CHAPITRE XlV
« pas répondu à cette lettre, ne voulant ni l’exalter davantage « ni le refroidir. Et c’est sa mort qu’il a apprise! Ils sont au « désespoir. Hélas ! Il va y avoir bien des larmes versées, s’il « faut en croire ce que l’on dit. Nous attendons, cette semaine,
« cette bonne Impératrice; j’ai vu des lettres de Mayence qui « disent qu’elle se désole de s’éloigner de l’Empereur. Cela me « parait très croyable ; j’en ferais autant à sa place. »
Tout annonçait la paix. Siméon m’écrivait : « Nous en avons « de grandes espérances ; nous les fondons sur l’armistice « demandé par les Russes et sur la conviction où ils doivent « être que nous sommes plus forts et plus habiles qu’eux. Appa- « reinment, ils ne voudront pas que nous allions jusqu’à « Riga. »
La paix fut conclue à Tilsit (1); ltegnaud de Saint-Jeand’Angély m’écrivit : « Qu’en dis-tu de ces victoires, de cet « armistice, de cette paix? Magnas ab integro... En attendant,
« nos coteries de Paris sont indignes, et tous les intérêts souf- « frants clabaudent, parce qu’il n’y a rien au fond des cœurs en « faveur de l’administration et du gouvernement. »
Le jugement était sévère. Était-il juste? Vu la position de celui qui le portait, il faut bien le croire.
D’un autre côté, Mme Devaines, qui avait déploré si amèrement les malheurs de la guerre, était dans l’enthousiasme et m’écrivait : « La voilà, cette paix si désirée ! Elle est assez « belle. Les Anglais doivent être enragés et le roi de Prusse « bien honteux de ne rentrer dans ses États qu’en considéra- « tion de l'empereur de Russie. C’est une incroyable chose que « tout ce qui s’est passé depuis dix mois ; et l’on ne peut se « lasser d’admirer le génie de l’Empereur. Si les puissances de « l’Europe voulaient bien se persuader qu’elles perdront « quelque chose toutes les fois qu’elles voudront se mesurer « avec lui, peut-être finiraient-elles cette lutte qui les fait « paraître si petites. »
L’Empereur envoya une ambassade extraordinaire en Perse pour décider le Schah à marcher dans l’Inde contre les Anglais.
(1) 7 juillet 1807. La vieloire de Friedland avait été remportée le 14 juin.
L’ambassade était composée du général Gardanne et d’officiers distingués, Fabvier, Trézel, Lami. La nomination du général Gardanne fit une certaine sensation à Marseille; il était originaire de cette ville. En l’an XI, je l’y avais trouve inspecteur aux revues. En l’an XIII, il devint aide de camp de l’Empereur et gouverneur des pages, sans qu’on pût deviner la cause de cette étonnante fortune. Par ses services militaires, il ne sortait pas de la foule des généraux. Dans la vie civile, il était timide, distrait, embarrassé. Son physique et sa tournure n’étaient pas propres à lui attirer la considération des Persans, qui, comme tous les peuples peu civilisés, estiment beaucoup une haute stature et l’air martial. Son père (ou son aïeul) avait été consul dans ce pays et y avait laissé une mémoire honorée. Ce fut probablement la raison pour laquelle l’Empereur jeta les yeux sur le général. Il emmena avec lui son frère, propriétaire à Marseille, tout à fait étranger aux affaires et connu seulement par son extrême dévotion. Ils avaient, disait-on, l’espoir de découvrir à Téhéran un trésor que leur père y avait enterré et dont ils avaient le secret. C’était du moins une tradition qui, d’après le bruit populaire, existait dans la famille. On croit qu’ils ne rapportèrent de Perse que quelques présents du Schah, entre autres l’ordre du Soleil. L’ambassade échoua. A son retour, le général tomba dans une disgrâce aussi imprévue que l’avait été sa faveur. Cependant, quelque temps après, il reçut le titre de comte et une dotation. Son frère publia le Journal d’un voyage dans la Turquie d’ Asie et la Perse en 1807-1808, relation insignifiante, négligée, très sec itinéraire.
Le bruit se répandit que M. Delattre quittait la préfecture de Vaucluse. Avant de savoir si cela était vrai, tout Aix fut en mouvement. Le sous-préfet, M. de Jouques, déjà recommandé par Portalis pour une préfecture, allait aux informations et se mettait sur les rangs. En attendant, on se disputait sa place. Le maire, M. de Fortis, y aspirait et y avait quelques droits. M. de Galiffet lui succédait à la mairie. Cet arrangement avait l’assentiment de Siméon, mais il avorta; M. Delattre resta préfet.
On parlait beaucoup de la retraite de M. Anthoine, maire de