‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 75 sur 211 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

J'ai déjà dit que je n'avais eu aucunes relations avec les sœurs de l'Empereur. Je n'étais pas connu de la princesse, je ne lui avais jamais parlé. J'allai à Aix avec ma femme lui rendre mes devoirs et lui offrir mes services. Elle fut très aimable et nous engagea à venir la voir à Gréoux. Elle voulut même y emmener ma femme. Je pensai qu'il ne convenait pas que la femme d'un préfet allât, hors de son déparlement,, faire cortège à la princesse, et pour ainsi dire à la suite des dames de sa maison. Je la remerciai et je la priai de nous excuser si les devoirs qui nous retenaient à Marseille ne nous permettaient pas de lui faire souvent notre cour. J'étais un mauvais courtisan. Je sus depuis que la princesse m'avait trouvé froid et sévère et qu'elle en avait été un peu effrayée.

J'écrivis à mes amis de Paris au sujet de la belle voyageuse. Mme Devaines me répondit : « Je vous fais mon compliment de « la bonne réception que vous avez eue de la princesse. Je suis « charmée que le voyage ne l'ait pas trop fatiguée. Quel charmant «t visage elle a encore malgré la maladie ! » C'était la vérité.

Siméon ajouta : « 11 me semble qu'on s'est bien conduit à « Aix pour la princesse. Sans doute on n'a fait que ce qu'on « devait; mais on ne fait pas toujours son devoir. »

La princesse voyageait en poste; elle était en outre suivie d'une litière et de porteurs ; elle y montait lorsqu'elle était fatiguée ou qu'elle avait à craindre des cahots. Désagréables pour tout le monde, ils pouvaient lui être funestes ; du moins son médecin l'entretenait dans cette idée. Elle me pria donc de faire mettre en bon état la roule d'Aix à Gréoux.

Princesse et jolie femme, elle croyait qu'elle n'avait qu'à vouloir et que rien n'était plus facile que de la satisfaire. Malheureusement, il s'agissait d'une route départementale et l'on avait bien de la peine à tenir les routes impériales en état de viabilité. D'ailleurs, il n'y avait pas de fonds pour une dépense extraordinaire. Cependant, pour ne pas trop mécontenter la princesse, je m'industriai avec les ingénieurs pour faire à la hâte boucher quelques trous et surtout écarter les pierres roulantes qui étaient très communes. On était heureusement dans la belle saison ; mais restait encore le plus grand fléau des voya-

geurs, la poussière. Je ne sais si un courtisan de Louis XIV ou de Louis XV n'aurait pas trouvé le moyen de faire arroser la route ; quant à moi, je n'y pouvais rien.

Je ne m'occupai plus de la princesse lorsqu'elle fut à Gre'oux. Ces eaux, situées dans une contrée aride et solitaire, étaient peu connues. Il n'y avait pour tout logement que la maison du propriétaire de la source. On spéculait sur la princesse pour mettre ces eaux à la mode. Elle renouvela à ma femme l'invitation d'aller y passer quelque temps et m'engagea à l'accompagner.

Après avoir voyagé toute une nuit, nous y arrivâmes à midi. Le soleil était brûlant, la chaleur étouffante. La princesse avait passé une mauvaise nuit ; elle était de très mauvaise humeur et retirée dans ses appartements pour reposer. La consigne était de ne pas faire le plus petit bruit, ni le moindre mouvement. Chacun était renfermé chez soi pour éviter la chaleur, bâiller ou dormir. Personne pour recevoir, pas une chambre où se réfugier avec son bagage ; il n'y en avait pas de vacante. Enfin, ma femme trouva une des dames qui voulut bien la recueillir en attendant qu'on lui procurât un logement. J'allai aux alentours de la maison chercher un ombrage pour m"abriter. DeTombrage à Gréoux! J'étais bien tombé. Je ne trouvai qu'un pavillon circulaire couvert en chaume, soutenu par des poteaux, ouvert de toutes parts. De guerre lasse, je m'y étendis sur un banc, succombant au sommeil, dévoré par les mouches, et pestant contre le pays, les princesses et la cour.

Quand je pus enfin trouver à qui parler, on me dit : « Eh I « mon Dieu, que venez-vous faire ici ?La princesse est ennuyée, « fatiguée de ce séjour; elle n'y peut plus tenir. Elle va se « rendre à la Mignarde (1), le prince y est attendu. » J'en fus enchanté. J'avais mes chevaux et je ne demandais pas mieux que de décamper au plus vite. Cependant la princesse n'avait donné aucun ordre de départ, rien n'était préparé, on espérait avoir quelque temps devant soi. On dîna; elle ne parut pas à table. Après le dîner on se promenait dans le jardin; les per-

(1) Dans les environs d'Aii.

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siennes d'une porte s'ouvrirent; une femme sortit, en peignoir blanc, les cheveux en désordre, l'air animé, hâtant le pas : c'était la princesse. « Mesdames, dit-elle, je pars ce soir. « Arrangez-vous, Montbreton, faites de suite toutes les disposi- « tions. » Les dames, stupéfaites, gardèrent le silence. L'écuyer dit que cela n'était pas possible, qu'il n'avait pas assez de chevaux, qu'il en avait disposé pour aller au-devant du prince... La princesse ne voulut rien entendre, persista et rentra dans son appartement comme un acteur dans la coulisse après avoir débité son rôle. Alors tout le peuple esclave reprit courage et cria : « Ça ne se peut pas... Je n'ai rien de prêt... C'est un ^ caprice, delà folie... Elle partira toute seule... Qu'elle s'ar- <• range ! » Caprice, folie de princesse, c'était vrai, je ne pouvais pas en disconvenir.

'Juand son accès fut passé, elle fit sa toilette et on entra chez elle Elle fut bonne et aimable, s'excusa envers ma femme et moi, et nous dit qu'elle espérait nous dédommager à la Aiiaiiarde. On combattit son projet si subit de départ, dans son intérêt, pour sa santé, on lui demanda un petit délai. Elle écouta, discuta, trouva réponse à tout et persista. Sur le manque de chevaux, il lui échappa de dire : « Il y a ceux de Thibaudeau ; qu'on les prenne ! » Le rouge me monta lu visage. « Princesse, répondis-je, pour votre personne je « n aurais rien à refuser; mais pour votre suite...? Prin- ■^ cesse, il faut que je parte ; je garde mes chevaux. » — Oui, « répliqua-t-elle, vous avez raison. Comme je coucherai en

roite, vous marcherez toute la nuit et vous m'annoncerez à la ■ Mignarde. » Elle sortit pour se promener; arrivée à un petit ruisseau qui était à sec mais très pierreux, elle me dit : ' Portez-moi. » Je la pris dans mes bras et je traversai le ruisseaii. Elle était légère comme une plume.

I^iifm elle partit presque seule, mes chevaux étant fatigués, je ies laissai reposer et je me mis fort tard en route, la nuit, laissant à Gréoux toute la suite se débattre sur les moyens d'en sortir. Le malin, je rejoignis la princesse dans un mauvais gîte où elle avait couché. Elle n'avait rien emporté, rien trouvé ; elle avait été dévorée par toutes sortes d'insectes; elle se disait

abîmée et la plus malheureuse femme du monde. Je me permis de la plaisanter sur ses caprices de princesse qu'il fallait bien payer et, pour lui en faire plus vivement sentir les inconve'nients, ma femme et moi nous mangeâmes de bon appétit un mauvais déjeuner de sa mauvaise auberge.

Elle se remit en route ; nous cheminions à côté d'elle dans la forêt de Cadarache. Les arbres nous garantissaient encore des premiers rayons du soleil : il y avait un peu de fraîcheur. Sa calèche était découverte, elle y était mollement étendue. Malgré la fatigue d'une mauvaise nuit empreinte sur ses traits, une langueur voluptueuse animait ses regards, elle était charmante. Je le lui fis comprendre. « Gomment, me dit-elle, vous êtes galant? Je ne l'aurais pas cru. » Elle me parla alors de letlet que j'avais produit sur elle à notre première entrevue. Je terminai ce sujet en lui disant qu'elle n'avait à mes yeux qu'un défaut. — « Lequel? » me demanda-t-elle. — « D'être, lui « répondis-je, la sœur de l'Empereur. » Un sourire me prouva qu'elle m'avait compris. Elle allait lentement^ je la quittai et je pris les devants pour l'annoncer à la Mignarde. C'était une des plus jolies campagnes du territoire d'Aix, appartenant à M. Rey, commissaire des guerres. La princesse s'y établit et y tint sa cour.

Ce n'était plus un désert comme Gréoux. Les fonctionnaires la noblesse, les élégants d'Aix et de Marseille y accouraient. Il y eut cercles, bals, amusements de toute espèce. Le prince vint y passer quelques jours. J'eus occasion de le connaître. Sous le rapport intellectuel,, c'était un homme fort ordinaire. 11 était la un très petit garçon, sur le pied du mari d'une reine d'Angle terre et encore moins que cela. On ne prenait pas garde à lui. tous les hommages étaient pour la princesse. 11 en était asse>:; vexé ; on voyait le sang Borghèse se révolter en secret contre la suprématie du sang Bonaparte exercée par une femme. Il eut un jour un accès de jalousie cl il y avait de quoi, j'en fus témoin avec le général Cervoni. Celui-ci ne se gênait pas avec le prince, le plaisantait sur sa susceptibilité pour un accident si commun et lui récitait à ce sujet des vers italiens. Le prince dit que sa femme était bien heureuse d'être la sœur de l'Empereur; que

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sans cela il lui donnerait une correction dont elle se souviendrait. Cela se passait à six heures du matin dans le jardin où nous prenions le frais, sous les fenêtres de la princesse qu'il supposait être dans d'autres bras que ceux de Morphée. L'intérieur de cette petite cour était en proie à toutes sortes d'intrigues. La princesse était une bonne personne, mais un enfant gâté; elle avait des caprices, des mouvements de vivacité et de despotisme fort déplaisants. Une fois, je la vis jeter un livre au visage de M. de Forbin. Le chambellan dévora cet afTront, que n'auraient pas soulfert aussi patiemment beaucoup de domestiques.

La princesse se dégoûta de la Mignarde, comme elle s'était dégoûtée de Gréoux, et voulut venir à Marseille, je n'étais pas logé de manière à la recevoir; on travaillait à l'hôtel de la préfecture. Le général Gervoni avait une assez jolie campagne à la Capelette, à une demi-lieue de la ville. Il ne se pressait pas de ToUrir, sachant, lui homme d'ordre, comment la suite de la princesse usait et abusait. Elle s'y invita elle-même et il ne put pas reculer ; mais comme il avait une course à faire à Toulon, il exigea seulement qu'elle attendît son retour . C'était une raison pour qu'elle ne l'attendît pas. Il fallut encore improviser quelques réparations à la route d'Aix à Marseille. Peine perdue; la princesse voyagea dans sa portantine. Elle se reposa quelques moments à la campagne de M. Bourguignon, à Septèmes et arriva à la Capelette. Le général n'y était pas. A son retour, il trouva sa maison envahie, sens dessus dessous ; il entra en fureur et menaça de tout jeter par les fenêtres. La princesse lui fit quelques caresses ; il se résigna.

Reparaître à Marseille, c'était pour elle une épreuve délicate. En 1793, lorsque Mme Bonaparte mère, fuyant la Corse, s'était réfugiée dans cette ville avec ses trois filles, on y avait vu la jolie petite Pauline, âgée de treize ans, dans la médiocrité comme toute sa famille. Les malins se plaisaient à rappeler ce temps-là, et les ennemis à en citer des traits et des anecdotes. Aussi la princesse se montra peu en ville et reçut à la Capelette. Son voyage faillit m'ètre fatal, j'habitais alors, à un bon quart d'heure de là, la campagne de M. Mossy, au quartier de Sainte-

Marguerite. Un jour que la princesse nous avait invités à dîner, ma femme se rendit de bonne heure chez elle; j'oubliai de commander mes chevaux. Quand il fallut partir, on ne trouva pas le cocher; je fus obligé d'aller à pied. La chaleur était grande, je marchai vite, j'arrivai tout en nage. On était à table ; la salle à manger était très fraîche, une espèce de cave. Après dîner, la princesse me dit qu'elle voulait venir chez moi passer la soirée. Ma femme prit les devants pour la recevoir. A l'approche de la nuit la princesse monta dans sa porlantine ; je l'accompagnai à pied à travers des prés et avec une rosée abondante comme il y en a habituellement dans le pays. Ma femme avait improvisé une petite fête, des fleurs, delà musique, des danseurs et danseuses, des rafraîchissements. Je me sentis saisi par la fièvre; je résistai tant que je pus, mais enfin je fus obligé de céder au mal ; je dis à ma femme de m'excuser auprès de la princesse et j'allai me mettre au lit. La danse n'en continua pas moins fort avant dans la nuit. Je fis une maladie très sérieuse et je fus en danger pendant plusieurs jours. Il aurait été cruel de mourir pour une cause aussi futile; enfin, je m'en tirai à l'aide de la médecine et de la nature. Pendant ce tempslà, la princesse quitta la Provence.

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