CHAPITRE XXXII o
Je ne fus point surpris de la proposition. Je voyais depuis longtemps Fouché tendre à cette solution; je ne doutais pas que lui et Davout ne fussent d'accord. Avec leurs conditions, ils n'avaient pour but que de nous jeter de la poudre aux yeux et de se faire valoir. Je fus frappe' du sang-froid de Fouché qui, après avoir jeté ce brandon, gardait un profond silence. Je ne pris la parole que pour insister sur la nécessité urgente d'une défensive respectable et d'avoir à la tète des affaires militaires et de l'armée des chefs plus résolus et plus confiants dans le courage et le dévouement de nos soldats... A ces mots, Davout se leva, son voisin le tira par son habit, il se rassit. Je dis que la réunion était incompétente, que nous n'avions pas de pouvoirs, que les bureaux des Chambres n'y représentaient rien; que c'était à la Commission de gouvernement seule à prendre un parti, sauf à en référer aux Chambres. Fouché répondit qu'il le savait bien, qu'on nous avait appelés non pour délibérer, mais seulement pour prendre connaissance de la situation et de son résultat présumable. Il invita les présidents Cambacérès et Lanjuinais à y préparer officieusement les Chambres. Us ne s'en défendirent pas; on leva la séance.
Chacun se retirait; nous sortîmes ensemble, Fouché et moi, disputant sur ce qui venait de se passer. Nous allions descendre l'escalier, lorsque nous aperçûmes le ministre des Relations extérieures qui le montait en toute hâte, annonçant une nouvelle importante. Je rentrai avec Fouché et l'on se remit en séance. C'était la première lettre des plénipotentiaires, datée de Laon, le 26, à dix heures du soir. Il régnait dans cette dépèche un ton d'assurance qui contrastait singulièrement avec la proposition de Davout. II parut honteux. Fouché dissimulait mal son embarras; chacun reprit courage. On conclut qu'il ne fallait pas tant se presser d'aller chercher les Bourbons. Fouché fit le bon apôtre, dit que la dépêche changeait bien la situation et invita les présidents des Chambres à ne donner aucune suite à ce qui s'était passé au commencement de la séance.
Je ne partageai pas l'espèce de jubilation qui dans quelques minutes sui-cédaità l'abattement dont je venais d'iHretéuioin. Je ne voyais pas de fondement à la confiance que montraient les
plénipotentiaires. Ils me faisaient Teffet de gens partis avec la crainte de n"être pas reçus et joyeux de ce qu'on avait bien voulu ne pas les renvoyer chez eux. Blûcher refusait l'armistice, à moins qu'on ne lui livrât une douzaine de places. Ses aides de camp de'claraient que les alliés ne tenaient aucunement au rétablissement des Bourbons. Propos d'antichambre! Mais il était démontré aux plénipotentiaires que Tennemi tendait à se rapprocher le plus possible de Paris et qu'il pourrait bien alors changer de langage. Leur lettre se réduisait à trois points importants : 1" envoyer des commissaires à Blûcher et à Wellington pour traiter exclusivement d'un armistice; 2° prévenir l'évasion de l'Empereur avant l'issue des négociations, c'està-dire s'assurer de sa personne ; 3" presser la réorganisation de l'armée et les travaux de défense de Paris.
Après la lecture de la lettre, sans discussion ni déUbération de la commission. Fouché nomma de sa propre autorité des commissaires, d'abord Flaugergues et Valence, présents à la séance, Audréossy, Boissy d'Anglas et la Besnardière. Les membres de la commission consentirent tacitement, excepté Caulaincourt ; il objecta que la Besnardière était un royaUste arrivant de Vienne. Fouché persista, par le motif qu'il fallait un homme versé dans les formes diplomatiques. 11 donna de suite des ordres pour s'assurer de la personne de l'Empereur déjà gardé par le général Becker. Quant à la réorganisation de l'armée et à la défense de Paris^ il n'en fut pas question. La séance fut levée; on se sépara avec autant de sécurité que si l'on avait remporté une grande victoire. Je rentrai, persuadé que nous n'entendrions plus parler de nos plénipotentiaires; que par l'envoi de commissaires à Blûcher et à WeUington la négociation était transférée à leur quartier général: que Fouché s'en emparait et que dans huit jours nous aurions les Bourbons sans conditions. J'en pris mon parti. Tout le monde n'en faisait pas de même; des patriotes et des bonapartistes étaient effrayés de cette perspective. Ils croyaient que. pour écarter les Bourbons, il suffisait de n'en pas vouloir et de crier fort contre eux. Us se flattaient au moins que leur opposition ébranlerait la résolution de l'ennemi et le rendrait plus traitable. Ils accusaient Fouché
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de trahir et de communiquer avec Bliicher, Wellington et la (]our de Gand. Ils nommaient ses agents, le général Trommelin, Gaillard et Vitrolles qu'il avait mis en liberté.
Le 28, au matin, j'allai chez Fouché pour m'expliquer avec lui. A peine étais-je entré dans son cabinet qu'on y introduisit Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, Durbach et Félix Desportes, qui débuta par cette apostrophe à Fouché : « Monsieur le duc, « après vous avoir donné des preuves de la plus haute « confiance, la Chambre des représentants a de la peine à croire « que vous trahissiez les intérêts delà nation. Cependant, les plus « violents soupçons s'élèvent de toutes parts contre vous. De « toutes parts, on vous accuse de trahison et d'intelligences « avec les ennemis de la patrie. » Durbach continua sur le même ton.
Fouché se déconcerta, pâlit, balbutia quelques mots; mais, reprenant bientôt de l'assurance, il répondit avec feu : « Non, « ce n'est pas moi qui trahis; c'est la bataille de Waterloo, ce t sont les événements qui, à chaque instant, nous trahissent. « L'Angleterre et la Prusse sont résolues à rétablir les Bourbon? ; « elles savent que la Russie et l'Autriche ne partagent pas leur t résolution... Quoiqu'il arrive, je ne cesserai jamais d'être « fidèle à la cause nationale, à la Révolution... En voulez-vous • une preuve? Tenez, voilà la lettre que j'ai écrite hier à lord » Wellington. » Fouché en fit lecture. Les trois représentants en furent tellement émerveillés que je vis le moment où ils lui feraient des excuses. Il en fit faire une copie et la remit à Durbach, en l'autorisant à la communiquer à la Chambre. Ils se retirèrent très satisfaits et je restai. La lettre avait produit sur moi un effet tout contraire. Comme Français, j'en étais blessé au dernier point.
« — Il faut en convenir, dis-je à Fouché, tu es un fameux t comédien! »
A la fois fâché et flatté de la quaUfication. il me répondit :
« — La comédie ! Ce n"est pas moi qui la joue, ce sont les » imbéciles qui s'imaginent que tout s'arrangera avec des dis- « cours de tribune. Il n'y a quà les laisser faire, et Blûcher « viendra nous jeter dans la Seine.
« — Crois-tu que ta lettre l'en empêchera? Est-ce en nous t mettant aux pieds de Wellington que tu nous sauveras?
« — Où vois-tu donc cela?
« — Dans toute ta lettre. Tu as beau faire le fier dans les « termes, je n'y vois qu'humilité et abaissement. Tu y « condamnes tout notre passé. Qu'avaient à faire ici la Répu- « blique et l'Empire pour les jeter ainsi aux pieds de Welling- . ton?
» — Je lui déclare que nous ne consentirons pas à être
• moins libres que les Anglais. Est-ce que nous pouvons désirer « mieux?
« — Je parle de la forme...
« — Tu es bien difficile. C'est le fond qu'il faut voir. t — Eh bien, j'y vois les Bourbons, t — Quand ils auront accepté la Constitution... « — Allons donc! Ce sera comme en 1814 avec la Constitu- « tion du Sénat. On ne donnera pas le temps d'en faire une. La
• Charte est là. Louis XVIII n'abandonnera pas ce qu'il a « octroyé pour recevoir la loi des Chambres. Tu le sais aussi t bien que moi.
» — Il faut tenir bon jusqu'au bout. D'ailleurs, il y a si t longtemps que tu en as pris ton parti.
t — Il ne s'agit pas de moi. Je vois avec peine qu'on « trompe la nation et qu'on laisse des patriotes se compro- « mettre inutilement.
« — On ne trompe personne. Je me suis expliqué assez clai- « rement avec Félix Desportes. S'ils ne m'ont pas compris, ce « n'est pas ma faute. . . L'opposition des représentants est toujours « bonne pour influer sur les arrangements. En définitive, on « stipulera des garanties pour les personnes. Là-dessus, je ne « ferai pas de concession.
« — En seras-tu le maître? Tu prends là une grande respon- « sabilité.
« — Je le sais ; il faut bien que quelqu'un la prenne.
« — Ainsi tu t'empares des affaires et tu prétends les finir à « toi seul?
« — J'aimerais autant que ce fût un autre. J'y suis forcé par