‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 79 sur 211 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Pendant le séjour de la cour d'Espagne à Marseille, l'étatmajor de l'armée de Dupont y débarqua. Deux grandes ruines se trouvaient en présence : un roi détrôné par des trahisons de famille, par son allié, son ami, voyait, dans ce port où il était prisonnier, rentrer les débris de l'armée qui avait envahi son royaume, des guerriers français vainqueurs de l'Europe, vaincus, désarmés par des Espagnols. Quel rapprochement! Quelle leçon! Le général en chef était débarqué à Toulon, et son étatmajor au lazaret de Marseille où il faisait quarantaine. J'allai officieusement l'y visiter et lui offrir mes services. Je ne connaissais particulièrement aucun de ces généraux et officiers. Ils étaient pour la plupart dans un grand dénuement. Les Espagnols les avaient dépouillés; ils avaient couru risque d'être égorgés. L'un d'eux m'adressant la parole, nous eûmes ensemble ce petit colloque :

« — Monsieur le préfet, me reconnaissez-vous?

« -^ Je n'ai pas cet honneur.

« — Le 18 fructidor, lorsque vous vîntes aux Tuileries pour « entrer à la Commission des inspecteurs de la Salle des Cinq- « Cents, c'est moi qui courus après vous pour vous faire « sauver.

« — Puisque vous le dites, je dois croire que c'était votre € intention. Moi, je crus que vous vouliez m'arréter etje gagnai « le large sans vous attendre. »

C'était le général Poinsot. Les camarades lui rirent au nez, ne doutant pas que, s'il l'eût pu, il m'eût pris au collet et livré au Directoire. Pour renouveler connaissance avec moi, il n'avait pas choisi une circonstance heureuse.

La capitulation de Baylen avait profondément affligé l'Empereur. Les généraux attendaient avec une grande anxiété ce qu'il déciderait sur eux. Ils formaient deux partis, celui du général en chef Dupont, et celui du général Vedel.

En sortant du lazaret de Toulon, le général Marescot vint à Marseille où il attendait les ordres de l'Empereur. Nous nous connaissions depuis longtemps ; je l'invitai à dîner à la campagne avec les principales autorités. Au dessert, on vint demander le général Cervoni; il sortit et rentra bientôt avec un

air très soucieux qui présageait une mauvaise nouvelle et jeta de la tristesse parmi les convives. En sortant de table, il m'emmena dans une autre chambre et me montra une lettre du ministre de la Guerre qui le chargeait d'arrêter les généraux Dupont, Vedel et Marescot. Furieux de cette commission, Cervoni disait : « Pourquoi ne l'a-t-on pas donnée à la police ou à « la gendarmerie ? Comment! on veut que j'arrête des cama- « rades? » Il n'y avait pas moyen d'éluder, il fallait obéir. Nous convînmes que Cervoni, en rentrant dans le salon, préviendrait tout bas Marescot et l'emmènerait dans sa voiture, ce qui fut exécuté. La société sut bientôt le sujet de ces chuchotements et se retira péniblement affectée. Je le fus aussi de ce que cette triste aventure se fût passée chez moi. Chef de l'arme du génie^ Marescot jouissait d'une considération méritée en France et dans l'armée, tant pour son caractère moral que pour sa science. A sa modestie, à la simplicité de ses manières, à sa tournure, on l'aurait plutôt pris pour un ouvrier ou un prêtre que pour un héritier de Vauban. En attendant les ordres ultérieurs de l'Empereur, prisonnier sur parole, il habitait une campagne près de la ville. J'allais souvent le voir; il parlait avec confiance de la fatalité qui l'avait entraîné à conclure et à signer la capitulation d'une armée à laquelle il n'appartenait pas. Il avait cru que l'Empereur lui saurait gré d'avoir contribué à sauver quelques milliers de Français. Il me disait : « Qu'auriez-vous fait à ma place? » — Je lui répondais : « Pour savoir ce qu'on ferait dans une situa- « tion donnée, il faudrait s'y trouver ; encore ne pourrait-on « jurer de rien. Cependant, je crois que je n'aurais pas mis bas * l'uniforme français pour me revêtir de l'Espagnol. » C'était ce que l'Empereur pardonnait le moins. Marescot était très abattu ; il me parut manquer du courage civil qui ne se trouve pas toujours réuni au courage militaire. Il fut traduit à Paris, ainsi que Dupont. Le général passa par Marseille; à sa demande j'allai le voir. Je ne le connaissais pas autant que Marescot. 11 me fallut entendre le récit de la catastrophe; j'avais mon opinion toute faite, je n'en changeai pas.

CllAIMTRi: XVI

Elections: M. Antlioine candidat au Sénat: je suis nonnnr candidat dans la Vienne. — Siméon. niinistn^ en Westphalie. — Je vais on congé à Paris : audience de rEmpereiir sans intérêt. — Déclin de la liberté de discussion au Conseil d'Ktat. — Mes l'olations avec Fouché. — Rencontre de Talleyrand. — Les Marseillais nirconteuts de la réunion de Triestc — Cervoni nommé chef d'état-niajor du maréciial Lannes:ses adieu.x; il quitte l'arisle 1:2 avril et est tué lo :2(J par un bouletd(' canon; il est remplacé à Marseille par le général Dunmy. — Création de la noblesse; je ne constitue pas de majorât.

Les collèges électoraux furent convoqués pour de nouvelles élections. Le sénateur Barthélémy présida encore celui du département qu'il avait présidé en l'an XL Ce président ne m'était pas désagréable; il était bienveillant en général et en particulier pour moi; mais il était faible et devait nécessairement être influencé par son neveu Jourdan.

Les candidatures étaient très recherchées. Je fus assailli de recommandations, et du plus haut parage. Le sénateur Barthélémy m'apporta une lettre de la princesse Pauline qui me recommandait avec le plus vif intérêt M. de Lestang-Parade pour la candidature au Corps législatif. La princesse m'annonçait que l'Impératrice, qui s'y intéressait aussi beaucoup, allait m'écrire. Elle m'écrivit en effet dans une forme et un style tout à fait impériaux : « Monsieur le Conseiller d'État, Préfet du « département des Bouches-du-Rhône, je vous demande vos « bons offices pour M. Lestang-Parade, propriétaire dans votre « département et qui désirerait être porté candidat au Corps « législatif. La princesse Borghèse prend beaucoup d'intérêt à ï sa famille; il est digne de tout ce que vous ferez en sa t faveur, et je serai charmée que vous trouviez l'occasion de « lui être utile. A Paris, le 28 novembre 1808. Signé : José-

« PHINE. ï

M. Lestang-Parade. gentilhomme d"Aix, était un fort bon gar-

çon, peu fortuné, fait pour être législateur comme moi pour être pape, et qui cependant n'aurait pas déparé le Corps législatif; mais il avait une jolie femme qui avait beaucoup plu à la princesse Pauline^ à son dernier voyage en Provence, et qu'elle se serait volontiers attachée à Paris, si l'on avait pu y donner une position au mari. Voilà tout le secret de l'intérêt qu'on lui portait, et comment, à la Cour, on entendait le gouvernement représentatif étriqué dont on avait doté la France. Je ne doutais pas que l'Empereur, s'il eût connu ces recommandations et leurs motifs, n'eût renvoyé ces dames à leurs fuseaux. Je ne m"en mis donc nullement en peine, d'autant que, le gouvernement ne cherchant pas à influencer les élections, j'aurais eu très mauvaise grâce à m'en minier. Ces dames étaient tellement accoutumées à ce qu'on vînt au-devant de tous leurs désirs qu'elles ne doutaient de rien.

La princesse Pauline m'écrivit une autre fois : « Je vous » recommande le fils de M. de Laguy, que des raisons majeures « empêchent de se dévouer à l'état militaire. Vous ferez une « chose qui me sera très agréable en l'aidant à s'exempter ou à 1 se procurer un remplaçant. J"estime infiniment M. de Lagoy ï et je désire, si cela est possible, la réussite d'une affaire qui « l'intéresse si vivement. y> (Nice, 20 décembre.)

La princesse s'adressait bien pour demander une faveur en matière de conscription, et pour un noble, pour un riche ! Je ne sais pas pourquoi elle s'intéressait si vivement à M. de Lagoy. Elle avait fait sa connaissance dans son voyage de 4807 à Aix; c'était un amateur éclairé des arts, il avait des collections précieuses.

Le sénateur Barthélémy, qui, certainement, avait promis à ces dames d'appuyer leur candidat, ne s'en occupa pas plus que moi; il travaillait d'ailleurs pour sa famille.

Siméon désirait être nommé candidat au Sénat et se mit sur les rangs. Il m'écrivit de Cassel :

« Quel que soit le sort des élections, faites-le moi connaître. <• Je prends toujours à ce pays un vif intérêt, et si j'avais le « choix du lieu où je dois mourir, c'est dans le doux climat où « je suis né que je voudrais passer mes derniers jours. Voici

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