CHAPITRE XIV
Marseille. J’en écrivis à Simeon ; il me répondit : « Mon opinion « est que M. Anthoine menacera longtemps de sa démission « avant de la donner. Il calculera que la mairie est un moyen « de se faire proposer comme candidat au Sénat pour la pro- « chaîne élection; il ne voudra pas la perdre. Il calculera « encore que les services réels ou présumés dans cette place « fournissent un motif aux sollicitations que ses illustres « parents peuvent faire pour que l'Empereur l’appelle au Sénat « de son propre mouvement; que s’il donnait sa démission, il « déplairait probablement à Sa Majesté qui ne récompenserait « pas un démissionnaire. Je crois donc que vous jouirez long- « temps de M. Anthoine comme maire; son intérêt n’est pas « d’abandonner la place. Il lui est même plus avantageux de « fatiguer le gouvernement de ses prétentions; car on peut, pour « s’en débarrasser, le placer au Sénat, au lieu qu’on l’oubliera, « s’il se retire et s’il ne fait plus parler de lui. »
— « Votre maire parle toujours de sa retraite et propose sa « succession. Je sais qu’il a témoigné à M. de Panisse le désir « de la lui transmettre. M. de Panisse n’en veut pas, par mille « excellentes raisons, et prie qu’on détourne de lui cette charge « et cet honneur. Il lui serait impossible d’accepter; il faut lui « épargner le désagrément de refuser. On m’écrit sur cela « comme s’il s’agissait déjà du remplacement de M. Anthoine. « Ce n’est pas de sa démission que l’on parle, mais du renou- « vellement périodique des maires ; il n’est pas exclusif de « confirmation, et je persiste à croire que M. Anthoine restera « jusqu’à ce qu’il ait obtenu une autre place. »
Le renouvellement périodique des maires étant arrivé, j’eus à présenter une liste de candidats. Certes, j’avais fait une assez triste épreuve de l’administration et du caractère de M. Anthoine; il s’était déclaré mon ennemi. Précisément par cette raison et pour qu’on ne m’imputât pas d’agir dans mon intérêt personnel, par considération aussi pour sa famille qui désirait sa réélection, je présentai M. Anthoine en première ligne pour la mairie de Marseille. Dans l’incertitude de sa nomination, il disait qu'il en avait assez, qu’il n’en voulait plus, et qu’il proposait, pour le remplacer, M. de Panisse.
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M. de Panisse était un de ces nobles d’Aix qui daignaient se mésallier avec de riches héritières du négoce de Marseille. Il avait épousé INI lie Borelly, peu favorisée des dons de la nature, mais qui lui avait apporté, outre le beau château de ce nom, une grande fortune. Homme de bonnes manières, d’une extrême politesse, d’une grande réserve, il était à la tête d’une petite société composée d’une poignée de nobles et de quelques bourgeois singeant la noblesse, et qui se croyait dépositaire des traditions de l’ancienne lionne compagnie, voire même de la vieille monarchie. Cependant, à très peu d’exceptions près, ce petit monde d'élite venait très exactement à la préfecture faire sa cour et en partager les plaisirs. M. de Panisse en donnait l’exemple. J'avais pour lui les égards dus à sa position sociale ; il en profitait, à l’occasion, pour ses intérêts particuliers et afin de rendre service. Du reste, il ne montrait aucune ambition et paraissait préférer sa tranquillité personnelle à l’exercice de fonctions publiques. M. Anthoine, dont le but était d’arriver au Sénat, et à qui ses alliances semblaient devoir assurer tôt ou tard cette faveur, fut réélu, accepta et resta maire.
La princesse Pauline vint aux eaux de Gréoux (1) pour sa santé ; elle était réellement malade. Elle arriva à Aix; elle n’avait pas été annoncée officiellement; elle ne fut pas moins l’objet d’hommages et de soins officieux. Elle avait à sa suite MM. Auguste de Forbins, son chambellan, Montbreton, son écuyer, Peyre, son médecin, Mme de Brehan, sa dame d'honneur, Mme Millot, sa lectrice, etc. M. de Forbin étant du pays, se trouvait sur son terrain ; ses compatriotes secondèrent avec empressement ses vues pour amuser sa belle princesse et lui faire les honneurs de la ville. Elle y était précisément à l’époque de la Fête-Dieu. On lui fit la galanterie d’une représentation de ces diableries inventées par le roi René. Je crois même qu’elle contribua de sa bourse à la dépense qui n’était pas portée au budget, et que, malgré son amour fraternel, l’Empereur aurait difficilement approuvée, car il n’entendait pas que les voyages des personnes de sa famille fussent à charge aux localités.
(1) Canton de Riez (Basses-Alpes).