CHAPITRE XXXI 5H
se concerter avec les ministres sur les mesures de salut public et sur les moyens de traiter de la paix avec les puissances. Cela ne parut pas suffisant. On exigea de lEmpereur qu'il fit dis^paraftre le seul obstacle qu'on entrevoyait à la paix^ c'est-à-dire lui-même. Lucien et quelques fidèles le défendirent en vain. Ce fut encore Lafayette qui se redressa contre l'Empereur et qui lui porta le coup mortel.
Pendant toute la journée, la Chambre des Pairs se traîna sur les traces de la Chambre des repre'sentants ; elle nomma une commission composée desge'néraux Drouot, Dejean, Andréossy, de Boissy d'Anglas et moi.
A onze heures du soir, on se réunit dans la salle du Conseil d'Etat, aux Tuileries. On y répéta à froid le drame joué passionnément dans la Chambre des représentants. Pour l'acquit de leur devoir, les ministres proposèrent diverses mesures de défense, se renfermant dans Tordre légal comme s'il ne s'était rien passé d'extraordinaire et s'il n'y avait eu rien de changé dans les rapports des pouvoirs. La véritable, la seule question à l'ordre du jour et dont les esprits étaient préoccupés, était l'abdication de l'Empereur. Il n'appartenait pas à ses ministres de la traiter. Après qu'on eût tourné longtemps autour de la question, ce fut encore Lafayette qui l'aborda. Si Cambacérès, qui présidait, avait osé consulter l'Assemblée, la majorité aurait décidé, malgré les ministres, de se transporter à TÉlysée pour prier l'Empereur d'abdiquer. Du reste, quelques ministres ne s'y opposaient que par un reste de prudence. Fouché, auprès duquel j'étais assis, sans prendre hautement la parole, manifestait à chaque instant son adhésion au système des représentants. On fut d'accord pour faire marcher de front les négociations avec les mesures de défense et pour envoyer des plénipotentiaires à l'ennemi. Qui les nommerait? Au nom de qui négocieraient-ils? La question fut décidée en faveur de l'Empereur; mais je fus convaincu que la Chambre des représentants lui disputerait ce droit, ou ne lui laisserait pas le temps de l'exercer. Fouché n'en doutait pas. « Il faut, me dit-il en sortant du « Conseil, en finir aujourd'hui. »
On sait comment, le 22, l'Empereur fut amené à la nécessité
d'abdiquer. En commençant la guerre, dit-il, pour soutenir l'indépendance du pays, il comptait sur la réunion de toutes les volontés et le concours de toutes les autoritesnationales.il était fondé à en espérer le succès et il avait bravé toutes les déclarations des puissances contre lui. Les circonstances paraissant changées, il s'offrait en sacrifice à la haine des ennemis de la France. En motivant ainsi son abdication, il la reprochait évidemment aux Chambres. Cependant elles résolurent de lui exprimer respect et reconnaissance. Hj'pocrisie et dérision! Leurs bureaux furent chargés de ce triste office. Pour la Chambre des Pairs^ Cambacérès le déclina. Lacépède, Valence et moi nous nous acheminâmes à l'Elysée. Le bureau de la Chambre des représentants y avait déjà passé. Dans ce palais, quelle profonde solitude ! Quel morne silence ! A peine un homme pour nous introduire. Nous arrivâmes devant l'Empereur, seul, debout, sans appareil. Il y avait dans ses traits de l'altération et de l'abattement. On voyait ses efforts pour dissimuler l'agitation de son âme. Lacépède lui débita quelques-unes de ces phrases qu'il excellait à arranger pour toutes les situations et ne parla pas à l'Empereur de son fils. Lanjuinais ne lui en avait non plus rien dit. Bien que non préméditée, cette omission frappa l'Empereur. Il nous répondit avec aigreur et d'un ton très animé : « Je n'ai abdiqué qu'en faveur de mon fils... « Si les Chambres ne le proclamaient pas, mon abdication serait « nulle. . . Je rentrerais â ans tous mes droits. . . D'après la marche » que l'on suit, on ramènera les Bourbons... Vous verserez ï bientôt des larmes de sang... On se flatte d'obtenir d'Orléans, * mais les Anglais ne le veulent pas. D'Orléans lui-même ne « voudrait pas monter sur le trône sans que la branche régnante t eût abdiqué. Aux yeux des rois de droit divin, ce serait un < usurpateur. »
Là-dessus, il nous congédia par un salut et nous nous retirâmes. Je le vis alors pour la dernière fois. Ce triste spectacle nous avait tous les trois profondément émus. Les larmes aux yeux, Lacépède déplorait la condition lamentable d'un prince précipité du faîte des grandeurs dans le dernier degré d'abaissement. Valence entremêlait de gros soupirs des doléances qu'il
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balbutiait et qu'on ne comprenait pas. Quant à moi. ni pleurs, ni soupirs, pas un mot. Après tout, me disais-je, Bonaparte avait fourni une assez glorieuse carrière et gagné l'immortalité. Mais nous, la h'rance, la llévolution, qu'avions-nous gagné? Qu'allions-nous devenir ? II y avait là matière à des réflexions pleines d'amertume.
Par respect pour la dignité impéi-iale, il fut jugé convenable, avant de publier les réponses de l'Empereur, de leur donner une forme moins aigre et plus calme. Les présidents des deux Chambres s'entendirent à ce sujet. Leur rédaction lui fut communiquée avant d'être rapportée aux Chambres.
L'Empereur, personnellement, était dans une situation plus désavantageuse qu'en 4814. En pressant, en exigeant son abdication, on ne s'était nullement inquiété de son surt; lui-même ne s'en était pas occupé. Lorsque son abdication fut apportée à la Chambre des représentants, l'Empereur disparut, on ne vit plus que Bonaparte dans son isolement et sa nudité. Alors éclata un sentiment de pitié;, de commisération, comble de l'humiliation pour le dominateur de l'Europe. Pour lui faire avaler jusqu'à la lie le calice d'amertume, ce fut Fouché qui le recommanda aux égards et à la protection des Chambres. Protégé par des hommes que, pendant quatorze ans, il avait vus ramper à ses pieds, qu'il regardait comme des révoltés, et à la recommandation de Fouché ! Moi qui connaissais le fond de son âme, je fus blessé de son intervention pour se donner aux yeux des Chambres un air de générosité. J'aurais préféré que, dans cette circonstance, il gardât le silence et qu'il laissât ce rôle aux amis de l'Empereur qui n'auraient pas manqué de le remphr. Je ne pus m"empècher de le dire à Fouché. Il prétendit au contraire qu'il avait lait merveille et que sa voix avait d'autant plus de poids en faveur de l'Empereur qu'on savait qu'il n'en était pas fanatique. Du reste, ce n'était qu'une bagatelle au prix des affaires bien autrement graves que nous avions sur les bras.
La principale, la plus urgente était de remplir le vide que l'abdication de l'Empereur laissait dans le gouvernement. Il y avait pourvu en proclamant son fils sous le titre de Napoléon II, avec un Conseil provisoire composé des ministres, en attendant
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l'organisation d'un Conseil de régence. Je me serais accomnfiodé de cet arrangement, car tout ce qu'on ferait ne pourrait être que transitoire. Après le grand revers de Waterloo, il me paraissait impossible d'éviter les Bourbons. Quant à la façon dont ils reviendraient, j'y attachais peu d'importance, persuadé qu'elle serait honteuse pour le pays, et convaincu qu'elle me serait fatale. Il ne s'agissait plus, suivant le mot charmant de mon secrétaire général Jordan, à Marseille, en 1814, que de tomber avec grâce et comme un athlète caincu.
J'étais à la Chambre des Pairs tandis qu'à celle des représentants on discutait l'établissement d'un gouvernement provisoire. Je ne voyais pas de raisons pour ne pas accepter Napoléon II et même nommer de suite un Conseil de régence. C'était le but auquel Fouché avait toujours tendu et, nécessairement, il était appelé à faire partie du Conseil. Ce ne fut donc pas sans surprise que je vis arriver à notre Chambre une résolution de celle des représentants pour la création d'un gouvernement provisoire composé de cinq membres à nommer par les Chambres. Les représentants^ sans s'inquiéter de ce que feraient les Pairs, nommèrent de suite les trois membres qu'ils s'étaient attribués; c'étaient Fouché, Carnot et Grenier. Ils s'étaient proposés d'élire Lafayette ; il le désirait. Fouché, qui ne s'en souciait pas, dit qu'il fallait le réserver pour le commandement de la garde nationale, que c'était là sa véritable place. En choisissant deux conventionnels votants et un général qui passait pour républicain, la Chambre des représentants témoignait éloquemment de son antipathie pour les Bourbons.
La Chambre des Pairs leva sa séance à cinq heures et s'ajourna à neuf heures du soir. J'allai chez Fouché ; je ne doutais pas qu'il ne fût l'instigateur de ces décisions, etje désirais lonnaître ses motifs.
« — Comment, lui dis-je^ n'as-tu pas défendu Napoléon? Et tt la régence? toi qui en as été un si chaud partisan !
« — C'est tout simple, les temps sont changés. Lorsqu'il ne « fut plus douteux que les puissances ne voulaient à aucun prix « de Bonaparte, encore au Champ de Mai, s'il avait voulu abdi- « quer, on aurait pu négocier pour la régence. L'armée était