Si on les lais- « sait faire, ils nous exposeraient à être partagés et décimés « comme des moutons.
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« — Comment donc?
« — Oui, jamais on n'a vu une pareille déroute. Il n'y a plus < d'armée. Dans six ou huit jours Tennemi peut être à Paris.
« — L'armée n'a pas péri tout entière ; on peut rassembler « ses débris, il y a encore des ressources.
t — Non. A l'Elysée, ils le disent eux-mêmes. Tu n'as pas » d'idée de leur découragement; il faut bien les croire.
4 — L'Empereur aussi ?
« — Il est très abattu et n'est pas reconnaissable. Il espère. . . il t désespère. Il veut... il ne veut pas... C'est une tête détraquée.
» — Et tu veux le faire interdire.
« — Je ne me soucie pas que nous périssions avec lui. Tantôt • il veut s'adresser aux Chambres, tantôt il veut les dissoudre, f Ou'est-ce que les Chamljres peuvent lui donner ? Qu'il essaye t de les dissoudre, c'est la guerre civile. Toute la matinée, des « représentants sont venus me trouver. Leur parti est pris, ils t veulent en finir.
t — Tu connais mon opinion sur l'Empereur ; tu sais que je « n'en suis pas fanatique. La triste situation où il nous réduit, « que ce soit ou que ce ne soit pas sa faute, n'est pas propre à « me réchauffer; mais quand on en aura fini avec lui, en sera- « t-on plus avancé? Qui servira de ralliement?
ï — Les Chambres, la France.
« — Triste perspective ! tu le sais bien.
« — Nous nous présenterons à l'ennemi. Il ne pourra plus t nous jeter Bonaparte à la tête. Ce sera un grand obstacle de t moins. Nous négocierons au nom du pays, nous défendrons t nos droits.
« — Nous retomberons dans le cercle vicieux où la coalition « nous a déjà renfermés en 1814.
« — Aimes-tu mieux que l'Empereur prenne la dictature, « nous expose à une guerre d'extermination et nous enterre t avec lui? D'ailleurs c'est impossible. Personne n'en veut plus. « Les militaires qui s'étaient ralliés à lui par entraînement ou « par nécessité, en ont assez. La Chambre des représentants va « se déclarer. 11 faut que l'Empereur abdique, ou bien elle prot noncera sa déchéance.
' — Ce n'était pas la peine de faire tant de bruit pour finir « par une misérable parodie de 1814.
ï — C'est certainement un grand malheur. A qui la faute '! • Nous l'avions prévu, nous ne voulions pas de Bonaparte, je c t'ai toujours prédit qu'il nous ramènerait toute l'Europe sur « les bras. Quelle différence si nous n'avions entre elle et nous « que les Bourbons I
« — Il y a eu dans tout cela un concours de fatalités inévi- « tables. Les Bourbons vont donc nous revenir. Nous allons t faire une belle figure !
« — Nous verrons; nous disputerons le terrain pied à pied. « Nous ferons nos conditions.. J'ai quelques données... Je ne I désespère pas...
« — Ma donnée, à moi, c'est que si nous ninspirons plus de « crainte à l'ennemi, il nous fera la loi et qu'il nous imposera « les Bourbons sans aucune condition.
« — 11 faut aller au plus pressé. »
Alors Fouché me développa son plan de campagne à la Chambre des représentants. Il me parut désastreux. Je pressentais qu'une fois l'Empereur mis de côté^ nous allions tomber dans la désorganisation et le désordre. Plus que jamais sa dictature était nécessaire. Je sentais cependant qu'elle ne pourrait être utile qu'autant qu'il la recevrait des Chambres et que, s'il s'en emparait malgré elles, elle serait peut-être plus funeste que son abdication.
Fouché n'était pas de mon avis ; d'ailleurs, il s'était trop avancé. Je le quittai et j'allai à la Chambre des représentants ; elle n'était pas encore en séance. En conversant avec plusieurs membres, je fus bientôt convaincu que la cause de l'Empereur était perdue. Je me rendis à la Chambre des Pairs, j'y trouvai les mêmes dispositions à l'abandonner. J'essayai en vain de les combattre. Du reste, cette Chambre n'était d'aucun poids dans la balance ; elle ne pouvait que suivre limpulsion de celle des représentants en qui résidait toute la puissance, et qui ne comptait pour rien la pairie. Je renonçai donc à m'opposer à un mouvement qui me parut général et irrésistible, et j'attendis les événements.