‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 176 sur 211 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

« avec les fédérés de plus de quatre-vingt mille. En attaquant « à propos, nul doute qu'elle battrait les Anglais et les Prus- « siens.

« — Ce serait toujours autant de gagné. On ne sait pas ce « qui peut sortir d'un succès... ne fût-ce que l'honneur.

I — Nous aurions sur les bras les Russes, les Autrichiens, « les Allemands, toute l'Europe. Et si l'armée était battue? Il f faut tout prévoir.

« — Elle reprendrait ses positions sous les murs, et on trai- « tarait comme en 4814.

« — Si l'ennemi ne le voulait plus?

« — De supposition en supposition, on va droit à l'absurde.

« — Dans tous les cas, nous aurons une bonne attitude mili- « taire. Quant à ce qu'on fera, cela dépend des circonstances. »

Pour calmer les défiances dont Fouché était l'objet dans la Chambre des représentants, Durbach donna lecture de la lettre à Wellington. Chose incroyable! Elle fit fortune. Quelques membres en sentirent cependant l'inconvenance et la portée, et demandèrent des explications; on étouffa leurs voix.

La Chambre des représentants fit une adresse à l'armée et l'envoya à la Chambre des Pairs. Je saisis cette occasion pour faire, ainsi que j'en avais prévenu Fouché^ ma profession de foi sur la marche des affaires et régler d'avance mes comptes avec les Bourbons.

« Je vois (i), dis-je, avec plaisir que la Chambre des repré- < sentants s'est décidée à faire une adresse à l'armée; je le vois « avec d'autant plus de plaisir qu'il me paraissait étonnant « que, dans la situation où nous nous trouvons, le Gouverne- « ment et les Chambres ne se fussent pas mis en rapport avec ï l'armée. Je dirai, parce que je n'ai rien de caché, parce t qu'aujourd'hui l'on doit tout dire, que jusqu'ici les ennemis « de la patrie ont cherché à faire prendre, soit dans les Cham- « bres, soit dans les Conseils du Gouvernement, des résolutions ï pusillanimes, qu'on a cherché à atténuer les forces nationales,

(1) Séance du 28 juin.

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« à porter le découragement dans le cœur des bons citoyens, « enfin qu'on est arrivé au point que les ennemis de la patrie t sont radieux et que ses amis sont consternés.

« Cependant;, l'arme'e se rallie sous les murs de Paris, les « soldats sont décidés à périr pour l'indépendance de la patrie. « Pourquoi les puissances alliées sont-elles réunies contre la « France? Pourquoi cette coalition attaque-t-elle aujourd'hui la ï capitale? Pour un homme. Eh bien ! cet homme s'est sacrifié. « Si la coalition est désintéressée, que veut-on maintenant? On « veut nous imposer un gouvernement, un gouvernement « réprouvé, je ne dis pas par nos intérêts, mais par le vœu « national. Et qui sommes-nous? Nous sommes les représen- « tants d'un peuple qui a prononcé l'expulsion de ce gouver- « nement; pour ma part, je respecterai mon mandat, jamais je « ne transigerai avec mes devoirs et mes sentiments. Par qui « sommes-nous envoyés? Par une constitution qui rejette les « Bourbons. Si ce sont les Bourbons que l'on veut nous imposer, « je déclare que jamais je ne consentirai à les reconnaître. Je « le dis à la face de l'ennemi qui assiège la capitale; je le dirais « à la face des Bourbons eux-mêmes; je dis que si nous avions « pris cette attitude depuis six jours, nous aurions sauvé la « patrie.

t Cependant, je ne désespère pas encore; le désespoir n'entre « pas dans les cœurs qu'anime l'amour de la patrie. Il existe « dans Paris une foule de bons citoyens qui n'attendent qu'un « appel du gouvernement pour voler à la défense de la patrie, « une foule de citoyens dont on a enchaîné le courage. Il en est « temps encore, l'ennemi n'est pas victorieux, nous pouvons le « repousser ou du moins périr avec honneur.

« Je demande que la Chambre adhère à l'adresse de la < Chambre des iepré.sen tants dans une forme qui la rende com- « mune aux deux Chambres; qu'il soit nommé des commis- « saires, et qu'ils aillent conjointement avec ceux de la Chambre « des représentants la présenter aux armées. »

Le retour des Bourbons était désormais inévitable et très procbain; rompre ainsi avec eux en face, cela pouvait passer pour une bravade gratuite, une folie. Aucun autre membre de

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la Chambre ne l'eût osé. Au fond de l'àme, la majorité de lu Chambre des Pairs ne subissait pas sans peine une seconde restauration; ils ne furent pas fâchés de l'entendre hautement flétrir, sans se compromettre, et je reçus des félicitations. Fouché lui-m(^me me fit compliment et me dit qu'il tenait le mrme langage que moi. Cela n'était pas vrai; je ne voulais pas qu'il me prît pour dupe^ je le relevai durement de sa vanterie. Nous en vînmes à des explications assez vives. Je lui dis nettement que je voyais avec regret Fouché de Nantes se sacrifier au duc d'Otrante, possesseur de Ferrières et de l'hôtel de la rue d'Artois.

Mes amis me blâmèrent de ce qu'ils appelaient un coup de tête inutile à la chose publique et fune&te pour moi. Je savais bien que mes paroles n'arrêteraient pas un instant le cours des choses, et qu'au point de vue d'où juge le monde en général, je ne pouvais agir plus sottement pour mes intérêts. J'avais la conviction intime que les Bourbons étaient réprouvés par la France et qu'ils n'y reprendraient pas racine. Il y avait de part et d'autre trop dofîenses et de ressentiments. L'échafaud de Louis XVI s'élevait entre eux et la nation, comme celui de Charles I" entre les Stuarts et le peuple anglais. En déclarant que jamais je ne consentirais à reconnaître les Bourbons, je voulais constater mon attachement inébranlable à la Révolution dont ils étaient pour moi l'antipode. C'était une semence qu'au milieu de tant de découragement, de lâcheté, de trahison, je jetais dans les âmes fidèles, afin qu'elle y portât quelque fruit. Pour moi, homme de la Révolution, isolé, sans aucun autre appui que moi-même, ce n'était pas une médiocre jouissance que d'affronter du haut de la tribune la coalition des rois et les Bourbons qu'elle s''obstinait à nous imposer malgré nous.

La mise en état de siège de Paris semblait être le signal du combat; elle me prouva qu'on ne se battrait pas. Dans la loi, on eut soin de dire que les autorités civiles conserveraient l'exercice de leurs fonctions, et que la Commission de gouvernement prendrait toutes les mesures pour garantir les personnes, les propriétés et la tranquillité de la capitale, c'est-à-

dire pour contenir l'ardeur de ceux des habitants qui brûlaient de marcher à l'ennemi et qui s'indignaient de la couardise des meneurs. La commission de gouvernement annonça, pour qu'on ne se méprit pas sur ses intentions, que les approches de la capitale seraient seules défendues, et par les troupes de ligne qui resteraient campées hors des murs; que la garde nationale ne serait employée extérieurement que sur la demande des légions ou bataillons; que les tirailleurs de la garde nationale serviraient comme auxiliaires avec les troupes de ligne à la défense des postes les plus rapprochés de la place. Enfin, pour combler la mesure, une proclamation du préfet Bondy engageait les habitants à ne pas s'occuper des grands intérêts de la nation, à s'abstenir de rassembleraente, de cris, et à rester tranquilles .

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