CHAPITRE XXXI
« intacte, on n'avait pas le secret de nos forces. Aujourd'hui, « c'est bien différent.
« — Je comprends. Cependant, ce n'était pas une raison pour « renoncer de nous-mêmes à la régence. Il aurait été temps « de céder sur ce point lorsqu'on n'aurait pas pu faire autre- « ment.
« — Nous n'avons pas de temps à perdre. Les événements « marchent vite ; ne nous laissons pas surprendre. Du reste, la « Chambre l'a voulu.
« — Tu le lui as fait vouloir.
« — Tu crois ?
« — Et tu t'es servi de Regnaud, un chaud bonapartiste. Ce « n'est pas maladroit.
« — Et quand cela serait?
« — Je ne t'en fais pas un crime. Après avoir abandonné le « père, les Chambres n'ont certainement pas envie de s'immoler « pour le fds. Je ne regarde tout cela que comme une dispute de « mots. Le procès est jugé et perdu; il n'y a plus à batailler que « sur le plus ou moins de frais et dépens. Tu vois que je m'exé- « cute franchement. Ainsi, ne te donne pas la peine de ruser « avec moi; je m'attends à tout.
« — Je ne ruse point, mais je ne suis pas d'aussi bonne comï position que toi. Nous disputerons le terrain pied à pied. « Sans nous cramponner à la régence, nous la mettrons en « avant. On verra ce que veulent les puissances.
« — Tu n'en doutes pas; tu sais bien qu'elles ramènent les « Bourbons.
« Lorsqu'on aura épuisé toutes les chances, s'il faut en pas- « ser par là, on verra à quelles conditions. Il y a encore à sau- « ver les principes et les hommes.
« — Certainement; mais les Bourbons reviendront furieux et « avides de vengeance. Les puissances sont des médiateurs très « suspects. Four leur imposer, il faudrait déployer une grande ï énergie. Je ne vois partout que divisions, je n'entends que le t cri de Sauve qui peut. Qu'espérer après l'algarade que le maré- « chai Ney nous a faite ce matin? Il vient nous pousser sous les « fourches caudines prédites par l'Empereur.
« — Ney a perdu la tête et n'a pas fait une grande perte; « mais il n'a dit que trop vrai, il ne faut pas se faire illusion. « L'arme'e est à la débandade et fondue. Les fourches caudines! « Qui nous y a menés? Bonaparte. Ce diable d'homme nous « sera fatal jusqu'à la fin. Il faut bien vite organiser notre gouï vernement provisoire, envoyer des négociateurs et rassembler « les débris de l'armée pour retarder tant qu'on pourra la « marche de l'ennemi et garantir Paris.
« — Très bien.
« — Pourvu que Bonaparte ne vienne pas encore à la traverse I
8 — Que veux-tu qu'il fasse?
« — Un coup de tête. Il y a une poignée de fous qui le « poussent, Lucien, Savary, LaBédoyère, et des fanatiques, qui « joueraient le tout pour le tout pour leur idole, Bassano, Rœ- « derer, Ségur, Boulay, Defermon. Je crois être sûr des repré- « sentants, mais les pairs...
4 — Sois tranquille, on n'aura pas de peine à les contenir. » Dans le petit nombre de dévoués, la plupart ne le montrent « que par respect humain. Depuis vhigt-quatre heures, j'ob- 0- serve tout ce monde-là. Si on leur offre sécurité pour l'avenir, c ils seront doux comme des moutons.
« — La Chambre, qui nommera-t-elle pour le gouvernement « provisoire?
« — Je n'en sais rien; on va si vite qu'on n'a pas le temps » de se concerter.
« — Pas de bonapartistes... Des hommes de la Révolution... « Toi. La Chambre des représentants a donné un bon exemple.
« — Moi? Je n'en veux pas. Je ne me sens pas assez de sou- « plesse pour négocier un mauvais accommodement dans une « mauvaise affaire. Encore ne rol)tiendra-t-on pas. Traiter pour « le retour des Bouibons! C'est le plus grand malheur quipour- <■ mit m'aniver. l'entre eux et moi, incompatibilité éternelle..., « comme entre eux et la France. Peut-être, probablement, je t n'en verrai pas la fin; mais cela se verra.
c — A ce compte-là, il ne resterait plus qu'à mettre la clé « sous la porte et à s'envelopper de son manteau. Il faut pour- « tant bien que quelqu'un se dévoue.