CHAPITRE VII
« Vous aurez remar(]ué qu'il y a des arrêtés intitulés de la ï nouvelle formule : Le Gouvernement arrête, pris à Dunkerque « ou dans quelque autre lieu, d'où il suit que le Gouvernement t est où le Premier Consul se trouve, et que le second ou le » troisième ne le remplacent pas. Lorsque le secrétaire d'État « est allé le joindre, on a dû prévoir ce nouveau développe- * ment de son autorité; je crois que le second Consul l'avait « moins prévu et en a été plus fâché que moi. 11 est réduit à » préparer la besogne et à la lui soumettre, comme le ferait à « peu près le premier ministre. »
Lorsque le Premier Consul était à Paris, tous les gens auxquels il avait affaire étaient tenus de près; ils n'osaient s'éloigner. N'était-il plus là. on se donnait du bon temps. Cambacérès, surtout, s'émancipait. Siméon, qui était de ses parties, m'écrivait :
ï Le second Consul profite de l'absence du premier pour « faire des courses à la campagne et aller dîner chez des finan- « ciers où le premier ne lui permet pas toujours d'aller. Un » jour^ nous avons été à la barrière des Amandiers, chez « Michel aine; un autre jour, au Raincy, chez Ouvrard qui, par « parenthèse, en nous donnant un bon dîner, a fait mal et « fort légèrement les honneurs au second Consul, nous a fait « dîner tard et longtemps; nous avions Mme Récamier et i Mme Bernard. Une troisième fois, nous sommes allés à Cla- « mart sous Meudon, chez M. Micoud, parent du tribun Jaubert, « et qui a cédé, dans un assez bel enclos, un pavillon au séna- < teur Clément de Ris. Les invitations étaient au nom de « MM. Micoud et Clément. Là, on s'est bien conduit, et si la « chère était moins bonne, on s'est conduit plus convenable- « ment avec le second Consul. Michel, le cadet, qui vient de se « marier, y était avec sa femme. C'est une parente de « Mme Récamier et qui, à mon sens, est bien plus belle que » cette célèbre beauté. D'abord, on dit qu'elle n'a que seize ans; « moi je lui en crois vingt. Mais elle a le visage rond et beau- « coup mieux que celui de Mme Récamier, qui Ta un peu long. « Elle a les yeux plus grands, le teint aussi beau si ce n'est « qu'elle est moins blanche. Elle a beaucoup des manières de
« Mme Récamier, avec qui elle vit, et que l'engouement 1 public a pu la porter à prendre pour modèle. On dit du « bien de son caractère. Elle est la femme de choix de ce « richard et elle en est bien reconnaissante puisqu'elle le trouve
* beau. »
Mme Dévalues entremêlait parfois ses nouvelles d'opinions et de sentiments sur des choses du temps passé. « Je viens, « m'écrivait-ellCj de passer quelques jours au petit Trianon « avec deux femmes de mes amies qui y sont jusqu'à la fin «■ d'août. C'est encore un endroit charmant malgré les dégra- « dations de cette terrible révolution. Je couchais dans le bou- « doir de la reine, où l'on trouve plus de traces des barbares qui « y ont passé, que de celle à qui appartenait ce joli réduit. Il « y en reste encore assez pour avoir des pensées tristes et affliï géantes. Il y a certes de quoi philosopher en se promenant » au milieu des ruines de Versailles et alentours. Je me deman- « dais ce que disait l'âme errante de Louis XIV dont ce superbe a palais atteste la grandeur. Au reste, la décadence des trois « règnes y est bien prononcée. Versailles à Louis le Grand; le « Grand Trianon, à Louis XV; le Petit Trianon, à ce pauvre a honnête homme de Louis XVI. »
Mme Devaines était si convaincue de ma tolérance pour les opinions de mes amis, qu'elle m'écrivait de ces choses-là, à moi l'un des juges du roi!
Dans ce moment, on publia à Paris deux volumes de prétendues lettres de Louis XVI avec des notes, par une demoiselle Williams, Anglaise. L'édition fut saisie par le préfet de police. Siméon, qui avait lu ce livre, me manda : « Dubois doit avoir « eu bien peur d'être tancé; l'ouvrage ne m'a pas paru mériter t les honneurs de la suppression. La correspondance et les c notes, qui ne sont nullement révolutionnaires, sont assez « médiocres. Les lettres avaient été fabriquées, comme on l'a
* su depuis. »
Le retour du Premier Consul fut annoncé plusieurs jours d'avance. Les têtes des flatteurs fermentèrent. Ils auraient été honteux de rester au-dessous des départements. Ils voulaient faire encore mieux. Mme Devaines et Siméon m'écrivirent :
CHAIMÏin; VII 95
« Le tribun Nisas (1) se démène et fait agir toutes les folies de
« son imagination pour inventer quelque chose qui soit digne
« du retour du Premier Consul. Ce qu'il avait trouvé de plus
« ingénieux, c'était, par acclamation, le titre le plus éminent
« et de suite pour la famille ceux qu"il est indispensaltle qu'elle
« obtienne. Il avait môme articulé de tels mensonges en assu-
« rant qu'une personne, en place marchande pour savoir la
« chose, avait dit que c'était là ce qu'il fallait faire, que le pré-
« sident du Tribunat doit en conférer avec lui. Je suis sûre
« qu'il n'y a de vrai dans tout cela que le bavardage plat et
t insensé de ce fou. Je conçois aussi que les compliments de
« retour soient difficiles à faire après ceux qui ont été débités
« depuis six semaines. Il est de fait qu'excepté à Bruxelles il
« a été reçu partout avec une véritable ivresse et qu'assurément
« il la mérite bien. » (Mme Devaines.)
« Le Premier Consul arrive toujours ce soir ou demain.
« Grande fête le 27 (2), parce que c'est le jour de la signature
« du Concordat; parce que c'est la fête la plus solennelle de la
« Vierge, protectrice de la France; parce que c'est la naissance
« du Premiei- Consul. Ce jour-là, les Oremus ne seront que pour
« Napoleonem [trimum consulem nostridn, et je ne sais pas si à
« l'avenir cet orem.ua ne prévaudra pas sur celui où l'on prie
« pour les trois Consuls.
< Le Premier Consul, plus sage que les flatteurs, a répondu
f que, lorsqu'il serait arrivé à Saint-Cloud, il y recevrait les
« autorités constituées. » (Siméon.)
Il y revint le 23 thermidor.
« Vous aurez approuvé comme moi le refus qu'a fait le Pre-
« mier Consul qu'on allât au-devant de lui à son retour. Il y a
« même mis une simplicité remarquable, car il n'a voulu voir
(l) Le liaroii de Carrion-Nisas. né en 1767. mort en 1841. officier de cavalerie, parent du Cainbacérès, approuva le 18 Brutnaii'e, devint membre du Tribunat et se prononça pour l'ilablissemeiit del'Kmpire. Il reprit du service, lut nommé colonel et prit part à plusieurs campagnes, secrétaire général du ministre de la guerre sous la [)remicre Restauration, i! se rallia à Napnléon pendant les Gent-Jours et se retira du service avec le grade de général de brigade.
(â) 27 thermidor an XI (I.t août 1.S03).
« personne jusqu'au jour de son anniversaire. Il a été extrê- « inement applaudi par l'immense foule rassemblée dans le « jardin des Tuileries, le soir du concert. » (Mme Devaines.)
«t Je n'ai encore vu que Mme Bonaparte, qui se porte bien et « qui m'a demandé de vos nouvelles et de celles de votre femme. « Elle me fait espérer que je verrai bientôt le Premier Consul « en petit comité, mon grand deuil ne me permettant pas ï d'aller dans le monde. Je me promets bien, si je peux causer, « de trouver le moyen de parler de vous en parlant de son « voyage et de l'assurer que vous seriez heureux si un jour il « allait à Marseille.
« Personne ne voit le Premier Consul; il travaille nuit et jour « pour la descente. Tout le monde dit qu'il la fera en personne. « Moi, je n'ose articuler mon opinion; mais avec vous je me « permets de tout dire. Je crois donc que nous aurons la paix « malgré les terribles préparatifs de guerre et que Bonaparte « n'ira pas si légèrement compromettre le sort de la France. ï De tous les voyages qu'on annonçait, il ne paraît de certain » que celui de Boulogne qu'il fera dans les premiers jours de « vendémiaire et en garçon.
1 M. de Talleyrand est dans la plus grande faveur. A sa con- « sidération, le Premier Consul vient de rendre au baron de f Talleyrand, son oncle^ tous ses biens, et lui a écrit à ce sujet « une lettre fort aimable. »
Mme Devaines était trop bonapartiste pour ne pas être antianglaise. L'Angleterre nous avait fait trop de mal pour que je lui voulusse du bien. On sait combien la presse de Londres irritait le Premier Consul. Mme Devaines m'écrivit : « Les I papiers anglais arrivent-ils de vos côtés? Je ne le pense pas. t Ils sont toujours détestables pour Bonaparte. Us viennent « d'imprimer de prétendues propositions faites par lui au pré- « tendant pour que lui et sa famille fassent une renonciation, « ce qui a valu de la part de Monsieur une lettre noble et digne. « Je ne crois pas à cette histoire ^1); si elle était vraie, je
(1) Dans soa Histoire du Consulat, t. III, p. 381, Tliibaudcau conteste que ces propositions aient été faites au nom ou du consentement de Bonaparte.