‹ Mémoires de A.-C. Thibaudeau, 1799-1815Chapitre 84 sur 211 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Affaires religieuses. — Esprit du clergé. — Le Pape conduit de Grenoble à Savonc. — Je vais en congé à l'aiis. — Confidences de Joséphine sur son divorce. — Elle me prédit que l'Empereur ruê laissera k Marseille. — Mariage avec Marie-Louise; froideur de la cour et de la ville; incendie au bal Sciiwarzenberg. — Mort de l'arciievêque d'Aix. — Disgrâce de Fouclii-; remplacé par Savary; déception de Si-monville. — Allaire des lettres de l'Empereur à Fouclié; il vient dans sa sénatorerie d'Aix. — Les autorités vont le visiter. — Causes de sa disgrâce.

Après que le Pape fut venu sacrer l'Empereur, la paix religieuse parut inébranlable. Les prêtres, soumis à l'Empire, chantaient les louanges du restaurateur de l'autel. Jamais, disaient-ils dans leurs mandements et dans la chaire, l'Église n'avait eu un plus auguste protecteur, ni l'État un prince plus magnanime. Il n'y avait plus en France de dissidences religieuses capables d'agiter les esprits ni d'inquiéter le Gouvernement; elle jouissait du calme le plus parfait. Les prêtres, en général, semblaient ne demander qu'un traitement raisonnable, la réparation et l'ameublement de leurs églises et de leurs presbytères. Fidèle à son esprit, le clergé essayait bien de faire revivre des institutions religieuses abolies par la Révolution, de s'immiscer dans la direction des établissements de charité et de l'instruction publique, mais il n'attaquait pas les institutions civiles et politiques. Dans mon département, le prêtre Servat, seul, s'était permis, en 1806, une incartade à Arles. Il y en eut encore un qui, prêchant à Marseille le jour delà Saint-Napoléon, devant les autorités civiles et militaires, fit une longue et sotte diatribe contre la Révolution et la philosophie. La plupart de ses auditeurs officiels étaient philosophes ou révolutionnaires. Le général Cervoni perdit patience et se leva en disant assez haut : « On ne peut pas tenir à cela »; il tourna son siège et le dos au prédicateur pendant le reste de son discours. L'arche-

vêque lui donna une mercuriale. Ces inconvenances ne se renouvelèrent plus.

De son côté. l'Empereur, satisfait de la conduite du clergé, ne paraissait pas redouter ses velléités d'ambition, et même lui laissait prendre une certaine influence dans les choses séculières. Le grand-maître de l'Université, Fontanes, donnait aux prêtres des emplois dans l'instruction publique. Un décret autorisa les évèqucs à faire des visites dans les écoles et les lycées. En ce qui dépendait de moi, je ne suivais pas cette impulsion. J'avais d'autres principes. Sans exclure absolument les prêtres de toute participation aux affaires temporelles où leur concours pouvait èlre utile, j'avais soin seulement de ne les y admettre qu'en minorité.

L'ailiance du trône et de Fautel ne fut pas de longue durée. Le démon de l'ambition et de la cupidité l'eut bientôt rompue et souffla le feu de la discorde. Dans des temps peu éloignés, on avait vu le trône et la tiare aux prises et en guerre, sans que l'État en eût été ébranlé, ni même dangereusement troublé. Dans ces querelles, la religion n'était le plus souvent qu'un prétexte. Comme celles des princes entre eux, elles se terminaient tôt ou tard par quelques concessions et des traités. Le clergé français fit cause commune avec plusieurs rois contre les prétentions du Pape; il fut fidèle à Louis XIV. Pourquoi fut-il donc ultramontain sous Napoléon? Parce que le clergé était l'adversaire irréconciliable de la Révolution qui lui avait enlevé son existence politique et qui l'avait dépouillé de ses richesses, et qu'il regardait Napoléon comme le représentant de cette révolution. S'il avait relevé le clergé, c'était surtout comme un auxiliaire du pouvoir; le clergé n'avait accepté le marché que comme une pierre d'attente pour une restauration complète. Il savait que l'Empereur n'était pas, ainsi qu'il l'avait dit à une députation de la ville de Rome, le fds aîné de l'Église, qu'il avait fait le mahométan en Egypte, qu'il ne lui rendrait jamais ses biens ni son influence dans les atfaires d'État. Par le Concordat de 1801, les prêtres avaient été remis à peu près dans la même situation que sous la Constitution de 1791; ils n'étaient plus que des salariés de la nation.

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Lorsque la guerre éclata entre le Pape et l'Empereur, quel lien pouvait attacher les prêtres à sa cause? La religion? C'était pour eux un mécréant. L'intérêt? L'I^^mpereur ne leur promettait ni richesses, ni autorité et, en s'emparant de la souveraineté de Home, il portait la main à l'encensoir. Sous Louis XIV, le clergé était un pouvoir politique, ayant en lui-même ses garanties. Sous Napoléon, le clergé n'était rien politiquement. Il ne pouvait être quelipie chose que par son union intime avec le chef de l'Église. Toutes les analogies, tous les intérêts attiraient le clergé vers la cour de Rome. 11 fit donc cause commune avec le Pape. En agissant autrement, il se serait trahi luimôme. Comment le Pape excommunia-t-il l'Empereur après l'avoir sacré? Comment le clergé défectionna-t-il, après l'avoir exalté jusqu'aux nues? Conquérir les domaines de l'Eglise, ce n'était pas attenter à sa puissance spirituelle et à la religion. Tout cela était bien dit; mais les opinions et les mœurs étaient changées. On n'était plus aux premiers temps de l'Église. Le vicaire du Christ n'était plus un simple pêcheur. Les prêtres n'étaient plus des hommes glorieux ou contents de leur pauvreté. Le clergé était tout imprégné de l'esprit du monde et des mœurs du siècle. Il était naturel que le Pape ne se résignât pas à la perte de ses États, qu'il soulevât toute sa milice contre son spoliateur, qu'il employât les seules armes en son pouvoir, les protestations, les anathèmes, le soulèvement de tous les mécontents et la révolte des sujets, qu'il retirât sa main de celui qui le frappait, et qu'il se jetât dans les bras des puissances coalisées contre l'ennemi commun. La persévérance tant admirée de Pie VII fut autant l'ouvrage de la politique européenne, des cabinets protestants et catholiques, peut-être même des Turcs, que de son propre caractère. Pour la cour de Rome, il ne s'agissait plus d'amener l'Empereur à composition par refus de bulles, d'institutions canoniques et l'interruption des rapports spirituels. Elle avait des prétentions bien plus sérieuses. Elle voulait faire concourir la religion au renversement de Napoléon et à la contre-révolution. En Finance, les esprits n'étaient pas disposés à s'enflammer pour la religion ; mais les indifférents, que les prestiges de la gloire n'aveuglaient

pas au point d'approuver le mal comme le bien, blâmaient les rigueurs inutiles exercées envers un vieillard. Les dévots étaient indignés de voir le chef de l'Église captif, mené de ville en ville. Les royalistes et les mécontents de toute espèce en prenaient occasion de s'exhaler contre l'Empereur; beaucoup de prêtres ne l'appelaient plus que l'Antéchrist. Lorsqu'il était comblé des faveurs de la fortune, un orage de cette espèce ne pouvait l'ébranler; mais, réuni aux autres embarras qu'amenèrent les revers, il contribua à la catastrophe qui les suivit.

Je pensais plus que jamais que Napoléon avait commis une grande faute en faisant le Concordat, et qu'il lui aurait été plus facile de ne pas se donner une chaîne que de la briser après l'avoir forgée. Plus les prêtres et leurs partisans s'agitaient, plus son orgueil était irrité. On exilait, on arrêtait des cardinaux et des prêtres pour leurs relations avec le Pape. Cette persécution faisait plus de bruit qu'elle ne produisait d'effet; le clergé ne tramait pas moins dans l'ombre, et jusque dans les prisons d'Étatj où l'opinion ne voyait que des victimes d'un sentiment honorable ou excusable.

La dernière fois que j'avais vu l'Empereur, en me parlant de mon département il me parut très irrité contre le clergé et me dit de l'archevêque : « C'est un vieux renard et un athée. » Renard, je le concédai ; athée, je me permis d'en douter; l'Empereur persista. Il gardait rancune à l'archevêque de ce qu'à son retour du couronnement il était allé à Coppet voir M. Necker qu'il admirait au point d'avoir son portrait dans son alcôve.

Enlevé de Rome, le Pape, dont il semblait qu'on ne savait que faire, avait été conduit à Grenoble. L'Empereur ordonna qu'on le ramenât à Savone. Il coucha à Orange. Etienne, ancien évêque constitutionnel, maintenant curé, vint avec son clergé se jeter à ses pieds. A Avignon, l'évêque, aussi constitutionnel, vint également avec son clergé lui rendre les mêmes hommages. A Aix, le clergé fut moins hardi, quatre ou cinq prêtres seulement allèrent le voir. Un chanoine lui demanda ses ordres pour l'archevêque qui, par hasard ou exprès, se trouvait à Marseille. « Faites-lui mes compliments, » répondit sèchement le

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Pape. Après avoir demandé au colonel de gendarmerie, Boisard, qui l'accompagnait, son agrément, il donna du balcon de son auberge sa bénédiction au peuple rassemblé sur le Cours. A Marseille, dès qu'on apprit qu'il était à Aix, les dévots et les dévotes louèrent tous les voiturins; le Pape était parti quand ils arrivèrent. Il passa une heure à la (ialinière où le ci-devant seigneur le reçut avec des transports de joie. Des mouleurs en plâtre débitèrent beaucoup de médailles à son effigie. Les autorités ne mirent aucun obstacle à ces démonstrations ; elles n'avaient pas été prévenues du passage du Pape. Le colonel Boisard avait des égards respectueux pour son prisonnier. Le Pape disait : « Je suis fâché d'avoir des contestations avec « l'Empereur, mais cela ne m'empêche pas de l'aimer. » Pendant une nuit que le Pape passa à Nice, les habitants illuminèrent.

Nous nous décidâmes à mettre notre fds dans un lycée à Paris pour y continuer ses études. Ma femme l'y conduisit pour présider elle-même à cet arrangement. Elle y prolongea son séjour. Je résolus d'aller la chercher et d'essayer encore si je ne pourrais pas obtenir de sortir de Marseille. J'obtins un congé au commencement de 48dO.

Depuis près de six ans que j'étais à Marseille, je n'avais vu Joséphine que rarement dans mes voyages à Paris. Impératrice, au faîte des grandeurs, elle m'avait toujours témoigné de la bienveillance, mais elle ne m'avait plus parlé d'elle, ni des affaires auxquelles, depuis mon absence, j'étais étranger. J'allai la voir à la Malmaison, où elle s'était retirée depuis son divorce. Soit qu'elle eût besoin d'épancher son âme, soit que ma présence renouvelât le souvenir de ses anciennes confidences, en me revoyant elle fut vivement émue et elle m'emmena dans un salon où nous eûmes l'entretien suivant :

» — Eh bien ! mon cher Thibaudeau, vous le voyez, ils en « sont venus à leurs fins... (des larmes linterrompirentj.

"i — Vous avez au moins la consolation Je vous retirer avec « les regrets de la nation et l'attachement de tous les gens de I bien...

1 — Je Tespère. Le ciel m'est témoin que ce n'est pas pour « moi que je soulFre. Mon Dieu ! je serai plus heureuse dans ma « retraite que je ne l'étais sur le trône. D'ailleurs, étais-je née a pour Y monter? Le hasard in'y avait élevée, il m'en a fait ï descendre. J'y ai fait tout le bien que j'ai pu. Ce n'est pas ma « faute si je n'en ai pas fait davantage.

« — On vous rend bien cette justice.

« — Mais c'est pour l'Empereur que je tremble. Qui sait où « l'ambition et sa vanité sont capables de le porter ? Je vous « l'ai prédit, et depuis longtemps,, les flatteurs le perdront. « Vous le voyez : c'est à qui lui donnera une femme. Encore si « on lui donnait une Française, une bonne et honnête per- « sonne! En manque-t-il donc? S'il lui faut une grande dame, « n'y a-t-il pas des Montmorency, des familles aussi nobles que « toutes les princesses de l'Europe? Il ne s'agit que d'avoir des « héritiers. Eh bien ! la dernière des bourgeoises est bonne « pour cela si elle est bien élevée. Elle serait plus agréable à la « nation qu'une archiduchesse. Ils parlent d'une Russe, d'une « Autrichienne ; vous savez mieux que moi ce que l'alliance « de l'Autriche a coûté à la France. Il a ici la fdle de Lucien, sa « nièce ; elle est très bien. Tout est ])on, tout, excepté une « étrangère. Je le lui ai dit, mais cela ne servira de rien. Gela « ne fait pas le compte des courtisans.

« — Je suis tout à fait de votre avis. Une Française, c'est ce « qu'il y aurait de mieux ; mais cela ne satisfait pas l'orgueil « de l'Empereur et ne s'accorde pas avec sa politique. Il « méprise trop ces idées bourgeoises. Que vous a-t-il répondu?

« — Il a battu la campagne. Il a parlé de l'intérêt de l'Etat, « de la France, de sa politique, et m'a fermé la bouche en me « disant qu'il savait mieux que moi ce qu'il convenait de faire.

« — On s'est adressé à toutes les cours, vous ne l'ignorez « pas. II épousera une étrangère, un nom, une race.

« — Je ne le vois que trop. Puisse cette alliance ne pas lui « être funeste! Je ne peux me défendre de tristes pressenti-

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« ments. Une étrangère! KUe livrera les secrets de l'Etat, elle le « trahira, elle l'empoisonnera.

« — ^'ous poussez les choses trop à l'extrême. Ce n'est pas « là ce que je crains ; mais la France se trouvera engagée dans « la politique d'une famille étrangère. S'il épousait une petite « nièce de Marie-Antoinelte, que deviendrait ce qui reste de la « Révolution? Je préférerais encore une Husse. N'y a-t-il pas « d'ailleurs en Allemagne de petites princesses aussi nobles?

« — Vous n'avez pas d'idée comme il méprise tout cela; il « en est au point de croire qu'il n'y a rien d'assez élevé pour « lui. Enfin, je n'ai plus que des vœux à faire. J'ai rempli ma « tâche ; je crois avoir tout fait pour contribuer à son bonheur, « j'en ai été bien mal récompensée. Gomment toute sa famille « s'est-elle conduite envers moi? Que d'intrigues dont j'ai été « témoin ! Que d'humiliations j'ai supportées ! Des gens qui se « disaient nos amis ont été les plus acharnés contre moi. Fou- « ché a été un des plus actifs auprès de l'Empereur. On m'a « tout caché jusqu'au dernier moment. Je vous l'avoue, j'ai été I ulcérée de cette indignité. L'avais-je mérité? Bonaparte « savait bien, ils savaient bien tous que je n'aurais pas d'autre 1 volonté que la sienne. Croyaient-ils que j'aurais assez peu de « dignité pour essayer de rester la femme d'un homme qui vou- « lait me renvoyer? J'aurais préféré la plus affreuse misère. Et vx mes enfants, quel rôle leur a-t-on fait jouer ? La nation peut- « elle être dupe de toutes ces comédies? Eugène voulait don- <ï ner sa démission, se retirer; c'est moi qui l'en ai empêché. Il t a fait le plus cruel de tous les sacrifices... Mais je ne vous « parle que de moi. Et vous et votre femme^ comment vous « trouvez-vous ? Êtes-vous contents, heureux ?

<t — Qui peut penser à soi lorsqu'il s'agit de si grands inté- « rets? Je suis trop affligé de votre situation, trop inquiet de « l'avenir de la France pour songer à autre chose.

« — J'irai peut-être vous voir à Marseille.

» — C'est le plus grand plaisir que vous puissiez nous ï faire.

« — Y êtes-vous bien "'

« — Non, j'y ai eu beaucoup de désagréments. J'y ai servi

« l'Empereur, j'ose le dire, avec un rare dévouement. On m'a « abreuvé de tracasseries et de dénonciations.

« — Je le sais, mais TEmpereur vous estime.

« — J'aime à le croire; cependant il ne m'a pas bien traité. « Il a comblé tous mes collègues, et moi je n'ai pas reçu de lui « la moindre satisfaction. Je vous avoue que je suis très dégoûté. « Je demande à rentrer au Conseil d"Etat pour vivre ici tran- « quille avec quelques amis et soigner l'éducation de mon fils .

« — Vous ne l'obtiendrez pas. Vous avez la réputation d'un « caractère qui ne convient pas aux courtisans, ni à TEmpe- « reur. Il ne faut ici que des flatteurs. Allez, mon cher, restez « tranquille à Marseille^ loin de tout ce monde-là. Tâchez d"ar- « ranger votre fortune. Si je voyage, j'irai vous voir. »

Malgré ce conseil, je résolus de faire une dernière tentative auprès de l'Empereur. Étais-je assez dégoûté de préfecture pour désirer si ardemment de revenir à Paris, même comme simple conseiller d'État et pour sacrifier un traitement de 50000 francs ! Dans une audience, j'exprimai à l'Empereur mon désir de rentrer au Conseil, soit avec une occupation particulière, s'il voulait me la donner^ soit sans cela pour que je puisse au moins acquérir le titre de conseiller d'État à vie. Il me répondit : « Oui, je « trouve très bien qu'un conseiller d'État qui a été comme vous « préfet pendant six ans rentre au Conseil et y apporte son « expérience. Parlez-en au duc de Bassano. » C'était précisément l'époque où l'on allait arrêter la liste trimestrielle du Conseil. Le duc m'y porta en service ordinaire. Lorsqu'il présenta la liste à l'Empereur, il raya mon nom en disant : « Il « sera plus utile à Marseille. » Ainsi se réalisa la prédiction de Joséphine.

J'informai Siméon de ma déconvenue. Il me répondit : « J'es- « pérais que vos projets auraient plus de succès, mais je vois « que de plus jeunes ont plus de bonheur. Vous seriez mieux à « Paris, vous n'êtes pas mal à Marseille. Puisqu'on veut vous y « laisser, il faut bien que vous y restiez. Il en est ainsi de moi « pour Cassel. Je n'ai jamais voulu prêter de sarment au Roi. « afin de rester conseiller d'État de l'Empereur. A Erfurt. il « avait dit au Roi qui voulait que je passasse définitivement à

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« son service, que j'avais deux carrières et que je devais les

« conserver toutes deux. A la fiu de septembre dernier, j'avais

a écrit à l'Empereur pour lui exprimer le vœu de rester son

<i sujet et le prier d'accorder à mes services dont je lui pré-

» sentais le tableau, une récompense. On m'a dit que ma lettre

« n'avait pas été mal accueillie. En février je lui ai encore écrit

« pour le prier de me rappeler s'il ne me jui^eait plus utile ici,

« et pour lui demander un brevet de conseiller d'État à vie. La

« réponse est de mefTacer de la liste des conseillers d'État.

a L'Empereur ne veut donc plus de moi, et, bon gré mal gré, il

« me faudra devenir Westphalien. Il en est ainsi du général

« Launay, mon gendre. Il l'est devenu sur la demande qu'à son

« insu le Roi en a faite à l'Empereur, et sans qu'il eût ni le

» projet, ni le désir de quitter le service de la France et de perdre

I le fruit et l'honneur de quatorze campagnes et de plusieurs

ï belles actions. On n'évite pas son sort. Maintenant, que voulez-

« vous que je fasse? Quand j'avais deux carrières, je pouvais

» choisir. A présent que je n'en ai qu'une, faut-il bien que je

« la suive. Que serais-je à Paris ? Sans que je sache l'avoir

« mérité, on m'y a tout ôté. Tout ce que j'ai fait aux Cinq-Cents,

« au Tribunat, au Conseil d'État est oubhé et sans récompense

« et sans espérance. Je n'ai point d'alternative et je ne puis que

« rester. Les Français ne perdent jamais l'esprit de retour. Mon

« désir est d'obtenir dans deux ou trois ans une pension de

« retraite et d'aller mourir en France. J'y reverrai mes amis,

« mes collègues, tous mieux traités que moi ; mais je sais que

» les souverains ne peuvent pas être justes envers tout le monde,

« et je n'impute qu'à ma mauvaise fortune les rigueurs que

<' j'éprouve. Westphalien par force, je n'en serai pas moins

(' Français d'origine et de cœur et dévoué à l'Empereur que j'ai

« servi de mon mieux dans les occasions quej'en ai eues. Moins

« on est heureux, mieux on aime ses amis. Notre amie

« (Mme Devaines), vous et deux ou trois autres êtes le seul bien

« qui me reste. » (Lettre du 3 mars 1810.)

M. de Jouques, sous-préfet d'Aix, se trouva en même temps que moi en congé à Paris. L'ambition l'avait gagné. Il poursuivait une préfecture, un titre. Il avait tout ce qu'il fallait pour

y prétendre, naissance, fortune, expérience de l'administration. Je le secondais de tous mes moyens. Les puissances étaient bien disposées, le ministre Montalivet lui montra de la bienveillance. Le moment n'était pas venu ; je laissai M. de Jouques à Paris, il n'obtint que le titre de baron. Pour le fds aîné d'un marquis, c'était une mince faveur ; il n'en fut pas moins reconnaissant. Pour se grandir, il portait la tête haute et raide. L'Empereur le remarqua et le baptisa du nom de Colloredo. C'est du moins ce que me maniJa malignement son bonhomme de compatriote, M. de Saint-Vincent.

J'étais sur le point de partir de Paris lorsque la convention de mariage de Napoléon avec Marie-Louise fut signée. Ma femme désirait beaucoup assister à la noce impériale; c'était un spectacle assez curieux. Je demandais et j'obtins une prorogation de congé. Invité comme conseiller d'État, j'assistai au mariage civil dans la galerie de Saint-CIoud. Je me trouvai placé auprès du maréchal Masséna. Il était du petit nombre des hommes de la Révolution que les honneurs n'avaient pas trop changés et me témoignait quelque amitié. En attendant la cérémonie, il me racontait des traits marquants de ses campagnes, et comment il avait eu le malheur de perdre un œil dans une partie de chasse impériale, lui qui, disait-il avec une rage concentrée, avait été invulnérable sur tant de champs de bataille. Il était aussi peu que moi partisan de ce mariage avec une Autrichienne. Nous échangeâmes maintes plaisanteries pendant la cérémonie, qui fut froide et triste comme un enteri ement.

Pour mon compte, j'en avais assez. Je ne jugeai pas à propos d'aller le lendemain m'entasser dans la galerie du Louvre pour le mariage religieux. Ma femme s'y rendit, j'aimai mieux me faire peuple et rester libre sur le pavé. Je me tins aux Champs Élysées pour voir l'entrée du cortège impérial; il fut réellement magnifique. Je circulai pour observer le public attiré simplement par la curiosité : il ne témoigna ni enthousiasme ni joie.

Parmi les hauts fonctionnaires, je n'étais pas le seul qui montrât de la froideur pour cette alliance et qui conçût des inquiétudes. L'instinct et le raisonnement ne présageaient rien

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de bon aux hommes de la Révolution. Fouché s'en expliquait ouvertement avec moi. Dans l'altitude de Gambacérès, malgié sa prudence^, je voyais de l'embarras et du malaise. On parut reprendre quelque sécurité lorsqu'on vit ces deu.x personnages, conventionnels et votants, décorés d'ordres autrichiens, et que l'empereur François écrivit à son gendre pour dissiper les alarmes. Sémonville et Fouché mattestèrent avoir vu la lettre et m'en apportèrent des phrases très rassurantes. Fatigué de la fausse position dans laquelle j'étais à Paris, je retournai à Marseille. Sans cela, il est probable que ma femme et moi nous nous serions trouvés à la frte de l'ambassadeur Schwarzenberg.

Mme Devaines m'écrivit : « Ce fatal bal, qui a causé tant de « malheur et qui pouvait mettre la France dans un deuil incal- « culable, m'a laissé une impression de tristesse que je n'ai « pas encore pu surmonter. Heureusement l'Empereur se porte « bien. Il s'est conduit admirablement dans cette funeste nuit; « l'Impératrice a été emmenée assez à temps pour n'être pas « effrayée d'un spectacle qui aurait pu être nuisible à sa gros- « sesse ; car il parait sûr qu'elle est grosse, ce qui est un véri- « table bonheur. J'ai été ravie de vous savoir à Marseille au « moment où j'ai appris cet événement; sans cela, vous et votre t femme vous y auriez été; et qui sait comment vous vous en « seriez tirés? »

L'archevêque était sérieusement malade à Aix; je faisais demander souvent de ses nouvelles. Il m'écrivit : « Je suis bien « reconnaissant de l'intérêt que vous prenez, ainsi (]ue Madame, « à ma maladie. J'étais Ijien sûr de votre attachement. Une con- « solation bien grande pour moi dans mon état, c'est de voir « tous les témoignages d'affection que je reçois continuellement t de mes diocésains. Je prie le Seigneur d'être lui-même leur « récompense et de les combler doses bénédictions. Soyez heu- • reux, monsieur, c'est le vœu que formera pour vous jusqu'à « son dernier soupir votre fidèle serviteur. »

Ayant appris qu'il était en danger et ne pouvant aller lui lendre mes derniers devoirs, je lui envoyai ma femme pour laquelle il avait de l'estime. Il fut très touché de cette attention. « Je vous prie, lui dit-il, de témoigner à votre mari tout le

» regret que j'éprouve de le quitter sans le revoir. Assurez-le « que je suis plein de reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour « mon église. Madame, je vous recommande mes prêtres, soyez « leur protectrice auprès de M. le Préfet. »

Il mourut (20 août 1810) en chrétien et en prêtre, sans faiblesse ni momerie, conservant jusqu'au dernier moment de la force d'âme, âgé de soixante-quinze ans. Avant sa mort, le chapitre s'était occupé de ses funérailles, probablement d'accord avec lui, et avait demandé qu'il fût enterré dans la cathédrale. L'Empereur le refusa et gronda le ministre des Cultes (M. Bigot de l'réameneu) pour lui en avoir fait la proposition. M. de Gicé n'avait point de fortune ; il n'en fit pas moins un testament. Il légua à M. Baftier, président de la cour d'appel, vingt-cinq bouteilles de vin, cinquante à M. Dubreuil, ancien avocat^ un fauteuil à son grand vicaire Blanche, du sucre et du café à une religieuse, à son valet de chambre son mobilier d'Aix et de Marseille, à la charge de payer des legs excédant la valeur de ce mobilier qui ne valait pas grand chose, enfin aux hospices d'Aix 60000 francs, montant d'une vieille créance dont il n'avait jamais pu tirer un sou.

Lorsque Fouché eut échoué dans son projet de réunion des ministères de l'Intérieur et de la PoUcC;, son crédit me parut plus que jamais ébranlé. Il ne le croyait pas et je le laissai, en 1809, plein de confiance. Quand je vins à Paris en ISIO, je ne fus pas lungteuips à m'apercevoir que ses ennemis le travaillaient activement. C'était Semonville. le duc de Bassano, le duc de Rovigo, DuboiSj préfet de police, Fiévée, etc., etc. Rovigo disait hautement : « Je le ferai sauler ou j'y perdrai la tête. » Sur le pied de l'amitié et familier avec les deux premiers, je n'étais pas cependant dans leur confidence, mais j'étais, sans le rechercher, témoin journalier de leurs intrigues. Les femmes s'en mêlaient et étaient quelquefois peu discrètes. Le duc et la duchesse de Ba^saiio prenaient le plus vif intérêt à Semonville qui leur faisait une cour assidue. Ses alfaires passaient pour être dérangées. Sénateur avec une sénatorerie, eritouré d'amis puissants et riches, il me pria, inoi,paui^re préfet, de lui prêter

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