‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 124 sur 325 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

siennes d’une porte s’ouvrirent; une femme sortit, en peignoir blanc, les cheveux en désordre, l’air animé, hâtant le pas : c’était la princesse. « Mesdames, dit-elle, je pars ce soir. « Arrangez-vous, Montbreton, faites de suite toutes les disposi- « tions. » Les dames, stupéfaites, gardèrent le silence. L’écuyer dit que cela n’était pas possible, qu'il n’avait pas assez de chevaux, qu’il en avait disposé pour aller au-devant du prince... La princesse ne voulut rien entendre, persista et rentra dans son appartement comme un acteur dans la coulisse après avoir débité son rôle. Alors tout le peuple esclave reprit courage et cria : « Ça ne se peut pas... Je n’ai rien de prêt... C’est un « caprice, delà folie... Elle partira toute seule... Qu’elle s’ar- « range ! » Caprice, folie de princesse, c’était vrai, je ne pouvais pas en disconvenir.

Quand son accès fut passé, elle fit sa toilette et on entra chez elle. Elle fut bonne et aimable, s’excusa envers ma femme et moi, et nous dit qu’elle espérait nous dédommager à la Mignarde. On combattit son projet si subit de départ, dans son intérêt, pour sa santé, on lui demanda un petit délai. Elle écouta, discuta, trouva réponse à tout et persista. Sur le manque de chevaux, il lui échappa de dire : « 11 y a ceux de Thibaudeau ; qu’on les prenne ! » Le rouge me monta au visage. « Princesse, répondis-je, pour votre personne je « n’aurais rien à refuser; mais pour votre suite...? Prin- « cesse, il faut que je parte ; je garde mes chevaux. » — Oui, « répliqua-t-elle, vous avez raison. Comme je coucherai en « route, vous marcherez toute la nuit et vous m’annoncerez à la « Mignarde. » Elle sortit pour se promener ; arrivée à un petit ruisseau qui était à sec mais très pierreux, elle me dit : « Portez-moi. » Je la pris dans mes bras et je traversai le ruisseau. Elle était légère comme une plume.

Enfin elle partit presque seule, mes chevaux étant fatigués, je les laissai reposer et je me mis fort tard en route, la nuit, laissant à Gréoux toute la suite se débattre sur les moyens d’en sortir. Le matin, je rejoignis la princesse dans un mauvais gîte où elle avait couché. Elle n’avait rien emporté, rien trouvé; elle avait été dévorée par toutes sortes d’insectes; elle se disait

abîmée et la plus malheureuse femme du monde. Je me permis de la plaisanter sur ses caprices de princesse qu’il fallait bien payer et, pour lui en faire plus vivement sentir les inconvénients, ma femme et moi nous mangeâmes de bon appétit un mauvais déjeuner de sa mauvaise auberge.

Elle se remit en route ; nous cheminions à côté d’elle dans la forêt de Cadarache. Les arbres nous garantissaient encore des premiers rayons du soleil ; il y avait un peu de fraîcheur. Sa calèche était découverte, elle y était mollement étendue. Malgré la fatigue d’une mauvaise nuit empreinte sur ses traits, une langueur voluptueuse animait ses regards, elle était charmante. Je le lui fis comprendre. « Comment, me dit-elle, vous êtes galant? Je ne l’aurais pas cru. » Elle me parla alors de l'effet que j’avais produit sur elle à notre première entrevue. Je terminai ce sujet en lui disant qu’elle n’avait à mes yeux qu’un défaut. — « Lequel? » me demanda-t-elle. — « D’être, lui « répondis-je, la sœur de l’Empereur. » Un sourire me prouva qu’elle m’avait compris. Elle allait lentement, je la quittai et je pris les devants pour l’annoncer à la Mignarde. C’était une des plus jolies campagnes du territoire d’Aix, appartenant à M. Rey, commissaire des guerres. La princesse s’y établit et y tint sa cour.

Ce n’était plus un désert comme Gréoux. Les fonctionnaires, la noblesse, les élégants d’Aix et de Marseille y accouraient. Il y eut cercles, bals, amusements de toute espèce. Le prince vint y passer quelques jours. J’eus occasion de le connaître. Sous le rapport intellectuel, c’était un homme fort ordinaire. Il était là un très petit garçon, sur le pied du mari d’une reine d’Angleterre et encore moins que cela. On ne prenait pas garde à lui, tous les hommages étaient pour la princesse. Il en était assez vexé ; on voyait le sang Borghèse se révolter en secret contre la suprématie du sang Bonaparte exercée par une femme. 11 eut un jour un accès de jalousie et il y avait de quoi, j’en fus témoin avec le général Cervoni. Celui-ci ne se gênait pas avec le prince, le plaisantait sur sa susceptibilité pour un accident si commun et lui récitait à ce sujet des vers italiens. Le prince dit que sa femme était bien heureuse d’être la sœur de l’Empereur; que

Page 1