‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 40 sur 211 · CHAPITRE VIII m · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII m

«t La fortune peut suffire aux guerriers, aux héros. Une I nation doit donner à son chef, doit se donner à elle-même « d'autres garanties de sa destinée.

« Tels sont les vœux que les habitants du département « des Bouches-du-Khône vous expriment par notre organe. « Ils s'indignent des complots tramés contre vous. Ils se t félicitent de ce que le génie qui retint la France au bord « de l'abîme, ait encore une fois sauvé la patrie. » (5 ventôse an XII.)

Ainsi se réalisa la prédiction que j'avais faite au Premier Consul dans la note que e lui avais remise après le Consulat à vie : « Si la France doit avoir un roi, je vous donne ma voix... « Mais ce n'est rien de tuer tout d'un coup la République, on « lue en même temps la Révolution... Ce sont les anciens pri- « vilégiés qui accourront, les hommes de la Révolution, moi » peut-être, qui, ne pouvant plus s'opposer à la contre-révolu- « tion^ vous aideront à la faire, n'espérant plus trouver qu'en ï vous une garantie. »

« Quelle vaste conspiration ! m'écrivait Siméon. On ne peut « pas nier celle-ci et prétendre qu'elle est invisible, elle n'est « que trop immense ; je suis étonné de n'y pas voir Willot (l). « Quelqu'un qu'on n'y attendait guère, c'est le frère du séna- «t leur Barthélémy (2). Il n'y est, il est vrai, que pour des « imprudences. On les crut légères d'abord ; elles ont pris « depuis un caractère plus grave. C'était de l'argent reçu trois » fois d'un nommé Pierre Léridun pour faire payer à Nantes « i 200 francs, 12 000 francs et 23 000 francs. On prétend que « M. Barbier, sur qui les lettres de change étaient tirées, avait « averti Barthélémy qu'il ne voulait pas de ces remises, ce qui « annonçait qu'il y avait quebiue chose de suspect là dedans. « Jusque-là pourtant on ne voyait qu'un banquier qui fait son « métier; on trouvait l'arrestation de Barthélémy lùen sévère. « Mais, depuis, il est convenu avoir vu le nommé Joyau, ou « Villeneuve, ou d'Assas, ce sont trois noms du même individu, <! un des auteurs du 3 nivôse, revenu ici pour le nouvel atten-

(1) Gc'Drral royaliste, l'un des chefs du parti Clicii} en. (:;) Lidiiquier à l'aris.

« tat. Ce Joyau est l'homme d'esprit de la bande (\), et à ce « titre le plus redoutable; on le cherche beaucoup. Le sénateur « Barthélémy est au désespoir. Le Premier Consul lui a promis a que son frère ne suivrait pas la procédure. Ce Joyau est « parent de Bigot de Préameneu; à cause de cela Chaptal avait « dit qu'il ne présenterait pas celui-ci pour aller présider le « collège électoral de Rennes. Le Premier Consul a dit d'une « manière aussi juste qu'aimable (]ue c'était un motif de plus ï de nommt r Bigot, afin de lui prouver que cette circonstance « n'affaiblissait pas le cas qu'il faisait de ses services.

« Ce fou de Lemérer était accouru de Rennes pour défendre « Moreau, comme s'il n'y avait ]ms à Paris des hommes aussi « forts que lui. Apparemment, il aura dit ou fait quelque sot- « lise ; il est arièté. L'intérêt que Moreau avait d'abord inspiré « est tout à fait détruit et ne subsiste plus que chez les enne- « mis du gouvernement. »

— tt L'affaire de Barthélémy est entièrement terminée ; il « était chez lui depuis plusieurs jours avec un gendarme qui a » été retiré avant-hier. Le Premier Consul a fait mille préve- « nances au sénateur, comme pour le consoler de l'aventure de « son frère (2j. Quoique certaines personnes veuillent ratta- « cher cette affaire à celle de fructidor, le Premier Consul a «t bien dit qu'elle n'appartenait à aucun parti, qu'aux Anglais « et aux princes ; qu'il n'y avait que des scélérats, la plupart « complices du 3 nivôse, sauf les deux généraux; qu'il n'y « avait ni prêtres, ni émigrés. Les femmes ont été bien « extrêmes dans cette circonstance, même celles qui appro- « chaient de plus près le Premier Consul. »

Le contre-coup des mesures prises à Paris contre les conspirateurs se (it sentir dans les départements. Toutes les polices entrèrent en campagne. Pour donner des preuves de zèle et de dévouement^ elles cherchèrent des complices ; les investigations se [)ortèrent sur la ville nobiliaire d'Aix. On me présenta une liste de personnes à arrêter comme suspectes. J'y remar-

(1) 11 élait aidi^ do camp do Georges Cadoudal. (Note de Thibaudean.)

(2) Imi 1814, le .sénateur Barthélémy piésida le Sénat pour la déchéance (le ri'Jmpereur. (Note de Thibaudean.)

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quai M. Fauris de Saint-Vinrenl. qui m'était connu pour un homme de bien, de paix et pusillanime. On n'articulait contre ces personnes rien autre chose que leur noblesse, leurs opinions connues ou présumées. Je refusai mon concours à cette mesure ; elle avorta. M. de Saint-Vincent en informa Siméon, (jui m'écrivit : « Vous ne savez pas quels sont ses principes « politiques; je vais vous les dire. Comme tant d'autres dont t l'existence était heureuse et considérable avant la Révolu- « tion, il n'a dû ni la désirer, ni l'aimer, mais il ne s'y est pas « opposé par modération de caractère et par la conviction que « les efforts auraient été inutiles et dangereux. La m(?me con- « viction l'attache au gouvernement actuel, qui conquerra « d'autant plus facilement tous les propriétaires qui ne sont « pas fanatiques de l'ancienne dynastie, qu'il s'éloigne davan- « tage de la démagogie et se rapproche du gouvernement d'un « seul. Suspecter de pareils hommes, c'est le destituer des « appuis qui conviennent à la position et à l'assiette (ju'il « prend. »

Si la seule nomination de Real à la police effraya la bonne compagnie, ce fut bien autre chose lorsque le duc d'Enghien fut exécuté. « Vous vous plaignez, m'écrivit MmeDevaines, que ï les journaux sont muets sur tout ce qui se passe; les individus « sont encore mille fois plus muets. On se souvient du temps de la < Terreur! tjuand les conseillers intimes sont MM. Héal, llaisson » son secrétaire, Méhée (i), le digne agent de l'Angleterre et de « la police, celui à qui linfâme Drake envoyait ses instructions, « celui qui était digne de vivre et de mourir sous Robespierre; « ajoutez Barrère brochant sur le tout, vous concevrez qu'on

(1) Mélice de la Touche, écrivain, né en 1760, mort en 1826. Après avoir mené dans sa jeunesse la vie la plus dissolue, il devint un fougueux révolutionnaire, prit part aux massacres de Septembre et, après le 9 ïiiermidiir, all'ecta l'attitude la plus réactionnaire et .ut nommé secrétaire général du ministère de la Guerre. Destitué après le 18 Brumairr, il fît paraître le Journal des Hommes libres, dont la suppression fut prononcée j)eu ajtrès. Décrété d'arrestation, puis déporté à l'île d'Oléron, il parvint à s'écliapper et se réfu^'ia à Londres où il accepta le rCAe d'agent de la ])olice anglaise, vint à l^aris, fut à la solde de la préfecture de police et vit enfin son double jeu dévoilé à la découverte de la conspiration de Cadoudal. — Repoussé par la Restauration, il eut une fin misérable.

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« devienne muets comme des carpes. Heureusement, je suis 1 malade depuis quinze jours, je ne suis pas sortie de mon lit i ni de ma chambre. J'ai pu sans danger exhaler ma fureur et <t mes regrets. Ahl j'en ai de bien vifs! j'aimais sincèrement « celui qu'il faut maintenant craindre. Quel malheur que Fou- « ché ne soit pas resté en place; il n'y aurait pas eu de conspi- « ration, ou du moins elle aurait été découverte dès sa nais- « sance. C'est à IM. Lucien que nous devons tout ce qui arrive; « sans lui, Fouché serait resté ! Où en sommes-nous, puisqu'il « faut regretter Fouché! Vous vou'^ serez sans doute fort amusé « à la lecture des brochures de Montgaillard et de Méhée. Il ï y a de l'esprit, de l'intérêt; et l'on est charmé d'y voir com- « bien toutes ces conspirations de dehors sont faciles à mys- « tifier. »

Bien qu'au fond de lame Gervoni et les militaires ne m'eussent pas vu avec plaisir remplacer Charles Delacroix, nous étions en apparence dans les meilleurs rapports et je me flattais que rien ne les troublerait. Le voisinage de Toulon me donnait quelques relations avec le préfet maritime Ganteaume, mon collègue au Conseil d'État. J'allai le voir; il me reçut avec la franchise d'un marin. Latouche-Tréville vint prendre le commandement de la flotte; il avait la bravoure et les talents d'un homme de mer, la grâce et l'amabilité d'un homme du monde. Je l'avais intimement connu à Paris dans de mauvais jours, sortant de prison et sans emploi. Les deux amiraux invitèrent ma femme, la fêtèrent et nous firent les honneurs de leur port. Régnant sur la mer, ces militaires n'étaient pas comme ceux de l'armée de terre jaloux de l'autorité civile. Nous ne disputions les uns envers les autres que d'égards et de politesses.

Ganteaume avait une campagne à Aubagne où il venait passer le dimanche. On allait l'y voir de Marseille et s'y amuser avec lui. Le fond de la sc-iété se composait de militaires de terre et de mer. Il y régnait une grande liberté. Sa maison, très modeste, était située sur le bord de la grand'route; la poussière inondait les appartements. Dans l'enclos, -il n'y avait pour verdure que de la vigne, pour ombrage que des oli\ iers. L'amiral luttait contre le sol et le climat; il plantait, il fouillait la

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terre pour découvrir des sources; il établissait des machines pour puiser l'eau, des bassins pour la recevoir, des rigoles pour l'irrigation. Il n'avait que des crapaudières inutiles pendant l'hiver, souvent à sec pendant l'été. Il ne se dégoûtait pas; enchanté de sa propriété et de ses créations, il les montrait avec orgueil, avec déli''es. On ne commence à voir des orangers en pleine terre que dans les gorges d'OUioules ; il voulut en avoir dans son jardin exposé à tous les vents. Pour l'hiver, on les couvrit avec des guérites; au printemps, ils se trouvèrent gelés. Il en revint à une de ces serres usitées dans le pays pendant l'hiver et qu'on enlève au printemps. Il aurait pu trouver en Provence un site moins ingrat; mais le démon de la propriété s'empara de lui, il s irrita contre les obstacles, se passionna et rêva des miracles. A deux lieues de La Ciotat, sa ville natale, entouré d'une population de six mille âmes dont il s'était fait le patron et qui lui témoignait de l'attachement;, il fut fidèle à sa passion. Dans cette retraite qui avait peu de charmes, il aimait à jouir de sa santé. C'est là que, comblé d'honneurs, il mourut en 1818. Quoiqu'il fût avec le général Cervoni et avec Permou dans une plus grande intimité qu'avec moi, nous étions ensemble sur le meilleur pied, et j'étais loin de soupçonner qu'il joueriiit un rôle dans une cabale ourdie contre moi.

A Paris, il se formait déjà un orage. Mme Devaines m'écrivit : « Songez qu'on a les yeux ouverts sur vous à Marseille, « comme on les a à Paris sur ce qui se passe dans le ménage de « Saint-Cloud. Songez que le microscope de l'envie, de la haine, « du royalisme, du jacobinisme, grossit les plus petits incidents « de votre intérieur; qu'on écrit ici tout ce que vous faites, tout « ce que vous dites, ainsi que Mme la préfète. N'admettez « dans votre intimité que vos vrais amis, et d'ailleurs soyez en « représentation dignement, froidement et poliment. »

Je ne savais ce que cela voulait dire. Je faisais en vain mon examen de conscience^ lorsque Mme Devaines m'écrivit encore : « Vous allez dire que je suis toujours sermonnant. Mais je ne « cesserai de vous répéter que vous avez ici des ennemis qui col- « portent tout ce qu'on leur écrit de Marseille. Auprès du Premier t Consul il y a, comme vous le savez, quelqu'un qui n'oblige

« personne, qui promet à tout le monde et qui s'inquiète peu « de ne pas avoir la considération que sa place pourrait lui « donner; pourvu qu'il lâche un mot méchant sur celui qu'il « n'aime pas, il est content. Je vous engage, dans toutes les « occasions où cela pourra être utile à votre département, à « écrire au Premier Consul. Les relations directes avec lui ne « peuvent qu'être avantageuses et déjouer vos ennemis. »

Écrire au Premier Consul! Sur quoi? Les trames de mes ennemis m'étaient inconnues. Mme Dévalues me mit un peu sur la voie en m'écrivaiit : « Je suis sûre que Lebrun, qui est, je ne « sais pourquoi, acharné contre vous, qui a fait devant Bona- « parte des plaisanteries sur vous quand vous avez quitté Paris, « s'occupe à questionner tout ce qui arrive de Provence. Der- « nièrement, il le fit avec une intention si prononcée de faire « dire du mal de vous, que la personne lui répondit qu'elle ne « savait et qu'elle n'avait rien entendu dire contre vous. Lebrun « était d'opinions si contraires aux vôtres depuis le commence- « ment de la Révolution. »

J'écrivis particulièrement à mon ami Chaptal, ministre de l'Intérieur, sur ma situation. Il me répondit : « Je connais bien « l'esprit provençal, j'ai pu en éprouver le bon et le mauvais, ï Vous devez être déjà convaincu que toutes les passions y « sont vives et extrêmes. Restez persuadé que dans mes rap- « ports avec vous il y a des sentiments d'estime et d'amitié qui « doivent vous inspirer confiance. Je vous conseille de mainte- « nir une police sévère dans votre département, de faire exé- " cuter d'une main ferme les lois sur la conscription, etc. Par « là vous plairez au gouvernement et surtout au Premier Con- « sul. »

Le général Rapp, aide de camp de Bonaparte, passa par Marseille allant à Toulon. A l'arrivée de semblables personnages, les fonctionnaires étaient aux aguets. On cherchait à se les rendre favorables ou à utiliser leur crédit. On les choyait, on leur faisait fête. A Paris, j'avais connu Rapp, soldat franc et loyal, pas plus courtisan (pie moi. Il s'était établi entre nous des rapports d'estime et presque d'amitié. Sa mission se rapportait aux opérations maritimes dont Latouche-Tréville était

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chargé. Rapp, qui était venu me voir à son passage, m'invita à aller avec ma femme à Toulon pour voir l'escadre forte de dix beaux vaisseaux. Evolutions, fêtes à l)ord de l'amirai, parties de plaisir, c'était ravissant. (Juelques mois après, Latouche- Trévilie, au moment où il allait sortir et tenter fortune, mourut sur ce même vaisseau où il nous avait reçus avec tant de grâce et de cordialité. Camarade de Rapp, Cervoni s'en était emparé et lui avait parlé de moi. En repassant par Mar.-eille, Rapp me dit qu'il ne voulait pas se mêler des petites querelles des autorités, qu'il avait prêché Cervoni, que c'était un bon enfant, que nous étions faits pour nous entendre et qu'il nous y engageait tous les deux. Loin de récriminer^ je lui répondis que c'était mon désir, que j'y mettais tous mes soins, que jusqu'alors nous n'avions aucun reproche à nous faire, et que j'espérais la continuation de notre bonne harmonie.

Mais la coalition militaire ne voulait pas la paix aussi sincèrement que moi et ne perdait pas une occasion de me susciter des embarras. Le général Bizanet, commandant de la place, homme très violent, ne connaissait aucun frein. Le 1" vendémiaire an XII (24 septembre 1803j on célébra encore l'anniversaire de la fondation de la République. Les autorités se rendirent à l'éplise. Mécontent de la place qui lui était assignée, Bizanet dit tout haut qu'il était commandant, qu'il avait droit au premier rang, que personne ne pouvait le lui disputer, et que, puisqu'on ne le lui donnait pas, il se retirait; ce qu"il fit. Invité à dîner chez moi avec les autorités, il n'y vint pas. (Cervoni toléra ces impertinences. Dans sa correspondance avec les autorités, Bizanet manquait à tous les égards. Je fus obligé de demander son remplncement. On envoya à sa place le général Dejean, excellent homme, avec lequel je m'entendis parfaitement. Cervoni me tint rancune.

Au moment où je m"y attendais le moins, il me fit une équipée bien plus grave. J'avais fait un règlement pour la perception des droits de pesage, jaugeage et mesurage, un des revenus les plus importants de la ville. Le fournisseur du chauffage militaire refusa de se soumettre au pesage du bois qu'il introduisit dans le port. Les peseurs publics s'opposèrent au

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débarquement. Cervoni envoya un détachement de troupes pour le protéger, sans acquittement de droits et sans permis de la douane. Ce fut pour les militaires une grande victoire et pour le public un grand scandale. Il fallut en référer au gouvernement. Le ministre de la Guerre prit parti pour le général; le ministre de l'Intérieur me soutint faiblement ; mon règlement, disait-on, n'était pas conforme aux lois. L'affaire fut portée au Conseil d'État. Bérenger ditque la perception forcée du droit de pesage était une concussion du ressort de la Haute-Cour. Comme si je mettais le droit dans ma poche! « Je lai vertement « relevé, m'écrivit Regnaud ; c'est un homme aigre et fjaudro- « neux. y Dans l'opinion exagérée de Bérenger, il n'y avait pas de mauvaises intentions. Collègues au Conseil des Cinq-Cents et au Conseil d'État, nous étions dans les meilleurs rapports.

Le Conseil décida que le règlement du préfet, quoique fondé sur des motifs d'utilité publique, était contraire au texte de la loi du 29 floréal an X; qu'il y avait lieu, en conséquence, de la part du ministre de l'Intérieur, à inviter \p préfet à en suspendre l'exécution et à proposer ultérieurement au gouvernement les moyens qu'il croirait les plus propres à assurer pour l'avenir la perception légale des droits.

L'administration militaire gagna donc son procès, et comme Cervoni ne fut pas improuvé pour avoir employé la force, ce lui fut un encouragement à continuer quand l'occasion s'en présenterait. Les ménagements observés par le Conseil d'État dans les termes de sa décision prouvaient qu'il avait senti toute l'importance de la question. La perception des droits fondés sur mon règlement produisait un revenu d'au moins 300000 francs qui figurait au budget de la ville. Suspendre son exécution, c'était désorganiser tous les services ; proposer d'autres moyens d'assurer la perception, il n'y en avait pas. Je l'écrivis donc au ministre, en le prévenant que je laissais les choses en l'état, et elles y restèrent pendant toute la durée de mon administration.

CHAIMTRE IX

Établissement de l'Emjiire; correspondances à ce sujet. — Adresse de Marseille au l'riMnier Consul. — Siniéon noinnu' conseiller d'État. — Chaplal remplacé au ministère de l'Intérieur par Cliainpagny. — Organisation de la Léi^ion d'Iionneur.

Tout annonçait évidenaraent l'hérédité du pouvoir. Des monarchistes, qui la désiraient, en doutaient encore.

Siméon m'écrivit : « On vous dira que nous sommes à la « veille de grands changements; pour moi je n'y crois pas. Il « me semble que le temps n'est pas venu; que ce n'est que la « paix ou un grand succès de guerre qui l'amènera.

« Vous avez vu qu'à la suite de la communication donnée au « Sénat du rapport du grand juge sur la conduite de « M. Drake (ij, le Sénat a envoyé une députation au Premier

(1) Le Grand Juge annonça, par un rapport, qu'il avait cru devoir distraire de l'iustniction du complot ^de Cadotidal) les pièces d'une correspondance accessoire, qui, dans cette grande all'aire. n'était qu'un simple incident, mais qui, consiilérée politiquement, sembl.iit propre à ouvrir les yeux de l'Knrope sur le caractère de la diplomatie anglaise, sur la bassesse de ses agents et sur les misérables expédients qu'elle employait pour arriver à ses vues.

« Cette correspondance consistait en dix lettres écrites de la main de « Drake, ministre d'Angleterre près la Cour de Bavière, et dont les origi- « naux avaient été représentés au Sénat. Il en résultait que ce ministre .. envoyait, payait et dirigeait des agents au sein de la France, pour y " organiser la révolte, l'assas-inat, une guerre de brigandage, le meurtre « du l'remier Consul f t le reiiversi-ment du gouvernement ..

« Les correspondants de Drake en France étaient des luiHimes mis en •< avautpar la police française pour myslilierce ministre et pour acquérir « les priuives écrites des machinations de l'Angleterre. » (Thibauheal', Consulat, t. III, p. 5til.)

M. Tliiers iConsulnl, livre XVIIl) dit que « le Premier Consul, charmé de « saisir un diplomate an^;iais en flagrant délit, fll donner beaucoup d'ar- •■ gent à rinlermeiliaire qui trompait M. Drake. à condition qu'il eonlinue- « rait ci'tte intrigue. II lournit lui-même le modèle des lettres iju'on devait « écrire à M. Drake. Il donnait dans ces lettres de.-> détails nombreux et « vrais sur ses habitudes personnelles, sur sa manière de rédiger ses « plans, de dicter ses ordres, et ajoiitail que tout le secret de ses o|)éra-

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« Consul. Le Moniteur n'a point fait connaître l'Adresse qui fut « présentée. Le Premier Consul a profité dune phrase portant « que c'était au gouvernement à juger de la publicité que « devaient avoir les vœux du Sénat. On lui demandait deux « choses dans cette Adresse : un mode de juger les crimes « d'État, ainsi que les institutions et les mesures qu'il croirait « pro]>res à consolider l'état des choses et à garantir la perpé- « tuité. Il a répondu qu'il s'occuperait incessamment d'une loi « sur le premier oI)jet ; il n'a rien dit sur le second. C'est « Fouché qui avait proposé ce second chef de l'Adresse, d'où « l'on conclut qu'il devait avoir une mission et que ce n'était « pas une flatterie. D'autres veulent que c'en soit une, puisque « le Premier Consul n'a pas paru s'arrêter à l'idée qu'on lui « présentait. On ajoute même qu'elle n'a pas dû lui être « agréable dans un moment où ses frères le pressent de dési- « gner son successeur, ce qu'il ne veut pas, dit-on, et ce qui en « effet me parait plein d'embarras et n'avoir à présent aucune « utilité. Moi, personnellement, je crois qu'il adoptera un jour « son neveu, et qu'il n"a fait que pour cela un titre de « VAdojjtioH dans le Code; mais tout ceci n'est qu'une conjec- « ture. Lui seul sait ce qu'il veut et ce qu'il fera. Cependant, * mille bruits s'étaient répandus, plus extraordinaires les uns « (jue les autres. Il allait changer de litre, ses deux frères « allaient être Consuls, Cambacérès chancelier, Lebrun surin- « tendant des finances. Ne croyez pas un seul mot de tout « cela. »

Mais les événniuents marchaient et force fut bien à Siméon de croire. Il m'écrivit : « Voilà Joseph Bonaparte colonel et sans € doute bientôt général. Mon collègue Girardin est major de « son régiment. La promotion de Joseph à un grade militaire a

« lion.s se trouvait contenu dans un grand portnfeuille noir, toujours « oonlié à M. Méneval ou à un huissier de confiance. M. Méneval était « iiicorriiptilde, mais l'huissier ne l'était pas, et demandait un millit>ii « pour livrer le portefeuille. »

Les lettres de Urake furent communiquées au corps diplomatique, et les ambassadeurs de toutes les puissances protestèrent de l'indignation qu'ds éprouvaient et qu't'prouveraient leurs gouvernements en apprenant celte 0(Jieuse pi-ofanation de la fomlion diplomatique commise j)ar le ministre auLdais.

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