‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 76 sur 211 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

SinK'on envoyé en West|iliaUo; ses regrets. — Mort de Portails. — Affaire de l'octroi de Marseille; le réjiisseur arrêté; les conseillers Je prélecture mandes à Paris; Regnaud me transmet de la part de l'Empereur son opinion bienveillante pour moi. — Cambacérès dans le Midi. — Dépôt d'étalons à Arles; race de chevaux de la Camargue. — Bruits de divorce de l'Empereur; son voyage à Bayoïuie; la municipalité de Marseille lui envoie une députation. — Le roi Ciiarles IV et sa famille à Marseille. — Arrivée de l'état-major de l'armée de Dupont, après la capitulation de Bavlen. — Le général Marescot arrêté chez moi.

L'Empereur envoya dans le royaume de Westphalie une régence composée de trois conseillers d'État, Beugnot, Siniéon et Jolivet. Je perdis dans Siméon un correspondant éclairé, un zélé défenseur, un ami dévoué dont le suffrage avait d'autant plus de poids dans les affaires de mon département qu'il était du pays.

« Ah! je conçois, m'écrivit Mme Dévalues, que vous le regret- « tiez pour vous; on ne peut pas avoir un plus honnête « homme pour ami. Et moi aussi je le regrette vivement,, et « cela sans penser à ma propre peine, mais bien à toutes celles « qui l'attendent. Il est parti, le malheureux, résigné à tout, mais c n'ayant ni instructions, ni argent pour le voyage, ni certi- « tude pour son traitement, ni aucune idée sur la durée de « son éloignement. Dans tous les cas il aurait obéi à l'Empe- « reur, mais à plus forte raison dans la triste position où sont « ses affaires. » Il avait éprouvé une forte banqueroute.

Il partit le 21 août 1807 pour Gassel, et son beau-frère Portalis, qu'il avait laissé à peine malade, expirait le 25. On prétendait que Siméon, s'il s"était trouvé à Paris, aurait pu lui succéder. C'était l'opinion de Mme Dévalues. « Difficilement, « pensait-elle, on ferait un meilleur choix, surtout pour ce « ministère. Il avait tout, esprit, bon esprit, sagesse, modéra-

<i tion, respect pour les institutions qui devaient influer sur le « bonheur général. » (Lettre du 31 août.)

Par le crédit de Cambacérès, le portefeuille des cultes fut provisoirement confié à Portails fils, adjoint à son père depuis 1803, sous le titre de secrétaire général. Siméon ne s'était pas f.iit illusion. « Si l'on m'avait voulu, m'écrivit-il, on m'aurait « rappelé. Il était juste que M. rarchi-chancelier fît éclater en « faveur de mon neveu l'amitié qu'il avait pour le père et « qu'il s'efforçât de lui conserver ce ministère; il l'a fait et j'y « applaudis. » (Lettre du 26 septembre.)

J'éprouvai une véritable peine de la mort de Portails. Il avait de l'amitié pour moi, j'étais lié avec toute sa famille, et le pays perdait un homme de mérite, de talents distingués, âgé de soixante-deux ans, qui pouvait longtemps encore rendre d'honorables services. J'exprimai mes regrets à sa veuve, sœur de Siméon. Elle me répondit : « Les expressions de vos regrets sur « la mort du meilleur des époux m'ont extrêmement touchée. (£ On aime à voir sa douleur partagée par les cœurs sensibles, « et la perte que l'on a faite vivement sentie par des personnes « capables de l'apprécier. Les éloges que vous donnez à feu « M. Portails ne peuvent donc m'être indifférents, ainsi que les « sentiments que vous et Mme Thibaudeau voulez bien me « témoigner. » (Lettre du 17 septembre.)

— « J'étais bien sûr, m'écrivit Siméon, que vous donneriez « quelques regrets à Portails. C'était un homme de talent, et il « y joignait une sorte de bonhomie qui rendait son commerce « aimable. Je vous remercie de la pensée et du désir que vous « avez eu de me voir à sa place. On m'a écrit de Paris que le « public me désignait assez généralement. Mon neveu paraît « destiné à recueillir le bel héritage de son père; je ne saurais (( le lui envier. » (Lettre du 14 octobre.)

Ce ne fut que provisoirement; Bigot de Préameneu le recueillit définitivement. Mais Portahs fils, déjà maître des requêtes, fut nommé conseiller d'État; il n'avait que vingt-neuf ans. L'Empereur décerna une statue à Portails et accorda à la veuve une pension de 20 000 francs. 11 fit rendre exprès la loi du 11 septembre qui portait à ce taux le maximum des pen-

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sions jusqu'alors fixé à 6 000. La famille Portails fut comblée.

Siméon me tenait au courant de sa nouvelle position. « J "ignore, m'écrivait-il, où me conduira celle mission-ci. Elle a « ses difficultés, parce que nous avons à plaire à l'Empereur « qui nous a nommés, et au roi dans les États duquel nous « sommes envoyés. Vous savez combien il est difficile de servir « deux maîtres. Nous ferons noire devoir et nous attendons « sans crainte les résultats.

« Cassel e-^t une jolie ville très bien bâtie, entourée de jardins « et de superJjes promenades. Si ce n'était Tbiver qu'on nous « dit y êlre froid, ce sérail im pays enchanteur. Sous un climat « plus tempéré, on y accourrait comme dans un Elysée. Je n'ai 4 rien vu de mieux nulle part. La langue française y est très « répandue. Je ne vous dirai pas de la société autant de bien « que du matériel. On est pauvre et vain. On ne va donc pas et « on se montre peu. Les hommes qui ont besoin de nous « viennent le malin faire des proslernalions. Les femmes ont « fait des visites d'étiquettes à Mme Lagrange, femme du géné- « rai qui est ici, et puis c'est tout. On ne va pas chez elles. « Leur dîner à midi et leur souper à sept ou huit heures sont « encore un nouvel obstacle à ce que l'on puisse vivre en société. « Nos plaisirs seront courts de ce côté, mais nous ne sommes « pas ici pour nous divertir. Nous avons un spectacle allemand. « Je ne sais pas jusqu'à quel point l'arrivée du roi animera la « ville. On y paraît doux et patient, déterminé à l'obéissance. « On nous aimera peut-être un jour; mais il faudrait pour cela « une grande sagesse et une grande économie dans le gouver- « nement. J'ignore quand aura lieu la prise de possession du « roi, pour laquelle rien ne se prépare, quoiqu'elle fût d'abord « indiquée au 1" oclobre. Je ne sais pas davantage quel degré « de confiance il nous accordera, et par conséquent quel sera le « terme de notre séjour ici. Quelque part que je sois, vous y « aurez toujours un ami. » (Lettre du 26 septembre.)

— « Aujourd'hui finit la régence dont je suis membre. Le roi « entre dans ses Étals; il sera ce soir ou demain à son château « de Willemshohe. â une lieue de Cassel, d'où il fera son eYilrée « le lendemain ou le surlendemain.

« L'Empereur nous a fait connaître que son intention est que « nous restions auprès du roi comme conseils pour l'aider dans « l'administration de son royaume et pour l'exe'cution de la Cons- « titution. Le temps de mon séjour est donc indéterminé. En « attendant, mes deux collègues et moi nous ne sommes plus en « service ordinaire; nous avions pourtant espéré d"y être con- « serves. Nous comptions sur le traitement pour nos familles à « Paris, celui que nous avons ici ne pouvant suffire à la double a maison que chacun de nous doit avoir à Paris et à Gassel. « Nous verrons comment le roi suppléera à cette insuffisance. » (Lettre du 7 décembre. )

Je nourrissais toujours le projet de sortir de la préfecture et de revenir à Paris. J'en entretenais mes amis. Regnaud de Saint- Jean-d'Angély me répondit : « Tu peux bien être sûr de mon vif ï désir de t'ètre en aide selon ma faible influence pour te rap- « procher de nous. Vrais amis de l'Empereur, partisans coura- « geux des idées modérées, défenseurs de ce que la Révolution « a de bon, nous sommes en petit noml^re, nous avons besoin « de nous rapprocher les uns des autres et la loyauté de ton « caractère convient au mien. Compte donc sur tout ce qui «^dépendra de moi. Je verrai Maret à son retour et, à l'occasion, « sois-en certain, nous mettrons toutes voiles dehors. » (Lettre du 20 juillet.)

Ainsi, les hommes de la Révolution les plus modérés et les plus attachés à l'Empereur^ tels que Regnaud, se sentaient isolés et débordés par des hommes nouveaux dont s'environnait l'Empereur. Son projet était de substituer peu à peu l'école ijnpériale à l'école révolutionnaire. Je ne doutais pas de l'amitié de Maret, mais je ne le croyais pas capable de plaider chaudement ma cause. D'ailleurs, le motif pour lequel Regnaud aurait désiré me rapprocher de lui était précisément la raison pour laquelle l'Empereur ne s'en souciait pas. Une affaire dont je vais parler détruisit toutes mes espérances, ou du moins les rejeta plus loin.

L'octroi de Marseille était un des objets sur lesquels portait la dénonciation contre moi remise en l'an XIII à l'Empereur par l'amiral Ganteaume; elle n'eut alors aucune suite. Cette affaire

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