CHAPITRE XV
nombre de gentilshommes et de domestiques. Le Roi était un grand beau vieillard, perclus de goutte, un l)on et honmHc homme, simple, ignorant, résigné à son sort. La Reine était petite, trapue, laide; elle avait beaucoup de cheveux, noirs, crrpus, crêpés, ornés de pierreries, de chaînes, de plumes, le teint bilieux et flétri, de beaux bras qu'elle aimait à montrer, de grosses jambes qu'elle montrait le moins possible. Sa parole était brève et impérieuse, sa physionomie sévère, ironique; elle avait de l'esprit et de la dignité ; elle supportait impatiemment sa mauvaise destinée.
Le prince de la Paix, un homme d'une taille ordinaire, taillé en force, avec de larges épaules, n'avait rien de distingué. Ses petits yeux avaient une certaine expression de finesse. D'après mes conversations avec lui, je jugeai, ce que je savais comme tout le monde, que ce n'était pas à ses qualités morales qu'il avait dû son étonnante fortune.
L'infant avait une figure, une taille, une tournure peu gracieuses et, sur une joue, une envie ou tache de vin.
On ne fit pas de réception au Roi; les autorités lui rendirent seulement visite à son arrivée. Je lui offris mes services pour — suivant le protocole banal — lui rendre son séjour aussi agréable que possible. Nous lui fîmes ensuite deux ou trois visites par an, aux jours de fête du roi et de la reine. Alors la cour était réunie et en gala: il y avait baise-main pour les Espagnols; nous ne baisions pas. Excepté ces occasions, je n'allai chez le Roi que lorsqu'il me faisait appeler ou que j'avais quelque communication à lui faire, ce qui était très rare. Le prince de la Paix, pour le Roi, rendait aux fonctionnaires leurs visites. Je n'en faisais au favori que de stricte politesse. Le prince et les officiers de la cour auraient désiré de venir dans la société, les réunions solennelles, les fêtes. J'y trouvai plus d'un inconvénient; je ne savais pas si cela conviendrait à l'Empereur Quoique le prince Ferdinand lui écrivît de Valençay pour le féliciter de ses victoires, il me répugnait d'inviter les serviteurs d'un roi détrôné par Napoléon à venir célébrer sa fête et se réjouir de ses triomphes.
Recevant directement du Trésor l'indemnité annuelle qui lui
était assignée, le iloi devait pourvoir lui-même à toutes ses dépenses; je n'avais point à m'en mêler. Cette cour était en petit une image parfaite de celle de Madrid; il y fourmillait de misérables intrigues. La Reine gouvernait le Roi; elle était gouvernée par le prince de la Paix qui gouvernait tout le monde. Depuis longtemps l'amour avait disparu. L'amitié et l'estime l'avaientelles remplacé^ Rs étaient unis par le malheur et la nécessité. Le prince avait un attachement sincère pour son vieux maître, qui le traitait en ami et ne pouvait s'en passer. On ne se fait pas d'idée de l'aveuglement de ce malheureux Roi. Un jour, entouré de la Reine et du prince, il demanda à ma femme : « Madame, « combien avez-vous eu d'enfants? » — « Trois, Sire, » répondelle. — « Comment! continua-t-il avec étonnement... Voyez ma « Louise, elle m'en a fait... (J'ai oublié le chiffre, c'était plus « d'une douzaine...) C'est ça une bonne mère, une bonne « femme... Elle ne m'a jamais fait le plus petit chagrin. »
Le Roi habitait un de ces hôtels qui sont rares à Marseille, plus que modeste, même pour une majesté déchue. La vie était réglée comme dans un couvent; le temps était symétriquement partagé, on faisait chaque jour aux mêmes heures les mêmes choses. Le Roi se levait à six heures, entendait la messe à six heures et demie, déjeunait à sept, dînait à midi, faisait la sieste, allait se promener en voiture à cinq, soupait à sept et faisait de la musique. A dix heures, tout dormait dans la maison, ou était censé dormir. L'étiquette était rigoureusement observée. Lorsque le Roi sortait dans une voiture moderne, il y avait toujours dans son cortège, comme à Madrid, un vieux carrosse espagnol attelé de six mules. Trois mois de suite on allait se promener au même endroit, par le même chemin. Arrivé au terme, on mettait pied à terre, on s'adressait le compliment d'usage et l'on retournait en ville. Tous les soirs un petit concert : premier violon, le Roi qui sautait souvent plusieurs lignes; un bon violoncelle, Duport, qui avait été longtemps à Berlin; Boucher, qui dans ses accès de vanité, se proclamait V Alexandre des violons parce quil portait ce prénom et prétendait ressembler à Napoléon.
Les Bourl)ons étaient chasseurs. Charles IV était adroit tireur.
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Le pays offrait peu de ressources; il loua une campagne sur le littoral pour tuer des cailles dont le passage est abondant en automne. La police crut que ce n'était qu'un prétexte et qu'on méditait l'évasion du Roi par mer; elle prit des précautions. N'étant pas chargé de le garder, je ne m'en inquiétai pas. Je ne sais si l'Empereur en aurait été bien contrarié; il aurait économisé la pension. Un roi incapable défaire un pas sans Emmanuel Godoy n'était plus en Espagne dangereux pour la France. J'eus dans la suite des raisons de croire qu'on avait eu un projet d'évasion. Il n'était exécutable que par le moyen des croisières anglaises; mais les Anglais ne pouvant tirer aucun profit de Charles IV, n'étaient pas gens à délivrer par philanthropie une majesté captive et à la prendre à leur charge. La Reine et le prince de la Paix avaient des relations en Espagne par l'intermédiaire de prisonniers de guerre et d'Espagnols que le commerce attirait dans le port; elles étaient sans importance. Le faible parti que le Roi avait conservé dans son royaume était impuissant; la nation se passionnait pour d'autres intérêts.
Dans les premiers jours, la curiosité, même une sorte de commisération attiraient le monde auprès de la maison du Roi. Les formes de la Révolution qui l'avait renversé du trône et enlevé à son pays, trouvaient peu d'approbateurs. On le plaignait sincèrement; on s'intéressait peu à tout le reste. On s'accoutuma bientôt au spectacle de ces grandeurs déchues; on finit par ne plus y faire attention. Quelques royali.stes montrèrent toujours de la vénération pour cette famille et se vantaient même de lui prêter de l'argent, car elle criait misère. C'était un hommage indirect à la maison de Bourbon proscrite et errante, et une manière d'opposition au gouvernement impérial. Un jour, encouragés par la tolérance de l'autorité, des royalistes se permirent sur le passage du Roi des acclamations et voulurent mrme forcer les citoyens à le saluer. Une sévère admonition mit fin à ces actes imprudents; ils ne pouvaient qu'occasionner des rixes et il eût été si facile alors de les faire passer pour criminels !
L'indemnité du Roi ne fut point acquittée régulièrement; il s'éleva des débats sur la quotité. Il m'en porta plusieurs fois des plaintes et je les transmis au gouvernement. Le Roi repréeen-
tait sa gêne, sa pénurie, la nécessité pénible où il était de faire des emprunts ou de ne pas payer sa dépense; il invoquait la sainteté des traités. Cette affaire ne passant pas par les voies administratives ordinaires, on ne me répondait pas. D'un autre côté, des officiers du Roi, par fierté ou intempérance de langue, disaient qu'il saurait bien se passer des secours de l'Empereur; qu'il avait quantité de diamants qu'il pourrait vendre, tels qu'une superbe garniture de boutons d'habit, une ganse de chapeau, une pomme de canne, etc. ; que la Heine avait aussi des diamants et des perles d'une grande valeur. Ces indiscrétions, partant d'une telle source, semblaient confirmer des bruits qui avaient depuis longtemps circulé à Paris, qu'en quittant lEspagne le Roi avait emporté dans les fourgons pour trente ou quarante millions en or, lingots, diamants, pierreries, perles, vaisselle. N'avait-on pas répandu aussi que le prince de la Paix avait des sommes immenses placées dans les différentes banques des deux mondes? Que la cour de Marseille possédât des objets précieux, ce n'était pas douteux; le gouvernement savait très bien à quoi s'en tenir.
Unjour^ je reçus une lettre du ministre de la Police ainsi conçue : « Je suis informé que le roi Charles IV possède des « diamants d'une grande valeur. Tant que Sa Majesté a habité « Compiègne, il m'a été facile de faire surveiller cette résidence ï et d'empêcher que des filous n'exécutassent le projet qu'ils « avaient formé d'enlever ces diamants. Mais à la distance où je € me trouve de la résidence de Sa Majesté, il devient impossible ï que je puisse exercer lamème surveillance. Je vous invite donc « à voir le roi seul et à lui proposer de déposer ses diamants et « les parures de la reine dans la caisse du receveur général qui t en donnera un reçu. »
Cette commission ne me fut rien moins qu'agréable. On voulait s'emparer des diamants et Ton se servait de moi pour piper le roi. La reine avait des parures, on les avait vues sur elle, elle ne s'en cachait pas. Mais des diamants de la valeur qu'on les supposait, tout portait à croire qu'ils n'étaient pas entre leurs mains et qu'ils les avaient mis en lieu de sûreté. Quand même ils les auraient eus à leur disposition, comment Fouché pou-
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vait-il penser qu'ils seraient assez naïfs pour les déposer, avec la certitude ou au risque tout au moins de ne plus les revoir? Il sentait bien que la reine et le prince de la Paix ne seraient pas assez bonasses pour donner dans le piège; aussi me recommandait-il de voir le roi seul. Cela n"e'tait pas facile; et quand j'y serais parvenu, aurais-je obtenu qu'il déposât ses diamants sans consulter la reine? La commission était inexécutable et par conséquent une maladresse. Il fallut bien me résoudre à la remplir. J'allai chez le roi à l'heure où je savais que, seul dans sa chambre, il faisait sa sieste. On allait et venait du dehors dans sa maison assez librement et sans étiquette. J'y étais très connu de son monde; je parvins donc sans difticulté dans sa chambre. Je le trouvai sur pied et je lui communiquai à bout portant la dépèche du ministre. Le roi ne me parut nullement étonné, me remercia, me dit que dans cette attention du duc d'Otrante il voyait une nouvelle preuve de son amitié et qu'il en ferait part à la reine. L'affaire n'était pas mal engagée. La réponse du roi semblait un aveu qu'il possédait les diamants. J'allais continuer la conversation lorsqu'une porte s'ouvrit : c'était la reine et le prince de la Paix. Evidemment on leur avait annoncé mon arrivée; ils accouraient au secours du roi.
Il leur dit de suite : « Voilà M. le préfet qui vient de me comf muniquer une lettre de M. le duc d'Otrante...
t — Oh! c'est un de nos amis, M. le duc d'Otrante, interf rompit la reine.
c — Il craint, continua le roi, que des filous ne viennent € nous prendre nos diamants.
« — Nos diamants! reprit la reine. Eh! mon Dieu, nous n'en f avons pas. Et, s'adressant à moi : « Monsieur le préfet, vous f m'avez vu quelques parures, c'est tout ce que nous possédons. « Elles sont à moi. Nous n'avons rien emporté des diamants t de la couronne. »
Le roi dit alors comme sa femme. Tous les deux à l'envi s'épuisèrent en remerciements des aimables attentions de ce bon duc d'Otrante et me déclarèrent qu'ils n'avaient nulle crainte des voleurs. Le prince de la Paix prit la liberté de confirmer leurs dires par son témoignage. Ils jouèrent parfaite-
ment la comédie et me mystifièrent ainsi que le ministre. Je lui rendis compte et je n'entendis plus parler de cette affaire (i).
Maigre' les politesses qu'on me faisait à cette cour, je savais qu'on ne m'y aimait pas. Conventionnel et votant, on m'y regardait comme un ennemi déclaré de tous les Bourbons. On ne me trouvait pas assez courtisan. On montrait plus de confiance à des gens qui, sous un masque obséquieux et flatteur, recevaient leur argent et les trahissaient. Cependant, je ne leur fis point de tracasseries, et j'eus tous les égards dus à leur triste situation.
Le prince de la Paix, auquel l'histoire reproche d'avoir le plus contribué aux malheurs de son maître, avait eu vers la fin de sa carrière un éclair de résolution et d'énergie. Il avait décidé Charles IV à imiter la cour de Portugal et à se réfugier en Amérique. Toutes les dispositions étaient faites. Le secret était nécessaire, le roi Lavait promis ; il ne put s'empêcher d'en parler à son confesseur; alors tout fut perdu. «. Voyez ce que « c'est, me dit le prince en me racontant cet événement, d'avoir « affaire à un prince faible. Si le roi m'avait tenu le secret, nous « n'en serions pas réduits à cette triste extrémité. » Le prince se flattait, mais je ne le contredis pas. Ce furent les armements faits publiquement pour protéger la retraite du roi qui firent éclater l'insurrection d'Aranjuez et manquer le projet.
La reine d'Étrurie n'avait pas suivi ses père et mère à Marseille. Elle partit de Compiègne pour aller à Nice; elle passa à Aix. Quelque temps après, accusée d'intrigues avec l'Angleterre, elle fut envoyée à Rome pour faire pénitence. Son fils fut confié à son aïeul Charles IV. Ce jeune prince, d'une jolie figure, avait de la vivacité, des saillies et prenait plaisir à se moquer de son oncle François-de-Paule et à lui faire des espiègleries. Les maîtres désespéraient de celui-ci et disaient du bien de l'autre.
(1) A la mort du roi Cliarles IV à Rome, en 1819, les journaux ont publié i|ue ses diamants et ses perles avaient été mis sous scellés et qu'ils avaient une valeur immense.
Quant au prince de la Paix, il paraît certain qu'il ne vît à Paris (1843) i|uc d'une pension de 6 000 francs que lui fait Louis-Philippe. (Note de Thibaudeau.)