CHAPITRE XIV
sans cela il lui donnerait une correction dont elle se souviendrait. Cela se passait à six heures du matin dans le jardin où nous prenions le frais, sous les fenêtres de la princesse qu’il supposait être dans d’autres bras que ceux de Morphée. L’intérieur de cette petite cour était en proie à toutes sortes d’intrigues. La princesse était une bonne personne, mais un enfant gâté; elle avait des caprices, des mouvements de vivacité et de despotisme fort déplaisants. Une fois, je la vis jeter un livre au visage de M. de Forbin. Le chambellan dévora cet affront, que n’auraient pas soulfert aussi patiemment beaucoup de domestiques.
La princesse se dégoûta de la Mignarde, comme elle s’était dégoûtée de Gréoux, et voulut venir à Marseille, je n’étais pas logé de manière à la recevoir; on travaillait à l’hôtel de la préfecture. Le général Cervoni avait une assez jolie campagne à la Capclette, à une demi-lieue de la ville. Il ne se pressait pas de l'offrir, sachant, lui homme d’ordre, comment la suite de la princesse usait et abusait. Elle s’y invita elle-même et il ne put pas reculer ; mais comme il avait une course à faire à Toulon, il exigea seulement qu’elle attendit son retour. C’était une raison pour qu’elle ne l’attendit pas. Il fallut encore improviser quelques réparations à la route d’Aix à Marseille. Peine perdue; la princesse voyagea dans sa portantine. Elle se reposa quelques moments à la campagne de M. Bourguignon, à Septêmes et arriva à la Capelette. Le général n’y était pas. A son retour, il trouva sa maison envahie, sens dessus dessous; il entra en fureur et menaça de tout jeter par les fenêtres. La princesse lui fit quelques caresses ; il se résigna.
I Reparaître à Marseille, c’était pour elle une épreuve délicate. En 1793, lorsque Mme Bonaparte mère, fuyant la Corse, s’était réfugiée dans cette ville avec ses trois filles, on y avait vu la jolie petite Pauline, âgée de treize ans, dans la médiocrité comme toute sa famille. Les malins se plaisaient à rappeler ce temps-là, et les ennemis à en citer des traits et des anecdotes. Aussi la princesse se montra peu en ville et reçut à la Capelette. Son voyage faillit m’être fatal, j’habitais alors, à un bon quart d'heure de là, la campagne de M. Mossy, au quartier de Sainte-
Marguerite. Un jour que la princesse nous avait invités à dîner, ma femme se rendit de bonne heure chez elle; j’oubliai de commander mes chevaux. Quand il fallut partir, on ne trouva pas le cocher; je fus obligé d'aller à pied. La chaleur était grande, je marchai vite, j’arrivai tout en nage. On était à table ; la salle à manger était très fraîche, une espèce de cave. Après dîner, la princesse me dit qu’elle voulait venir chez moi passer la soirée. Ma femme prit les devants pour la recevoir. A l'approche de la nuit la princesse monta dans sa portantine; je l’accompagnai à pied à travers des prés et avec une rosée abondante comme il y en a habituellement dans le pays. Ma femme avait improvisé une petite fête, des fleurs, delà musique, des danseurs et danseuses, des rafraîchissements. Je me sentis saisi par la fièvre; je résistai tant que je pus, mais enfin je fus obligé de céder au mal ; je dis à ma femme de m’excuser auprès de la princesse et j’allai me mettre au lit. La danse n’en continua pas moins fort avant dans la nuit. Je fis une maladie très sérieuse et je fus en danger pendant plusieurs jours. Il aurait été cruel de mourir pour une cause aussi futile; enfin, je m’en tirai à l'aide de la médecine et de la nature. Pendant ce tempslà, la princesse quitta la Provence.